LA CENSURE ET LES CENSEURS
sous LE PREMIER EMPIRE (I)
La censure des écrits est. jufîée et condamnée depuis longtemps. On a tout lieu de croire qu'elle est morte en son exil. Cependant il manquait au procès une pièce capitale : l'aveu et la confession de l'accusé. Cette preuve accablante et définitive, M. Henri Welschinger est allé la rechercher dans nos archives. Le travail a du être long et passablement ardu. Le lecteur ne s'en aperçoit pas. L'ouvrage, bien que très nourri de faits et chargé de documents, marche d'une allure dégagée ; on le suit avec un intérêt constant. L'auteur nous fait pénétrei dans un de ces recoins obscurs des coulisses du grand théâtre impérial dont l'entrée avait été jusqu'ici interdite au public. L'illustre historien du Consulat et de l'Empire, qui y avait sans doute poussé sa pointe ou tout
(1) Un vol., Paris, Charavay, parHenri Welsckinger. M. Welschinger ayait publié auparavant un volume, non moins neuf et nou moins bien rempli, sur le Théâtre de la Révolution. C'est un de ces livres auxquels on fait beaucoup d'euipruats et que l'oa se dispense trop aisément de citer.
au moins jeté furtivement son coup d'œil, avait gardé pour lui ses impressions. « Ce grand chroniqueur des gestes d'Alexandre » n'avait point de goût à découvrir l'envers du décor, les dessous et les machines des scènes brillantes et terribles qu'il décrivait avec tant d'éclat (1). Lanfrey trouvait au contraire dans ces contrastes La leçon que son âpre éloquence et sa fière philosophie voulaient tirer de l'histoire. L'auteur de la Censure sous le premier empire n'a point de si hautes prétentions ; c'est un chercheur adroit et patient : il nous expose ce qu'il a trouvé, et nous laisse le soin de conclure, comme nous l'entendons, en nous servant de son travail. Bien que ses jugements se rapprochent infiniment plus de ceux de Thiers que de ceux de Lanfrey, les documents qu'il produit rectifient en plus d'au pomt l'œuvre du premier et fortifient singulièrement celle du second.
Si la censure ne fut régulièrement organisée et n'entra, comme on a dit, dans la légalité, sinon dans le droit, qu'en 1810, en fait, elle exista dès les débuts du régime. La surveillance des livres et des journaux, qui était déjà, au temps du Directoire, affaire de haute police, c'est-àdire d'arbitraire, le demeura sous le Consulat et jusqu'à la fin de l'Empire. « Pendant quatorze ans, dit M. Welschinger, la poUce supprima souvent, par une simple décision, les ouvrages déjà imprimés, ruina impitoyablement les libraires et exerça sur eux comme sur les auteurs une audacieuse et impitoyable tyrannie. » Napoléon, qui avait, au moins en sa première manière, un sentiment si clair et si pratique du « despotisme éclairé » dont les subalternes n'avaient souvent que la passion
(1) La table générale ne contient à l'article Censure que cetf^ mention caractérisiique : Cemurp. Soui la Restauration, XVlil, 260. Aliolie pdr décret iuipérial, XIX, 313.
aveugle, s'indignait lui-même, en de certains moments, de la manière brutale et maladroite dont on exécutait ses ordres. « Lorsque ma volonté est que la censure n'existe pas, écrivait-il à Fouchéen 1806, j'ai lieu d'être surpris de voir, dans mon empire, des formes qui peuvent être bonnes à Vienne et à Berlin... Je n'entends pas que les Français deviennent des serfs, je le dis encore une fois, je ne veux pas de censure... je ne veux pas qu'un commis tyrannise l'esprit et mutile le génie. » a Moi qui le connaissais bie?'^, rapporte Fouché, je ne vis dans cette boutade qu'un avis indirect pour se hâter de régulariser la censure et de nommer des censeurs. »
C'est ce que l'on fit. Il y eut des censeurs et un bureau de l'esprit public qui siégeait à la police générale. C'était une réunion bizarre, où les gens durent plus d'une fois s'étonner de se rencontrer et de collaborer. Montlosier y coudoyait Barrère; on y voyait Michaud, Amault, Martainville, Malte-Brun. Les censeurs présidaient : Lemontey, Lacretelle jeune, Esménard, Etienne. Lacretelle et Lemontey étaient, parait-il, censeurs par vocation, car ils le demeurèrent lorsque la Restauration réforma à son profit cette institution de l'ancien régime adoptée et perfectionnée par le nouveau. Lacretelle était un historien de mérite, Lemontey un chroniqueur intelligent. Esménard, le navigateur, ébéniste en vers, disait La Harpe, censurait avec conviction. Il obtint de Savary un certificat péremptoire : « J'eus en lui un homme entièrement dévoué... il m'a fidèlement servi. » Mot terrible pour les justiciables d'Esménard. Etienne, « l'honneur de l'ancien Constitutionnel », selon Sainte- Beuve, était, comme on sait, un homme du monde agréable et un auteur dramatique heureux.
Près d'eux, au-dessous d'eux, un intrigant fort avisé,
rétlacleur fort disert, l'abbé Desrenaudes, faiseur de Talleyrand, et Pellenc, faiseur de Mirabeau, publicisLe d'un incontestable talent, homme à vues profondes, dont quelques notes sont dignes d'être comparées à celles de Mallet du Pan, mais qui avait en lui de l'aventurier : après avoir, au début de la Révolution, fait son apprentissage dans la fameuse « Pharmacie politique de Mirabeau » , il avait appliqué ensuite ses connaissances dans les officines de l'émigration et il prenait sa retraite au bureau d'esprit public de Bonaparte. Ajoutons, parmi les censeurs dramatiques, un homme peu illustre sans doute, mais qui avait l'avantage de n'être en ce lieu ni un déclassé ni un parvenu. Sa naissance le destinait à cet emploi : il se nommait M. Goupart.
Ce sont pour la plupart des gens d'esprit et des gens du monde; quelques-uns ont eu du talent. Ces places ne sont pas seulement recherchées, elles sont considérées. Elles ne nuisent pas à ceux qui les occupent, elles les aident à s'élever aux premiers rangs dans cette république des lettres qu'ils traitent en place conquise. Esménard est, en 1810, nommé de l'Académie; il meurt en 1811, exilé, disgracié pour ne s'être point assez censuré lui-même et avoir manqué d'à-propos; son collègue Lacretelle obtient son fauteuil à l'Académie. Etienne est élu la même année. Tel est l'état des mœurs et des esprits : il faut s'en pénétrer pour comprendre l'institution, le rôle qu'elle a joué, le caractère de ceux qui l'appliquaient.
Encore que redoutés et recherchés, tous n'en étaient pas fiers cependant. Etienne hésita fort à accepter; Daunou refusa. Le fait est que, si ces postes avaient d'agréables et brillantes compensations, ils avaient aussi leur côté pénible et leurs épreuves. En 1802, Rœderer
fut nommé directeur de l'instruction publique. Il avait dans son département les théâtres et l'esprit, domaine agréable s'il en fut, où l'on rencontrait les liommes les plus distingués, les femmes les plus séduisantes, et où l'on avait le moyen de s'attirer la reconnaissance des uns et des autres. « Les Jeux, les Ris, les Grâces, les Amours, semblaient devoir se réunir autour de moi et, par leur concours, leur émulation et leurs empressements, faire de ma magistrature une fête perpétuelle... Eh bien! je ne me suis jamais trouvé plus déchu que quand je suis entré dans cette puissance... jamais je ne fus assailli de tant de petitesses, ravalé à de si misérables détails, condamné à des soins plus ignobles, à des précautions plus honteuses. Tout était pour moi objet de dégoût et sujet d'humiliation, n
Tout, en effet, jusqu'aux suprêmes honneurs, car le maître excellait à rabaisser les orgueilleux et à replonger dans la poussière ceux auxquels, selon ce mot inimitable de Regnault à propos de Chateaubriand, il avait « permis la célébrité » . Quel retour des choses d'ici-bas, loi-sque Esménard, par exemple, fut, après son élection à l'Académie, présenté à l'empei^eur! Napoléon ne trouva pas à lui adresser d'autre compliment que ces mots : « Eh bien, Esménard, avez-vous toujours votre place à ia police? »
La pire amertume et la pire humiliation, c'était la besogne même. Les colères du maître la rendaient parfois odieuse. En 1802, Dupaty donnait à l'Opéra-Comique un acte dont Dalayrac avait fait la musique : l'Antichambre, ou Les valets entre eux. Lucien Bonaparte et quelques autres prétendirent s'y reconnaître; on raconta que les acteurs poussaient l'irrévérence jusqu'à parodier les costumes consulaires. Les ministres n'avaient rien vu
ni rien prévenu. Bonaparte s'emporta. « En m'obligeant à me mêler de ces choses-là, dit-il à Regnault, ils m'obligeront à être tyran pour n'être pas ridicule. » 11 décida, était-ce tyrannique ou ridicule? que les acteurs seraient conduits en place de Grève et dépouillés par la main du bourreau des costumes séditieux. Quant à l'auteur, Dupaty, on le fit arrêter, et envoyer comme réquisitionnaire à Saint-Domingue. Cela fait, on examina l'affaire, on reconnut que la pièce était antérieure au consulat, et que le crime d'allusion n'y pouvait être commis avec intention. Les costumes étaient de simples livrées. Dupaty n'en resta pas moins six mois sur les pontons de Brest.
On connaît l'histoire du livi'e de VAIlemagne. Qui n'a lu cet admirable chapitre de Dix années d'exil? M. Welschinger y apporte un précieux commentaire. Il reconstitue toute la procédure de l'affaire. L'auteur exilé, on sait dans quelles formes, et le livre saisi, on sait par quels moyens, la police se mit à l'œuvre pour en anéantir jusqu'à la dernière trace. <c On a, portent les bulletins, on a commencé à mettre au pilori le 145' ballot de feuilles imprimées de l'ouvrage de madame de Staël... Les mesures sont prises pour qu'il n'en reste pas une seule feuille. » « Lorsque nous avons découvert ce bulletin de police, écrit M. Welschinger, nous ne saurions dire quel dégoût nous souleva le cœur. Aujourd'hui, en rapportant ces détails, il nous semble assister à cette scène ignoble. Nous voyons des valets foulant et broyant ces pages toutes empreintes de raison, d'esprit et de sentiment, tandis que les agents de la police surveillent attentivement V opération du pilonage. »»
En général, il faut le dire, la besogne des censeurs ne les condamnait point à des actes aussi révoltants. Elle ét^iit purement niaise. Leurs bulletins, que publie
M. Welschinger, sont accablants pour des gens d'esprit. Ils se perdaient dans les minuties et les inepties. Les grands sujets leur échappaient : on n'osait pas les traiter. Restaient les allusions, et c'était assez pour faire pâlir les censeurs. On pouvait en chercher et en trouver partout. Boiste publie un dictionnaire. L'article Spoliateur, « qui dépouille, qui vole » , est suivi de cette mention : «( Spoliatrice, s. f., Buonaparte. » Qu'est-ce que cela veut dire? Ils interpellent l'auteur; celui-ci répond qu'il cite Bonaparte à titre d'autorité : il a employé le mot Spoliatrice dans un manifeste contre l'Angleterre. La censure n'en exigea pas moins un carton, et il fallut que Boiste substituât au nom de Bonaparte celui de Frédéric II. Le fait est que ces deux grands hommes faisaient, en la matière, également autorité.
Les censeurs excellent aux euphémismes. On leur présente le Journal d'un déporté aux îles Séchelles. On a retranché de cet ouvrage, dit le bulletin, « tout ce qui rappelait la cause du voyage de l'auteur » . Parfois ils s'émeuvent, car ils sont demeurés sensibles. A propos d'un roman : Sara, ou Le danger des passions, le censeur écrit : h On aimerait à penser que l'auteur n'a pas eu, comme il l'assure, l'exemple sous les yeux : une jeune personne, égarée par l'amour, tente trois fois d'empoisonner un cousin aimable !... »
C'est surtout le théâtre qui les occupe et les tient en haleine. Ici tout est péril, car tout peut être allusion. Tout ce qui touche à Henri IV, et notamment la fameuse Partie de chasse, est sévèrement prohibé. « Ce serait rappeler, dit un censeur, à la mémoire des Français un prince dont le souvenir leur a toujours été cher; l'intention peut n'être pas mauvaise, mais l'effet le serait indubitablement. » Il y a un malheureux vaudeville • les
Pruneaux de Tours, dont le titre, on ne sait pourquoi, effarouche le ministre. Il ne s'apaise que quand l'auteur a juré que sa pièce « ne renfermait absolument rien de contraire aux lois de l'empire » . On interdit une tragédie, Typpoo-Saïb, sous prétexte qu'elle « réveille à la fois et le souvenir de Louis XVI, allié de Typpoo, et le souvenir du parti révolutionnaire qui avait envoyé ses agents dans l'Inde » . La censure invoque à ce propos le précédent de Racine, qui fut blâmé d'avoir mis sur la scène la mort de Bajazet, encore que la politique française fût étrangère à cet événement.
Elle était bien étrangère aussi à l'aventure de Joas, à la curée des chiens de Jézabel et au machiavélisme sacré de Joad. Athaiie n'en est pas moins considérée comme une œuvre séditieuse. Il y faut des coupures ; la censure taille en grand dans le texte de Racine ; elle ne se contente pas de tailler, elle i^ecoud, et M. Welschinger nous donne, d'après le manuscrit du souffleur de la Comédie française, les fantasques découpures et les épaisses « reprises » des couturiers officiels.
Athaiie rappelle trop comment finissent les dynasties; Mérope rappelle trop comment elles commencent. Peuton pei'mettre, après l'attentat de Vincennes, à un comédien ordinaix^e de l'empereur de déclarer sur la scène que
Le sang de nos rois crie, et n'est point écoutée
Ce serait provoquer à la haine du gouvernement. On estime que ce serait provoquer au mépris tlu pouvoir que d'en rappeler l'origine en disant avec Voltaire :
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.
Voilà Mérope censurée. Tancrède l'est aussi, et le trait
de plume d'oie officielle s'étend jusqu'à Tartufe. « La première de ces pièces, dit un commis de la censure, doit être supprimée, parce que c'est un proscrit qui rentre dans sa patrie sans avoir préalablement obtenu l'autorisation du gouvernement; la seconde, parce qu'elle peut déplaii^e au clergé. »
Si les difficultés et les périls sont grands quand il s'agit de distraire le public, ils redoublent quand il s'agit de distraire le maitre. C'est au tliéàtre de la cour surtout qu'il importe d'éviter les prétextes d'allusions. Le terrain est glissant. Les censeurs n'empêchèrent point les hauts dignitaires de l'empire d'y faire deux chutes fameuses.
