‹ Essais d'appréciations historiques;Chapitre 2 sur 57 · DE LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

DE LA CRITIQUE

Ce me semble une question de savoir si nous devons être fiers de cette grande clarté qui est un besoin pour nous dans les œuvres littéraires. Ne pourrait-on la considérer comme Tindice d'un esprit moins subtil , d'une vue ïBfnm pénétrante que chez les peuples dont la pen^ aime à s'entourer de quelque obscurité , attrait sans cesse ofiei*t à l'activité et à la pénétaration du lecteur? Je m'imagine qu'à leurs habitudes iniellectudlles notre constante précision doit paraître d'une ennuyeuse qpionotonie : accoutu^t mes à trouver dans lalecture un exercice , ils doivent s'arranger mal de n'y recevoir qu'un enseignements

Jifais t si la précision est quelque part d'une

Utilité incontestable , c'est certainement dans la critique. D est vrai que, pour la traiter ainsi , il Êiut une connaissance réelle de Tobjet dont on parle. On ne peut se le dissimuler, la grande extension de la |>res^ quotidienne a. multiplié d'une manière exagérée le nombre des àristarques. Sans doute , Texercice journalier de cette espèce de judicature aiguise Tesprit de ceux qui Texercent , et les rend plus aptes à apercevoir dans un ouvrage le fort et le faible. Toutefois cette apprécktion , dans tous feb ouvi^ges de sdeboe, d'éducation, d'études longues et ^Hffi* dîteS) ne peut être Mt& avftoju^icequepârune personne elle-même haUttiée à Fétude , diem^e versée dans les matières àtir ki^dlës ettetveQt porter un jugetn^t. Malheureuseoient, pour réussit* dans les jugements Mttârakës; cfn n'étudie gqère qu'une fchose , un jargoti en Vogtie^ au imoyen duquel oîi sait en iiûposér au cbibmiiÀ des lecteurs , par ralfectelidn dé ett^ tîûns^ principes généraux fort dbsctirs j qtte Fcinr donne comihè iWévocaWement adunâdans un certain cercle de génies supérieurs, eiau nom desquels on somme le bénin pttWSé de se soumettre. Aitisi nous r^ionçons à cette préci-

SUR LA DIRBCTION À(>tUËLLE DE LA CRITIQUE. 1 1

sion , qd est notre principal mérite , justement ià où elle serait le plus nécessaire.

n n'est pas d'ouvrage si savant, sî irréprochable dans le choix et l'emploi de ses matériaux , qui puisse tenir contre ce jargon présomptiieux : c L'auteur n'a pas vu les hauteurs de son sujet ; il A'en a pas dominé l'ensemble. Cte sujet présentait telle grande pensée ; c'étalt là tout son côté vital et philosophique. Quelles conâéqu^ces remarquables on en pouvait tirer! quelle fécondité d'aperçus il o&^t ! L'auteur ne s'en est pas douté. Il lioui^ a donné de méprisables iaits , au heu d'une oËiuvjré dé haute portée , etc. ...»

A l'inverse , l'ouvrage le moins^ solide , le plus prétentieux, le plus faux, peut devenir, grâce aîï ton magistral de cette critique nébuleuse , l'oeuvre d'ùngéhie siipérieur. Efle n'a pas de p^e 1r ^ ittontifér qûekpie prétendue pensée qui dbnmle toiit le livre. Pour aider un peu une telle criti(^b dànS sa bonne tôlôrité , il ^ suffit d'uil paradbxe. Par exemple , cômàpiiez les Êiits dans rhîstôire; définissez une époque par uii mot; dites d*ùn persoimage marquant que c'est là personnfficatioA de telle idée ; bâclez ainsi en

trois mots Thistoire de trois r^nes : la critique absolue pourra iaire de vous un homme de génie. Ce sera beaucoup plus difficile si vous êtes raisonnable.

Singulier sujet d'observation pour les littérateurs à venir que cet emploi de jugements absolus dont les pédantesques et obscures formules paraîtront peut-être alors une sorte d'argot assez monotone et assez facile à apprendre ! Mais aujourd'hui les dupes qu'il fait sont nombreuses. Dans un temps où on parle tant de liberté , oii l'on s'en montre si jaloux , nous portons l'abnégation la plus inconséquente dans ce qui nous appartient le plus intimement^ dans ce qu'il ne dépend pas même des tyrans, d'entraver, dans nos opinions. Nous les livrons à une sorte d'esclavage , en accueillant avec une véritable soumission des systèmes d'idées (ou de mots sonores) tous disposés pour nous être imposés iippérativement , au lieu de ces discui^ou^ 30lides , pleines d'pbservations tirées, des laits et escortées , dans un bel ordre , de ces j^ts dont elles s'appuient. Une manœuvre assez insolente affecte du dédain pour quiconque n'est pas à la hauteur de ces sublimités. L'emploi d'un tel

moyen n'indique pas une grande estime pour les lecteurs; mais ceux-ci justifient le moyen par la manière dont leur vanité y répond. Us ne voient pas , dans cette prétention dogmatique , la véritable injure faite à leur intelligence ; et , pour ne pas paraître des esprits bornés , ils renoncent au libre exerdce de leur bon sens.

