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RT LA

BOURGEOISIE FRANÇAISE (i)

Lorsqu'à certains moments de l'histoire, on voit disparaître de la scène politique un de ces hommes (|ui, par l'ascendant considérable, par l'empire absolu qu'ils exerçaient sur leurs contemporains, semblent être l'expression vivante d'un état social ou d'un système de gouvernement, on peut pressentir que leur disparition marque la fin d'un régime, que des temps nouveaux sont proches et que les événements vont prendre un autre cours.

C'est ainsi que, dans l'année 1848, lorsque la Révolution renversa, par une explosion simultanée, le prince de Metternich h Vienne, et en France, Guizot, les observateurs sagaces du mouvement insurrection-

(1) Guisotf par M. Bardoux. — Paris 1894.

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nel purent prédire la destruction de l'œuvre de la Sainte-Alliance et la chute définitive de la bourgeoisie libérale. Cette double secousse, résultat d'une lermentation démocratique qu'avaient contenue à grand'peine^ pendant trente années, les expédients de la politique et les artifices de la diplomatie, allait ouvrir à l'Europe et à la France d'omgeuses destinées. Elle signifiait, pour la première, le triomphe des nationalités, pour la seconde, l'avènement de la démocratie.

Ce qu'il est advenu du système européen de Metternichy nous ne le savons, hélas ! que trop.

Quel a été depuis la chute de Guizot, le sort de la bourgeoise française, il est plus difficile de s'en rendre un compte exact, tant les préjugés de classes, la rivalité des partis, le confiit incessant des intérêts et des opinions, contribuent à vdérouter nos jugements et à nous masquer la vérité.

Pour mesurer la distance parcourue et l'évolution accomplie depuis cinquante ans dans les mœurs sociales comme dans les procédés du gouvernement, le récent ouvrage dans lequel M. Banloux a fait revivre la hautaine figure du dernier ministre de Louis-Philippe est un guide sûr et précieux.

Aux esprits curieux de rapprochenrients historiques,

ce livre fournira bien des points de comparaison entre

Jesdernières annéesde la monarchie de juillet et répoque

actuelle, en même temps qu'il rendra sensibles à ceux

qu'intéresse la sociologie, les changements survenus

GUiZOT Ç3

dans notre pays par raccessioii d'éléments nouveaux,, de forces sociales inconnues qui en sont encore à chercher leur direction et leur légitime place dans lorganisation moderne.

Guizot a été le défenseur le plus convaincu et le plus constant des classes moyennes. Leur prépondérance au sein de TÉtat constituait h ses yeux le dernier terme et le but final de la Révolution de 1789. Pendant les onze années (|uMl a passées au pouvoir, il s'est efforcé d'affermir cette piépondérance et jamais, môme aux heures de crise suprême, il n'a admis qu'elle fût mitigée ou seulement disculée. C'est cette obstination imprudente qui a précipité la fin du règne (fu'il avait à cœur de maintenir.

A vrai dire, la liourgeoisie ne lui savait aucun gré de ses efforts et de ses résistances. Klle se serrait autour de lui par peur du communisme et du socialisme; au fond elle ne l'aimait ni elle ne le comprenait. Dès 1843, Henri Heine le consfatait avec sa verve satirique ordin.iire : « D'une républicjue de l'ancien genre, écrll-il îi la Gazette d'Axigshourg^ môme d'un peu de terrorisme îi la Robespierre, la bourgeoisie française n'aurait pas grand'peur, car elle veut avant tout

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l'ordre et la protection des lois de propriété existantes ; exigences (fu'une Uépuhlique peut satisfaire aussi liien que la royauté; mais ces bouticiuiers pressentent d'in stinct que la république ne serait plus de nos jours l'expression de 89, mais seulement la tonne sous laquelle s'établirait un nouveau et insolite ré^j^ime de prolétaires avec tous les dogmes de la communauté de biens..., ils sont conservateurs par une nécessité matérielle, non par une conviction intime, et la peur est ici l'appui de tout ce qui existe. »

Ces lignes expliquent la facilité avec lac|uelle, an lendemain du 24 février, l'opinion prit son parti des faits accomplis. Certes, Guizot était en droit d'attendre mieux de cette fraction du pays qu'il avait associée an gouvernement dans une si large mesure. 11 avait révéde fonder avec son concours le régime parlementaire et il avait cru trouver dans la suprématie des classes moyennes un solide étai de la monarchie constitutionnelle et des libertés politi(]ues. Il le confesse dans ses Mémoires non sans mélancolie. Ce plan échoua par l'action de deux causes dont Tune se réfère à l'insuffisance des éléments qu'il comptait mettre en jeu, et dont l'autre est imputable à Guizot lui-même.