Dans l'été de 1809, l'empereur vint chasser, à Grosbois, chez Berthier. Il était question du divorce, l'impératrice était mélancolique et la cour désorientée. Pour occuper ses hôtes, Berthier eut l'idée de faire venir Brunel et la troupe des Variétés qui avaient alors un grand succès de gaieté avec un vaudeville : Cadet- Roussel, maître de déclamation, u J'entends qu'on j'amuse, dit Napoléon. Je ne veux ni gêne ni étiquette, n Brunel commence, on s'apprête à rire, mais le rire se glace quand on entend Cadet-Roussel se livrer à ces réflexions intempestives : « Il est douloureux pour un homme tel que moi de n'avoir personne à qui transmettre l'héritage de sa gloire. Décidément je vais divorcer pour épouser une jeune femme avec laquelle j'aurai des enfants. » La chronique prétend que Berthier , ne connaissant que sa consigne , crut devoir éclater de rire à ce passage. On en parla longtemps à la cour, et l'on s'en souvenait sans doute lorsque, quelques mois après, le divorce étant prononcé. Napoléon manda les acteurs au château. Cette fois on ne se risqua point à
appeler des baladins et à se commettre avec Cadet- Roussel. On s'adresse à Racine, au répertoire classique de la cour du grand roi. La censure n'avait point remanié le texte de Brilannicus, le surintendant des théâtres ne prit point la peine de le relire, et, depuis l'acteur Talma jusqu'au dernier des assistants, tous se sentirent troublés et mal à l'aise lorsqu'au second acte, Néron, faisant rimer divorce avec force, vint entretenir l'auguste assemblée du reste de tendresse qu'il gardait pour Octavie j l'empire cependant demandait un héritier.
Que tardez-vous, seigneur, à la répudier?
répondait Narcisse. L'empereur feignit de dormir, et l'on en fit autant autour de lui.
Les fautes d'impression pouvaient prendre des airs de critique. Lecenseur delà Gaze <fe (/e France revoyait, en 1808, le texte du sénatus-consulte qui constituait la noblesse de l'empire. Qui pouvait chercher un trait séditieux en cette quintessence de la littérature officielle? Le censeur y regarda à deux fois et fit bien. L'imprimeur n'avait-il pas qualifié Caulaincourt du titre de duc de Vincennes, au lieu de celui de duc de Vicence? Après le rôle que l'empereur avait fait jouer à Caulaincourt dans la ténébreuse affaire de l'arrestation du duc d'Enghien, l'amertume que le nouveau duc en avait ressentie et n'avait point dissimulée, cette coquille était une ironie sanglante. Le censeur et la gazette n'y aui'aient pas survécu (1).
Napoléon n'y allait pas de main morte avec les jour-
(1) Voir le savant et intéressant ouvrage de M. Welschinger : Le duc (CEnghien. Paris, Pion. Cf. Lectures hiitoriques : le draipo de Vinceaaes.
naux. « Dit'^s aux rédacteurs que, s'ils continuent sur ce ton. je solderai leur compte, écrivait-il un jour à Fouché. En l'an VIII je les ai réduits à quatorze, je les réduirai de quatoi'ze à sept. » C'était encore trop au gré de Savary. A force de censurer, on en était arrivé à ce point que, selon le mot de Fiévée, « toutes les gazettes avaient le même ton et la même couleur, parce que la grande main de la police s'y faisait également sentir » . Il arrivait aussi que cette unité de ton, cette monotonie de couleur, ce coup de pinceau uniforme, frappaient les étrangers, et si, pour détourner leurs soupçons, on s'avisait de mettre les gazettes en contradiction, ils en induisaient que le gouvernement voulait « entretenir au dehors une incertitude continuelle sur ses intentions et sur ses desseins » . Savary en concluait que, « puisque les journaux passaient pour être l'organe du gouvernement, il fallait qu'ils le fussent en effet » . Mais alors à quoi bon en avoir tant? Pourquoi quatorze? Savary proposa de les réduire à six. Mais pourquoi six? Après avoir réduit au même dénominateur toutes ces fractions incohérentes, il fallait terminer l'opération et les ramener à l'unité. Il rédigea le projet de décret suivant :
«A dater du , tous les journaux politiques qui
s'impriment dans le département de la Seine seront supprimés. »
Une devait subsister que le Moniteur. Ce décret, qui était logique, semblait à son auteur parfaitement légal. « Hors des temps de trouble et d'anarchie, disait-il, il n'a pu s'imprimer en France aucune feuille périodique sans un privilège du gouvernement. C'est un principe reconnu. Cependant aucun des journaux actuels, si ce n'est le Moniteur et le Journal de Paris, n'a jamais été légalement autorisé. . . Leur existence est un reste de la
Révolution. Il parait juste de les organiser d'après les maximes et les formes de la monarchie. » Ce n'étaient pas là précisément les principes que l'on avait reconnus en 1789; mais Savary estimait sans doute que, si la Révolution avait enfanté un duc de Rovigo, doté par l'Etat de 130,000 francs de rente, la péxiode de trouble et d'anarchie avait fait son œuvre, et qu'il était juste d'y mettre fin.
Les journaux qui subsistaient ne furent pas supprimés; l'État se contenta d'en confisquer la propriété et de l'attribuer soit à des favoris, soit au Trésor. En 1811, les « actionnaires », désignés par l'État, touchaient de ce chef 533,000 francs; le bénéfice du gouvernement était de 969,000 francs.
Voilà où on en était vers la fin de l'empire. « Toute liberté a disparu, dit M. Welschinger. Les bénéfices, les revenus, la propriété, la rédaction, les rédacteurs, tout appartient désormais au gouvernement. . . Le mot : Ils ne disent que ce que je veux, s'est pleinement réalisé, et la presse vit en servitude. » Mais cette servitude, c'est l'ennui. Que les bulletins de victoire viennent à s'arrêter, et il se fera partout un lugubre silence. Il faut à tout prix distraire l'opinion. Les censeurs s'évertuent.
« Il y a aujourd'hui, écrit Lemontey en mai 1812, un objet avec lequel on enflammerait aisément les esprits... C'est la musique. » Et pour détourner l'attention de la guerre de Russie, il suscite une polémique entre les partisans de la musique italienne et ceux de la musique française. Approuvé très fort, écrit Savary à la suite du rapport. La polémique s'engage; elle devait permettre d'attendre les nouvelles de l'armée. C'est un désastre que l'on apprend ; la conspiration de Mallet laisse partuut une sourde inquiétude. Alors LeinonLey
s'élève à la hauteur des circonstances, et, en décembre 1812, pour sauver l'empire qui s'écroule, ranimer l'enthousiasme qui se change en colère, il propose de ressusciter... le Caveau. « Le peuple français est naturellement chanteur » , écrit-il, et, parodiant lourdement le fameux mot de Raynouard, il ajoute : « Cependant, cette société n'existe plus depuis plus de six mois, et les chants ont cessé! n
Arrêtons-nous à cette sinistre niaiserie. C'est le dernier mot de la confession. La censure sort de ce livre, piteuse, penaude et ridicule. Ce n'est pas l'auteur, ce sont les faits qui sont sévères pour l'institution et pour les hommes qui la faisaient fonctionner. Ils pouvaient être dans le monde et en dehors de leur service des hommes aimables, gracieux et spirituels. Dans leur atelier de censure, ils pai^aissent à la fois sots et insignifiants. Ce jugement n'est pas le nôtre, c'est celui de leur maître, qui les connaissait bien et les voyait à l'œuvre. Les mots : Ils sont par trop bêtes! reviennent constamment dans ses discours, lorsqu'il parle d'eux, et c'est lui qui a prononcé cet arrêt sans appel : « Les imbéciles! s'écria-t-ilunjour après je ne sais quelle incongruité de l'un d'eux. Décidément, la censure bénévole ou officielle n'est bonne à rien! »
Ce ne sont pas des colonies lointaines. Ceux qui le-s ont formées étaient des gens pratiques ; ils ont été au plus près et au plus pressé. Suum cuiqiie. Ils ont commencé par eux-mêuies. La Prusse a été mie colonie allemande en pays slave. Il n'y a point de peuple plus hétérogène dans ses éléments ; il y en a peu de plus solidement constitué, avec des caractères plus accusés et une force de cohésion plus grande. La mosaïque atteint ainsi, entre des mains hahiles, la consistance et le poli du marbre. C'est là une des œuvres politiques et sociales les plus singulières. Elle mérite toute notre attention. Il ne nous est pas permis de négliger l'histoire de la Prusse. On l'étudié en France avec beaucoup de soin, et ces études ont fourni des résultats excellents. Un de nos plus éminents professeurs, M. Auguste Himly, nous a fait connaître, dans un ouvrage déjà classique, comment s'est formé le territoire prussien (I). Un des chefs de la jeune
(1) Histoire de la formation territoriale des Etats de t Europe centrale, 2 vol. Hachette.
école historique s'est donné la tâche d'exposer la formation du peuple et de l'État prussiens (1). M. Lavisse a été puiser aux sources mêmes, dans les bibliothèques et les archives de Prusse, les éléments de son ouvrage. Il est érudit et critique; mais sa science n'est nullement lourde et refroidie. Il sait faire revivre le passé, et, sans chercher des rapprochements et des allusions qui ieraient tache en une œuvre sérieuse comme la sienne, il conserve le sentiment très vif des choses présentes. Enfin, et c'est une qualité précieuse, surtout dans un ouvrage qui traite des choses de l'Allemagne, son livre est écrit et pensé en très bon français.
Il a vu, il sait faille voir. Le pittoresque et la couleur viennent ainsi, et très naturellement, relever des études àf^Dt le sujet, au premier abord, semblerait aride. Avant de présenter les acteurs, il décrit le théâtre :
« Le Brandebourg est une des plus tristes régions de la txnste plaine de l'Allemagne du Nord. La Havel et la Sprée en sont les deux grandes rivvières, et si les cours d'eau sont, comme dit Pascal, de grands chemins qui marchent, ceux-ci sont bien tracés... Mais que ces chemins brandebourgeois marchent mal ! Dès qu'elle entre dans la province, la Sprée, qui ne trouve plus de pente, semble s'ari'êter; elle se partage en petits bras qui coulent à moitié endormis entre des prairies et sous des bois d'aunes. Le courant de la Havel s'affaiblit en s'épanchant dans un grand nombre de lacs. Du moins ces imperfections cnt leur charme : les bois, les étangs où se reflètent les grands nuages du ciel septentrional,
(I) Études sur l'histoire de Prusse, par Ernest Lavissb. Paris, Hachette, 1 vol. in-S". M. Lavisse a repris, depuis lors, ces questions, et avec une sing[ulièrc ampleur, tant dans ses études sur l'Alleniagae nouvelle que dans ton bel ouvrage sur la jeunesse de Frédéric.
reposent l'œil du voyageur que fatigue l'aridité de cette ten-e, et les rares collines qu'on rencontre au bord des rivières rompent la monotonie de la plaine. Ailleurs, on se croirait, l'été, transporté dans le Sahaïa. Ce n'est pas sans raison qu'on appelle le Brandebourg « la « Sablière de l'Allemagne » . Telle petite ville y est enveloppée, quand le vent est fort, par des tourbillons de sable; le vent apaisé, il faut dégager les parties obstruées des maisons où le sable monte jusqu'aux genoux, »
C'est le cadre primitif de la monarchie prussienne. Cette monarchie, dès qu'elle parut, marqua, avec une énergie singulière, son caractère particulier et sa tendance organique. Ce pays était occupé par une peuplade slave, les Wendes. Charlemagne, après avoir conquis et converti les Germains, se trouva en face de ces païens barbares. Il fallait les contenir en attendant le moment de les assujettir. Ce fut l'objet des postes militaires qu'il établit sur les frontières orientales de l'Allemagne. On les appelait des marches, et le chef de ce poste avancé portait le nom de margrave. Il y eut la maidie et le margrave de Brandebourg, Nous trouvons ainsi, et dès la plus lointaine origine, l'histoire des Francs mêlée à celle de ce peuple. La France a joué de tout temps un rôle capital dans l'histoire de la Prusse, Le plus souvent par ses fautes, et presque toujours à son détriment, elle a exercé une influence décisive sur les destinées de l'État prussien. On voit que la première renconti'e est ancienne.
Mais avant de se rapprocher, de se retrouver et d'exercer l'un sur l'autre de si étranges attractions, les deux États devaient pour des siècles disparaître l'un pour l'autre et s'ignorer. Le chaos allemand les séparait, les tumultes germaniques les empêchaient de s'entendre.
Avant d'entreprendre leur mouvement tournant contre l'Allemagne, les margraves de Brandebourg travaillaient à pousser l'Allemagne dans les pays slaves.
A côté d'eux et plus au nord, d'autres civilisateurs et colonisateurs, les chevaliers teutoniques, s'occupaieut d'exterminer et d'asservir d'autres Slaves, les Prussiens proprement dits, et plus tard les Polonais. C'étaient des croisés réalistes que ces chevaliers teutoniques. Les formateurs de la Prusse ont eu de tout temps un talent remarquable pour traduire en langue vulgaire les textes sacrés et exploiter à leur profit la grande idée du temps. C'est encore un point de contact et de contraste avec les Français. Je parle moins ici du peuple même que de ses chefs, bien qu'entre les peuples l'opposition soit encore assez marquée. Les soldats enthousiastes de la première croisade, la plus pure sans contredit, qui s'en allaient vers l'Orient chercher le royaume de Dieu, ne ressemblent guère aux durs et pauvres colons allemands que la misère poussait vers les plaines de Prusse et de Pologne, et que les Teutoniques y appelaient pour défricher le sol et en expulser les possesseurs slaves. Il y avait chez nos grands croisés une part de calcul, d'ambition et de gloire, sans aucun doute; mais ce calcul avait son élévation, et l'ambition était très haute. C'est pourquoi elle demeura toujours très chimej'ique. Ils fondèrent le royaume de Jérusalem qui ne pouvait durer, rêvèrent de relever Byzance qui s'écroulait, et construisirent les châteaux gothiques dont les ruines surprennent les voyageurs en Arménie. Les Teutoniques bâtirent des forteresses et disciplinèrent des soldats. C'est ainsi qu'ils entendaient la croisade. Plus tard, les courants ayant changé, et la liberté d'examen ayant pris dans les esprits la place qu'occupait au moyen âge
la foi mystique, les Teutoniques se converLirent et se sécularisèrent. Us ne songèrent point à réformer le monde et à prêcher une foi nouvelle : ils s'occupèrent de constituer un État nouveau. Ils firent de la Réforme ce qu'ils avaient fait de la croisade. Au dix-septième siècle, la proscription relig^ieuse sévissait en Finance et en Autriche ; ils firent alors de la liherté de conscience ce qu'ils avaient fait de la Réforme, ils ouvrirent aux proscrits une terre d'asile et fondèrent de ces éléments dispersés de nations une nation nouvelle. C'est ainsi que le grand Frédéric entendit au dix-huitième siècle la pliilosophie, que Frédéric-Guillaume III et ses grands ministres interprétèrent au dix-neuvième la Révolution, et que de nos jours l'empereur Guillaume et M. de Bismarck ont appliqué le principe des nationalités.
Il y a là une tradition qui est l'âme de l'histoire de la Prusse. Le plus remarquable est que cette tradition se forma à la fois chez les margraves de Brandebourg et chez les chevaliers teutoniques, que les mêmes causes produisirent dans ces deux États voisins des effets identiques; de sorte que, le jour où le Maître des Teutoniques se sécularisa et réunit la marche de Brandebourg au duché de Prusse, tous les éléments de l'État prussien étaient préparés. Il ne restait plus qu'à en déclarer l'unité. Ce fut l'oeuvre des Hohenzollern.
L'histoire de ce développement parallèle de l'État des margraves et de l'État des Teutoniques est la partie la
plus Beuve du livre de M. Lavisse. Chez l'un et chez Tautre, on retrouve les mêmes traits fondamentaux, et ces traits sont ceux de l'État prussien. Il n'y a point de frontières ; tout ce qui avoisine est bon à prendre, mais tout ce que l'on prend est difficile à garder. De là une prépondérance forcée de l'élément militaire. Les pavs sont pauvres, ravagés, incultes ; il y faut des habitants et des cultivateurs. De là une immigration incessamment entretenue et encouragée. Le peuple ainsi aggloméré manque de lien et d'unité; il faut que l'État crée la nation. La nation ainsi créée, il faut qu'elle absorbe des éléments nouveaux dont elle puisse se nourrir, et qu'elle élimine ceux qu'elle ne peut s'assimiler ; de là, prépondérance de l'État et action continue du gouvernement.
