ESSAIS
Mettemich est le dieu Terme des chancelleries classiques. Les dévots le placent même au-dessus de Talleyrand, qui les a toujours légèrement offusqués et ne leur paraît pas exempt de tout péché. Je ne parle pas ici de la fameuse messe du Champ de Mars, de la sécularisation anticipée, du mariage peu canonique et des grandes l'équisitions de pi'ésents; ce ne sont là que des (i incorrections » : le Pape avec un bref, l'Empereur avec un titre, le Roi avec un mot ont tout effacé. Ce qui ne s'efface point, c'est le péché contre l'esprit, et Talleyrand commit toute sa vie celui que les chancelleries classiques ne pardonnent point : il demeui'a constamment entaché de libertinage politique. Voilà le vice rédhibitoire. Metternich en était pur, et c'est
ce qui fait sa supériorité aux yeux de ce petit monde très sceptique sur les faits, mais rempli de superstitions sur les principes. Les raffinés ajoutent même qu'il avait plus d'esprit que Talleyrand, sous le prétexte spécieux qu'il en montrait infiniment moins. « S'il te vient une raison brillante, une l'éplique victorieuse qui change le cours de la conversation, — disait une femme d'expérience à son neveu qui allait entrer au séminaire et dont elle l'êvait de faire un Mazarin, — ne cède point à la tentation de briller, garde le silence; les gens fins verront ton esprit dans tes yeux. Il sera temps d'avoir de l'esprit quand tu seras évêque (1). » Metternich avait un regard beau et bienveillant (2) ; les gens qui l'ont connu assurent qu'il en jouait à ravir. Malgré sa prudence, il ne résista pas toujours au désir de lancer des^ raisons brillantes et des répliques victorieuses. Il était plus spirituel que sa politique, disait de lui un des hommes d'Etat de son temps qui l'ont le mieux jugé.
Les Mémoires qu'il a laissés sont tout politiques. C'est un livre grave et très poli. L'honmienes'y montre que sous le costume officiel, chamai-ré de croix et de cordons, avec l'indéfinissable sourire des jours où il admettait l'Europe à ses réceptions. Il est plein de courtoisie pour la postérité; il aurait cru sans doute manquer aux égards qu'il lui devait, s'il s'était présenté devant elle en déshabillé. Cependant, si bien disposée que soit la draperie et si composé que soit le sourire, la personne garde son caractère, et ce caractère se trahit
(I) La Chartreuse de Parme, ch. t.
{'!) Voir le beau pirtrait de Lawrence, reproduit ea tête du t. I" des Mémoires, documents et écrits divers, laissés par le prince de Metternich, publiés par son fils, le prince Richard DE Mfttersich, j'uris, 5 vol. iu-8°.
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toujours à quelque signe. Il y a des moments d'abandon ou de fatigue : le curieux les guette et parvient à découvrir l'homme sous le personnage de convention et le portrait de galerie.
Ce qui frappe, et dès le premier coup d'œil, c'est une fatuité fondamentale qui tantôt se déclare et s'impose en un aphorisme péremptoire, tantôt raffine sur soimême, se dérobe et s'insinue avec un air d'indifférence et de désinvolture qui est la quintessence de l'amourpropre. Metternich est pour lui-même la lumière du monde, et dans le miroir qu'il tient sans cesse devant ses yeux, il s'éblouit de ses propres rayons. Il y a en lui une hypertrophie constitutionnelle du moi qui se développe sans répit. Il parcourt l'Italie en 1817 : « Ma présence en Italie est d'un effet incalculable. » Il voyage en Allemagne en 1818 : « Je suis venu à Francfort comme le Messie. » Cette présomption superbe était à l'épreuve de l'expérience. Il n'était point de leçons capables de l'ébranler. Metternich écrivait au mois de janvier I848 à l'ambassadeur d'Autriche à Rome :
» Je vis depuis si longtemps dans la sphère la plus éleve'e des affaires publiques, que je me sens à mcine d'établir, sans recherches particulières et dès lors sans peine aucune, des rapprochements entre les situations passées et présentes. Les vingt-neuf années de flagrante révolution qui trouvent leur terme dans l'année clans laquelle nous venons d'entrer ont changé la face du monde, sans pouvoir détruire les immuables conditions du bien et du mal : elles se sont écoulées sous mes yeux, et la part active que, dans le cours des dernières vingt-huit années, j'ai eu le devoir de prendre aux événements, ne saurait être perdue pour le jugement sur les positions, que chaque jour me force de me rendre à moi-même (1). »
(1)' BiANCHi, Storia delta diplomazta europea in Italia, V. p. 429.
La riposte ne se fit point attendre. La révolution qui éclata en Italie et à Vienne donna au chancelier autrichien le démenti le plus sanglant et le plus décisif qu'ait jamais reçu un meneur de nations. Voilà donc où aboutissait ce système de compression savante appliqué avec tant de suite, soutenu par un emploi si persévérant et si subtil de la force! Ni la retraite des troupes impéi^iales devant ces populations italiennes auxquelles depuis plus de trente ans il avait interdit de parler de liberté et de patrie, ni la sédition de Vienne, ni l'abdication du souverain dont il avait été le guide, ni sa propre chute, ni son exil ne parvinrent à troul)ler un instant l'impassible suffisance du prince. « En 18i8, raconte Guizot, pendant notre retraite commune à Londres, il me dit avec un demi-sourire qui semblait excuser d'avance ses paroles : « L'erreur n'a jamais approché de mon esprit. » Ce mot prononcé sur une pareille scène, cette déclaration et ce jeu de physionomie, ce fond inébranlable d'orgueil et ce sourire, concession dédaigneuse, politesse ironique à l'évidence des faits et au bon sens vulgaire, voilà bien Metternich tel qu'il fut dans la réalité et tel qu'il se présente luimême à l'histoire.
« Je ne craignais pas, écrit-il, de m'cgarer dans Ces voies fausses où tant d'hommes se laissent entraîner par une imagination malade et plus encore par leur amourpropre ; car je me sentais exempt de ces défauts. . . J'étais inaccessible aux préjugés... » Le fait est que la Providence n'en a pas et n'en saurait avoir. Metternich estimait sans doute que l'empereur Alexandre confessait un article de foi lorsque après la bataille de Leipzig il lui disait : « Dieu a prononcé, son avis a été le vôtre. » Il n'y avait point de prestige capable de l'éblouir : il
pénétrait les hommes du premier coup et les jugeait pour toujours : u Mon opinion sur Napoléon n'a pas varié » , et il ajoute avec une gravité qui ne dissimule ni la puéi'ilité ni la prud'homie de la pensée : « L'opinion du monde est partagée encore et le sera peut-être toujours sur la question si Napoléon a mérité le titre de grand homme. » Il est bon de s'entendre sur le sens des mots : Metternich a pris soin de définir, au moins par élimination, ce qu'il appelle un grand homme. Exposant au début de ses Mémoires ses vues générales et ses principes, il conclut par cette phrase inattendue, même chez lui, et vraiment extraordinaire : « On peut juger, d'après cette profession de foi, quelle valeur j'ai toujours attribuée à des politiques de la taille, ou si l'on veut, du mérite d'un Richelieu, d'un Mazarin, d'un Talleyrand, d'un Canning, d'un Capo d'Istria, d'un Haugwitz, et de tant d'autres plus célèbres. » La compagnie est assez étrange, et l'on peut la trouver un peu mêlée ; l'essentiel est de constater que Metternich ne fait point de différence entre les gens et les invite tous du même coup de sonnette et par la bouche du même huissier à l'attendre dans son antichambre.
Il ne nomme point Chateaubriand. J'imagîae qu'il l'avait en piètre estime et le tenait pour novice. L'histoire cependant les rapproche malgré eux. Ce sont les deux plus grands infatués du siècle, et ils se sont l'un et l'autre construit de leurs propres mains leur monument. Ils se touchent au moins par ce côté-là. Je ne
prétends point comparer le grand talent diplomatique de Metternich au génie littéraire de Chateaubriand. Je ne considère que les testaments par les(|uels ils lèguent leur culte à la postérité. A côté de Metternich, Chateaubriand parait naïf dans le dessein et brutal dans l'expression. Metternich n'aurait pas commis cette imprudence de se dire né pour les grandes affaires; ce n'est pas lui qui, sollicitant une ambassade, eût laissé échapper une incongruité de cette lourdeur : « Quand j'aurai négocié avec les rois, je n'aurai plus de rival, m Metternich s'abaissa jusqu'aux affaires; s'il daigna traiter avec les souverains, ce fut par obéissance envers son empereur, et par le sentiment qu'il avait de la nullité générale de ses compatriotes. « Ma véritable vocation, selon moi, c'étaient les sciences; j'aimais aussi les beaux-arts; ainsi rien n'éveillait en moi le désir d'enchaîner ma liberté. La carrièi-e diplomatique pouvait sans doute flatter mon ambition, mais, durant toute ma vie, je fus inaccessible à ce sentiment. »
A.U fond, chez tous les deux la prétention est la même : ils se jugent les premiers, chacun en son genre, Metternich dans l'art de mener les hommes. Chateaubriand dans l'art de les enchanter; mais cela ne leur suffit pas. Le mince mérite, en vérité! Ils n'y ont point eu de peine, et l'univers le proclame. Ce qu'il leur importe d'établir, c'est que cette gloire ne leur est fenue que par surcroît, qu'en leur rendant cet hommage le vulgaire se trompe aux apparences, qu'on les méconnaît encore en les plaçant si haut, et que, si on leur avait laissé le champ libre, le monde aurait éprouvé d'étranges étonnements. « Je me suis occupé, pour mon plaisir, de chimie et de géologie, écrivait Metternich en 1857 j il est à supposer que j'aurais eu, comme pro-
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fesseur de ces Facultés, non moins de bonheur peut-être que comme homme d'État. » Il disait encore, et c'est une des paroles qui peignent à la fois le mieux son imperturbable présomption et son genre d'esprit : u Quant à moi, je ne redoute point la tribune, je la hais, mais pour des motifs qui ne me sont nuliemeiit personnels (1) ! »
Il est un autre point plus délicat sur lequel Château-,, briand et Metternich raffinent à l'envi et se distinguent encore par des nuances très subtiles de vanité. Chateaubriand, selon le mot piquant de Sainte-Beuve, aimait à jouer au Jupiter. Il ressasse partout ce qu'il appelle « le continuel roman de sa vie » . Il assure que s'il fut poète, ce fut par désœuvrement politique, mais que dans la politique même il n'avait cherché qu'une distraction à l'incurable ennui qui l'accablait. L'amour seul aurait pu l'en guérir, et ses amours ne le gui rissaient pas. Ambassadeur, il insinue qu'il a troublé le cœur des filles de rois : « Mille ans en arrière, la princesse Frédérique, étant fille de Charlemagne, eût emporté sur ses épaules Éginhard. » Sur le déclin de l'âge et de la gloire, il écrivait encore à une jeune femme : « Je vous donnerais plus dans un jour qu'un autre dans de longues années. »
Metternioli n'a point de ces défaillances de goût. Il est sobre et se garde de ccs débauches d'emphase. La fatuité n'y perd rien; elle se déguise seulement et se masque de pédantisme. Celui qui se juge impeccable doit se déclarer inaccessible, et il le fait : « Ma vie est une des plus agitées qu'il y ait eu dans une société
(1) Voir, pour toute la partie personnelle et anecdotique, les curieuses chroniques de Varnhagen, et en français une iatéressaule esquisse : les Salons de Vienne et de Berlin, Paris, ISJl.
malade d'une agitation désordonnée. Il résulte de mon récit que, depuis ma première jeunesse jusqu'à la trentesixième année d'un ministère laborieux, je n'ai pas vécu une heure pour moi. » Cela résulte en effet du récit, et c'est précisément ce qui marque le défaut de l'œuvi'e et l'affectalion de l'auteur. Il s'est flatté que l'histoire lui fei'ait l'honneur d'être jalouse, et il l'a payée d'avance des raisons que l'on donne en pareil cas aux femmes trop inquiètes. Son langage rappelle les singuliers discours que Napoléon tenait à Joséphine dans les crises conjugales qui troublaient, paraît-il, si fréquemment l'alcôve bourgeoise de César : « Il n'était et ne pouvait être amoureux ; l'amour était fait pour les caractères autres que le sien; la politique l'absorbait tout entier. Il ne voulait nullement dans sa cour de l'empire des femmes ; elles avaient fait tort à Henri IV et à Louis XIV; son métier à lui était bien plus sérieux que celui de ces princes (1). »
Les grands qui jouent au plus fin ou au plus fort avec la postérité comptent toujours sans leui's familiers. Metternich n'avait pas prévu les divulgations de son confident intime, du curieux et sceptique personnage qui lui fournissait des idées, rédigeait ses manifestes et dirigeait les multiples opérations de sa chancellerie intime : Frédéric de Gentz (2).