D'une part en effet, la bourgeoisie, par suite d'une éducation politiciue trop récente et forcément incomplète, et aussi par tempérament, n'apportait dans la réalisation de ces vues élevées que des sentiments étroits, subordonnés à ses intérêts privés et

ses convenances particulières. Alors, pas plus qu'aujouitl'hui les classes moyennes ne formaient un parti a groupé et disclplinô sous un leader iiwec une couscience très nette du but poursuivi et une volonté très arrêtée dans les desseins, a Elles étaient, dit Guizot, trop exclusivement dominées par les intérêts pour devenir une classe politique. » De telle sorte, qu'au moment critique où des actes énergi(|ues devaient alïirmer l'existence d'une entente solide entre les forces conservatrices du pays et le gouvernement, tout le monde l.icha pied, et la royauté, privée de son appui naturel, .s'écroula subitement devant ladémagogie triomphante.

D'autre part, si la bourgeoisie, par son défaut de consistance, trompait l'espoir du ministre, le ministre montrait, en présence de l'hostilité d'abord sourde, puis ouverte, des partis, un inexplicable aveuglement.

On a peine ti concevoir comment, au cours de sept 4innées consécutives de ministère, Guizot ne sut pas, avec sa haute intelligence, mieux discerner les transformations de l'esprit public et mesurer la puissance du mouvement social avec lequel il faudrait tôt ou tai\l compter.

Cependant les avertissements et les symptômes ne manquent pas. D'année en année et jus(|u'ii la veille de la catastrophe ils apparaissent plus impérieux, plus significatifs.

Ce pénétrant Henri Heine, qu'on ne peut se dispenser <le citer quand on analyse l'état des esprits et des

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mœurs du temps, se plaît ù évoquer, dans la mêlée des partis, le fantôme du socialisme, « ce géant de la bataille qui mctti-ad'acconl, en les anéantissant, toutes les compétitions bourgeoises. » « Cet antagoniste, ccrit-il,gaixle encore son terrible incognito et il réside comme un prétendant nécessiteux dans ces sous-sols de la société olTicielle, dans ces catcicombes oii, au milieu do la mort et «le la décom position, germe et bourgeonne la vie nouvelle... Communisme est le nom secret de cet adversaire formidable, de ce sombre héros il qui est réservé un rôle énorme, quoique passager, dans la tragédie moderne, et qui n'attend que la réplique pour entrer en scène. »

A ces visions romantiques se joignent des avertissements plus directs et plus graves. Un mois avant la Révolution, lors de la discussion de l'Adresse, Tocqueville dénonce, du haut de la tribune, avec une sûreté de vues prophétique « ce sentiment, cet instinct de rinstabilité, sentiment précurseur des révolutions qui souvent les annonce et quelcpiefois les fait naître », et il adjure le minislùre d'accorder les réformes (jui doivent, en changeant l'esprit du gouvernement, conjurer l'orage qui menace non seulement le ministère, mais le trône, mais la société tout entière.

Guizot reste sourd à ses patrioticpjes objurgations. L'enceinte parlementaire borne son horizon. 11 ne voit dans les reveiulications passionnées de l'opposition qu'une manœuvre de parti, une tactique de circonstance. « Ce

fut son grand tort, réniarfiuc M. Ranloiix, de no pas jeter les yenx en dehors de ee (|nV)!i appelait le i)ays légal... il en était arrivé à vivre jtlus avec ses idées qxCavec les faits et il n' ouvrait plus la fenêtre. »

Ce défaut de clairvoyance (|ui déchaîna un instant Tanarchie sur la France et mit en péril Tordre social, a son explication dans le tempérament politiipje et les habitudes d*esi)rit de Guizot.

IJonnne d'Fllat parlementaire, il possédait mieux la manière de dirigei* une assemblée rpie Tart de dominer les foules. Il lui semblait que toutes les (|uestions devaient se discuter selon les méthodes constitutionnelles et ne se résoudre que suivant le vote d'une majorité. Ce n'est pas lui qui eût trouvé ces accents inspirés quisecouent IVimedes masseset par lesquels Lamartine maîtrisait les passions révolutionnaires! Formé h Técole des grands orateurs anglais, il ne concevait d'autres luttes que celles de la tribune et n'acceptait le combat que dans l'arène des assemblées.

