‹ Essais d'histoire littéraireChapitre 13 sur 16 · MADAME · texte numérisé non relu

MADAME

On a souvent demandé si les femmes avaient le droit d'écrire , et si elles ne sortaient pas de leur vocation lorsqu'elles se partageaient entre les soins de la famille et la littérature; question oiseuse et impertinente que plusieurs d'entre elles ont tranchée par des chefs-d'œuvre. Madame de La Fayette est de ce nombre, et l'on peut dire que c'est elle qui a donné à son sexe droit de cité dans la république des lettres. Les contes graveleux et lés livres mystiques de Marguerite de Valois , les poésies de Louise Labbé , les factums véhéments de mademoiselle Gournay et les romans démesurés de mademoiselle de Scudéry n'étaient que des préludes contestables qui pouvaient fournir de spécieux arguments aux partisans comme aux adversaires de l'émancipation intellectuelle des femmes. Après madame de La Fayette, toute discussion doit cesser, car elle nous a donné des ouvrages durables, qu'une femme seule pouvait

écrire, et nous lui devons des richesses nouvelles que

le trésor de l'intelligence virile ne contenait pas.

Marie -Madeleine Pioche de La Vergne naquit en >IG55, d'Aymar de La Vergne, maréchal-de-camp, gouverneur du Hâvre-de-Grâce, et de Marie de Péna, issue d'une ancienne famille de Provence, où le goût des lettres et le talent semblaient héréditaires ^ Les heureuses dispositions que cette enfant apporta en naissant furent cultivées par une éducation solide et brillante, que son père ébaucha, et qu'achevèrent les leçons de Ménage et du père Rapin, jésuite, homme de goût. Mademoiselle de La Vergne fut admise fort jeune à Lhôtel de Rambouillet, à l'époque même où Bossuet, âgé de quinze ans, y j)rêchait son premier sermon. Cette double circonstance, qui nous montre la chambre bleue d'Arthénice comme le berceau de l'éloquence du cœur et de celle de la raison, doit atténuer les torts qu'on attribue généralement à cette société célèbre, et nous incliner à l'opinion de M. Rœderer, qui , dans son histoire de la société polie, a réhabilité le cercle de madame de Rambouillet, en mettant à la charge de mademoiselle Scudéry les aberrations de sentiment et de langage qui ont décrédité les précieuses et suscité la satire de Molière. Quoi qu'il en soit, si le salon où régnait Voiture fut une école de politesse et de beau langage, made-

• Hugues de Péna, secrétaire de Charles I»-' , roi de Naples, avait reçu des mains de la reine Béatrix le laurier du poëte.

moiselle de La Vergne profita des leçons quelle y reçut, et si l'affectation y dominait, on peut dire qu'elle échappa à la contagion. Au reste, elle se tira heureusement de dangers plus grands : elle sortit des leçons de Ménage sans pédantisme, et elle encourut ses madrigaux en toutes langues, sans devenir ridicule. C'était le présage d'un bel avenir.

Mademoiselle de La Vergne fit de rapides progrès, grâce aux soins passionnés de Ménage et du père Rapin. Ségrais nous apprend qu'après trois mois d'études, voyant ses deux maîtres en discussion sur un passage latin qu'ils expliquaient diversement, elle les mit d'accord en leur montrant qu'ils se trompaient tous deux. Trois mois d'études pour donner l'intelligence du latin! les plus hardis charlatans de nos jours n'osent pas même promettre de pareilles merveilles, loin de les réaliser. Qdelle était donc la méthode de Ménage ou la pénétration de son élève? Mademoiselle de La Vergne ne tira point vanité de ces connaissances, elle aurait craint la raillerie des hommes et la jalousie des femmes en faisant parade d'un savoir qui était le privilège des savants en us. Ses études classiques transpiraient plutôt qu'elles ne se montraient; on en sentait le parfum sans voir la fleur, et si elle répondait à une question de Huygheus qu'un ïambe était le contraire d'un trochée , elle rougissait modestement d'une distraction qui dévoilait ses secrètes études sur la métrique. Au reste, les poêles étaient ses auteurs favoris; elle savourait les

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douceurs du style d'Horace et de Virgile, mais elle fuyait les prosateurs, et se garda bien de lire Cicéron, que Régnier a si plaisamment appelé :

Le pain quotidien de la pédanterie.