(1) Voir les Mémoires de madame de lirmusat, t. II, p. 97.
(2) Taffi'bii::her von Fr. von (ientt, Leipzig. — Voir ou français, pour la p()liti(jiic (le Metteruich penilaut la fia de l'Eitipire et la Restauration, les I)fj)êclies inédiles du chevalier de Gentz, aux liospodars de Vatachie. Paris, 3 vol. Ces dépêches, rédigées au jour le jour, sous l'inspiration de Metteruich, sont pleines de rcvélulions sur sa pensée iatiiiie; lues coiiiine il convient de le faire, eu tenaut compte des codditious dans lestpiellcs elles ont été écrites, elles furuicut le couiplcuient des Mémoires et les coulioleut.
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Mettemîcli a eu son romau, et le roman a eu plusieurs parties. C'était même pour les contemporains une des séductions de sa personne. « Je l'ai vu en 1810 à Saint-Cloud, raconte Stendhal, quand il portait un bracelet des cheveux de G... M..., si belle alors (1). » Vamhagen, qui l'avait rencontré à la même époque, le retrouva bien des années après à Vienne. « Je l'avais connu, dit-il, avec sa première femme; il en était à sa troisième, et Dieu sait ce qu'on racontait d'histoires romanesques sur ses divers mariages ! » Je ne chercherai point ici à refaire la chronique des salons de Vienne; je renvoie le lecteur à Varnhagen, qui est un maître dans le genre. Je voudrais seulement ramener à la mesure humaine le détachement dont Metternich se fait gloire. " Je n'ai pas vécu une heure pour moi. 5» Le prince en vérité est trop cruel pour les nobles et belles pex^sonnes qui, si elles n'occupaient pas son oœur, absorbaient au moins par moments son esprit et le dérobaient à lui-même. Il suffit d'ouvrir le Journal de Gentz à l'année 1814. C'est pendant les semaines les plus agitées du Congrès; la paix à peine conclue est remise en question ; il s'agit de savoir si l'Europe n'aura renversé Napoléon que pour le parodier, et si le premier acte des souverains réunis pour défendi^e le principe monarchique contre la Révolution, ne sera pas de proscrire un roi, de confisquer un royaume et de traiter la dynastie saxonne comme Bonaparte avait traité les Bourbons et les Bragance. « Castlereagh, écrit Gentz le 14 octobre, me décide pour l'avis de mettre la Prusse en possession de la Saxe!... Retourné chez Metternich.
(1) Lettre à Balzac, octobre 1840, à la fin de la Chartreuse de Parme, Il «'agit de Caroliae Marac, Voir les Mémoires de madame de Réantsal. t. III, p. 48.
12 rSSAIS D'HISTOIRE ET DE CRITIQUEr
Conversation avec lui, hélas ! sur la malheureuse liaison avec Windisgraetz qui parait l'intéresser plus encore que les affaires du monde. » Le 20 : « Affaire de la duchesse de Sagan. Conversation avec Metternich sur ses relations avec elle. Chez la duchesse à onze heures pour une des négociations les plus remarquahles... » Le 22 : « Metternich me fait part de sa rupture définitive avec la duchesse, ce qui est aujourd'hui mi événement de premier ordre. » Le 11 novembre enfin : " Grande conversation avec Metternich, toujours plus sur la maudite femme que sur les affaires (1). »
Voilà plus d'une heure perdue, au moins pour l'infaillibilité. De toutes les prétentions de Metternich, c'était pourtant à celle-là qu'il tenait le plus. Il la fondait sur ses principes, qu'il jugeait incontestables et dont il se montrait exti'êmement fier. Il a pris soin de les résumer au début de ses Mémoires. Voyons s'ils méritaient que l'on s'en targuât au point de dédaigner comme il le fait des politiques « de la taille » de Richelieu ou de Talleyrand»
« 1\I. de Metternich, a dit Guizot, était à la fois un praticien à vues positives et un théoricien à maximes
(1) m C'est au bal et dans les fêtes qu'il consume les trois <|uarts de la journée », crvii Talleyraud le 25 novembre 181-i. M. de La Tour du Pin écrit le 7 décembre : « Qu'attendre de celui (|ui, dans la situation la pluH solenuclle où un homme puisse se Iroiiver, ne sait employer la plus grande partie de son temps qu'à des niaiseries? » Pai.lai.n, Conespoiulancd de Tullejiand el dcLuuis XV III, p. I i6.
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savantes; d'un esprit trop élevé pour ne pas connaître les besoins et les goûts de l'esprit humain, il avait toujours soin de placer ses actes sous un grand drapeau intellectuel; il allait sans hésiter à un but pratique, mais en donnant à ses adversaires comme à ses alliés le plaisir ou l'embarras de disserter philosophiquement sur la route. » Il y avait en ces dissertations plus de vague allemand et de logomachie autrichienne que de véritable philosophie. Les diplomates, quand ils payent en paroles, sont toujoui^s généi^eux. Reste à mesurer la valeur et le titre de la monnaie. « Somme toute, disait Méphisto à l'écolier, tenez-vous-en aux mots. » I^Ietternich a son mot, et c'est le plus beau du monde. « Heureux qui peut dire de lui-même qu'il ne s'est pas écarté du droit éternel ! Ce témoignage, ma conscience ne me le refuse point... La vraie force, c'est te droit ; sans le droit, tout est fragile. »>
Définissons, s'il est possible; traduisons l'idée en fait, et voyons ce qu'il faut entendre ici par le droit éternel et sa toute-puissance. « Sur les principes, nous dit Metternich, en parlant de Thugut, j'étais d'accord avec lui. » Et il ajoute à la page suivante : « Les vues qui ont toujours formé la base de la politique autrichienne sont les plus pures qu'on puisse concevoir. . . » Voilà qui est parler clair et qui nous met à l'aise avec le droit éternel. Les principes de Thugut, la pureté des vues de la cour de Vienne, ce ne sont point des expressions abstraites, et chacun, l'histoire à la main, peut s'en expliquer le sens. Thugut avait pour principe de prendi^e autant que faire se pouvait en respectant les formes. La pureté de la politique autrichienne était toute dans l'mlention, et l'intention, tous les casuistes auliques sont unanimes à le déclarer, était immaculée. Quoi de
plus pur, à ce point de vue, que les partages de la Pologne, si ce n'est peut-être le démembrement de la République de Venise? C'est d'après cette jurisprudence qu'il faut apprécier le droit éternel de Melternich, Le plus grave est qu'il parle sans ironie et qu'il prend ses phrases au sérieux. Il identifie le droit avec sa politique, il limite l'éternité à la durée de son système : c'est ce qu'on appelle, dans la lai-gue de l'école, de la philosophie subjective. Il en arrive ainsi à qualifier d'étemel le droit dont on s'est armé pour diviser ce que les siècles avaient uni, aocantir l'œuvre la plus haute de l'humanité, une nation, et enfermer au Spielberg, sous le chef de haute trahison et de lèse-majesté, un Silvio Pellico coupable d'avoir voulu se rendre une patrie.
Les nations, dira-t-on, n'ont point de droits, elles ne sont qu'une formule d'ethnographie, elles n'existent que par la toléxance des puissances établies qui daignent les gouverner. Soit : le droit éternel, en ce cas, sera la prescription de long temps, le droit divin, la légitimité, le fait constaté et reconnu par les traités. Il semble que Metternich n'ait point considéré d'autre droit quand il posait ses axiomes. IF en parle avec une certaine éloquence : « Le bouleversement de l'Espagne n'est sous le rapport du principe pas plus que la réunion de la Ligurie... Le fracas de la chute d'un grand trône est épouvantable; il résonne au loin, et cependant tous les principes n'en sont pas plus lésés que par le passage d'une escouade qui arrache d'un asile sacré un malheureux Bourbon pour le fusiller à Vincennes. » Ces lignes sont de 1808. De Maistre aurait approuvé. La même année cependant, Metternich écrivait à propos du démembrement de la Turquie médité par Napoléon : ■ Nous ne pouvons sauver la Turquie; il faut donc
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aider à la partap;er et tâcher d'en avoir le plus grand lot possible. » C'est ainsi que Marie-Thérèse, éplorée, avait consenti à démembrer la Pologne, que Thugut et ses successeurs avaient souscrit aux sécularisations qui ruinaient le vieil empire d'Allemagne. Metternich respectait-il davantage le droit éternel des rois, et ses vues étaient-elles d'une pureté différente, lorsqu'il consentait à la confiscation de la Saxe et à la proscription de son roi? Si Murât était un aventurier, comment s'allia-t-on avec lui? S'il méritait une aUiance, comment le laissat-on fusiller? L'exécution de Pizzo, à ce point de vue, vaut l'exécution de Vincennes. Napoléon, maître de l'Europe en 1809, veut une archiduchesse : on la lui donne, le droit éternel n'en souffre point; le même droit commande de placer en 1815 hors la loi de l'Europe Napoléon vaincu et de partager ses dépouilles entre les vainqueurs. S'il est aux yeux des juristes de chancellerie aulique un droit qui se rapproche de l'éternité, c'est bien celui qu'avait te Pape à posséder le domaine de l'Église. Metternich n'en fit pas moins, et à deux reprises, marché en forme, en 1813, à Prague, avec les Anglais, et à Naples, en 1814, avec Joachim Murât.
