CARR0N
ScaiTon appartenait à une famille distinguée qui comptait d'illustres membres dans la robe et dans l'église. Son père était conseiller au parlement de Paris et possédait vingt mille livres de rentes dont la meilleure part devait revenir au jeune Paul, aine de sa famille et fils unique. La perspective qui s'ouvrait devant son enfance était brillante :1a nature l'avait doué de toutes les qualités du corps et de Tesprit, et la fortune de son père lui promettait un riche patrimoine. Pour réussir facilement dans ce monde, il faut le concours de l'homme et de la condition ; la société est ainsi faite. Si la condition est mauvaise, vous pourrez lutter vainement même avec de puissantes facultés ; si les facultés sont faibles, vous pourrez perdre tous les avantages d'une heureuse condition. Le progrès des institutions modernes tend à atténuer cette inégalité sociale, mais il ne parviendra jamais à l'effacer: tant que la famille subsistera, et son existence est la condition vitale de toute société, ce sera toujours un avantage ou un inconvénient d'être le fils de son père ; il faut s'y résigner, car l'utopie de Saint-Simon est une chimère. Les avantages que Scarron tenait de la nature et de la condition furent détruits en partie par le dérangement de sa fortune et de sa santé, voici comment.
Le conseiller Paul Scarron, qu'on surnommait l'Apôtre parce qu'il avait toujours saint Paul à la bouche, était, j'emploie ici les expressions de son fils, le meilleur des hommes et non le meilleur des pères.
Incapable de supporter le veuvage, il donna à ses enfants une belle-mère et cette belle-mère fut une marâtre : le jeune Scarron, tout enfant qu'il était, fut assez clairvoyant pour reconnaître que Françoise de Plaix dénaturait et détournait à son proiit la fortune paternelle, et assez indiscret pour s'en plaindre. Son bon apôtre de père, pour avoir la paix du ménage, éloigna le jeune rebelle qui alla passer à Charleville sa treizième et sa quatorzième année ; lorsque la tempête fut apaisée, il revint sous le toit paternel, où son temps se partagea inégalement entre Tétude et le plaisir. On le défrayait assez largement, et dans Tinsouciance de sa jeunesse, il ne parut pas songer à Tavenir : les plaisirs et les voyages le menèrent audelà de sa vingt-cinquième année. Mais la maladie Tarrêta tout à coup.
Pour avoir dans le monde une contenance et l'apparence d'un état, il avait pris le petit collet et le titre d'abbé ; titre commode qui n'était qu'un passeport pour les jeunes voluptueux. Le jeune Scarron travailla si bien sous cet habit contre l'esprit de la continence chrétienne qu'il se mit hors d'état de continuer. La Beaumelle, dans ses Mémoires sur Madame de Maintenon, mémoires piquants, mais remplis d'allégations douteuses, rattache la maladie de Scarron à une farce de carnaval qui se serait passée au Mans. Il raconte , sans même avoir pour lui l'autorité de la tradition, que Scarron, allant prendre possession de son canonicat <lu Mans, se déguisa avec quelques
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étourdis en sauvage, et que son bizarre accoutrement ayant excité les huées, la fureur même de la populace, il fut obligé de prendre, à son corps défendant, un bain froid dans la Sarthe. Ce bain, pris à contretemps, serait le principe des douleurs et de la difformité de Scarron. Cette anecdote n'est qu'une parodie de l'aventure de Charles VI ; l'eau est substituée au feu, et l'infirmité à la folie. La chronologie, indépendamment du silence des contemporains, réfute victorieusement ce récit. Scarron était perclus depuis sept ans, lorsqu'en ^1645 la protection deLavardin, évêque du Mans, lui fit obtenir une prébende ou un canonicat. Ce ne