SAINT-GILLKS-BRUXELLES. — IMP. N. DEKONINK, RUE DU FORT
On n'a épargné à la poésie contemporaine, ni les sévérités, ni les ciiicanes. Jamais, semble-t-il, la critique n'eut plus beau jeu, aujouririiui que les tiiéories se croisent et se déveloftpent à outr.ince, «ju'aucun nom illustre ne s'impose à Tadmiration générale et que les coteries fourmillent. On a accusé les poètes de céder trop souvent aux caprices de leur fantaisie, au besoin tranalyscr leur « moi », de demeurer inaccessibles au public, préoccupés cju'ils sont de lui procurer moins de plaisir rpio d'élonnement. On leur a reproché de manquer d'invention en rééditant les vieilles formules romanti<pies ou de s'égarer dans des divagations by/antines et déllrpiescontes; on leur a contesté successivement le droit do rester impassibles ou d'étaler leur sensibilité, de sorte rpiVi celte heure, ils ne sont à l'abri de la censure, ni dans le respect
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des traditions; ni dans leur souci du mieu}^ également répréhensibles et par la sincérité, trop souvent suspectée de leurs confidences, et par le soin ({u'ils prennent de dérober leur personnalité.
Le cas serait embarrassant, si l'on ne savait que, depuis longtemps, les arrêts de la critique ont cessé de faire loi et que son rôle est moins de régenter que de comprendre et d'expliquer la signification de telle œuvre d'art.
Il faut bien l'avouer, le temps des grandes écoles, sinon des grandes œuvres, est passé; il devient de de plus en plus difficile de démêler, dans la cohue des efforts isolés, quelques tendances communes, quelques idées générales d'où se dégagera la formule unique, universelle, de la poésie de demain. Il y a cependant, sous cette confusion apparente, un fait curieux à noter, une préoccupation qui se révèle au fond de presque toutes les œuvres. Nous assistons à une sorte de réaction de l'esprit philosophique contre les doctrines scientifiques auxquelles jusqu'ici la poésie avait échappé. C'est ce mélange de rêverie métaphysique et d'observation rigoureuse, mise au service de l'analyse psychologique, qui rend si attachante cette évolution de la poésie contemporaine, à la fois spéculative et sensuelle, habile à saisir et à exprimer les plus obscurs mouvements de la pensée en même temps que les frémissements les plus sourds, les plus lointaines vibrations de l'âme moderne.
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C'est le conflit perprHiiel de l'esprit et de la inalicre, la suggestion iinpKicabledes plus hautes questions de la philosophie, la curiosité Inquiète et jamais assouvie de l'au-delà, en face des négations de la science, et l'enquête sans fin sur la destinée humaine à laquelle n'ont répondu ni les leçons de la vie, ni les enseignements des sages, ni l'action ni le rêve, ni la méditation ni l'expérience, qui se meuvent à travers cette poésie où l'homme revit tout entier avec ses élancements, ses doutes, ses faiblesses, plaintive ou tonnante, cri de détresse ou cri de guerre.
On assiste, non sans angoisse, à des luttes intimes nées d'un égal besoin d'expansion' lyrique et de certitude absolue, de savoir positif et d'enthousiasme religieux. Mais ce n'est pas impunément que l'on est passionné de savoir et dévoré de rêve, affamé de réalité ou éperdu d'idéal ! De quelles amertumes, de quelles défaillances est semé le chemin du Beau, du Vrai, ceux-là seulement pourraient le dire cjui l'ont tenté. Et combien s'arrêtent à mi-course, meurtris, épuisés de la mortelle et stérile ascension? Combien, las d'espérer et de ciiercher, dont le chant s'achève dans l'impuissance du blasphème et les lamentations d'un pessimisme sans remède !
A côté de ceux-là, il y a les forts, les persévérants, et parmi eux nous devons citer en première ligne M. Maurice Bouchor.
KSSAIS li'iUSTOlHK liT UK LITTÉHATUliK
M. Maurict'. Bouchor est un poète philosophe, qui a eu la bonne fortune et le mérite, rare aujourd'hui, de rester indépendant. Il n'appartient à aucune école. C'est iï cet isolement volonlaii'c ipTil doit d'avoii* dé^^ai^é si promptemenl sa personnalité et conquis la place distinguée qu'il occupe parmi nos meilleurs écrivains. Sa facilité merveilleuse, son talent riche et souple lui ont permis de coniprendre et de s'assimiler tous les maîtres, de retenir de chncun le meilleur sans qu'on puisse dire qu'il se soit attaché à en imiter aucun. Chacun d'eux a eu sur son esprit, à des époques diverses, une inlluence particulière mais jamais définitive. C'est là un fait dont il faut tenir compte pour expliquer les diiTérences que nous signalerons entre ses premiers écrits et ses œuvres actuelles, et pour marquer les ïtades successifs d'une évolution qui est loin d'être terminée.
Par la tournure philosophique de sa pensée, il procède de Lamariine et de Vigny; par l'abondance, l'éclat des images et un remanpiahle sentiment de la période oratoire dans la disposition des strophes, c'est un romantique de l'ancienne école, un disciple de Victor Hugo. Peut-être, à se rappiocher des Parnas-
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«iens, eûl-il pris plus de souci de la rime; peut-être son vers eût-il acquis — dans les rommoncements du moins — plus de relief et de concision, mais à coup •sûr, ce n'est pas nous qui le blâmerons d'avoir conservé, même à ce prix, l'ôlan spontané, la grâce libre €t légère, le don d'émotion vibrante, qui senties vrais oaractères de sa poésie, et l'on peut dire de toute poésie.
M. Maurice Bouchor est un contemplatif. A Tenjouement capricieux, aux joyeuses fantaisies de sa première manière, il fallait le libre espace, la grande mer, les larges cieux, il eût été trop h l'étroit dans le cénacle où pontifie M. Théodore de Banville entouré dd ses impassibles acolytes. Ses préférences vont aux littératures du Nord. Il a lu et relu Shakespeare, et sa véritable patrie littéraire est celle de Rosalinde et de Miranda. Son imagination toujours prompte à s'envoler au pays dos rêves est ;i l'aise dans ces brumes; elle liabite avec Ariel la grotte de Prospère; elle aime à poursuivre les sylplies do Titania sur la bruyère humide. Mais si, dans le domaine du ''sentiment, le rêve est le plus charmant compagnon de la muse, quand celle-ci se hasarde sur les sommets de la spéculation pure, il peut devenir un guide très dangereux. La philosophie n'est pas une affaire d'imagination ni de lyrisme. En métapliysique surtout, on est facilement dupe des mots. lia tentative de M. Sully- Prud'homme a été fatale à bien des poètes. La plupart
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de ceux qui ont essayé de composer en vers des dissertations philosophiques^ n'ont pu soutenir la gageure et tous leurs efTorts n'ont pas dépassé la conceptio» panthéiste des premiers romantiques. Chez d'autres, la rêverie métaphysique aboutit tout au plus à une sorte de mysticisme naturaliste ou religieux, lorsqu'elle ne sombre pas dans le nihilisme absolu. On sort de cette aventure illuminé ou athée : il faut choisir entre Schopenhauer ou Svedenborg.
M. Maurice Bouclior a connu toutes ces épreuves. C'est ce qui fait l'intérêt et la complexité de son œuvre. Chacun de ses livres est venu à son heure, marquer une étape de sa pensée, et depuis les Chansons joyeiiseSy. jusqu'à V Aurore, sa dernière publication, on rencontre une curieuse gradation d'états d'àme déduite suivant une logique très solide et très subtile.
Voyons maintenant par quelles modifications de sa sensibilité, sous l'empire de quelles préoccupations se sont transformées ses conceptions sur la nature et sur Dieu» tâchons de saisir sous le charme des vers, avec le progrès db l'idée, les variations de ses doctrinesphilosophiques.
On admet généralement aujourd'hui que la manière dont nous sommes aflTectés par les spectacles de la nature est le résultat de notre tempérament ou l'effet
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de nos habitudes d'esprit. La connaissance absolue, la perception essentielle des objets nous échappe; la jfëalité à notre égard est chose flottante et indécise. Nous ne parvenons h nous en rendre compte que d'une façon approximative. En un mot, le monde n'a vis-à-vis de nousqu'unevaleursubjective. C'est pouravoir méconnu cette vérité que l'école naturaliste est tombée dans de si graves erreurs d'esthétique, et qu'elle a émis en même temps, au nom de cette esthétique erronée, de si exorbitantes prétentions. Quand nous sommes €h présence d'un objfet, d'un phénomène physique quelconque, nous n'en recevons qu'une impression pailielle, amoindrie; nous sommes obligés de diviser nos sensations et de faire un Choix entre elles, et de l'image ainsi perçue nous ne retenons que certains côtés, certains caractères, comme la couleur, le contour ou le son, quelquefois même un seul, que nous assimilons plus volontiers et dans lequel se résume entièrement notre sensation.
C'est de cette opération très délicate que naissent le plus souvent des habitudes de sertsibilité d'où dérivent nos préférences artistiques, préférences qui, chez les écrivains et les poètes, ne tardent pas à se faire jour dans leurs œuvres et fixent leurs procédés de style. 11 y a là un empiétement, une confusion de genre, espèce de synthèse assez complète pour que l'on sente, sous l'alliance parfois bizarre des mots et la recherche des efl'ets, des préoccupations d'un
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autre ordre. Tantôt elles éclatent dans le luxe des couleurs et la splendeur des images, comme chez Théophile Gautier; tantôt sous une forme sculpturale, comme chez M. Leconte de Tisle, par le relie! le poli et le précis du vers. L'auteur est-il mélomane? sa période roulera pleine de sonorités musicales et brillamment rythmée, ou s*évanouira languide, dans les lointains d'une imperceptible mélodie.
Il y a plus : ce môme tour d'observation et ce mode U'excitabilllé (|ul transparaît dans le slyle imposera aussi au poète le choix de son cadre et de ses horizons.
