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ET LA RESTAURATION

Il y a des lé{;encles en diplomatie. L'une des plus accréditées rapporte qu'en 1830 le gouvernement de la Restauration avait contracté avec la Russie une alliance intime qui aurait rendu à la France les frontières du Rhin. On a construit sur cette légende toute une histoire rétrospective et on en a tiré des conséquences absolument chimériques. Nous connaissons maintenant la vérité sur les rapports de la Russie et de la France pendant la Restauration; nous connaissons aussi les principaux détails du singulier épisode de 1829, qui a si fort excité l'imagination des romanciers de la diplomatie. Personne plus que M. de Viel-Castel n'a contribué à jeter la lumière sur nos relations extérieures de 1814 à 1830. Le tome XX, qui couronne si dignement V Histoire de la Restauration, donne sur le grand dessein de M. de Polignac des renseignements aussi complets que précis (1).

(1) Voir également : Nettement, Histoire de la Restauration, t. VIII, où se trouve le texte des projets de 1829; — Prokesch-Ostb:<, His-

Dès l'année 1815 et au lendemain même de la cluite de Napoléon, il s'était formé dans la coalition victorieuse deux courants politiques divergents : d'un côté, l'Angleterre et l'Autriclie, qui voulaient maintenir le système de l'Europe tel que les traités de Vienne l'avaient organisé ; de l'autre, la Russie et la Prusse, qui, tout en demeurant fidèles aux idées du Congrès de Vienne, désiraient en modifier à leur profit les applications. La Prusse, après Waterloo, aurait voulu démembrer le territoire français et écraser le pays par les contributions de guerre. L'Autriche avait montré moins d'àpreté dans ses velléités de revanche; mais elle ne dissimulait en aucune occasion son hostilité pour le gouvernement de la Restauration : Metternich n'aimait point les Bourbons, et il exécrait le gouvernement constitutionnel.

L'Angleterre et la Russie, qui s'étaient unies pour metti^e la Fiance hors d'état de leur nuire, avaient un égal intérêt à se ménager en elle une alliée capable de les servir. C'est ainsi qu'elles avaient à Paris, en 1815, concouru à la défendre contre les vengeances de la Prusse et les convoitises de leur alliés allemands. Louis XVI II avait profité de cette rivalité; il l'avait hal)ilement entretenue; mais ses goûts personnels et ses préférences politiques le portaient vers l'alliance anglaise. Il n'avait qu'une confiance médiocre dans les forces de

foire de l'émancipation de la Grrcr, t. II et VI, pour les nf-gocialion» d'Andrinople ; — Gervinus, Histoire du dix-neuvieine siècle, traJucliou, XIV tt XX.

l'alliance russe et la restauration. 97

la Russie; il redoutait les aventures; il croyait qu'il aurait assez fait pour la dynastie s'il rendait à la France, sous un régime de liberté modérée, la paix, le repos et la considération de l'Europe. Enfin il avait, comme Talleyrand, partaitement compris que ce serait chimère de vouloir séparer la Russie de la Prusse, que l'on n'obtien^ drait rien de la Russie sans encourager ses ambitions orientales ; que menacée, çn cas de guerre avec la Turquie, de l'hostilité de l'Autriche, la Russie ne pourrait rien entreprendre en Orient sans être assurée de l'amitié delà Prusse; que, par suite, toute extension de la puissance russe en Orient aurait pour corollaire une extension de la puissance prussienne en Allemagne, et il n'en voulait pas. « En Italie, c'est l'Autriche qu'il faut empêcher de dominer; en Allemagne, c'est la Prusse » , disaient en 1814 les instructions de Talleyrand. C'était certainement la politique la plus sage et la plus conforme aux intérêts aussi bien qu'aux ti'aditions de la France.

Beaucoup de bons Français et de fervents royalistes n'étaient point de cet avis. Ils détestaient les traités de 1815, qui avaient amoindi'i la France, et ils maudissaient le funeste événement qui avait fait coïncider le rétablissement de la monai'chie avec l'humiliation et l'affaiblissement de leur patrie. Ils savaient mieux que personne que la monarchie n'était point responsable de cet événement, que, loin d'avoir acheté leur restauration aux étrangers, les Bourbons, au contraire, avaient, en reprenant le pouvoir, sauvé au moins les frontières ti^aditionn elles de la France; mais ils pensaient que la monarchie ne serait fermement assise que le jour où elle aurait rendu à la France, non seulement la paix, mais la gloire et l'éclat.

