PROJETS D'ALLIANCE RUSSE AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Pierre le Grand avait eu d'un premier mariage un fils, Alexis. Ce prince lui donna des sujets de mécontentement : il reçut plusieurs fois le knout et mourut en prison, après avoir été condamné à périr sur l'écliafaud. Il laissait un enfant, Pierre Alexiévitch. Le Tsar avait encore deux filles, Anna et Elisabeth, nées de sa seconde femme, Catherine. Lorsqu'il mourut, ce ne furent ni son petit-fils, ni l'une de ses filles que l'on appela à lui succéder. Les mœurs politiques de la Russie à cette époque ressemblaient fort à celles de l'empire turc. Les conspirations militaires, les déchéances violentes, les (1 révolutions de palais » , comme on aimait à dire dans ce siècle fertile en euphémismes, étaient, en matière dynastique, la constitution de l'État. Une bande de soldats ameutés et conduits par une troupe d'mtrigants, gens de tête et gens de main, faisaient et défaisaient
les tsars au gré de leurs convoitises. Ils appelèrent au pouvoir la veuve Je Pierre I", la Livonicnne Catherine, que l'Empereur, suivant le mot de Rulliière, avait prise dans les derniers rangs, ou pour mieux dire, hors des l'angs de la société, pour l'élever de la tente où elle s'était jetée dans ses bras, jusqu'au trône impérial. Pierre II, le petit-fils de son mari, lui succéda, mais il vécut peu de temps. Au lieu d'attribuer ensuite la couronne aux filles de Pierre le Grand, ainsi que cela se fût pratiqué dans la plupart des États, on préféra, selon le rite musulman, s'adresser à la branche collatérale, et Ton acclama une cousine, Anna Ivanovna.
Elle régna jusqu'en 1740 et fut remplacée par son neveu, Ivan de Brunswick, qui n'avait alors que trois mois. L'impératrice Anna avait laissé la régence à son amant, Bircn, un aventurier qu'elle avait fait duc de Gourlande. Ils s'étaient entourés d'Allemands. Les Russes le chassèrent. Il fut envoyé en Sibérie, et la mère du petit tsar, Anna Léopoldovna, prit la régence. Incapable et dissolue, elle ne songea qu'à ses plaisirs. Elle avait un mari, une favorite et un amant : elle fit du mari un généralissime des armées russes et maria la favorite avec l'amant. S'étant assuré ainsi une tranquillité relative, elle attendit dans une nonchalance traversée de terreurs et d'angoisses, qu'une révolution semi)lable à celle qui l'avait élevée au pouvoir l'en vint précipiter.
Le règne des Allemands continuait. Les Russes, qui n'avaient rien gagné à changer de maître, ne virent cependant de salut que dans un changement nouveau. Les éléments de révolution étaient toujours prêts ; lc3 troupes, toujours mécontentes, étaient toujours disposées à un coup d'État auquel elles ne pouvaient que gagner. Il y avait un chef naturellement désigné pour la
conspiration, c'était la seconde fille de Pierre le Grand, Elisabeth.
Agée de vingt-huit ans, elle était grande et majes-, tueuse; elle avait un air de résolution et d'intelligencei avec « un regard humide d'un charme singulier » . « On peut dire, écrivait un envoyé français, que c'est une beauté pour la taille, le temt, les yeux et les mains. Les défauts, s'il y en a, sont du côté des manières. » l Elle savait le français et l'allemand, mais peu de chose en dehois de cela. « C'est, disait un diplomate, un esprit extrêmement enjoué qui se soucie peu de la pluie et du beau temps, d'une grande vivacité qui tire assez sur l'étourderie, toujoux's un pied en l'air et ne songeant à rien de solide. » Possédant d'ailleurs les qualités qui séduisent la foule, se plaisant à suivre les manœuvres des troupes, à courir à bride abattue à cheval ou en traîneau, aimant à se faire admirer de tous et partout, fière de sa beauté et généreuse de son cœur. « Je ne suis contente que quand je suis amoureuse » , disaitelle à une de ses confidentes. S'il faut en croire la chronique, les occasions de contentement ne lui manquèrent pas. Selon l'envoyé polonais Lefort, elle semblait être née en France, — il parlait de la France de Louis XV, — et le fait est que, pour n'y être point née, Elisabeth aurait fort désiré d'y paraître et même d'y régner.
Il en fut question à plusieurs reprises. C'était la gi^ande ambition de Pierre le Grand, ce fut aussi celle de Catherine I". L'aUiance des familles aurait scellé l'alliance des États. La jeune princesse n'était, au moins avant sou règne, préoccupée que de la première. Un diplomate français rapporte qu'en 1722, Elisabeth, âgée alors d'environ dix ans, lut dans les gazettes qu'un prince français, le duc de Chartres, fils du régent, pen-
sait à épouser une princesse de Russie, Cette nouvelle la rendit rêveuse; elle songeait avec une émotion mêlée de cui'iosité à ce pays de France qui semblait pour elle le pays des contes de fées. Ainsi qu'on le voit dans ces récits merveilleux, il y avait en France un jeune roi plus beau que le jour et que l'on disait infiniment aimable. Il avait seize ans en 1724; on cherchait à le marier, et des ambassadeurs mystérieux parcouraient l'Europe à la recherche de la princesse la plus digne de la plus belle couronne du monde. On en trouva jusqu'à dix-sept, parmi lesquelles Elisabeth, qui fut placée au second rang, La politique fit manquer le mariage; TalUance russe qui s'offrait échappa à la France; mais la pi'iacesse n'oublia jamais le roi dont elle avait failli devenir la compagne. Ce premier amour, le plus pur qu'elle ait jamais conçu, resta dans son imagination embelli de toutes les grâces de l'innocence et de la jeunesse. Ne fût-ce que par le contraste, elle y trouva toujours de l'attrait. Au milieu du brillant et tumultueux roman de son âge mûr, elle se reportait avec un plaisir sinf^ulier au conte de fées qui avait bercé son adolescence et n'avait peut-être, comme ceux d'Hamilton, tant de charme à ses yeux que parce qu'il n'avait poin^ de dénouement.