C'est cette disposition musicale qui, chez M. Boucher comme chez Lamartine, dirige son sens artiste vers les plages où chantent les galets tourmentés par les lames folles, veis les nuits où palpitent mille bruits confus, vers la lande déserte où pleure le vent du large parmi les genêts et les fougères.
En sorte qu'il s'établit une mystérieuse et très étroite aifinité entre les diverses sensations qui servent le talent de l'écrivain, le milieu où il s'exerce et l'expression qu'il revêt.
Le mot nature peut s'appliquer à deux conceptions bien dilférentes : il peut servir ix désigner l'ensemble
des phénomènes, ou la cause elTiciente de ces phénomènes. A ces deux manières d^envisager la nature, correspondent deux étals d'ûme également distincts, parce quMls sont produits par deux facultés opposées, deux puissances .ennemies perpétuellement en lutte au dedans de nous-mômes. Les objets extérieure peuvent éveiller en nous tantôt des impressions, des images, qui se mélangent et s'amalgament dans l'esprit d'après des lois de mieux en mieux connues, tantôt une idée abstraite.
Le sentiment de la nature est donc double, il relève de la psychologie ou de la métaphysique, suivant que la sensibilité est plus aiïectée par l'ensemble des phénomènes physiques ou que, aJ)straclion faite de ces phénomènes, l'esprit s'attache à leur trouver un sens idéal, une transcription surnaturelle. La première tendance est celle des artistes, la seconde celle des philosophes. L'œuvre de M. Maurice Bouchor reflète ces deux états successifs; d'abord l'époque de la jeunesse ardente, tourmentée, (jui fait que l'on se rue à travers les choses et les ôlres, avec tous les frémissements d'une convoitise impatiente, tous les appétits des sens. Cette sorte de griserie de l'être, cette soif de la vie, emplissent les (^.hmisons joyeuses et la première partie des Poèmes de Vamoitr et de la mer, publiés peu i\e temps «après : œuvre de jeunesse et d'insouciante gaieté, on le poète, au milieu des sollicitations réalistes, s'attarde h des fantaisies descriptives, et
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s*amuse à noter en vers ses impressions ou jour le jour. Toutes les sensations défilent, sans ordre, au hs^rd de leur apparition, encore sans plan, sans direction unique, sans préoccupation philosophique d'aucune sorte.
Plus tard, conime nous le verrons, celte conception de la nature se systématisera; elle dépouillera peu à peu ce qu'elle a d'objectif et de contingent; elle apparaîtra de moins en moins sous le pinceau du paysagiste comme un voluptueux décor. Ce ne sera pas encore le panthéisme, mais le culte tout artistique et sensuel d'une vague personnalité poétique, environnante et familière. Elle inspirera au poète une annotation minutieuse des harmonies les plus subtiles entre les mouvements imperceptibles de la nature et les plus délicates vibrations du cœur, à la manière de Thomas Moore et de Wordsworth. Puis, de création imaginaire qu'elle est, elle arrivera, dégagée de tout attribut extérieur, à n'être qu'une entité métaphysique, sans action visible sur l'homme, puissance obscure, confinée dans des lointains mystérieux, inaccessible à ses perceptions et à ses organes. En cet état, elle ne sera qu'une pure Substance éternelle, infinie, devenant au gré du poète, tour à tour matière ou esprit, volonté aveugle régissant les mobiles et fugitives apparences, ou principe intelligent et spirituel, sous l'impulsion duquel s'élabore le travail sourd et incessant des êtres en marche vers la
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réalisation d*un type idéal et absolu. C'est tantôt la doctrine de Lucrèce, tantôt celle de Hegel qui prévaudra, pour se réconcilier enfln dans l'idée spinoziste d'une substance douée de deux attributs essentiels : le mouvement et la pensée.
Pour le moment, M. Maurice Bouchor s'en tient à une théorie beaucoup plus simple et concrète. C'est l'époque où M. Paul Bourget, son aîné et son ami, lui adresse ces vers qui le peignent tel qu'il nous apparaît dans ses poésies de la vingtième année :
Toi, Maurice, tu cours sans peur où te convie
L'appel impérieux de ton puissant dësir,
Et nous voyons, comme au sultan son grand vizir,
T*obéir aussitôt la nature asservie.
Fassent les dieux, enfant hardi, que nous puissions
Longtemps te regarder parmi tes passions
Bondir comme un jaguar dans une forêt vierge.
A cette heure, il s'abandonne, en dehors de toute influence étrangère, au sentiment de la vraie nature, vivante, fraternelle, et il lui parle comme à une mal- 1 resse :
Amour, pensers d'amour, être subtils et doux De Tair tiède du soir flottantes rêveries, Roses qui parfumez nos visions fleuries, Venez -vous en vers nous qu'on appelle des fous.
Pour peindre cette nature, qu'il aime par dessus
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tout, au point de se reprocher plus tard d'autres tendresses comme une trahison envers elle, il emprunte aux plus charmants poètes anglais, toute leur subtilité d'analyse, toute leur suavité de rythme :
C'est Theure de Tamour qui passe dans les cœurs Kt voici s*éveillerau veut une harmonie Les étoiles ouvraient doucement leurs beaux yeux Comme des llcurs d'azur dans la plaine inllnlo.
SI dans tout le cours des Poèmes nous rencontrons Tamour de la femme associée ù ce culte incessant du monde physique, c'est sous une (orme accessoire et comme complément d'illusion. Le charme et le rayonnementdes choses envahit le poète et l'amour s'amoindrit d'autant. L'âme n'y a point part, l'imagination en fait tous les frais, si bien qu'un jour viendra où ce goût de la nature, s'exaltant et se haussant à l'égal d'une religion poétique,rautresentimentaura disparu, « la mer aura vaincu l'amour y^. S'il lui arrive de reparaître ù l'horizon du cœur, ce ne sera qu'à l'étal de regret vague, comme dans ces jolis vers :
La mer du souvenir sourit lisse et dormante, Le clair de lune glisse à travers le ciel noir. Quand verrai-Je, ô Passé, dans la brume indécise Se de&siner ton cher et douloureux manoir Et l'âme des vieux Jours devant ta porte assise ?
MAUJUCK DOUCIJOH '!&
OU SOUS rhallucination du remords dans la fulguration vengeresse des impassibles étoiles :
Dans leui*s robes de noir velours Figures pâles et flétries Elles me regardent toujours Comme dMmplacables furies.
Dès lors apparaît une nouvelle idée de la nature^ exclusivement religieuse et solennelle : le poète va, selon le mot de Goetlie, a s'identifier avec la nature par Tinteiligence et le sentiment, d C'est la vieille conception de Rousseau et de Byron, de Chateaubriand, de toute l'école romantique. C'est un acheminement versl'abstraction philosophique, le culte de la grande nourricière, laNatura-Nalurans, créatrice et reproductricedes êtres, gardienne du monde sur lequel elle verse des torrents de vie. 11 y a bien là une tendance qui confine au panthéisme naturaliste, ou plutôt, au panzoïsme. La sensibilité y joue encore un rôle prépondérant; mais c'est une sensibilité élevée, épurée, traversée d'une sorte d'instinct métaphysique; le poète reconnaît déjà on ne sait quoi d'intime et de supérieur, une force mystérieuse et compatissante, douce à ses misères, qui lui sourit comme une mère, lui parle dans le murmure de la brise et endort ses douleurssous la caresse embaumée du printemps :
Et du vaste univers en toi persiste TÂme, Le soleil et les fleurs, la grâce de Toiseau,
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Tout cela vit en toi plus suave et plus beau. Et la nature a pris les formes d*une femme.
Cette pensée revient sans cesse, elle aboutit par ses retour^ à Texaltation mystique des solitaires de l'Inde, ce désir morbide de l'anéantissement dans le Grand- Tout, qui fait le fond du panthéisme allemand :
Qu*il ferait bon mourir par une nuit si belle ! S'anéantir, mcler son âme à T&me errante.
Dans le monde des sens, des parfums et des nues. Dans cet éblouissant ei fantasque royaume Où subissant Telfort des causes inconnues Pour reparaître ailleurs fuit sans cesse Tatôme, Ne plus penser...
Toutefois l'esprit se lasse vite de voguer en plein rôve; nous sommes enfants d'un siècle positif et raisonneuse. Goethe a beau multiplier les personnages allégoriques de son Faust; vainement sur les glaciers de la Yung- Frau, Manfred évoque-t-il les sept génies de la nature pour leur arracher le secret du bonheur et de la vie. Ce qu'il faut, c'est surprendre par la raison ou l'expérience la cause première du monde, aborder en face le problème de l'Être.
Et quand une fois on aura reconnu que cette croyance à la nature n'a d'autre valeur qu'une fiction poétique, quand il sera bien constaté que l'immense mécanisme de la création est vide de sentiment et de pensée, une tristesse amère succédera au lyrisme reli-
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$ieux, le morne accablement qui suit Técroulement d*un dogme va reparaître avec l'insoluble et redoutable énigme. La nature a fait banqueroute au poète comme naguère Tamour féminin, et son âme en deuil jette ce cri :
nature, ô chimère atroce et décevante, Comme une perle J*ai cherché ce Dieu rêvé, Mais je suis revenu tout pâle d'épouvante Car j'ai fouillé le gouffre et je n'ai rien trouvé!
Ainsi donc, rien n'existe qu'en vertu d'un mirage de rinlelligence et du sentiment. Les choses ne sont que ce que le poète veut qu'elles soient : seul il vit au sein de l'universelle inertie; seul il peuple des trésors de son cœur la muette et morne étendue. Il s'en suit une sensation effroyable de faiblesse et d'isolement. La poésie est donc si décevante qu'il faudra désormais dans une enquête aussi grave, écarter toutes les causes <l'erreur, en rejetant tout le côté objectif et concret, pour se ruer intrépidement dans le domaine des idées.