Ce coté de sa nature se révèle dans une conversation qu'il eut avec M. de Morny au moment où l'agitation réformiste prenait un caractère nettement insurrectionnel. Pressentant la gravité de la situation, le futur ministre de Napoléon III insistait pour qu'une concession opportune prévînt les catastrophes cpji paraissaient imminentes. Doctrinaire implacable, Guizot répond, tandis (fue gronde l'émeute : « L'aiïaire n'est plus dans la Chambre, on l'en a fait sortir; elle a

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passé dans ce luoiule du dehors, illimité, obscur, bouillonnant, (|ue les brouillons et les badauds appellent le peuple... Uctire/. la ijuestion des mains (pjî la tiennent aujounrhui, iprelle rentre à la Cbambr(\ que la majorité fasse un pas dans le sens des concessions indi(juées, et vous aurez un nouveau cabinet <pji fera ce que vous croyez nécessaire. » Ce ton, ce lan- (^age, en un pareil moment, c*est (îuizot tout entier; il jie veut pas connaître le peuple et il croirait manquer à son devoir en agissant seul, sans le .secours de Tat tirait représentatif.

Sa politique n'était d'ailleurs que le résultat de ses conceptions historicfues, et Ton peut dire (|ue chez lui, rbomme d*État a été égaré par Tbistorien.

Kn étudiant dans le passé, le développement des classes moyennes, tant en France qu'en Angleterre, il avait été amené a reconnaître le rôle puissant qu'elles avaient joué dans la marche de la civilisation. 11 les avait suivies à travers leurs conijuètes sur la barbarie féodale d'abORl, sur le despotisme royal ensuite, et rélat moderne, fondé surTégalilé civile et la liberté politique, lui semblait être Taboutissement suprême et la fin dernière du progrès. Toutes les énergies accunmlées dans le cout^ du moyen âge et la politique savante de la monarcliie, lui paraissaient n'avoir servi, selon les desseins de la Providence, (pi'à préparer le triomphe du tiei-s-état, et ce but atteint, il n'y avait plus qu'à assister paisiblement à la marche ascendante

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«hîs classes iiïTérieures, venant k leur tour prentlre ran^ dans la catégorie |>ar excellence, la haute bourgeoisie abritée derrièie deux forces considérables : la fortune et le savoir.

(^Vst en ce sens fiu'il faut interpréter son fameux : KnvichisseZ'VOiis y qu'on lui a si souvent etsi injustement leproché. Guizot avait, il est vrai^ ajouté : par répargne et par le travail, sources de prospérité, moyens d'élévation concédés aux classes inférieures et <|ui devaient, dans Tavenir, leur mériter la récompense des droits politi(|ues. Malheureusement, son esprit orienté vers le passé, ne lui laissait pas voir, qu'au <lix-neuvième siècle, des éléments nouveaux sans analogues dans Thistoire, étaient venus compliquer le problème social; (|uc d'autres besoins avaient surgi, que derrière les agitations démagogiques qui sont de tous les teîups, s'alTirmaient, sous une forme «Micore obscure, des revendications (|ui n'étaient pas enfantées par le cerveau des rêveurs et c|ui répondaient âdrs réalités.

L'explosion de 48 surprit donc dans une ((uiétude commune, et ces classes moyennes cjue Guizot regartlait bien à tort comme le plus ferme rempart des libertés constitutioîmelles, et le roi, confiant dans la vigilance de son ministre, et le ministre lui-même, ainisé [)ar la ilocilité d'uno majorité (pfil croyait cire rima«ïc (iilèh^ dn l;i nation.

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M(^)ne(laus un Klat(téiiiocrnti(|iie, où les iiistilutions représentatives reposent sur la base du sulVrage universel, ces malentendus entre les gouvernants et les gouvernés ne sont pas inévitables. L'extension des droits poliliipics û tons les citoyens ne suflit pas ù apaiser la guerre des cliisses ; elle Tavive, au contraire, quand les représentants du pays, médiateurs naturels dans les discordes sociales, faillissent à leur mission de justice et (rapaisement. Il en va de môme lorsque les classes riclies et éclairées abandonnent a leur misère et à leur ignorance les désbérités sur lesquels il leur serait si facile d'étendre leur action bienfaisante, et s'en remettent au gouvernement pour le maintien de l'ordre dans la rue.

C'est cette tûclie réparatrice (jui incombe aujourd'hui ù la bourgeoisie, non plus seulement dans le domaine polititpie, mais encore et surtout dans le domaine social.