Elle n'était point cependant femme à se contentn d'une idylle. A défaut du roi, elle reporta ses sentiments sur l'ambassadeur, A défaut de la couronne de France, elle se mit en tète de ceindre celle de Russie. Il est de doctrine en diplomatie que l'ambassadeur représente la personne du souverain. Celui que la cour de France envoyait en 1739 à Pctcrsbourg possédait tout ce qu'il fallait pour faire illusion à une jeune princesse tprise du portrait de Louis XV.
Le marquis de La Chétardie était âgé de trente-quatre ans; il avait, dit un historien du dix-huitième siècle, « de la taille, de la figure, de l'esprit, delà galanterie » . Téméraire, aventureux, frivole avec des bouffées de sentiment qui simulaient à merveille la passion, spii'ituel, arrogant avec les hommes, présomptueux auprès des femmes, rompu au manège des cours, fastueux avec grâce, il présentait ce mélange d'élégance, de libertinage et de sensibilité qui fait du gentilhomme français du dix-huitième siècle le héros par excellence du roman et de la comédie d'intrigue. Celle qu'il joua en Russie est une des plus étranges qui se soient jamais déroulées sur la grande scène du monde (l).
La Chétardie ne se proposa rien moins que d'assurer à son roi l'alliance de la Russie au moyen d'une révolution. Il en démêla et rassembla merveilleusement tous les éléments, attira les mécontents autour de lui, noua tous les fils du complot et, ce qui était l'essentiel, gagna le cœur de la princesse, dont le couronnement devait être la fin de l'aventure. Aventure romanesque et complot d'opéra si jamais il y en eut. « La grande-duchesse, raconte l'aimable narrateur de cette aventure, M. Vandal, cherchait par tous les moyens à se rapprocher de
(1) Louis XV et Elisabeth de Russie, par M. Albert Vandai,. î vol. Paris, Ploa. Cette étude a été le début de l'historien très distiaijué auquel oa doit de counalfre à fond et sous la forme la plus attrayaate les relatious de la Fraace et de la Russie de JS07 à 1812.
lui. Les jardins de l'ambassadeur s'étendaient jusqu'au bord de l'eau ; en s'y tenant après souper, il eût aperçu, à la faveur du crépuscule prolongé qui durant les nuits du Nord voile à peine la nature d'une ombre transpalente, une gondole mystérieuse se glisser le long du rivage. Elle semblait porter quelques promeneurs attardés; parfois un homme se levant à la poupe sonnait du cor de chasse, comme pour pi^ovoquer une attention qui se dérobait. Elisabeth se tenait dans la gondole, cachée au milieu de quelques personnes de sa cour. » La Chétardie voulait se faire rechercher; il y réussit. Les rendez-vous se multiplièrent; la conspiration s'ourdit au mdieu des fêtes, sous le masque de l'amour. L'amour n'y manqua point, mais il ne forma que l'intermède et le divertissement ; on ne sut jamais s'il fut bien vif, bien sincère et bien exclusif de part et d'autre. La politique était le fond de l'affaire. Lorsqu'elle fut engagée, le gouvernement de Versailles en pi4t résolument la direction. Le vieux cardinal Fleury avec ses quatre-vingthuit ans, le secrétaire d'Etat Amelot avec sa gravité pédante, se firent, de leur cabinet, conspirateurs à Pétersboui'g. Au dernier moment, ce fut La Chétardie qui ranima les courages et donna l'impulsion.
Un soir, vers minuit, un trahieau s'arrêtait mystérieusement devant l'ambassade de France. Elisabeth y était assise, à demi cachée dans ses fourrures; Voronzof, le confident, et sept grenadiers formaient son escorte. Elle fit frapper à la porte de l'hôtel et fit annoncer à M. de La Chétardie qu'elle courait à la gloire. Puis elle reprit son chemin vers les casernes. Les casernes racclamèreut, la population réveillée imita les soldats ; une assemblée de prélats et de nobles consacra l'acclamation populaire. La régcjite, son mari, sa favorite et son amant furent
mis en prison. Le maréchal Munich, vainqueur des Turcs, fut condamné à l'écartèlement; Ostermann, qui était le principal ministre, fut condamné à la roue. La Tsarine leur fit grâce de la vie : ils partirent pour l'exil, et l'ordre régna de nouveau à Pétersbourg.
Restait le petit tsar Ivan. Elisabeth en eut pitié, elle le prit dans ses bras et l'embrassa; puis, cette concession faite à la sensibilité du siècle, elle se demanda ce que conseillait la raison. Elle consulta La Ghétardie; la réponse de ce roué sceptique et spirituel, qui représentait dans la Russie à demi barbare la civilisation raffinée de la France, mérite d'être citée : « On ne saurait opposer trop de moyens, écrivit-il, pour effacer jusqu'aux traces d'Ivan VI ; c'est même par ce seul expédient qu'on garantira la Russie dans un temps ou dans un autre des malheurs que les circonstances poui'raient occasionner, et que l'exemple des faux Démétrius doit encore faire plus appréhender dans ce pays-ci. » La chose est mise en termes fort galants ; l'hypocrisie de la forme n'en fait que mieux ressortir la cruauté cynique de la pensée. Voilà donc où en était en 1742 la diplomatie de la cour la plus élégante, de la puissance la plus éclairée de l'Europe !