Nous touchons à la seconde manière de M. Maurice Bouchor, sa manière philosophique. Les Cîiaiisons joyeuses, les Poèmes de V Amour et de la Mer, et les Contes ^parisiens marquent le développement purement littéraire de son esprit, libre encore de toute préoccupation métîiphysique. Si parfois, elle apparaît, c'est sous une forme voilée attestant les hésitations d'une pensée en travail et d'un talent b. la recherche d'une expres-
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sion précise et personnelle. Nous verrons dans les ouvrages postérieurs, en vertu des secrètes corrélations qui lient le style à l'idée, son vers prendre du nerf et de la vigueur, à une mesure que, sous TeiFort de la réflexion, sa pensée jaillira plus nette et plus (or^e. Il atteindra môme, en dépit des formules un peu étroites du sonnet, à la période oratoire, à la grande éloquence.
Toutes ces qualités éclateront dans V Aurore^ son dernier livre et le meilleur de tous. Mais avant d'en •aborder l'étude, nous devons parler du Fmiat moderne qui le précède et l'explique.
Ce livre est sorti d'une conception matérialiste de la vie et de la destinée. L'isolement de l'iiomme, sa faiblesse en présence des éléments formidables qui pèsent sur sa volonté, la place intime qu'il tient dans l'engrenage énorme des événements, le porte à croire à la fatalité aveugle et émouvante, remplaçant l'action tutélaire d'une providence, d'un Dieu personnel.
De là le défi porté à la toute-puissance divine, et Texaltation de la matière, principe éternel de la force et du mouvement, source des phénomènes régis entre eux par des rapports nécessaires, enchaînés les uns
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aux autres d'après les lois d'un déterminisme uni verseK C'est la donnde do Lucrèce, enfermée bien mal à propos, selon nous, dans le cadre fantastique de la légende de Faust.
En essayant d'adapter les théories positivistes modernes au drame moyenâgeux de Marlowe, M^. Bouchor s'est trouvé victime d'une illusion de décor : il a rompu l'harmonie de son œuvre en s'eflbrçant de nous montrer sous un même personnage à double face, un Faust du xv** siècle et un Faust contemporain.
L'histoire est connue. Faust dévoré d'ambition, de désirs, d'orgueil, vend son âme au diable qui se présente ii lui sous la figure d'un vieil alchimiste, en échange de dix années de gloire et de plaisirs. Les dix ans accomplis, il payera sa dette en le suivant en enfer au jour fixé. Tout serait très bien si l'auteur restait fidèle au merveilleux, conservé juscju'au bout par le poète anglais. Mais, d'une part, Faust est un jeune homme du xix" siècle, scepti(iue et savant, ne croyant pas plus à l'alchimie qu'au démon^i d'autre part, le vieillard, simple mortel, absolument dépourvu de puissance magique, conclut le marché, prend un rendez-vous, et lui promet sans sourciller, pour prix de son âme dont il devient bel et bien «acquéreur, une suite de jouissances et de succès sans mélange. Des deux côtés, cqt étrange contrat ressemble à une mystification, puisqu'il se passe entre gens qui
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n'ont pas foi dans le pouvoir de la magie. Le plus fort, c'est qu'en dépit de tout, Faust devient l'homme irrésistible qu'il a voulu être, et qu'il a pendant les dix ans un bonheur invraisemblable, tout comme si le diable s'en mêlait. On dira que la certitude du succès contribue beaucoup & l'assurer. Encore faut-il convenir que le cas de Faust est assez rare. Naturellement, au bout de dix ans, l'alchimiste étant mort, Faust se trouve seul au rendez-vous, et ayant cru voir le diable apparaître dans un orage 11 en est quitte pour la peur. La seconde partie, intitulée Spleen, est bien supérieure. On y trouve de splendides morceaux, comme la Tour de Babel, Les vingt-cinq sonnets de Faust sont la plainte magnifique de l'homme de science qui a tué en lui les espérances éternelles et qui est triste. A vouloir tout connaître il a rencontré le néant, et devant la vision horrible, il redemande son idéal. 11 redoute de n'être qu'un atome évoluant dans le vide, sans volonté, sans personnalité, sans autre fin que l'inévitable retour à la matière :
Mourir! mais cette mort mMntimide. Plus rien. Celui-là peut mourir qui plaçant tout son bien Dans r^spoir du salut a gardé son cœur chaste.
Car en mourant, il mai^che au devant de son rôve.
Et cet espoir sera plus fort que les évidences désolantes de la science. La conscience s'insurge contre de
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tels résultats. Quoi I rhomme ne serait qu'un rouage de l'immense machine inconsciente 1 quoi! un frère de la plante ou de l'animal ? Dieu, l'dme, la beauté, la pensée, ne seraient que des fictions de notre esprit? Oh! qu'on nous rende notre rêvel Mieux vaut mille fois l'erreur d'une pareille réalité...
A ce degré, la réaction commence. Peu à peu, le poète va se réconcilier avec le monde, sous une double influence : d'abord, par un sentiment esthétique, un abandon plus complet de sa personne aux émotions do l'art. Il puisera des moyens de croire et d'aimer dans la contemplation du Beau, dont le type éternel, la réalisation suprême doit résider et rayonner dans quelque lieu céleste, dans quelque foyer inconnu ; en second lieu, par une inspiration de la raison qui nous suggère, sous les souffrances accidentelles et les misères contingentes une grande loi d'ordre et d'harmonie, commandant notre admiration et notre acquiescement. La conformité de ses désirs privés, au plan général, la résignation superbe aux lois de l'univers, tel est le secret du bonheur : « Tout ce qui t'arrange, m'arrange, ô nature, disait Marc-Aurèle; rien ne m'est prématuré ou tardif de ce qui pour toi vient à l'heure. Je fais mon fruit de tout ce que porte tes raisons, ô nature. De toi vient tout; vers loi va tout, d
Ainsi se résout, en un optimisme pratique à la Kant, cette tristesse engendrée par le doute philosophique. Toute angoisse s'évanouit, dès que l'on est en posses-
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sion d'un moyen sûr d'accomplir noblement sa destinée. La poursuite des problèmes transcendants déconcerte la raison et obscurcit l'idée du devoir :
On ne roit que son cœur, Hoi*s de ce qui palpite et saigne, tout est vain. Que démêleras-tu dans l'ooéan des choses?
Gravis les échelons innombrables des causes Tu ne saurais presser Tinâni dans tes bras.
qu'importent les systèmes, les discussions, les formules, tout cela égare la pensée, paralyse l'essor, glace le cœur.
Crois librement, au lieu d*emprisonner ta foi Aime en silence.
Dieu, monde, nature, matière, autant de mots sous lesquels se déguise la môme idée, inconcevable dans son essence, mais identique (juant à ses attributs : substance existant par elle-même, éternelle, infinie, quelque soit le nom dont il i*a décore, Tesprit ne peut s'en passer. Cet absolu, servant de refuge à la conscience et d'horizon îi la vie, est suffisamment réconfortant. Nous n'avons le droit d'exiger rien de plus : il faut Tainier d'un amour désintéressé, comme s'il n'était pas hors de notre portée : a Celui ijui aime Dieu parfaitement, ne doit pas demander (jue Dieu l'aime aussi », dit Spinoza.
Toutefois, cela ne va pas sans bien des révoltes, sans bien des retours aux anciennes idoles. Avant le repos final au sein d'un mysticisme plein de mélancolie^ nous verrons encore se rallumer Tanlente bataille des systèmes. Tantôt, comme dans le Printemps, c'est un retour au naturalisme poétique de sa jeunesse :
C'est par la floraison des riches phénomènes Que PKtre impénétrable en soi nous apparaît
n est I*àme du vent, le sang dirin des roses Et le chant de la foudre est une de sa voix.
La nature est ici le grand voile de Dieu, éternellement présent à tîvivers rincjpssante fluidité des choses; U est, disait Porphyre, sous tant d'images, rinefTaçable Image.
Tantôt, dans la Rose par exemple, il semble incliner au spinozisme, au culte du grand Tout d<ans lequel s'agite le tourbillon des formes éphémères. Parfois aussi, il lui arrive de reculer juscju'au néo-platonisme et à la lliéorie de l'émanation. L'essence primitivement simple de la divinité se dédouble et, par un mouvement contraire, ramène le monde & sa source originelle :
LMnefl'able unité, laisse à flots radieux
S*échapper de son cœur une source éternelle. .
C*est ton esprit, Seigneur.
Que tout meure dans Thomme et qu*il puisse renaître l
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QuMl brûle devant Dieu CM>mnie un chaste parfum
Il sentira mourir et revivre son être
Dans rentier, dans le pur, dans le simple et dans Tun.
Avec les AlexandHtu, nous sommes au seuil du "christianisme, dont l'aurore semble poindre dans quelques sonnets : Jvge notre quet^elle, Ahl qu'ils sont ' loin les jours, Epouvante le ciel, etc. C'est le dogme de . la fin du monde, de la résurrection, du jugement dernier. La personnalité est reconquise, la conscience est rentrée dans ses droits. L'ûme dégagée des oppressions de la science et d/ss ténèbres du panthéisme, n'aspire plus qu'à s'envoler dans l'infini. La nature a cessé de lui apparaître comme une entité vague ou môme comme une amie consolatrice. Elle prend un ' sens supérieur. L'univers visible est la transposition d'un autre univers invisible : il le symbolise et le révèle à de certains moments, par ce trouble intérieur qui s'appelle l'extase, la vision de l'au delà.
A Tordre naturel révélé par les sens, correspond, un ordre surnaturel, un autre monde, le monde des esprits. Et ([uel sera le guide à travers ces régions mystérieuses? Le poète va nous le dire : C'est l'amour, l'amour par qui il a souffert pour l'avoir confondu tant de fois avec la volupté! l'amour 1& grand Révélateur des choses supra- terrestres, le divin Intuitif! A cette frénétique recherclie d'un principe supérieur, même au profond du mal et de la passion, succède une adoration toute spirituelle, un
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ravissement de l'âme en possession du verbe et de rinaltérable vérité :
L^Amour baise longtemps les lèvres de Psyché Puissé-Je au bien-aimé pour Jamais être unie. Il a détruit le temps et vaincu le Péché, Rien ne troublera plus notre extase infinie.