Ménage fît le dameret auprès de son élève, Ménage dont les galanteries , suivant l'expression de Tallemant, n'ont jamais fait mal à la tête à personne : il n'y avait pas à craindre qu'elles effleurassent un cœur pur et délicat. Ce commerce fut restreint aux termes d'une afîection pédante. Mademoiselle de La Vergne en fut quitte pour des madrigaux où elle recevait le nom latin de Laverna. Ménage ne s'aperçut pas que le nom était peu galant, puisque c'est celui de la déesse des voleurs, mais un plaisant le lui rappela assez durement dans une épigramme latine dont le tour est ingénieux :

Lesbia nulla tibi, nulla est tibi dicta Corinna,

Carminé laudatur Cynthia nulla tuo .- Sed, cum doctorum compiles scrinia vatum,

Nil mirum sisit culta Laverna tibi '.

Les hommages contenus de Ménage, quoique souvent importuns, furent toujours tolérés en souvenir de son latin, et lorsque mademoiselle de Rambouillet fut devenue madame de Montausier, l'élève recon-

' « Tu n'as eu ni Lesbieni Corinne à chanter, ce n'est pas une Cynthie que tes vers ont célébrée : mais plagiaire de ces doctes poètes , tu devais choisir Laverne pour la déesse. »

naissante voulut hériter de la visite du mardi gras que Ménage consacrait à Julie.

Mademoiselle de La Vergne, bien qu'élève de Thôtel de Rambouillet, ne mit pas rigoureusement en pratique la théorie des précieuses en matière de mariage : son prétendant ne fut pas soumis à cette mortelle quarantaine que Julie d'Angennes imposa à M. de Montausier ; il ne fut pas réduit à séjourner sur tous les points de la carte du Tendre pendant longues années , et s'il les toucha tous , ce fut rapidement et comme à la course. Mademoiselle de La Vergue n'avait que vingt-deux ans lorsqu'en 46S5 elle épousa le comte de La Fayette. Cette alliance la rendit belle-sœur d'Angélique de La Fayette , cette chaste maîtresse de Louis XllI qui donna à madame de La Vallière l'exemple d'une retraite austère , en expiation de faiblesses moins tendres et moins coupables. On ne sait pas si mademoiselle de La Yergne fut déterminée à ce mariage par affection pour le frère ou par sympathie pour la sœur. On ne trouve, au reste, aucune trace de la passion de madame de La Fayette pour son mari. Ce mari débonnaire s'efface complètement; on ne le voit paraître qu'une seule fois dans une lettre de sa femme , datée de février ^1675. Vient-il faire une visite de politesse ou de reproches? On ne sait; mais ce mot jeté négligemment, constate qu'il paraissait encore chez lui , après dixhuit ans de mariage , quand la liaison de madame de La Fayette et du duc de La Rochefoucauld était

depuis longtemps établie. Cet éponx qui apparaît comme une ombre dans un clair obscur, n'en est pas moins le père de deux fils , dont Taîné suivit la carrière des armes, selon Tusage, et le second embrassa l'état ecclésiastique : ce dernier n'est connu que par sa complaisance à prêter les manuscrits de sa mère, qu'il ne réclamait pas , et dont plusieurs se sont perdus par cette négligence peu filiale.

Le début littéraire de madame de La Fayette fut Mademoiselle de Montpensier, nouvelle cliarmante et digne prélude de Zayde et de la Princesse de Clèves. Ce début remonte à l'année >I662 et précède de neuf «nnées l'entrée de Segrais dans la maison de madame de La Fayette. Segrais avait été disgracié par une autre Montpensier pour avoir blèmé son opiniâtreté à recevoir Lauzun après la rupture de leur projet de mariage. Segrais ne perdit pas au change , et madame de La Fayette , en accueillant un homme de goût et de savoir, recevait un aristarque et un guide plus habile et plus délicat que Ménage. Au reste, leur commerce littéraire datait déplus loin, puisque Zayde parut pour la première fois en ^670. Ce roman, qui tient encore par quelques côtés à Tancienne école et qui se rattache à VAstrée , avec plus de mouvement dans la passion et non moins de délicatesse, fut publié sous le nom de Segrais. On admit d'abord cette paternité que rendaient vraisemblable les Nouvelles qu'on devait au traducteur de Virgile. Mais on ne tarda pas à savoir que sa part dans le travail se bornait à des