Revenons à la réalité. Ce prétendu droit étemel, c'est le fait permanent de l'intérêt de l'État et de la force mise au service de l'autorité, a L'autorité, disait un contemporain illustre (1), vient du génie du gouvernant ou de la médiocrité du gouverné; c'est ce qui demeurerait à démêler dans M. de Metternich, » Stendhal, qui se défend avec un peu de coquetterie, je crois, d'avoir copié Metternich, l'a cependant merveil-
(l) CHATEAUBBiA.in>, Contfràs ds Vérone^
leuseinent pénélré et défini lorsqu'il fait dire à son comte Mosca, ce type exquis de l'homme d'État selon l'idéal de Viemie : « Notre politique, pendant vingt ans, va consister à avoir peur des jacobins, et quelle peur] Chaque année nous nous croirons à la veille de 93... Tout ce qui pourra diminuer cette peur sera souverainement inoral aux yeux des nobles et des dévots (1). n
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La haine de la Révolution française fut la pensée dominante de iMetternich; la guerre qu'il fit à cette Révolution remplit tout son rôle dans l'histoire. Il aime à répéter que les contemporains n'ont point compris la Révolution et que leurs revers sont venus de là. Il prétend avoir vu plus loin qu'eux, de plus haut, et mieux jugé « l'épouvantable catastrophe sociale » . Il faut lui rendre cette justice que ses vues sur ce point ne changèi-ent pas. Elles se fixèrent dès le premier coup d'œil.
" La Révolution française était à ses débuts, écrit-il à propos de l'année 1790. Je n'ai cessé d'assister à ses différentes phases; bientôt je devins son adversaire et le restai toujours, sans me laisser jamais entraîner par son toui-billon. » Ce fut là précisément son erreur ou, si l'on veut, son infirmité.^ La Révolution française n'était point une théorie, sa force n'élait pas une force abstraite. C'était une œuvre humaine et une œuvre de passion. On ne domine point des passions que l'on ne comprend
(1) La Chartreuse de Parme, ch. vi.
pas, on ne gouverne pas les hommes par le mépris ou parla haine. Metternich se tint trop en dehors et resta trop étranger au mouvement qu'il prétendait diriger. On peut, si l'on a pour soi le bras séculier et si ce bras est assez fort, exterminer les hérétiques; on ne convertit point avec des excommunications. L'homme' d'État est tenu de convertir, sinon il ne construit qu'une œuvre éphémère comme la force dont il dispose et précaire comme le pouvoir dont il ne sait pas se servir.
Metternich, sur ce point capital, manqua totalement de pi'ofondeur. Gœthe, qui n'est pas suspect d'enthousiasme révolutionnaire, ne s'y trompa point. Le rapprochement est d'autant plus curieux qu'ils avaient l'un et l'autre observé la France au même lieu et s'étaient familiarisés avec le mouvement d'idées qui partait de Paris pour agiter l'Europe. Comme Gœthe, en effet, Metternich avait fait une partie de ses études à cette Université de Strasbourg qui, loin de diviser alors la France et l'Allemagne, semblait destinée à les unir dans un même travail de civilisation. C'est là que Metternich ressentit le premier choc de la Révolution française Gœthe l'éprouva le soir de la bataille de Valmy. Mais, tandis que le poète pressentit « une nouvelle époque dans l'histoire du monde » , Metternich ne considéra que la destruction et l'anarchie; il n'aperçut que l'écroulement d'une société et la ruine d'un ordre social; il ne vit que désordre, confusion et retour au chaos. La partie négative de la Révolution seule le frappa. Il ne distingua point le reste, et le reste était l'essentiel pour l'homme d'État qui se croyait appelé à fonder au milieu du cataclysme un nouvel oi'dre européen. Le fracas de l'éruption l'éveilla; mais la pous-
sière et la fumée l'aveuglèrent. Son regard ne pénétra pas au delà des apparences; c'est pourquoi plus tard, dans la lutte, il ne fut qu'un empirique et s'en tint toujours aux palliatifs.
Rien à cet égard de plus instructif que son jugement sur les choses de l'Allemagne et les patriotes prussiens de son temps. Dans cette œuvre hardie qui régénéra la vieille Prusse de Frédéric et créa la terrible puissance de la Prusse moderne, il ne vit que « l'esprit révolutionnaire caché sous le manteau du patriotisme prussien et les couleurs teutoniques » . A ses yeux, le grand ^1 réfoi'mateur prussien, Stein, était « le véritable perturbateur du repos public de l'Allemagne et de l'Europe » . Il ne comprit pas que la France, après avoir par son exemple convié les peuples à l'indépendance, les avait, par sa domination, entraînés à la révolte. On pouvait emprisonner les révolutionnaires; on ne pouvait pas supprimer les idées que la Révolution avait propagées en Europe. C'était une prétention vaine d'étouffer par une négation pure et simple des passions si violemment déchaînées. Opposer au système de bouleversement des Jacobins l'idéal d'immobilité absolue des diplomates était un pai'adoxe et un jeu puéril d'antithèses. Il fal- ' lait se rendre compte que la Révolution, qui avait été surtout sociale en France, était devenue surtout nationale en Europe; que si les gouvernements voulaient arrêter, au moins momentanément, la Révolution sociale, il fallait qu'ils prissent à leur compte la Révolution nationale; qu'il était désormais indispensable de songer aux nations; que la bureaucratie la plus savante ne leur suffisait plus; qu'à défaut de liberté, on devait leur donner une f)atrie; que les États qui ne s'appuieraient point sur ce fondement manqueraient d'assise
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dans la nouvelle Europe, et que l'on aurait beau repeindre ou recrépir la façade, l'édifice serait tôt ou tard condamné à l'écroulement.
Voilà ce que Stein, Humboldt, Hardenberg comprirent, et ce que Mettemich ne soupçonna jamais. Comment l'aurait-il deviné, condamnant, comme il le faisait, avec une même sévérité et un égal dédain, les hommes qui provoquaient l'anarchie et ceux qui s'efforçaient de diriger la Révolution; ne faisant guère de différence, au point de vue des principes, entre la Constitution de 1793 et la Constitution anglaise, détestant le système parlementaire plus peut-être que les carbonari et déclarant la politique des doctrinaires de Paris plus dangereuse que le radicalisme (1)?
Si l'on veut mesurer la valeur des hommes et la portée des vues, il faut comparer ce que faisaient et disaient, à la même époque et sous l'impression des mêmes événements, les conseillers « révolutionnaires » de Frédéric-Guillaume et le ministre « conservateur » de l'empereur François. Tandis que Stein et ses amis, voyant l'État menacer ruine, s'occupaient de reprendre l'œuvre par ses fondements et de régénérer la nation, que le roi de Prusse déclarait publiquement que l'État u devait suppléer par les forcés intellectuelles aux forces physiques qu'il avait perdues » , et que la Prusse répondait aux décrets de Napoléon en fondant l'Univei-sité de Berlin, Metternich n'était préoccupé que de « renforcer le pouvoir central ». — « C'est, écrivait Stein en 1808, de l'éducation et de l'instruction de la jeunesse que
(1) u J'aarais préféré Robespierre à l'abbé de Pradt», disait-il. Il trouvait qu'au début de son règne Charles X peuchait dangereusement du " côté gauche », et il écrivait eu 1828 : « La France et l'Angleterre peuvent être regardées comme n'ayant pas de gouTeraeinent, »»,
nous devons le plus attendre : vienne le jour où chaque force de l'esprit sera développée... où l'anioui de Dieu, du roi et de la patrie seront cultivés avec soin au lieu d'être si légèrement négligés, nous verrons alors croître une généx'ation physiquement et moralement forte, et s'ouvrir devant nous un meilleur avenir. » — « Le moyen de bien saisir l'unité de l'empire, affirmait Metternich en 1811, c'est de le matérialiser en quelque sorte, d'imaginer un corps moral dont la tâche soit d'assurer au chef commun de l'État l'unité du pouvoir sans pour cela supprimer ni restreindre les droits particuliers de chaque province. Pour l'homme d'Etat qui voit les choses froidement, un corps de ce genre sera toujours un conseil d'État ))ien oi'ganisé. »
La pensée a, dans l'histoire, de ces revanches cruelles. Le fait a donné raison au spéculatif contre le calculateur. La réforme nationale de la Prusse a formé l'État le plus fortement organisé de l'Europe moderne; toute l'industrie du chancelier autrichien aboutit à désoi'ganiser lentement la puissance autrichienne. L'œuvre de Stein s'est heurtée à Sadowa à l'œuvre de Metternich et l'a brisée. L'Autriche a compris la leçon, la Prusse semble en train delà méconnaître à son tour. Ces vicissitudes sont le fond même de l'histoire; elles en forment l'enseignement. Restons dans le passé. Nous avons vu le terme de la période, et nous pouvons juger, aux effets, les deux politiques dont l'opposition se pose au point de départ par ce saisissant contraste : une université et un conseil d'État. Surpris par la môme tempête et menacés par le même torrent, les uns n'ont su élever qu'une digue imposante que le flot a emportée; les autres ont creusé un large canal, détourné le courant et
exploité, en la transformant à leur profit, la force prodigieuse des eaux.
« Ma vie, écrit Mettemich en 1828, dans un des rares moments où il se voit au naturel et se juge, ma vie coïncide avec une période abominable. Je suis venu au monde ou trop tôt ou trop tard; à présent je ne suis bon à rien... Je passe ma vie à étayer des édifices vermoulus. »
Aussi longtemps que l'Europe fut officielle et se renferma dans les cliancelleries, que les crises furent des crises de cabinet, qu'il n'y eut à gouverner que des révolutions de palais, qu'il n'y eut à traiter qu'avec des individus, c'est-à-dire avec des passions connues et des faiblesses accessibles, si puissants qu'aient été les hommes, si violentes qu'aient été les passions, si subtils qu'aient été les ressorts cachés qu'il fallait faire mouvoir, Metternich a suffi à la tâche. Le jour où les nations se sont mises de la partie, il n'a plus eu de boussole et s'est laissé dériver sur les écueils. Il s'est condamné lui-même par l'étrange aveu qui lui échappa dans son exil de Londres : « J'ai quelquefois tenu l'Euiope dans mes mains, l'Autriche jamais. » Lorsque l'Europe lui manqua, il ne put tenir l'Autriche, et l'Europe lui manqua précisément parce que l'Autriche était sa raison d'être en Europe et que sa raison d'être lui échappait. La cause même de ses succès fut là cause de ses revers II n'était qu'un diplomate.