Chercher Dieu en tout, vivre en lui, s'aWmer dans l'invisible et en découvrir le rayonnement sous la multitude des ôtres vivants, telle est l'idée éminemment mystique qui a prévalu dans la direction définitive du talent de M. Maurice Bouchor. Elle lui a inspiré ses plus superbes poésies.
Qu'on relise cette admirable suite de sonnets, ou pour mieux dire, de psaumes, réunis sous ces titres : Les Fleurs, les Etoiles, On y respire comme un parfum lointain des Fioreiti de saint François d'Assise; il y circule un je ne sais quoi d'attiédi et d'ensoleillé, un écho de ces hymnes du moyen âge soupirées dans les cloîtres de la Toscane, devant quelque fresque de Memmi ou de Giotto.
Et parfois aussi, c'est la plainte inconsolée de Job^ exhalant sous les palmiers de l'Idumée ses tristesses grandioses et ses sublimes lamentations; le chant du solitaire assis sur la pierre du désert dont le pessimisme dés«ibusé cherche un refuge dans le retour pur et simple à la foi résignée :
Autour de moi tout rêve et tout se renouvelle
26 ESSAIS D'IIISTOIUK et de LllTÉUATURE
. Tftndif que dévoré lentement par le feu Je t&ohe d*apai8er mou mal et Je Rappelle Mon Dieu, mon Dieu.
Mais la source qui chante et la vallée ombreuse Ne font pas oublier un éternel adieu Et rien n*a consolé mon &me douloureuse.
Mon Dieu, mon Dieu.
Ainsi se termine, avec VAurore, celte marche ascen- 4iaute lie l'esprit vers la lumière, à travers le conflit des systèmes et les combats de la sensualité. Lentement, le jour s*est fait, la conscience a parié, les doutes se sont tus, et ce livre commencé dans les bras de la femme s'achève aux pieds du Christ. La nature a revêtu un sens céleste et surnaturel. Dans les Etoiles on retrouve môme une tendance aux doctrines swedenborgiennes.
Nous sommes loin, sans doute, des tentatives d'observation scientifique du début. Mais ({u'importe ! Pourquoi s'interdire au nom d'une fugitive réalité le rôve qui soutient, l'espoir qui reconforte ? Qui sait si le vrai ne se tient pas plus près du cœur que de la raison? Ddns cette ascension du poète, dans cette aràente enquête des plus hauts et des plus beaux problèmes qui intéressent l'humanité, se trouvent des lacunes, des imperfections, des contradictions, mais l'œuvre était grande, noble et digne du succès (pi'ello h obtenu. « D'ailleui*s. dit M. Renan, la contradiction
en pareille matière est le signe de la vérité ; car le peu qui se révèle ;\ l'homme du plan de l'univers, se réduit à quelques courl)es et à qnel(fues nervures dont on ne voit pas bien la loi fondamentale et qui vont se réunir à la hauteur de Tinfini i>
Les Symboles forment deux volumes île poésies publiés à huit ans d'intervalle (1888-1893). Bien que l'ouvrage n'ait pas encore îtçu sa forme définitive, malgré des im|)Prfections et des lacunes, accusées du reste, de très bonne grAce par l'auteur, on peut dès à présent suivre, à travers de nombreux et pénibles détours, l'évolution philosophique et religieuse de M. Maurice Bouchor. Sans doute l'idée directrice s'égare en maint endroit et les opinions successives du poète s'enlrecho(picnt dans un péle-miMe (fui bien souvent déroute le lecteur. Mais M. Bouchor reconnaît (|ue la logique n'est point le fait des poètes, et cpie dans les œuvres les plus dogmatiques, la fantaisie ne penî jamais ses droits. Acceptons-le donc tel qu'il est, en dépit des contradictions, rachetées d'ailleurs par les réelles bnautés d^ l'ouvrage.
Le premier volume des Symboles dilTère profondé-
(1) Deux volumes. Paris 189"^.
28 ESSAIS d'histoire et de liti^érature
ment de ses devanciers. Ce n'est plus une confessio]i comme VAurore, c'est un essai d'histoire religieuse, et qui semblerait impersonnel, à première vue, si les poètes pouvaient se défendre de l'aire passer dans leurs vei*s, le meilleur d'eux-mêmes. La succession d'idées ou môme de sensations d'où sortit l'Aurore, avait conduit M. Bouchor au seuil du mysticisme chrétien. Un pas de plus, et l'on pouvait prévoir une évolution décisive vers une doctrine contbrme à l'esprit, sinon h lalettre duchristianisme.Cetteévolution nese produisit pas dans le sens attendu. M. Boucherie confesse dès les premières lignes de sa préface. « UAurorCy écrit-il, fut inspirée par la passion ; au conflit des idées, s'ajoute le tumultedes sentiments. Trouble et brumeuse aurore, me disais-je, qui sera suivie par la lumière d'une foi éclatante. Il n'en fut rien. »
LjBS Symboles procèdent donc d'une réaction contre les atteintes du mysticisme. Mais de quel sens cette réaction devait-eCle s'afflrmer? C'est ici que les oscillations du poète deviennent tout- à-fait étranges et déconcertantes. Les philosophies tour à tour sondées n'ont pas révélé leur secret. Dieu, la matière, l'àme, la destinée demeurent autant d'énigmes. Que reste-t-il donc à explorer?
Les religions. A défaut des spéculations écloses dans le cerveau des métaphysiens, les croyances populaires, enfants du génie des races, et dépositaires de leurs traditions doivent offrir plus de certitude. Peut-être
MAURICE «ouniion 29
•|uc derriôre les « Symlijoles » luit le loyer des vérités ctcrnelles, (fui ont éclîiirô les premières consciences, ot servi de rentre aux premiers groupes liumains. Si les métaphysiques sont décevantes, si elles ne sont que vaines formules et vagues hypothèses, il est impossible de méconnaître dans l'existence et la perpétuité du sentiment religieux, un fait concret, d'une portée assez générale pour étayer la foi au surnaturel.
C'est là l'idée générale des Symboles : « Je pensai, dit M. Bouçhor, que la religion instinctive dans l'homme, et enracinée au plus profond de son être, devait sous les formes les plus diverses, contenir an moins quelque chose de cette vérité dont j'avais soif. Je résolus d'exprimer mon adoralionde l'Être inconnu, en meservant fies plus belles paroles qui dans tous les temps eussent jailli de l'âme humaine; chacun des systèmes religieux, pensais-je, altère la vérité, mais elle ne fait défaut à aucun d'eux, et tousdoiventse concilier dans l'Absolu, b
Et de suilo le livre s'ouvre par uji acte de foi : Je ne te connais pas, mon Dieu, mais Je t*adore,
C'est l'hymne au Dieu inconim, à celui dont l'essence
échappe aux conceplions des plus fermes esprits, mais
dont l'image trouble et confuse subsiste au fond des
cultes les plus rudimentaires et des consciences les
plus obscures.
Du moins nos visions ne sont pas des mensonges, Quelque chose de toi nous figure nos songes, Dans le grossier symbole éclate Tidéal.
30 ESSAIS d'histoire et de LirnÎHATURE
Dégager ia Divinité, ou si l'on veut l'Idéal, de tous les rites païens, et en suivre les niélaniorplioses jusciu'iN sa transfiguration suprême dans le clirislianisnie, te! était le plan primitif ébauclié dans te prologue.
On ne peut s'einpéclier de regretter qu'il n*ait pas été réalisé. M. Bouclior a préféré substituer à cettr synthèse religieuse un simple exposé liistori(pie des croyances de l'antiquité. C'est le sujet du premier volume.
Il est plus regroiiahie encore qu'il n'ait pas consaciv le second volume à une élude plus approtoniiie des dogmes et des symboles chrétiens. Là est l'importante lacune de l'œuvre qui se trouve ainsi amoindrie et découronnée.
M. Bouclior expli(|ue longuement sous quelles inlluences succombèrent ses goCUs métaphysi(iues et comment le plan du livre se trouva modifié. On aurait tort de lui en faire un crime. Est-il défendu toutefois de penser qu'une simple description des rites variés dont se revêtit l'instinct religieux dans le cours des âges, abstraction faite de leur signiOcation niysti<|uo en réduit singulièrement la portée? Il aurait juste la valeur d'un exercice littéraire si M. Bouclior s'en fût tenu strictement à son plan.
Mettonsen regard, par exemple, les Destinées d'Alfred de Vigny, et Religion et Beligiona de Victor Hugo. Quelle est l'inspiration la plus haute? Du penseur qui enchâsse dans un vers sobre et concis l'angoisse de
MAITMK'.K IIOUCIIOR 31
sa peiisc^e et ramertiime dn son doute, ou du prestif;;ienx arrangeur de mots, du fulgurant manieur d'anlithôses, ((ui nVmprunle aux dogmes que leur décor liistorirpie, quel est le plus admirable? S'il ne fallait envisager, dans les cultes successifs dont Thuinanité a paré ses croyances, ffue la grâce ingénieuse et la splendeur allégori(|ue où s'est complue l'imagination des peuples primitifs, la religion perdrait soii sens sérieux, consolant ou redoutable. D'heureuses inconsé(|uences attestent, que cette tentation, si elle a |)U séduire M. Bouchor, ne l'a pas accompagné dans le cours <le son œuvre.
