‹ Essais d'économie politiqueChapitre 1 sur 6 · A UN COURS · texte numérisé non relu

A UN COURS

Messieurs ,

En commençant avec vous ces conférences sur l'économie politique , j'éprouve le besoin de vous parler un instant de moi. Votre indulgence m'est nécessaire, et je serai (fautant plus sûr de l'obtenir que vous connoîtrez mieux le motif des instances auxquelles je cède aujourd'hui.

Emigré à l'âge de trois ans , élevé en Angleterre , jeté par les événements d'une vie orageuse en Amérique , j'ai long-temps vécu parmi des protestants , et , je dois le dire , les enseignements catholiques de ma jeunesse s'étoient un peu effacés de mon cœur par ce contact. Non que les objections ordinaires des partisans de la réforme ou de la philosophie moderne fissent une grande impression sur mon esprit; celles-là se réfutent d'elles-mêmes pour qui sait les comprendre. Mais il en étoit

une d'un autre ordre et qui me sembloit sans réplique. La société qui possède la vérité absolue doit être, on finira nécessairement par être l'aristocratie du genre humain ; car la vérité est l'aliment naturel de notre intelligence , et par conséquent la cause de sa force. Cette force s'applique à tout , et son action s'étend sur le monde matériel comme sur le monde moral. Ainsi les progrès du genre humain se lient les uns aux autres , et la richesse n'étant elle - même que le fruit de la science, sa mesure doit dépendre de l'ensemble de ces progrès. S'il étoit donc vrai qu'une société catholique fût condamnée à rester station naire , si le culte qu'elle professe arrêtoit sa marche dans une seule des diverses carrières de la civilisation, il s'ensuivroit nécessairement que le catholicisme ne possède point cette vérité absolue que nous lui attribuons. Or , depuis les premiers jours de la réforme , les protestants d'abord et les philosophes ensuite n'ont cessé d'accuser la religion de nos pères, soit dans sa tendance, soit dans sa discipline , de je ne sais quelle inimitié , non seulement pour les lumières qui sont la gloire de notre époque , mais encore pour ces biens tout matériels dont la jouissance est si chère à la foiblesse humaine. A les entendre , l'existence des nations catholiques est un long martyre, martyre qui n'auroit même pas le mérite d'être volontaire, puisqu'il ne seroit que l'inévitable conséquence de leur culte. Il y a vingt ans surtout que ce langage étoit répété sans cesse , et ceux qui le tenoient

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jetoient avec complaisance aux catholiques l'exemple de la riche Angleterre et des autres pays protestants, dont le sort, en apparence si prospère, sembloit offrir un désolant contraste avec la pauvreté de la catholique Espagne. Dès lors je m'occupois d'économie politique moins dans les livres que dans le monde, et, je dois le dire, mes convictions chrétiennes furent plus qu'ébranlées. Je cessai de croire , et si je tombai seulement dans une complète indifférence , si je ne descendis pas plus bas , jusqu'à la haine , je le dus au souvenir des vertus qui avoient entouré mon berceau.

Mais , depuis 1 8 1 o, les événements ont marché , et avec cette prospérité des îles Britanniques qui m'avoit ébloui se sont dissipées mes premières illusions. Une étude consciencieuse des faits me conduisit à des résultats inattendus. Je me demandai ce que signifie cette surabondance de population qui fait aujourd'hui le désespoir des peuples protestants ou incrédules, et comment cette surabondance qui résume en elle tous les fléaux qui peuvent désoler le monde, cette surabondance plus terrible que la peste et la famine, puisque la famine et la peste en sont les remèdes naturels, avoit été inconnue de nos aïeux. Chose étrange \ pendant huit siècles , la France et l'Angleterre faisoient

consister leurs richesses dans le nombre de leurs

habitants , et les récompenses prodiguées aux familles qui donnoient le plus de citoyens à l'Etat attestent que pendant ces huit siècles la naissance d'un fils u'étoit encore une calamité pour per-

sonne. Ge fait, quand il seroit isolé, suffirait pour justifier le catholicisme , car il régna en maître durant cette longue période , et par conséquent c'est à lui et à lui seul que nous devons attribuer l'honneur d'une pareille différence. Je tardai peu à comprendre cette vérité , et le doute commença pour moi , non ce doute qui précède l'erreur , mais celui qui vient après et qui finit toujours par lui être mortel.

Dès ce moment j'entrai dans un nouvel ordre jà*idées , et bientôt je reconnus que le catholicisme renferme dans ses conséquences pratiques le plus admirable système d'économie sociale qui jamais .ait été donné à la terre. En lui demandant compte du résultat temporel de chacun de ses préceptes, j'appris à discerner dans les doctrines des écono-^ mistes modernes le vrai du faux , car je m'aperçus bientôt que la science qui leur est chère cesse d'être vraie, c'est à dire sort de la voie de X utile partout où elle s'écarte des enseignements catholiques. Ce qui m'âvoit égaré me ramena donc à la foi. Un seul des caractères du vrai m'avoit paru lui manquer, Y utile , et maintenant, pour moi» Tutile, même dans ce qu'il a de plus matériel, c'est la religion.

Vous ne serez point surpris, Messieurs, qu'une conversion ainsi opéréê et le développement de ses motifs aient attiré l'attention des amis avec lesquels vous me savez lié. Les uns étoient parvenus à la vérité en cherchant le vrai, les autres en cherchant le beau , et tous ont éprouvé une joie vive

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lorsqu'ils ont vu que Vutiie conduisoit également au but qu'ils avoient atteint. De là le désir qu'ils ont témoigné de voir ouvrir un cours d'économie politique où seroit indiquée la voie que j'ai suivie pour rentrer dans l'immortelle unité de l'Église. J'ai du céder à ce désir et j'entre en matière*