Mais il était un diplomate de premier ordre, hors de pair en son temps et en son genre, et qui mérita
de gouverner l'Europe taiil que l'Europe mérita d'être gouvernée par la diplomatie. Sous ce rapport, tout est intéressant en lui. Le praticien est sans rival. L'empirisme politique n'a jamais exercé ce prestige ni atteint cette gravité. Nul ne s'est drapé avec plus d'ampleur dans un costume plus imposant. Metternich reste, par la grâce extérieure, l'excellence du ton, la perfection des attitudes et la science raffinée des conventions, un maître incomparable. La grande comédie du monde, l'intrigue supérieure de la scène européenne n'ont jamais rencontré un auteur si fertile et un acteur si consommé. Cet esprit du dix-huitième siècle, cet enragé libertinage de pensée qu'il exécrait si fort en théorie et combattait si rudement dans la pratique, il en paraissait goûter plus que personne le charme et le divertissement littéraire. Il était brillant causeur, bel esprit, grand lecteur, et se piquait de dilettantisme. « Ceux qui le virent à Paris en 1825, rapporte un de ses biographes bien placé pour observer par lui-même et recueillir la tradition (1), furent surpris de trouver enlui une exquise grâce littéraire. M. de RIetternich connaissait tous nos bons auteurs, jugeait les contemporains avec une sagacité remarquable. On ne pouvait concevoir que l'homnie politique qui avait passé sa vie dans de si grandes affaires, eût conservé le loisir d'étudier les plus futiles productions de la littérature... il lisait même les feuilletons. » C'était précisément l'effet qu'il voulait produire, et il y réussissait. Mais l'artiste chez lui était encore diplomate, il demeurait calculateur au inoincnt même où il semblait s'abanduriner. Il daignait sourire et se distraire, s'oublier un instant pour le monde : la « pensée de derrière
(1) Cahëfigue, tSiO(jraplue univeneUe,
la tête )) demeurait toujours hautaine et déclai^ieuse. C'est encore une nuance qu'a merveilleusement saisie Stendhal lorsqu'il fait dire à la duchesse, répétant à son neveu les leçons du comte Mosca : « J'ai dit au comte que tu croyais, et il s'en est félicité; cela est utile dans ce monde et dans l'autre. Mais si tu crois, ne tomhe point dans la vulgarité de parler avec horreur de Voltaire, Diderot, Raynal, et, de tous ces écervelés de Français, précurseurs de? deux Chambres. Que ces noms-là se trouvent rarement dans ta bouche; mais enfin, quand il le faut, parle de ces messieurs avec une ironie calme ; ce sont gens depuis longtemps réfutés, et dont les attaques ne sont plus d'aucune conséquence. »
Metternich savait charmer les hommes. Il savait encore ' mieux les conduire. Le galimatias alambiqué de son style se débrouille et s'éclarcit dès que l'homme d'action apparaît et se retrouve sur son théâtre. Il a des maximes classiques : « Les affaires, ce sont les hommes. . . J'ai toujours regardé comme une faute d'empiéter sur les droits du temps. » Il pose et définit en bons termes son système et ses règles de conduite :
« La politique est la science des intérêts vitaux des Etats dans l'ordre le plus élevé... Ce qui caractérise le monde moderne... c'est la tendance des États à se rapprocher les uns des autres et à former une sorte de corps social reposant sur la même base que la grande société humaine qui s'est formée au sein du christianisme... INe fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse. Appliquée à l'Etat, celle règle fondamentale de toute société humaine s'appelle réciprocité; dans la pratique, elle détermine ce que dans le langage de la diplomafie on nomme les bons procédés, ou en d'autres termes, la prévenance réciproque et l'honnêteté dans les rapport*,... Le réiablissement des rapports interna-
tionaux sur la base de la réciprocité, sous la garantie de la reconnaissance des droits acquis et du respect de la toi jurée, constitue de nos jours l'essence de la politique, dont la diplomatie n'est que l'application journalière. Entre les deux, il y a, selon moi, la même différence qu'entre la science et l'art. »
Considérez avec quelle prudence il se tient dans la mesure et comment, à l'instant même où il invoque le « livre par excellence », il a soin de prévenir ceux qui le soupçonneraient d'ascétisme. Il ne s'agit point ici de la « folie de la croix » ; il y a plus d'une transition entre le Discours sur la inontag7ie et le Prince de Machiavel. La charité bien ordonnée demeure ici la charité qui commence par soi-même, et notre diplomate n'est pas loin de la confondre avec la courtoisie. L'esprit chrétien, dans la politique, a produit un des plus beaux livres qui aient, en ce siècle, honoré l'humanité : les Prisons, de Pellico. Ce n'est pas ainsi que l'entendait Metternich, ni qu'il voulait qu'on l'entendit. Il n'en ci^oyait pas moins avoir des vues très élevées, et, toutes proportions gardées entre la doctrine et la conduite, il serait injuste de mécomiaitre chez lui des tendances supérieures à la politique qu'il a suivie et au rôle qu'il a joué.
Il a un auti'e côté vraiment gi^and, et sous ce rapport il faut le louer sans restriction. Il aimait la monarchie autrichienne, et il servit son souverain avec un dévouement sans réserves. Infatuation à part, il n'a voulu et recherché qu'une chose : la grandeur de l'Autriche. Il a péché par orgueil, il s'est beaucoup trompé, il a trop souvent trompé les autres; ses voies n'ont pas toujours été droites; il a trop volontiers confondu l'intérêt de l'Europe avec rintcrèt de l'Autriche, et l'intérêt de l'Autriche avec ses opinions; il ne s'en est pas moins proposé
le but essentiel pour tout homme d'État : le bien de l'État.
Ses contemporains et ses juges dans l'histoire lui ont refusé une des principales vertus du politique : le courage. « N'ayant pas assez d'énergie pour faire dans le besoin usage des ressources du pays, écrivait llardenberg en 1812, il croit pouvoir suppléer au courage d'esprit et à la force par la ruse. » M. Guizot, un demi-siècle après, écrit dans ses Mémoires : « La qualité qui manquait le plus à son habileté politique, c'était le courage; j'entends, le courage d'impulsion et d'entreprise. » Il n'était point stoïque, il n'avait rien du héros. Déférent envers les faits, il s'inclinait devant l'adversité, et il n'opposait point à la fortune contraire une fierté déplacée. [1 était incapable d'un entêtement grandiose, à la manière de Wellington. Vaincu dans la matinée de la bataille, il n'aui-ait jamais, à ceux qui lui dcmandaieni que faire en attendant le renfort, répondu par ce seul mot : Mourir! Il ne prononçait jamais de ces paroles sur lesquelles on ne revient pas. Il était, en morale pratique, de l'école de Sieyès, et tenait qu'avant tout, pendant la Terreur, il importe de vivre. Mais il avait une constance à lui et un courage qui lui était propre : il n'abandonnait jamais la partie, il ne renonçait jamais, il avait toujours un plan, il comptait sur le temps, il hâtait au besom la marche de l'aiguille, et, lorsque l'heure était venue, elle le trouvait préparé. C'est le genre de courage qui convient aux diplomates, Metternich n'en avait pas d'autre à déployer, et il en fit preuve à l'heure décisive de sa carrière.
Honmie d'expédients plus qu'homme de principes, il fut '"mpuissant à comprendre et à combattre la Révolution française dans ses causes humaines et dans son
essor national ; mais lorsque la Révolution s'incarna dans un lionimc, il la pénétra merveilleusoment et l'enlaça d'une inextricable étreinte. Sa lutte contre Napoléon est l'épisode capital de sa vie ; il a joué ainsi le premier rôle dans une des crises les plus tragiques de l'histoire de l'Europe moderne : la chute de l'empire français. C'est là qu'il faut le voir à l'œuvre et qu'il convient d'étudier en lui le diplomate et le politique.
Metternich piit le pouvoir dans les circonstances les plus critiques : l'Autriche avait cherché, en 1799, sa revanche de la paix de 1797, elle avait eu Marengo; elle chercha la revanche de Marengo, elle eut Ulm et Austerlitz;'la revanche d'Austerlitz, et elle eut Wagram. Le 5 juiireJL 1809, le soir de la bataille, l'empereur François, se tournant vers Metternich, lui dit : « Nous avons beaucoup à faire pour réparer le mal. » IVois jours après, Metternich était chargé de la direction des affaires étrangères. L'avenir semblait désespéré. Napoléon était à l'apogée de sa puissance. Il voulait dominer le continent, et rien sm' le continent ne paraissait plus capable de lui résister. On en était arrivé à ce point qu'on ne pouvait rien attendre de la guerre, et qu'il était inler(Ht de croire à la paix. L'Autriche avait à craindre le sort de l'Espagne ou le sort de la Prusse. L'alliance de famille apparut alors comme une sauvegarde. François avait « des entrailles d'I'^tat » . Il donna sa fille à Napoléon, et s'estima heureux d'obtenir à ce
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prix la permission de vivre. Les grands mariages affermissent les dynasties qui s'élèvent; les mésalliances habiles soutiennent les fortunes chancelantes. L'Autriche, au demeurant, continuait sa tradition. L'ironie de la destinée retournait contre elle en cette adversité sa devise des grands jours : Félix Austria nube!
François et son ministre n'avaient vu dans cette union qu'un expédient. Us gagnaient du temps, et, avec Napoléon, une année ou deux de paix équivalaient à une victoire. L'histoire s'emportait; l'Europe était entraînée dans un tourbillon. « Tout négociateur qui ne marchei^a pas ainsi, avait dit Metternich, aura beau courir après la vérité des principes, il mourra essoufflé en route avant d'avoir atteint ses adversaires. » L'Autriche avait acheté le droit d'assister dans la loge de César à cette course désordonnée des rois (1).
Cependant ni l'empereur ni Metternich ne renonçaient à reprend^-e la partie. Us ne désespéraient pas. Ce fut leur mérite supérieur, on pourrait dire leur vertu dans la terrible épreuve qu'ils ti'aversaient. Cette constance n'était point chez eux l'effort stoïque de l'âme qui se roidit contre le malheur et ferme les yeux au danger. C'était une résolution parfaitement concertée. Metternich avait un plan qui résultait de réflexions pénétrantes et profondes. Il importe de le bien déterminer dès l'origine : c'est le seul moyen de saisir dans sa suite logique le dessein conçu et exécuté par lui en 1813.
En 1801, au lendemain de la paix de Lunévillc, qui donnait à la France ce qu'on appelait alors les « limites naturelles », le Rhin, les Alpes et les Pyrénées, Metternich fut envoyé près de la cour de Saxe. C'était son début
(1) Voir, daas les Lectures historitjues, l'étude iatitulée : Napoléon et Alexandre, p. 185.
dans la carrière. Il rédigea kii-mcme ses instructions, et j'y relève ce passage, qui contient tout son px'ogramme ;
« Nous sommes loin de voir rétablir l'équilibre européen et avec lui le repos général. // faut que l'extension extraordinaire des possessions de la Fraiice subisse des modifications.
« Notre devoir politique est de nouer des relations nouvelles, utiles, et dont le but devrait être surtout de refaire nos forces, de maintenir le repos à l'intérieur et d'arriver à une situation qui nous laisse libres, autant que le permettront des circonstances impossibles à prévoir maintenant, de choisir un rôle en harmonie avec l'étendue et la situation d'un Etat de premier ordre. »
L'idée est claire et le plan bien défini. L'idée, c'e€t qu'il n'y aura pas de repos pour l'Europe tant que la France conservera « les limites naturelles » ; le plan, c'est d'attendre les événements et de se tenir prêt à en tirer profit. Les événements justifièrent les prévisions de Metternich. Sept ans après, il n'y avait plus de Prusse ni de Saint-Empire. Napoléon gouvernait l'Allemagne et l'Italie; la Russie était dans ses mains et l'Espagne à sa merci. Metternich écrivait de Paris, le 27 avril 1808 :
« Toutes les ptiissances (et je n'en excepte que l'Angleterre, qui, après avoir commis la faute de siynor la paix d'Amiens, n'y a pas ajouté celle de ne pas se préparer surle-cliamp à une nouvelle guerre) ont tout perdu en attachant aux traités qu elles ont conclus avec la France la valeur d'une paix. H n'en existe pas avec un système révolutionnaire. »
Quant à la ligne politic^ue, elle demeurait la même qu'en 1801 :
T\IETTERNICH. 29
«La monarchie est intacte, elle est arrondie. L'e'tat actuel des choses en Europe porte ses germes de destruction en soimême, et la sagesse de notre gouvernement doit nous faire arriver au jour où trois cent mille hommes réunis, régis pai une même volonté et dirigés vers un but commun, joueront le premier rôle en Europe dans un momenf d'anarchie universelle, à une de ces époques qui suivent toujours les grandes usurpations et effacent jusqu'aux traces des conquérants (1).»