Cette tâche, la bourgeoisie l'accomplit-elle?

Quelle a été, depuis cinquante ans, l'action de ces classes moyennes (|ue Ton a api)elées a classes dirigeantes », bien (jumelles ne dirigeassent rien du tout? Ont-elles compris (lue, depuis 1848, leur rôle n'est plus exclusivement politique, comme le croyait Guizot,

mais qu'elles ont le devoir de reprendre contact avec le peuple pour mieux servir ses intérêts et regagner sa confiance !

La démocratie est ombrageuse et jalouse. La bourgeoisie est égoïste et indifférente. Conséquence : une défiance réciproque, source de haines sociales. Au jour des révolutions, quand, peuple et bourgeoisie se trouvent face h face, le dialogue n'est [)as long entre gens qui se sont de parti pris ignorés, et au lendemain des désastres, on ne sait ce qu'il faut le plus déplorer, de la coupable insousciance des bourgeois ou de la brutalité impulsive des masses.

De nos joui's, comme à la veille de 48, la bourgeoisie est attaquée avec la dernière violence. Pour se sauver, elle ne doit compter que sur elle-même. Le péril est même plus grave qu'en 48 parce que le gouvernement est moins foit et que les mesures de défense dont il s'entoure, impuissantes à le raffermir, ne font qu'accroître son impopularité. D'autre part, l'action socialiste dégagée des fumées humanitaires d'autrefois, s'exerce d'une façon plus méthodique, sur des sujets précis, avec un ensemble plus parfait, une organisation plus générale.

D'où viendra le salut? des pouvoirs publics? il est permis d'en douter. Les assemblées que la lassitude du pays et les intérêts individuels habilement exploités, font sans cesse réélire, n'ont plus le prestige ni la vigueur nécessaires. On peut discerner, comme le

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faisait de sou temps Tocqiieville, ilerrière les motifs intéressés qui inspirent au corps électoral le choix de ses représentants et dans le scepticisme impassible qui accueille les scandales linanciers ou politi(]ues les plus éclatants, une profonde altération des mœurs publiques.

I.a bourgeoisie doit donc prendre en main sa propre cause, non plus avec les visées égoïstes de jadis, mais en vue d'un idéal plus élevé, |>lus iinmain, ol pour tout dire, plus chrétien. C'est pour être restée attachée aux doctrines philosophitpies, inthvidualistes i\u dixhuitième siècle, qu'elle a manqué lusa nouvelle destinée sociale.

Si elle veut faire en toute sincérité son examen de conscience, elle reconnaîtra qu'elle n'a pas su ac(|uérir sur l'ensemble de la nation cette iniluence ijue procure un long passé de dévouement à la cause des petits^ une connaissance approfondie de leurs besoins, un désînléressement absolu dans l'étude et la solution de ces questions redoutables où le chiméri(|ue et le réel, le possible et rimi)0ssible, le bien et le mal sont si étrangement mêlés cpi'elles exigcMit une raison soiitl*^ au service d'une loyauté sans défaillance.

Si elle veut faire en toute impartialité l'examen de sa situation au sein de la société moderne, elle reconnaîtra qu'elle n'exerce plus (pi'mi |)restige nominal tout extérieur et décoratif, même dans les régions où survivent encore quelques vestiges du respect tradi-

Uonnel, et que iImiis les centres ouvriers, pays de mines ou dn uîtinulVirlures, ce prnstifçe a presque lolalemeiit disparu. L'iniluence s'est dé|)lacce. Elle est descendue de la clfisse bourgeoise aux classes intermédiaires, placées immédiatement au-dessus du prolétariat, moins éclairées et plus actives, plus au fait de la vie populaire parce (ju'ellcs touchent plus directement au peuple par leurs origines comme par leurs habitudes, peu soucieuses de traditions dont elles ignorent Tesprit ou morne liostiles à cos tra<litions par TefTet d'une culture rudimentaire ou de regrettables préventi(ms.