Certaines poésies telles (piMdam, les Travaux d'Hercule, Odin témoignent d'une ins|)iration philosophique, d'un souci très vif du problème moral. D'autres comme. En prière, et le Mo7it des Oliviei's, décèlent l'émotion personnelle, la vibration intime. Des cris échappés à l'impassibilité voulue révèlent tout-à-coup la crise latente, l'inijuiétude uiélaphysique imparfaitement domptée. On .sent c|ue la halte dans cette sorte d'agnosticisme tempéré, n'est pas déflnitive, qu'elle est en repos entre deux étapes. C'est le tourment et la dignité de l'âme humaine de ne pouvoir se désintéresser de la recherche de l'Inconnaissable, et selon la remarque d'un philosophe contemporain, c quant une fois ces questions ont été discernées et mises dans leur jour, elles ne peuvent plus périr ni tomber dans l'oubli. Elles regardent également tous les siècles et tous les
32 ESSAIS D'iIlSTOlRIi: bT Dli: LllTÉHATURK
hommes qui ont assez d'intelligence pour s'en préoccuper ». (1)
S'il ne s'agissait que d'étudier les religions dans leur réalité historique, comme s'y estdéterniiné M. Bouchor, on pourrait encore se demander si l'instrument convenait bien à l'entreprise.
L'histoire des religions est aflaire de criti(iue et d'exegôse. Elle exige comme toutes les sciences une méthoile rigoureuse et précise. Or, la forme poéli(|ue est de sa nature vague et llotlante. Elle ne rend (pie les aspects lointains des choses. En voulant seri'er de tro^i près la réalité, elle risque de tomber dans le genre didactique, le genre ennuyeux par excellence. M. Sully- Prudhomme, malgré son grand talent, n'a pas toujours évité cet écueil dans la Justice ni dans le Bonheur, M. Maurice Bouchor a fort bien mesuré la dilTiculté. Il a su donner du relief et de la physionomie aux mythes anciens, sans rien sacrifier de la libre allure indispensable à toute œuvre d'art. Et pourtant, l'œuvre parait confuse. Sans les notes explicatives ajoutées à la lin du premier volume, le sens de bien des poésies échapperait à qui n'est pas familier avec les mythologies. L'érudition est un défaut dans les œuvres littéraires. Un livre (lui n'est intelligi])le qu'à l'aide d'une glose, risque de lasser bien des curiosités.
. (1) Barthélémy S*-11ilairk:. — [Préface de la MélapJtfjsique d*ArUiote, p. 3.
MAunicR BoucHon 33
De plus les Livres sacrés ont leur poésie particulière. Oéjà décolorés par des traductions successives ne perdent-ils rien de leur force et de leur saveur à être coulés dans le moule poéti(]ue moderne? Certes, il fatit admirer des poèmes tels que Coiisolez-vouSy le Sacrifice. le Chant de Vishnou. Mais rendent-ils Ténergie des Prophètes, des hymnes védiques, du Bhâgavad-Gtta?
N'insistons pas. Les défauts de ce genre tiennent surtout à la méthode adoptée. Le caractère impersonnel des Symboles se dément quelquefois, avons-nous dit.
Il est impossible, par exemple, de ne pas voir une conception personnelle de la destinée humaine dans le poème intitulé Adam et Eve.
C'est le soir. Adam revient des champs, heureux de sa journée de labeur, Eve s'avance h sa rencontre, respectueuse et attendrie. 11 l'accueille, et tandis qu'il se repose auprès du foyer, la vision du passé se représente h son esprit. Il en parle, non avec l'amertume de la faute et le regret du bonheur perdu, mais sur un ton <ie dignité tranquille, en homme qui accepte son sort* conscient de sa force, rassuré sur le triomphe final.
Dieu Prenant pitié de nous me fit maître du feu.
Je ne me sentis plus faible ni solitaire, Quand j'eus forgé le soc qui déchire la terre. ... Aussi Je me sens presque Tégal des anges» Kt j*ai reçu des biens quMls peuvent envier.
34 ESSAIS p'inSTOiRE KT DK LnTKHATUHh:
£n mordant au fruit dur de Tarbre de Science Nous ne mourûmes pas comme Dieu Favait dit.
Nous pûmes affronter Tëpreuve salutaire :
Toi, m*enfanter des fils, et moi dompter la terre. Courbe-toi devant Dieu, mais sans honte. AuJoui*d*liuî Nous sommes plus parfaits et plus dignes de lui. Que sous les verts palmiers qui croissaient sans culture. Non, le Seigneur n*a pas maudit sa créature.
Il nous laissa faiblir pour que Tintelligence Nous avertit du mal, nous guidât vers le bien; Et le puissant esprit qui m'anime est le sien.
Voilà, en vérité, un Adam d'un optimisme bien surprenant. Le sentiment de sa liberté, de sa responsabilitô, de sa force, Ta tellement enivré qu'il n*a gardi'* aucun remords, aucune idée de sa déchéance. Peu s'eii faut qu'il ne secroie l'égal de son créateur. S'il n'est pas encore athée, il est du bois dont on fait les libres-pen~ seurs. Nous ne jurerions pas (lu'il n'ait lu la Déclaratioii des Droits de VHommey ou tout au moins assisté au prêche de Luther. Nulle idée de la rédemption, du rachat d(* la faute première par le sacrifice. Comment l'aurait-il, puisqu'il n'a ni le remords de sa faute, ni conscience de sa chute? Combien plus tragique dans son isolement farouche est l'Adam des Contemplations. Celui-là est vraiment dans la tradition biblique.
L'étude des religions conduit à les examiner sous un triple rapport, métaphysique, moral et social. La religion n'est-elle pas dans son essence, d'une part, un
MAIMUCK HOÏJCIIOR *A5
lien rattachant Thomnio h Dion, crantro part la règle «le sa conilnite, soit envers Ini-nn^me, soit envoies ses srnil)lal)les?
Or, les philosophies et les li)éogonies primitives nous apprennent que l'idée de la divinité fut révélée au premier homme par les spectacles de la nature. « Les hommes frappés d'ctonnement et d'admiration par les phénomènes qu'ils avaient sons les yeux, le cours du soleil, les phases de la lune, le lever et le coucher des planètes et des astres, voulurent connaître les causes de ces prodigieux spectacles. Us essayèrent de les comprendre sans autre désir que de les savoir pour les savoir. Bien plus, sous les causes particulières ils ne lardèrent pas à s'élever à la conception d'une cause uniciue; ils se demandèrent comment l'univers s'était formé, et la curiosité de l'esprit ne s'arrêta que quand il fut parvenu i\ cette limite infranchissable de la cause qui embra.sse et domine toutes les autres causes. » (1)
Sans doute, mais cette faculté d'abstraction ne s'éveilla pas tout de suite chez les premiers hommes à rimagination vive, impressionnables comme des enfants. Leurs organes, d'une extrême sensibilité^ s'émurent à la vue des phénomènes naturels qu'ils identifièrent avec des êtres mystérieux, invisibles, ' bons ou mauvais, et doués d'une vie à peu près semblalde fi la leur. La plus magnificfuo révélation du
(1) Barthélémy St-IIilaire. 0/?. cit.
inonde extérieur leur vient de l'aspect de la lumière et c'est aussi sous cette forme que se présente à leur esprit, l'idée de la divinité. Ils l'observèrent d'abord sous ses manifestations multiples avant de l'admirer dans son centre unique, le Soleil, car la faculté d'unifier et ensuite d'abstraire suppose un progrès mental, une victoire de la raison sur la sensibilité.
Il est donc très probableque le premierétat religieux fut le polythéisme, chaque pliénomène étant l'cdel d'une intervention particulière de ((ueliiue génie, chaque cause particulière étant envisagée en soi, avant d'être ramenée à une cause plus générale et enfin à une cause unique. Le monothéisme apparût aussitôt que cette dernière conception fut atteinte. Certaines races y parvinrent de bonne heure et sans effort. D'autres y furent réfractaires.
Le développement de la pensée religieuse suivit donc chez les divers peuples une marche plus ou moins rapide; devenant ici promptement philosophique, là restant naturaliste. Entre l'adoration de l'astre luiméme, et la conception d'un être unique, éternel, infini, distinct du inonde, créateur ou organisateur de la matière, principe de l'ordre physique au sein des éléments, et de l'harmonie morale dans le cœur de l'homme, il y a un prodigieux eflbrt réalisé, un immense progrès accompli. Or, ces efToi'ls, ces pi'ogrès ne sont jamais l'œuvre des collectivités. Du sein de la masse ignorante et superstitieuse, s'élève ua homnie
MAURICE Bouciion 37
inspiré, un voyant, qui porte en lui-môme une idée plus puie de la Divinité, une perception plus nette de lu destinée humaine, un sentiment plus impérieux du devoir. Ces hommes sont les fondateurs de religion. Ces illuminations dont ils sont snhitement remplis et qu'ils traduisent à leurs peuples sous forme de prescriptions et de rites, ce sont les révélations. Que le voyant s'appelle Moïse, Zoroastre, Manou, Lao-Tseu, le phénomène est identique et c'est en ce sens (|u'il est vrai de dire (juc Dieu s'est manifesté à l'homme. Et de même(|ue les lois morales ou politiques peu ventse ramener, dans les sociétés anciennes, à quelques notions fondamentales, de même des rapports étroits relient enti*e eux les rites et les symboles primordiaux des religions de l'anticiuité. Dans toutes (sauf deux exceptions remarquables pour le judaïsme et le bouddhisme) se rencontre la notion d'un Dieu suprême plus ou moins actif, plus ou moins créateur et protecteur, celle d'une trinilé représentant soit le triple phénomène de la naissance, de la mort et de la résuri'ection des êtres, soit le triple drame moral symbolise par la lutte du bien et du mal et leur réconciliation finale, grâce à l'intervention d'un médiateur qui est (luehjuefois aussi une victime expiatoire. Aces conceptions mctaphysi(|ues s'ajoutent (le plus souvent, mais pas toujoui^s) l'idée de l'i m mortalité de l'âme, confondue à l'origine avec rimmortalité du corps, l'idée d'une sanction et d'un systènie de peines et de
38 KSSAJS D*niSÏOIHK ET DK LITTIÔRATURK
récompenses. Ainsi se confondent par des coirélalions mystérieuses, los traditions populaires, les visions des prophètes, et hîs spéculations «les jinnseurs. De ce! élan universel, de cette aspiration unanime vei*s Tidéal, ne se déga^je-t-il pas un puissant molil* de foi, un meiveilleux élément de certitude?