Elisabeth recula devant le meurtre et fit enfermer le malheureux enfant dans une forteresse oîi il languit vingt-trois ans et mourut. L'ambassadeur de Louis XV, à son insu sans aucun doute, posait, en écrivant ces lignes atroces, un précédent que, mieux instruits des mœurs des cours, les démagogues de Paris auraient pu invoquer un demi-siècle plus tard lorsqu'ils prétendaient effacer jusqu'aux traces du règne des rois de France.
Elisabeth acclamée et couronnée, La Ghétardie abusa de son crédit et se posa en protecteur. Quand il venait
au palais, et il y venait à toute heure, « les officiers de service lui baisaient la main et l'appelaient leur père » . .« Il accompagnait la souveraine au bal, à la chasse, à la promenade; associé à tous ses plaisirs, assis à table à ses côtés, il lui témoignait un galant empressement et ne se hâtait point de démentir des bruits qui plaisaient à sa vanité. » Il se rendit promptement insupportable aux Russes, qui n'avaient point secoué le joug pesant des Allemands d'Anna pour subir la domination hautaine du Français d'Elisabeth. Ostermannet Munich se contentaient de les rudoyer; La Chétardie les malmenait en les persiflant. Est-il vrai, comme le prétend la chronique, qu'à la jalousie des grands, la Tsarine lui fit l'honneur d'ajouter la sienne, et que ses assiduités auprès d'une madame Testof, femme du capitaine des gardes, lui furent aussi nuisibles que la haine du chancelier Bestoujef et les intrigues du ministre d'Angleterre?M. Albert Vandal, qui est très galant et très discret, ne nous en dit rien. Toujours est-il qu'en 1742, La Chétardie demanda son rappel, que l'approche des adieux ranima la flamme expirante, que l'astre au déclin jeta un dernier éclat, qu'il y eut un voyage à Moscou qui fut pour l'ambassadeur de Louis XV un dernier triomphe. La Chétardie partit dans une voiture dont l'Impératrice avait elle-même dessiné le modèle. Elle y avait fait placer quelques bouteilles de vieux vin de Hongrie et des présents qui valaient un million. A quelques verstes de Moscou, un page rejoignit le carrosse et porta un dernier adieu au frivole héros du drame historique dont le prologue venait de finir. « Jamais, disait Elisabeth, on n'arrachera la France de mon cœur, n
Pour La Chétardie, « ce départ n'était qu'une fausse sortie destinée à préparer une rentrée triompliale ».
Dans sa pensée, la révolution n'était qu un moyen ; l'alliance était le but, et l'alliance n'était pas conclue. La France cependant en aurait eu grand besoin. Engagée dans la guerre de succession d'Autriche, abandonnée par Frédéric qui avait acquis ce qu'il voulait, c'est-àdire la Silésie, la France se trouvait avec des armées en retraite au milieu de la Bohême.
Après avoir manqué à ses traités pour obtenir des avantages qui lui échappaient, elle recevait cette dure leçon qu'entre gens qui s'associent pour enfreindre leur parole et dépouiller le voisin, la bonne foi n'est pas précisément la règle des conventions. Il ne manquait plus, pour compléter la déception et le désarroi, qu'Elisabeth passât à l'Autriche. Heureusement, un ancien ambassadeur de Marie-Thérèse en Russie s'avisa de conspirer contre la Tsarine. Elisabeth en conçut beaucoup de colère. Le ministère français eut l'idée d'en profiter, et l'on renvoya La Ghétardie à Pétersbourg. C'était une nouvelle partie à tenter; elle était toute diplomatique; mais La Ghétardie avait dans l'esprit et le caractère des habitudes d'aventurier dont il ne pouvait plus se départir. Il transforma en scénario d'opéra les prudentes instructions du ministi'e Amelot.
Il résolut d'arriver en Russie en simple gentilhomme. Il comptait que la Tsarine ne résisterait point au désir de le revoir, et qu'il lui suffirait d'être reçu par elle pour reprendre son empire. Assuré de la faveur, il ruinerait dans l'esprit d'Elisabeth ses conseillers et ses ministres ; après les avoir renversés, il déploierait son caractère d'ambassadeur et entrei-ait en vainqueur dans la place qu'il aurait ainsi surprise. Le plan conçu, il l'exécuta. La mise en scène fait honneur à son imagination. Il était en route, il venait de Stockholm et traversait la
Finlande. Il se rappelle que le 6 décembre est l'anniversaire de l'avènement de Ja Tsarine; il veut arriver à cette date glorieuse; il compte sur les émotions de la journée pour réveiller les sentiments anciens. Il abandonne sa suite, part en traîneau avec trois personnes et s'élance « sur la mer de boue et de neige qui le sépare de Pétei'sbourg » . Il verse sept fois ; il laisse sur le chemin son secrétaire avec un bras cassé et arrive enfin au bord de la Neva dans la nuit du 5 au 6 décembre. Le fleuve charrie, il y a péril de mort à ti^averser, La Chétardie y parvient cependant. Vers midi il pai'aît, à pied, transi, couvert de boue, aux portes de la ville, où il trouve trois carrosses que la Tsarine, informée de son approche, a envoyés à sa rencontre. Elisabeth le reçut à merveille et le combla de compliments; mais ce fut tout. La confiance avait disparu, les sentiments étaient ailleurs, il ne restait du passé que d'aimables réminiscences : c'était trop peu pour i^enverser des ministres très puissants et des favoris en possession d'état. La Chétardie ne s'en agita que davantage. Bestoujef le faisait surveiller de près. Il surprit une correspondance où La Chétardie parlait de la Tsarine avec impertinence et de sa cour avec mépris. Elisabeth en souffrit; mais elle ne put se refuser à l'évidence, et comme La Chétardie n'avait point découvert sa qualité d'ambassadeur, on l'expulsa.