De même que la Convention et Bonaparte s'étaient

inspirés des exemples de Richelieu et de Louis XIV, ces royalistes à leur tour subissaient le presli^^e des victoires de la République et de l'Empire. Ils rêvaient de donner àl'Iiéritier de Louis XVI au moins un reflet de l'auréole de Napoléon, vérifiant cette profonde parole de Joseph de i^ïaistre : «On se tromperait infiniment si l'on croyait que Louis XVIII est remonté sur le trône de ses ancêtres. Il est seulement remonté sur le trône de Bonaparte (I). » Les frontières du Rhin, dont la conquête avait été la conception favorite et l'œuvre principale du Comité de salut public de l'an III, étaient pour Chateaubriand un rêve de toutes les nuits (2) : « Les conquêtes du génie des batailles s'écoulent comme un torrent, disait-il en 1822 à M. de Marcellus; la monarchie légitime et traditionnelle seule sait, par l'influence d'une paix solide, faire désirer sa domination, agrandir le pays, fondre en un seul corps les populations et les conserver à la patrie. »

Pour réaliser ces vastes conceptions, il ne fallait compter ni sur l'Angleterre ni sur l'Autriche. La méfiance cauteleuse de Metternich, la jalousie hautaine de l'Angleterre s'opposaient à toute velléité de conquête. L'alliance anglaise était nécessairement pacifique et conservatrice. Si l'on voulait conquérir, il fallait s adresser aux concjuérants et traiter avec les ambitieux (3). Les mêmes

(Il Correspondance politique. — Voir, sur ces idées des royalistes, André Lebon, l'Angleterre et l'cmif/ration. Paris, Pion.

(2) Marcei.lus, Chateaubriand et son temps, p "246, et Ciiatkaubriand, Conrjrès de Vérone, U I, p. 371-373.

(3) ic L'alliance anglaise, écrivait un diplomate très mêlé à ces négociations. M. de Bois-le-Comte, nous convient ici, nous ne voulons que conserver; mais l alliance russe peut seule nous seconder dans le projet fie nous relever de nos derniers désa très et de faire des ac juisitioas <(ui balancent celles qui ont augmenté la puissance et le territoire des autres tirandes cours de l'Europe depuis uu demi-siècle.

nécessites qui avaient conduit la Convention à chercher dans l'alliance prussienne les moyens d'acquérir la frontière du Rhin, et Napoléon à chercher dans l'alliance russe les moyens de dominer l'Europe, ne laissaient à ces royalistes d'autre i-essource et d'autre espérance que l'alliance de la Russie et de la Prusse. Ils avaient, à travers la Révolution et l'Empire, hérité de la haine séruîaire que les Français de l'ancien régime portaient à l'Angleterre. L'hostdité religieuse se mêlait chez eux à la rivalité politique (1). « L'Angleterre perd le monde, écrivait M. de Ronald en 1822, et toutes les illusions ou les perfidies politiques nous viennent du pays où régnent toutes les erreurs religieuses. »

La Russie, il est vrai, était schismatique, et la Prusse luthérienne; mais il y avait entre l'orthodoxie d'Ali xandre, le piétisme de Frédéric-Guillaume, confondus dans le mysticisme de la Sainte-Alliance, et le catholicisme de nos diplomates, tous plus ou moins delà lignée de Renée et nourris du Génie du Christianisme, de singulières affinités (2). Ajoutez que, quand l'occasion s'offrit d'esquisser le plan que Ghateauhriand et ses amis rêvaient pour l'honneur de la France, la religion y trouvait son compte aussi bien que la politique. La Grèce venait de se soulever, et la Russie conviait l'Europe à la délivrance des chrétiens opprimés par l'infidèle. Depuis la retraite de M. de Talleyrand, dit l'éminent historien de la Restauration, une alliance étroite avec le cabinet de Saint-Pétersbourg fut le but vers lequel tendirent tous les ministres des affaires étrangères de

(1) Marcelll'S, Politique de la Restatirafion.

(2) Cfi\r' AUBitiA.ND, Mémoires, t. VII, p. 422, et Letlies de M, de Yillele, 18-2, p. 424.

France, à quelque nuance d'opinion qu'ils appartinssent. Ce fut en quelque sorte la tradition du cabinet.

Le moment était propice : tout annonçait une crise générale des affaires en Europe. On pouvait croire que la Russie aurait besoin de la France, et que si la France servait ses desseins, le Tsars'en montrerait reconnaissant. Mais, avant de s'abandonner à de si flatteuses espérances, avant de faire sortir la France de la réserve qui lui avait reconquis le respect de l'Europe, avant de la rejeter dans les grandes querelles des États et de la compromettre au profit d'un des partis qui se disputaient la domination du continent, il convenait de se demander si la Russie serait disposée à entrer dans les combinaisons de la France, et si la France pouvait entrer dans les combinaisons de la Russie.