L'effondrement lui paraissait inévitable. « Cette gigantesque construction manquait essentiellement de, base ; les matériaux qui la composaient n'étaient que les décombres d'autres édifices, les uns pourris, les autres sans consistance dès leur création. » Napoléon avait dépassé les limites du possible. Sa ruine était certaine: « Le quand QiXe comment éidixeut pour moi des énigmes. Aussi ma conscience me traçait la voie que j'avais à suivre pour ne pas entraver la marche naturelle des événements, et pour ne pas enlever à l'Autriche les chances de relèvement que 1p première de toutes les forces, la force des choses, pouvait réserver, tôt ou tard,, à son héroïque souverain. » Au mois d'août 1809, à la veille de la rupture qui devait entraîner de nouveaux et plus périlleux désastres, il écrivait encore : « Il faut que nous réservions nos forces pour des temps meilleurs, et que nous travaillions à notre salut par des moyens plus doux. »
Les conseils qu'il donnait avant Wagram devinrent, après la paix de 1809, sa règle de conduite. L'alliance française qu'il né^^ocia, le mariage qu'il contribua si fort à décider, n'étaient point à ses yeux des combinaisons définitives. C'étaient des moyens doux d'attendre
(1) Rapport Je Paris, 23 jaillet 15C7.
les temps meilleurs. Au surplus, il y avait dans le péril même une chance de salut. Tout dépendait d'un homme; cet homme était faillible, il était mortel. Sa domination avait un terme nécessaire. La destinée, î'habileté des adversaires de Napoléon, ses propres fautes pouvaient hâter la marche du temps. Le premier |X)int était de bien connaître l'homme et d'étudier de près les causes de décadence que l'œuvre portait en ellemême. Ce fut l'objet de la mission que Metternich se fit donner en 1810 et qui, après un an d'absence, le ramena dans Paris.
Il vit la France saturée de gloire, fatig^uée de guerres, sourdement inquiète, par-dessus tout avide de repos et de paix. Il vit les compagnons d'armes de Napoléon « gorgés de butin n et désireux « de jouir de la grande situation à laquelle ils étaient parvenus »> . Napoléon était maître du monde, mais son empire dépendait d'une défaite. Il demeurait, sur le trône de Charlemagne, un officier de fortune. 11 le sentait, et il en Jaissa échapper l'aveu devant Metternich. « Si, au mois de septembre, vous m'eussiez battu, lui dit-il un jour, j'aurais été perdu. » Ils parlèrent beaucoup de paix, de bonne entente et d'alliance; ils n'étaient sincères ni l'un iii l'autre et ne se dupèrent pas.
Napoléon méditait d'attaquer la Russie, et il avait besoin de l'aide, au moins de la neutralité de l'Autriche. Metternich entendait rester libre dans ce conflit décisif. Avec des vues très opposées, ils arrivaient ainsi à s'accorder sur les termes, prononçant les mêmes mots et voulant le môme contrat. Metternich se convainquit que la rupture entre Napoléon et Alexandre était inévitable sans être encore prochaine. C'était ce qu'il voulait savoir. L'objet de sa mission était atteint. L'heure
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depuis si longtemps attendue allait enfin sonner. « Nous sommes appelés à jouer un grand rôle, écrivit-il au mois de juillet 1810; nous sommes, j'ose l'affirmer, malgré tant d'apparences contraires, les plus forts. C'est nous qu'on recherchera de part et d'autre; la partie qui se renforcera de nous acquerra une immense prépondérance. Le moment est venu où, avec une conduite sage, mesurée, mais surtout ayant en vue un but fixe et stable, nous pouvons retirer un résultat immense pour la monai'chie et pour l'Europe de la combinaison actuelle et future des choses. »
Metternich avait, dès son retour de Paris, en janvier 1811, tracé avec une rare fermeté la route à suivre : « La neutralkiî armée sera l'attitude que l'Autriche devra prendre en 1812. L'issue de l'entreprise excentrique de Napoléon nous indiquera la voie que nous aurons à choisir. Dans une guerre entre la France et la Russie, V Autriche aura une position de flanc qui lui permettra de se faire écouter avant et après la lutte. » Cette position de flanc, Metternich s'arrangea de façon à la rendre aussi forte que possible. D'après ses conseils, François se déclara pour la neutralité armée, mais en même temps, et comme il fallait satisfaire Napoléon, il lui promit un corps auxiliaire de trente mille hommes.
Le traité de Vienne avait limité l'armée autrichienne à cent cinquante mille hommes; le corps auxiliaire fut presque exclusivement composé de cadres. Il pouvait
3îi ESSAIS D'HISTOIRE ET DE CRITIQUE,
ainsi devenir, du jour au lendemain, le noyau dVne armée. ]\Ietteruich en fit préparer en secret tous les éléments.
Profiter des circonstances pour obtenir de Napoléon lui-même les moyens de le trahir ou de lui faire payer chèrement le concoui'S qu'on lui prêterait, endormir ses soupçons, manœuvrer avec assez d'adresse pour se ménager sa reconnaissance ou tout au moins ne pas encourir sa colère dans le cas où il serait vainqueur, c'était une tâche déjà suffisamment ardue. Ce n'était encore que la moitié de celle qu'avait assumée Metternich. Le rôle qu'il jouait avec Napoléon, il devait le jouer avec l'Europe, avec les alliés de la France comme avec ses ennemis. Il fallait caresser l'Angleterre, tenir en suspens la Russie, encourager sous main la défection de la Prusse, préparer en un mot tout le monde à l'arbitrage que l'on espérait imposer, et faire en sorte qu'après avoir successivement inquiété et rassuré tout le monde, l'Autriche, en cas de victoire de Napoléon, trouvât partout des clients, et, en cas de défaite des Français, ne rencontrât partout que des alliés.
Telle fut l'œuvre de Metternich en 1811. Il l'accomplit avec une patience, une souplesse, une dextérité que ne purent décourager ni les emportements de Napoléon, ni les soupçons de la Russie, ni le blâme général dont sa conduite, inexplicable en apparence, était l'objet de la part de tous les patriotes allemands. Il ne marcha point sans troubles et sans défaillances : « Nous voici arrivés au dernier mois de cette année, écrivait-il en décembre 1811, et nous nous trouvons devant un abnne dont nous ne pouvons guère encore mesurer la profondeur. » Il ne se découragea point cependant, et, soutenu par son souverain, continua d'armer et d'attendre
L'événement le surprit. Il croyait que la guerre durerait longtemps, qu'il y aurait deux campagnes, que Napoléon triompherait au moins dans la première, et qu'ensuite seulement viendraient les grandes péripéties : « J'avoue sans détour qu'il n'était pas entré dans mes calculs ni dans les calculs de personne que, dès la première campagne, Napoléon ferait cette chose si difficile (la marche sur Moscou) que, suivant ses propres paroles, il avait réservée pour l'année 1813, dans le cas où la lutte se prolongerait. »
La déroute des Français, la poursuite de la grande armée par les Russes, la défection des Prussiens, transportaient le théâtre des hostilités en Allemagne. L'Autriche devenait l'arhitre de la guerre et de la paix. C'était le rôle que Metternich lui avait préparé. Il ne s'attendait pas à le remplir sitôt. Il le précisa •
« Amener la paix, voilà la véritable tâche 4e l'Autriche. Quelle voie faut-il suivre pour arriver à la paix, la paix sérieuse, non pas à un armistice déguisé, comme l'étaient tous les traités antérieurs conclus avecla République française et avec Napoléon? Le seul moyen, c'est de faire rentrer la France dans des limites qui permettent d'espérer une paix durable et de rétablir l'équilibre politique entre les grandes puissances. »
Que fallait-il entendre par ces « limites qui permettraient d'espérer une paix dura])le »? Le langage officiel de Metternich à cet égard demeura longtemps équivoque. Cette équivoque était le fond même de la procédure compliquée qui devait assurer le succès de son plan. Tous les malentendus auxquels a donné lieu sa conduite viennent de ce qu'on a pris à la lettre ses déclarations diplomatiques sans se préoccuper de savoir quelle était en réalité sa pensée personnelle. Cette
pensée, les Mémoires le prouvent, était fermement arrêtée depuis 1801. Metteraich n'atteignit qu'en 1S14 le but qu'il poursuivait; mais il ne le perdit jamais de vue, et rien n'autorise à croire que, sur ce point essentiel, ses idées aient jamais varié. On se tromperait giavement sur l'homme et sur sa politique, si l'on se figurait qu'il prenait au sérieux et considérait comme efficaces les expédients qu'il proposa au cours des négociations. Ce n'étaient pour lui que des combinaisons transitoires; il ne les aurait acceptées que comme un temps d'arrêt et un acheminement. Il n'éleva point, comme on le croit en général, ses prétentions à mesure qu'il vit Napoléon plus affaibli et la coalition plus forte : il découvrit, à mesure que les circonstances lui parurent plus favorables, des desseins conçus de longue date et préparés de longue main. L'écart qui exista toujours entre les intentions qu'il révélait aux coalisés et les propositions qu'il faisait à Napoléon, marque la progression et permet de le suivre pas à pas dans l'accomplissement de son œuvre (1).
Il a conçu, écrivait Hardenberg en décembre 1812, un grand pian pour l'Europe. « Les principaux ti'aits en sont que la France devrait être restreinte dans des bornes naturelles entre le Rhin, les Alpes et les Pyrénées, que l'Allemagne fût divisée en plusieurs États indépendants et dont l'indépendance serait garantie par l'Autriche et par la Prusse, qui devrait être rétablie au rang d'une grande puissance; il faudrait, à son avis.