D'autre part , Tamour-propre est si crédule , que souvent il finit par persuader à ceux dont le ton d'oracle exploite ainsi la vanité du lecteur ébahi , qu'ils sont vraiment doués de vues sublimes , bien supérieures à la science. Ainsi ils s'abus^Qt en abusant les autres. Leur grande étendue de vues est ce qu'il y a de plus rétréci. Us professent un souverain mépris pour tout ce qui leur est inconnu , et finissent par se considérer comme un centre de lumière , dont le degré de proximité assigne aux objets leur éclat respectif. A chaque sujet auquel ils appliquent résolument ce principe , les juges compétents haussent les épaules , pendant que le gros public s'incline en se rengorgeant comme à son ordinaire.

Si l'abus que je signale est trop commun , il n'est pourtant pas universel. Sans doute, la vé-

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. ritable critique se retrouve encore. On pourrait citer en preofûère ligne tel recual littéraire qui n'a pas cessé d'ofirir aux ouvrages de talent et d'érudition , d'observations longues et laborieuses » une critique savante qui n'est pas indigne de les juger en dernier ressort. J'ai nonuné le plus ancien et le plus estimé de tous nos jour* naux littéraires, celui dont la r^^tfation, solidement établie , se soutient toujours depuis plus de deux siècles, sans ambitionner une vc^ue ^hémène, le Journal des Savants, qui n'a pas cessé d'être rédigé par les maîtres de l'érudition, dont la rédaction s'est même encore perfectionnée de nos jours. Là on voit les œuvres jugées par elles-mêmes , et non par je ne sais quels principes absolus de l'application b pk» contestable , quelquefois simple résultat d'une boutade , qui , en traversant la tête du critique , l'a mené bien loin de son sij^et.

C'est surtout dans l'éloge que la critique aujourd'hui porte souvent à &ux, au point de Usure perdre presque toute considération à ses jugements. On a depuis long-temps remarqué que les hommes sont plus agréablement chatouillés par le& louanges qu'ils ne méritent pas

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que par œUes qu'ils méritent. Ganova , tfiiroii , restait ins^Bsibleà l'admiration qu'^n exprimait pour fa^ œ^vreç de son ciseau ; nans doute la oonsoi^Qçe de ^ supériorité en ce genre lui suffissût; mais pour ses tableau:!^ , ouvrages médiocre, il niendiact, en quelque soi'te, les suf* fiages » e( étant heureux de les obtenir; sa vanité en avait besoin pour £dre illusion à sa consdence d'artiste. Eb Hea ! un auteur ai^urd'hui sem* ble presque tpi^gours mettre daps cette confidence de soq amAUf-propre lo critîqu eaùû qui entrepirenddele juges*; et c^est mérvi^lle comme ce demi^ lo seconde , va même bisnraja«âsl^ de ce qu'on lui demandait i et , sans s'inquiéter de ce que penseront les juges ccwipétents , délivre un pompeux diplôme, valable aux yeux de la foule, et dont son compère sait très-*bien se servir pour arriva ainsi» par le contr^ied de la vérité , à la gloire du jour, quelquefois aux dignités et à la fortune.

€ Toute prétention, dit Yauvenargues^.est une usurpiaifion* »Qued'usurpaiteurS(,b<)nI)ieii! C'est surtout le domaine assez retiré de Véru- (fition qwi est.en proie, à leurs e^oirsions bardies. {1 n'y a pas de romaB bistorique, pas

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d'ambitieux tableaux d'une époque , défigurée par les plus <»feux systèmes , qui ne vaille à son auteur lin brevet de bénédictin , rien que cela. De cette officieuse disposition de la critique à servir les camarades et amis , non âelon leur mérite , mais selon leur ambition la moins légi^ dme , il résulte que Ton reconnaît de l'érudition à presque tout le monde , justement parce que presque personne n'en a. J'ai observé plus d'une fois de singuliers contrastes entre de semblables réputations et l'examen des titres sur lesquels elles s'échaiaudaient : dans ces ouvrages , où , disaiton , était secouée la poussière des chartriers , où les plus anciens cartulaires , les Chartres les plus difficiles , tous les matériaux les plus solides de l'histoire avaient dû être péniblement mis en œuvre , voilà qu'à l'ouverture du livre une , deux , trois erreurs grossières venaient montrer de quel bon aloi était cette appréciation •

Mais , lorsqu'un auteur offre , par hasard , à l'engoâmentde la critique une érudition réelle , un talent fort et original , la disposition au contre-sens de réloge trouve encore quelquefois à s'exercer. Je prendrai un illustre exemple ,