Le paysan brandebourgeois au douzième siècle est dans une situation infiniment préférable à celle du paysan allemand. « Ils sont libres, dit un écrit du temps, parce qu'ils ont les premiers défriché la terre. » Les , villes s'administrent en grande partie elles-mêmes. 11 n'y a point de grande noblesse, mais une quantité de petits fiefs dont les titulaires, sortis de l'armée, deviennent les chefs naturels de l'armée. Le margrave est le premier sujet de l'État. Le commandement est pour lui un devoir, le gouvernement une fonction. Il est obéi parce qu'il se soumet lui-même aux obligations qu'il impose. Le clergé doit subir la discipline générale; il est ime des forces de l'État, mais il est dans l'Etat. Il prétendait à la dime : les margraves se la réservent. « Ils payent, disent-ils, les soldats, sans lesquels ceux qui professent la religion du Christ ne sauraient être en sûreté. » Tout vient de la conquête, et tout est fait pour les conquêtes. « Un jour, le margrave Jean s'avise que la
guerre a des fortunes divei'ses, et qu'il faut dans la prospérité songer aux temps difficiles; il remplit d'or un grand coffret qu'il alla porter dans l'église de Neu- Angermunde. » Le trésor de guerre était fondé. On sait qu'il y a aujourd'hui bien des millions dans les tours de Spandau.
Passons chez les Teutoniques. L'Ordre est une armée en campagne. Il porte en soi tous les cadres d'une noblesse militaire, d'une noblesse pauvre et disciplinée. « Les villes prussiennes sont presque des républiques. » Le colon est heui-eux. La prospérité de l'État est célèbre. Il n'y en avait pas dans l'Europe de mieux gouverné. A Londres, au quatorzième siècle, les villes prussiennes faisaient le tiers du commerce hanséatique. « Des chevaliers, venus de Metz en 1399, rapportent qu'ils ont vu en Prusse 3,700 villes! C'est qu'ils ont pris pour des villes les riches villages du Werder et du Gulmerland. » La bonne culture de la terre ne fait point ouhVierV industrie nationale, qui est ici comme en Biandebourg la guerre et la conquête. A Marienbourg, il y a un trésor diponible de 4,320,000 francs. On y fond en 1408 le plus gros canon qu'on eût encore vu en Europe : il pesait 200 quintaux, coûtait 135,000 francs, lançait des rochers, et, lorsqu'on l'essaya contre les Polonais, il broya en quatre jours les murailles de Bobro^vniki. Quant aux évêques et aux prêtres, ces réguliers les traitent comme font les laïques du Brandebourg. « Un jour que le contingent de l'évêché d'Ermland n'était pas arrivé à l'heure marquée, le Grand Maître, s'adressant aux hommes de l'évêque, leur dit : "- Sachez qu'il vous faut payer le service que vous nous devez, tout comme font nos gens ; car c'est l'Ordre qui a fait les évêques, et non les évêques qui ont fait l'Ordre. »
Entre ces deux États, la fusion était aisée. Les Ilolienzollern l'accomplirent, s'inspirant à la fois de la tradition des margraves ascaniens et des grands maîtres teutoniques : souverains « de droit divin » de l'État le plus laïque du continent, chefs mystiques de l'État au milieu d'une nation armée, administrateurs habiles et consciencieux du pays à la fois le plus gouverné et le plus décentralisé de la vieille Europe. Ces origines lointaines expliquent la force et la persistance de la tradition. M. Lavisse dit très bien à ce propos : « Entre les grands maîtres d'autrefois, les rois de Prusse d'aujourd'hui, il y a descendance et filiation morale, et la monarchie prussienne, pour avoir dans les dernières années accéléré px'odigieusement sa fortune, ne doit point cependant être traitée d'État parvenu. Derrière ces deux siècles, il y a un développement historique, et, comme dit M. de Ti'eitschke, h il faut pour connaître la nature intime « du peuple et de l'État prussiens, être versé dans l'his- «I toire de ces combats sans miséricorde dont la trace, u que le Prussien s'en doute ou non, est gravée dans son « caractère, ses habitudes et sa vie » ,
A partir de l*avènement des Hohenzolîern, les « combats sans miséricorde » ne s'ari'êtèrent point, mais ils changèrent de direction. La Prusse se retourna vers l'Europe. Elle n'oublia pas ses ennemis héréditaires, les Slaves; mais le temps des luttes héroïques était passé. II n'était plus besoin pour asservir les Polonais de che-
valiers porte-glaive; les Polonais eux-mêmes ouvraient à l'ennemi les portes de la cité divisée. D'autres Slaves, les Russes, aidaient les Allemands à l'œuvre du partage. Cependant les guerres sans trêve et sans relâche que l'on faisait en Europe épuisaient le pays prussien et le dépeuplaient. Les Hohenzollern n'entendaient point régnei sur des ruines et gouverner un désert. Ici encore ils reprirent, en l'adaptant aux nécessités nouvelles, l'œuvre des Ascaniens et des Teutoniques. Les margraves et les grands maiti'es avaient exterminé les Wendes et les Prussiens; ils avaient appelé, pour les éliminer et les remplacer, des colons allemands. Les Hohenzollern appelèrent des colons de la vieille Europe pour combler les vides que 1' « industrie nationale » avait produits dans la nation.
Il y a dans cette colonisation nouvelle deux grandes périodes qui correspondent à deux grandes crises du continent. •
La première commence après la guerre de Trente ans. Le désastre était effroyable. Les électeui's de Brandebourg avaient conquis le droit de cité en Europe, mais à quel prix? Une seule de leurs provinces, la Marche, avait perdu 140,000 âmes sur 330,000. En 1639, la misère était telle, dit un contemporain, qu'on dévorait les chiens, qu'on se repaissait des ossements des morts et que l'on attaquait les hommes mêmes pour « les faire cuire et les manger» . Si horribles que soient ces misères, on les répai'e avec df la paix, de l'ordre et de l'argent. Ce qui ne se répare ni ne se supplée, c'est la misère morale. Elle sévissait dans presque toute l'Europe, et c'est là que la Prusse trouva son salut. La persécution religieuse, qui décimait les plus belles nations du contiment, devint ainsi pour la Prusse un instrument de for-
tune. « Le grand électeur rappela tous ceux de ses sujets qui avaient fui, en leur montrant la sécurité rétablie après la paix de Westpbalie. Il accueillit les gens sans patrie, les bannis, les soldats errants, les pillards qui voulaient faire une fin en achetant des terres avec de l'argent volé... Ce prince eut l'heureuse fortune qu'en repeuplant ses États dévastés, c'est-à-dire en servant ses plus pressants intérêts, il s'acquit îa renommée d'un prince hospitalier, protecteur des persécutés et défenseur de la liberté de conscience. Depuis longtemps, le Brandel)ourg était une terre d'asile. Ce pays n'a donné à la Réforme ni un de ces ardents prédicateux^s, moitié théologiens et moitié poètes, qui ont éveillé dans les âmes allemandes l'enthousiasme pour la l'eligion nouvelle, ni un de ces martyrs dont le sang a fécondé la parole de Luther; mais il est, de tous les États allemands, celui à qui la Réforme a le plus profité, parce qu'elle y a été tolérante (1). »
Il vint des Hollandais, qui creusèrent les canaux, rebâtirent les villes, défrichèrent et assainirent les marécages. Il vint des Vaudois. Il vint des Allemands en grand nombre, qui fuyaient leur pays incendié par Louis XIV. Il vint surtout, hélas ! des Français proscrits par leur propre roi, qui leur interdisait d'aimer à la fois et de servir du môme cœur Dieu et leur patrie. Louis XIV, qui créa une clientèle à la Prusse, en Allemagne, lui livra ainsi beaucoup des meilleurs et des plus intelligents de ses sujets. C'est le grand crime de ce grand règne. On a dit, et l'on a eu raison, que Louis XVI avait expié les fautes et les erreurs de ses ancêtres. Les Français expient encore aujourd'hui la plus
(1) La VISSE, p. 190.
grave des aberrations de l'ancien régime. Écoutons un contemporain, qui n'est point saspoct de complaisance pour les réformés, Saint-Simon (Ij, parler de celte expulsion plus ruineuse que n'avait été celle des Maures à l'Espagne : « Ces rigueurs contre tout un peuple dont, grâce aux travaux de Louis XIII, il n'y avait plus rien à craindre, dépeuplèrent le royaume, portèrent une grande confusion et enrichirent les États protestants de nos dépouilles et de nos manufactures. En général, catholiques et protestants, ennemis ou jaloux de la France, virent avec joie l'effet tei^ible qu'une telle dépopulation allait faire dans le royaume, et avec quelle privation de richesse et de commerce. » Ce fut surtout la Prusse qui en profita. u On évalue, dit M. Lavisse, à 20,000 le nombre des réfugiés français que reçut le Brandebourg; c'était plus <lu dixième de la population de cette pi'ovince. » Berlin, qui n'avait que 6,000 âmes et 950 maisons à l'avcaement de Frédéric-Guillaume, en comptait près de 20,000, dont 6,000 Français, à la mort du Grand Électeur. Le nombre est cependant peu de chose; ce qui ne s'évalue pas, c'est le trésor d'énergie et l'intelligence qu'apportaient ces colons, dont la France fut privée et que la Prusse acquit. L'industrie existait à peine, ils la créèrent. Ils propagèrent la science, réformèrent l'armée, peuplèrent les ministères et les tribunaux. Ils se fondii'ent dans ce peuple qui les recevait, mais ils y apportèrent une fécondité de vues, un levain intellectuel qui en décupla la valeur. Jamais croisement de races ne produisit aussi i^apidement des résultats aussi efficaces. Ce qui est vrai des colons français l'est également des autres, et l'on sait qu'en 1640 le roi de Prusse,
(1) Parallèle des trois rois. Voir dans les Lectures historiques l'élude intitulée : la Révocatiou de l'édit de Nantes,
sur 2,400,000 sujets, comptait 600,000 réfugiés ou fils de réfugiés.
Le grand Frédéric continua l'œuvre de ses prédécesseurs. La guerre de Sept ans rappela les désastres du siècle précédent. Il y apporta les mêmes remèdes. Il avait joué sa couronne pour conquérir et garder la Silésie : l'assimilation de cette province fut son chefd'œuvre politique. On peut dire que l'Autriche la pei'dit deux fois, par sa mauvaise administration et par ses défaites. Frédéric envoya aux Silésiens de l'argent et des administrateurs supérieurs. II fit rebâtir les villes et construire des villages. Il donna enfin à ses nouveaux sujets ce qu'ils désiraient tous et par-dessus tout, la paix religieuse. La province était en partie protestante et en partie catholique. Les catholiques se soumirent au monarque qui leur laissait la liberté religieuse; les protestants la reçurent avec reconnaissance. Il faut lire dans l'ouvrage de M*. Lavisse le récit vif, précis et coloré de cette conquête morale de la Silésie. J'ai hâte d'arriver à la conclusion de l'auteur et à la vue d'ensemble qui se dégage de son livre.
Ces colons recrutés dans toute l'Europe arrivaient dans mi État dont le cadre était simple, mais très solide; ils se fondaient dans une population fort hétérogène dans ses éléments, mais qui avait reçu des mains puissantes qui l'avaient façonnée une empreinte indélébile. Ils la subirent à leur tour, a En disparaissant dans la
population prussienne, ils y ont versé leurs génies divers, et ils ont fait qu'elle ne ressemble à aucune autre : i! n'y a plus que des Prussiens en Prusse. » Cette cohésion savamment établie entre des éléments si composites a fait la force et l'originalité de la Prusse, qui en a retiré des effets prodigieux; mais on peut se demander si, en poussant si haut le faîte de l'édifice, la Prusse n'en a pas compromis les fondements. La tradition féconde des Ascaniens, des grands maîtres teutoniques et des Hohenzollern semble rompue aujourd'hui, et rompue pour toujours. La Prusse est entrée dans d'autres destinées. Colonie de l'Allemagne en pays slave, puis colonie de la vieille Europe en pays allemand, dans l'un et l'autre cas elle semblait destinée à servir d'avant-garde et de poste avancé à la Germanie dans l'est du continent. Ce rôle a fait son temps. Il n'y a plus au delà de la Vistule de païens à convertir ni de terrains vagues à occuper. Depuis les derniers partages de la Pologne, le Brandebourg n'est plus terre d'asile, et ce n'est plus vers l'Orient que se tournent les persécutés. Les Allemands fuient leur patrie, et la vieille Europe fuit l'Allemagne. Les colonies et les colons s'en vont ailleurs. La Prusse n'avait travaillé ni pour l'Allemagne ni pour l'Europe, elle avait travaillé pour elle-même, et pour elle seule. Elle était forte et ambitieuse. Le jour où elle n'eut plus de peuples à assimiler, elle en conquit ; elle se retourna contre l'Allemagne, puis contre la France.
C'est ici que se marque la différence profonde entre le présent et le passé. Au lieu de fondre et de fusionner dans une nation cohérente et dans un État très biea ordonné des émigrants d'origines diverses, la Prusse se fait le centre d'un vaste empire composé d'éléments très hétérogènes. Les étrangers, au lieu d'y trouver ua
refuge volontaire, sont contraints et conquis. Ils dcvien' nent un ferment de dissolution, au lieu d'être un principe de force. Il y a entre la Prusse de Frédéric II et l'empire allemand-prussien d'aujourd'hui toute la différence qui sépare une nation homogène d'une fédération d'États. Si faibles que soient les confédérés, si j)uissants que soient les liens qui les attachent à l'État qui les domine, ils ne se confondent point ensemiile. Si l'union ne doit point être pi'écaire, il faut que l'un absorbe l'autre. Il faut que la Prusse devienne allemande, ou que l'Allemagne deviemie prussienne. Dans l'un et l'auti'e cas, la Prusse son de sa tradition et change de caractère.
