LA RAGE
« Ciel brûlant, climat excessif, aspect sauvage, promenoirs arides, rochers, oiseaux de proie, rivières dévorantes, torrents ou nuls ou débordés, des hommes forts, durs, francs et inquiets » : ce croquis puissant de VAmi des hommes forme le vrai frontispice de l'histoire des Mirabeau. Les voilà tout entiers, tels qu'ils étaient et dans le cadre qui leur convient. C'est ainsi qu'on se les figure après avoir lu les deux volumes que M. de Loménie a consacrés à leurs origines, et qui devaient être le début d'un grand ouvrage malheureusement interrompu par la mort (1). L'auteur s'arrête au moment où le plus illustre des Mirabeau, l'orateur et le tribun, apparaît sur la scène. Ce n'est en quelque sorte que le pro- ?ogue du drame; mais ce prologue en est la clef; bien qu'annoncé seulement et n'apparaissant que dans les épisodes, le Mirabeau de la Révolution remplit déjà tout le théâtre de sa personne et de son nom. Le principal intérêt de ces vastes prolégomènes est de nous expliquer
(l)ies Mirabeau, nouvelles études sur la société française au dixhuitième siècle, par M. de Lomksie, de l'Académie française. Pari», Dentu, 1870.
ce personnage prodigfieux. — Séparé de sa race et isolé de son groupe social, il apparaît comme un monslre en bien et en mal. Il faut, pour le comprendre et le juger, le rattacher à ses origines, considérer les instincts qu'il reçut en naissant, les passions qui lui furent léguées et les exemples dont fut entourée sa jeunesse. Le courant qui l'emporte n'en est ni moins trouble, ni moins désordonné; mais on en connaît le cours, ou en mesure l'impulsion et l'on aperçoit, au milieu du tourbillon, l'homme qui lutte et qui surnage.
« Il y a bien du physique dans ses écarts », disait le marquis de Mirabeau, eu parlant de son fils; le marquis aurait pu ajouter : Il y a bien de rhérc«lité dans ce physique. Les documents produits par M. de Loménie sont décisifs sur ce point. C'est une terrible et furieuse race. Ils sont tous superbes, emportés, dominateurs, et, lorsque l'amour enflamme ce sang, l'embrasement va jusqu'à la folie. Le hasard même des mariages, loin d'attiédir et de détourner cette ardeur, l'excite et la redouble au contraire. Il semble qu'une sorte de fatalité tragique pèse sur cette maison. Les anciens n'auraient pas manqué d'y voir la marque de la colère des dieux et de reconnaître à ces signes singuliers
Vénus et ses feux redoutables.
D'un sang qu'elle |)oursuit tourments inévitables.
La mère de VAini des hommes, la grand'mère du
tribun, épouse à vingt-trois ans le marquis Jean- Antoine, qui en avait plus de quarante, et était cril)lé de blessures. Le bras droit cassé et enveloppé dans une écbarpe, il avait, pour soutenir sa tête, un collier d'argent caché dans sa cravate. C'était un guerrier rude, imposant et terrible. Après avoir donné dans ce mariage très austère l'exemple de toutes les vertus domestiques, la marquise fut atteinte dans sa vieillesse de la plus répugnante démence. « Fiat voluntas ! disait son fils; mais quel rabat-joie à l'orgueil humain! » N'étaitce qu'un accident et une anomalie? Faut-il voir au contraire dans ce mal mystérieux l'explosion déguisée et comme la revanche de passions longtemps contenues et refrénées? Ce qui est sûr, c'est que ces passions éclatent chez le fils dès sa jeunesse. Il avoue que cette jeunesse ï\it fort orageuse et qu'il fit des excès étonnants. « La volupté, écrivait-il à Vauvenargues, est devenue le bourreau de mon imagination, et je payerais bien cher mes folies et le dérangement de mœurs qui m'est devenu une seconde nature. » Il voyait sa faiblesse et il la condanuiait, il essaya de la dominer. Le hasard le servit mal. Le mariage absurde et inconsidéré qu'il fit bouleversa sa vie et empoisonna sa race. Il n'y a point à insister sur mademoiselle de Vassan, qui devint la mère du grand Mirabeau. « Tu t'es allié à une femelle qui, sans avoir aucun des agréments de son sexe, en a tous les vices et ceux du nôtre jj , écrivait au marquis son frère le bailli. « Depuis la création du monde, ajoutaitil, on ne vit pas une femme de l'espèce de celle que Dieu t'a donnée, ni des enfants de l'espèce des tiens, w Le marquis, dans son vocabulaire rabelaisien, ne l'appelait que « le diable de Papefiguière " , et il la définit : « un monstre de folie effrénée dans tous les genres » . Ils
vécurent cependant quelques ansées à peu près unis.
