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LEON BÉRARD

Nous l'attendions]

Depuis plusieurs années les personnes qui se préoccupent encore de la vie politique et de ses plaisantes complications se disaient avec une sorte d'in-

quiétude : « Mais enfin il nous manque quelque chose ». Quelque chose ou quelqu'un, quoi exactement? ou qui précisément? Elles ne le savaient pas, alors ; elles ne le savent peut-être même pas aujourd'hui... Eh bien voilà! c'était M. Léon Bérard qui leur manquait !

La fortune est enviable et dangereuse pour un homme qui a des idées et de l'esprit, d'être un espoir de la République. M. Léon Bérard était l'espoir de la République. D'ailleurs, il lest toujours. Je suppose que maintenant il le restera toute sa vie. Et ce sera justice.

Donc M. Léon Bérard se trouvait avocat inscrit au barreau de Paris : cela le désignait incontestablement à représenter un jour une bonne circonscription provinciale à la Chambre des députés. Et ce qui devait arriver, arriva. Avocat comme tout le monde, M. Léon Bérard devint secrétaire de la conférence des avocats, comme tous les avocats. Et il choisit M. Raymond Poincaré pour son maître à moins que M. Raymond Poincaré ne choisît M. Léon Bérard pour son disciple. Excellent choix et qui s'imposait. M. Léon Bérard en est tellement convaincu que, devenu ministre des Beaux-Arts, il s'affirma plus que jamais disciple de son maître. 11 aime trop M. Raymond Poincaré pour prétendre jamais nous le faire oublier : son ambition serait au contraire de nous faire toujours penser à lui. Les collègues et les confrères de M. Léon Bérard savent d'ailleurs que celui-ci triomphe dans l'art délicieux des imitations. Mais je vous prie de croire qu'on ne triomphe jamais dans cet art sans posséder soi-même une certaine originalité.

Il y a encore des Pyrénées, et c'est un département des Pyrénées qui envoya M. Léon Bérard au Palais- Bourbon. Tout de suite il apparut que ce jeune représentant du peuple devait se distinguer de la foule des politiciens. On l'aida à se distinguer. M. Léon Bérard fut convié immédiatement à apprendre aux adhérents estimés de l'Alliance démocratique ce qu'ils pensaient. Les estimés adhérents de l'Alliance démocratique furent enchantés et ravis de penser de si belles choses et de les penser si éloquemment. Dès lors, M. Léon Bérard pouvait se taire et demeurer dans l'inaction toute sa vie durant; il n'en était pas moins l'orateur et l'homme d'Éta de demain.

Mais voici que monté sur le faîte il aspire à des« cendre. L'orateur, l'homme d'Etat de demain, devient sous-secrétaire d'État des Beaux-x\rts. L'espoir de la République est le successeur de M. Dujardin-Beaumetz !

En somme, les fonctions de sous-secrétaire d'État des Beaux-Arts consistent à distribuer un peu d'argent à des artistes qui en voudraient davantage, à. prononcer des discours devant des auditoires qui ne tiennent pas particulièrement à les entendre, à exprimer sur les arts d'agrément intellectuel et esthétique des opinions prudentes et provisoires, à inaugurer des statues inférieures et des fontaines subalternes, à ne point offusquer dans tous les cas le ministre de l'Instruction publique dont le soussecrétaire des Beaux-Arts est pour ainsi dire le

reflet. Le sous-secrétaire des Beaux-Arts doit se résigner à n'être que le second dans tous les genres... Cette aventure est déjà arrivée à Voltaire, paraîtil, et cela lui a réussi on ne peut mieux.

M. LéonBérard, dans ces circonstances difficiles, a aussitôt entrepris d'être sous-secrétaire des Beaux- Arts avec une aimable autorité et un éclat souriant. Et dans des fonctions qui n'exigent pas de qui les remplit une forte personnalité, il s'est délibérément amusé à affirmer la sienne qui sera peut-être forte, qui, du moins, est singidièrement élégante...

Afin d'inspirer une confiance absolue à ses subordonnés il leur déclara sans retard qu'il entendait diriger les arts avec incompétence. On jugea que l'incompétence de M. LéonBérard serait moins dangereuse que la compétence du loyal Dujardin-Beaumet.. Au surplus, M. Léon Bérard se vantait. Dès le lendemain, on vit que l'incompétence de M. Léon Bérard était de celles à quoi nul ne peut se fier et que ce jeune ministre était^ au contraire, informé de tout ce qui concernait son département ministériel et les environs, qu'il avait l'intelligence nette et pénétrante, le sens de l'administration, beaucoup de finesse — et du goût: ce qui ne gâte rien, comme on disait jadis, et qu'il était homme à faire très bien la différence entre un bon artiste et un artiste mauvais, à préférer le premier au second, et, bien entendu, à soutenir le second ou même le premier dans l'intérêt supérieur delà République et de la démocratie... Bref, M. Léon Bérard fut considéré, dès ses débuts, comme un sous-secrétaire des Beaux -Arts très sérieux et très raisonnable, qui ne pousserait pas l'impertinence jusqu'à susciter, en peinture ou en

sculpture, quelqu'une de ces écoles nouvelles dont le besoin se fait si vivement sentir, mais administrerait ce qu'il était chargé d'administrer avec sagesse, avec méthode, avec talent, avec une imperturbable ironie.