La Prusse a beaucoup profité des leçons que l'Au- j triche lui a données, surtout par ses erreurs. Elle recom- «| mence cependant sous une forme nouvelle l'œuvre dans laquelle l'Autriche s'est usée et dissoute. Il y a là un problème d'avenir, et ce problème nous touche de trop près pour que nous ne le méditions pas incessamment. M. Lavisse l'a posé en des termes excellents, et je ne puis mieux faire, en terminant cette étude, que de citer ce passage de son livre :
« Arrives avant les margraves de Brandebourg à la grande fortune politique, les margraves d'Autriche, devenus empereurs allemands, sont sortis des limites où ils s'étaient renfermés, pour gouverner l'Allemagne et le monde du haut de leur Babel bâtie par des peuples qui parlent toutes les langues. Ils y ont usé leurs forces, perdu leur domination sur l'Allemagne et sur le monde, et c'est pour l'bistonen un curieux spectacle que de les voir revenus à ce rôle primitil' de défenseurs des intérêts germaniques dans la vallée du Danube. C'est la toute-puissante Prusse qui les y a lainenés... Depuis la fin du siècle dernier, les successeurs des margraves du
LEl COLONIES PRUSSIENNES. 237
INord sont devenus les margraves de l'Ouest; le principal ennemi a été non plus le Slave, mais nous. Nul ne peut dire, assurément, que la Prusse soit réservée au même sort que l'Autriche. Sa constitution est plus forte que n'a jamais été celle de sa rivale; mais, quand on remonte dans le passé, on peut conjecturer qu'un jour il deviendra difficile aux successeiATS des margraves et des grands maîtres de régir l'Apemagne, et en même temps de monter etficacement la garde à la fois sur la Moselle et sur le Niémen. »
« Il n'y a pas eu une seule faute commise! » s'écriait en 1867 le plus péremptoire des apologistes de la diplomatie impériale en 1866. Le souvenir de cette harangue, fameuse entre les paradoxes parlementaires, se réveille fatalement dans la mémoire, quand on lit l'ouvrage si exact, si correct, si finement et si consciencieusement étudié que M. Rothan a consacré à la politique française avant et après Sadowa (1). Personne n'était mieux placé pour rassembler les matériaux d'un pareil travail et le mener à bonne fin. Diplomate de carrière, le plus versé peut-être de nos agents dans les choses de l'Allemagne, informateur abondant, conseiller avisé, M. Rothan a vu par lui-même les faits et a pu observer directement les hommes dont il parle. Il n'a pas, à proprement parler, composé un récit ; il a plutôt écrit une série d'études sur les différentes phases de la crise, et a cherché, à travers les nuances très subtiles des apo-
(1) Les Origines de la guerre de 1870 : la Politique française en 1866, par G. Rothan. Galmann Lévy, I vol.
logies personnelles, à démêler le rôle de chacun et à déterminer les responsabilités des principaux acteurs de cet épisode à jamais funeste de notre histoire. C'est dire qu'il se place à un point de vue « essentiellement français » , et que l'action de la Prusse et la politique de M. de Bismai'ck sont reléguées par lui au second plan. Sans doute, l'œuvre et le caractère de l'homme d'Etat prussien ont rarement été analysés avec autaiit de pénétration et jugés avec autant de fermeté; sans doute, le livre tout entier est une protestation motivée « contre une interversion de rôles qui laisserait à la France l'odieux des pi-opositions équivoques et assurerait à la Prusse le bénéfice des refus indignés » ; mais ce que M. Rothan s'est particulièrement efforcé de mettre en lumière, ce sont les perplexités, les contradictions de la politique française au milieu des négociations scabreuses de 18G6. lia dit quelque part et il fait constamment ressortir que la supériorité de M. de Bismarck est venue de ce qu'il a poursuivi un objet très bien déterminé, et qu'outre une absence complète de scrupules, il a mis av; i^ervice d'une volonté très ferme une connaissance profonde des hommes auxquels il avait affaire. C'est cette fermeté dans les desseins, cette suite dans les idées, cette notion claire des hommes et des choses qui ont surtout manqué aux hommes d'Etat français, et c'est ce qu'il est très important de faire voir. Les récriminations personnelles sont absolument vaincs, mais les leçons, quand elles ont coûté si cher, doivent être profitables.
M . Rothan est Alsacien ; il lui était doublement pénible d'aborder ce sujet. Il exprime , en termes simples, les sentiments qui l'ont animé. « J'espère, dit-il, ne pas manquer d'impartialité, bien que la poli-
tique dont je vais essayer de raconter les erreurs ait préparé les catastrophes qui m'ont atteint dans mon foyer natal. » Ceux mêmes qui ne partageront pas les opinions de M. Rothan lui rendront cette justice qu'il n'a épai'gné aucune recherche, si minutieuse qu'elle fût, pour découvrir la vérité, et que, dans ses discussions, il ne s'écarte jamais du ton de la plus parfaite courtoisie.
Il est certain — et cette tendance est même fort accusée dans le îivre — que notre auteur cherche, autant qu'il le peut, à diminuer la responsabilité personnelle de l'empereur Napoléon III. Il le peint malade, las du pouvoir, dégoûté des hommes, irrité à la fois de l'infatuation de ses conseillers et de leur empressement à se dissimuler et à s'abriter derrière le trône. L'Empereur les laissait faire, parce qu'il était faible devant les hommes, qu'il sentait son étoile pâlir, et le ressort de son gouvernement se détendre, en même temps que le ressort de son caractère. « L'Empereur seul était responsable, du chef de la Constitution de 1852, qui ne prévoyait ni sa maladie ni ses défaillances. Les ministres avaient tous les avantages du pouvoir sans en connaître les inconvénients. Ne relevant que de l'Empereur, ils n'avaient, à vrai dire, souci que de la cour, de ses désirs ou de ses exigences. Leur tâche se réduisait à concilier les nécessités du service avec la pensée des Tuileries. » Par suite de la fatigue du chef de l'État, des hésitations d'une pensée de plus en plus vague et d'une volonté de plus en plus flottante, les ministres avaient une part d'action qui ne répondait nullement à leur part de responsabilité. C'est ce que M. Rothan a voulu faire ressortir; c'est la nouveauté et l'originalité de son travail. Il nous fait pénétrer dans la lutte occulte
des coteries opposées et des influences rivales. « Il manquait à notre politique une condition essentielle de succès : la communauté de vues et de sentiments entre celui qui la dirigeait et celui qui devait l'interpréter... Il y avait un déplacement, pour ne pas dire un éparpillement de responsabilités dangereux pour notre politique, laquelle, sans qu'on s'en rendit compte, subissait tour à tour et souvent tout à la fois la pression de diverses coteries. »
Les Mémoires de Remis ont paru dans le temps même où M. Rothan composait son livre; il les a lus en écrivant, et les allusions s'imposent presque malgré lui à sa pensée. Il y a en effet entre ces deux crises également désastreuses pour la France de bien étranges analogies : le caractère des souverains, leur méfiance des conseillers officiels, leur prédilection pour les conseillei's occultes, le goût des combinaisons hasardées, la manie des agents secrets, l'entre-croiseniput des diplomaties et l'amalgame des desseins opposés, les intermittences d'action personnelle et de délaissement total, les sursauts de volonté et les longs accès d'indolence ; enfin , chez l'un comme chez l'auti'e, l'obsession d'un système contraire aux traditions de la France, et la préoccupation dominante d'un intérêt étranger au pays : l'alliance autrichienne chez Louis XV, et chez Napoléon III l'unité de l'Italie. En face d'eux, le même adversaire prussien, machiavi-lique dans la négociation et formidable dans le combat, égalemeijt supérieur dans le cabinet et sur le champ de bataille. Autour d'eux, les mêmes conflits de personnes, les mêmes luttes d'influence à la cour et dans le conseil : un Choiseul ardent, impétueux, chimérique, dévoré du rlésir àe faire yrand, de relever la couronne, d'illustrer le TCgne, mais infatué du système autrichien et ne par-
venant qu'à auojmenter le chaos et à rassembler les orages; un Demis sensé, discret, sagace, modéré, donnant des conseils prudents qu'on ne suit pas, exécutant des ordres téméraires qu'il désapprouve, cédant trop tôt, se retirant trop tard, préoccupé surtout de se disculper devant les contemporains et devant l'histoire, et msinuant son apologie à Duclos en attendant que ses petits-neveux publient les mémoires qu'il rédige dans la retraite.
Il faut bien distinguer la période qui précède Sadowa de celle qui suit. Dans la première, le rôle de l'empereur Napoléon III est encore prépondérant, et M. Rothan le montre nettement. C'est en 1864, selon lui, que la politique impériale commença de dévier au profit de la Prusse : la France était isolée; l'Italie, agitée et incertaine, rappelait incessamment à l'Empereur les promesses de Milan et l'échappatoire de Villafranca. Napoléon ne pouvait espérer de reprendre du prestige que par une guerre qui, mettant la Prusse à sa discrétion, obligerait cependant l'Autriche à des concessions en Italie. Venise sauverait Rome, et satisfaits de l'annexion de la vieille république, les Italiens ajourneraient leurs revendications de la cité des papes. C'est pourquoi Napoléon III vit avec plaisir et encouragea même les desseins de la Prusse en Allemagne. « Croyezmoi, disait-il en 1865 au comte Walewski, — conseiller loyal que ces compromissions prussiennes alarmaient, —
croyez-moi, la guerre entre l'Autriche et la Prusse est une de ces éventualités inespérées qui semblaient devoir ne se produire jamais, et ce n'est pas à nous de contrarier des velléités belliqueuses qui réservent à notre politique plus d'un avantage. »
C'est par là que M. de Bismarck saisit l'Empereur, l'enguii'landa et le captiva. Napoléon III désirait la guerre; pour que la guerre éclatât, il fallait que l'Italie s'alliât à la Prusse. L'alliance fut négociée et signée sous les auspices de la France. Le gouvernement impérial ne croyait point à la supériorité de l'armée prussienne. La guerre d'Italie avait laissé à Napoléon III et à ses généraux une très gi^ande idée des forces militaires de l'Autriche. L'Empereur jugeait nécessaire de les diviser. Il donna l'Italie à la Prusse, et en cela il crut rendre aux Prussiens un service signalé. Cependant, comme il demeurait neutre et que sa neutralité avait son prix pour l'Autriche, il se fit céder d'avance, et dans tous les cas, la Vénétie. Il pensait ainsi tenir la balance égale entre les belligérants; et comme il comptait que « l'Autriche serait victorieuse, et que la Prusse devrait payer, et payer chèrement, le prix de ses imprudences » , il se réservait d'exiger d'elle des avantages proportionnés au secours qu'il lui prêterait en intervenant ou en s'alliant avec elle. M. de Bismarck aurait désiré davantage. Il aurait préféré sans doute acheter, même au px'ix de cessions assez onéreuses, la garantie que lui refusait la France. Il multipliait les démarches, les insinuations, les offres même. A Berlin, iM. Benedctli écoutait tout et ne répondait rien : il n'avait pas d'instructions. A Paris, Napoléon demeurait impénétrable : au fond, il était très irrésolu, et M. Nigra a bien résumé cette pensée flottante lorsqu'il
LA. PÔT.ÏTIQUE FRANÇAISE EN Ï86G. 245
a dit : « L'Empereur préfère ne pas s'eng^ager et attendre l'issue des premières batailles. Du reste, il lui répugne de s'annexer de nouvelles provinces et de se créer une Vénétie allemande. Mais reste à savoir si cette répugnance sera invincible. » M. de Bismarck aurait bien voulu le savoir, et il aurait poussé la curiosité jusqu'à «tipuler en bonne et due forme les engagements qu'aurait dictés Napoléon. M. Rotlian l'affirme pièces en main ; « Jusqu'à la veille de la guei're, il n'eût dépendu que de nous de nous assurer, comme prix de notre neutralité et de l'alliance italienne, la Belgique, le Luxembourg, le Palatinat et peut-être même à certains moments le pays de la Moselle. »
Au mois de juillet 1866, la Prusse avait pour ainsi dire évacué la forteresse de Luxembourg, le pays de la Sarre et le pays de Trêves : elle avait besoin de concentrer toutes ses forces en Bohême; elle savait que Napoléon serait neutre tant que la victoire serait indécise, qu'en cas de défaite de la Prusse il faudrait subir ses exigences, et elle s'attendait à ce qu'en cas de victoire du roi Guillaume, Napoléon s'emparerait sans coup férir des compensations qu'il se réservait , et mettrait l'Allemagne en présence d'un fait accompli.
Un livre curieux et instructif, publié par l'anîien ministre d'État du Luxembourg, confirme entièrement sur ce point les conclusions et les conjectures de M. Rothan. « La ville de Trêves, dit M. Servais (1), était complètement évacuée, les objets de casernement étaient enlevés comme si l'on pensait à un abandon définitif. La garnison de la forteresse de Sarrelouis était réduite à quelques centaines d'hommes. La gar-
(1 ) Le grand-duché de Luxembourg et le traité de Londres, par E. See- \Mi. Paris, Pion.
nison de Luxembourg ne consistait plus que dans quelques compagnies de ligne et deux bataillons de landvvelir de Cologne... La ville était dénuée de tout moyen de défense et n'aurait pas pu résister à une attaque sérieuse. »
Les choses en étaient là lorsque les Prussiens entrèrent en Bohême. La Prusse risquait très gros jeu, la France croyait jouer à coup sûr. Le plan de diplomatie que l'Empereur avait tracé dans sa lettre du 1 1 juin était, surle papier, unebelle et spécieuse combinaison. Il se trouva malheureusement que la seule hypothèse que l'on n'eût point prévue fut celle qui se idéalisa : la victoire complète des Prussiens. M. Rothan attribue dans cette première série de fausses manœuvres une part considérable de responsabilité à M. Drouyn de Lhuys. « On reprochait, dit-il, à ce ministre d'avoir, par l'exagération de ses sympathies autrichiennes, empêché tout arrangement avec la Prusse. C'était, en effet, le côté faible de sa politique. Il ne prévoyait dans ses combinaisons que le succès de l'Autriche. Les esprits chagrins prétendaient que M. Drouyn de Lhuys, bien qu'élevé dans les saines traditions de la politique française et tout en s'inspirant des plus saines résolutions, manquait des qualités indispensables pour en assurer le succès. Son premier mouvement, disait-on, est toujours bon; malheureusement, il s'en méfie. »>
Son premier mouvement après Sadowa fut d'arrêter l'Italie, d'exiger de la Prusse une suspension d'armes, et de stipuler des compensations territoriales proportionnées aux accroissements que les Prussiens s'attribuaient dans l'Allemagne du Nord. Mais, pour que cette énergie tardive produisit son effet, il fallait appuyer l'envoi des dépêches comminatoires par la
LA POLITIQUE FnANÇATSE EN 18G6. 247
marche en avant d'une armée de 100,000 hommes, occuper sans perdre un jour les territoires que l'on voulait prendi'e, et invoquer, Ses armes à la main, le bénéfice du trop fameux principe du droit bismarckien : Beati possidentes. Le pouvait-on? M. Rothan le conteste, et ses arguments paraissent irréfutaljles. « J'ai questionné, dit-il, un grand nombre d'officiers supérieurs pour arriver à la constatation exacte de nos forces à ce moment décisif pour le maintien de notre prépondérance en Europe, et ils ont tous reconnu que notre armée, en 1866, se trouvait dans un profond désarroi. Que devait-elle être, en effet, puisqu'en 1870, malgré les efforts énergiques du maréchal Niel et les centaines de millions dépensés pour notre reconstitution militaire, nous n'avons pu mettre en ligne qu'un effectif réel de 264,000 combattants, au lieu de 400,000 promis dans le funeste rapport que le maréchal Lebœuf adressait à l'Empereur le 6 juillet? » Reconnut-on, en 1806, que les chiffres du maréchal Randon n'étaient qu'une fantasmagorie? Est-il vrai, comme on le rapporte, que, forcé de s'expliquer , ce maréchal avoua « qu'en réalité il ne pouvait disposer immédiatement que d'une cinquantaine de mille hommes, sans être sûr de pouvoir les munitionner au delà des frontières (1) » ? Ce qui est certain, c'est que l'on renonça à la politique de l'intervention armée, et qu'on se lança dans la plus tortueuse et la plus hasardeuse des négociations.