conseils sur la disposition des événements et sur le style. Le docte Huet , dans ses Origines de Caen , revendiqua, en faveur de madame de La Fayette, la conception et la composition de Touvrage ; Segrais luimême s'exécuta de bonne grâce , et s'il lui est arrivé de dire en parlant du roman qui portait son nom : Ma Zayde , il ne porta pas Tillusion aussi loin que Scudéry, qui voulait à toute force être l'auteur des romans de sa sœur : la complaisance de Segrais n'alla pas jusqu'à l'usurpation. Malgré cet aveu , le savant Adry laissait en ^807 la question indécise et paraissait même pencher en faveur du parrain, au préjudice de la mère. L'évêque d'Avranches fit précéder Zayde de sa lettre à Segrais sur l'origine des romans , et madame de La Fayette lui disait à cette occasion : « Nous avons marié nos enfants ensemble. » Le mariage était assorti , car la dissertation du savant Huet réunit à la solidité de l'érudition , le charme d'un style orné sans affectation. On remarque un passage de cet opuscule % dans lequel l'auteur, en marquant

' Voici le passage auquel je fais allusion : on me saura peut-êlre gré de l'avoir rapporté : a Les connaissances qui attirent et flattent davantage sont celles que l'âme acquiert sans peine et où l'imagination agit presque seule, et sur des matières semblables à celles qui tombent d'ordinaire sous nos sens, et particulièrement si ces connaissances excitent nos passions qui sont les grands mobiles de toutes les actions de notre vie; c'est ce que font les romans : il ne faut point de contention d'esprit pour les comprendre; il n'y a point de grands raisonnements à faire; il ne faut point se fatiguer la mémoire; il ne faut qu'imaginer. Ils n'émeuvent nos passions que pour les satisfaire ; ils n'excitent notre crainte et notre com-

la source du plaisir que cause la lecture des romans, se montre critique ingénieux et moraliste profond : ce passage offre un exemple de ce style ample et sévère , de cette phrase abondante dans les détails et précise dans l'expression , qui est le propre des bons écrivains du dix-septième siècle , et il explique , par une analyse ingénieuse, le charme des jQctions romanesques pour les esprits de toute nature, et de plus la vocation des femmes vers un genre où la passion et l'imagination les servent merveilleusement , lorsqu'elles veulent bien admettre le contrôle de la raison. Madame de La Fayette avait plus de vingt-cinq ans lorsqu'elle commença à écrire et fut admise vers cette épo-

passion que pour nous faire voir hors du péril ou de la misère ceux pour qui nous craignons ou que nous plaignons; ils ne touchent noire tendresse que pour nous faire voir heureux ceux que nous aimons; ils ne nous donnent de la haine que pour nous faire voir misérables ceux que nous haïssons ; enfin toutes nos passions s'y trouvent agréablement excitées ou calmées. C'est pourquoi ceux qui agissent plus par passion que par raison et qui travaillent plus de l'imagination que de l'entendement, y sont les plus sensibles, quoique les derniers le soient aussi, mais d'une autre sorte. Ils sont touchés des beautés de l'art et de ce qui part de l'entendement : mais les premiers, tels que sont les enfants et les simples, le sont seulement de ce qui frappe leur imagination et agite leurs passions, et ils aiment les fictions en ellesmêmes, sans aller plus loin. Or les fictions n'étant que des narrations vraies en apparence, et fausses en effet, les esprits des simples, qui ne voient que l'écorce, se contentent de cette apparence de vérité et s'y plaisent : mais ceux qui pénètrent plus avant et vont au solide, se dégoûtent aisément de cette fausseté; de sorte que les premiers aiment la fausseté, à cause delà vérité apparente qui la cache, et les derniers se rebutent de cette image de vérité à cause de la fausseté effective qu'elle cache, si celte fausseté n'est d'ailleurs ingénieuse, mystérieuse et instructive et ne se soutient par l'excellence de l'invention et de l'art. >> [De l'Origine des Romatis.)