L'Économie politique ne s'est formulée en science que vers le milieu du siècle dernier , mais ses premiers rudiments remontent à l'origine même de la famille. Avec celle-ci naquit l'écor nomie domestique, qui n'implique qu'une civilisa-? tion patriarcale et ne présuppose qu'une sociabilité pour ainsi dire individuelle ; puis vint l'économie nationale, lorsque la civilisation , s'établissant de famille à famille , eut changé la tente du patriarche en un forum, et les enfants d'un père commun en citoyens du même état. Dès lors les éléments de richesse se compliquèrent en se multipliant, Il fallut coordonner des intérêts dictincts, et souvent opposés; il y eut des dépenses communes, une fortune publique en dehors des for? tunes privées, et par conséquent une législation complexe dans son but , puisqu'elle avoit à assurer l'une sans épuiser les autres. La science gouvernementale commença aussitôt et sa sphère d'action devint nécessairement plus grande , à mesure que l'état étendoit ses frontières , ou que l'accroissement de la population augmentait les besoins. Tantôt f comme à Lacédémone et à la Chine , le législateur embrassa dans ses prévisions jusqu'aux moindres détails de la vie humaine; à Lacédémone, en sub-

stituant la cité à la famille ; à la Chine , en élevant la famille à son plus haut degré de puissance. Tantôt , comme à Athènes et à Rome , il ne s'occupa du citoyen que dans ses rapports avec la patrie. Partout néanmoins il autorisa l'esclavage, parce que, ailleurs que dans la société chrétienne, la servitude est aussi bien une ressource pour les pauvres qu'un moyen d'opulence pour le riche.

Ainsi la science économique suivit les progrès de la société, et de patriarcale elle devint nationale, lorsque la société elle-même fut sortie du cercle étroit du foyer domestique. Mais son dernier développement tenoit à une condition que l'ancien monde ne remplissoit point. Si le premier pas de la science date de l'existence de la famille, et le second de celle de l'état , le troisième implique une civilisation de peuple à peuple , incompatible avec ce système de religions nationales qui a toujours prévalu en dehors de l'unité catholique. Dans une prochaine conférence j'examinerai avec vous, Messieurs, si le principe philosophique s'emparant de la société que le catholicisme nous a faite , peut la conserver ou la perfectionner. Mais cette question, que l'expérience n'a encore nulle part résolue en faveur de l'incrédulité , ne doit point nous occuper encore. Je n'ai à vous parler ici que du passé, et, vous ne l'ignorez point , la philosophie est réduite à chercher l'athéisme primitif de l'homme au-delà de la hutte du sauvage, dans cet abrutissement primordial qui, s'il faut l'en croire, donnoit à nos ancêtres

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pour compagnons ou pour rivaux tous les quadrupèdes. De son aveu, la civilisation est issue du principe religieux, et nous n'avons maintenant à constater que les causes qui se sont si long-temps opposées à la transformation de l'économie nationale en économie politique.

Toute croyance religieuse exerce sur ceux qui ont foi en elle deux sortes d'actions que l'on a trop souvent confondues et qu'il importe de distinguer, une action civilisatrice et une action politique. Celle-là précède toujours celle-ci, car la seconde ne peut se manifester qu'en raison même des progrès de la première. C'est l'action civilisatrice qui jette dans les intelligences les principes fondamentaux de leur société future . c'est elle qui établit une règle commune du juste et de l'injuste, règle indépendante de tout intérêt personnel , antérieure à toute loi écrite , et sans laquelle tout gouvernement manqueroit de point d'appui. C'est elle enfin qui unit les volontés individuelles en un faisceau , et constitue cette volonté générale qui est l'essence même des associations humaines. L'action politique se saisit des matériaux que l'action civilisatrice a créés ; elle les assemble , et l'édifice social s'élève avec les seules modifications qu'y apporte ce qu'il y a de variable dans les nommes et dans les choses.

Entre ces deux grandes forces tout antagonisme est impossible aussi long-temps que la première n'a point acquis ce degré de développement qui permet à la seconde d'avoir une vie pour ainsi

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dire propre. Aussi la théocratie est-elle le gouvernement naturel des peuples à leur berceau. C'est le temps de leur croissance, celui où l'élément civilisateur ayant le plus à faire ne tolère aucun rival. Puis vient leur âge mûr, et, lorsque la civilisation s'est consolidée , que la crainte de la perdre ne tourmente plus les esprits, les ambitions individuelles surgissent. Alors l'élément politique devient plus visible , et par degré il s'arroge sur l'action civilisatrice une autorité qui arrête toujours les progrès de celle-ci , et trop souvent défait son ouvrage. Cette dernière période est celle de la décadence des nations. Le pouvoir spirituel qui est leur vie succombe sous les efforts du pouvoir temporel ; une existence toute adrai-* nistrative remplace leur existence sociale , et leur mort est prochaine.

Chaque culte renferme les deux éléments dont nous venons de parler, mais dans une mesure différente et à divers degrés de perfection. Le braminisme qui distribue les familles en castes , et pose par là d'une manière irrévocable le principe de l'inégalité des rangs, ne pouvoit enfanter une société aussi parfaite que le Coran , puisque celui-ci consacre l'égalité des hommes devant le Créateur. A son tour l'islamisme avec sa polygamie ne sauroit être comparé dans ses avantages temporels à la religion chrétienne, qui, en proclamant inviolable la sainteté du lien conjugal, a civilisé l'homme dans ses rapports avec la femmé , et nous a délivrés de ces haiues de familles qui désolent l'Orient. Toutefois ; il est encore une

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distinction fondamentale à établir entre les diverses religions que le monde a connues jusqu'à ce jour. Toutes , hormis une seule, le catholicisme, développent leur élément politique dans quelqu'une de ses parties, et l'identifient par conséquent avec ce qu'elles ont d'invariable , leur élément civilisateur. Celles même dont le symbole semble le plus étranger à ce grave inconvénient y tombent par leur sacerdoce. Gomme son institution est purement humaine, sa mission est essentiellement nationale , et elle ne peut se manifester une et puissante qu'en dedans des frontières d'un seul état. L'alliance trop intime des deux grandes forces génératrices de toute société explique donc l'imperfection de la sociabilité ancienne. Les païens ne connurent jamais cette distinction entre les deux pouvoirs qui a créé la liberté moderne. L'un et l'autre étoient confondus dans une même pensée , et par conséquent la civilisation grecque ou romaine ne pou voit s'étendre qu'avec la domination grecque ou romaine. Convertir un peuple, c'étoit le subjuguer, et l'élément civilisateur de chaque nation n'ayant pour missionnaire que l'épéei rencontroit de toutes parts d'insurmontables obstacles.