(1) Cf. Souvenirs du généralJ orras . Paris, Pion, P. 27 : • ...unnomtre illusoire de soldats... ua matériel auUemeat suftisaat. ■
L'armistice eût été humiliant pour l'Italie : Venise eût été pour elle le prix d'une défection. L'Empereur renonça promptement à lui imposer ce sacrifice. La France y perdit tous les avantages qui lui restaient. Ces avantages étaient plus apparents que réels, et pour en profiter il aurait fallu agir avec décision. La situation de la Prusse n'était pas sans danger. Elle était victorieuse des Autrichiens; mais si l'Italie se retirait de l'alliance, l'armée de l'archiduc Albert permettait à l'Autriche de recommencer la lutte; les contingents des États du midi de l'Allemagne n'étaient pas encore battus, et la Prusse n'avait qu'un corps d'armée à leur opposer; les provinces rhénanes étaient ouvertes à l'invasion française, et M. de Bismarck, si bien renseigné qu'il fût, ne croyait pas le désarroi de l'armée française si profond qu'il l'était ; enfin la Russie, alarmée des succès de la Prusse, proposait un congrès. Il importait donc aux Prussiens de conserver l'alliance de l'Italie, de contenir la France, d'écarter le congrès et de gagner du temps. Pour y réussir, M. de Bismarck était prêt à de grandes concessions; mais il aurait fallu saisir l'occasion, et notre ambassadeur n'avait point d'instructions. S'il en avait eu, dit M. Rothan, à Zwittau, le 12 juillet, « M. de Bismarck eût encore signé sur l'heure un traité d'alliance nous assurant la Belgique et le Luxembourg; il ne nous demandait en échange que de reconnaître le principe de la contiguïté des
territoîres; peut-être même eût-il été jusqu'à concéder le Palatinat, si nous avions laissé la Prusse libre de franchir le Mein et d'user de ses victoires en Allemag;ne au gré d'une ambition qui n'eût respecté ni la Saxe, ni même la Bohême et la Moiavie ». M. Rothan croit qu'à ce moment les propositions de M. de Bismarck étaient sincères, et que, si on l'avait pris au mot, il aurait signé. Ce traité, en effet, eût donné à la Prusse non seulement un allié, mais un complice.
La France perdit l'occasion j non pas que le gouvernement impérial se révoltât à l'idée de ces combinaisons ; il prouva bientôt, et par des actes trop démonstratifs, que ces scrupules ne l'ai'rêtaient point; mais il hésitait, il tergiversait, il oscillait entre les influences contraires, et il laissa prendre à la Prusse, sans rien exiger d'elle, tous les avantages qu'elle se serait résignée à payer si chèrement. On vit successivement l'Empereur accorder à la Prusse, non pas le minimum, mais le maximum des acquisitions qu'elle réclamait dans le nord de l'Allemagne, laisser à l'Itahe toute liberté de continuer la guerre, et opposer un refus poli, mais décisif, aux propositions de congrès faites par la Russie. En même temps, et grâce à des indiscrétions déplorables, la Prusse était instruite du véritable état de l'armée française (1). Le 20 juillet, M. de Bismarck savait qu'il n'avait plus à craindre ni intervention militaire de la France, ni défection de l'Italie, ni même
1) Bientôt, dès le 5 juillet, l'attaché militaire prussien devait
connaître la vérité tout entière. Notre impuissance lui fut révélée par des confidences plus inconsidérées que préméditées. Il put suivre heure par heure l<?s péripéties du drame qui se déroulait à Saint-Cloud, et il entendait les officiers, la veille encore les plus confiants, incriminer arec le plus de violence i'impéritie do ministre de la guerre. » (P. 332.)
250 ESSAIS D'HISTOIRE ET DE CFiITIQUE.
de congrès. Dès lors il se sentit maître d'agir à sa guise, et s'il continua à écouter les diplomates français, ce ne fut plus que pour entretenir leurs illusions et attendre d'eux qu'ils lui fournissent l'occasion de réduire à merci les Etats de l'Allemagne du Sud et d'assurer à la Prusse l'alliance delà Russie. Les négociations dilatoires allaient commencer.
M. Rothan nous en donne un récit détaillé, accompagné d'une critique pénétrante et subtile. C'est peutêtre la partie la plus neuve et la plus intéressante de son livre. Gomment le gouvernement impérial, alors qu'il n'avait pas un traité en main et qu'il ne possédait plus aucun moyen d'influence, crut-il qu'il lui suffisait d'une dépêche énergiquement rédigée pour obtenir de la Prusse une cession de territoire allemand? « Les papiers de Gercey, dit M. Rothan, ont jeté sur cette phase de nos négociations une affligeante lumière. Ils ont révélé toute l'étendue de nos illusions et de notre imprévoyance. » La demande de îMayence et du Palatinat servit à M. de Bismarck à regagner les Etats du Sud : ils étaient à sa discrétion, il leur accorda la paix et leur dicta une alliance qu'ils furent trop heureux de conclure (1). Les prétentions de la France, Iialjilement révélées, réveillèrent le patriotisme allemand et substituèrent aux dissensions civiles des Germains la haine commune de « l'ennemi héréditaire ». L'unité allemande était fondée, et l'Allemagne unifiée trouvait du même coup, dans la Russie, le plus ferme, le plus utile et le plus complaisant des alliés.
M. de Bismarck avait craint un instant une entente
1) Dès le 20 Dovembrc 1866, M. Rothan signalait au {jouTernciiiciit fraaçais, comme iiu fait certain, l'eiisteacK de cet traités. Voir dans suii livre, p. 392, l'extrait de son rapport.
entre la France et la Russie ; la France avait eu l'obligeance de décliner le congrès. En révélant à Pétersbourg les vues de la France sur le Rhin et sur la Belgique, il enlevait aux Russes toute illusion sur la politique napoléonienne. La Russie ne demandait à la Prusse que de lui laisser les mains libres en Orient, et la Prusse obtint à Pétersbourg, au prix d'une concession presque théorique pour elle, ce que la France voulait lui faire payer au prix de sa prépondérance en Allemagne. Jusqu'au jour où l'alliance russe fut assurée, M. de Bismarck continua les négociations dilatoires avec la France : il avait refusé le Rhin, mais il consentit à pailer de la Belgique. Le jour où il fut assuré de la Russie, il rompit les négociations. Cette rupture et la constitution de l'alliance nouvelle furent déclarées en même temps à nos agents à Berlin et à Pétersbourg.
A Berlin, M. de Bismarck cessa d'écouter M. Benedetti : il partit pour Varzin, et à Pétersbourg le prince Gortschakoff notifia à M. de Talleyrand qu'il ne ferait plus désormais que de la politique russe. « J'ai beau consulter, lui disait-il, le bilan de nos rapports avec le cabinet des Tuileries, le nom de la France ne se trouve nulle part, tandis qu'à chaque colonne je vois figurer à l'actif le nom de la Russie (1). »
A Paris, M. Drouyn de Lhuys s'était retiré. M. Rothan est amené à conclure que dans cette seconde période des négociations l'influence de M. Rouher devint prépondérante, et voici comment il résume le rôle du ministre d'État dans l'ensemble de la crise :
(1) « Il oubliait, dit avec raisoa M. Rothan,la conduite de la Franee lors de la guerre de Crimée... Puisse le prince de Gortschakoff, datu les comptes conrauts qu'il a ouverts à d'autres puissances, a'avotr jamais à constater des déficit* plut grands!... » (P. 400.)
« Les dissentiments étaient profonds au sein du cabinet, et 31. Roulier, malgré la supériorité incontestable de son esprit, en était réduit, pour suppléer à son inexpérience des choses de la diplomatie, à prendre des informations douteuses et à s'inspirer de conseils discutables. C'est ainsi qu'il en arriva, n'ayant en vue que le bien et la grandeur du pays, à soutenir dans le courant du mois d'août la politique de revendications, tandis que dans les premiers jours de juillet, préoccupé de l'Italie, il méconnaissait l'avantage du congrès et s'opposait à une démonstration militaire qu'imploraient l'Autriche et ses alliés, et qui était la seule chance d'être écouté. »
M. llotban ne conclut pas, mais la conclusion se dégage de son livre tout entier, et l'histoire nous a montré une fois de plus, par un terrible exemple, où conduisent les politiques incertaines et les diplomaties dévoyées. La guerre de 1870 a été la conséquence logique des négociations de 1866. Elle a éclaté comme un coup de foudre pour la France, qui ignorait ces négociations; elle ne surprit pas les hommes qui suivaient depuis quatre ans la marche des événements. L'auteur du livre que je viens d'analyser était de ceux-là. Éclairé par son expéi'ience, par son patriotisme d'Alsacien, il ne se méprit ni sur les conséquences delà guerre qui éclatait, ni sur la portée de la faute qu'avait commise le gouvernement français en se donnant les apparences de l'agression. Il nous voyait, sans alliés, en présence d'un
ennemî redoutable dans le combat et implacable dans la victoire, et il suppliait le gouvernement de ne se faire d'illusions ni sur le caractère de la lutte qui s'engageait, ni sur l'étendue des moyens qu'il fallait mettre en œuvre pour la soutenir.
« Personne, écrivait-il de Hambourg le 17 juillet 1870, personne ne s'entend mieux que M. de Bismai'ck à impressionner l'opinion publique au profit de sa politique... J'ai essayé en vain autour de moi de rectifier les faits et d'énumérer la série de provocations dont nous avons été l'objet de la part de M. de Bismarck depuis 1866; je n'ai réussi à convaincre personne. Tous les torts sont aujourd'hui de notre côté; on ne voit plus que le roi insulté et l'Allemagne provoquée. Cette conviction a malheureusement aussi passé le Mein, car, d'après les journaux de Munich, le sentiment national serait à l'heure qu'il est prédominant dans l'armée et dans les masses. Il le serait surtout dans le sein des cabinets.
« ...D'après les nouvelles de Berlin, l'enthousiasme y serait indescriptible, pei^sonne n'y douterait du succès, et la conquête de l'Alsace y serait considérée par avance comme un fait accompli.
" Le Danemark se serait déclaré neutre; j'ai eu quelque peine, je l'avoue, à le croire, car le Danemark, par sa position, est appelé à jouer un rôle trop important dans nos combinaisons sti^atégiques pour que notre diplomatie ait négligé de s'assurer de longue dato son alliance.
« Si l'on s'en tenait aux nouvelles diplomatiques répandues par la presse officieuse dans une pensée facile à comprendre, nous entrerions en campagne sans aucun allié.
u ...Je ne saurais trop conjurer le gouvernement de
l'Empereur d'aviser dès à présent aux moyens de défense les plus extrêmes, et de nous préparer moins à une campagne sur le Rhin qu'à une lutte à outrance, jusqu'au couteau, comme disent les journaux. C'est la nation entière que nous devons, sans perdre une minute, appeler sous les armes pour repousser le choc dont nous sommes menacés. La guerre prend en effet, dans le Nord surtout, un caractère national irrésistible. Toutes les résistances autonomes sont entraînées ou brisées. M. de Bismarck a réussi, par ses savantes manœuvres, à réveiller le sentiment de la justice et de l'équité si profond chez les Allemands, et il n'est personne de ce côté-ci du Khin qui ne soit convaincu que la guerre était irrévocablement arrêtée dans notre esprit dès le début de l'incident espagnol. »
Ces lignes font grand honneur au sens politique et au patriotisme de celui qui les écrivait. Il fallait d'ailleurs un certain courage pour tenir, au 17 juillet, un pareil langage à un gouvernement qui se montrait si certain de ses alliances qu'il avait négligé de les conclure, et se croyait si assuré de la victoire qu'il avait jugé superflu de la préparer (1). Les événements n'ont que trop justifié ces tristes conjectures. M. Rothan a voulu montrer les causes d'une guerre qui a été si désastreuse pour nous, et il les a recherchées dans la crise qui a précédé et suivi Sadowa. Le lien, en effet, est intime entre les événements qui ont amené le traité de Prague et ceux qui ont amené le traité de Francfort. On y suit les conséquences progressives des mêmes fautes initiales. La politique de 1866 avait creusé l'abîme, la politique de 1870 nous y précipita.
(I) Voir les Souvenirs du cjcnéral Jarras.
Chateaubriand raconte qu'en 1823, lorsque la duchesse d'Angoulême, fille de Louis XVI, apprit le succès de l'expédition d'Espagne et la restauration de Ferdinand VII, elle s'écria : « Il est donc prouvé qu'on peut sauver un roi malheureux ! » Après avoir lu les études si attachantes et si probantes de M. G. Rothan sur l'affaire du Luxembourg, on est tenté de s'écrier aussi : Il est donc démontré qu'on peut, avec honneur, sauver d'une guerre redoutable une nation compromise par l'impéritie de ses gouvernants (I). On garde de ce livre une impression fortifiante. Non, les coups sous lesquels la France a succombé en 1870 n'étaient pas des coups inévitables. La fatalité ne voulait point que la France tombât nécessairement dans le piège qui lui était tendu. Des guides plus sûrs, plus clairvoyants et plus habiles auraient pu détourner le péril. Ils l'auraient pu, car
(1) L'Affaire du Luxembourg, par G. Rotham, 1 vol. Calmann Lëvy.
d'aulr'^s l'avaient fait quelques années auparavant, dans des circonstances plus menaçantes et plus critiques encore. C'est l'intérêt singulier de cette affaire du Luxembourg;, si peu étudiée jusqu'ici et presque ignorée du public : elle est le prologue instructif et malheureusement inutile de la catastrophe de 1870, une sorte de répétition à huis clos du drame qui devait trois ans plus tard se dérouler sur la scène de l'Europe avec un si sanglant et sinistre éclat. C'est la même intrigue, ce sont les mêmes péripéties. Les éléments du conflit sont les mêmes, les mêmes passions se combattent, la même main tient les fils. Le même meneur poursuit les mêmes desseins par les mêmes procédés. La différence, pour le salut de la France dans ce premier épisode et sa perte dans le second, est dans les hommes qui dirigeaient son armée et sa diplomatie.
La mort du maréchal Nie! a été un deuil public. Le ministre des affaires étrangères de IbdT, le marquis de Moustier, a prématurément disparu d^ la scène. Il s'est éteint dans l'ombre, presque dans l'oubli. Il importait de rappeler que, dans une heure décisive, il avait tenu le gouvernail et donné le coup de barre qui sauve de recueil. Exposer ses négociations de 1867, c'est non seulement rendre à un bon diplomate la justice qui lui est due, c'est encore donner à tous ceux qui s'intéressent aux affaires publiques le plus frappant exemple des malheurs que peut éviter et des avantages que peut assurer à l'État une bonne diplomatie.
Celle qui avait précédé l'arrivée aux affaires de M. de Moustier n'avait été ni circonspecte, ni ferme, ui sagace. La position dans laquelle elle avait placé les affaires de la France était pleine de périls. Napoh'on III aurait pu empêcher la guerre de 18U6 entre la Prusse et l'Autriclie.