sont pas les eaux de la Sarthe, mais les drogues des charlatans qui ont cloué pour vingt-deux ans Scarron sur son fauteuil de misères, d'où partirent et autour duquel se débitèrent tant de bons mots et de gaillardises. Notre brillant abbé, notre coureur d'aventures fut brusquement arrêté par la goutte, cette cruelle expiation de la débauche. Ses cuisses commencèrent à former avec son corps un angle obtus dont les côtés se rapprochèrent en angle droit qui finit par devenir et demeurer aigu ; de sorte que la ligne droite de son corps fut brisée et amenée à la forme d'un Z, Punition bien sévère, quels qu'aient été la gravité et le nombre des délits. Scarron voulut guérir, il y employa toutes les ressources de l'art, il fit même, sur la foi d'un charlatan, le voyage du Marais au faubourg Saint-Germain pour prendre un bain de tripes, et il revint au Marais retrouver ses amis, tout aussi perclus
qu'auparavant et non moins gaillard. Plus tard il se berça d'une autre chimère, et songea à aller chercher sous le ciel brûlant des tropiques la guérison de ses maux. Ses tentatives et ses projets avortèrent également. Quel que soit le principe de cette étrange maladie, les conséquences en sont incontestables. C'est de ce jeu cruel et bizarre de la nature qu'est née en France la poésie burlesque. La maladie avait laissé vivre dans ce corps difforme un esprit pénétrant et railleur ; pour se venger gaiement et alléger ses souffrances physiques, le spirituel malade essaya de faire, ou plutôt de défigurer, le monde à son image. Ses ennemis naturels furent dès lors la noblesse, la grandeur, la régularité, l'héroïsme. 11 transformera tout cela pour l'amener au ridicule. Sa première campagne fut contre l'Olympe et les Géants ; sa seconde contre Virgile et son héros : il fit le Typhon et travestit l'Enéide. Il fit grimacer les figures héroïques et ramena les belles créations du génie antique aux proportions mesquines de la bourgeoisie et de la populace. 11 donna aux dieux et aux héros les mœurs du Marais, le langage de la rue Saint-Denis. Ce travestissement pratiqué par un esprit naïf dans son affectation, délicat sous sa grossièreté d'emprunt, surprit, charma le public et fit fortune. Le burlesque saisit toutes les imaginations, comme, dans les temps d'épidémie, la grippe prend tout le monde à la gorge. L'apparente facilité de ce genre de raillerie fit plus d'une victime, et le grave Brébeuf, Brébeuf lui-même, cédant à la contagion,
s'avisa de travestir misérablement Lucain qu'il avait noblement traduit. Scarron éprouva quelques remords d'avoir suscité tant et de si piètres imitateurs, mais il doit leur savoir gré d'avoir mis en relief l'originalité de son esprit par leurs insipides contrefaçons.
On serait tenté de croire que le burlesque est né de la Fronde ; il n'en est rien : le burlesque est le produit naturel, spontané de l'esprit et de la difformité de Scarron : il rencontra la Fronde, à point nommé, qui lui donna l'essor et la vogue. Le prince de Condé, qui ne manquait pas de goût, déclara tout d'abord que les barricades et la guerre de Paris devaient être chantées en vers burlesques, et il donna lui-même le signal de la plaisanterie bouffonne en présentant à la cour un petit bossu, tout emplumé, tout chamarré, comme généralissime des troupes de la Fronde. Cette raillerie n'était guère charitable de la part du frère du prince de Conti, mais elle montre l'esprit du temps et fait pressentir qu'une Iliade ainsi commencée ne pouvait avoir d'autre Homère que Scarron. Le poëte tenait sa lyre sur laquelle il avait préludé par des accords grotesques, lorsque les événements qu'il devait consacrer par ses chants vinrent lui fournir la matière de son étrange épopée.