Les relations devinrent de plus en plus difficiles entre la cour de Paris et celle de Pétersbourg Le 2 juin 17 46,
Elisabeth signa un traité d'alliance avec Marie-Thérèse et prit décidément parti contre la Fiance-. M. Albert Vandal assui^e qu'elle le regretta, que, dès qu'on pul renouer, elle s'y montra empressée et qu'elle caressa toujours l'idée de l'alliance française. Il y avait chez elle un fond de sympathie pour la France et je ne sais quel tendre penchant pour le Roi. C'est ainsi que, plusieurs années plus tard, apprenant la déroute de Rosbach, elle en témoigna à l'ambassadeur français, l'Hôpital, toute sa douleur. « Je vous prie, lui dit-elle en mettant la main sur son cœur, je vous prie, monsieur, de mander au Roi qu'il m'est toujours présent; je l'éprouve dans toutes les occasions qui l'intéressent. Il y a entre le Roi et moi une ancienne sympathie depuis notre enfance, et vous pouvez l'assurer que je serai toujours la même, que je lui donnerai des preuves bien sincères de mon amitié, et que je compte également sur la sienne. » La meilleure preuve qu'elle pût donner, et elle la donna, ce fut d'envoyer une armée pour soutenir le parti de la France et de l'Autriche contre Frédéric dans cette désastreuse guerre de Sept ans.
Elisabeth se consolait peut-être de n'être point mariée; elle était inconsolable de n'avoir point épousé le roi de France. Mais les amours d'imagination et les amours à distance n'étaient point dans les goûts de Louis le Rien- Aimé. Il demeura toujours médiocrement sensible à l'attachement de la Tsarine. Au lieu de cette Russe majestueuse et passionnée, on lui avait fait épouser une petite Polonaise froide, dévote et sans beauté. Il reporta sur la Pologne la fidélité qu'il observait si peu envers sa femme. Cette constance d'un esprit si indécis et d'un cœur si volage est assez singulière. Elle eut, selon M. Albert Vandal, de graves conséquences pour l'État. Après
avoir été longtemps un obstacle à l'alliance russe, elle lai paralysa quand une haine commune envers Frédéric eut, pour un temps très court d'ailleurs, rapproché les deux Etats.
« Avec ce défaut de décision et de franchise qui est le vice irrémédiable de son caractère, Louis XV détruit en cachette le système qu'il suit ouvertement. S'il admet l'alliance russe comme un expédient temporaire et consent à se servir des armées d'Elisabeth pour châtier Frédéric, il n'a pas renoncé à combattre la Russie à Varsovie, et ne se résigne pas à abdiquer le droit de haute protection qu'il s'est attribué sur la république. L'un des principaux reproches qui lui aient été adressés par la postérité, est d'avoir assisté avec une indifférence coupable à la ruine de la Pologne : en fait, l'une de ses fautes les plus graves fut d'avoir sacrifié pendant toute la durée de la guerre de Sept ans les intérêts essentiels de la France à une tendresse exclusive, passionnée et inconséquente pour les Polonais. ■
En ce qui concerne la guerre de Sept ans, au moins dans sa dernière période, le document inédit que produit M. Vandal, l'instruction secrète au baron de Breteuil du !"■ avril 17G0, est une pièce probante. Mais je crains que M. Vandal ne s'en exagère la portée et n'en étende trop loin les conséquences. Il ne faut pas oublier que la guerre de Sept ans était une guerre contre l'Angleterre ; que la défection de la Prusse força la France à accepter l'alliance autrichienne; que l'alliance russe en était le corollaire; mais que l'une et l'autre n'étaient qu'un expédient. En faire, comme le fit Louis XV pour l'alliance autrichienne, le principe de la politique française, c'était fausser toute cette politique et subordonner les intérêts de la France, qui étaient aux colonies, aux prétentions de l'Autnche et de la Russie sur l'empire
lA TSARINE ELISABETH. 195
turc. Il faut aujourd'hui, je le reconnais, quelque effort d'imagination pour se représenter la carte politique de l'Europe et les rapports réels des puissances du Nord avant les démembrements de la Pologne. Il faut se figurer la Prusse séparée en deux morceaux, la Russie bloquée dans ses neiges, l'Autriche contenue par la tumultueuse cavalerie polonaise qui menaçait sans cesse ses flancs, soit qu'elle voulût agir en Allemagne, soit qu'elle voulût marcher contre les Turcs ; les trois puissances enfin se surveillant l'une et l'autre et «e disputant la domination des Polonais. Jusqu'au jour où ces trois cours s'entendirent pour démembrer la Pologne, la Pologne fut entre elles une cause de rivalité et un obstacle à l'entente. C'est l'immense service qu'elle rendait à la France, et c'est pourquoi la France avait intérêt à la conserver. Je sais bien que l'assujettissemeat de la Pologne à la Russie était la condition de l'alliance russe, mais l'alliance russe compensait-elle le désavantage de la suppression de la Pologne? En portant ainsi les armées russes au cœur de l'Europe, la France n'avait-elle pas à craindre que la puissance qu'elle aurait contribué à créer ne se retournât contre elle?