Cette expropriation (riniluence qu'elle subit depuis un demi-siècle au profit de nouveaux venus, quVt-elle l'ait pour rcmpéchcr? a-t-elle, par la parole ou par la plume, disputé sa place aux rliéteurs qui tentaient de sVmparer de Tcsprit public? a-t-elle entrepris l'éducation politique du |)puple subitement investi de droits dont son inexpérience l'exposait à faire un usage dangereux? a-t-rlle, par l'initiative individuelle et l'elTort d'un dévouement continu, essayé de refaire son éducation morale, et de ranimei* dans son nme contaminée par le matérialisîne, les immortelles espérances? lui a-t-elle rappris le nom de Dieu? a-t-elle pris sa défense contre la tyrauîiie d'un industrialisme contempteur de la dignité humaine (pii rabaisse le travail au niveau d'une marchandise soumise aux lois brutales de l'olTre v\ de la demande? a-t-elle favorisé, dans la mesure où

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elle l'aurait pu, les associations d'assistance mutuelle, d'épargne et de prévoyance qui constitueront peut-ôtn^ dans l'avenir la forme dédnilive des sociétés ouvrières?

Au fond de toutes ces questions, si elle veut être sincère, la bourgeoisie trouvera le secret de sa dé chéance politi(|ue.

Huit ans après être tombé du pouvoir, Guizot, en retraçant la vie de Wasbington, le modèle des démocrates, écrivait : « 11 faut deux cbosos à la démocratie pour son repos et son succès : il faut ipi'eHe se sente aimée et soutenue, qu'elle croie au dévouement sincère et à la supériorité morale de ses ciiefs. d

Que d'enseignements dans ces quelques lignes! Tous les devoirs présents de la bourgeoisie y sont contenus. Il est regrettable que Guizot, avec son large esprit, en ait pris une conception si tarilive. Soubaitons au moins que la génération actuelle n'attende pas pour s'en pénétrer et pour agir, la tragique expérience des révolutions.

a Le patriotisme, sous sa forme la plus claire, n'est pas autre chose pour les gouvernants qu'une arme qui leur permet (ratteindre leur but ambitieux et égoïste : pour les gouvernés, au contraire, c'est la perte de toute dignité humaine, de toute raison, de toute conscience et la servile sounussion aux puissants... Les hommes de notre temps ne croient plus au patriotisme, et, do plus en |)!us, ils ont foi dans la solidarité et dans la tVa terni te îles |)euj)les. »

Ces deux phrases qu'on peut lire dans le dernier livre du comte Tolstoï à propos de l'alliance francorusse (pages 128 et 157), me revenaient à l'esprit l'autre jour en regardant défiler des troupes et rouler des canons devant Tcglise où l'on venait d'honorer la mémoire du tsar Alexandre IlL

(1) VEsprit chrétien et le Patriotisme. Paris 1894.

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Cet appareil guerrier accompagnant une cérémonie chrétienne, sous les y^ux des représenlaiils «le nations unies |>ur les croyances et ttivi.stïes pur les intérêts, me paraissait un symbole vivant de cette antinomie, que le grand visionnaire russe croit découvrir entre le patriotisme et la lot du Clirist.

Seralt-il donc vrai que l'amour de la patrie est un sentiment barbare, anti-humain, contraiie à la morale évangélique et contre lequel doivent se rebeller toutes les énergies de la conscience?

Est-il juste, esl-il désirable de voir ce sentiment s'éteindre dans le cœur de l'homme et si, par impossittle, cela arrivait, la paclûcation générale, la fraternité universelle chère à certains rêveurs, serait-elle près d'être réalisée?

' Oui, (lit Tolstoï, l'idée <le patrie est la négation du christianisme; c'est un principe d'égoïsme contraire à la loi de charité, un principe de violence contraire à la liberté, un principe de haine et de vengeance contraire à la loi d'abnégation et de piirdon ; le patriotisme rabaisse la nature humaine et loin d'être un sentiment innii, profond, il n'est qu'une invention des gouvernail is, absui-de, artificielle, entretenue dans l'âme des

peuples par un système d'éducation qui prend l'homme à son berceau et pèse sur lui durant sa vie entière; immense et savante supercherie qui s'exerce par l'école, se continue par la caserne, s'entretient par les arts, la poésie, les spectacles, les revues, les cérémonies militaires ou religieuses, enfin par tout ce qui est suscesptibled'exalter les imaginations et de tourner les têtes.

A cette dépravation des esprits, à ce particularisme fondé sur la vanité et la haine, les gouvernants trouvent leur compte. Monarques ou membres des corps élus, représentants du droit divin ou du droit populaire, puisent dans le prétexte du patriotisme un puissant moyen d'oppression.