Des historiens amis du paradoxe ont voulu dépouiller la Fronde de son caractère frivole pour en faire une des grandes crises de la société monarchique. Ils l'ont jugée par l'importance des acteurs, sans faire attenlion à la nature de l'action. Sans doute le per-
sonnel de la troupe est fort remarquable : je vois bien tout Tappareil d'une grande représentation, de riches costumes, d'éminents personnages; mais où est le plan du drame, quel en est le but, quel en sera le dénoûment? Avec la meilleure volonté du monde, on ne peut voir dans la Fronde qu'une parodie de la Ligue et un programme bouffon, mais incompris, de la Révolution. Les grandes puissances du moyen âge y reparaissent, il est vrai, mais c'est pour donner leur démission ; celle des temps modernes s'y montre, mais elle fait relâche, et cela pour ne rentrer en scène qu'après un siècle et demi. Voilà bien l'antique féodalité dans les princes et les grands seigneurs, le clergé dans le coadjuteur, les états-généraux dans le parlement, la nation armée dans ces bourgeois qui font des barricades, qui montent gravement la garde et qui vont parfois, dans leurs accès guerriers, se faire battre hors des barrières 1 Mais les princes veulent-ils sérieusement démembrer la France? veulent-ils faire de la Bourgogne, de la Bretagne, de la Normandie, de la Guienne, de la Champagne, des royaumes indépendants? le clergé songe-t-il à ressaisir son pouvoir, à soumettre la couronne à la mitre épiscopale ou à la tiare ? le parlement pense-t-il à s'ériger en puissance législative et constituante? la nation aspire-t-elle à faire reconnaître sa souveraineté ? Rien moins. Tous ces représentants du passé et ces précurseurs de l'avenir veulent forcer une faible femme à renvoyer un ministre qui lui plaît, et pour cause, et qui leur dé-
plaît, non sans raison : s'ils y réussissent, tout sera dit 5 s'ils y échouent, tout sera dit encore.
Certamina tanta
Pulveris exiguijactu compressa quiescent.
Après une guerre d'intrigues, de chansons, de pamphlets, de malices et de perfidies, tous les acteurs, après avoir changé de rôle plusieurs fois, n'ayant rien à s'envier ni à se reprocher en fait de versatilité et de ridicule, prendront bravement leur parti : les princes deviendront la décoration et les soutiens du trône; le parlement enregistrera docilement les édits de toute nature, il rendra des arrêts et quelquefois des services ; le clergé se retirera de la politique pour rentrer dans les temples, et la nation, sous l'aile de la royauté, se fortifiera par l'industrie et par la science, prenant peu à peu le sentiment de ses devoirs et de ses droits pour remplir les uns et faire valoir les autres, quand son heure sera venue.
Je crois donc qu'il faut laisser à la Fronde sa physionomie historique : elle réunit toutes les conditions esthétiques du ridicule, car elle s'est beaucoup agitée pour ne rien produire ; elle ressemble un peu au Matamore des comédies contemporaines, agitant une grande épée qui ne frappe jamais, prodiguant les paroles et les gestes de menace, et, au demeurant, toujours battu. Elle prête à rire, parce qu'elle se remue sans but, parce qu'elle s'effraie d'elle-même; enfin, parce qu'avec l'accoutrement d'une guerre civile et
l'attirail d'un révolution, elle n'est qu'une mutinerie.
C'est pour cela qu'elle revenait de droit à Scarron.