u La Pologne lîe pouvant être sauvée, n'eût-il pas mieux valu la laisser tout entière tomber sous la suzeraineté delà Russie? » dit M. Vandal, et il regrette que, dès le temps de Pierre P% l'alliance n'ait pas été conclue à ce prix. Je ne discute pas ici l'arrêt; je me borne à dire que, sous cette forme absolue, je ne saurais l'admettre. Il y a mainte nation que tous les docteurs politiques ont mainte fois condamnée, et qui se porte fort bien encore à l'heure présente. Il est des moribonds auxquels on a fait maintes opérations mortelles, et qui n'ont point encore succombé. On a le droit de demander pour la viç
des nations le genre de respect que les médecins ont pour la vie des hommes : lors même qu'ils les condamnent, ils ne croient pas devoir les exécuter, et il y a plus d'un malade qui s'en est trouvé bien.
Mais passons ; en admettant que le mal fût sans remède et le patient sans vitalité, je dis que tout mourant qu'il était, il pouvait encore servir la France, et que la France avait un intérêt capital à le soutenir en vie. On en a eu la preuve, et une preuve péremptoire, en 1792. Si la coalition contre la France fut si lente à se former et si prompte à se dissoudre, si ses mouvements furent si gauches, si incertains et si mous, c'est parce que la Russie envahissait la Pologne au moment où la Prusse et l'Autriche se préparaient à envahir la France. La Prusse n'engagea sur le Rhin que la moitié de ses forces, les ménagea toujours et finit par les retirer; l'Autriche ne fournit point toutes les troupes dont elle pouvait disposer, et la Russie ne fit rien, parce qu'elle combattait en Pologne, que la Prusse voulait l'y rejoindre, et que l'Autriche était forcée de les surveiller. Supprimez la Pologne, et du coup, au lieu des quarante-deux mille Prussiens de Brunswick, vous en avez cent mille; l'Autriche, au lieu de soixante-dix mille hommes, en porte cent cinquante mille sur notre frontière; les cent mille Russes de l'armée du Danube, au lieu de marclier sur Vax'sovie et de s'y arrêter à batailler contre les Polonais, se précipitent à travers l'Allemagne et apportent aux Allemands le formidable contingent des hordes de Souvarof. Ajoutez que, n'ayant plus de Pologne à se partager pour se payer des frais de leur campagne, les alliés prétendent se dédommager aux dépens de la France. Au lieu de 1792, vous avez 1799, peut-être 1814, et ce que n'a pu faire le génie de Napoléon sou-
tena par l'héroïsme de la rieille garde, le talent de Dumouriez, malgré l'élan de ses troupes et l'enthousiasme de la nation, aurait-il pu le faire à Valmy? Ces réserves posées à ce qu'il y a d'un peu excessif dans le jugement d'ensemble de M. Vandal, on ne peut que souscrire à l'appréciation sévère qu'il fait de la politique de Louis XV. Cet auguste libertin avait décidément la trahison dans l'âme. Il trahissait ses maîtresses, ses ministres, ses alliés; il finit par se trahir lui-même, et c'est là tout le fond de son fameux secret. On ne lui connaît que deux attachements tenaces, des entêtements, à vrai dire, plutôt que des affections : l'Autriche, à laquelle il sacrifia la France, et la Pologne, qu'il finit à son tour par sacrifier à l'Autriche. Car la Pologne n'y échappa point. S'il est vrai de dire avec M. Vandal qu'il l'aima trop lorsque la France avait besoin de la Russie contre la Prusse, il ne faut pas oublier qu'il ne l'aima pas assez pour la défendre lorsque la Prusse et la Russie s'entendirent avec l'Autriche pour la démembrer.
M. Vandal indique très bien les circonstances où l'alliance russe aurait pu se conclure, de Pierre I" à Elisabeth; il en fait ressortir les conditions, il en déduit les avantages. M. Alfred Rambaud a repris la même thèse, avec plus d'ampleur dans les développements et une argumentation aussi vive dans l'expression que pressante par les motifs allégués. Je crois que M. Vandal et
31. Rambaud, entraînés l'un et l'autre par un sentiment excellent, sollicitent un peu les événements du passé pour les tourner à nos vues dans le présent (1). Le vœu patriotique qu'ils forment, de combinaisons qui remettraient la France au premier rang en Europe, les porte à chercber à ces combinaisons des fondements très anciens. Rien de plus utile que de montrer, dans le passé, les deux États séparés moins par le préjugé que par la nature des clioses; rien de plus opportun que de faire voir comment, dans le présent, les conjonctures étant changées, cette même nature des choses rapproche les deux États en dépit de tous les préjugés; mais l'histoire demeure ce qu'elle est, et les aspirations rétrospectives n'y peuvent rien changer.