C'est en son nom qu'ils lèvent des impôts ou recrutent des armées, élèventdes barrières douanières, pourvoient au fonctionnement de ce mécanisme compliqué qui enserre de tous les côtés la libre activité de l'homme. Là notion de la patrie a pour corollaire la. notion de l'État. Or, l'État, oppresseur de l'individu, obstacle aux principes chrétiens de la fraternité humaine, doit-il disparaître. Ceci doit tuer cela. Et. Tolstoï, sur les ruines de la patrie, sur les ruines de l'État, prédit aussi la ruine de toutes les églises, de toutes les confessions, de tous les cultes, autant d'entraves à l'expansion de la pure doctrine évangélique. Ce nihilisme mystique n'est pas nouveau dans le monde. Il apparut en Bohême avec Jean Huss etabou-

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tu, comme on sait, aux abominations de la guerre sociale.

Tolstoï, toutefois ne proche point la guerre. A cette doctrine destructive de toute autorité civile ou religieuse, il applique sa théorie célèbre de la non résistance au mal par la violence : «c La violence physique, écrit-il quelque part, ne contribue pas au relèvement moral. Les penchants de Thomme ne peuvent être corrigés que par Tamour. Le mal ne peut disparaître que par le bien : 11 ne faut pas compter sur la force de son bras pour se défendre contre le mal : la véritable force de l'homme est dans la bonté, la patience et la charité. » (1) Cette transformation miraculeuse de rhumanité au sein de laquelle vivront dans un touchant accord les tigres et les agneaux, s'opérera lorsque tous les gouvernements et toutes les frontières seront abolies. Or, pour cela, que iaut-il? peu de choses. La résistance universelle et simultanée des peuples aux lois civiles et militaires.

Il y a contradiction, dit-il, entre la vie et la conscience; contradictions économiques, contradictions politiques, entre les sentiments d'humanité et de justice que chacun ressent au dedans de soi et les actes de dureté égoïste auxquels on se trouve contraint, soit par les nécessités de l'organisation sociale actuelle, soit par la tyrannie des devoirs pratessionnels : « Nous

(1) Le salut est en "oous, Paris, Pbrrin 1893.

.«sommes tous frères — et cependant il me faut chaque jour un cigare, du sucre, une glace et d'autres objets à la fabrication des(]uels mes frères et mes sœurs, qui sont mes égaux, ont sacrifié leur santé. Nous sommes tous frères — et cependant je gagne ma vie dans une banque, dans une maison de commerce, dans un magasin, qui ont pour résultat de rendre plus coûteuses toutes les marchandises nécessaires à mes frères. J^ous sommes tous Irères — et je reçois un traitement pour me préparer h l'assassinat, j'apprends à assassi- 'ner, je fabrique des armes, de la poudre, je construis •des forteresses (1) ».

Il en est de môme des lois. Nous les observons sans y croire. Nous nous y soumettons en les méprisant. 'Tant que l'homme acru qu'elles étaient l'expression de la volonté divine, comme chez les Hébreux, ou la ■condition suprême du salut de l'État comme dans l'antiquité, ou encore le privilège sacré du représentant de Dieu sur la terre comme au moyen î1ge, les lois ont revélu un caractère d'obligation. Chacune apparaissait alors comme l'unique, la véritable. Mais nous, nous savons aujourd'hui comment elles se font ; nous savons que l'expression de la prétendue volonté populaire n'est que le résultat de la cupidité, de la fourberie, et de la lutte des partis.

Entre la vie et la conscience, les contradictions sont

(l) Le Salut est en vous, p. 75.

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manifestes, permanentes. Ne pouvant changer la conscience» il faudra bien changer la vie.

Changer la vie moderne, c'est clianger la société, c'est changer l'État qui maintient et encourage la perpétuité des antinomies dont nous soudrons. Or, quel est le fondement de l'État? la violence; qu'est ce qui représente parmi nous la violence? l'élément militaire, l'armée. C'est l'état militaire qui symbolyse la plus flagrante des contradictions entre la morale chrétienne et le devoir civique : la guerre.

Tolstoï juge la guerre immorale et absurde; elle n'est qu'une forme généralisée du crime, un auxiliaire du despotisme, môme quand elle est entreprise pour résister au mal, car le mal est chose relative, conventionnelle, échappant à toute déFinition autorisée. Toute violence en vue de repousser ce qui est convenu d'appeler le mal est par suite illégitime. « Ce n'est pas parce que c'est un bien nécessaire et utile aux hommes et que le contraire serait un mal, mais c'est parce que ceux qui ont le pouvoir le veulent ainsi, que Nice est annexée à la France, rAlsace-Lorraine à l'Allemagne, la Bohême à l'Âutriclie, que lu Pologne a été démembrée, que l'Irlande et les Indes sont soumises à l'Angleterre, etc. »

Mais l'abolition de la guerre ne peut être l'œuvre ni des conventions diplomati(]ues ni des congrès de philanthropes, elle doit être l'œuvre des peuples euxmêmes, et le procédé le plus court, c'est le relus universel du service militaire.