que dans rintimité de Madame, duchesse d'Orléans. Elle fit le charme de cette cour élégante et polie, conservant la pureté de son âme à côté du désordre des mœurs qui n'allait pas jusqu'au scandale. Elle fut témoin de cette mort soudaine qu'un cri sublime de Bossuet fait retentir encore dans nos cœurs, catastrophe mystérieuse qui rompit brusquement la jalousie d'un époux et la passion d'un beau -frère. Madame de La Fayette l'a décrite avec une simplicité poignante , que l'énergique éloquence de l'orateur chrétien n'a point fait oublier. C'est pendant le cours de cette intimité avec la duchesse d'Orléans que madame de La Fayette remarqua le duc de La Rochefoucauld et que s'établit cette liaison célèbre et problématique que la mort seule put interrompre.

L'histoire de cet attachement et la conception de la Princesse de Clèves sont unies trop étroitement pour que j'essaie de les séparer. Madame de La Fayette s'est peinte dans Zayde et dans la Princesse de Clèves; elle a fait dans ces deux ouvrages le roman de son imagination et de son cœur. Zayde est le rêve de sa jeune imagination , la Princesse de Clèves , l'histoire idéalisée des sentiments qu'elle a réellement éprouvés. Ces deux images sont également vraies, et c'est par là qu'elles sont durables. Avant de montrer comment la Princesse de Clèves et madame de La Fayette se confondent, il faut dire quelques mots sur la liaison de l'auteur avec le duc de La Rochefoucauld.

Madame de La Fayette était mariée depuis dix ans.

Elle avait gardé au comte sa foi et ce qu'il avait su lui prendre de son cœur, c'est-à-dire une amitié sans passion , mais pleine d'estime ; il y avait donc dans ce cœur une place à prendre, un vide à remplir. C'est alors que madame de La Fayette vit M. de La Rochefoucauld , courtisan accompli , laissant encore deviner dans sa maturité ce qu'avait été sa jeunesse chevaleresque, éprouvée dans la guerre civile, marquée par des succès de guerre et de galanterie; esprit délicat et sévère, mal guéri des illusions auxquelles il rend hommage tout en les combattant par rancune. Unissant les rêves de son adolescence aux souvenirs de la jeunesse de M. de La Rochefoucauld, madame de La Fayette accorda dans son âme ce double idéal, et sa mémoire fit ce que Tentraînement de la passion aurait fait dix ans auparavant , si elle eût rencontré celui qu'appelait son cœur et que devançait son imagination. C'est ici que se place un problème dont la solution en sens divers serait la mesure de la délicatesse des juges. Madame de La Fayette ne donna-tellequeson cœur qu'elle donna pleinement? M. Sainte- Beuve a découvert (heureuse découverte qui nous a valu la plus ingénieuse, peut-être, et la plus délicate de ses études littéraires); M. Sainte-Beuve a découvert dans les cartons delà Bibliothèque du Roi, une lettre délicieuse ' écrite par madame de La Fayette à la marquise

' Celte lettre mérite d'être rapportée : elle ne sent ni la prude ni la précieuse : « Ce lundi au soir. — Je ne pus hier répondre à votre billet, parce

de Sablé, dans laquelle Tamie du duc de La Rochefoucauld demande qu'on efface de l'esprit du jeune M. de Saint-Paul ' les soupçons de galanterie qu'il a dû concevoir. Elle s'en défend par la crainte du ridicule, sans mettre en avant les scrupules de vertu que sa correspondante aurait sans doute accueillis comme