Fondée sur des nécessités constantes, évidente dans ■'ses desseins, permanente dans ses conditions, la politique russe se pose et se développe, depuis plus de deux siècles, avec la puissance et la majesté d'une force de la nature. Or, sous l'ancien régime, cette force paraissait à nos politiques contraire à l'intérêt de la France tel qu'ils le concevaient traditionnellement. Leurs traditions procédaient aussi de la nature des choses, ou plutôt elles n'étaient que la nature des choses d'alors exprimée en maximes. La Russie ne comptait ni pour
(1) Recueil des Instructions, Russie, 2 vol. Paris, Alran, 1800 M. Rain- I)and s'est atiarlié à retracer dans leurs orijjiiies iucertaiue» ei dans leurs lâtoiiuenieuts ces relations avec la Russie, dédaignées, parfois iticconnues sous l'ancien régime et dcvcimcs, tout d'un coup, l'un des premiers objets de notre politique. Il a accompli ce travail avec une rare conipéteuce, une familiarité j)lus rare encore chez nous des documcnls russes, une éruilition sans apparat, un art remarijuuble à accommoder en récits attrayants des notices sur des sujets souv nt ingrats, le si'iitiiiicut de la vie, beaucoup de dextérité dans la composiliou, la plus aimable facilité et, quand le sujet le comporte, beaucoup de couleur dans le si^lc.
Richelieu, ni pour Mazarin. Elle était trop loin. Ils ne la connaissaient pas, et de quelque prévoyance qu'ils se piquassent, c'était toujours de prévoyance prochaine. Retz reproche à Richelieu de « ne considérer l'État que pour sa vie » . On ne peut vraiment critiquer le grand ministre de ce qu'il n'a pas su voir deux siècles et demi devant lui.
Toute l'économie du système français reposait sur l'extension et sur la sécurité de nos frontières de l'Est. L'objet essentiel était de subordonner l'Empire et de paralyser l'Autriche. C'est à quoi servaient la Suède, la Pologne et la Turquie. Elles y servaient d'autant plus utilement que, par elles-mêmes, elles ne nous étaient point redoutables. Elles pouvaient nuire à nos ennemis et entrer, à titre d'appoint, dans nos combinaisons, sans nous menacer jamais de ces coups de bascule auxquels on s'expose avec des alliés puissants, ambitieux et indépendants, tel que le fut le grand Frédéric et tels que l'auraient été Pierre le Grand et la grande Catherine. Là Turquie offrait à notre alliance un intérêt de plus.
« Elle avait, dit M. Rambaud dans un des brillants éclaircissements dont il a pai'semé son ouvrage, mis la main sur le marché du Levant, qui était alors le plus considéiable du monde. Or, ce marché, c'était à la France, à peu près exclusivement, qu'elle l'avait livré. ' C'était d'elle que dépendaient, pour la majeure partie, l'industrie et le trafic de la France, la prospérité de Marseille, de Lyon et de Paris... La Porte avait fait plus encore... Elle avait permis au roi de France d'étendre sa protection non seulement sur les marchands d'Europe, mais même sur les chrétiens de l'empire, sans distinction entre le rit catholique et le rit orthodoxe...' L'ambassadeur de France était vraiment un vice-em-
pereur de l'Orient, le grand vizir des chrétiens... » Cet empire turc, qui formait une sorte de colonie commerciale et consulaire pour la France, offrait en outre une réserve de soldats impétueux, toujours prêts à se jeter sur l'Autriche et à marcher sur Vienne, pour la plus grande commodité de nos opérations sur le Rhin. Voilà les motifs, très positifs, de l'ancien système français dans l'Orient. C'est pourquoi Louis XIV protégeait la Turquie, défendait la Pologne, soutenait la Suède et, comme le dit une instruction de 1683, « n'avait rien de plus à cœur que d'empêcher que les princes qui entrent dans son alliance ne puissent être troublés par les entreprises de leurs voisins dans la paisible jouissance des pays, terres et droits qu'ils possèdent » .
Or, ces pays, la Russie les convoitait et devait de toute nécessité les convoiter. C'était pour elle une question de vie ou de mort de briser ce que la France nommait la ban-ière de l' Est. Cette barrière qui couvrait la France à l'est, arrêtait la Russie à l'ouest, la séparait de l'Europe et lui fermait les routes de la civilisation aussi bien que celles du commerce. Sans parler de la passion religieuse qui poussait la Russie à affranchir les chrétiens gi'ecs du joug ottoman et à replanter sur Sainte- Sophie la croix byzantine, il lui fallait, si elle ne voulait pas demeurer pauvre, barbare et séquestrée, gagner la Baltique, gagner la mer Noire, gagner l'Allemagne en repoussant devant soi les Suédois, les Turcs et les Polonais. J'entends bien que Pierre le Grand, admirant la monarchie de Louis XIV, eût désiré, pour cette œuvre essentielle de la Russie, l'appui de ce puissant monanjue ; que Catherine T*, dont la généalogie était somtnaire, eût aimé à marier sa fille à un prince du plus illustre sang de l'Europe; qu'Elisabeth enfin, qui avait du goût.
préférât un prince français, tout jeune et dans sa fleur, à quelque lourdaud d'Allemagne ou à quelque butor de Moscovie, et trouvât le trône de Vei'sailles un siège à sa convenance. Mais, grandeur d'esprit, ambition et amour même à part, Pierre, Catherine et Elisabeth étaient avant tout, et l'histoire leur en fait honneur, de vrais souverains russes; tous trois désiraient conquérir sur la Suède, la Pologne et la Turquie. Ils n'avaient besoin ni d'un grand génie ni surtout d'une sensibilité très raffinée pour reconnaître que, si la France soutenait leurs entreprises au lieu de les combattre, leurs affaires en iraient plus vite, plus fructueusement et avec plus d'éclat.