Aussi le monde du paganisme étoit-il ce qu'il devoit être , une collection de fragments irréguliers et non un assemblage de parties homogènes qui se lient les unes aux autres et se confondent par l'identité de leur nature en une immense et magnifique unité. Au lieu d'une société générale

et conservatrice des droits de tous , d'une société ' organisée sur un plan assez vaste pour recevoir dans son large sein l'espèce humaine sans distinction de langage ni de race , il y avoit un confus mélange de petites sociétés , également incapables et de se coordonner entre elles , et de se plier à d'autres rapports qu'à ceux qui s'établissent entre des vainqueurs et des vaincus. Le défaut absolu de toute règle, déterminant d'une manière invariable en guerre comme en paix les devoirs de chaque nation euvers les autres nations , avoit produit cet état de choses auquel l'ardente imagination des anciens philosophes ne songea jamais à porter un remède. Les premiers éléments d'une civilisation générale , c'est à dire les premiers principes, du droit des gens leur étoient inconnus. On n'en trouve aucune trace , même dans leurs utopies , et Platon , qui refuse aux Grecs le droit de réduire en esclavage d'autres Grecs, de brûler les maisons, d'abattre les oliviers, d'arracher les vignes des peuples helléniques, leur accorda toute latitude à l'égard des étrangers , c'est à dire des barbares.

J'ai déjà indiqué la cause d'une ignorance à la fois si prodigieuse et si universelle. Les cultes anciens étoient nationaux , et par conséquent leur action civilisatrice avoit son dernier terme dans la nationalité de la famille. Le droit des gens, qui est l'expression d'une sociabilité plus haute , la formule extérieure d'une société de peuple à peuple , étoit inconnu , car sa mani-

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festation doit nécessairement être précédée par celle d'un élément civilisateur universel. Les progrès de celui-ci supposent sa complète indépendance , indépendance telle que, sans qu'il en soit affoibli , l'élément politique puisse affecter toutes les formes et se prêter à toutes les exigences des siècles et des climats. Il faut encore que le sacerdoce reçoive son pouvoir , non d'une autorité terrestre qui le dominerait > mais directement d'en haut, du père commun des hommes, afin que le sacerdoce lui-même soit sans patrie. Aces conditions une société universelle peut exister; société dans laquelle l'élément politique se prêtera avec une égale flexibilité à tous les sytèmes de gouvernement, et où néanmoins il tendra sans cesse à réaliser au dehors la perfection de l'élément civilisateur. Or ces conditions n'ont jamais existé que dans le catholicisme. Aussi le droit des gens a-t-il apparu parmi les nations chrétiennes , non comme uijg convention de leur diplomatie , mais comme une nécessité de leur foi. Il a eu pour garantie aussi bien que pour règle toutes les consciences , et cette garantie est évidemment la seule qui soit possible. Une jurisprudence en 4es matières sur lesquelles aucune autorité terrestre ne pourrait exercer de contrôle sans porter atteinte aux droits des souverainetés humaines , ne sauroit s'établir d'une autre manière. Si dans la république chrétienne , tant qu'elle a duré , les papes ont été les gardiens du droit des gens , si le foible s'adressoit toujours

à eux lorsque le fort abusoit de son pouvoir, ces appels au Saint-Siège et son intervention s'expliquent sans peine. Le Saint-Siège représente l'élément civilisateur du catholicisme, il en est l'oracle , c'est lui qui en maintient l'unité.

Non seulement les religions nationales ne donnent pas nécessairement aux peuples une notion commune du juste et de l'injuste, mais encore elles ne peuvent la leur donner. En effet , l'identité de leurs bis morales, alors même qu'elle existeroit, n'implique pas cette identité d'interprétation, sans laquelle tout code cesse d'être un. Le patriotisme, avec ses intérêts d'ambition, de vengeance ou de cupidité, est là avec ses commentaires. Faitesle juge dans sa propre cause , et qui osera compter sur sa bonne foi? Il faut donc, pour qu'une société universelle puisse exister, un tribunal duquel ressortissent toutes les questions de haute civilisation , et par conséquent toutes celles quise rattachent au droit des gens. Le catholicisme possède ce tri* bunal, éf en le dotant d'un pouvoir dispensateur il a levé le dernier obstacle qui s'opposoit à la création d'une société universelle. Entre l'élément civilisateur et l'élément politique , et tenant de l'uu et de l'autre, se trouve placée la discipline de chaque culte , fraction importante , et qui ne sauroit être invariable sans que le culte lui-même ne devienne le patrimoine exclusif du climat" ou de l'époque à laquelle convient cette discipline. Le bramine est condamné à ne se nourrir que de végétaux , le musulman ne

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peut boire de vin , le juif travailler ou même allumer son feu le jour du sabbal. Pour eux la défense est absolue. Elle tient aux entrailles mêmes de leur foi , et son inflexibilité dit assez qu'elle ne peut être universelle. La réforme est soumise à une loi semblable. Un pouvoir dispensateur lui manque également, e{ le protestant, lié par l'Ecriture sainte , seroit, s'il étoit conséquent avec luimême, encadré, comme le juif, dans l'ancien rituel de la Palestine. De quel droit en effet se dispensel-il de la rigoureuse observance du sabbat? Et cependant l'observance rigoureuse du sabbat rendroit impossible toute navigation.