Il ne l'avait pas fait, croyant en retirer de grands bcnétices. Au lieu de contenir les ambitions de la Prusse, il était entré avec M. de Bismarck dans une série de négociations scabreuses. La Prusse engageait une partie grave. Elle sollicitait l'alliance de Napoléon ; sa neutralité lui était indispensable. M. de Bismarck, dit M. Rothan, était sincère lorsqu'à Paris et à Biarritz il offrait, pour en avoir l'assurance, d'aider la France à s'annexer, entre autres territoires, le grand-duché de Luxembourg. Le gouvernement impérial aurait pu « cent fois le prendre au mot, dans les moments où les sacrifices s'imposaient à ses calculs, où son intérêt lui commandait de nous satisfaire » . L'Empereur aurait pu au moins, sans accepter pour prix d'une alliance trop compromettante l'offre insidieuse de la Belgique, se faire, en récompense de sa neutralité, garantir le Luxembourg par la Prusse comme il se faisait garantir la Vénétie par l'Autriche. Le roi Guillaume le suppliait dans ses lettres « de ne pas laisser au hasard de la guerre le soin d'en régler les conditions » . Napoléon III demeurait insaisissable et impénétrable. Lorsque sa pensée ondoyante et fugitive prenait corps pour un instant, elle lui montrait les lagunes de Venise, et non la forteresse de Luxembourg. 11 semblait ne songer qu'à l'Italie et ne se rappeler que l'imprudente parole de 1859. Quant à son ministre, M. Drouyn de Lhuys, il poursuivait mollement un rêve incertain de grande politique. Il laissait la guerre s'engager avec « une superbe quiétude » . Il n'avait fait qu'une conjecture, et il n'avait pas soupçonné qu'elle pouvait être fausse. « S'en tenant aux appréciations de généraux présomptueux, il avait joué les destinées de la France sur une seule carte, le triomphe de l'Autriche; il n'avait spéculé que sur les défaites prussiennes, et il
s'était flatté que les événements suivraient le cours que, dans son imagination, il leur avait majestueusement tracé. II avait dédaigné les acomptes dans la crainte qu'ils ne valussent quittance. Il ne rêvait que le Rhin : c'était son idée dominante; c'est par Mayence et Coblentz qu'il entendait aller à Bruxelles et à Luxembourg. I)
Cette aberi-ation faussa toute la politique de Napoléon III. L'événement déjoua tous ses calculs. Du rôle de protecteur exigeant et d'arbitre souverain, la victoire de Sadowa le réduisait à l'attitude toujours embarrassante et embarrassée de créancier sans titres et d'associé sans contrat. Il s'était réservé le partage des bénéfices : la Prusse lui fit durement sentir qu'ayant été seule au péril, elle entendait être seule au butin. On avait joué au plus fin, elle avait joué au plus fort, et elle avait gagné. La demande de Mayence lui servit à imposer son alliance à l'Allemagne du Sud. La négociation dilatoiie qu'elle ouvrit au sujet de la Belgique lui servit à obtenir l'alliance de la Russie. On avait successivement perdu les occasions que l'on avait « audacieusement provoquéees » . Cependant, M. de Bismarck sentait que, tout vainqueur qu'il était, il devait d'autant plus compter avec Napoléon III, que celui-ci s'était exposé à de plus cruelles déceptions. Il offrit encore le Luxembourg. On trouva l'offre insuffisante.
M. Rotban estime qu'elle était encore sincère à la fin de l'été de I8G6, mais qu'au commencement de l'hiver, en décembre, elle ne l'était plus guère. La sincérité du chanceHer « n'était plus qu'intermittente; son bon vouloir s'était altéré, ses promesses lui pesaient; il cherchait à les éluder et à nous décourager par les réticences de son langage et l'étrangeté de sou attitude ». Gepen-
dant, on aurait pu encoi^e le prendre au mot et mettre l'Allemagne en présence d'un fait accompli. Il aurait fallu pour cela pousser très activement les négociations avec le roi de Hollande, souverain du grand-duché. On ne le fit point; on hésita, on tergiversa, on perdit ta^"*; de temps en pourparlers et en fausses démarches, que l'on fournit à M. de Bismarck l'occasion de se dédire et le moyen de se retirer. L'affaire s'ébruita ; el'e fut portée à la tribune du parlement atiemp^'^. u L'interpellation réveillait et surexcitait les passions 'germaniques ; elle détournait de la Prusse les haines et les ressentiments que les violences récentes avaient laissés dans les cœurs allemands. Elle déliait M. de Bismarck des engagements personnels qu'il avait pris avec la France, elle lui permettait de se retrancher derrière un non possumus parlementaire. »
C'était, pour le gouvernement impérial et pour la France, une surprise autrement grave, une déception autrement blessante, un danger autrement pressant que ceux qui pouvaient résulter de la candidature aventureuse d'un principicule allemand au trône d'Espagne. Trompé dans ses calculs, déçu dans ses espérances, le gouvernement de l'empire considérait l'intervention du parlement allemand comme une manœuvre destinée à masquer, en le rendant plus injurieux encore, un déni de parole. Si alors, comme en 1870, on avait brusquement, à Paris comme à Berlin, porté le conflit à la tribune, échauffé les passions nationales, provoqué une fièvre artificielle, il n'est pas douteux que la guerre s'en serait suivie. Il suffisait d'un mot malheureux et d'un faux mouvement, car à Berlin on désirait la guerre et l'on y était préparé. L'état-major prussien la croyait inévitable, et savait que la France, surprise en pleine
désorganisation militaire, serait écrasée dès la première rencontre.
A Paris, on eut la sagesse et le courage de vouloir sincèrement la paix. Le ministre de la guerre eut la franchise de déclarer que l'on n'était pas prêt : il promit de faire son possible pour se défendi-e, il considérait comme impossible d'attaquer. Alors on négocia. M. de Moustier n'avait point engagé l'affaire du Luxembourg. En la" offrant le portefeuille, on l'avait assuré qu'il arriverait pour signer le traité de cession. Beaucoup d'influences s'agitaient autour de lui et se contrecarraient. Il ne prit la direction exclusive des affaires qu'au moment où elles devinrent critiques; mais à ce moment il sut agir avec autant d'habileté que de décision. Il fit appel à l'Europe, montra le danger de la guerre, la médiocrité du motif; il parut disposé à transiger, pourvu que la Prusse s'y prêtât. L'Europe lui donna raison : une conférence se réunit à Londres et imposa à la Prusse l'expédient de la neutralité, qui était acceptable pour tout le monde, parce qu'il n'était un succès pour personne.
La tâche cependant n'était point aisée. La Prusse, devant l'opinion européenne, se repliait sans doute, mais elle se repliait « la menace à la bouche » . La France devait armer, et le maréchal Niel apportait toute la célérité possible à la mettre en état de défense. La Prusse, qui était prête à l'offensive, lui en faisait un grief. Tandis que les puissances délibéraient, la diplomatie et la presse prussiennes entamaient une de ces querelles d'armements qui sont presque toujours l'avant-coureur des grandes guerres.
Rien n'était mieux fait que ces reproclirs irritants pour pousser hors de lui-même le gouvernement français. M. de Moustier se troubla un instant, mais il comprit
aussitôt la faute qu'il commettait. C'était perdre l'avantage du terrain sur lequel il s'était retranché. Il sut maîtriser son indignation. En se contenant, il permit à la conférence d'agir et de régler le conflit. Le 11 mai, on annonçait à Berlin que le conseil de gouvernement se réunirait le soir pour décider la mobilisation partielle de l'armée. Le conseil fut contremandé : on avait reçu de Londres une dépêche portant que la conférence avait signé le traité de neutralisation. La diplomatie française avait su isoler la Prusse et la mettre en présence de l'Europe. L'Europe s'était prononcée, et la Prusse s'était arrêtée.
M. Rothan arrête là son récit. Dans ses premiers travaux sur les négociations de 18G6, il s'était montré critique pénétrant et dialecticien alerle. Je n'enlèverai rien au mérite de ses études sur la Politique française en 1866, en disant que ses Souvenirs et son récit de V Affaire du Luxembourg sont d'un intéi^êt plus pi'essant, plus poignant, plus personnel. Ce sont les Mémoires d'un témoin clairvoyant et ému. M. Rothan est de plus un homme de la carrière, comme on dit, et rompu au métier. 11 ne se désintéresse d'aucun des épisodes qu'il à'aconte. C'est auprès du pilote, en face de l'habitacle et de la boussole, qu'il se place pour observer et décrire. Lorsque le vent saute, qu'un nuage menace, que le courant change, il relève le point, indique la manœuvre qui convient, et si ensuite le navire fait fausse route, le lecteur au moins sait pourquoi. Ces réflexions, qui se dégagent du tissu même du récit, y marquent des nœuds et des points d'arrêt, mais ne le rompent jamais; elles sont l'attrait et l'originalité de ces souvenirs. Ajoutons que la forme en est aimable et facile; c'est le ton d'un homme du monde cultivé, et c'est le
ton par excellence de ce geme d'écrits. Je ne puis me défendre d'en citer la conclusion, car l'auteur y résume mieux que personne ne le pourrait faire la leçon qui ressort de son livre :
« La France, grâce à une évolution diplomatique des mieux inspirées, opérée sous le coup du danger, était sortie avec les honneux^s de la guerre de l'impasse où, par sa faute, elle se trouvait perfidement acculée. La politique impériale avait su garder son sang-froid sans rien sacrifier de sa dignité. Elle avait résisté à toutes les provocations, elle avait interverti les rôles, réduit M. de Bismarck à se soumettre aux décisions des gi^andes puissances, sous peine de s'aliéner l'Europe. M. deMoustier, par sa modéi-ation, par sa loyauté, avait déjoué de ténébreux desseins. En restant impassible devant des excitations calculées, il avait isolé la Prusse, rejeté son ministre dans ses embarras intérieurs. Il avait montré que le gouvernement d'un gi-and pays n'exposait pas les forces dont il était le gardien aux convenances d'un homme d'État téméraire.
« C'était un succès, mais stérile et bien chèrement acheté, un succès à la Pynhus, le dernier que la fortune ménageait à l'Empereur. Il en était redevable avant tout à l'intervention résolue des puissances; il le devait au sens politique de son ministre des affaires éti'angères, à l'activité indomptable de son ministre de la guerre, et peut-être aussi à la vigilance patriotique de sa diplomatie. La France n'eût pas échappé à l'invasion si le sang-froid, la prudence et l'énei'gie ne s'étaient pas trouvés réunis dans ses conseils pour déchirer une trame diplomatique savamment ourdie, et déjouer une conspiration militaire qui, prête à éclater contre nous, ja'altendait qu'au prétexte.
« L'enseigpnement qui ressortait de cette périlleuse épreuve fut perdu. Les hommes qui succédèrent à M. de Moustier et au maréchal Niel ne surent ni préparer la guerre ni la conjurer. Ils tombèrent dans le piège qu'on avait évité. Au lieu de se retrancher sur la défensive et de laisser à M. de Bismarck, en rébellion contre le sentiment des puissances, la responsabilité de la guerre, ils assumèrent le rôle de provocateurs. Ils n'avaient tiré aucune moralité de l'affaire du Luxembourg; ils n'avaient pas compris que 1867 n'était que le prélude de 1870. »
M. Rothan attribue avec raison, dans le succès de la manœuvre de 1867, une part à la « vigilance de la diplomatie n . Il n'en parle qu'en passant. Il aurait eu le droit d'y insister. Le lecteur lui saura gré d'avoir placé à la suite de ses Souvenirs quelques extraits de l'abondante et substantielle correspondance qu'il adressait en 1867 du poste d'observation de Francfort, où il avait été placé. Je crois que s'il avait cru devoir ou pouvoir publier ces lettres en 1871, au moment où les impressions de la guerre étaient toutes vives encore, elles auraient produit un effet analogue à celui que produisirent les fameux rapports du colonel Stoffel. Ainsi tout avait été dit, rien n'avait été écouté ; tous les dangers étaient annoncés, aucune mesure n'était prise. Si la leçon de 1867 ne profita point aux gouvernants de 1870, ce n'est pas la lumière qui leur a manqué. Parcourez
cette correspondance, recueillez les notions et les conseils qui en ressortent, et vous verrez une fois de plus comment l'événement de 1870 pouvait être évité ou comment, si l'on n'avait ni su, ni voulu éviter la guerre, il aui'ait fallu faire au moins pour prévenir la catastrophe. C'est l'Allemagne de 1868 que ces lettres nous décrivent ; c'est en réalité l'Allemagne de 1870 que nous avons déjà sous les yeux.
La Prusse ne fait point de progrès dans les provinces qu'elle s'est violemment annexées, dans le Hanovre surtout, et même dans la Hesse : il n'y a qu'un péril national, une attaque de l'étranger, qui puissent porter ces populations à se livrer définitivement à leurs nouveaux maîtres. Les petits États du Sud sont hostiles et méfiants ; ils clahaudent contre la Prusse, mais ils sont divisés entre eux et incapables de s'unir pour résister. « Ils spéculent secrètement sur un retour offensif de la Fx'ance et de l'Autriche pour les relever de leur abaissement. C'est avec l'aide de l'étranger, dont ils n'osent ouvertement invoquer l'intervention, de peur d'ameuter les passions populaires, qu'ils espèrent reconquérir leur indépendance. » Leur résistance sourde et leur mécontentement peuvent entraver indéfiniment l'unification pacifique de l'Allemagne. En cas de guerre, ils seront débordés, entraînés par le courant national, et devront marcher avec la Prusse, s'ils ne veulent être renversés par leurs sujets. Il ne» faut donc faire aucun fond sur leur politique. Ils peuvent désirer l'intervention de l'étranger , mais, si l'étranger intervient, ils le combattront. S'il y a dans ces petites cours quelques ministres pour insinuer à l'oreille de l'agent français leur désir de voir arriver « les pantalons rouges », il y a partout des officiers qui enseignent, pour repousser ces mêmes
a pantalons rouges » , l'exercice à la prussienne. Les Allemands du Sud sont bien tels qu'ils ont toujours été, et que Forster les peignait' en 1791, lorsqu'il écrivait : « Notre politique est de tromper tout le monde, de négocier avec tout le inonde et de ne tenir aucune parole. » La Prusse les connaît, elle a su les prendre, elle les a pris, et elle les tient.
Ce n'est pas sur eux qu'il faut compter pour éviter la guerre ou y faire diveision. Le courant défeusif est dans la population. Elle était prête à courir aux armes, lors du conflit du Luxembourg, quand elle croyait l'Allemagne menacée par la France. Mais la France se montre pacifique et désintéressée : aussitôt les esprits se calment et les colères s'apaisent. Au fond, ils n'ont point envie de se battre. « On se réjouit sincèrement de la nouvelle de la conférence, écrit M. Rotlian, en avril 1867. Vous pouvez vous féliciter de n'avoir pas désespéré du maintien de la paix... Notre modération est interprétée d'une manière sympathique pour notre amour-propre national. En dehors du parti national (libéral?), on ne voit que des esprits inquiets, envisageant^ avec terreur l'éventualité d'une nouvelle guerre après les épreuves que l'Allemagne a traversées. L'opinion publique est plutôt déprimée qu'exaltée. » Sans doute il est facile de l'exalter et de la déchaîner, et cela avec d'autant plus de violence qu'au fond elle répugne plus à la guerre; mais il faut pour cela que la France se donne les apparences de l'agression.