Il n'existait point, — et c'est encore la gloire de ces princes, — de considérations personnelles qui pussent, pour eux, primer la raison d'État. « La France, disait Pierre le Grand aux envoyés du Roi, a perdu ses alliés en Allemagne. La Suède, quasi anéantie, ne peut lui être d'aucun secours... Moi, Tsar, je viens m'offrir à la France pour lui tenir lieu de la Suède. » Mais à quelles conditions? « Il sera de votre habileté, mandait le Roi à un de ses agents, de faire envisager au Tsar qu'il peut arriver des conjonctures où ses nouvelles liaisons le mettraient en état de faire un personnage principal dans l'Europe, et que peut-être même le temps n'en est pas éloigné; qu'alors il acquerrait d'autant plus de gloire qu'il emploierait ses forces pour le maintien des traités et pour la défense des princes opprimés, et qu'il deviendraitl'arbiti'e des principales affaires de l'Empire... » C'était demander l'impossible à ce Russe.
On dit : La Suède était délabrée, la Pologne déchirée, la Turquie pourrie; toutes les trois étaient destinées à s'écrouler et à ouvrir les voies à la Russie. Il eût été habile de prévoir l'événement, et puisque cet événement
était inévitable, de s'en assurer le bénéfice; la Russie devant triompher, il la fallait avoir pour amie et pour associée. On en juge à l'aise, en notre temps. Les gens d'il y a deux cents ans ne délibéraient point dans notre observatoire et ne disposaient point de nos télescopes. Précipiter ce qu'on croit ne pouvoir empêcher est d'ail leurs un calcul hasardeux. La France a suivi ce calcul avec la Prusse en 1740, lors de la succession d'Autriche, de 1795 à 1803, dans les grands partages de l'Allemagne, en 1866 enfin. EUe s'en est mal trouvée : de cruelles défaites, au commencement et à la fin, la guerre de Sept ans, la guerre de sept mois, plus désastreuse encore, la perte du Canada et celle de l'Alsace-Lorraine, soldent ce compte, dont tout le génie de Napoléon et la journée même d'iéna n'ont pu corriger l'erreur fondamentale. Ce système conserva, cependant, après 1814, d'incorrigibles partisans. De Pradt donnait, pour le prôner, tous les motifs que l'on aurait pu alléguer, avec quelques changements de termes, en faveur de l'alliance russe (1).
Il faut fortifier la Prusse, disait-on alors, pour en faire un boulevard contre la Russie. Mais, répliquait Talleyrand, avec une sagacité vraiment prophétique, « cette précaution ne pourrait regarder qu'un avenir fort éloigné; que diraient ceux qui appuient avec tant de chaleur le projet de réunion (de la Saxe à la Prusse) si, témoins de cet avenir, ils voyaient la Prusse s'appuyer de la Russie pour obtenir en Allemagne une extension qu'ils lui auraient facilitée et appuyer, à son tour, la Russie dans ses entreprises sur l'empire ottoman? Non seulement la chose est possible, elle est encore probable,
(1) Voir ci-dessus, p. 82 : Tallcyrand au congrus de Vienne,
parce qu'elle est dans l'ordre natui'el. » C'est cette alliance qui a gouverné l'Europe de 1815 à 1878 et qui l'a bouleversée. Elle a conduit la Prusse à Versailles et la Russie à San Stefano; elle ne s'est relâchée qu'au congrès de Berlin, et cela non parce que la Russie a changé sa politique, mais parce que la Prusse a modifié la sienne.
L'alliance qui fut dans « l'ordre naturel » entre la Prusse et la Russie après 1815 l'avait été entre la Russie et l'Autriche dès 1726. Les mêmes intérêts qui alors éloignaient la Russie de la France la rapprochaient de l'Autriche. L'Autriche désirait expulser la Suède de l'Allemagne, arracher la Pologne à l'influence française, repousser les Turcs et démeml^rer leur empire. Aussi, dit justement M. Rambaud, cette alliance « survécut au rapprochement de 1756 entre la France et l'Autriche, à l'agrandissement de la Prusse et à toutes les autres révolutions de la poUtique européenne... Chose singulière! Il n'y a que deux États européens qui depuis près de trois siècles n'aient jamais été en guerre l'un avec l'autre : ce sont la Russie et l'Autriche. »
M. Vandal a écrit dans sa préface une phrase qui est le meilleur correctif à ce qu'il y a d'exagéré, à mon sens, dans l'opinion que je viens de discuter. « Pour conclure cette alliance, dit-il à propos de la guerre de Sept ans, Elisabeth avait dû vaincre l'opposition presque universelle de sa cour; elle eût pu dire à l'envoyé de Louis XV les paroles par lesquelles son successeur Alexandre abordait notre ambassadeur après Tilsitt r — Il n'y a guère que vous et moi ici qui aimions la France. » On le savait à Versailles. « La plus sûre voie pour tirer partie de la Russie, disait, en 1743, le premier commis du Theil, c'est de paraitiene point penser
à elle. » C'était une maxime d'État de la vieille diplomatie (1).