Les dispositions de la Russie ne semblaient point douteuses : elle ne perdait aucune occasion de les déclarer. C'est qu'elle avait réellement besoin de la France, dans l'avenir, si la guerre éclatait avec l'Autriche et l'Angleterre, dans le présent, pour contenir et balancer l'opposition de ces deux États. Le gouvernement français était représenté à Pétersbourg par un ambassadeur qui joignait à de remarquables qualités diplomatiques l'esprit le plus distingué et le plus noble caractère, M. de la Ferronnays. Alexandre lui montrait autant de considération que de confiance. La consitlération était sincère : la Ferronnays l'imposait; il y avait beaucoup d'art et

de calcul dans la confiance. Le Tsar et ses serviteurs excellaient à flatter, à caresser, à engiiirianaer, comme ils aimaient à le dire, et ils savaient bien qu'avec des Français aussi ardemment épris de la gx^andeur de leur patrie et des royalistes aussi convaincus que la Ferronnays, flatter la France, croire à ses forces et l'encourager aux grandes espérances, était le plus sûr moyen de gagner leurs cœui's et de séduire leur raison. Gapo d'Istria, qui poussait le Tsar aux entreprises orientales, lui représentait qu'avec l'alliance de la France il lui suffirait de laisser en Pologne une armée d'observation, et qu'il serait maître de faire en Turquie tout ce qui lui conviendrait (1). Alexandre se décida à faire des ouvertures. Le 19 juillet 1821, il eut avec M. de la Ferronnays un de ces entretiens qui sont dans le goût et la tradition des souverains russes, où les spéculations les plus vastes enveloppent la politique la plus subtile, où l'on interroge en paraissant se livrer, où l'on ne découvre les perspectives de l'avenir que pour éclaii-er les obscurités du présent, où les offres enfin sont toujours vagues et les demandes toujours précises. Nous connaissons, et par le menu, les entretiens de Nicolas avec sir Hamilton Seymour en 1853. C'est à leur reflet qu'il faut lire les récits de M. de la Ferronnays.

« L'appui odieux et insensé que l'Angleterre et peutêtre l'Autriche voulaient prêter à la Pointe rend la situation difficile, disait le Tsar; mais tout deviendrait facile si la France entrait franchement en alliance avec la Russie; pour pi^ix de cette alliance elle pourrait demander tout ce qu'elle voudrait, m « Ouvrez, ajoutait-il, ouvrez le compas depuis le détroit de Gibraltar

(1) Viel-Castel, t. X, p. 287.

jusqu'au détroit des Dardanelles; voyez ce qui est à votre convenance, et comptez non seulement sur le consentement, mais sur l'assistance sincère et efficace de la Russie... Votre ancienne politique vous attachait aux Turcs. Leur alliance aujourd'hui vous assurerait peu d'avantages. Re^jardez la carte pour vous en convaincre. C'est la Russie aujourd'hui que la France doit avoir pour alliée. » Des politiques imprévoyants et peu perspicaces se seraient aisément livrés à la séduction; il y avait pour ceux qui ne connaissaient pas l'Europe quelque chose de fascinateur en ce langa.ge. M. de Villcle, qui savait médiocrement les affaires étrangères, parla, du premier coup, de demander la Belgique et les provinces rhénanes. Le duc de Richelieu, qui dirigeait alors le cabinet, connaissait mieux et l'Europe, et la Russie, et le Tsar. Il voulait, avant de se livrer, avoir des sûretés; il savait à quel point, sous ses apparences d'enthousiasme et d'effusion, Alexandre était adroit et défiant. 11 répondit que, malgré tout ce que les propositions du Tsar avaient de séduisant, la France ne pouvait les accepter qu'à coup sûr, loi'sque le cabinet de Saint- Pétersbourg aurait pris une résolution irrévocable et s'il consenla'U à leur donner la forme de stipulations écrites (1).

Ce n'était pas seulement de la prudence de la part du duc de llichelieu, c'était aussi un seutimcut très juste des conditions qui seraient nécessaires pour obtenir ralliance de la Russie et de l'extrême difficulté qu'il y avait alors pour la France à remplir ces conditions. Il y avait beaucoup de fermentation en Europe. Naples s'était soulevée, le Piémont s'agitait, l'Italie tout entière était

(1) Viel-Castel, t. X, p. 288.