Aussi les arts utiles et l'industrie ne firent-ils que de foibles progrès dans cet ancien monde si vanté ? Poésie , éloquence , beaux-arts , ers œuvres du génie individuel ne demandent pour paroître que l'existence de la cité. Mais il faut davantage au commerce , une libre communication de peuple à peuple qui multiplie la production par la consommation , et la consommation par la production. Sans le droit des gens et les causes qui le font naître , cette communication si active et si féconde aujourd'hui seroit impossible. Il faut donc, pour qu'elle puisse exister, d'abord un élément civilisateur qui tienne à l'élément politique seulement par son esprit ; ensuite un sacerdoce, gardien de l'élément civilisateur, et recevant directement sa mission du Ciel, afin qu'aucun des peuples qui entrent dans la société universelle ne compromette par cet acte son individualité ou s6H

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indépendance ; enfin il faut an sacerdoce lui-même .un chef qui représente en sa personne l'élément civilisateur , modifie la discipline suivant les besoins des temps et des circonstances , et maintienne l'unité sociale en assurant la durée de l'unité religieuse. Ces premiers éléments du droit des gens manqupient aux nations de l'antiquité , et leur prospérité matérielle se ressentit de ce malheur. Chacune d'elles étant séparée de toutes les autres par ses dogmea, le fut aussi par ses lois, et si chez elles le patriotisme en se mêlant à la religion lui donna et en reçut une prodigieuse puissance , la religion à son tour emprunta au patriotisme ce qu'il a d'étroit, d'exclusif et de resserré. Chez les anciens les culte* étaient nationaux dans la plus rigoureuse acception de ce mot , et ils altribuoient si bien à leurs dieux leur propre patriotisme, que, dans le for intérieur de ses habitants, le territoire de chaque nation et souvent de chaque cité servoit de limite aussi bien à leurs obligations morales qu'à leurs affections. De corollaire en corollaire et malgré ce qui restoit de puissance aux traditions primitives , on en étoit venu à se persuader que les inimitiés de ce monde pénétroient dans l'Olympe , c'est à dire que les immortels prenoient une part active aux combats que se livroient leurs adorateurs. Par une suite de ces doctrines, aucun état ne croyoit les autres états sous la protection de ses divinités tutélaires , et ils comme ttoient les plus monstrueuses iniquités envers les uns , sans

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craindre d'offenser les autres. Les plus vertueux d'entre les idolâtres ne tenoient pour obligatoires que les traités conclus sous la garantie des dieux " de la patrie , et il falloit que ceux-ci eussent été pris à témoin d'un traité pour qu'il eût quelque stabilité. On admettoit bien que leur honneur étoit compromis par des infractions faites à des engagements que leur nom avoit consacrés, mais il n'entroit dans la tête de personne qu'un acte de perfidie sans mélange de sacrilège les auroit irrités. Leur intervention spontanée eu faveur d'un peuple étranger ne se présumoit pas , ou du moins elle se réduisoit , de la part des plus exigeants , à l'injonction de quelques cérémonies qui servoient Ae prélude à des hostilités de cannibales.

Religion, patriotisme , lois, mœurs et préjugés, tout s'opposoit donc à la découverte ainsi qu'au développement des grands principes de l'ordre éternel. Qu'importoit à chaque peuple une justice qui lui eût été à charge , une équité dont ses rivaux auroient recueilli les premiers, peut-être les uniques fruits ? Caton le Censeur, qui , au commencement de la troisième guerre punique, applaudissoit si vivement aux indignes supercheries employées contre Garthage , eût noté d'infamie de pareilles vertus ; il les auroit accusées d'impiété et avec raison , puisqu'il professoit uu culte exclusivement national, et qu'ainsi il de voit subordonner tous ses devoirs au patriotisme. Mais quand les obligations morales sont restreintes à des localités, il ne peut y avoir de communication intellec-

tuelle, de rapports de bienveillance, de simultanéité d'action entre lès hommes. Aussi ayant l'ère chrétienne aucun événement ne retentissoit au loin ; on ne voyoit pas des masses énormes se lever à la fois pour combattre ou défendre un principe; les guerres n'avoient qu'un but matériel circonscrit et toujours étranger aux intérêts de l'humanité. Les plus nobles affections du genre humain n'y entroient pour rien, et pendant que chacun se passionnoit pour le peuple ou la tribu dont il étôit membre, personne ne se soupçonnoit une qualité plus haute, et tout bon citoyen eût repoussé, comme une injure, le titre de citoyen du monde.

Que pouvoit être le commerce et l'industrie chez des Egyptiens qui se croyoient souillés par la présence d'un étranger ; chez les Persans qui avoient la navigation en horreur ; chez les Phéniciens et les Carthaginois eux-mêmes qui faisoient un secret d'état de leurs connoissances géographiques ; chez tous ces peuples enfin qui usoient sans remords et sans miséricorde du droit du plus fort, chaque Ibis que la victoire le leur avoit donné ? Leurs relations de commerce avoient évidemment une existence trop précaire pour qu'elles pussent se développer dans de grandes proportions. La guerre ne menaçoit pas seulement leur indépendance politique : c'étoit la vie , lâ liberté , la fortune de chaque citoyen qu'elle mettoit en cause , et l'industrie ne pouvoit prendre son essor , non seulement parce que les débouchés lui manquoient ,

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mais encore parce que le gage de sécurité qu'elle a rencontré depuis dans le droit des gens ne lui a voit point encore été donné. Grâce jà l'existence de ce droit , les avantages de la paix se rencontrent au sein même de la guerre. L'approche d'une armée ennemie n'est plus l'avant-coureur d'une ruine certaine. La force matérielle est domptée par l'ascendant de la l'orce morale, et les biens et les personnes protégés par l'une sont à l'abri des atteintes de l'autre. De ces égards réciproques, de celte bienveillance mutuelle qu'inspire une foi commune, résulte en outre un échange constant de lumières, qui fait entrer dans le patrimoine de chaque nation toutes les découvertes de la science, tous les propos de l'industrie et de l'agriculture. Il y a commerce entre les intelligences, et les peuples éprou- ^ eut une généreuse émulation qui s'empare de tous les perfectionnements et ne se réserve le monopole d'aucun.