« Tout dès l'abord sembla se tourner en conjugalité » , disait le marquis. Ils eurent onze enfants, puis ils se brouillèrent, et la querelle entre eux commença, bien que sur le ton du drame, par les fameux reproches de Cléanthis à Sosie (1). « J'ai tout supporté, écrivait le marquis, jusqu'à ce que j'ai appris \q fumier qu'un honnête homme ne doit pas couvrir de son manteau » , et ils se séparèrent.
Ni chez le mari ni chez la femme, ces tempéraments emportés ne trouvaient de frein dans le caractère. « Nature lui avait refusé toute pudeur naturelle. » Elle était joueuse, dépensière; elle n'avait pas même la pruderie de l'élégance. « Tout en désordre dans sa chambre, enseigne distinctive des filles de joie. » Avec cela, rapace, procédurière et violente au dernier point. « Ma mère, écrivait Mirabeau le tribun, a déchargé sur moi un pistolet, de fureur d'un mot de conciliation que je lui lâchai. » Par-dessus tout cynique : elle ne se contentait pas d'avoir des amants et de les prendre très bas; elle tenait à leur laisser un témoignage écrit de ses faveurs. C'était le/um/er dont parlait le marquis. Quand elle plaida contre son mari, tous les scandales lui furent bons, et elle eut recours à tous les arguments, même les plus avilissants pour elle. Ayant besoin d'attirer ses enfants pour les liguer et les lancer contre leur père, elle s'abaissait à des complaisances indignes et se faisait la complice de leurs adultères. Son libertinage s'accommode sur ce point à merveille avec ses intérêts, et la perversion du goût complète chez elle la perversité de l'esprit. « Elle entre en correspondance avec madame
(I] Voir t. II, p^ges 453 et -458, les lellrc» du iiiïKjuii» à sa Hlle cl i ta fcir.uie.
LES MIRABEAtfi 121
de Monnier (la maîtresse de son fils), qui lui envoie son portrait et à qui elle permet de l'appeler ma chère maman, de même qu'elle nomme mon gendre l'aventurier Brianson, amant de sa fille, madame de Cabris (1). » Le marquis avait une intelligence forte, des visées très hautes ; la « folie effrénée » ne l'avait pas atteint, et, tout colère et despotique qu'il était, il gardait au moins les apparences de la dignité. Il supporta les injures de sa femme, après avoir supporté sa compagnie. « Les vingt ans que j'ai passés avec elle ont été vingt ans de colique néphrétique » , écrivait-il. Mais s'il sut se contenir davantage, sa fougue, pour se tourner en autorité, n'en fut pas moins excessive et n'en exerça pas une influence moins fatale sur ses enfants. Il avait la plus haute idée de sa puissance paternelle et de la grandeur de sa maison. Sous ce rapport, c'était un baron du moyen âge, égaré dans le dix-huitième siècle, et tel qu'on en avait connu quelques-uns sous Louis XIV, lors des grands jours d'Auvergne. Il écrivit un Testament politique; il disait : mon règne, en parlant de l'administration de ses biens et de son gouvernement domestique. Ce fut un règne tourmenté, et auquel ne manqua aucun des abus qui perdaient dans ce même temps la royauté des vrais souverains. Toute volonté devait plier devant la sienne, et sa volonté ne connaissait d'autre loi que ses emportements, d'autre moyen de conviction que la force. Contre sa femme en démence et son fils en révolte, il ne trouva rien de plus légitime et de plus efficace que la prison sans juges : la lettre de cachet. L'éternelle oubliette du Masque de fer ne lui semblait pas un châtiment trop fort pour un homme qui,
(1) LOMÉNIE. l. Il, p. 589.