que j'avais du inonde, et je crois que je n'y répondrai pas aujourd'hui, parce que je le trouve trop obligeant. Je suis honteuse des louanges que vous me donnez, et d'un autre côté, j'aime que vous ayez bonne opinion de moi, et je ne veux vous rien dire de contraire à ce que vous en pensez. Ainsi je ne vous répondrai qu'en vous disant que M. le comte de Saint-Paul sort de céans et que nous avons parlé de vous, une heure durant, comme vous savez que j'en sais parler. Nous avons aussi parlé d'un homme que je prends toujours la liberté de mettre en comparaison avec vous pour l'agrément de l'esprit. Je ne sais si la comparaison vous offense, mais quand elle vous offenserait dans la bouche d'un autre, elle est une grande louange dans la mienne, si tout ce que l'on dit est vrai. J'ai bien vu que le comte de Saint-Paul avait ouï parler de ces dits-là, et j'y suis un peu entrée avec lui. Mais j'ai peur qu'il n'ait pris sérieusement ce que je lui en ai dit. Je vous conjure, la première fois que vous le verrez, de lui parler de vous-même de ces bruits-là. Cela viendra aisément à propos ; car je lui ai donné les Maximes et il vous le dira sans doute. Mais je vous prie de lui en parler comme il faut, pour lui mettre dans la lête que ce n'est autre chose qu'une plaisanterie, et je ne suis pas assez assurée de ce que vous en pensez pour répondre que vous direz bien, et je pense qu'il faudrait commencer par persuader l'ambassadeur. Néanmoins, il faut s'en fiera votre habileté, elle est au-dessus des maximes ordinaires ; mais enfin, persuadez-le. Je hais comme la mort que les gens de son âge puissent croire que j'ai des galanteries. Il leur semble qu'on leur paraît cent ans dès qu'on est plus vieille qu'eux et ils sont tout propres à s'étonner qu'il soit encore question des gens; et de plus il croirait plus aisément ce qu'on lui dirait de M. de La Rochefoucauld que d'un autre. Enfin je ne veux pas qu'il en pense rien, sinon qu'il est de mes amis et je vous prie de lui ôter cela de la tête, si tant est qu'il l'ait.»

' Fils de la duchesse de Longueville, et vraisemblablement du duc de la Rochefoucauld. Il était né à l'Hôlel-de-Ville , pendant la Fronde.

un reproche indirect. Cette lettre ne décide rien ; il faut chercher ailleurs des éléments de conviction. Pour moi, je les trouve dans le caractère de madame de La Fayette, dans la Princesse de Clèves, et surtout dans l'aveu de cette liaison qui semble un défi jeté à la médisance d'un siècle corrompu. Comment penser qu'une femme jusqu'alors de conduite exemplaire et qui devait peindre avec tant de vérité la lutte triomphante de la vertu aux prises avec la passion eût cédé tout à coup avec scandale? Mais alors, la Princesse de Clèves, cette peinture si vraie, si personnelle de sentiments épurés et d'un sacrifice héroïque, aurait été la satire de l'auteur, et comme l'aiguillon d'un remords toujours éveillé par le contraste. Je n'hésite donc pas, et je le dis hautement : « Honni soit qui mal y pense. »

J'aime à me représenter les douceurs infinies de ce commerce chaste et passionné où la tendresse s'épanchait sans se contraindre ni s'égarer. Madame de La Fayette, qui ne comptait plus par vingt % et qui n'admettait pas la galanterie au-delà de vingt-cinq ans, pouvait en toute sécurité revenir sur ces sentiments , qui n'avaient pas rencontré ce qu'ils appelaient lorsque la rencontre eût été périlleuse : M. de La Rochefoucauld regrettait peut-être d'être venu trop tard, mais ces regretsréchaulTaient ses souvenirs sans

' Madame de La Fayette étant âgée de vingt-neuf ans, disait : « Je compte encore par vingt. » Ménage.

le pousser à d'autres espérances, et les blessures de son âme se cicatrisaient sous le charme de ces tardives confidences. Madame de La Fayette usait de son empire sur ce noble caractère, injustement aigri, pour le ramener à de meilleurs sentiments envers riiumanité; elle lui faisait lire dans son âme tendre et dévouée, la réfutation des Maximes : en retour de cet amendement moral, La Rochefoucauld achevait la culture de l'esprit de son amie, et réglait l'essor de son imagination : échange profitable à tous deux, et dont madame de La Fayette donne à peu près la balance, lorsqu'elle dit avec modestie et fierté tout ensemble : « M. de La Rochefoucauld m'a donné de l'esprit, mais j'ai réformé son cœur. » Toutefois l'esprit ne se donne pasj on peutTaiguiser et le fortifier, et c'est tout ce que le contact de l'auteur des Maximes ajouta à celui de son amie.