(1) Cette partie des Mémoires de Metternich, les pièces qui y sont jointes, les noies de Gentz, les docamenls publiés par M. Onckcu conduiseat à des conclusioDS très seosiblenient différeutes de celles de M. Thiers sur les rapports d:; Metieruicb et de Kapolcoa dans cette période.
diviser l'Italie en deux grands royaumes, en réservant de ce côté-là pour l'Autriche, qui en outre rentrerait en ses possessions perdues, les frontières du Mincio; qu'on devrait enfin rendre à la Porte les frontières qu'elle avait en Europe avant la paix de Buchai'est, et restreindre la Russie dans les limites qu'elle avait avant celle de Tilsitt. » Tels étaient les projets qu'il avouait aux Prussiens à la fin de 1812, alors que Napoléon, vaincu en Russie, était encore maître de l'Allemagne et que l'Autriche était encore officiellement son alliée. Donner à Napoléon le moindre soupçon d'un dessein de ce genre, c'eût été encourir tous les dangers de sa colère, s'exposer peut-être à sa vengeance et compromettre du coup tout le succès du grand dessein européen. Metternicli n'eut garde de commettre une aussi grossière sottise, et en cherchant, comme il le fit, à attirer Napoléon dans son jeu, il suivit les conseils de la plus vulgaire prudence. Cette prudence était impérieusement commandée à l'Autriche. Il l'explique sans aucune réticence :
« Napoléon allait profiter de l'hiver pour entreprendre une nouvelle campagne, nous en avions la conviction. Nons ne pouvions pas l'en empêcher; il était donc de notre devoir de nous préparer à frapper un coup décisif. Nous ne perdions pas cet objet de vue, et le cabinet évitait soigneusement dans ses relations diplomatiques de se trahir relativement à la marche qu'il comptait suivre dans un avenir prochain. Le problème à résoudre portait donc sur les questions de savoir quand et comment il faudrait agir< »
Le moyen, Metternich l'avait trouvé. Il était très subtU, mais très ingénieux. L'Autriche, au début de la campagne, était à la fois neutre et auxiliaire : neutre à l'égard de la Russie, auxiliaire à l'égard de NapoléoD. Par des transitions habiles, Metternich était arrivé à
3a ESSAIS D'HISTOIRE ET DE CRITIQUE.
passer du rôle d'auxiliaire à celui de neutre, même à l'égard de Napoléon. C'était ce qu'il appelait la neutralité armée, c'est-à-dire l'équivoque diplomatique et militaire par excellence. 11 comptait bien ne s'en pas tenir là; mais il ne pouvait sortir de cette situation ambiguë que par un changement de front ou de nouveaux artifices de procédure politique. « La brusque transition, disait-il à l'empereur François, consisterait à entrer dans l'alliance des puissances du Nord ou à se rapprocher de la France. Cette dernière alternative ne saurait se réaliser, mais nous pouvons prendi^e le premier parti. Le passage de la neutralité à la guerre ne sera possible que par la médiation armée, n
'- Le véritable motif, le seul motif sérieux de ces atermoiements combinés et masqués avec tant d'adresse, c'est que l'Autriche n'était pas prête à la guerre, qu'elle armait à outrance, mais que ses armements ne pouvaient pas être terminés avant l'été. Il fallait occuper la galerie et distraire surtout le terrible acteur qui se prépai'ait à rentrer en scène. De là tant de circonvolutions, de marches, de contremarches, tant de dépêches, d'entrevues, de propositions et de subtilités diplomatiques. Metternich y épuisa l'art des chancelleries. Il voulait à la fois se ménager une retraite en cas de victoire décisive de Napoléon, et se procurer les moyens de l'accabler dans le cas beaucoup plus probable où la guerre se prolongerait jusqu'à l'été. Quant à prendre le parti de la France, il n'y songeait plus. Si grands que fussent les avantages qu'y pouvait trouver l'Autriche, elle en devait trouver de plus grands encore du côté des alliés. Cette voie seule la conduisait à la paix
u sérieuse et durable » qui était son but.
« En ne perdant jamais de vue notre but principal, en
ayant l'air de louvoyer à travers les fluctuations des e've'nements nllérieurs, nous parvînmes à mettre en pratique à l'heure marqutfe cette politique virile qui devait être couronnée d'un si éclatant succès.. Tranquilles et inactifs en apparence, nous poursuivions dans l'ombre le plan que nous étions seuls à connaître... Les victoires de Napoléon à Lutzen et à Bautzen m'avertirent que l'heure avait sonné. ■
L'heure était venue en effet où l'Autriche devait faire un pas de plus et se déclarer. Les allit^s vaincus la pressaient de les secourir; Napoléon vainqueur l'invitait à se prononcer en sa faveur. Elle ne pouvait plus se taire. C'est alors que Metternich présenta cette proposition de miidiation année qui devait, dans sa pensée, le mener à la guerre contre Napoléon. Gomment Napoléon l'accueillerait-il? Jusqu'à quel point et combien de temps sei'aitil possible de feindre avec lui? Ne briserait-il pas d'un revers de son épée les fils ténus que 3Ietternich avait rassemblés avec une si fine dextérité? Metternich allait se rencontrer face à face avec le redoutable jouteur qui, depuis plus de quinze ans, faisait trembler l'Europe. Les événements sei'virent le ministre autrichien ; il trouva dans les passions mêmes de Napoléon le plus efficace des auxiliaires; il sut les exploiter, et il déploya dans la plus périlleuse des négociations une sagacité et une adresse vraiment extraordinaires.
Napoléon avait vaincu, le 2 mai 1813, à Lutzen. La position des alliés devenait yrave. Mettei"nich voyait clai-
rement les conséquences de leur défaite : « J'étais convaincu que la perte d'une seule bataille compromettrait tout si nous commencions la guerre sans avoir rassemblé des forces suffisantes,.. Il s'agissait donc d'empêcher Napoléon de suivre sa tactique habituelle, c'est-à-dire de se tourner vers la Bohême, afin de frapper contre nous un grand coup dont les suites auraient été incalculables pour l'Autriche, n II n'y avait pas d'autre ressource que de négocier. Mettemich connaissait Napoléon ; il se rappelait cette parole de l'Empereur dans l'un de leurs entretiens familiers : « Un homme dans ma position ne peut pas faire la paix, s'il a été battu et s'il n'a pas réparé son échec. 11 crut qu'après une victoire il le trouverait mieux disposé, sinon à traiter, au moins à faire de la diplomatie. Il n'en voulait pas davantage. Pour entrer en matière, il comptait proposer un armistice. Il s'ouvrit de son projet à l'empereur de Russie. « Que deviendra notre cause, lui demanda le Tsar, si Napoléon accepte la médiation? — S'il la décline, répondit Metternich, l'armistice cessera de plein droit, et vous nous trouverez dans les rangs de vos alliés; s'il l'accepte, la négociation nous montrera à n'en pouvoir douter que Napoléon ne veut être ni sage ni juste, et le résultat sera le même. En tout cas, nous aurons ainsi gagné le temps nécessaire pour établir notre armée dans des positions où nous n'aurons plus à craindre une attaque contre un seul d'entre nous, et d'où nous pourrons de notre coté prendre l'offensive. »
Il tenait le même langage aux Prussiens. Ilardenberg écrivait le 9 mai 1813 :
a Le comtt,' de Metternich avait calAilé cette marche sur le temps qu'il lui fallait nécessaii'ement pour achever ici les
armements; en attendant, il comptait être d'accord avec les autres puissances sur la question de médiation^ et Jusqu'à cette époque il voulait encore dissimuler avec Napoléon... Il s'est détermine' à poursuivre son système, prévoyant que, si la Prusse et la Russie entrent dans ses idées, la guerre enti'e l'Autriche et la France doit éclater par le refus que Bonaparte donnera sans doute aux propositions que la Russie, la Prusse et l'Autriche lui feront conjointement. «
Ainsi tout ne devait être que feinte, échappatoire et duplicité dans la négociation qui allait s'ouvrir. Convaincu que Napoléon repousserait les conditions de paix qu'il lui offrirait, Metternich avait Intérêt à les présenter sous les apparences les plus modérées. L'opinion, quand elle serait informée, donnerait tort à Napoléon; il porterait toute la responsabilité de la rupture, et la postérité aurait une occasion de plus d'admirer la « pureté » traditionnelle des vues de la cour de Vienne. Ces conditions, ou plutôt, pour parler exactement, ce minimum des conditions préliminaires de la paix, Metternich l'avait indiqué, dès le 8 mai, à l'ambassadeur de France : c'étaient la dissolution de la Confédération du Rhin et du grandduché de Varsovie, la reconstitution de la monarchie prussienne, la renonciation aux villes hanséatiques et la restitution à l'Autriche des provinces illyriennes.
Certes, si ces propositions avaient été sincères, une paix conclue sur ce principe eût été singulièrement avantageuse à Napoléon : elle lui aurait laissé non-seulement les frontières de 1801, mais encore la Hollande et l'Italie. Mais les alliés n'avaient permis à Metternich de présenter ces préliminaires de paix à Napoléon que pour laisser à l'Autriche le temps d'armer et lui fournir un prétexte pour colorer sa défection. La veille du jour où Metternich communiquait les « conditions prélimi-.
naines » à M. de Narbonne, le 7 mai, l'empereur François déclarait que, pour arriver à une « bonne paix continentale », il faudrait stipuler, en outre, l'indépendance de la Hollande, la restitution de toutes les possessions françaises en Italie et le rétablissement de la puissance autrichienne jusqu'au Mincio (1).
Le 1" juin, Metternich rencontra le comte de Nesselrode en traversant un village, u II nous croyait, racontet-il, encore tranquillement à Vienne. Je lui remis une dépêche pour l'empereur Alexaridre : Sire, nous sommes ici, patience et confiance! Je vous verrai dans trois jours, et dans six semaines nous serons alliés. » C'est ainsi que la Prusse et la Russie signèrent avec l'Autriche, le 27 juin, le traité de Reichenbach : l'Autriche promettait d'entrer en campagne si Napoléon repoussait ses bases de paix et sa médiation. Mais la Prusse et la Russie ne considéraient les propositions autrichiennes que comme un minimum. L'une et l'auti^e s'étaient, les 14 et 15 juin, engagées à ne point traiter de la paix continentale sans l'Angleterï-e, et l'Angleterre était résolue à exiger comme condition sine qiiâ 7ion de la paix le retour aux limites de 1801, l'évacuation de la Hollande, de la Suisse, du Portugal, de l'Espagne et de l'Italie.
Napoléon se trouvait acculé dans une impasse. S'il refusait les propositions de Metternich, il assumait devant l'Europe la responsabilité de la guerre et provoquait l'Autriche à se déclarer contre lui. S'il les acceptait, il perdait en négociations inutiles le fruit de ses victoires, il s'enchevêtrait lui-même dans le réseau tissé par 3Ietternich, permettait à l'Autriche de compléter ses armements, et laissait, à l'ombre de la
(1) Instructiuiu au coniti; Stadioa, envoyé au ijuarlier gciiéral russe
diplomatie, s'organiser une coalition formidable qui l'étreindrait le jour où elle se croirait assez puissante pour dévoiler ses véritables intentions. Il ne s'y trompa point. Il comprit que, sous le manteau de la médiation, rAutriche se préparait à l'attaquer, que c'était son œuvre tout entière qui se trouvait en jeu, qu'il ne s'agissait pas de partager l'Europe, mais de renoncer à la dominer, et qu'il fallait choisir entre une lutte à mort et le retour pur et simple aux anciennes limites de la France.
Il voyait le péinl, il sentait Tinvestissement se former autour de lui, et il se débattait contre la falalité de son génie. Il s'aveuglait sans doute sur ses forces, il dépréciait de parti pris celles de ses ennemis et se forgeait ainsi d'aveugles espérances; mais il voyait clair dans le jeu de ses adversaires, et s'il ne sut pas ou ne put pas déjouer leurs combinaisons, du moins il n'en fut pas la dupe.
De tant de lettres et d'entretiens publiés déjà et qui nous montrent Napoléon au naturel dans cet acte violent de la tragédie, je ne connais rien de plus caractéristique que le discours qu'il tint le 16 mai 1813 au comte Bubna. Ce diplomate lui apportait les propositions de Metternich, c'est-à-dire la médiation armée et les conditions ostensibles de la paix préliminaire. Napoléon lui répondit avec cette incohérence de pensée et d'expressions qui donnait à ses paroles une étrange et sauvage éloquence (1) :
« Je ne veux pas de votre médiation armée. Vous ne faites qu'embrouiller les questions... Vous dites ne pouvoir
(l) J'emprunte ce document, ainsi que plusieurs autres que j'.ii déjà cités dans celte étude, au remarquable ouvrage de M. Ouckea • OEsterreich wid Preussen im Befreiungskriege, 2 vol. Berlin.
rien faire pour moi; vous n'êtes donc forts que contre moi?
« C'est une subtilité que je n'admets pas de dire que tout cela n'altère point votre système d'alliance avec moi; c'est un discours qu'on peut tenir aux femmes qu'on veut se'duire.