Lorsque la Fronde éclata, Scarron gardait rancune à Mazarin pour ne l'avoir payé qu'en compliments de la dédicace du Typhon ; et, quoiqu'il fût en possession du brevet de malade de la reine, charge qu'il exerçait, dit-il, avec intégrité, car c'était un malade d'honneur, il n'hésita pas à se prononcer contre le favori d'Anne d'Autriche. La Fronde était le parti des gens d'esprit, toujours enclins à l'opposition, et les liaisons de Scarron avec le coadjuteur et madame de Longueville l'emportèrent facilement sur la reconnaissance qu'il devait à la reine. Dans les pamphlets de la Fronde, on sent partout soit la muse, soit l'inspiration de Scarron. Beaucoup sont de lui et les autres tiennent de lui. Il échauffait la verve de Blot et de Marigni, ces féconds improvisateurs dont les chansons et les triolets alimentaient sans cesse la malignité publique. Ces plaisanteries ont beaucoup perdu de leur sel, mais le tour heureux des couplets de Blot et des triolets de Marigni font distinguer les traits qu'ils ont lancés dans l'immense fatras de ces volumineux recueils qu'on ne peut lire aujourd'hui sans fatigue et sans dégoût. Ces spirituels auxiliaires de Scarron contrastent habituellement avec la manière brutale et grossière de leurs imitateurs qui, ne se contentant pas d'insulter à la pudeur, outragent à chaque pas le goût et la langue. Je ne prétends pas louer outre mesure l'urbanité contemporaine; mais la presse satirique de nos
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jours, même dans ses plus grands écarts, est chaste, réservée, polie, au prix de la plupart des Mazarinades. Cette réserve relative est un bienfait de la liberté. Lorsque le droit de publier sa pensée s'exerce régulièrement sous le contrôle de la loi, la médisance elle-même s'impose des limites, tandis que dans les écrits clandestins la calomnie n'en reconnaît pas. Les frondeurs abusèrent de la licence même. La vie privée que nos lois ont murée n'a pas de mystère pour eux, et ils dévoilent ou inventent, sans scrupule, les scandales les plus honteux. Scarron, poussé par le démon de l'invective, alla aussi loin, plus loin même que pas un des pamphlétaires ; après avoir chanté en vers burlesques les barricades et le triomphe de Broussel, aussi bien que la fuite de la cour à Saint-Germain, il trempa sa plume dans le fiel et dans la boue pour écrire la Mazarinade. Cette fois la frénésie lui enleva l'esprit. Il faut que ce jour-là la détresse de ses finances ait fait chômer sa gourmandise, et il se sera fâché comme un enfant qu'on a mis au pain sec. Mazarin, qui prenait gaiement les plaisanteries qui ne portaient que sur le ministre et le favori de la reine, perdit patience en lisant cette diatribe où l'obscénité rivalise avec la violence, où sont réveillés quelques honteux souvenirs de sa jeunesse. C'est ainsi qu'au siècle précédent, de cette nuée de pamphlets qui s'abattirent sur le cardinal de Lorraine, après l'affaire d'Amboise, un seul, VÉpîlre au Tigre de France, le piqua assez vivement pour émouvoir sa bile et troubler le flegme philoso-
phique avec lequel il accueillait tous les outrages. Les contemporains ne se sont pas mépris sur Timportance de Scarron dans la littérature de la Fronde. L'expression de ce sentiment se trouve dans un curieux passage d'une lettre adressée aux frondeurs, où les souffrances du poëte cul-de-jatte sont présentées comme une expiation de son ingratitude et de sa médisance. Scarron y devient un personnage symbolique: comme il est le coryphée et le premier coupable enire les pamphlétaires, il est transformé en Prométhée burlesque, enchainé non sur le Caucase, mais dans un fauteuil ; garotté non par les anneaux d'une chaîne d'airain, mais par les nœuds d'une goutte assassine. Cette personnification de la Fronde en Scarron appartient à ce Cyrano de Bergerac^ dont la forte intelligence,