travaillée par l'esprit de conspiration et de révolte; l'Espagne enfin était en pleine révolution. La Russie, qui apportait autant de zèle à réprimer la liberté politique chez les chrétiens d'Occident qu'à développer la liberté religieuse chez les chrétiens d'Orient, n'entendait point, en préparant une nouvelle croisade contre les Tui'cs, s'écarter le moins du monde des principes de la Sainte-Alliance. On ne pouvait être à la fois son allié en Turquie et son adversaire en Espagne et en Italie. Si l'on voulait bénéficier de sa politique orientale, il fallait servir sa politique européenne. C'était le premier point, et c'est pouixjuoi le Tsar pressait la France de faire en Espagne ce que l'Autriche accomplissait à Naples (1), c'est-à-dire intervenir par les armes pour étouffer la révolution et rétablir, au lieu du régime constitutionnel, la monarchie absolue. Il l'y provoquait à Troppau, à Laybach, à Vérone (2). Il insinuait que si la France hésitait à s'engager, c'est qu'elle était incapable d'agir, que son système de gouvernement lui interdisait la grande politique, qu'enfin l'armée n'obéirait pas à ses nouveaux chefs et refuserait de combattre sous le drapeau blanc. Les conspirations militaires qui se succédaient en France ne soutenaient que trop ces soupçons, et Metternich, qui redoutait par-dessus toutes choses une alliance entre la France et la Russie, excitait sans cesse dans l'esprit du Tsar le doute et la méfiance. « Vous ne voulez donc absolument rien faire? disait M. de Nesselrode aux ambassadeurs français au congrès de Véx'one; eh bien, on vous laissei'a avec votre Angleterre; vous verrez si vous vous en trouverez bien (3) I »

(1) Viel-Castel, t. IX, p 455.

(2) Ch\teauisria:<b, Congrès, t. I, p. 221.

(3) Vieju-Castel, t. XI, p. 514.

Nul langage n'était plus propre à émouvoir les diplomates français. Ils lïésitaient cependant, et ils avaient raison. Tout le parti libéral en France était violemment opposé aux interventions armées en Italie et en Espagne. Au moment où l'on s'efforçait, — et c'était la tâche essentiellc de la Restauration, — de rétablir la paix sociale en France et d'y fonder le gouvernement constitutionnel, pouvait-on combattre à l'étranger les principes de ce gouvernement? Cela semblait d'autant plus dangereux et impolitique que le parti que l'on voulait regagner par la gloire extérieure était celui qui attaquait avec le plus d'ardeur la politique de la Sainte-Alliance. On i^ecberchait l'alliance russe pour reconquérir l'opinion, et l'état de l'opinion était tel que la chose qui lui répugnait le plus était justement la condition première de l'alliance russe. C'est ce que sentaient Louis XVIII et ses ministres, et c'est ce qui leur inspira la politique prudente et digne qu'ils suivirent aux congrès de 1821 et de 1822. Cette prudence était d'autant plus nécessaire que, quand on pressait quelque peu le tsar Alexandre et que l'on essayait de le faire sortir des brillantes spéculations dans lesquelles il se complaisait, il se montrait tout à coup aussi réservé qu'il pax^aissait ouvert et aventureux l'instant d'auparavant. « Réunissons-nous, mais sans traités, sans rien de spécial » , disait-il en 1822 à M. de la Ferronnays (I). « La France et la Russie réunies feront la loi à l'Europe », ajoutait-il. La Ferronnays n'en doutait pas ; mais le premier point à ses yeux était le traité, et il mettait son gouvernement en garde contre les illusions que le langage du Tsar pouvait suggérer. a Le Tsar, écrivail-il, sait parfaitement ce <[ui convien-

^1) VlEL-CASTEL,t. XII, p 21

drait à la France, s'il a besoin d'elle; c'est à lui de le proposer; mais il ne faut pas prendre l'initiative à son égard : ce serait un moyen certain de le mettre en défiance et de le faire reculer (1). »

Ce n'était point l'avis des impétueux et des spéculatifs. Chateaubriand pensait qu'avant tout la France devait faii'e ses preuves; montrer qu'elle avait un gouvernement capable d'énergie et qu'elle possédait une armée capable de combattre. Il n'y avait qu'un moyen de convaincre Alexandre et de réfuter les calomnies de Metternich, c'était de faire la guerre en Espagne. Chateaubriand la fit. « Cette guerre, disait-il à M. de Marcellus (2), doit être le signal et le premier acte de notre résurrection. Après, il nous faudra la rive gauche du Rhin aussi loin qu'elle peut s'étendre. » La preuve fut faite : l'armée demeura fidèle à ses chefs et fidèle au drapeau, La Russie ne ménagea point les éloges, mais elle ne se montra pas plus disposée à prendre des engagements.