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né de son sang, avait commis le crime de retourner contre lui les indomptables passions qu'il lui avait léguées. « Quant à celui-là, écrivait-il un jour à pi'opos de son fils, mon plan est que l'autorité seule et moi nous sachions où il sera, et qu'à ma mort un billet cacheté l'apprenne à mon sul)stitut. » Il avait d'ailleurs sa pointe de libertinage (voir, par exemple, le portrait qu'il a tracé du duc de Gesvres), et sa plume cynique ne respectait même pas ses enfants. C'est à sa fille, la meilleure, la plus sage, la préférée, madame du Saillant, qu'il adresse, sous forme de lettre et pour la moraliser, cet effronté portrait de la marquise, qu'une lectrice endurcie de Diderot aurait considéré peut-être sans rougir, mais où une fille ne pouvait sans honte reconnaître sa mère. Il vivait publiquement avec madame de Pailly; il l'avait installée en son château, en compagnie de la vieille marquise sa mère; il en fit l'amie de sa fille, et c'est par elle que le fils prodigue cherchait à rentrer en grâce. « Reproche, je t'en prie, à madame de Pailly, très vivement, écrivait Mirabeau à sa sœur, que dans la lettre de sa meilleure amie il ne se trouve pas un mot d'elle pour le frère de cette amie. Présente-lui mon tendre respect. »
Issu de cette race, élevé dans ce milieu, portant en lui, exaltées par leur combinaison même, la frénésie maternelle et la fougue de son père, nature énorme et prodigue en tous genres, il aurait fallu que Miiabeaa fût un prodige plus surprenant encore qu'il ne l'est,^ pour avoir résisté à l'effort de tant de passions et à la contagion de tels exemples. M. de Loméuie, qui a pris le parti du marquis et l'a relevé autant qu'il pouvait l'être, a bien analysé l'influence de ces drames de famille : « Le marquis et la marquise de IMirabeau...
travaillent en idéalité à enlever à leurs enfants tout sentiment de x'espect, en se déchiranl réciproqueinent dans leurs confidences avec chacun d'eux, et tout sens moral, en excitant chez eux l'esprit de rivalité, de duplicité, de convoitise, par des promesses d'héritage et des menaces d'exhérédation... C'est ainsi que Mirabeau s'était habitué, sous l'influence des divisions de sa famille, à mélanger une forte dose de fourberie à la fougue naturelle de son caractère et à justifier cette phrase de son père : Faut-il être singe, loup ou renard, tout lui est égal, rien ne lui coûte, m Ainsi s'expliquent et se rattachent à leurs origines les terribles défaillances de caractère qui révoltent chez Mirabeau. On ne peut cependant pas plus les effacer de son histoire que l'on ne peut effacer de sa figure les cicatrices de la maladie qui avait, dès l'enfance et pour jamais, gâté l'étrange et superbe beauté de ses traits. Les aventures scandaleuses, les turpitudes du donjon de Vincennes, les pamphlets et le « fumier » littéraire, tout ce vilain côté de l'intrigue, du besoin et des affaires d'ai'gent, ce fut chez lui le stigmate héréditan'e et comme le péché d'origine. La gloire, hélas! n'a pas tout effacé. Le génie était merveilleux cependant. Ce génie, pour la réhabilitation du marquis et de son sang, était aussi de race, et pour l'avoir élevé au degré de puissance où il le porta, Mirabeau n'en tenait pas moins le germe de son père. La filiation entre eux, sous ce rapport, est tout aussi intime, et c'est la belle et essentielle partie de l'œuvre de M. de Loménie d'avoir contribué à la mettre en lumière.