« C'est une étrange destinée que celle de ce Cyrano, qui, pour n'avoir pas suivi l'esprit de son siècle et pour s'être tenu à distance de toutes les coteries littéraires, a passé presque inaperçu de ses contemporains, et méconnu de la postérité, quoique pendant sa courte carrière il ait laissé de nombreux témoignages de son courage et de son esprit. Sa valeur fabuleuse était sans doute un faible titre aux yeux des gens de lettres ses confrères dans un temps où Chapelain, appelé malicieusement à servir de second dans un duel imaginaire, suspendait au croc sa longue rapière pour ne plus la dépendre de sa vie. Mais ce n'est pas là le seul molif de cet isolement singulier. Cyrano ne voulait pas plus de Mécènes que de prôneurs; c'était de plus un esprit fort, un philosophe. Il faisait de la science avec Rohaut, et de la métaphysique avec Gassendi. C'était, il faut le dire, un franc matérialiste. Son Voyagedausles étals de la lune, son Histoire comique du soleil, renferment les idées les plus originales et les plus profondes sur la physique, la morale et la politique. Ce n'est pas sa faute s'il n'a pas inventé les ballons, mais sa chimère était de voyager dans les airs, et des trois machines qu'il imagine pour ce périlleux voyage, il y en a une qui touche de bien près à la solution
longtemps ballottée entre la folie et le génie, demeura, en lin de lutte, à la folie. Elle est trop curieuse pour que je me refuse le plaisir de la citer : « Peuple séditieux, accourez pour voir un spectacle digne de la justice de Dieu ; c'est l'épouvantable Scarron qui vous est donné pour exemple de la peine que souffriront aux enfers les ingrats, les traîtres et les calomniateurs de leurs princes. Considérez en lui de quelles verges le ciel châtie la calomnie, la sédition et la médisance. Venez, écrivains burlesques, voir un hôpital tout entier dans le corps de votre Apollon ; confessez, en regardant les écrouelles qui le mangent, qu'il n'est pas seulement le malade de la reine, comme il le dit,
du problème. Il a posé le premier et développé avec esprit le fameux principe tout est dans tout, conséquence rigoureuse du système atomistique, qu'il emprunte à Démocrite; il a aussi entrevu le système de la perfectibilité, en donnant à la jeunesse des états de la lune le pas sur les vieillards. Au reste, dans ces deux romans, il a frayé la route que Swift et Voltaire ont parcourue depuis. On doit regretter que la mauvaise physique d'Epicure ait si fort asservi son imagination, car il était né pour le théâtre et surtout pour la comédie : le Pédant joué, chef-d'œuvre d'un écolier de dix-huit ans, promettait un grand poète comique. Il y a là cinq ou six caractères bien tracés et des scènes entières que Molière n'aurait pas désavouées, que même il s'est appropriées, sans mot dire. Ajoutons à cela que la mort d'Agrippine n'est pas un pur galimatias, comme le veut Tallemant qui ne l'a pas lue, mais que le caractère de Séjan y est vigoureusement dessiné, et qu'il y a, comme disait le libraire Sercy, de belles impiétés et de plus des vers admirables. Cent ans avant Voltaire, la tragédie philosophique était trouvée. Il est vrai que Cyrano est mort fou, mais il n'a pas vécu fou, et ce n'est pas merveille que sa raison ait déménagé en essayant de comprendre les atomes et l'infini; il parait d'ailleurs que, pour l'achever, une poutre lui tomba sur la Icte. Je ne voudrais pas mettre nos plus solides cerveaux à celte double épreuve. — M. Ch, Nodier a fait sur Cyrano une curieuse notice.
mais le malade du roi : il meurt chaque jour par quelque membre, et sa langue reste la dernière, afin que ses cris vous apprennent la douleur qu'il ressent. Vous le voyez, ce n'est point un conte à plaisir : depuis que je vous parle, il a peut-être perdu le nez ou le menton. Un tel spectacle ne vous excite-t-il point à pénitence? Admirez, endurcis; admirez les secrets jugements du Très-Haut; écoutez d'une oreille de contrition cette parlante momie... Admirez donc, admirez combien sont grands et profonds les desseins de la Providence ; elle connaissait l'ingratitude des Parisiens envers leur roi, qui devait éclater en mil six cent quarante-neuf; mais, ne souhaitant pas tant de victimes, elle a fait naître quarante ans auparavant un homme assez ingrat pour expier lui seul tous les fléaux qu'une ville entière avait mérités. Profitez donc, ô peuple! de ce miracle épouvantable; et si la considération des flammes éternelles est un faible motif pour vous rendre sages et pour vous empêcher de répandre votre fiel sur l'écarlate du tabernacle, qu'au moins chacun de vous se retienne par la peur de devenir un Scarron. » Voilà bien de l'honneur pour Scarron qui se trouve tout ensemble l'Homère et le Prométhée de la Fronde; il ne soupçonnait pas sans doute que sa sciatique dût lui attirer tant de gloire.