Interrogeons les vieilles religions. L'Égyple de son dieu solaire a fait Annnon, l'Être unique, vivifiant, providentiel, principe d'ordre et d'harmonie. Au dessus de lui est un être vague, neutre, indéterminé. Non, l'Océan primordial au seindnijuel llottent les germes des choses, réprésentation iidbrme de la suhstance. Elle a son mythe trinitaire : un dieu mâle ou fécondant, Osi ris, un dieu femelle. Iris, personnification de la nature; enfin un dieu enfant, Orus, le Verhe incarné, rédempteur, régénérateur. Elle oppose les deux principes ennemis, la lumière et l'omhre dont la lulte représentera, par une inévilahle transcription idéaliste des phénomènes naturels dans le domaine moral, l'éternel conflit du bien etdu mal. Si Osiris((iui souvent s'identifie avec Ammon)est l'espritde vie et de lumière, Typhon incarne le génie des ténèbres et de la mort. La lutte est entre eux de tous les jours, de tous les instaats, et chaque soir l'ombre faisant place à la lumière, la victoire reste à Typhon qui déchire Osiris, disperse ses membres et l'entraîne au noir royaume. Ce triomphe de la mort est suivi de la résurrection d'Orus, l'çnfant divin qui ramène avec le matin, la iumière et la vie.
MAURICE BOUGIIOR 39
Môme développement de rinstinct religieux dans l'Assyrie et la Ghaldôe. Seulement, chez les Sémites voluptueux le naturalisme est plus accusé. L'informe et chaoti(|ue substance est symbolisée par Anou, l'anticfue père des dieux. La divinité active, féconde et réparatrice réside dans la triade suprême : Bel, image du soleil, Islar, déesse de la nature, de la génération, 4le l'amour, Tjunmouz principe de la revanche de la vie sui* la mort. Au fond de Tabîme, règne Allât, puissance destructive, analogue du Typhon égyptien. Mais ici nulle idée niorale : Les dieux assyriens et ohaldéens ne sont (pie les emblèmes des forces natulelles. D'où il suit (jue l'immortalité de l'Ame, la vie futuî'e, les peines et les rrcon) penses sont autant d'idées étrangères aux Jidorateuis de Bel. Le spiritualisme égyptien contraste avec le matérialisme de Ninive et de Babylone. Pailout où les rites chaldéens ont prév/\lu, en Phénicie, à Curthage, et jus(|u'au sein des populations aryennes {\r l;i Pbrygie, se retrouvent les mômes dieux, sous des noms dilTérents. Même naturalisme, môme accouplement du ciel et de la terre « môme deuil, moine transporls pour le soleil perdu et dévoré par la dent des hivers, i-etrouvéau printemps, toujours le dieu moit, enseveli dans le sépulcre et ressuscité de son calvaire dans dos pai pies effrénées. » (1)
Telle sera rinnuence de ce mysticisme sensuel sur le
(1) V. QiTiNRT. — Génie des religiona, p. 350.
40 ICSSAIS D'HISTUIHI:: fclT DE Ll'lTÉHATUHh:
moude païen que nous le retrouverons longtemps après la chute des empires où il a pris naissance, môle au culte national de la Grèce cl iU) Uoino, dans les mystères d'Eleusis, dans les l'êtes de la lionne Déesse^ et publiquement professé par certains empereurs romains, à la veille môme de rétablissement ofliciel du christianisme.
Si des Sémites nous passons aux Aryas, (|ue voyonsnous? Le culte de la lumière praticfué avec une égale ferveur. Sur les hauts plateaux de l'Asie, les pasteurs errants adorent l'astre divin, comme les prêtres d'Ammon dans les temples somptueux de Thèbes et de Memphis, comme les prêtres de Bel dans les sanctuaires d'Assouhr. Les hymnes védiques ne sont ([ue l'exaltation de la lumière dans ses manitestation.'^ innombrables, depuis la lueur tremblante de l'aube jusqu'à l'éclatante montée du soleil. Mais ici, le génie lucide et idéaliste des Aryas ramène promptemeut toutes les déités inférieures à un Être unique qu'il ne tai^e pas à convertir en un principe abstrait. Indra est la pure lumière, l'archer nomade à la chevelure d'or dont les Grecs feront plus tard Apollon. Il est aussi la puissance suprême, l'éternelle sagesse, (fue les mêmes. Grecs incarneront dans Zens. <k Comme l'orbe de la roue du chariot contient les rayons, de même Indra embrasse l'enceinte de cet univers (1) i». Il a fait la
(1) Radios rota veluti orbis, ita Indra illa omnia amplectUur, (RIg-Véda 37.)
MAURICE BOUGHOR 41
terre à Tiniage de sa puissance, il enveloppe de son immensité Tair, Téther, le ciel, seul il a fondé les choses (jui existent hors de lui (4).
Religion en somme assez rudimentaire. Les conceptions métaphysiques ou morales ne se sont pas encore lait jour chez ces peuples tout Imaginatifs. Indra paraltleseul maître du ciel. llcommuni(juedirectement avec les hommcsetil Ion r accorde prcitection et faveurs, en échange toutefois de sacrifices et d'offrandes. Par ce caractère anthropomorphique et unitaire, il présente (luelque ressemblance avec le Jéhdvah des Hébreux, mais nous sommes, ne Toublions pas, aux premiers âges du monde, avant la naissance des sociétés, des tlïéologies, des cultes définis et fixés. Laissons passer les siècles et voyons ce qu'est devenu Iiulra, dans les époques postérieures, chez les descendants des premiers Aryas.
La race active et guerrière des Pei-ses en a fait Oi'muzd, rÊtre de vie et de lumière, le Verbe créateur. Chez les Indous, au contraire, il s'est immobilisé et pres(|ue évanoui dans Tensemble des êtres. Les deux caractères d'activité et d'universalité (|u'il contenait en germe, dès répof|ue védique se sont développés parmi les deux grandes familles aryennes et chacune n'a retenu que ce (|ui s'harmonisait avec son génie et ses tendances. Les peuplades remuantes de l'Iran se sont
(1) Magnitudine tua ofnnitto istud universiun amplecteriS" (Rig-Véda 54.)
42 ESSAIS d'histoire et de lhtératuhe
attachées k rùlémeiit actif et personnel. L'Inde contemplative s'est absorbée dans la nature indéterminée de son dieu et l'a exagéré jusqu'au panthéisme, jus(|u'au nihilisme.
Pour rindou Dieu seul existe. Le monde n'est (|u'illusion, artiHce de Maya, la grande séductrice. Donc le vrai, c'est le renoncement, l'identification avec la divinité. Tel est le principe et la lin de ht théologie et de la morale des Brahmanes. L'impassible et neutre lirahma contemple du Ibnd de son éternité la multitude des êtres qui tous émanent de hn et retournent à lui, à travers une série de migrations. Le devoir du sage consiste à abréger la distance qui le sé[)are du terme divin, par une indillérence et un détaciiement absolus. Morale élevée sans doute, mais orgueilleuse et stérili- :5ante : Où Dieu est tout, l'homme n'est rien : il n'a plus qu'à disparaître. Ici la morale et la métapliy.si(|ue sont en parfaite harmonie. Anpiès du doguie de la transformation indéfinie des créatures nous trouvons les agents célestes de celte transformation. Si va le destructeur anéantit sans relâche l'œuvre de lirahma incessamment réparée par Vischnou le dieu-providence, infatigable agent de l'ordre et de l'éipiilibre dans bi nature.
Le renoncement érigé en dogme devait, par une conséquence extrême, engendrer le goût du néant. L'aspiration sans trêve vers la Divinité devait, d'autre part, selon la loi des réactions, précipiter les esprits vers l'athéisme.
MAURICE nouciion 43
C'est do cotto (lonl>]e tondaiiro que le bouddhisme a sur^i. Une immense l;issihnle ;i poussé riiomine au ilégoût de foule s|HMMil;ilioM métîi|)hysif|ue. Dieu, d.ins la religion liouddhirjue, n'existe ni dans le monde ni hors du monde. On ne ra<lmet ni comme créateur ni comme substance. Le seul pi-incipe dirigeant de Tôtre humain, c'est une mansuétude infinie envei's ceux qui portent ralïligeant iardeau de la vie, car toute vie est mauvaise, tout elVort est doideui', la béatitude réside 4lans ranéantissement. Quiconcpie parvient à éteindre en lui tonte personnalité, tout désir, possède la félicité suprême, atteint au sommet de la i)erlection : il est Bouddha.
Cette étrange religion athée, cette ])hilosophie sans idéal, cette morale fondée sur une commisération hautaine j)oui* Téti'o vivant et soulTrant est, certes, une déformation des plus cui'ieuses de Tinstinct religieux de Thumanité!
On assimile souvent la docliine bou<ldhifpie à la doctrine chrétienne en se fondant sur ce l';iit (pi Viles recommandent toutes deux rabnégation, la douceur, la non-résistance au mal. Nous verrons en (|uoi cette assimilation est inexacte. Notons en passant (jue Tathéisine bouddhique à lui seul, crée un nbîme entre les deux religions. Si les préceptes oiTrent entre eux quelque ressemblance, ils diffêi'ent essentiellement dans leur source et dans leur J)ut. La charité bouddhique procède d'une conception pessimiste du monde.
44 ESSAIS ri*insTOiRE et de littérature
Elle est recommandée au sage dans une vue d'orgueilleuse supériorité vis-à-vis des suggestions de la nature, toujours prête à solliciter Tellort humain. La charité chrétienne, au contraire, est issue de Tespérance d'une vie meilleure après de passagères épreuves, et de la foi en une destinée bienheureuse au sein d'un Père céleste, commun à tous les hommes. La première repose sur un nihilisme spéculatif, accessible à une élite de philosophes, la seconde sur un .sentiment de solidarité entre les créatures appelées sans distinction à un bonheur ultra-terrestre, assujetties à la loi du travail et jugées selon leurs œuvres. En déi)it des ressemblances extérieures, aucune assimilation possible.
Avec le bouddhisme nous sommes aux antipodes des religions occidentales.