Il y a un premier trait qui frappe, parce qu'il est très marqué et marqué chez tous, c'est l'éloquence, l'ouverture d'esprit, la fécondité, l'aptitude à s'assimiler, à saisir et à présenter les choses par les grandes surfaces, à se répandre 'à la fois dans tous les sens. Le premier, le jjrand-père, Jean-Antoine, se distinguait déjà par « son éloquence rapide, son humeur dominante... une audace constante, une hauteur impérieuse adaptée à toutes les manières d'être quelconques » . « Il était, disait de lui son fils, de ces hommes qui, à la guerre, ont le ressort et l'appétit de l'impossible, n La mère même de Mirabeau, mademoiselle de Vassan, qui avait si peu de qualités, avait au moins celle-là : «i elle avait du trait. » Mais c'est surtout le marquis, VAmi (les hommes, qui, avec sa prodigalité de pensées et d'écrits, l'originalité de son style et les singularités de sa carrière, mérite d'être étudié de près et mis en son temps à sa véritable place. « Vous êtes ardent, bilieux, plus agité, plus superbe, plus inégal que la mer, et souverainement avide de plaisirs, de science et d'honneurs » , lui écrivait Vauvenargues. Il rêvait de fonder une maison puissante, glorieuse et riche, « de faire, comme il disait, d'une maison en Provence une maison en France » . Il s'y épuisa et s'y ruina. Il pensa un moment à tàter de la politique et à entrer dans la diplomatie. Il y renonça bientôt; le courant de son siècle le saisit; toutes ses ambitions se concentrèrent et s'évaporèrent en utopies. Il se fit prophète et réformateur des
sociétés. Tocqueville a donné de son œuvre une définition parfaite : « l'invasion des idées démocratiques dans un esprit féodal. » Il y a en lui du haut baron et du révolutionnaire, et il forme, en rassemblant leurs traits, une bien curieuse transition entre deux hommes qui portent le même nom et qui sont très dissemblables, les deux Saint-Simon.
Il a du premier, l'immortel chroniqueur, la fécondité et la sève littéraire, le besoin de parler de tout et d'en parler en toute liberté gauloise de forme et de pensée. Sa correspondance, qui est immense, serait pour la société du dix-huitième siècle ce que les Mémoires du duc sont pour la cour de Louis XIV. C'est un style de même famille, abrupt, heurté, indiscipliné, fantasque, mais expressif, neuf et d'un coloris constamment renouvelé aux sources mêmes de la langue, un style à l'eau-forte et à l'emporte-pièce. Il a du second Saint-Simon, le fondateur de la secte, les grandes visées théoriques, les mêmes poussées audacieuses au sein d'une intelligence agitée et encombrée, le même mélange enfin, — et c'est le trait le plus caractéristique, — du spéculatif et du spéculateur, du révélateur social et de l'entrepreneur d'affaires. « Les impulsions de mon esprit et de mon caractère, écrivait-il, sont si rapides que l'une couvre l'autre et semble l'anéantir, mais ce roulis des vagues les l'amène, et l'équilibre même n'est chez moi que l'ébranlement des chocs opposés. » C'est ainsi qu'il pensa, qu'il écrivit et qu'il vécut.