Pour que rien ne manquât à notre auteur comme symbole de son époque, il se retourna contre ceux qu'il avait servis, et il les chansonna, après les avoir chantés. Sa palinodie est constatée par un triolet, une
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chanson et un sonnet. Voici le triolet qui suivit d'assez près la Mazarinade :
Il faut désormais filer doux, Il faut crier miséricorde.
Frondeurs, vous n'êtes que des fous ; Il faut désormais filer doux.
C'est mauvais présagé pour vous, Qu'une fronde n'est qu'une corde.
Il faut désormais filer doux, Il faut crier miséricorde.
La Fronde vaincue, Scarron essaya de faire sa paix avec Mazarin triomphant : il s'humilia sans vergogne^ comme il s'était emporté sans mesure. Cyrano était bien dupe de le prendre au sérieux et de le traiter ainsi de Turc à Maure. Il y avait de l'injustice à juger la conduite et le caractère de Scarron au point de vue d'une morale rigoureuse : car il faut passer beaucoup de choses à un malade. Scarron, après une enfance négligée, et une jeunesse dissolue, surpris par la maladie au milieu d'une vie de dissipation et de plaisir, no fut guère qu'un grand enfant; il conserva, le reste de ses jours, toutes lès passions de l'enfance, sa gourmandise, sa convoitise et ses emportements. Peu soucieux de dignité morale, il quémandait de tous côtés, recevait de toutes mains, s'emportait à tort et à travers, insultait ses bienfaiteurs et demandait humblement pardon. Mais il ne gardait rancune à personne, s'apaisait comme il s'irritait, et, dans l'occasion, faisait le bien avec empressement et bonne grâce. Balzac, dans des vers latins élégants et pompeux, a fait de
Scarron, riant au milieu des souffrances, un héros supérieur aux antiques stoïciens, impassibles dans la douleur. Balzac est aussi loin de la vérité que Cyrano.
Un malheur vient rarement seul. Lorsque la maladie surprit Scarron, la fortune de son père, déjà enlamée par les malversations de sa belle-mère, fut plus sérieusementcompromise par l'exil du vieux conseiller, qui avait osé résister en plein parlementa l'impérieuse volonté de Richelieu ; et lorsqu'il mourut, au lieu d'un riche héritage, il ne légua à son fils qu'un procès, que celui-ci se donna le plaisir de plaider et qu'il perdit gaiement. Infirme et pauvre, Scarron fut réduit pour vivre à travailler comme un artisan, et fit de son esprit métier et marchandise. Il demeura vingt-deux ans cloué sur son fauteuil, ne conservant que l'usage des doigts, de la langue et de l'estomac. 11 usa et abusa de ce qui lui restait; de ses doigts pour écrire, de sa langue pour médire, de son estomac pour digérer et même s'indigérer : la raillerie et la gourmandise furent les plus puissantes compensations de son long martyre. Son petit salon, tendu de damas jaune, devint un bureau d'esprit et un réfectoire où chacun apportait son contingent d'esprit et de victuailles. Le coadjuteur, la belle Ninon, Sarasin, Marion de Lorme, Ménage, le comte de Lude et Villarceaux venaient s'asseoir auprès du malade, approvisionnés de gaieté et de vivres pour mettre en jeu l'esprit et l'appétit de leur amphitryon. La dépense
était considérable dans cette naaison toujours ouverte, et où Scarron avait recueilli ses deux sœurs, dépossédées comme lui de la fortune paternelle. Notre poëte sMngéniait à trouver les moyens de maintenir les habitudes de luxe qu'il avait contractées dans des temps plus heureux. N'ayant d'autre capital que son cerveau, il dut le pressurer pour l'amener à produire des revenus suffisants : le théâtre était une mine féconde; il fit des comédies et des tragi-comédies : le burlesque, que \e Typhon, son premier ouvrage, avait mis à la mode, se vendait bien ; il continua de faire du burlesque : les romans n'avaient pas cessé d'être en faveur ; il composa le Roman Comique : quelques grands seigneurs se donnaient des airs de Mécènes; il attaqua leur bourse par des épîtres, des odes, des sonnets et des dédicaces, regrettant toutefois la déconfiture du financier Montauron, qui avait si grassement payé les hommages de Corneille :
Montauron dont le quart d'écu Se prenait si bien à la glu De l'ode et de la comédie.