Celles-ci font une part immense à la personnalité divine et à l'activité humaine. Le type le plus conforme au génie de l'Occident, le plus voisin des religions modernes est le culte persan. Il inlluerasur toutes les races européennes : nous en retrouverons des vestiges jusque dans les mythes sauvages de la Scythie et de la • Scandinavie.
Âhour-Mazda (Ormuzd) s'est révélé aux hommes par la lumière et la parole. — « Qu'exislait-il dès le commencement? » demande Zoroastre à Mazda. — « Il y avait la lumière et la parole incréée », répond la voix d'en haut. C'est pres<|ue le texte de l'Evangile de saint Jean : a Au commencement la parole était Dieu, c'était
MAURICR BOUCIIOR 45
en elle qu'était la vie et la vie était la lumière. » Par la lumière comme Iinlra, par la pai'ole, le Verbe, comme le Jéhovah des Ilcbrcux. Et de lait, il participe des deux. Comme le premier, il est une réaction contre le polythéisme, contre le culte des Djwas ou esprits de Tombre; comme le second, il est seul en dehors de la matièi-e cpi'il a créée ex nihilo, librement par un acte de sa volonté. Comme Tun et l'autre enfin, il est la providence du monde, le conseiller et le protecteur de l'homme contre les puissances malfaisantes.
Selon une interprétation, aujourd'hui tenue pour inexacte, la religion de Zoroastre serait fondée sur la coexistence de deux principes, l'un Ijon représenté par Ahour-Mazda , l'autre mauvais incarné dans Ahriman, tous deux égaux en puissance, émanés d'un dieu primordial, analogue au Brahma des Indiens, Zervan-Akarana (Le Temps-sans-Rornes).
Ce dualisme est étranger à la théologie persane. Il n'y a qu'un Dion, Ahour-Mazda. Il a fait le monde bon, mais .«5on action sur la création est illimitée et s'oxercn dans deux sens opposés. En même temps (pfil crée il (iéliuil ; il est à la fois l'auteur de la vie et de la morl. Tant (ju'Ahour-Mazda ne créa point le monde le mal ne fut jioint, mais le jour où la matière fnt tirée du» néant ))ar un acle de l'Esprit do vie, l'Esprit de mort commenra .son œuvre. Il n'oxislait pas de toulo éternité, il n'existera pas toujouî's. Lor.**(ine los temps seront révolus, il sera chassé du monde ]iar un réno-
46 ESSAIS D*IlISTOinE ET DE LllTÉHATUnE
valeur céleste (fin fera régner la IVMicité ^ins fin au sein des hum mes régénérés. Ce rénovateur qui doit exterminer le Mal el rKnl'er, c'est Mitlira, a In dit^u aux yeux d'or )>. Justju'à sonavùnemenL réparateur la lutte se poursuit entre le liien et le mal. Jelé dans la niclée, l'homme doit faire triompher la lumière, selon les vues (rAhour-Ma/datpd lui prête 1<; concours des hons génies, les hianc.s lYM'oners» les Izeds, ttonlre les génies ténéhreux, an.viliaires d'Ahriman. La croyance à rinijnortalité, le jugemeid de l'ùnn*, son entrée dans le sein d'Ahour-Mazda où elle attendra l'heure de la résurrection du corps, ou sa chute dans l'Enfer, si, trouvée conpahle, elle \u\ parvient h franchir le j>ontTchinevad (pii meneau Parailis, voilà eu vérité un système philosophitpie et moral d'une grande élévation, tout ii fait voisin de la théologie chrétienne, et l'on comprend ipiei élan de telles doctrines devaient imprimer à une race vigoureuse et guerrière comme étaient les Peises. Elles renfermaient un élément civilisateur de premier ordre. Quel fatal destin les a donc condamnées à ne laisser ((u'une si faihle trace dans l'histoire? La religion grecque, dans répanouissement de sa grâce fleurie, contrastait avec la sévérité giandiose des mythes persans. Elle plongeait moins avant dans les prohlèmes éternels.
On a coutume d'opposer la cultnre hellénicjue à la barliarie de l'Orient. Il s'en fallait de heaucoup (|ue les compagnons de Darius et de Xerxès fussent des bar-
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bares. Si les invasions médicfues avaient tHonnphé^ non seulement les destinées politiques, mais encore les idées morales de rOccident eussent été tout autres. Le monde ancien se ressentit toutefois de l'énorme expansion des docti'ines de Zoroastre. Les Hébreux captifs s'assimilèrent certains dogmes. Le monotbéisme, jusque-là vacillant , fut dès cette époque définitivement fixé en Israël. Les notions d'immoilalitp. de «anolion pénale, étrangères au moraïsme. s'introduisent dans les livres sacrés. L'Occident barbare les reçoit aussi, mais par un immense détour. Arrêté au Micii par les vainqueurs de Marathon et de Salami ne, l'esprit des Perses se fraya une route vers le Nord, à tiavers l'Europe celtirpie et germanicpie et prit à revers la civilisation gréco-latine. Si bien ((ue lorsfjue le cbiistianisme apparut aux adorateurs d'Odin, ils retrouvèrent dans la voix des apôtres de la religion nouvelle un ocbo des doctrines apportées par lem's ancêtres, en des temps lointains, des plateaux de la IJacIriane ri (hî la Médie.
Si de rOrient nous passons à la Grèce tout change. Aux mythes graves de l'Asie succède une religion irenfants, entièrement fondée sur la poésie et l'art. L'homme ne cherche plus la divinité dans la nature, mais en lui-même. La religion cesse d'être the^ologique ])our devenir imnginative, légendaire. Elle a perdu son sens sérieux. p]llc n'est jdus qu'un [ïrétextc arix divertissements populaires. Les dieux d'Homère sont
48 ESSAIS D'HISTOIHE et de LllTÉRATUHK
de grands enfants, mobiles, loquaces, sensuels, disputeurs, comme les citoyens d*Argos ou d* Athènes. Dieux politiques, ils ont le tempérament de la cité (fui les honore. Le peuple les traite tamiiièrement, les invoque et les invective, les met en scène au théâtre, s'attendrit à leurs misères, se rit de leurs mésaventures. La ibide des immortels, des demi-dieux, des héros, a remplacé TEtre unique, mystérieux et redoutable, entrevu par les métaphysiciens de Tlnde ou de Tlran. Quel contraste I 11 semble que les traditions religieuses de rhumanité soient rompues! C'est un bouleversement dont les phases nous manquent, «c Où sont, demande Quinet, les vestiges de ces révolutions par lesquelles ont passé les croyances orientales avant de prendre la figure des Olympiens? Monde enseveli, on ne peut ni le ressaisir ni le nier. Entre le Rig-Yéda et Tlliade est rintervalle de plusieurs civilisations. » Les conceptions supérieures de théodicée ou de morale, passèrent du domaine de la religion dans celui de la philosophie. Elles illuminèrent rintelligence d'un Platon ou d'un Aristote, la conscience d'un Zenon ou d'un Marc-Aurèle, disposèrent les Grecs et les Romains aux prédications de saint Paul et préparèrent la fusion de l'hellénisme et de la théologie chrétienne.
Toute frivole qu'elle fût, la religion grecque ne resta pas cependant lolalenient élrangère aux i(léeî> spéculatives. Qu'est ce tjue la triade d'Hésiode, Uraiios, Chronos et Zens, sinon une réminiscence
tics théogonies primitives? Uranos est identique à rinforme Nou des Egyptiens, au neutre Brahm des Indous. Ses annours avec Géa (la Terre) rappellent le naturalisme assyrien. L*image de Zeus, principe <l'harmonie, providence des humains, symbole de l)onté, de justice, de miséricorde, ne fait-elle pas penser h Indra, fi Ormuzd, à Vischnou, à Osiris? Et de môme, <lans les mystères d'Eleusis, célébrés en l'honneur de Déméter privée de sa fille Persephone, laquelle descendue aux Enfers vient périodiquement refleurir sur la terre en la personne de Gérés, dans lé culte d'Apollon à Delphes, d'Hercule à Thèbes, enfin dans les |)oèmes orphiques consacrés à Bacchus, le jeune et ^iventureux héros, saisi par les géants, coupé en morceaux, et jeté dans une chaudière, puis miraculeusement ressuscité et mis au rang des immortels, ne retrouvons-nous pas l'idée primordiale de la lutte du bien contre le mal, de l'ombre contre les ténèbres, de la mort et de la réhabilitation dans une existence purifiée?
La tradition négligée par un peuple artiste, plus épris de gracieuses légendes que de graves pensées s'altéra et faillit s'éteindre, mais elle ne mourut pas entièrement, ou, si elle mourut, ce ne fut pas dans la subtile et raisonneuse société grecque, mais chez les âpres et dui-s Romains en qui l'ambition politique et le positivisme administratif étouffaient le sens des spéculations. L'esprit de Rome incarné dans le Droit
5Q ESSAIS d'histoire et de littérature
s'éloigne de plus eu plus du mysticisme oriental. Sa morale est une morale civique. Ses dieux ne sont pas desôlres abstraits, mais les génies tulôlaires do la cité et de la famille. C'est Janus, le dieu de la paix et de la guerre, c'est Romulus, le fondateur de la Ville, c'est Vesta la déesse du foyer, ce sont les Lares, les ancêtres, dont on promène les images à certaines fêtes publiques. La mythologie classique est une adaptation plus ou moins heureuse, de la poésie et de l'art grecs aux mœurs d'un peuple peu enclin aux fantaisies Imaginatives. £n dépit des importations de la Grèce, la manifestation suprême du culte national sera l'apothéose de Rome elle-même, en attendant que César, vivante image de la majesté du peuple-roi, aille prendre place au rang des dieux.