Et il manifesta de la manière la plus heureuse un scepticisme très actif, une très diligente littérature. O souvenirs deRaymondPoincaré! M.Léon Bérard trahit son scepticisme par son afïectation même d'avoir l'air de s'intéresser à tout — à tout ce qui le concerne, naturellement. Il donne avec une gravité charmante son opinion sur les concours du Conservatoire. Comme ces concours avaient lieu jadis devant les foules, M. Léon Bérard se demande s'ils ne devraient pas avoir lieu désormais à huis clos ; et il conclut nonchalamment que cela n'est pas possible, car il faut bien que quelques personnes encore puissent y assister qui nont aucun droit d'y être. Et puis, « il m'en coûtait d'opposer un refus définitif aux habitués de ces spectacles, notamment â mes ollègues du Parlement! (sic j. Au moins, voilà une opinion précise, sincère, révélant un ministre plein de tact et qui fait ce qu'il faut, mais qui n'est point dupe ni de ce qu'il fait ni de ce qu'il faut faire, et on éprouve une grande joie à voir au gouvernement un homme qui sache se moquer aussi spirituellement du monde.

Au reste, le scepticisme intelligent, narquois et documenté de M. Léon Bérard a des occasions plus retentissantes de se répandre, et là se marque l'aisance parfaite — parce qu'elle est tout à la fois naturelle et apprise — d'un homme qui n'affecte pasd'être supérieur à sa tâche, mais qui tient à lais-

ser comprendre qu'il n'est point accablé par elle.

S'il préside la distribution des prix du Salon, il proclame que cette distribution des prix n est pas un A^ain badinage, que ces prix permettent d'encourager des jeunes gens qui seront peut-être devrais artistes ou de braves bourgeois ou des époux dévoués, que, puisque TEtat a de l'argent, il ne peut mieux faire que de le dépenser; qu'enfin l'éclectisme est une doctrine extrêmement commode et que l'art républicain doit se développer dans la liberté... Et tout cela est dit joliment, avec abandon. Si les artistes ont des âmes simples, quel trouble, mais quel trouble charmant M. Léon Bérard doit jeter en elles ! Et comme il s'impose à ses auditeurs en les caressant, et comme il les domine avec toutes les apparences de se subordonner à eux!... Et maintenant M. Léon Bérard célèbre Jean- Jacques Rousseau... Il est là «ntre le prince Léon Radziwill, libéral et lettré, et le député Ghopinet, penseur libre. Et il dit les chênes qui grondent dans les forêts profondes sous le souffle de Hugo ; les ondes des lacs qui murmurent dans les hymnes de Lamartine, le saule et le tremble qui font retentir de leurs gémissements les nuits passionnées de Musset, et il semble dire toutes ces choses exquises pous le député Ghopinet... Après quoi, il s'arrache aux délices d'Ermenonville pour s'en aller fêter le patronage laïque de Charenton . . . Les échos de la banlieue nous répètent que M. Léon Bérard a prononcé, àlafète du patronage laïque de Charenton, un discours admirable...

En eflet, M. Léon Bérard est très éloquent. Aurons-nous jamais un homme d'Etat qui ne soit pas éloquent! Et son éloquence m'émerveille parce

PARMI LES HOMMES /JaS

qu elle est aussi appliquée que spontanée, et qu elle n'est pas moins apprêtée qu'instinctive ! M. Léon Bérard est un véritable orateur à la voix prenante, nn orateur ferme, vibrant, discipliné pourtant et liarmonieux... Et il met dans ses discours toute la littérateure imaginable... O littérature, ôsepticisme, ô souvenir de Raymond Poincaré !

Ainsi, M. Léon Bérard est un homme dÉtat de demain et même d'aujourd'hui. Esprit large, riche d'une culture solide et brillante, et qui n'est pas, Dieu merci, exclusivement littéraire, doué de dons variés, et souple en ses aptitudes, enclin aux idées générales, sensé néanmoins et pratique, laborieux s'il le faut, aimé de ses adversaires s'il en a : estimé même de ses amis, et il ena beaucoup, la République compte sur M. Léon Bérard. Et nous, nous comptons sur la République! Qu'est-ce que nous ferions, d ailleurs, si nous ne comptions pas sur la Répul)lique !

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