Les années passèrent. Nicolas succéda à son frère Alexandre. Le conflit s'aigrit entre la Russie et la Turquie, et aux antiques querelles des deux voisins se mêla la question désormais européenne de l'indépendance de la Grèce. Dans toutes ces négociations, la France soutint la politique russe; la Russie en profita, mais pi^éférant avec raison la négociation à la guerre, elle sut, en excitant habilement les rivalités, entraîner à la fois dans son jeu la France et l'Angleterre. Habilement exploitée à Londres et à Vienne, la bonne volonté de la France inspira aux adversaires de la Russie une crainte et une jalousie profitables. Metternich fut paralysé, et l'on vit,

(1) V[EL-C4STEL, t. XII, p. 22.

(2) Marcellus, CliateuuùiUuid, p, 246.

le 20 octobre 1827, une flotte anglaise, unie aux flottes de Russie et de France, détruire à Navarin les forces navales de la Turquie. La guerre éclata le 22 avril 1828 entre les Russes et les Turcs, et la France, d'accord avec l'Angleterre, occupa la Morée.

Ce fut le chef-d'œuvre de la diplomatie russe ; mais, si adroite que fût cette diplomatie, elle ne pouvait pas faire l'impossible, et lorsque l'Angleterre et l'Autriclie virent les armées du Tsar entrer en Turquie, elles comprirent que l'intérêt européen n'avait été que le prétexte dont se couvraient les ambitions séculaires de la Russie.

L'inévitable crise des affaires d'Orient menaça de nouveau l'Europe d'une guerre générale. Les coquetteries russes redoublèrent alors avec la France. Le moment depuis si longtemps attendu semblait arrivé. Chateaubriand le crut, et, consulté par son ami M. de la Ferronnays, qui, dans le ministère Martignac, avait le portefeuille des affaires étrangères, il lui envoya de Rome, au mois de novembre 1828, tout un plan de politique destiné, selon lui, à relever définitivement l'honneur de la France et à rendre la monarchie glorieuse et populaire (1) :

a L'alliance de la France avec l'Angleterre et l'Autriche est une alliance de dupe, disait-il, où nous ne trouverions que la perte de notice sang et de nos trésors. L'aljliance de la Russie, au contraire, nous mettrait à même d'obtenir des établissements dans l'Aichipel et de reculer nos frontières jusqu'aux bords du Rhin. » Sans doute, ces provinces rhénanes appartenaient en grande partie à la Prusse, et jamais l'intimité n'avait été plus grande entre les cours de Pétersbourg et de Berlin; Ghatoau-

(I )CiiATE*uiiniAND, Mémoires, t. VIII, p. 377, et Marcellus, C/ia- Uuuii iuiid, p. 327 ,

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briand le savait. Il y a, disait-il, à Berlin un parti hostile à la Russie, mais il a pour obstacle u le parti antiautrichien et surtout les affections domestiques » . Il en concluait que la Russie pouvait en tout cas compter sur la Prusse, et qu'il suffirait d'assurer des avantages aux Prussiens pour les amener à céder le Rhin à la France. Il proposait donc de dire à Nicolas : « Vos ennemis nous sollicitent, nous pi'éférons la paix à la guerre; nous désirons garder la neutralité; mais enfin, si vous voulez aller à Gonstantinople, entrez avec les puissances chrétiennes dans un équitable partage de la Turquie européenne. Celles de ces puissances qui ne sont pas placées de manière à s'agrandir du côté de l'Orient recevront ailleurs des dédommagements. Nous, nous voulons avoir la ligne du Rhin depuis Strasbourg jusqu'à Cologne. » M. de la Ferronnays jugeait que ce discours serait inutile et peut-être dangereux : il s'en abstint. La France, selon lui, devait attendre la question, et non la poser. Il pensait sur ce point comme le duc de Richelieu; c'est que, comme lui, il connaissait la Russie. « Pourquoi ae pas chercher à vous rapprocher de nous? » lui disait en 1825 M, de Nesselrode. « Parce que, répondit-il, l'expérience nous a appris les soupçons que nous vous inspirerions à vous-mêmes si nous allions plus loin avec vous (I). » C'était à la fois la conduite la plus digne et la diplomatie la plus habile. Le ministère qui, en août 1829, remplaça le cabinet Martignac, crut expédient de s'en écarter.

(1) Viel-Castm,. t. XIV, p. 596.

J08 ESSAIS D'HISTOIRE ET DE CIllTIQUE.

M. de Polignac était arrivé au irtinistèi'e avec des préférences très marquées pour l'alliance anglaise ; il les rapportait de l'ambassade de Londres. L'air de Paris modifia entièrement ses dispositions. C'est que l'alliance russe n'était pas seulement pour lui, comme pour ses prédécesseurs, une combinaison d'avenir; c'était une nécessité, et une nécessité urgente.