Ces libéralités privées et la probité généreuse de Quinet ', qui achetait et payait toutes ses œuvres, pourvoyaient en partie aux dépenses de Scarron ; je dis en partie, parce que si, comme Panurge, il avait
' Scarron appelait cette branche de son revenu son marquisat d9 Quinet.
soixante et trois manières de se procurer de Targent^ il en avait autant et plus pour le dépendre. Heureusement dans les dernières années de sa vie la munificence du surintendant Fouquet ^ fut inépuisable, et prévint la détresse qui le menaçait. Scarron témoigna sa gratitude à son bienfaiteur dans une pièce remarquable par la délicatesse des pensées et l'élévation du style. Elle commence par ces vers :
Muses, ne pleurez plus l'absence de Mécène Qui vous rendait si doux les rivages de Seine !
et l'on y remarque surtout ceux-ci, auxquels l'inaltérable dévouement de Pélisson, de La Fontaine et de madame de Sévigné donne un sens prophétique :
Car ce n'est pas sans choix qu'il répand ce qu'il donne : Il sait, par le mérite, estimer la personne ; Et peu, dans le haut rang où sa vertu l'a mis, Ont mieux que lui su faire et choisir des amis.
Puisque nous sommes assurés que Scarron, malgré les apparences, n'est pas destiné à mourir de faim, nous pouvons nous occuper sans arrière-pensée douloureuse de rexamen de ses ouvrages, eu commençant par le burlesque, genre de comique dont il est
' Le surintendant fit accorder à Scarron un privilège qui l'autorisait à organiser en corporation les déchargeurs qui rançonnaient les rouliers et les voyageurs aux barrières de Paris. L'exploitation de ce privilège procura d'abord un revenu de quatre ou cinq mille livres à Scarron qui le vendit ensuite pour une somme assez considérable. On ne fit un crime de cette concession et de ce trafic, ni à Scarron ni à son bienfaiteur.
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rinventeur et dont il est resté le modèle. Le burlesque est la transformation des caractères et des sentiments nobles en figures et en passions vulgaires, opérée de telle sorte que la ressemblance subsiste sous le travestissement, et que le rapport soit sensible dans le contraste. Pour en sentir le sel, il faut avoir sous les yeux ou dans Tesprit le modèle qui a été travesti. Pour ceux qui n'ont pas lu Virgile, VEnéide de Scarron risque fort de n'être qu'une bouffonnerie; pour les connaisseurs, c'est une critique fine et une plaisante caricature.
L'art de Scarron consiste à prendre dans le vulgaire les traits analogues à ceux des divinités et des héros du poëme. Son procédé diffère de la parodie en ce qu'il conserve à ses personnages leur rang et leur condition en abaissant leur langage et leurs mœurs, et cette opposition est un élément de plus pour le comique. Avec un peu de bonne volonté et de malice, le pieux et sensible Enée, si souvent en pleurs et en oraisons, devient facilement, sans être méconnaissable, un Nicaise bigot et larmoyant : Jupiter, en querelle avec sa femme, n'est plus qu'un mari brutal, et Junon une ménagère acariâtre; Cassandre, la prophétesse, une diseuse de bonne ou de mauvaise aventure, auteur d'almanacbs : de Vénus à une courtisane de mauvaise vie, il n'y a que la distance de l'Olympe à la terre; le séjour et l'origine diffèrent, non la moralité. Le débonnaire Priam n'est pas plus malaisé à convertir en bonhomme crédule et curieux : par le même pro-
cédé, le beau Paris n'est plus qu'un jeune premier de comédie, Didon, une veuve ennuyée de l'être, et sa sœur Anne, si complaisante aux amours de la reine de Carthage, une entremetteuse.