« Qui êtes-vous? Me parlez-vous comme duc de Lorraine? comme duc de Milan? de Brabant? ou comme grand-duc de Florence? Que me demande-t-on?
• On n'obtient rien par des coups de bâton d'un Français. Je ne céderai rien, pas un village de ce tout qui est constitutionnellement réuni à la France. Un homme qui, de simple particulier, est parvenu au trône, qui a passé vingt ans sous la mitraille, ne craint pas les balles, ne craint point les menaces. Je ne fais pas cas de ma vie, aussi peu que de celle des autres. Je ne balance pas de sacrifier ma vie; je ne l'estime pas plus que celle de cent mille hommes; j'en sacrifierai un million s'il le faut.
« Vous ne me forcerez que par des vicloires multipliées : je périrai peuL-étre, et ma dynastie avec moi. Tout cela m'est
« Vous voulez m'arracher l'Italie et l'Allemagne, vous voulez me déshonorer. Monsieur! l'honneur avant tout! puis la femme, puis l'enbnt, puis la dynastie...
« Nous allons boulevei ser le monde et l'ordre de chose» qui est établi. L'existence des monarchies deviendra un problème. La meilleure des femmes en sera la victime; elle sera malheureuse. La France sera livrée aux jacobins. L'enfant, dans les veines duquel le sang autrichien coule, que deviendra-t-il?
«... Ce qui me tient le plus à cœur, c'est le sort du ri)i de Rome; je ne veux pas rendre odieux le sang autrichien à la France...
«Certes, on ne mereproclie pas d'avoir le cœur trop aimant; mais si j'aime quelque chose au monde, c'est ma femme. Quelle que soit l'issue que prenne lo guerre, cela influera sur l'avenir du roi de Roma. »
METTERNIGH. 4S
Puis, revenant brusquement aux stffaîres :
«J'ai acheté l'illyrie avec la perte d'un million d'hommes, vous ne l'aurez pas par la force sans en sacrifier autant. Vous voulez pêcher dans de l'eau trouble. On ne gagne pas des provinces avec de l'eau de rose; ce sont des moyens qu'on peut employer pour séduire les femmes.
« Vous commencez par me demander l'illyrie, puis vous mf demanderez le pays de Venise, puis le Milanais, la Toscane, et vous me forcerez à me battre contre vous ; il vaut donc mieux commencer par là. Oui ! si vous voulez avoir des provinces, il faut que le sang coule...
« Repoussé jusqu'à Francfort, je vous aurais dit la même chose : je n'ai qu'une idée là-dessus, ma politique est franche et ouverte... »
Napoléon était condamné à vaincre toujours et à conquérir sans cesse. Maitre de la Russie, il aurait envahi l'Asie et pris, comme il le disait, l'Angleterre à revers par les Indes. Il fallait qu'il dominât l'Europe ou qu'il disparût. Le problème était là, et devant le problème ainsi posé, qu'importaient les subtilités, les formes et la procédure de Metternich? C'était un intermède et pas autre cliose. Napoléon ne s'y trompait pas plus que Metternicb ne s'y trompait lui-même. Ils jouaient au plus fin, en attendant l'heure de jouer au plus fort. Napoléon succomba dans l'une et l'autre lutte, voilà la vérité.
Il arriva cependant qu'ils eurent tous deux besoin de gagner du temps. Napoléon espérait diviser les coalisés et regagner la Russie en lui livrant la Pologne. L'Autriche n'était pas encore prête à entrer en ligne. Metternich offrit un congi^ès à Prague, et Napoléon l'accepta. L'entretien qu'ils eurent à Dresde est célèbre. Metternich nous en dornie la seule version authentique
que nous possédions. Le drame et la comédie s'y mêlent ; mais on sent les acteurs, le décor et l'apprêt. Napoléon fut joué dans cette fameuse entrevue de Dresde, et le fut complètement, Metternich et l'Empereur s'étaient séparés le 26 juin au soir, après une discussion qui équivalait à une rupture : « Vous ne me ferez pas la guerre! I avait dit Napoléon. — Vous êtes perdu. Sire, lui répondit Metternich; j'en avais le pressentiment en venant ici; jnaintenant j'en ai la certitude. »
Le lendemain ils se ravisèrent, et c'est ici que se marque le mieux l'opposition des points de vue et l'antagonisme des desseins. Napoléon, dit M. Tliiers (1), reconnut qu'il avait nui à son principal dessein, qui était de faire prolonger l'armistice; et comme le seul moyen de prolonger l'armistice était d'accepter la miédiation, il y revint. Le point litigieux était de fixer le terme de la suspension d'armes et, par suite, la fin du congrès. Napoléon demandait jusqu'au 20 août, Metternich n'accorda que jusqu'au 10.
« M. de Metternich, dit M. Thiers, vaincu par toutes les condescendances de cette journée, n'était pas disposé à compromettre la médiation à laquelle il attachait tant de prix, pour quelques jours de plus ou de moins dans la durée des négociations... Il parut disposé à prolonger l'armistice jusqu'au 10 août. Napoléon voulut qu'on signât à l'instant même. Ainsi le lion, changé tout à coup en sirène, avait su arracher à l'habile ministre auliichien la seule chose qu'il désirât véritablement, c'est-à-dire une prolongation d'armistice... Ne voulant pas la paix aux conditions proj)osécs, ne voulant que le temps nécessaire pour en imposer une qui fût à son gré, vingt Jours de plus étaient pour lui une conquête d'un |)iix inestimable... Napoléon avail donc, avec
(1) ï, XVI, p. 74 et tuiv.
METTERNICII: 45
qjelques instants de douceur, réparé jusqu'à un certain point le mal causé par les imprudents éclats de sa colère. »
M. Thiers, je le crois, a très bien pénétré les intentions de Napoléon; mais il se trompe sur celles de Metternich. Il lui attribue des vues très supérieures à celles qu'il avait en réalité ; il méconnaît son adresse pour faire trop d'honneur à l'élévation de son jugement. Écoutons le chancelier. Cet épisode permettra d'apprécier toute la valeur qu'ont pour l'histoire ses « rectifications n .
« Mon entretien avec Napoléon avait fait naître des doutes dans mon esprit; je me demandais s'il ne serait pas à désirer de gagner quelques semaines pour arriver à compléter notre ordre de bataille... J'expédiai un courrier au prince de Schwarzenberg... L'aide de camp revint au bout de trentedeux heures. La réponse était courte : « D'ici à vingt jours, « m'écrivait le prince, mon armée se trouvera renforcée de « soixante -quinze mille hommes; je m'estimerais heureux a d'obtenir ce délai, mais un seul jour de plus me mettrait « dans l'embarras. » — A partir de ce moment, tous mes efforts ne tendirent plus qu'à gagner ces vingt jours (1). »
11 y parvint, et il eut même l'habileté de se faire solliciter par Napoléon. Il présenta comme une concession ce qui était pour lui un avantage indispensable. Il expose avec une complaisance extrême ce chef-d'œuvre de dextérité. Il use et il abuse du contraste entre son sourire diplomatique et les emportements soldatesques de Napoléon. Il oublie trop que trois ans auparavant cet officier qu'il trouvait si mal élevé et si... commun (2), avait
(1) « Jamais le comte de Metternicli n'a été aussi décomposé que dans les jours autre l'eavoi du comte Stadion et de M. de Bubna aux quartiers géuéraux de l'empereur Alexandre et de Napoléon. • Hardenbergau comte de Munster, 24 mai 1813.
(2) Voir le Portrait de Napoléon, t. I, p. 286.
voulu épouser une ai'cliiduchesse d'Autriche, et que l'Au' triche avnit été trop heureuse de la lui donner. Il oublie trop les terreurs qu'il avait ressenties tout récemment, même après la bataille de Lutzen. Il triomphe trop en vérité, et son triomphe l'écrase.
« Napoléon m'attendait, debout au milieu de son cabinet, l'épee au côté, le chapeau sous le bras... Il me parla en ces termes :
«Ainsi vous voulez la guerre; c'est bien, vous l'aurez. «J'ai anéanti l'armée prussienne à Lutzen; j'ai battu les
• Russes à Bautzen ; vous voulez avoir votre tour. Je vous « donne rendez-vous à Vienne. Les hommes sont incorrigi- « blés... Trois fois j'ai rétabli l'empereur François sur son «trône... j'ai épousé sa fille; je me disais alors : Tu fais une
• sottise; mais elle est faite. Je la regrette aujourd'hui. »
« Ce préambule me fit sentir encore mieux combien ma situation était forte ; à ce moment décisif, je me regardai comme te représentant de la société européenne tout entière. Le dirai-je? Napoléon me parut petit. •
Il le dit, et il ne dit que ce qu'il veut. Le mot dépasse la mesure de l'impertinence. La scène est trop vaste et le personnage trop colossal pour qu'on se permette devant l'histoire un « bon mot » de ce genre. L'homme qui a écrit cette phrase et l'a placée en ce lieu était incapable de comprendre Shakespeare. Le fat ici grimace et perd toute retenue. Il y avait en lui du faquin, disait un grand personnage qui le mesurait à quelques traits de cette force (1).
(1) Ceîuî-ci par exemple : « Le Roi (I.onîs XVIII) a été hier à FOpéra. Il a été accueilli coniinc tout souveraia assis sur le trône de Frauce. Si demain je m'y planais, j'y ferais fureur, r (^LcUre de Paris, 13 juillet 181 J.}
Le congères de Prague n'était qu'une comédie dont le dénouement était réglé d'avance. Metternich n'y consacre qu'une page, et il fait bien. Napoléon, en refusant de négocier, montra qu'il prenait l'affaire au sérieux. «Aujourd'hui, quoi qu'on puisse dire, nous sommes libres, dit Metternichi à M. de Narbonae. Je vous donne ma parole d'honneur et celle de mon souverain, que nous n'avons d'engagements avec personne; jusqu'au 10 août à minuit tout est possible. Qu'on ne vienne donc point après l'événement nous dire que nous vous avons trompes ! — Quoi! repartit M. de Narbonne, pas un instant de répit, même si la négociation était commencée! — A une condition seulement, répondit M. de Metternich, c'est que les bases de la paix seraient admises en entier, et qu'il n'y aurait plus à régler que les détails [l). » Le 7août, il présenta encoi'e ces conditions. Mais s'il se montrait si modéré, c'est qu'il avait la conviction que Napoléon n'accepterait pas, et c'est dans cette conviction qu'il avait traité le 27 juin à Reichenbach avec la Prusse et la Russie. Il savait, et pertinemment, que ces deux puissances ne consentiraient jamais à laisser à Napoléon l'Allemagne et l'Italie. Il le savait si bien que, d'après ses conseils, l'Autriche « armait avec furie » ; que, le 9 juillet, les états-majors autrichiens avaient à Trachenberg arrêté le plan de campagne commun avec les Russes et les Prussiens, et que le 27 juillet enfin, il avait lui-même
(1) Thiers, t. XVI, p. 152.
signé à Prague avec l'Angleterre un traité secret qui réservait à TAutriche « la dà'sction suprême et l'organisation définitive » de l'Italie (1). L'Allemagne, que la Prusse entendait arracher entièrement à l'influence française; l'Italie, que l'Autriche prétendait faire considérer « comme pays de conquête » ; la Hollande, dont l'Angleterre faisait une condition sine quâ non, c'était donc ce qu'il fallait entendre par les détails que l'on réglerait après que Napoléon aurait accepté en entier les bases de paix qui lui laissaient officiellement, outre les Alpes et le Rhin, la Hollande, le Piémont, la Toscane, Rome, la Westphalie, la Lombardie et Naples.