Ces richesses morales, si fécondes en richesses matérielles, nous les devons au triomphe que le catholicisme a remporté sur tous les cultes rivaux. Elles disparoitroient avec leur auteur , et l'histoire des trois derniers siècles est là pour nous apprendre ce que coûteroit à l'humanité la destruction complète de notre unité religieuse. Le système des cultes nationaux a été reproduit , et voyez ses résuit? ts. L'indépendance du foihle a presque entièrement disparu , et le peu qui lui en reste il le doit ; jx rivalités des grandes puissances. Le principe de l'équilibre européen , principe qui n'est

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applicable qu'autant que dure cet équilibre , et qui le plus souvent se résout en un partage égal des dépouilles de l'opprimé , a remplacé ce droit des gens qui servoit de rempart au vaincu et de barrière au vainqueur. Quelque chose de semblable à ce qui se praliquoit chez les païens a reparu parmi nous. On a vu Cromwell vendre ses prisonniers aux colons de l'Amérique ; on a vu l'Angleterre, sans déclaration de guerre, s'emparer des vaisseaux français que protégeoient vainement des traités solennels. On a vu l'Europe morcelée par l'épée d'un conquérant, et, lorsque cette épée a été brisée , la force matérielle n'a point consulté le droit des gens pour disposer du butin enlevé au ravisseur. Cette dégradation évidente de notre ancien droit catholique portera tôt ou tard ses fruits. Le commerce y gagnera peu , car ce système de crédit qui lui donne pour tributaires tous les souverains fait sa foiblesse aussi bien que sa force. Le jour où la violence , frappant au cœur la propriété , pourra solder une armée conquérante , ce jour sera le dernier que vivra l'industrie.

Les conséquences de ces nationalités religieuses se développeroient plus rapidement encore si ces cultes divers et la philosophie elle-même ne dévoient au catholicisme la connoissance du beau social. Le catholicisme leur a appris ce que gagnent les peuples à l'existence des rapports qu'il a créés, et, par un singulier retour vers ses doctrines, les économistes renoncent aujourd'hui à cet étroit patriotisme qui considère comme une

perte les bénéfices d'une nation rivale. Ce que le catholicisme a imposé comme un devoir, le respect des droits d'autrui , l'économie politique le conseille maintenant comme une spéculation. La seule différence qui existe , sous ce rapport, entre la religion et la science , c'est que l'une domine les passions , et que l'autre leur obéit. Avec la science, le droit des gens n'a pour garantie que l'intérêt du moment, et cet intérêt , essentiellement variable, peut le détruire comme il l'aura créé.

Nous ne mettrons pas devant vos jeux le tableau de l'industrie des nations de l'antiquité ; ce seroit abuser de votre patience. Seulement nous vous rappellerons qu'elle étoit imparfaite, exclusive et mesquine , comme les sociétés qui existoient alors. Alexandre avoit pénétré jusqu'aux rives de l'Indus: la ville qu'il avoit fondée , son Alexandrie bienaimée , possédoit le monopole du commerce de l'Inde , et cependant la soie ne fut connue des Romains qu'au temps de Jules César. Les connoissaqces nautiques des anciens nous donnent la mesure de leur commerce : depuis deux siècles l'Egypte appartenoit à Rome lorsque la propriété des moussons fut enfin découverte. Entre la navigation païenne au plus haut degré de sa splendeur et la navigation chrétienne avant l'invention de la boussole , il y a déjà toute la différence qui existe entre les deux cultes. Cette différence tenoit , Messieurs, à un autre des caractères qui appartiennent exclusivement au catholicisme, à ce prosélytisme dont il a donné le premier et r

x> couks

nous osons k^i#*e>ruaic^iQ exemple ; car son prosélytisme à lui est le prosélytisme de l'intelligence, tandis que le prosélytisme musulman est celui delà force.

S'il est, vrai que chaque idée radicalement neuve est un présent, direct de la Providence , comment ne. pas cherche* dans te CM celui qui a dit à se* disciples : £ We* docete omnes gentes? Repoiv tpna-nous un instant à ces siècles de civihsaëeh partielle, où la vertu avoit pour dernier terme l'amour du. pays, et nous comprendrons ce qu'il y eut de nouveau et de prodigieux dans un pré* cepte qui de voit changer la face du monde en servant de véhicule aux doctrines du christianisme- Inconnu à tous les cultes et à toutes les sectes philosophiques de l'antiquité , sans antécédent et sans exemple , ce commandement effraya les apôtres eux-mêmes % et les préjugés de leur éducar ûon ne se plièrent qu'avec peine aux ordres de leur maître ressuscité. L'Esprit saint étoit déjér descendu sur eux qu'ils hésitoient encore apporter l'Evangile hors delà Judée , tant leur patriotisme étoit exclusif , tant ils a voient de répugnance à partager avec d'autres que leurs compatriotes les bienfaits de la loi nouvelle. Enfin, lorsqu'un troisième prodige (i) eut rendu trop manifeste la volonté divine pour qu'Us osassent prolonger leur risistance, ils obéirent, mais de mauvaise grâce, à> contre-cœur, et Pieyre, après, avoir baptisé le centurion Cornélius , se justifie de cet acte anû-

(V) À*t. c. te et ri.

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national en disant à ses frères : Qui étôis-je pouJr pouvoir m' opposer à Dieu? Saint Luc a décrit avec une naïve fidélité cette lutte intérieure de l'Eglise naissante , et les efforts qu'elle fit pour rester israélite ; il nous la montre refusant d'abord de comprendre sa sublime mission , et s'irritent ensuite au bruit qu'un étranger a pris place (parmi les fidèles. Plus tard l'écrivain sacré nous apprendra qu'elle distingue encore ses enfants adoptifs des enfants qui lui viennent d'Abraham , et noué voyons dans son immortel récit avec quelle lenteur elle se résigna à subir sa destinée , à devenir la commune patrie de tous les peuples, de toute* les langues et de toutes les races. Certes il a fallu un génie vraiment divin pour hii donner une force d'expansion si peu en harmonie avec les moeurs des nations contemporaines , pour la douer d'une tendance à l'universalité si contraire à toutes les habitudes du passé , à toutes les idées do présent. Celui qui le premier a enchaîné la parole sur l'airain n'a point innové davantage , et la découverte du prosélytisme n'est pas moins extraordinaire que l'invention de l'art d'écrire.