« J'ai gâté bien des choses par vivacité et précipitation, disait-il, n'ayant ni talent ni habitude de tout ce que j'ai été obligé de faire comme bâtiment, agriculture... » Son mariage fut sa première spéculation et la pire de toute's. Elle le jeta dans une interminable et
inextricable série de procès. Pour les entretenir, il empruntait; il empruntait pour doter ses enfants, payer ses dettes et lancer les magnifiques opérations dont il attendait la fortune. On le voit successivement entreprendre un canal, acheter un duché en Bretagne pour le défricher, fonder une société par actions pour l'exploitation d'une mine de plomb, affaires toutes plus mal engagées et plus mal conduites les unes que les autres. Il s'entend mieux à l'administration de ses terres; c'est par là, et par les héritages surtout, qu'il se relève à la fin. Il avait commencé avec 28,000 livres de rente, qui, déduction faite des charges, se réduisaient à 12,000 livres. En 1779, après la mort de son éternelle belle-mère, il jouit de 80,500 livres de rente, mais il a une dette de 678,740 livres; c'est chaque année 51,Gi8 livres à prélever sur le revenu, et voilà la fortune réduite à 29,000 livres de rente. Pour en arriver là, il lui a fallu un travail surnaturel. Il est exténué : « Toute ma vie n'a été qu'un tissu de soucis poignants pour l'avenir... et le résultat a été de me forcer à vivre au jour le jour, méthode qui n'est pas meilleure pour vivre que pour régner, et qui, à la fin, met en péril la nef en annihilant le pilote. »
Cet administrateur chimérique prit dans la théorie sa revanche des déceptions de la pratique. N'ayant pu parvenir ni à trouver le repos ni à ordonner sa tortune, malheureux en ménage, désespéré par ses enfants, en guerre avec sa famille et faisant par ses procès le scandale de son monde, il cherche la panacée universelle qui doit « rendre les sociétés paisibles et les hommes raisonnables et vertueux » . Cette panacée, c'est la théorie du produit net. Qucsnay devient son dieu; il se fait le prophète de la doctrine physiocratique. Il rêve, avec
son maître, d'organiser le monde « d'après les lois physiques nécessaire-s et invariables qui forment l'ordre naturel évidemment le plus avantageux au genre humain » . Il n'est pas libéral au sens moderne du mot, mais il est libre-échangiste. Son idéal est le despotisme éclairé par les principes physiocratiques et s'exercant par les physiocrates. Il écrit sur tout, partout et toujours. Il entasse les mémoires, les livres, les brochures; il laisse plus de manuscrits que de volumes imprimés, et le surplus de sa pensée déborde dans une correspondance où les lettres se comptent par milliers. « Si ma main était de bronze, il y a longtemps qu'elle serait usée, » Et dans cette incohérente et incessante production, les traits saillants et les rayons de lumière surgissent à chaque instant dans le chaos des paradoxes lourds et entassés.
L'étude serait incomplète, et l'un des points essentiels dans la fiUation de Mirabeau demeui^erait obscur, si à côté du marquis on ne plaçait son frère, le bailli, qu'il aima si tendrement, qui fut son conseil, sa raison, sa consolation, l'honneur du nom, la vertu de la famille, et qui permet de comprendre l'explosion subite d'un génie si large et si humain que celui de Mirabeau au milieu de cette tribu fantasque et tourmentée. Le bailli, tout aussi curieux d'idées, tout aussi spontané di^jis son style que le marquis, avait de plus l'empire sur lui-même, l'égalité d'àme, Vœquanimité, comme il disait, le sentiment et la volonté du respect, la capacité du travail prolongé, enfin surtout le caractère et le bon sens. « C'est un Alceste féodal, dit M. de Loménie; mais il ne se contenta pas de déclamer contre les vices de l'humanité, et, en remplissant tous les devoirs d'une carrière laborieuse, il fut plus occupé encore de faire le bien
que de critiquer le mal. » Il était nécessaire de le rappeler, car, pour être moins marquée, sa ressemblance se reconnaît à certains ti'aits et aux plus beaux, dans le tribun.