M. de Richelieu et M. de la Ferronnays avaient cru devoir attendre les avances de la Russie et l'avaient pu : leur politique générale était prudente; celle de M. de Polignac était téméraire, et les aventures au dehors comme au dedans en étaient forcément la conséquence. Il préparait un coup d'État qui devait être suivi d'une réaction complète. Il comprit qu'il devait à la France une compensation, et que, pour l'aveugler, il fallait commencer par l'éblouir. Il n'hésita donc pas à tenter la fortune.

Les cii'cons tances, d'ailleurs, semblaient favoi'ables, et les conjonctures auraient déçu des politiques moins convaincus de leur mission et moins infatués de leur génie. Les Russes, qui n'avaient point été heureux dans la campagne de 1828, avaient fait de grands préparatifs pour celle de 1829; à défaut de troupes nombreuses, ils avaient beaucoup d'audace, et cette audace leur réussit. Diebitch battit les Turcs devant Silistrie le 11 juin 1829, et, les poussant devant lui, marcha sur les Balkans. Les Russes étaient décidément lancés sur Constantinople; s'ils y arrivaient, et rien ne paraissait plus les en empc-

cher, l'heure de la crise était proche. L'Autriche était hostile, l'Angleterre irritée, la guerre menaçait de toutes parts. Le langage du Tsar et de ses diplomates annonçait que la Russie se préparait à ce vaste conflit, et qu'elle ferait tout pour entraîner la France à l'y soutenir.

C'étaient des remerciements enthousiastes pour les bons procédés dont la France avait comblé la Russie, l'expression chaleureuse du désir « que les circonstances la missent en demeure de prouver par des actes combien ce sentiment était sincère » . Metternich, fidèle aux traditions de son maître, Kaunitz, et toujours prêt à se faire en secret le complice des actes qu'il condamnait publiquement, avait proposé un partage de la Turquie dont la France serait exclue. Le Tsar en instruisit l'ambassadeur de France, M. de Mortemart, et protesta qu'il n'entrerait jamais dans une combinaison de ce genre contre son « loyal et fidèle allié » . Peu de jours après, il invita la France à réfléchir à l'éventualité d'une chute de la Turquie, ajoutant qu'il croyait pouvoir compter sur la coopération de la Prusse aux projets qu'il concerterait d'avance avec le cabinet des Tuileries.

Ces propos étaient-ils plus sincères que ceux qu'Alexandre tenait en 1821 à M. de la Ferronnays, que ceux que Nicolas tint en 1853 à sir Hamilton Seymour? Le Tsar songeait-il réellement au partage de la Turquie, ou bien, méditant simplement de lui imposer un traité qui la mettrait dans sa dépendance, ne chercliait-il pas uniquement, par l'appât de grands bénéfices, à gagner le concours de la France dans une négociation où la Russie trouverait son avantage sans recourir à l'expédient toujours dangereux d'un remaniement de la carte de l'Europe?

II est permis de le croire : tandis qu'il solllHtait la

France à méditer sur le partage de la Turquie, il demandait à la Prusse de lui préparer un nouveau Iraité de Kaïnardji. Le Tsar était venu à Berlin au mois de juin, il avait vu son beau-père Frédéric-Guillaume. 11 lui avait exposé l'embairas où la guexTe de prestige qu'il faisait aux Turcs menaçait de le placer, et la nécessité où il était de précipiter par un coup de partie la conclusion d'une guerre qui épuisait ses ressources. a Sa Majesté, écrivait le 5 juillet le ministre prussien des affaires étrangères, a recueilli de ses entretiens avec S. M. l'empereur de Russie les témoignages les moins équivoques et les plus satisfaisants des dispositions éminemment pacifiques et modérées qui animent ce souverain... Les succès les plus brillants et les avantages les plus réels qu'obtiendraient ses armées, ne l'entraîneront à s'écarter en rien des intentions généreuses et désintéressées qu'elle a hautement énoncées au moment où elle s'est vue obligée de prendre les armes. » Le général prussien de Miiffling fut chargé d'exposer aux Turcs les sentiments du Tsar et de les assurer que, s'ils faisaient les premières démarches, ils obtiendraient la paix à des conditions relativement peu onéi^euses. Miiffling se mit en route; il arriva le 4 août à Goostantinople. Le 20, Diebitch entrait à Andrinople. Ainsi, au moment même où le Tsar se montrait si empressé de témoigner dans les combinaisons incertaines de l'avenir sa gratitude envers la France, il invitait la Prusse à lui rendre dans le présent un service signalé. G'est que l'alliance Française, si jamais elle devenait nécessaire, coûterait fort cher au Tsar et l'engagerait dans de grandes difficultés, tandis que l'alliance prussienne, dor t il était sûi-, avait le grand avantage de nu l'obliger à rien d'embarrassant pour lui.