C'est de ce travail de cœur et d'esprit sur des sou^ venirs réels et des rêves vraisemblables , qu'est née la Princesse de Clèves, roman inimitable où la fiction et la vérité se lient si heureusement que la fiction prête de l'intérêt à la vérité et la vérité de la vraisemblance à la fiction. Madame de La Fayette a donné, sous l'image de la Princesse de Clèves, les mémoires de son cœur; elle a transporté dans le passé et sur un théâtre analogue , les événements de sa vie : en elïet, pour peu qu'on y réfléchisse, on retrouvera facilement la cour de Louis XIV dans celle de Henri II; c''est la même grâce et la même corruption polie : la

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duchesse de Valentinois plus jalouse de son crédit que de la fidélité de son royal amant , c'est madame de Montespan; la jeune reine d'Ecosse, épouse de François II, galante et spirituelle, curieuse des intrigues de cour, avec son cercle de beaux esprits et de femmes élégantes, n'est-ce pas la duchesse d'Orléans? Comment méconnaître M. de La Fayette sous le nom du prince de Clèves, et M. de La Rochefoucauld sous les traits de M. de Nemours? l'analogie est frappante dans le caractère de personnages et les données générales de la fable. La différence est dans les incidents et dans la rigueur du dénoûment. M. de La Fayette ne meurt pas comme le prince de Clèves, il s'éclipse discrètement, madame de La Fayette ne renonce pas au duc de La Rochefoucauld, comme la princesse de Clèves à M. de Nemours, elle ne s'ensevelit pas dans la retraite pour y raffermir ses scrupules d'honneur contre les mouvements de son amour. Elle fait plus humainement, elle concilie sa tendresse et ses devoirs : forte de sa conscience et du respect qu'elle inspire, elle avoue une alliance de cœur et d'intelligence qui ne rompt pas d'autres liens indissolubles, et elle oppose à la malignité des cœurs corrompus, outre l'amitié de madame de Sévigné, l'estime de Port-Royal.

Comme œuvre littéraire, la Princesse de Cèlves est plus qu'une nouveauté, c'est presque une révolution. Le roman cessait par là d'être le mensonge de la nature, de l'histoire et de la passion; il entrait enfin

dans la vérité, il s'humanisait dans ses peintures et dans ses proportions. L'histoire n'est plus qu'un cadre où la passion se développe; les événements réels qui se mêlent à la fiction ne sont point altérés dans leur essence ni dénaturés dans leurs principes. L'action de la Princesse de Clèves est reportée aux dernières années du règne de Henri II et se prolonge sous celui de François IL L'intrigue du roman se lie habilement aux principaux faits historiques sans nuire à leur enchaînement. C'est le procédé de Walter Scott appliqué à la peinture des passions. Il est vrai que les mœurs sont transportées du dix-septième siècle' dans le seizième, et que la cour des Valois est l'image de celle des Bourbons ; mais qu'importe cet anachronisme des mœurs couvert par l'éternelle vérité de la passion? Racine a eu le même tort, plus gravement peut-être; et la môme supériorité dans la peinture du cœur humain l'absout complètement. De nos jours, on a cru faire merveille en introduisant dans les romans, et même dans les drames, ce qu'on appelle la couleur locale, et les soins qu'on a donnés à cette décoration ont été pris sur l'étude du cœur humain, dont la peinture seule fait vivre les œuvres de l'intelligence. L'accessoire a souvent ruiné le principal, et pour une fidélité douteuse, que les érudits contestent toujours et que les ignorants n'apprécient pas, on a sacrifié la vérité morale, que les simples aussi bien que les doctes savent reconnaître. Le succès ue ki Princest^e de Clèves l'ut général. Dès qu'elle oui paru,

elle devint le texte de toutes les conversations; on s'abordait, dans les lieux publics, par des questions sur le roman nouveau; Fontenelle le lut quatre fois de suite , et une guerre animée s'engagea entre ses défenseurs et ses adversaires.