La gloire des armes, le palriotisme reposent sur un ]nensonge. Au fond de son cœur, chacun se l'avoue, mais, soit timidité, soit calcul, personne n*ose le déclarer et conformer §a conduite à ses convictions. Cessons donc de nous abuser, dépouillons les préjugés nationaux, détestables fruits de notre éducation et de notre vanité, coopérons de toutes nos forces à la transformation de l'opinion publique égarée par une oppression savante, et les idoles tomberont d'elles- , mêmes.

Telle est la doctrine. Comme tous les idéalistes, comme Rousseau, comme Lamennais, comme Proudhon, Tolstoï la développe à grands renforts d'exemples et d'images avec une logique outrée,

lleflôte-t elle l'esprit de l'Evangile? Le Christ qui a dit : llendez h César ce qui est à César, se posait-il en novateur subversifdes lois civiles et sociales? l'histoire donne un démenti à la théorie. L'empire romain subsista plusieurs siècles après la diffusion de l'Kvangile et ne succomba que sous la poussée dos barbares. Mais un grand progrès fut accompli : Le dédoublement de l'homme <jue l'anliquilé avait asservi sous une loi

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unique, h la fois politique et reli^j^ieuse; la séparation des droits de la conscience et des devoirs du citoyen. Cette distinction, fondée sur la dualité de la nature humaine, constitue encore la loi du monde moderne et a contribué au rapprochement des hommes d*abord, des peuples ensuite. Le mélange de races qui suivit Tinvasion germanique accéléra en dépit de la barbarie des temps et de la grossièreté des mœurs la propagation des idées de fraternité, de charité, mais en môme temps, par un mouvement contraire qui a pei*sisté depuis le moyen âge jusqu'à nos jours, la communauté des souvenirs, des habitudes, les nécessités géographiques, la concordance des intérêts, le souci de la sécurité commune et (reconnaissons-le sans en exagérer l'importance) le calcul des déplomaties concouraient ù la formation des nationalités.

Loin d'être des créations arbitraires, les nationalités furent le produit lent et inconscient des siècles. Un ensemble de causes obscures concourut à leur développement. Une sorte d'équilibre entre l'esprit particulariste qui dominait les agrégations secondaires, et la tendance à l'expansion universelle inspirée par le christianisme, s'établit dans l'univei^s. L'instinct conservateur de l'existence nationale balança chez les peuples qui avaient pris conscience d'eux-mêmes^ le désir de se fondre dans les populations environnantes et donna quelque fixité aux groupes immains.

Tolstoï voit dans ce fait un germe de guerre. Cepen-

dant TefTort suivant lequel tout homme, comme toute collectivité, famille, cité, état, assure son existence en vue (raccomplir sa mission sociale, est conforme non seulement à la nature, mais encore à la loi morale; il est aussi impérieux que le sentiment qui nous porte à nous détacher de nous môme pour venir en aide à autrui. La rupture de cet équilibre entre les deux forces qui poussent les peuples les uns vers les autres et les ramènent à leur centre, aurait pour effet de les réduire à l'état de troupeaux errants, sans nom et sans histoire, comme aux premiers Ages du monde.

On se représente diflîcilement les nations, si diversement façonnées par la race, le climat, les institutionis et les individus qui les composent, si profondément inégaux en culture et en moralité, vivant d'une vie uniforme, sans gouvernement, sans culte, sans lois, pas plus qu'on ne s'imagine, organisée chez les Européens, les Lapons, les Chinois, les Dahoméens ou les Hovas, cette grande conspiration de l'opinion publique qui doit effacer les frontières, renverser les trônes et les autels, vider les casernes, et sur les ruines de tout cela, restaurer le règne du Christ, perfidement retardé par la tyrannie des gouvernements. Sans doute, les quakers, les Frères Moraves, les Vaudois forment un curieux type social, mais chercher parmi eux l'idéal du monde futur, quelle folie!

Ce n'est pas le lieu d'entreprendre un examen détaillé du nihilisme évangélique de Tolstoï, mais pour

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nous en tenir au patriotisme et à la guerre qui en est la suite^ on est forcé de constater, sans s'abandonner aux vues paradoxales de l'écrivain russe, une désaffection générale envers l'un des sentiments qui agit autrefois le plus puissamment sur Tûme populaire.