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Cependant M. de Polignac préparait la reconstruction de l'Europe. M. de Bois-le-Gomte, qui venait d'être nommé directeur politique, fut chargé de rédiger le projet. Si chimériques que fussent le ministi'e et son conseiller, il y avait certaines réalités avec lesquelles ils étaient obligés de compter. L'alliance de la Prusse et de la Russie en était une : ils ne songèrent pas un instant à la dissoudre, et, comme il fallait avant tout pour entraîner la Russie trouver moyen de satisfaire la Prusse, la Prusse devint en quelque sorte le centre et le pivot de leur combinaison : « La Prusse, disait le Mémoire de M. Bois-le-Comte, est le nœud de ce plan, et il faut la contenter. » On lui donnait la Saxe, en échange des provinces rhénanes, qui passeraient au roi de Saxe, et on y ajoutait la Hollande, moins le Brabant hollandais, à titre de bénéfice. Le roi de Hollande était transporté à Constantinople et régnait sur les pays placés au sud des Balkans; les colonies hollandaises passaient à l'Angleterre; l'Autriche prenait la Bosnie, la Croatie, la Dalmatie turque, l'Herzégovine et la Serbie; la Russie acquérait la Moldavie, la Valachie et l'Arménie; la France, enfin, reprenait Landau, la frontière de 1814 du côté de l'Allemagne, le Luxembourg, la Belgique et le Brabant hollandais. <i Cette organisation nouvelle de l'Europe, concluait le Mémoire, serait dominée par l'idée àd l'intérêt de la France, comme celle qui a été faite au Congrès de Vienne l'a été par le désir de nous abaisser et de fortifier les autres puissances contre la France. » A ce point de vue même, le « grand dessein » de M. de Polignac était très discutable. Sans doute, la France était débarrassée du dangereux voisinage de la Prusse sur sa frontière de l'est, mais elle la retrouvait sur sa nouvelle frontière du nord ; l'annexion de la Saxe donnait

à la Prusse en Allemagne une consistance et une cohésion qui lui manquaient; l'annexion de la Hollande faisait d'elle une puissance maritime. Enfin, — et cette considération ne pouvait pas et ne devait pas demeurer étrangère au gouvernement de la Restauration, — le plan de M. de Polignac, qui était aussi bien un partage de la Hollande qu'un partage de la Turquie, froissait el violait aussi complètement les principes du droit des gens que l'avait fait un siècle auparavant le partage de la Pologne. Que l'on admît le principe proclamé à Vienne, la légitimité, ou le principe contre lequel le Congrès de Vienne avait prétendu réagir, la souveraineté nationale, on se plaçait en dehors du droit, et l'on restait purement et simplement dans le système de la force mise au service de la convenance.

Ces considérations arrêtèrent-elles le Roi et son conseil? Le fait est qu'ils délibérèrent huit jours sur le projet; mais les discussions paraissent avoir porté beaucoup plus sur l'application que sur le pi'incipe. «Le Dauphin, dit M. de Viel-Castel, dominé par le parti militaire dont il aimait à se considérer comme le représentant, et aussi par un certain courant d'opinion qui penchait vers le système des frontières naturelles, demandait les provinces rhénanes au lieu de la Belgique. M. de PoHgnac lui opposa des raisons péremptoires. (c L'acquisition des provinces rhénanes nous donnerait une position toute menaçante et agressive envers l'Allemagne : l'Allemagne sentirait sa liberté et son indépendance mcnac«es, et nous réunirions de nouveau contre nous et la Prusse, et l'Autriche, et toutes les puissances secondaires (1). Nousren-

(I) « Le çouvcrncmeot p-ussien a senti qu'il trouverait, pour défendre les provinces rhénaucs, l'appui de toute rAIlcmaijuc, » Kote de M. de Bois-le-Conuc.

contrerions une opposition invincible dans la Russie elle-même, qui ne se trouverait plus intéressée à soutenir nos prétentions, car ce 71' est que contre l'Angleterre que la Russie désire nous renforcer. » Le conseil fut convaincu; il adopta le plan de M. de Polignac, et ce ministre invita M. de Mortemart par une dépêche confidentielle à pressentir, le cas échéant, les intentions du Tsar sur ce sujet.