Parvenu à ce terme, le monde antique est mûr pour une révolution religieuse. D'où surgira- t-elle? D'un coin ignoré de la Palestine. Là, parmi un peuple sémite, s'est perpétuée dans sa pureté originelle la tradition monothéiste plus ou moins altérée chez les autres peuples de l'Orient. Deux causes ont produit ce résultat : La rigueur de la Loi écrite formulée au désert par Moïse et le génie inspiré des prophéties. Dans cette loi rigide, nulle place pour les théories ou les fantaisies. La lettre règne dure et précise. Tout y est déterminé en dogmes étroits, la croyance et le rituel, la morale et la politique. Moïse connaît le peuple dont il a reçu la gaixle; il sait que c'est un peuple
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« raide (1« lUKiiie » oi il l(».»»irt>re en (*(>nsc(|nence. Ici point lie Irinilô. Jôhovah est seul, il est lonl. Jl est le principe de TElre, le créateur de la matière et la providence qui veille aux lois du inonde. Il est un dieu jaloux qui n'admet point le partage. La loi (pii lie le créateur à sa créature est cependant une loi d'amour : « Tu aimer?is le Seigneur ton Dieu, de toute Ion âme et de loules tes Forces ». Mais l'aujour n'y est pas désintéressé. Le pacte de Jchovah avec son peuple est bilatéral et les récompenses de sa ndélilé sont d'ordre matériel : « Si tu écoutes mes commandements, dit l'Eternel, je répandrai sur ta terre la pluie en son temps, je multiplierai ton Mé, ton vin, ton huile, je donnerai de l'herbe ti Ion champ pour tes bêtes, et toi-même lu pourras manger à satiété. Mais si tu te détournes vers les élohims étrangers, alors la narine de Jéhovah s'allumerait contre toi, il fermerait le ciel, point de pluie, etc. » (Deutéron. XL 13-25.)
La nature toute matérielle de ce contrat s'explique parce fait que les Ib'breux n'avaient pas la croyance en la vie future et rimmorlalilc de l'ftme. L'amour du prochain y est prescrit : « Tu aimeras ton prochain comme toi-mcme. » Mais il n'est ici question, remarquons le bien, que de charité réciprociue. Le prochain n'est considéré que dans lui sens exclusif et étroit: C'est l'adorateur du vrai Dieu, l'adepte du même culte, l'individu de môme race. 11 était réservé au christianisme de proclamer la charité universelle, et d'ensei-
52 ESSAIS D'iUSTOmE ET DE LITIKHATURE
gner à Thoinme l'obligation d'aimer ses ennemis. Cette idée de rédemption, de cliarité, de réparation, étrangère à la loi niosaï(|uese manifeste dans les prophéties :
« Il viendra un roi, dans la maison de David, son trône s'établira dans la miséricorde et il s'y assoira dans la vérité, il sera un juge équitable, il s'informera avec soin de toutes choses, il rendra à tous prompte bonne justice. » (Isaïe, ch. XVI, 5.)
a Son empire s'étendra de plus en phis et la paix qu'il établira n'aura point defui; il s'assoira sur le trône de David, et il possédera un royaume pour l'affermir et le fortifier dans l'équité et la justice, depuis ce temps jus(iu'à jamais. » (Isaïe IX, 4.)
Le livre de Daniel est plus explicite encore. Le caractère réparateur du clirislianisme y est discerné avec une pénétration vraiment prophétique :
« Dieu a fixé les temps a soixante et dix semaines en faveur du peuple et de la ville sainte afin que les prévarications soient abolies, que le péché trouve sa fln, que l'iniquité soit effacée, que la justice éternelle vienne sur la terre et que le saint des saints soit oint de l'huile sacrée.
D Et après soixante et dix semaines le Christ sera mis à mort, et le peuple qui le doit renoncer ne sera point son peuple. Un peuple qui doit venir détruira la ville et le sanctuaire. Le Christ confirmera son alliance avec plusieurs dans une semaine et It la moitié de la semaine les hosties et les sacrifices seront abolis,
MAURICE DOUCHOR 53
rabomination de la désolation sera dans le temple et la désolation durera jusqu'à la fin ». (Daniel IX, 24-27.)
Ainsi, avènement de la justice et de la charité univereelles, réhabilitation de l'homme devant Dieu, rémission des péchés et renouvellement de l'alliance par le sacrifice volontaire d'une victime qui abolira l'ancienne loi et les anciens sacrifices, tels sont les ôlémenls de la l'cligion nouvelle (|ui surgira de la parole de Jésus.
Le christianisme marcpie la plus parfaite initiation du monde à l'idéal divin et la conception la plus élevée de la destinée humaine. Au formalisme de la loi mosaï(|ue Jésus oppose la sainteté intérieure de l'âme : «c Soyez parfait comme votre Père céleste est parfait. » 11 élargitconsidérablement le domaine de la conscience en assimilant l'intention coupable h l'action elle-même, le sentiment de la haine à l'acte haineux, l'adultère de désir à l'adultère de fait. A la prière juive adressée à Dieu en vue d'un bénéfice matériel, il substitue une prière toute d'amour, de résignation et d'adoration désintéressée. 11 conseille Tabdication de la justice à regard de ses semblables : « Ne jugez pas afin de n'être point jugés, » le détachement absolu des biens de ce monde: « Comptez sur la Providence, imitez les oiseaux qui ne sèment pas, ne moissonnent pas et n'amassent pas dans les greniers, » Tamour du prochain en dehors de toute communatitc de croyance ou de race, et môme Tamour des ennenïis : <( Souhaitez le bien à ceux qui
54 ESSAIS U*lllSTOilŒ ET DE LllTÉHATUaK
VOUS pei*sécutent, afin que vous soyez les fils de votre Père, qui fuit lever le soleil sur les bons et les méchants. »
A des vertus nouvelles correspondent des récompenses nouvelles : la vie duns le sein de Dieu, la vision de Dieu face à l'ace, Tin tell i^^^ence de sa nature, la participation à ses attributs. (!cci est Tinnovation capitale du christianisme et le but même de la mission messiani(|ue. La participation de Thomme à la vie éternelle par les mérites d*un rédempteur céleste, s'ofïVant en sacritice pour la rémission des péchés, voilà ridée surhumaine que ni les philosophes païens ni Moïse lui-même ne soupçonnaient, (|ui n'apparut au monde qu'avec l'Evangile et qui trouva son symbole dans la croix. Celte identification de l'homme et du divin, ébauchée dans les antiques religions de l'Inde sous l'inlluence d'idées panthéistes et pessimistes devait se réaliser chez les peuples occidentaux , sans toutefois qu'il en résultât pour ces nouveaux croyants une abdication de la personnalité. Elle allait au contraire imprimer à la vie humaine un caractère de noblesse jusqu'alors inconnu et renouveler pour elle les sources de l'idéal.
Avec le dogme de la Trinité aflirmé dans l'Evangile par la mission donnée aux apôtres a d'instruire et de baptiser toutes les nations au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ï» (1), avec la notion de la vie future
(1) s. MvrifiEu, XXVUl, lu-20.
heureuse pour les justes, (Meriiellement malheureuse pour les méchants, de la résurrection des corps et «lu jugement, du triomphe (hMlnitif du bien sur le mal, la doctrine chrétienne résume toutes les traditions éparses dans le monde depuis les primitives époques.
Le christianisme clôt la série des manifestations de ridée religieuse ou, si Ton veut, de l'instinct religieux de riiumanité.
En lui viennent s'absorber toutes les philosophies, tous les dogmes antérieurs. Dans les siècles suivants, la seule tentative notable vers une nouvelle forme confessionnelle, l'islamisme, après un mouvement d'expansion irrésistible et formidable, s'abîuje subitement dans une prostration sans remède. Et tandis que les autres cultes restés en dehors de la communauté chrétienne, accentuent vers celle-ci une remarquable évolution, le mahométisme reste seul dans son immobilité décrépite, frappé de stérilité au milieu du mouvement des sociétés en travail.
Faut-il i)révoir une nouvelle transformation religieuse? Le jour est-il prochain où un dogme unique, humanitaire, s'étendra au-dessus de toutes les Eglises; de toutes les confessions particulières, où par delà tous les systèmes reconnus inaccessibles à la raison; seraient proclamé l'universalité de la loi morale et la foi absolue dans le Devoir? Quelcjues-uns l'affirment. L'école positiviste a mené là-dessus grand tapage.
C'est aussi à cette conclusion que paraît avoir abouti
56 KSSAIS d'histoire et de LlTTI\aATUnE
M. Maurice Bouchor. Son positivisme toutefois est loi» d'être absolu. Il s'y mêle beaucoup de réserves par lesquelles il se rattache encore ù ridi^>al spiritualiste. « Je crois, dit M. Bouchor dans une sorte de profession de foi qui termine le deuxième volume des Symboles, que dans le mystère impénétrable (|ui nous enveloppe quelque chose d'auguste est contenu. Je crois que l'univers est une Oiuvre divine, malgré ses imperfections, je crois (|u'une voix impérieuse nous parie dans la conscience et nous prescrit notre devoir, je crois qu'il y a une loi morale, que nous avons pour obéir à cette loi une volonté capable de nous déterminer et de préférer le bien universel à notre bien particulier. » C'est sur ce Credo très acceptable en somme, que s'achève ce livre commencé dans des dispositions toutes diflérentes de la conclusion et continué dans un esprit très différent du début. M. Bouclior est-il cependant si éloigné de son point de départ? <k La foi, dit Pascal, c'est Dieu sensible au cœur. » Mais Dieu révélé par le sentiment du devoir, entrevu à la lueur de la conscience, c'est toujours Dieu senti et reconnu dans sa réalité la p^us consolante. Qu'inqmrte (pic la Vérité métaphysique échappé à la faiblesse de notre esprit! Kanta beau s'égarer dans les solitudes infinies de la raison pure. L'impératif catégorique brille au loin, phare toujours lumineux, sur l'immobile assise de la vérité morale. Positivisme, si l'on veut, mais ce positivisme voisin de la foi est un principe d'apaîse-
ment et de reconfort. S'il ne contient pas Tidéal, il est nue halle dans la course vers cet idéal dont l'homme ne parvient jamais îi se détacher complètement et dont la religion demeure la plus ancienne et la plus haute expression.