Hardenberg était bien informé, et le 27 juillet, le jour même où se signait ce traité, il écrivit :
« Le comte Metternich répète à chaque occasion qu'il ne s'embarrasse plus de correspondances et de notes, ni de quatre ou six conditions de paix; qu'il faut la guerre, et qu'il ne tardera pas au delà du 10 août à se déclarer. Ainsi donc la prédiction que les événements l'emporteraient sur les calculs s'accomplira, et c'est à Napoléon lui-même que ce résultat est dû. »
Le plan (( poursuivi dans l'ombre » avait été exécuté jusqu'au bout. Metternich en était venu à ses fins. L'Autriche avait eu le temps d'armer, les alliés lui payaient son concours au prix fixé par elle-même, sa défection se masquait des plus beaux prétextes de la diplomatie. Napoléon s'était donné les torts, et il était perdu. « Je fis préparer, raconte Metternich, les passeports du comte de Narbonne comme ambassadeur à la cour impériale, et mis la dernière main au manifeste de l'Empereur. Dans
(1) liiANCiii, Stofia délia di/)lomatia euiopea in Ualia, t. I, p. 333.
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la nuit du 10 au 11 août, à l'heure même de minuit, je lançai les documents; en même temps je fis allumer les signaux qu'on tenait tout prêts, de Prague jusqu'à la frontière silésienne, pour annoncer que les négociations étaient rompues et que les armées alliées pouvaient franchir la frontière de Bohême. »
Il ne faut pas dire ici, comme on le doit faire en d'autres occasions, que les Mémoires ont été rédigés après coup, à grande distance, et que pour se vanter d'une aussi rare tenue d'idées, Metternich s'est fait honneur d'une duplicité dont il était innocent. Voici un témoignage décisif, car il est contemporain. Metternich écrivait à son père au mois d'octobre 1813 :
«Nos affaires vont bien, et cela sur la plus large échelle. L'Europe sera sauvée, et je me flatte que l'on finira par ne pas m'en attribuer le plus faible mérite. Dieu m'a doué de patience et de force. Depuis des années, ma marche politique a été la même, et une grande puissance telle que l'Autriche doit essentiellement vaincre tous les obstacles, si elle est bien dirigée, et surtout si sa marche est uniforme et toujours tendant au même but. Ce n'est pas pour rien que j'ai voulu, avant d'entreprendre la grande oeuvre, bien connaître mon adversaire et nos forces. Je connais mieux le premier que personne en Europe, et j'ai porté les dernières à un point auquel personne ne les croyait plus susceptibles d'arz'iver après tant d'années de défaites et de malheurs. Il ne restait plus que le moment à trouver où il serait possible d'entreprendre la chose sans risques excessifs. J'ai préparé cette épo([ue par l'armistice du 4 juin, et je l'ai atteinte par le coup le plus hardi possible, par une piolongation de l'armistice de vingt jours, que j'ai pris sur moi de stipuler au nom des puissances, sans leur en dire un mot; car, de leur su, la chose devenait impossible. Les résultats ont prouvé que mes calculs étaient justes. «
Les négociations de Francfort ne furent que la seconJe représentation de la pièce que l'on avait si liabileinent montée à Prague. Les alliés avaient divisé leurs opérations contre Napoléon en deux campagnes. « Nous désignions comme devant former la première campagne l'ensemble des opérations depuis le commencement de la guerre jusqu'à la réunion des armées alliées au bord du Rhin, n Au commencement de novembre, cette première campagne était terminée; on délibéra sur le plan de la seconde.
Les souverains décidèrent sur la demande de Mettei-nicli qu'on porterait la guerre « au cœur de la France » , et « qu'une fois les hauteurs des Vosges et des Ardennes occupées, on arrétei-ait le plan des opérations militaires qui formeraient la troisième campagne » .
Mais il fallait compter avec cette France qu'on allait envahir. Metternich, cette fois encoi'e, trouva l'expédient. Voici la combinaison qu'il proposa, et qui, dit-il, « était dictée par des raisons morales et des considérations stratégiques »" :
« Connaissant à fond l'esprit public en France, j'étais convaincu (jiie |)0(ir ne pas l'aigrir, pour lui présenter philôt un appât (pii serait saisi par tout le monde, on ferait l)ien de flatter ramour-propre national et de parler, clans la proclamation, du Rhin, des Alpes et des Pyrénées comme étant les frontières naturelles de la France. Dans le but d'isoler encore davantage Napoléon, et d'agir en même temps sur l'esprit de l'armée, je proposai en outre de rattacher à l'idée des hontières naturelles l'offre de négociations inniiédiates. L'empereur François ayant approuvé mon projet, je le soumis à LL. MM. l'empereur de Russie et le roi de Prusse. Tous deux eurent peur qne Napoléon, confiant dans les hasards de l'avenir, ne prît une résolution prompte et énergique, et n'acceptât celte proposition afin de trancher ainsi
la sitnafîon. Je réussis à faire passer dans l'esprit des deux souverains la conviclion dont j'étais anime moi-même, que jamais Napoléon ne prendrait volontairement ce parti. La prociarnation fut décidée en principe, et je fus chargé de la
rédiger. «
Ainsi en insinuant, à Francfort, l'offre des « limites naturelles », les alliés n'étaient pas plus sincères que quand ils offraient à Prague, à Napoléon, de lui laisser la Hollande et l'Italie. Metternich cite avec une satisfaction peu dissimulée un mot de Napoléon à propos du manifeste des alliés : « Il n'y a que Metteimich qui puisse avoir écrit cela. Pour pai"ler du Rhin, des Alpes et des Pyrénées, il faut êti'e passé maître en fait de ruse. Une pareille idée ne peut venir qu'à un homme qui connaît la France aussi bien que lui. »
Treize ans après la paix de Lunéville et après treize ans de luttes, d'efforts et de diplomatie, Metternich revenait à son point de départ. Ministre tout-puissant d'un empereur dont il avait fait l'arliitre de la paix, conseiller très écouté des souvei'ains qu'il avait si fortement aidés à abattre le colosse, ses vues sur l'avenir restaient ce qu'elles étaient en 1801 lorsque, débutant dans la carrière, il allait représenter près d'un principicule d'Allemagne l'Autriche vaincue et effacée. Selon lui, il n'y avait pas alors de repos à espérer pour l'Europe tant que Bonaparte gouvernerait la France et tant que la France posséderait la limite du Rhin. Il avait tracé le programme de sa politique; des événements extraordinaires qu'il avait eu la sagacité de prévoir, la patience d'attendre et l'art d'exploiter, le mirent à même d'exécuter son dessein (1).
(!) Je ne parle ici que de l'ensemble; dans le détail il y eut bien des hésitations el des détours, surtout eu ce qui concerne la restauratioa
Si l'on a du goût à refaire riiistolre et si l'on aime à recommencer sur la carte les batailles de la réalité, on peut et l'on pourra longtemps encore discuter le point de savoir si Napoléon a été [)Ius ou moins sagace ou plus ou moins aveugle en écartant, comme il le fit successivement à Prague et à Paris, les ouvertures de paix de l'Autriche. On sait maintenant, et à n'en plus douter, que ces offres n'étaient pas sincères, que, si Napoléon avait accepté les conditions de Prague, la Prusse, la Russie et l'Angleterre auraient aussitôt élevé des exigences plus grandes, et qu'à peine nouées, les négociations se seraient rompues. L'Autriche aurait été fort embain^assée sans doute si Napoléon l'avait prise au mot, mais un protocole ne peut rien contre la force des choses, et l'Autriche en aurait été quitte pour employer des formes moins savantes et opérer plus brutalement sa défection. La pureté de sa politique eût été entachée, l'histoire serait restée ce qu'elle est. La question est plus haute et dépasse singulièrement l'horizon borné des problèmes de chancellerie.
La question qui se débattait en Allemagne en 1813 était en réalité posée depuis le commencement du siècle. Une France telle que l'avaient faite les conquêtes de la Convention, affermies et imposées à l'Europe par Bonaparte, était-elle compatible avec l'Europe telle qu'elle existait en ce temps-là? Un État si étendu, si riche et si concentré, gouverné par un homme de cette ambition et un militaire de ce génie, pouvait-il cesser d'être une menace pour ses voisins? Napoléon pouvait-il exeixer son influence sur l'Europe sans que l'Europe se
des Bcurljons. Voir Baiueu, UislorîcUe 7.eitschrift, 18S0, t. VIII, et les de'pcclies de Geutz aux hospodars. C'est la partie AeiMemoircs «jui a le plus licsoiu de commentaires et de rectifications.
sentît atteinte dans son indépendance? Pouvait-il contenir les jalousies, les rancunes, les cupidités et les ardeurs de revanche? Pouvait-il se maintenir dans ses limites sans étendre indéfiniment ses postes avancés? Pouvait-il prévenir la coalition des intérêts lésés ou menacés autrement qu'en les satisfaisant? Pouvait-il éviter de diviser pour régner? Avait-il un autre moyen de règne que la guerre, la victoire, la conquête, la curée générale, l'extermination des faibles, le partage de leurs dépouilles avec les forts? Cette curée même était-elle autre chose qu'un expédient précaire, et ne devait-il pas arriver nécessairement que les victimes se révolteraient, que les complices, se sentant assez puissants, chercheraient à conserver les présents en secouant le joug pesant du bienfaiteur, et qu'il sortirait de là une formidable alliance des peuples et des rois contre celui que les peuples et les rois considéraient comme l'implacable ennemi de leur repos?
L'histoire a répondu. Contester sa réponse et la discuter, c'est modifier les conditions du problème et se placer en dehors de la natui'e des choses. On peut imaginer, en 1801, une France ne songeant plus qu'à jouir dans un magnifique territoire des conquêtes civiles de la Révolution, offrant à l'Angleterre un traité de commerce, à l'Europe une paix durable, et donnant aux nations l'exemple de la liberté. On peut se figurer un Bonaparte pacifique et législateur, abandonnant les camps pour le conseil d'État, licenciant ses armées et ne s'occupant plus que de terminer le Code et d'organiser l'inslitut. On peut se représenter une Angleterre très modeste et très désintéressée, se contentant de ses colonies, renonçant à la souveraineté des mers et considérant sans inquiétude les flottes franjaises dans le
port d'Anvers ; une Autriche se consolant d'avoir perdu la Belgique et l'Italie; une Prusse ne pensant plus à s'accroître et une Russie ne songeant plus à profiter des complications de l'Europe pour étendre son empire sur la Baltique, en Pologne et en Orient. Avec ces données, la solution devient facile. Mais si une seule de ces données manque, il n'y a plus de solution. Le continent était asservi en 1809 ; il a suffi que l'Angleterre ne cédât point pour que Napoléon fût contraint d'aller chercher à Moscou les moyens de la réduire. La durée de la paix de Lunéville est une belle et séduisante hypothèse; mais ce n'est qu'une hypothèse imaginaire. Tout fondement y fait défaut dans la réalité, et cette réalité, nous en trouvons l'expression vivante dans les Mémoires de Metternich.