Une lettre de Bussy-Rabutin à madame de Sévigné comprend toutes les critiques qu'on lit au roman et eu trahit la source. La princesse de Clèves, lorsqu'elle ne peut plus se cacher sa passion et qu'elle craint de n'être pas longtemps de force à la combattre, prend le parti d'en faire Taveu à son mari, parce que cette confidence lui paraît la seule barrière assez forte contre une défaite qu'elle prévoit et qu'elle redoute. Cet effort d'une vertu désespérée, Bussy-Rabutin avait ses raisons pour le trouver étrange : il n'allait pas à la mesure de sa galanterie peu spéculative, et il le déclare extravagant : « Une femme , ajoute-t-il , dit rarement à son mari qu'on est amoureux d'elle, mais jamais qu'elle ait de l'amour pour un autre que pour lui. D'ailleurs il n'est pas vraisemblable qu'une passion d'amour soit longtemps dans un cœur de même force que la vertu. Depuis qu'à la cour, en quinze jours, trois semaines, ou un mois, une femme attaquée n'a pas pris le parti de la rigueur, elle ne songe plus qu'à disputer le terrain pour se faire valoir. » C'est bien là le langage d'un courtisan libertin qui s'autorise de sa propre corruption et de celle des âmes vulgaires pour nier la puissance du sacrifice.

Rabutin continue sur le même ton et ne comprend

pas davantage l'héroïque opiniâtreté de la princesse de Clèves après son veuvage. « Si, contre toute apparence et contre Tusage, ce combat de l'amour et de la vertu durait dans son cœur jusqu'à la mort de son mari, alors elle serait ravie de les pouvoir accorder ensemble en épousant un homme de sa qualité le mieux fait et le plus joli cavalier de son temps. »> Ainsi le critique ne conteste au roman que ses conditions d'existence; à cela près, il le trouve achevé. Bussyest plus près de la vérité lorsqu'il critique les monologues et qu'il attaque le hasard par lequel M. de Nemours surprend le secret de la princesse de Clèves : « C'est, dit-il, une grande justesse que la première fois que la princesse fait à son mari l'aveu de sa passion pour un autre, M. de Nemours soit, à point nommé, derrière une* palissade d'où il l'entend. » Sur ce point, je tombe d'accord avec le critique ; mais sur tous les autres, je le récuse ; car, en pareille matière, la pureté du cœur donne plus de lumières que la pénétration de l'esprit.

Pour justifier l'aveu de la princesse de Clèves et répondre à ses critiques par un argument victorieux, madame de La Fayette écrivit la Comtesse de Tende, nouvelle louchante et passionnée où une femme, entraînée aux dernières faiblesses de l'amour, n'a d'autres ressources, pour échapper à l'infamie, que de confier son secret à celui qu'elle a offensé. Ce roman, quoique naturellement écrit, se ressent de l'intention (jui Ta dicté. L'art y triomphe, mais il s'y laisbC

voir, et en cela il est inférieur à celui qu'il protège* Au reste, Zayde et la Princesse de Clèves, qui peignent si fidèlement l'imagination et le cœur de madame de La Fayette, suffisent pour faire vivre le nom de leur auteur aussi longtemps que notre littérature. Ce ne sont pas toutefois les seuls titres littéraires de cette femme aimable; elle a écrit, avec un charme infini, les Mémoires de la Cour de France pour les années 4C88 et ^689 et V Histoire d'Henriette d'Angleterre, de cette duchesse d'Orléans dont elle avait été la confidente et l'amie.

La mort de M. de La Rochefoucauld brisa le cœur de madame de La Fayette ; il faut demander à madame de Sévigné le tableau de son désespoir. Elle survécut plus de douze ans à son ami; elle ne voulut pas être consolée; sa douleur fut sa vie même, elle la couva, comme un trésor, jusqu'au moment où la tombe s'ouvrit pour recevoir sa dépouille mortelle. Elle avait alors soixante ans.

Je n'ai point parlé de l'amitié qui unit longtemps madame de La Fayette et madame de Maintenon, ni de leur refroidisseftient, qui dégénéra en une sourde inimitié. On peut sans témérité rapporter les torts à la veuve de Scarron, qui oublia, dans sa haute fortune, qu'elle devait maintenir Tégalité que madame de La Fayette avait admise lorsque son rang et son crédit la plaçaient fort au-dessus de la gouvernante des enfans d'une maîtresse royale. Madame de La" Fayette était tvo[> vraie pour dissimuler son mécon-

tentement, et d'ailleurs elle dut voir avec amertume l'autorité de madame de Maintenon se tourner contre Port-Royal, et s'associer à l'intolérance des conseillers de Louis XIV.

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