Mirabeau eut de sa mère l'obsession désordonnée des passions, mais à côté des écarts avilissants, le sens populaire et « le don de la familiarité ». Il a de son père l'expression colorée, le mot qui saisit et frappe, la faculté de se disperser, l'emportement du caractère, Vappétit de ^impossible. Tout cela chez lui se fond et s'amalfjame, grâce à une nature assez féconde pour unir et organiser des éléments aussi incohérents que la frénésie de mademoiselle de Vassan, la fougue intellectuelle du marquis et le bon sens du bailli. Il outre tout, qualités, défauts et vices; mais en les outrant il en tire une harmonie étrange et puissante. Pour en venir là, il lui fallut la Révolution française. Sans cette crise violente d'une société tout entière, il se serait consumé dans les luttes misérables et les aventures inférieures où s'était égarée sa jeunesse. « Mirabeau, disait la grande Catherine, était l'être colossal et monstrueux de notre temps ; car dans un autre, il aurait été fui, détesté, enfermé, pendu, roué. )» Il aurait été en effet condamné à continuer et à finir comme il avait commencé, à reprendre la carrière orageuse du marquis et à reproduire on les grossissant et en excédant toujours, les scandales au milieu desquels il avait grandi. Couvert de dettes, en révolte contre
l'autorité de la famille et celle de l'État, en procès avec sa femme, remplissant la France du bruit de ses amours, spéculant, ne reculant pour vivre devant aucune besogne, acceptant pour parvenir et se lancer dans la politique une mission secrète en Prusse, écrivant à tort et à travers, dépensant ses idées et sa verve dans le fatras des productions hâtives, il fût, malgré tant d'efforts, tant d'études et des oeuvres aussi pleines de promesses que sa Monarchie prussienne, il fût resté un aventurier puissant, un libelliste extraordinaire, mais rien qu'un fantôme, comme disait le marquis, et il n'eût laissé à son siècle qu'un original de plus, un grand déclassé, dont l'histoire eût oublié le nom et que le roman seul aurait repris à son compte.
Mais donnez-lui la tribune, l'auditoire et les grandes occasions, et vous trouverez en lui l'homme le mieux préparé à ce rôle de gouverneur d'assemblées et de meneur de foules qui lui est réservé. Tout en lui a contribué à former l'orateur et le tribun. II trouve dans ses études vagabondes des ressources inépuisables d'improvisation. Il sait rassembler les idées répandues dans l'air et les vulgariser. Sa vie orageuse, les intrigues mêmes dans lesquelles il a trempé, lui ont appris l'art de diriger les partis et les hommes au milieu d'une Révolution qui met en effervescence une société avide de se régénérer, mais que ses origines condamnent à réformer le monde avec des mœurs corrompues et à fonder la liberté avec les habitudes du despotisme. Sa destinée reste trouble jusqu'à la fin, et il paye chèrement, à l'apogée même de sa gloire, les égarements de sa jeunesse. Il faut mesurer ses chutes, pour juger de la hauteur jusqu'à laquelle il se relève. Il faut considérer surtout le fond d'humanité, le sens généreux
qui se développe chez lui en même temps que la fougue du tribun et l'habileté du politique. C'est sa marque supérieure : le cœur était resté grand. Tandis que Rousseau, ulcéré d'hypocondrie et rongé par sa mélancolie soupçonneuse, rétrécit le monde à sa mesure, cheixhe dans une révolution sociale le remède au mal dont la source n'est qu'en lui-même, rêve d'imposer aux hommes la perfection qui lui manque et pousse jusqu'au paradoxe sanglant de la terreur son utopie de liberté abstraite, Mii'abeau, qui a tant souffert par les hommes et a fait sur son âme même l'expérience des misères humaines, ne cherche point à rendre les hommes meilleurs; mais les prenant tels qu'ils sont, il veut seulement les affranchir des entraves qui l'ont meurtri^ il est et demeure, — autant qu'on pouvait l'être, — un réaliste enthousiaste; il n'aspire qu'à la liberté possible. La Révolution lui fournit son élément et lé révéla à lui-même. Il étouffait auparavant, et faute de pouvoir se répandre dans sa plénitude et son exubérance, il s'éparpiliait, se heurtait aux obstacles et jetait son écume à tous les écueils de la côte. Le tremblement de terre lui rendit l'équilibre.