M. Augustin Thierry. Les adversaires mêmes de ses théories lui reconnaissent tous les mérites du grand historien. C'est bien ici que les éloges ont le champ libre , et Ton comprend difficilement qudle prise peut rester aux exagérations de l'engouement. Mais l'habitude du paradoxe rend inventif. Par malheur pour M. Thierry et pour les admirateurs de son beau talent , sa vue est dans un état déplorable , et l'on sait qu'aujourd'hui il est presque aveugle. J'ignore qui a eu le premier l'idée , à ce propos , de faire du docte et éloquent historien un martyr de la science ; mais certainement luimême n'a nullement autorisé cette erreur. U cite peu de ces pièces originales qu'il lui aurait fallu p^blement déchiffrer; et il savait trop bien &ire usage des importantes collections historiques dues à ses savants devanciers pour ne pas voir , dans ces matériaux si commodément préparés , un trésor de faits à exploiter d'abord , avant de passer à la recherche^ incertaine des pièces manuscrites. Aussi M. Thierry allègue- t-il principalement des ouvrages comme la grande collection des ordonnances des rois de France,

celle des historiens de la France ; magnifiques I. 2

in-folio dont les beaux caractères semblent destinés à conserver la vue plutôt qu'à la détruire. Mais peut-être l'ami impétueux qui lui fit le premier un mérite scientifique de sa cécité n'avait-il pas pris garde à ces indications des sources dans ses ouvrages. Depuis lors c'est devenu un axiome inébranlable , que M. Thierry a perdu les yeux esx déchiffrant de vieux parchemins. Feu l'abbé de l'Espine , l'homme de France le plus habile dans la diplomatique , et , en général , dans toutes les difficultés de la paléographie latine , et qui avait passé soixante ans à déchiffrer les écritures les -plus indéchiffrables , ne s'était jamais servi de lunettes , et avait conservé même jusqu'à la mort une vue perçante. J'imagine que , si ce vieux bibliothécaire avait eu pour prôneur un de nos critiques à la mode , on aurait exalté chez lui la légèreté sémillante de son style ou les brillants caprices de son imagination vagabonde.

Je cherche si de tels travers ont toujours existé ; s'ils tiennent à l'essence laème de la critique ou à certaines combinaisons particulières à notre époque. Sans vouloir faire la satire du^ temps présent , j'y vois presque partout , chez

les hommes les plus studieux, Fétude tenir une place secondaire. Qnels sont les savants qui font de leur science y non pas un moyen , mais le but réel de leur vie? On pourrait répondre avec le poète :

U en est jusqu'à trois que je pourrais citer.

Quant aux critiques, puisqu'il &ut , en géné-^ rai, les distinguer des savants, la grande importance de la presse périodique , écho de leurs jugements littéraires, donne à ces jugements une influence très-propre à répandre leurs auteurs dans le monde. Et combien de temps la vie du monde enlève à ces études , que les siècles vraiment littéraires regardaient comme indispensables à la critique I Pourtant nous voyons dans ces sièdes-là les hommes les plus renommés par leur savoir , les critiques les plus forts, faire marcher de front les occupations les plus variées avec leurs travaux littéraires. L'illustre Budé était président du conseil des requêtes ; il avait été prévôt des marchands de Paris et ambassadeur de François P' auprès de Léon X. Henri Estîenne , si étourdissant par ses gigantesques travaux de littérature et d'imprimerie , menait avec cela de front , et de la manière la

plus active , la politique et la religion. On en pourrait dire autant d'Érasme , de Bembo , du président de Thou et de beaucoup d'autres savants du seizième siècle, qui nous apparaissent aujourd'hui avec des proportions vraiment colossales. Mais remarquez bien que ces divers exercices de leur activité intellectuelle étaient tous graves , sérieux , souvent passionnés , et tenant constamment en haleine leurs facultés les plus hautes ; donnant à leur attention une force , à leur jugement une gravité , dont profitaient leurs travaux littéraires. Chez nous , au contraire , le temps qui n*est pas pour Tétude est consacré aux plaisirs, à la recherche dii confortable , aux soins mesquins d'arranger sa petite position , et d'y faire concourir habilement tous les événements auxquels nous prenons quelque part.

Cette vie oSre , il est vrai , plus de calme , de douceur , de sécurité , que l'acharnement religieux et littéraire des grands siècles créateurs , où rien ne se prenait froidement , où la passion , la ténacité , l'énergie , ébranlaient sans cesse l'existence de leurs brûlantes secousses. Alors un livre n'était pas une petite combinai-

son improvisée pour seconder tel projet particulier , souvent fort peu littéraire : c'était une longue et importante affaire , le fruit de véritables veilles. La critique , à son tpwr , étudiait , approfondissait son auteur , pour l'exalter par son admiration , ou pour lui porter des coups redoutables; ce n'était pas cette escrime élégante et facile de notre critique de chaque matin.

Ce que les relations sociales et les habitudes de la vie ont gagné en agrément , les œuvres littéraires l'auraient-elles perdu en exactitude , en profondeur réelle , et surtout en dignité ?

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