Il est incontestable que le patriotisme est en train de s'éteindre, non pas pour les raisons préconisées par Tolstoï, mais pour d'autres causes d'un ordre beaucoup moins élevé.

Aux deux extrémités du corps social, le patriotisme est menacé. Dans les classes supérieures, par le cosmopolitisme, produit d'une culture trop raflinée chez les uns, d'un développement excessif de la richesse mobilière chez les autres. La pensée est a sans patrie » ; tout de môme, Targent. Philosophes et banquiers vont de pair à cet égard. Les premiers résident dans le dqmaine des idées, les seconds dans le domaine des affaires. Voltaire et Diderot, Gœthe et Byron, Renan et Victor Hugo lui-même, furent des médiocres patrioteis. J'imagine que M. de Rothschild verrait sans effroi un bouleversement européen qui laisserait intact le cours des fonds publics.

Dans les classes inférieures, le patriotisme succombe sous l'effort du socialisme international: Ubi bene,ibipa' ^ta. Tel est la formule du prolétariat moderne. L'ouvrier quitte sans regrets l'usine qui ne lui fournit qu'un maigre salaire, le paysan le sol Ingrat qui ne peut le nourrir. Tolstoï remarque justement le mouvement d'immigra-

tion qui chasse vers des contrées où la vie est moins dure, où le militarisme est moins lourd, les sujets des divers États deTKurope. « Pour le paysan russe, écritil, la question de savoir sous quel gouvernement il vivra est inflniment moins importante (car il sait que , tous les gouvernements le pilleront également) que là question de savoir si Teau est bonne, si la glaise est molle et si le chou vient bien à tel endroit. » Mais il ne remarque pas, ce qui met en défaut toute sa doctrine de la fraternité humaine, que des conflits sanglants s'élèvent bientôt entre ces frères ennemis qui se disputent leur subsistance sur tous les chantiers de runivers.Il oublie que ces gouvernements qu'il accuse de fomenter la guerre entre les travailleurs, sont obligés, au contraire, d'intervenir pour arrêter les massacres.

La guerre, pas plus que le patriotisme, n'est donc une création arbitraire des chefs d'État. Il ne dépend pas toujours comme le croit Tolstoï, de la volonté d'un souverain, de la prévenir ou de la déchaîner. Elle a souvent des causes plus profondés que la violation de l'étiquette des cours, et, s'il est vrai qu'il soit indifférent à un homme du peuple ^ de savoir où passera telle frontière, à qui appartiendra Constantinople, etc. i», il «st des cas, où non seulement l'honneur, mais l'existence des États, exige les suprômes sacrifices. Il y a longtemps qu'on l'a dit : le système des nationalités a été fatal à la cause de la paix, et comme si ce n'était

pas assez de la concurrence commerciale et colonialepour attiser les guerres^ une érudition féroce a réveillé les rancunes séculaires et exaspéré l'esprit séparatistedans les pays annexés. Que ces mouvements soient favorisés* dans bien des cas, par les intrigues d'une* politique sans moralité, on ne saurait le méconnaître, mais si ces agitations sont quelquefois factices, commeil arrive par exemple pour l'irrédentisme italien, ellesont souvent pour mobile des besoins réels et légitimes : témoin l'insurrection grec<|ue.

La guerre pourra sans doute être évitée par la sagesse des gouvernements. Il ne se trouverait en Europe aucun souverain assez fou, aucune assemblée assez criminelle pour la déclarer de gaieté de cœur, mais elle peut éclater en dépit de toutes les précautions. Elle tient malheureusement à l'essence des choses, et toutes les déclamations contre les excès du militarisme et l'accroissement ruineux des budgets ne sauraient conjurer le fléau. Sans aller jusqu'à dire avec le feld-maréchal de Moltke c qu'elle est sainte, d'institution divine, qu'elle entretient chez les hommes l'honneur, le désintéressement, la vertu, le courage, qu'elle est un frein contre le matérialisme », il faut nous résigner à la ranger au nombre de ces fatalités irrémédiables, qui pèsent sur l'humanité comme la maladie et la mort* On peut avec M. de VogQé chercher ii en rendre l'application la plus rare possible, comme on fait d'une loi criminelle, mais il est permis de croire avec lui

« qu'on ne pourra la supprimer tant qu'il restera sur la terre deux hommes, du pain, de l'argent et une femme entre eux (1) ».

(1) Lettre adressée aux membres du Ck>ngrès uniTersel de la paix réuni à Londres en 1891.

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