La Prusse le sait, et ceux qui veulent la guerre n'ont pas d'autre politique à l'égard du gouvernement français. Qu'il se laisse surprendre, qu'il perde le sang-froid et qu'il déclare la guerre, en ce cas, ils sont prêts : ils brusqueront le dénouement, a Leur alliance avec la
Russie est parafée, sinon signée. L'Autriche serait tenue en échec par la Russie ; et l'Angleterre, sous l'influence de l'école de Manchester, se renfermerait dans une neutralité égoïste. » Avec les États du Sud les traités militaires sont conclus : la Prusse a leurs armées dans sa main. En cas d'alerte, on fera remonter les contingents du Sud vers le Nord, de manière que si la France envahit, elle ne paralyse point la mobilisation. Le mauvais vouloir des gouvernements est prévu et prévenu. La Prusse portera des coups rapides. Elle connaît tous les défauts des armées françaises : la dispersion et l'incertitude du commandement, la lenteur et la confusion des rassemblements, l'inféi'iorité de l'artillerie, le désarroi des arsenaux. Elle ne craint pas les mitrailleuses dont on parle tant. Elle jettera sur la frontière des troupes mieux munies, mieux commandées et plus nombreuses. « L'armée française, disent les généraux prussiens, sera victorieuse le matin, mais elle sera toujours écrasée le soir par l'arrivée de réserves fraîches auxquelles elle n'aura rien à opposer. » Aussi, « le gouvernement prussien est résolu à ne pas se laisser arrêter par des négociations dilatoires qui, en retardant l'ouverture des hostilités, nous permettraient de compléter nos préparatifs et de concentrer notre armée sur la frontière. Il connaît la valeur du temps, et il saura déjouer les manœuvres de la diplomatie. Le jour où la Prusse sera convaincue que la guerre est irrévocableinetit décidée dans les conseils de l'Empereur, et elle ne sera pas la dernière à en être informée, elle donnera instantanément l'ordre de la mobilisation, et elle procédera avec une telle énergie, qu'elle sera certaine d'avoir sur nous l'avantage de la vitesse et du nombre. »
L'AFFAIRE DU ILUXEMBOUKG. 267
Dans ces conditions, convient-il à la France d'affronter la lutte? Tout en se préparant activement à se défendre si on l'attaque, doit-elle désirer le combat? Ici se pose la question grave et décisive en pareille matière, la question du lendemain, la question de la paix à signer en cas de succès. A ce point de vue, non seultement la guerre devient inutile, mais elle devient nuisible. Le résultat qu'on en pourrait attendre, la paix l'assurera mieux que ne le ferait la victoire. Les idées que M. Rothan présente à ce sujet sont si justes, elles résultent d'une observation si exacte des faits présents, de conjectures si fermes sur les faits à venir ; elles ont une conséquence telle pour le jugement à porter sur les événements de 1870, que je ne voudrais pas, en les écourtant ou ea les résumant, risquer d'en diminuer la force et d'ea affaiblir la portée.
Il faut lire le texte même de ses rapports :
« La Prusse s'est engagée dans une situation qui ne lui permet plus de s'arrêter ; elle est forcée de franchir la ligne du Mein et d'étendre sa domination militaire, politique et commerciale, jusqu'aux Alpes. Toutes ces choses sont fatales et devront s'accomplir; l'Allemagne sera agitée tant qu'une satisfaction plus complète ne sera pas donnée à ses aspirations nationales. C'est ce que comprend M. de Bismarck, et c'est xévs ce but que convergent toutes ses pensées, tous ses actes.
« Il appartient au gouvernement de l'Empereur d'exatminer si le moment de sortir des équivoques et d'aborder résolument la question allemande n'est pas venu, et s'il ne conviendrait pas de la régler dès à présent à l'amiable, dans l'esprit le plus large, soit directement avec la Prusse, soit avec le concours de l'Europe. Ce serait le moyea
(le n'être pas exposé à devoir s'opposer un jour les armes à la main dans un moment inopportun à une solution désormais inévitable...
« C'est une question que je n'ai pas la prétention de préjuger. Je me permets uniquement de demander si cette énorme concession serait un danger plus grand que ce qui de fait existe déjà. La Prusse n'occupe-t-elle pas Mayence? Ne s'est-elle pas réservé le droit de garnison à Rastadt et à Ulm? Ne dispose-t-el!e pas de tous les contingents militaires, en vertu de ses traités d'alliance et de ses conventions? Lui est- il permis de revenir sur ses pas, de s'en tenir aux engagements de Prague, de renoncer, en un mot, au programme qu'elle a posé dans toutes ses manifestations officielles, et qui se trouve reproduit soleimellement dans le discours le plus récent du roi? On ne saurait l'admettre, après tout ce qui vient de se passer. Poser la question ainsi, je crois déjà l'avoir dit, c'est reconnaître le péril de la situation, et c'est reconnaître aussi la nécessité d'y parer par l'action persévérante de la diplomatie, sinon par la guerre, mais avec de solides alliances et une armée assez nombreuse pour engager la lutte contre t«utes les forces de l'Allemagne...
« Que serait l'Allemagne, telle qu'on la poursuit aujourd'bui, pacifiquement et par voie de subterfuge, et que serait l'Allemagne si elle devait se constituer un jour, à la suite d'une guerre heureuse? Cette double question s'impose à tous ceux qui tiennent pour éminemment provisoire l'état de choses sorti des derniers événements. Dans la première hypothèse, la France n'aurait en face d'elle qu'une confédération plus centralisée, il est vrai, politiquement et militairement, et par conséquent plus dangereuse que l'ancienne Confé-
(îeration germanique. Mais elle serait en somme composée des mêmes éléments, c'est-à-dire de princes et d'États jaloux de leur autonomie, et qui, bien que maintenus par la loi du plus fort, n'en continueraient pas moins à être un embarras et une cause d'affaissement pour le pouvoir central. Les répugnances des provinces annexées pour le régime prussien, l'hostilité secrète du Midi pour le Nord entretenues par la diplomatie autrichienne seraient un obstacle pendant de longues années à une assimilation compacte et homogène des éléments germaniques. Bien différente serait une Allemagne sortant d'une guerre heureuse, sans notre assentiment, et peut-être à la suite de nos défaites. Les résistances autonomes et les agitations libérales dont nous aurions pu, avec des alliances efficaces et avec une situation militaire irréprochable, tirer parti, seraient brisées sans retour. Ce serait l'unification et la centralisation appuyées sur un million de baïonnettes, ce serait l'avènement définitif de l'empire germanique. Poser la question ainsi, et elle ne saurait l'être différemment, c'est mettre le gouvernement impérial en demeure de parer dès à présent par l'action diplomatique au danger qui nous menace. »
La paix éviterait ces conséquences extrêmes ; elle les éviterait surtout si elle était l'œuvre d'un gouvernement libéral en France :
« L'Allemagne a toujours les yeux sur nous, et il est permis de se demander si un retour de la France vers le régime constitutionnel laisserait le centre de l'Europe indifférent. Ce serait un terme de comparaison fâcheuse dont la Prusse se ressentii'ait à coup sûr. La guerre, qui est la constante préoccupation de ses états-majors, serait malaisée à provoquer contre une France libérale, affir-
mant hautement la paix, préconisant le désarmement et évitant avec soin toute ingérence dans les affaires allemandes. »
Ces conjectures n'ont été que trop justifiées. Aujourd'hui ce sont des jugements.
Il ne s'agît point ici du progrès des mœurs et de la civilisation. Ce progrès a ses lois, qui sont les lois mêmes de l'esprit humain (1). Elles régnent sur la diplomatie, mais elles la gouvernent peu : la diplomatie de tous les temps s'y est montrée fort réfractaire. Les diplomates, qui se piquent de raffinement et de subtilité, sont en général fort sceptiques sur l'article de la civilisation. Ce n'est guère pour eux qu'une fleur de rhétorique et un appât à piper les nations, qu'ils ont toujours considérées comme une matière taillable et divisible à merci. La Bruyère a fait un portrait admirable du plénipotentiaire : « Il ne parle que de paix, que de tranquillité publique, que d'intérêt public, et, en effet, il ne songe qu'aux siens, c'est-à-dire à ceux de son maître ou de sa république. » Les mots ont changé, les choses restent les mêmes. On parle encoi^e de paix : les peuples ne connaissent pas de plus belle parole, ils aimeront toujours à l'entendre; mais « l'intérêt public » est
(1) Voir le beau livre de M. FoNCK-BnE.NTANO, la Civilisation et ses (ois, 1 vol. Pioa.
une expression un peu usée; on y substitue des formules scientifiques. Les diplomates se plient aisément à ce caprice du goût, et ils puisent comme tout le monàe dans le vocabulaire des sciences. Il faut les entendre tovitefois : ils ne distinguent pas l'idée de progrès de l'idée de guerre, et lorsqu'ils parlent de civiliser, c'est conquérir qu'il faut comprendre. Ils sont d'ailleurs gens de bon ton, les plus polis du monde, et ils professent un profond respect pour la moralité humaine ; mais l'hommage qu'ils lui rendent est surtout une affaire de forme et d'apparat, le terme le plus exquis de la courtoisie politique. Les mœurs, qu'ils confondent souvent avec la mode, ne gouvernent guère chez eux que les menus, les dîners de gala, la composition des présents diplomatiques, la tournure des compliments, le dessin des broderies, les métaphores officielles et le pompeux galimatias des manifestes de chancellerie.
Il y a une forme toute matérielle, toute tangible, du progrès, qui change moins l'esprit de l'homme que le milieu dans lequel il vit, influe moins sur ses idées que sur ses habitudes, affecte moins ses mœurs que sa manière de vivre. Je veux parler des applications pratiques des sciences et du progrès des inventions. L'une de ces applications scientifiques est la merveille de ce siècle. Le télégraphe, et plus encore que le télégraphe, le téléphone, ont modifié plus profondément les rapports politiques des nations que les chemins de fer n'en ont modifié les rapports économiques. Cette transformation s'opère sous nos yeux, entre nos mains; on en peut déjà, non pas mesurer, mais au moins conjecturer la portée. C'est dans le domaine de la diplomatie une révolution véritaljlc. Les avantages pratiques (mi sont évidents, et il serait oiseux de les rappeler. Mais il en résulte en
même temps des conséquences morales qui échappent plus facilement à l'attention et qui méritent cependant d'être considérées de très près. C'est une action assez éloignée, indirecte, réflexe en quelque sorte, mais qui n'en est pas moins très puissante, très efficace, et qui peut, si l'on n'y prend garde, entraîner pour les imprudents des suites extrêmement graves.
La télégraphie a bouleversé toutes les conditions de l'ancienne diplomatie. Elle a multiplié tout d'un coup, cans préparation et sans transition aucune, dans les rappcjvts des États, un élément que jusque-là tout l'art des chancelleries s'était efforcé d'en bannir : la passion.
On a beau jeu à railler les ambages et la lenteur de la diplomatie classique. La forme, sans doute, prête d'autant plus à rire qu'elle est plus empruntée et plus solennelle ; on en peut rire à l'aise quand il ne s'agit que du procès de Marceline et de la procédure de Brid'oison. Ce n'est pas le cas ici. Lorsque les diplomates entrent en conflit, ce sont les principales choses du monde qui se trouvent en litige, c'est l'humanité qui paye les frais du procès, et c'est dans le sang des nations que se trouve la sanction du jugement. Il s'agit de l'indépendance des peuples, de la vie des hommes, de l'intelligence accumulée, de toute la jeunesse d'un pays et des réserves inconnues du génie national, que l'on expose au jeu des batailles sans en avoir pu même soupçonner la valeur. On ne doit point risquer de tels trésors sur un coup de
274 ESSAIS D'HISTOIRE ET DE CaiIIQUE.
partie. La colère devient criminelle chez ceux qui ont charge d'âmes et charge de nations. Il n'y a pourtant pas d'homme qui soit à l'abri de la colère quand on anime en lui les passions les plus ardentes et les plus essentielles; il n'y a point de tête qui soit à l'abri du vertige quand on la transporte à ces hauteurs où l'œil plonge sur les royaumes de la terre. Il faut des écrans et des garde-fous.
On en avait trouvé d'à peu près suffisants dans la diplomatie, sa procédure et ses procéduriers. C'était une justice très boiteuse; elle avait les qualités de ses défauts. Elle était lente, elle ne s'emportait point, elle stationnait et sommeillait volontiers. Son attelage était majestueux et compliqué; mais ses mules, qui avaient quelque chose de la dignité des mules épiscopales, ne prenaient pas le mors aux dents. Il y avait, sans doute, en ce temps-là, comme il y en a eu depuis, des embuscades et des guets-apens. Ceux qui voulaient réveiller les gens en sursaut, conquérir par escalade et annexer avec effraction nocturne, ne se souciaient pas plus alors de la diplomatie et de ses formulaires qu'ils ne s'en soucient de nos jours. C'est en plein règne du « vieux droit » , dans l'âge d'or de l'ancien régime et de la diplomatie classique, que la Fontaine écrivait avec autant de vérité qu'on aurait pu le faire en ce siècle, au commencement et vers la fin :
Jupin pour chaque état mit deux tables au monde : L'adroit, le vi{;iiant et le fort sont assis
A la première; et les petits
Mangent leur reste à la seconde.
Les ambitieux et les violents trouveront toujours moyen de se tirer d'affaire. Ce n'est pas d'eux que je m'occupe ici. Ils ne sont pas intéressants. Je pense à ceux qui sont
menacés, convoités, provoqués : on les agite, on les excite, on cherche à les jeter hors d'eux-mêmes et à les précipiter dans le courant, afin de mieux établir que ce sont eux qui troublent l'eau. Pour ceux-là, gagner du temps et atermoyer sera toujours la meilleure réponse. Je pense aussi aux nations que les ambitieux enivrent et lancent presque toujours à leur détriment dans les parties hasardeuses et les sanglantes aventures. Pour elles, la réflexion est le salut.
On était bien obligé de réfléchir quand le courrier mettait cinq jours pour se rendre de Paris à Londres, quand il fallait deux semaines pour porter une réponse à un argument venu de Vienne, et quand on devait attendre presque un mois pour savoir comment on jugeait à Pétersbourg ce qui se passait en Turquie. Quand le rapport ou les instructions arrivaient, les esprits avaient eu le temps de se composer et de se rasseoir. Les hommes' d'alors étaient tout aussi emportés que ceux d'aujourd'hui; mais ils discutaient à distance, leurs passions se refroidissaient en route. Le temps et le voyage engourdissaient la fièvre. Les lenteurs et les détours du chemin déroutaient et fatiguaient la colère, en même temps qu'elle se délayait et s'absorbait en quelque sorte dans les circonlocutions convenues du style des chancelleries. L'impatience se dissipait dans les inévitables divertissements de l'attente. Ne fût-ce que pour la distraire ou la tromper, il fallait en considérer sans cesse et en ressasser l'objet : malgré soi on changeait son point de vue, on tournait et retournait les idées, et, par suite, on avait des chances de juger mieux, plus nettement et avec plus de calme. L'ambassadeur, sachant que son rapport serait lu à quinze jours de date; le ministre, averti que ses instructions seraient vieilles d'une semaine ou deux
quand elles seraient exécutées, se donnaient le loisir d'en méditer le fond et d'en peser les termes. C'était toujours un petit événement que l'envoi d'un courrier extraordinaire; on avait eu le temps de revenir des impressions trop vives et de calmer des nerfs trop irritables.
Les courriers maintenant prennent le train rapide. Rapprochez un almanach des postes, vieux d'un demisiècle, du Livret des chemins de fer paru le mois passé, comparez les délais, et vous aurez la mesure exacte de la supériorité d'esprit et de caractère que nos gouvernants doivent avoir sur leurs devanciers. Il n'est point d'homme d'État subalterne ou de mince plénipotentiaire à qui il ne faille aujourd'hui, rien que pour éviter les fautes lourdes et les sottises funestes, dix fois plus de prudence que n'en avait Mazarin, et plus d'empire sur lui-même que n'en possédait Talleyrand.