Qu'est le prosélytisme chrétien sinon l'élément civilisateur du catholicisme lorsqu'il se développe libre de tout rapport et de tout contact avec l'élément politique? Avant que la société païenne se fût écroulée, les chrétiens furent de simples missionnaires sans droit de cité et ne prenant aucune part directe aux affaires d'un monde qui n'étoit point encore à eux. Ils avoient à le civiliser avant de le

régir, et ils portèrent avec un zèle ë'gal la bonne natcvelle à tous les peuples de la terre. La nature même de leur foi, son élément politique , qui n'est qu'une tendance à la réalisation extérieure de son action civilisatrice, leur permettoit de faire une distinction qui eût été impossible s'ils avoient professé un culte national. Car la puissance de faire des prose 1 vies manque à loute religion nationale , par cela seul qu'elle est nationale. En effet, ainsi que je l'ai déjà dit, elle ne peut s'étendre sans que le peuple avec lequel elle s'est identifiée n'étende en même temps sa domination. Adorer le dieu de celle-là, c'est se soumettre dans l'ordre temporel à l'empire de celui-ci. Le synode deDordrecht le savoit; voilà pourquoi il resta calviniste et refusa les secours que lui ofïroit le roi d'Angleterre , Jacques I er , à la condition que la Hollande deviendroit anglicane. Une Eglise qui sépare l'ordre spirituel de l'ordre politique , chez laquelle le souverain spirituel est à la fois distinct et indépendant du souverain temporel, est évidemment la seule Eglise qui puisse user efficacement du prosélytisme.

Or, le prosélytisme est l'arme la plus puissante de la civilisation, puisque son effet naturel est de détruire toutes les barrières qui s'opposent à la libre communication des peuples. Par le prosélytisme , et sans rien perdre de leur individualité, ils se confondent dans une seule famille , et les intelligences les plus fortes , mises en contact avec les intelligences les plus foibles, établissent avec elles une communauté de lumières qui rayonne en tous

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sens. Sciences, arts, industrie, tout forme un fonds commun, et le missionnaire qui pénètre dans les pa\s les plus lointains enrichit la société dont il est l'ambassadeur de toutes les connoissances qu'il a acquises. Sillonné en tous sens par le zèle du prêtre, le monde n'a plus de secrets pour le commerce chrétien. Le moine va demander à la Chine les œufs de ses vers à soie, et ces insectes cachés dans le creux d'un humble bâton dotent l'Europe d'un revenu annuel de quatre cents millions , c'est à dire d'un capital réel de huit milliards. Colomb cherche à travers l'Atlantique les trésors qui devront délivrer la Terre sainte du joug des musulmans , et il rencontre un nouveau monde où d'inépuisables richesses donnent à notre commerce un nouvel aliment. Dans l'ordre matériel, comme dans l'ordre moral, nous devons notre supériorité sur les anciens peuples , immédiatement du moins, au prosélytisme , et si l'Afrique nous est fermée , si les régions centrales de l'Asie et la Chine ellemême ne sont point parcourues en tous sens par nos négociants, si nos arts ne se sont point naturalisés dans ces vastes régions, et par conséquent si une civilisation aussi active que la nôtre ne les féconde pas , il faut s'en prendre à l'afFoiblissement du prosélytisme religieux. La mort de Mungo- Park , de Clapperton et de Laing sera stérile ; ils n'étoient que les missionnaires de la politique, et la défiance qui les a tués opposera long-temps à notre industrie une insurmontable barrière. Nos ancêtres eux-mêmes n'acceptèrent la foi catholique qu'après

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la chute de l'empire d'Occident ; alors l'Eglise, unie à l'Etat depuis Constantin , en avoit été séparée par la destruction même de l'Etat, et Glovis, en recevant le baptême ». savoit que' l'eau régénéra* tnîce qui tomboit sur sa tète ne le consttluoit pas le vassal d'un autre homme. Aussi la religion fitelle de prodigieux progrès dans l'Ouest, tandis» qu'en Orient> où l'élément civilisateur étoit entravé par son alliance avec l'élément politique, la nationalité persane Ja repoussoit avec colère. Le* Sapor et les Nurschivan auroient persécuté le christianisme avec moins de fureur si les- empereurs de Conslantinople n'eussent fait du prosélytisme l'humble auxiliaire de leur puissance. C'étoifc les amis de César surtout que ces princes enten^ doient frapper » et dans les temps modernes , partout où le missionnaire ne s'est point dépouillé dé sa nationalité , il a lutté contre des obstacles que son aèle a rarement pu vaincre.

Nous devons donc au prosélytisme la création de cette Eglise universelle d'où est sorti le droit des gens, et, aveo hiiy cette prospérité commerciale qui a si fort agrandi et si fort compliqué lès éléments de la fortune publique. Aujourd'hui f comme citoyen , le fabricant appartient au pays qui l'a vu naître ; comme fabricant, le monde entier est sa pairie. Du temps des païens, au- contraire , le commerce, étoit partout arrêté par la législation ou par les mœurs. 11 falloit de la force pour faire de l'industrie : les Phéniciens et les Carthaginois trahquoient à main armée ; et ce qu'il y avoit de plus

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impérieux dans les besoins de l'homme tempe roi t à peine l'ardeur d'une permanente inimitié. Ainsi resserrée l'industrie ne présentait aucun de ces problèmes qui font le tourment des économistes modernes. Mais aujourd'hui que tous les ports sont ouverts , que dans chaque grande ville une bourse s'élève où s'assemblent les députés du commerce de l'univers, que les spéculations les plus étendues se font avec une merveilleuse facilité , que le cré« dit remue, enrichit ou désole la terre, l'oeil le plus exercé ne suit qu'avec peine l'action des innombrables rouages dont les mouvements , souvent opposés et toujours si divers , font et défont la fortune du simple citoyen comme celle de l'Etat; A mesure que cette haute civilisation dont nous a dotés le catholicisme s'est développée , une science inconnue des anciens a dû surgir. S'il» en ignorèrent les premiers rudiments, ce fut le tort de leurs nationalités religieuses. Si nous la possédons, nous le devons à cette Eglise universelle dont nous sommes membres, et, ne l 'oublionspas, Messieurs, si cette Eglise pou voit périr, l'é^ conomie politique mourroit avec elle.