Cette maxime, La Chétardie l'avait expérimentée à ses dépens, et personne ne l'a mieux montré que M. Albert Vandal. Toute cette partie du récit, et c'est la principale, est charmante, pleine de couleur et d'entrain. Peut-être le portrait d'Elisabeth est-il un peu trop traité à la manière flatteuse et légèrement fardée des contemporains, de Nattier par exemple. L'original demandait des lignes un peu plus fermes, des tons plus énei'giques, plus crus, pour dire le mot. La draperie du fond est un peu molle, et la lumière trop adoucie. Les divertissements étaient lourds, les plaisanteries féroces à cette cour. Un jour, un prince Galitzine se marie et se mésallie; la tsarine Anna se charge de la noce, fait élever un palais de glace sur la Neva; on le meuble avec des glaçons, on y enferme les époux, ils y demeurent plusieurs jours, et, quand ils sortent, on les promène dans les rues au milieu d'un cortège d'Esquimaux. Il ne faut point séparer Elisabeth du monde à peine dégrossi au milieu duquel elle a vécu. M. Vandal nous la montre en son déclin, luttant contre Tâge et la maladie : « Elle a gardé la légèreté de la jeunesse sans en conserver l'élan ; à ses qualités naturelles, intelligence,
(1) Voir Albert Vandal, Napoléon et Alexandre I". — Lectures historiques,VcUide iuiituléc : ISapoléon et Alexandre, p. 170, el ci-dessus, l'Alliance russe et la Reslauration, p. 107.
sensibilité du cœur, elle ne joindra jamais l'application au travail, ni le goût des occupations sérieuses... Plus femme que souveraine, malgré ses quarante-liuit ans, elle songe moins à gouverner qu'à plaire, et la découverte d'une ride l'afflige autant qu'une défaite de ses armées. » Voilà un pastel tout à fait gracieux; on y pourrait opposer de terribles repoussoirs. En 1743, par exemple, on dénonce un complot destiné à rétablir sur le trône le petit tsar captif. Parmi les accusés se trouvaient plusieurs femmes de la cour : madame Bestoujef, belle-sœur du chancelier, et sa fille aînée, une des beautés de Pétei^sbourg, madame Lapoukhine, que l'on arrêta avec son jeune fils; deux dames d'honneur, mesdames de Lilienfeld et Gagarine. Comme leurs aveux manquaient de précision, on donna, devant la Tsarine, le knout au jeune Lapoukhine pour le forcer à dénoncer sa mère. Les conjurés furent condamnés à mort. Elisabeth leur fit grâce de la vie; mais madame Lapoukhine, son mari, son fils et madame Bestoujef reçurent le knout, après quoi le bourreau leur arracha la langue. « En résumant ce ï'ègne, dit un biographe d'Elisabeth, on trouve qu'il fut glorieux pour la Russie, et que la douceur en fut le caractère dominant. » La douceur était relative; en réalité, Elisabeth ne voulait point que l'on tuât, mais elle laissait torturer. C'est dans cette mesure et par comparaison que ses sujets vantaient sa clémence. « Chaque soir, disait un Russe, je bénis ma souveraine de ce que ma tête est encore sur mes épaules. «
Au milieu de ce peuple à genoux et terrifié, les souverains tremblaient dans leur palais. C'est la destinée des usurpateurs. Au moment où Elisabeth complote le coup d'État qui doit lui donner la couronne, la régente Anna, qui la soupçonue, vit au milieu des angoisses.
206 ESSAIS D'HISTOIRE ET DE CRITliQUE.
u Elle se lève au milieu de la nuit, sort du palais, va trouver le vieil Ostermann et le supplie de ne la point abandonner. » M. Vandal nous peint, dix-sept ans après, Elisabeth tourmentée à son tour par les mêmes épouvantes. « Chaque nuit elle veille jusqu'au matin, craignant, dit-elle, d'éprouver le sort qu'elle a fait subir à la duchesse de Brunswick. Parfois, se reprenant à l'amour des plaisirs, elle ordonne des fêtes et y prend part avec passion, jusqu'à ce que ses forces la trahissent : sdors des évanouissements prolongés et des crises violentes mettent en péril sa vie ou sa raison. Revenue à elle, eUe se livre aux pratiques d'une dévotion puérile, et on la voit, pendant de longues heures, s'agenouiller devant l'image de la sainte préférée, l'interroger, lui demander des consolations. »
Elle mourra dans son lit de souveraine. Mais considérez à ses côtés ses héritiers qu'elle soupçonne et qu'elle hait, la grande-duchesse, Catherine la Grande, sa rivale en amour et en beauté, qui conspirera plus tard contre son propre mari et le fera tuer dans sa prison après l'avoir précipité du trône. Au-dessous d'eux, à la troisième génération, le tsar futur, le grand-duc Paul, qm, « s'il faut en croire les propos que les courtisans se répètent à l'oreille, serait le fils d'Elisabeth substitué à l'instant de sa naissance au fruit des amours de Catherine et de Soltikof n . Celui-là non plus n'échappera jjoint à la tragique destinée de sa race, et, quelques années après, lorsqu'il sera devenu grand-duc héritier, un agent français écrira, prévoyant trop clairement l'avenir : « Le prince suit en tout point les traces de son malheureux père, et à moins que le cœur de la grandeduchesse ne soit le temple de toutes les vertus, il éprouvera un jour le môme sort que Pierre 111. Il s'y attend,
et le lui dit à elle-même (1). » Un tsar détrôné au berceau et destiné à mourir de langueur dans sa prison, une impératrice épouvantée, deux générations de souverains condamnés à périr par la conspiration et l'assassinat; au-dessous d'eux, autour d'eux, une nation puissante inconnue encore à elle-même comme aux autres, ignorante et insoucieuse des révolutions de son gouvernement, l'entraînant, le soulevant à son insu et poursuivant sous ses agitations passagères le cours mystérieux et grandiose de sa destinée, c'est le spectacle imposant et tragique que nous présente la Russie du dix-huitième siècle. En pleine civilisation moderne, il nous ramène aux éléments primitifs de l'histoire et des terribles épopées du Nord.
(1) Rapport de Genêt, Pétersboarg, 16 septembre 1791