C'est peu de chose cependant; les gouvernants seraient encore à peu près à l'aise et les gouvernés à peu près en repos, s'ils n'avaient affaire qu'aux voies ferrées. Le télégraphe et le téléphone mettent en rapports directs le ministre et l'ambassadeur, les hommes d'État qui mènent les grandes nations, les souverains qui régnent sur elles. Rien ne les sépare, et rien n'arrête leurs paroles. Elles courent, se poursuivent, s'entre-croisent en petites phrases rapides, condensées, substantielles. Tout mot y porte, car on n'y place que les mots qui doivent porter. Comme les chefs discutent sans se voir et se parlent sans s'écouter, il ne reste plus rien des garanties que le respect de soi-même et d'autrui, l'élévation du rang, la haute courtoisie du monde, donnent aux nations dont les destinées se débattent dans les conférences des ministres et les entrevues des souverains. Dans ces discussions, sans regard, sans gestes, sans voix ou à la voix
grêle et sourde de gnome, le caractère n'a plus d'action et le génie n'a plus de prestige. La finesse insidieuse d'un Metternich, l'irrésistible bonhomie d'un Henri IV, l'esprit endiablé d'un Frédéric, la majesté d'un Louis XIV,' perdent leur raison d'être et demeurent sans effet. Les tragiques et impénétrables emportements de Napoléon ne seraient plus, condensés en télégrammes ou étouffés par le téléphone, qu'une analyse muette et atone de la scène ou des lambeîiux de dialogue entendus dans le trou du souffleur. Il ne resterait rien de ces foudroyantes répliques où, dévoilant à ses adversaires leurs desseins et leurs faiblesses, il les déconcertait et les fascinait en même temps, leur donnant, comme il se la donnait peut-être à lui-même, l'illusion qu'il possédait les moyens de tout déjouer, puisqu'il avait eu la sagacité de tout prévoir. Tel pacha qu'un coup d'œil du terrible tsar Nicolas aurait fait rentrer sous terre, tel potentat brutal que la fine mansuétude d'un Pie VII aurait décontenancé, peut à distance, et la main sur son clavier télégraphique, s'amuser à jouer le Bonaparte, et, le jouant, il croit l'être. Il est désormais donné au dernier venu de briser de loin les porcelaines de Gampo-Formio.
La passion engage le conflit, la violence le conduit, la force le résout. Imaginez un Richelieu et un Bismarck, un Louis XIV et un Frédéric, enfermés chacun dans son cabinet àtéléphones, ressei-rant en un dialogue pré-, <lpité les querelles séculaires des dynasties et des nations. A côté du téléphone qui les met en présence de l'adversaire, est celui qui les met en communication avec le serviteur. Un mot lancé entre deux répliques, et les soldats s'apprêtent dans leurs casernes, les locomotives' se mettent en pression. A mesure que la dispute s'anime, les années se précipitent vers les frontières. Les courants
de la passion humaine se heui'tent comme les courants électriques qui les portent. Dans l'instant où la guerre est déclarée, elle éclate, et des générations humaines sont fauchées avant que l'humanité ait pu savoir pourquoi.
Ne croyez pas qu'il faille pour cela des rencontres inattendues de génies extraordinaires. Il suffit, pour déchaîner ces fléaux, de l'infatuation et de l'emportement. La médiocrité en est très capable, et il n'y a point d'institutions qui en préservent les peuplés.
Il est même à craindre que les événements ne se précipitent d'autant plus que les gouvernements sont plus libres et plus démocratiques. Les gai^anties que les nations se sont données peuvent se retourner ici contre elles et leur créer un danger de plus. A la rigueur, un conseil délibérant dans le secret peut se contenir et s'arrêter. Les hommes y exercent encore quelque action les uns sur les autres. Dans les gouvernements démocratiques, les querelles des hommes d'État deviennent du premier coup les querelles des nations. La dignité du peuple est engagée publiquement. Les passions collectives s'irritent et s'exaspèrent de leur propre lièvre, et cette fièvre est contagieuse. Une assemblée emportée ne s'arrête plus. Toute l'éloquence d'un Thiers n'a pu, eu 1870, gagner une heure de discussion.
Qu'on se figure la population d'une grande capitale, soulevée, entrahiée par des mouvements d'autant plus impétueux et irrésistibles que le mobile en est plus noble; qu'on se représente un délire populaire à tout instant activé et surexcité par les nouvelles qui arrivent subites, incisives, éblouissantet secouant les foules comme les éclairs dans ces tempêtes tropicales qui ébranlent le sol, font déborder les mers et poussant dans les rues écroulées le peuple fou de terreur. Ceux qui ont traversé
Paris au mois de juillet 1870 ont eu par échappées de ces visions sinistres. Trente ans auparavant on en avait eu le pressentiment. En 1840, la France fut exposée au même péril ; elle faillit, par des mécomptes analogues et sous l'empire d'illusions semblables, se jeter éperdument dans une aventure qui eût été pour elle la défaite, l'invasion et le démembrement. Elle y échappa non seulement parce qu'il y avait alors des institutions libres et un prince prudent qui les respectait, mais encore et surtout parce que les gouvernants purent se donner le temps de réfléchir (1). Lorsque la nation connut la gravité de la crise et s'en émut, le danger était paré
Maintenant quelques heures suffisent pour allumer et résoudi'e en guerre les querelles des États; quelques jours suffisent pour précipiter l'une contre l'autre des nations armées. La victoire est au mieux muni et au plus alerte. Il faut donc se hâter, et cette hâte devient une cause nouvelle de trouble, d'aberration et d'erieur. La gi^avité des intérêts engagés, la responsabilité encourue, la nécessité de n'être ni devancé ni même prévenu, l'agitation populaire au milieu de laquelle il faut agir, obscurcissent les intelligences les plus claires et paralysent les volontés les mieux affermies. Il faut désormais aux hommes d'État, surtout dans les démocraties, dea qualités très supérieures et des vertus exceptionnelles. Il
(1) De même l'affaire du Luxembourg et, dan» ces deraières aunées, l'affaire Scliua;belé,
se trouve justement que le milieu dans lequel ils vivent et les i-edoutables instruments dont ils ont à se servir, loin de fortifier leui^s esprits, tendent au contraire à en affaiblir le ressort. C'est lorsqu'on est à tout instant sous le coup de crises imprévues et subites qu'il est le plus nécessaire d'avoir des desseins arrêtés de longue date. Ce n'est qu'à force de prévoyance, de fermeté, de sang-froid, que l'on peut opérer au milieu des tumultes et des surprises. Par un singulier contraste, les hommes d'autrefois, qui étaient les moins exposés à ces périls, étaient infiniment mieux préparés à les braver que ne le sont les hommes d'aujourd'hui.
Lorsque les communications étaient lentes et incertaîfies, il fallait que le gouvernement eût un système politique et que ses représentants à l'étranger eussent de l'initiative. Ils emportaient des instructions qui étaient un véritable traité de la politique du gouvernement dans ses rapports avec l'État auprès duquel l'agent était accrédité. Pour tracer ces instructions, il fallait connaître le passé et prévoir l'avenir. Il y avait des traditions qui se maintenaient ainsi. Flassan a pu composer une boîme histoire de la diplomatie française, au dix-septième et au dix-huitième siècle, à peu pi^ès uniquement avec ces mémoires et ces instructions. Le gouvernement était tenu de penser et de former un dessein; il ne pouvait s'en remettre aux circonstances pour se décider et arrêter un plan : il serait presque toujours arrivé trop tard. Plus d'un sans doute essaya de se payer de prétextes pour excuser sa paresse ou masquer son impuissance. Gela s'est vu en France sous Louis XV, en Prusse sous Frédéric-Guillaume II, en Angleterre sous plusieurs ministres, en Autriche sous plusieurs souverains; mais ceux qui ont agi de la sorte s'en sont mal trouvés, et ce
tA DIPLOMATIE ET LE PROGRÈS. Î81
n'est jamais ainsi qu'aux époques prospères ont été conduites les affaires des États.
Bonne ou mauvaise, d'ailleurs, fixe ou incertaine, il fallait avoir une politique, et lors même que l'on entendait s'abstenir, on était obligé de le dire et de s'en rendre compte. Les ambassadeurs le savaient et agissaient en conséquence. C'était à eux d'interpréter les instructions dans les cas imprévus et lorsque le temps manquait pour en référer au ministre. Leur caractère se .trempait et leur esprit s'affinait par l'exercice de l'initiative qui leur était laissée. Malgré cela, on trouvait encore qu'ils n'étaient jamais assez prévenus et assez avertis, c'est-à-dire que le gouvernement ne leur donnait jamais des instructions assez piécises et assez minutieuses. u Ce qu'ils ont à traiter, écrit un ministre du dix-huitième siècle, d'Argenson, n'est qu'un rôle préparé, appris et débité avec inteîligence; rarement prennent-ils sur eux à propos, et toujours avec danger. »
Rien n'empêche à coup sûr les hommes d'État de notre siècle d'avoir des plans bien formés, de les suivre avec ténacité et d'en confier l'exécution à des agents sagaces et décidés ; mais la nécessité n'est plus aussi impérieuse : la paresse y trouve son compte et la vanité son profit. Certes, jamais politique ne s'est avoué à luimême qu'il n'avait ni desseins arrêtés ni fermes principes. Ceux qui s'en sont vantés, comme le grand Frédéric, l'ont fait par coquetterie de duplicité. Les sots du temps seuls s'y laissaient prendre; mais le philosophe de Sans-Souci, qui dupa tant de gens d'esprit, ne se dupa jamais lui-même. On s'abuse aisément, au contraire, sur les grandes pensées qu'on laisse soupçonner à tout le monde dans la crainte d'en trahir le mystère, u Les grandes négociations ne doivent pas avoir
un seul moment d'intermission, a dit le plus grand de nos négociateurs (1) ; il faut poursuivre ce qu'on entreprend avec une perpétuelle suite de dessein ; en sorte qu'on ne cesse jamais d'agir que par raison, et non par relâche d'esprit, par indifférence des choses, vacillation de pensées, et par résolution contraire. » Le fort suit sa pensée à travers les incessantes vicissitudes du monde ; il a son but et sa boussole; il louvoie au besoin, mais il ne connaît point de vents contraires. Le faible attend tout du hasard et s'imagine qu'il attend tout de son propre génie. Il se paye de suggestions vagues, de données indécises, d'esquisses fugitives. Les circonstances se modifient chaque jour ; l'habile en saura profiter, et l'on se dit que l'on sera cet homme-là. En attendant, on laisse venir. On mande à l'ambassadeur d'en faire autant. Si la crise éclate, le télégraphe y pourvoira. Le ministre, décidant tout par lui-même, s'en remet à son talent, et l'ambassadeur, réduit au rôle de drogman télégi'aphique, peut jouir en toute sécurité des somptueux loisirs qui lui sont faits. L'indécision devient une règle de conduite, l'inaction une qualité, l'incertitude un projet. La crise éclate, et l'homme pris au dépourvu se trouve sans pensée et sans caractère. Il perd la tête et sombre, à moins que, la présomption ne l'aveuglant jusqu'au bout, il ne se croie de taille à engager la bataille et n'entraîne l'État dans sa chute.
Il faut bien s'en rendre compte : au temps où nous vivons, il n'y a plus de salut pour les médiocres et pour les faibles. Si tous étaient de la même trempe, ils se paralyseraient peut-être les uns les autres. Mais il s'est toujours trouvé et il se trouvera toujours quelque part
fi) RicBELiKu, Testament politique.
un homme d'mi génie plus vigoureux que celui de ses contemporains, et qui se fera une force de la faiblesse de ses adversaires. Il se sera exercé de bonne heure au maniement des armes nouvelles, et son caractère se sera trempé à travers les difficultés et les efforts. Sa volonté sera d'autant plus inébranlable qu'il aura triomphé de plus d'obstacles en lui-même et autour de lui. La tempête ne le troublera pas, et il profitera du trouble où elle jettera les autres. « Qui prévoit de loin ne fait rien par précipitation n , a dit Richelieu. Les événements se précipiteront, celui qui les aura prévus les dominera. Ce qui est un péril pour les débiles, les infatués et les irrésolus décuple ainsi la puissance des forts qui savent vouloir. L'aveugle reste toujours dans la nuit, quelque perfectionné que soit le télescope dont il essaye de se servir. Qu'importe à l'incapable une arme à longue portée et à tir rapide? Elle éclate dans les mains de l'imprudent, elle renverse l'invalide, et le fou la dirige contre les siens.
La proportion des hommes supérieurs et des hommes médiocres ne se modifie pas selon nos inventions; mais les inventions augmentent la puissance des uns et multiplient les causes d'infériorité des autres. Il faut donc se rendre compte de la valeur des instruments que l'on emploie, des conséquences nécessaires des procédés nouveaux, mesurer le danger du recul à la portée de l'arme et ne pas se croire à l'abri parce qu'on tire de très loin sur un adversaire que l'on ne voit pas. Le progrès des inventions.se paye comme les autres progrès; il y a ici comme ailleurs le flux et le reflux, et l'homme porte le poids de son propre génie. Ses découvertes l'engagent; il faut qu'il s'élève à la hauteur de sa science, sans quoi sa science l'écrase. Loin de diminuer les responsabilités et
de faciliter la tâche, le progrès la complique et l'appesantit. La force d'âme doit grandir à mesure que la force matérielle se développe.
Celle-ci croît indéfiniment, et les résultats que nous , avons vus ne sont rien auprès de ceux dont l'Europe est destinée à faire l'expérience. Les Américains, dans leur guerre civile, avaient hasardé quelques timides essais ; les Prussiens ont fait faire un grand pas aux applications des sciences à l'industrie de la politique et de la guerre. Les inventeurs ne s'arrêtent pas; il s'établit entre les arsenaux et les laboratoires, entre les gouvernements et les nations, une émulation qui sera féconde en hécatombes de citoyens et en bouleversements d'empires. Les savants et les ingénieurs complètent et perfectionnent incessamment leur épouvantable collection d'engins de guerre. La race des conquérants n'est pas épuisée, et il reste au monde une terrible réserve de peuples avides d'émigrer, de jouir et de conquérir. Nos inventions ont cela de beau et de pratique qu'un barbare peut très vite apprendre à s'en servir : il suffit qu'on l'y exerce un temps suffisant, et qu'il soit guidé par quelques gens de tête. Les peuples jeunes, comme on les nomme, font en généi^al peu de grandes découvertes; mais ils étonnent les anciens par leur aptitude à s'assimiler les résultats pratiques des inventions d'autrui. Les Ampère ne naissent point en Amérique, mais les Américains ont excellé à développer en applications pratiques les œuvres du génie français. Quand il s'agira seulement d'employer les instruments nouveaux à tuer, à brûler et à pulvériser, lés barbares en remontreront aux plus civilisés. Ils y apporteront une audace, une dextérité, une souplesse d'ima^^^ination, une insouciance du danger, qui dérouteront les inventeurs eux-mêmes.
Le conquérant futur et son peuple seront terribles aux hommes. Ils tourneront le progrès et prendront la civilisation à revers. M. Renan (1) s'est plu à nous montrer, dans de lointaines perspectives, vers le déclin de l'humanité, les philosophes et les « privilégiés de la raison n régnant sur les peuples par la « terreur absolue » . Ce serait encore un régime relativement doux et, dans la mesure des misères qui, paraît-il, nous attendent, une sorte de purgatoire terrestre, à défaut de pai^adis. Mais, en attendant, on a lieu de craindre le jour où la « terreur absolue » sera l'œuvre des a privilégiés de la force » . Sans posséder encore, comme l'imagine le philosophe, les moyens de détruire la planète, on pourra détruire les États, asservir ou exterminer les peuples ; cela suffirait, et cela n'est peut-être pas si loin de notre ère qu'on pourrait le ciboire. Supposons seulement un Bonaparte servi par un Edison, et le rêve mélancolique d'un penseur ne sera plus qu'une vision détachée de l'Apocalypse de l'avenir.
(1) Dialogues philosophiques»