L'occasion ne se présenta pas. Tandis que le conseil de Charles X délibérait sérieusement sur ce projet, monument de déraison chimérique, comme le qualifiait si bien un diplomate français du temps, l'intervention des Prussiens à Gonstantinople modifiait toutes les conditions du problème. Diebitch était à Gonstantinople, mais son armée, rongée par la peste et le typhus, s'évanouissait entre ses mains : depuis le mois de mars, on avait reçu dans les hôpitaux quatre-vingt-un mille malades; Diebitch disposait tout au plus de trente mille hommes. « Sa position, dit un juge très compétent, le maréchal de IMoltke, si elle se fût prolongée peut-être de quelques jours seulement, aurait suffi pour le précipiter des hauteui's de la victoire dans l'abîme de la ruine, n Mais le prestige était grand, et le général MiifBing était là pour en éblouir les Turcs. Ils étaient atterrés : Mûffling put à la fois grossir les forces des Russes aux yeux des Turcs et les forces des Turcs aux yeux des Russes. De part et d'autre, on se fit illusion, et comme de part et d'autre on avait un égal besoin et un égal désir de la paix, on la conclut le 14 septembre à Andrinople, aux conditions fort avantageuses d'ailleurs et très politiques que le Tsar avait indiquées lors de sa visite à Berlin.

Le courrier qui devait porter nos propositions en Russie était prêt à partir, rapporte M. de Bois-Ie-Gomte,

quand on appriL la signature de la paix. La Russie avait atteint son but; elle avait franchi une nouvelle étape, et avant de songer à en franchir une autre, elle devait refaire ses forces que les campagnes de 1828 et de 1829 avaient singulièrement ébranlées. La Prusse avait gratuitement rendu à son alliée héréditaire le service auquel la France mettait un si haut prix. Le roi Frédéric- Guillaume reçut, en témoignage de la reconnaissance de son gendre, six des plus belles pièces de campagne conquises sur les Turcs ; quant au gouvernement français, il est à croire qu'il reçut de bonnes paroles et de nouveaux encouragements qui l'amenèrent à découvrir, au moins en partie, ses desseins. La Prusse, qui, selon le mot de M. de Cois-le-Comte, était « le nœud de ce plan » , fut pressentie, et répondit qu'elle se refuserait à toute combinaison de ce genre. M. de Bernstorff le déclara officiellement par deux dépêches adressées, le 3 janvier 1820, aux ministres de Prusse à Pétersbourg età Paris : « Le devoir et l'inclination du Roi, dit-il, ne lui permettraient jamais de consentir à séparer de ses Etats des provinces pour la prospérité desquelles il a fait des sacrifices dont on voit déjà si abondamment les heureux effets. Le cabinet de Prusse profitera de chaque occasion qui se présentera, sans qu'on la recherche, pour convaincre la cour de Russie et celle de France que, sur ce point, la résolution du Roi est irrévocable. »

Ainsi tombèrent les vastes projets rêvés par Chateaubriand et tentés par M. de Polignac. La vérité est qu'en 1830, comme le dit très bien M. de Viel-Gastel, la situation extérieure de la France était aussi satisfaisante qu'on pouvait le désirer, u Assurée de l'amitié de la Russie, qui elle-même était étroitement liée avec la Prusse, la France n'avait rien à craindre de ses enne-

mies, ou, si l'on veut, de ses rivales naturelles, l'Anfjleterre et l'Autriche. » La conquête d'Alger, si brillamment accomplie, malgré l'opposition menaçante de l'Angleterre, en fournit bientôt la preuve.

La Russie montra en cette occasion autant de bonne volonté que la France en avait montré lors de la guerre de Turquie. C'était beaucoup; en réalité il n'y eut jamais autre chose. Il n'y eut point de traité d'alliance ; les Russes firent miroiter souvent de séduisantes promesses; ils ne s'engagèrent à rien, et le jour où la France voulut passer de la spéculation à la politique, l'affaire n'aboutit pas.

La combinaison présentée, non par la Russie, mais par la France, avait pour objet la Belgique, et non le Rhin; loni de tendre à séparer la Px'usse de la Russie, elle tendait à transformer en triple alliance l'alliance de ces deux cours (1) ; loin de tendre à affaiblir la Prusse, elle tendait à la fortifier; loin d'arrêter les ambitions prussiennes, elle les satisfaisait dans le présent et les encourageait dans l'avenir : elle livrait la Hollande aux Ilohenzollern. Enfin, le consentement du roi de Pi'usse à dépouiller son beau-frère le roi de Hollande, et à céder le Rhin aux Saxons, était le point de départ et la condition nécessaire de l'exécution du projet : le roi de Prusse refusa formellement de s'y prêter.

(1) «De toutes les puissances de l'Europe, écrivait M. de Bois-le» Comte, aucune ae nous a été si hoslile que la Prusse en 1814 et en 1815, et il n'en est aucune dont nous ayons eu plus à nous louer dans ces ilerniers temps. Elle a reconnu les avantages qu'elle pouvait retirer d'un rapprochement entre la France et la Russie. ■

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