C'est lentement , après des siècles tous de foi , que le commerce chrétien a donné à la richesse celte forme scientifique que nOus lui voyons aujourd'hui. Mais, dès l'aurore de la civilisation chrétienne , l'industrie lui dut un élan qu'elle n'avoit point encore counu. Plus la religion fut en dehorsdes formes politiques, et moins il fallut de temps pour en recueillir les bienfaits. Aucun - des emne*

reurs grecs n'eut l'âme assez haute pour apercevoir ce qu'il auroit gagné de repos à assurer d'une manière irrévocable l'indépendance absolue de la nouvelle Rome. Au lieu de prendre ce parti qui les eut délivrés des funestes et ridicules embarras d'un sacerdoce laïque , ils la surveillèrent avec une jalouse inquiétude , qui dégénéra bientôt en une véritable inimitié. Mais ils réussirent plus aisément à répandre parmi leurs sujets d'odieuses préventions contre le Saint-Siège, qu'à se faire accorder dogmatiquement la suprématie que l'Angleterre protestante attribue à ses princes. Les cruautés dont ils se rendirent coupables envers ceux qui n'acceptoient point les doctrines officielles donnèrent aux diverses sectes établies dans leurs états un caractère d'autant plus dangereux , que, grâce aux perpétuelles variations du symbole impérial , chacune d'elles devint à son tour la secte privilégiée, et employa le pouvoir précaire qui lui étoit confié , moins à s'étendre qu'à se venger des injures qu'elle avoit reçues. L'esprit religieux, privé de toute règle , multiplia donc à l'infini les animosîtés, et la passion des controverses fut portée à un tel degré de fureur, qu'elle finit par détruire tout respect pour le souverain et tout attachement à la patrie. L'Etat se métamorphosa en une immense Sorbonne que déchiroient mille opinions contradictoires, et son chef , descendu au rang de simple recteur , fut trahi en détail par chacune des factions théologiques qu'il essaya de dompter. En effet , elles se délestoient trop entre elles pour

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s'entendre même contre lui , et , comme aucune n'étoit assez puissante pour faire la loi aux musulmans^ aucune d'elles , en échange de sa prompte soumission , n'osa réclamer autre chose qu'une tolérance voisine de l'esclavage. Les Eutychiens livrèrent à ce prix. l'Egypte , les Nestoriens la Syrie, et une fojble bande d'Arabes mal armés et sans discipline parcourut à la fois en libératrice, et en conquérante ces beaux pays. Plutôt que de livrer leurs consciences aux caprices du pouvoir temporel , les habitants firent cause commune avec les califes, et ils préférèrent à l'inconséquente et cruelle hypocrisie de leurs anciens tyrans la brutale franchise des Sarrasins. De. conséquence en conséquence les peuples révoltés contre l'unité catholique tombèrent dans la plus affreuse des servitudes, et cette première résurrection des églises nationales n'aboutit qu'à mettre le Coran à la place de l'Evangile.

Le commerce de ces malheureux pays y gagna aussi peu que leur civilisation. Non seulement la prospérité de l'Asie mineure et de l'Egypte fut en déclinant, mais encore la mer Noire, qui jusqu'au règne de Constantin Porphyrogénète étoit sillonnée par les vaisseaux grecs, fut frappée de stérilité. La puissance civilisatrice du catholicisme s etoit retirée de Conslanlinople , et la pression de barbares qui ne se convertissoient pas resserra de plus en plus le territoire de la ville impériale. Bientôt elle ne put trafiquer avec ces tribus grossières que par l'intermédiaire des marins catho-

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liques. Venise, Genève , Pise s'emparèrent du commerce de cabotage de la seconde Rome, Elle resta quelque temps encore une ville de fabrique; mais les négociants de l'Occident lui apportoient tout. Etablis en Grimée, et fréquentant seuls les ports ihahométans , ils furent dès le dixième siècle de notre ère les maîtres de la mer. Un instant les Arabes leur disputèrent une foible partie de ce vaste domaine. L'islamisme , encore dans la vigueur de sa jeunesse et fort d'une unité qu'il devoit bientôt perdre , explora llnde et remonta jusqu'à Canton. Bassora fut le centre d'un Vaste commerce; mais avéc l'empire des califes disparut cette splendeur d'un moment , et, quand la découverte du cap de Bonne-Espérance eut ouvert l'océan indien aux pavillons de l'Europe, quelques Portugais suffirent pour chasser de ces mers les Sarrasins et pour refouler le Commerce arabe dans son désert natal.

Ce furent des schismatiques mahométans qui ouvrirent une seconde fois au commerce européen le port d'Alexandrie. Les Fatimites , révoltés contre les Jlbasssides, enlevèrent à Bassora le monopole dont cette cité avoit long-temps joui , et ce schisme, heureux pour les chrétiens , permit au commerce de l'Occident de reprendre son ancienne route vers l'Inde. Dès lors l'industrie de l'Occident, à laquelle plus tard les Croisades rendirent de si éminents services, prit un nouvel essor. De nouveaux débouchés s'offrirent de toutes parte , et déjà du temps de S. Louis les épiceries, les teintures et les autres marchandises de l'Inde étOtent devenues plus com-

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munes, d'un usage plus habituel qu'aux temps de la plus haute prospérité de J'empire romain.

Ces développements de la richesse publique en Occident doivent être attribués à la sagesse de Charlemagne. Il sa voit les conditions auxquelles une Eglise peut être universelle , et il avoit compris qu'une civilisa lion progressive implique l'existence d'une Eglise universelle : il proclama donc l'indépendance absolue du souverain Pontife, la suprématie de la force, morale sur la force matérielle , et aussitôt la puissance civilisatrice du catholicisme, dégagée de tout lien politique, devint, dans l'ordre qui lui appartient, la puissance dominante de l'époque. Il y eut ainsi, et dans la région la plus élevée de la société, cette division du travail dont Smith a le premier calculé les effets. Affranchis de toute inspection sur les doctrines , simples fidèles dans le sanctuaire , les rois catholiques ue s'occupèrent plus que du temporel de la société. La limite de leur droit fut d'abord leur propre conscience , puis la conscience publique, qui ne s'inquiétoit jamais que de ce qui pou voit la blesser. En dehors de cette limite, les souverains jouirent d'une entière liberté. Foibles pour le mal , Us furent tout puissants pour le bien, et leur action toujours subordonnée à celle de l'Eglise en reçut une puissance qui finit par bri* ser l'oligarchie territoriale. Plus d'une foi*, sans doute l'élément politique, c'est à dire le souverain temporel, se révolta contre l'élément civilisateur : la sainteté du lit nuptial* Htiviolabilité du

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lien conjugal fat la principale cause de leurs querelles. La corruption des rois modernes, ces maîtresses en titre qui déshonorèrent la gloire de Louis XIV, s'accordoient peu avec la gravité des mœurs de nos ancêtres. Les rois eux-mêmes avoient besoin d'une excuse pour leurs adultères, et ils la cberchoient dans la destruction violente de leurs engagements antérieurs. Alors se manifesta danstoute son utilité le pouvoir pontifical. Il préserva l'Occident des dangers du divorce , et peut-être même de l'abrutissement de la polygamie.

L'harmonie qui s etoit établie entre les deux puissances eut pour premier résultat PafFranchissement graduel des peuples. L'ancienne société romaine avoit légué au monde chrétien l'esclavage , et cette part de sa succession , que l'Eglise avoit répudiée dès le commencement, fut acceptée par l'élément politique. Mais tout d'abord il y eut en lui un travail intérieur pour s'en délivrer. Les capitulants de Gharlemagne font foi que , du temps de ce prince , des cargaisons d'esclaves étoient envoyées d'occident en orient et vendues aux Sarrasins. Les premières lois contre cette violation du droit chrétien datent du règne de ce prince. Par degrés le servage remplaça l'antique servitude, et le serf propriétaire de son pécule put le consacrer au rachat de sa liberté. Bientôt la commune naquit et les classes moyennes commencèrent à poindre. Ce fut surtout dans le Nord, parmi ces peuples où les traditions de Rome païenne avoient à peine pénétré , que ce mouvement fut rapide.

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Dès le dixième siècle une multitude de villes libres s etoient élevées en Flandre et sur les bords de la Baltique. L'ancien territoire des Germains , que Tacite connoissoit à peine , rivalisa dès lors en richesses el en civilisation avec Venise et Gènes. La liberté civile y opéra ses premiers prodiges , et l'industrie manufacturière s'y développa avec cette supériorité qu'a toujours le travail de l'homme libre sur celui de l'esclave. Le commerce proprement dit , le commerce maritime, enrichit surtout les villes chrétiennes de la Méditerranée. Mais le commerce de fabrication fit ses premiers essais et obtint ses plus éclatants succès dans les régions que baigne l'Atlantique. Les fers de Liège , les toiles de la Hollande , de la Flandre et de la Bretagne , les draps deGand, de Beau vais et d'Arras étoient échangés dans les fameuses foires de la Cl îa ni pagne contre les marchandises de l'Orient, et déjà au commencement du treizième siècle S. Louis posoit dans ses établissements le principe de la libre exportation , principe perdu depuis, et que L'économie politique a enfin retrouvé. De toutes parts , dans la législation comme dans la richesse publique , il y eutun progrès gigantesque. Ce qui caractérise la civilisation chrétienne, cette merveilleuse aptitude à profiter de chaque découverte utile, se manifesta lorsque la boussole fut enfin connue de l'Occident. Les Chinois la possédoient depuis des siècles ; mais leur ordre social que met en péril tout contact avec L'étranger frappa chez eux d'une perpétuelle stérilité cette

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magnifique invention. Les peuples chrétiens , an contraire , grâce à la force expansive de leur foi , demandèrent à ce guide de les conduire partout où il y avoit des hommes. La navigation devint une science dès qu'elle eut obtenu un point d'appui , et les sciences qui s'y rattachent grandirent avec elle.

Bientôt la mer devint comme la grande route des peuples chrétiens. A la fraternité d'armes conr tractée sous la tente du croisé , à la perpétuelle fraternité de l'autel se joignit une autre fraternité, celle du commerce. Au lieu que chez les anciens l'étranger étoit ce qu'est V infidèle parmi les musulmans , l'étranger obtint au moyen Age la même protection que le régnicole. Souvent des privilèges lui furent accordés, et toujours dans ses transat tions commerciales il put compter sur la faveur des tribunaux. Ce fut là le premier développement du droit des gens et son premier bienfait» Car cette sécurité pour les personnes et les propriétés multiplia à l'infini les rapports des peuples entre eux , et le négociant , sans inquiétude pour sa fortune , put transformer ses capitaux en marchandises et les envoyer dans tous les ports de U république chrétienne, Alors la lettre de change vint imprimer au commerce un mouvement égal à celui que la navigation avoU reçu do la boussole. Le crédit individuel se manifesta sons cette forme, et, bien qu'il l'ait reçue des juifc, que son origine remonte à une épouvantable persécution , la cause prochaine do sa naissance adroit été

puissante , si la civilisation n'eût déjà fait tant de progrès. A Rome et à Athènes , aux plus beaux jours de leur prospérité, il y eut aussi des banquiers. Mais entre leurs opérations et celles des négociants du moven Age on aperçoit déjà toute la distance qui séparera un jour M. Retschiîd des changeurs du temple de Jérusalem.

I ne nouvelle route frayée vers les Indes et la découverte de l'Amérique, d'une part, affranchirent le commerce européen du tribut que prélevoit sur lui la ville d'Alexandrie, et de l'autre lui donnoient un nouveau monde pour vassal. Les cinq siècles qui avoient précédé furent comme une magnifique introduction à ces deux grands événement. L'élément civilisateur semhluit avoir rempli sa tâche , car l'élément politique étoit arrivé a un haut degré de splendeur. La classe moyenne avoit acquis de grandes richesses, la liberté civile avoit à peine quelques conquêtes à faire , les principes fondamentaux de la civilisation chrétienne étoieni posés , le droit des gens avoit pénétré de sa salutaire inlluence toutes les institutions; il y avoit de l'ordre dans les républiques, de la liberté dans les monarchies, et le despotisme comme la licence n'exisloitplus que dans quelques bourgades ou sur les domaines de quelque obsciK baron. Le eatholicisme avoit tenu toutes ses promesses ; il avoit créé une république qui surpassoil en étendue , en gloire , en richesse , en science , en courage toutes celles de l'antiquité. Les peuples dont il n<>ii te lien commun . qui relevoient de son tribunal ,

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