Outre le travestissement des caractères, une des sources les plus fécondes du comique de Scarron, ce sont les anachronismes ou le transport des temps modernes dans l'antiquité. Ainsi lorsqu'Enée aborde sur le sol africain, il veut avant tout apprendre.
Si de ce rivage Le peuple est civil ou sauvage, Et savoir si les habitants Sont chrétiens ou mahométans.
Didon ouvre son festin par le Bénédicité ; elle rend la justice sans prendre d'épices; Junon, après avoir rebâti les murailles de Samos, la fait exempter de tailles, et elle y fonde deux ou trois collèges avec de fort beaux friviléges : quant à la nymphe Deïopée, que la déesse promet à Éole pour prix de ses services, voici quelques-unes des qualités qu'elle lui apportera en dot :
Elle entend et parle fort bien .^
L'espagnol et l'italien :
Le Cid du poêle Corneille,
Elle le récite à merveille,
Coud le Unge en perfection
Et sonne du psaltérion.
Les traits de ce genre sont innombrables, et, venant à l'improviste, causent maintes surprises qui donnent aux nerfs de vives secousses et désopilent la rate.
Scarron mêle souvent la critique à la charge, et ses critiques sont d'un homme de goût. Toutes les fois que son auteur semble en défaut, il relève les invraisemblances avec une malice ingénue et sans paraître y songer. On sait que, dans le premier livre de VEnéide, Virgile introduit Enée et son fidèle Achate dans une galerie de tableaux représentant les malheurs de Troie. Scarron fait sentir en passant Tanachronisme par ces vers :
Il y voit plusieurs grands tableaux, Mais qui n'étaient pas peints à l'huile,
et fait remarquer par ceux-ci l'invraisemblance de la fiction du poëte :
Et qui l'aurait jamais pensé, Que, de tout ce qui s'est passé Dans les affaires de Phrygie, On eût nouvelle en la Libye.
On trouve généralement, même en admirant Virgile, qu'Enée et son compagnon demeurent un peu longtemps dans le brouillard qui les enveloppe et les dérobe à la vue de Didon : aussi n'est-on pas surpris d'entendre Achate dire au sieur Enée :
Passerons-nous ici l'année ?
Qu'espérons-nous gagner ainsi ?
Nous n'avons plus que faire ici.
La réflexion jetée après la paraphrase de l'exclamation de Salmonée,
Discite justitiammoniti et non temnere divos,
est du même genre et non moins piquante :
Cette sentence est bonne et belle ; Mais en enfer à quoi sert-elle ?
C'est par ces traits de critique ingénieuse, par le rapport constant de la caricature au modèle, par le sel, la vivacité et le naturel de la plaisanterie que Scarron a désarmé le rigorisme des gens de goût, et qu'il a presque justifié Fengouement de Guéret, qui, dans le Parnasse réformé, le réconcilie avec Virgile, et scelle la conciliation des deux poètes par de longs embrassements.
Quelque aversion qu'on éprouve pour ce genre de parodie, qui semble un sacrilège envers le génie, il est difficile de garder son sérieux , lorsque Scarron paraphrase de la manière suivante un seul mot du vers de V Enéide:
llla solo fixos oculos aversa tenebat.
Il s'agit de Minerve et de Taccueil qu'elle fit aux prières des Troyens :
A cette ambassade honorable
Elle ne fut point favorable :
Ils n'en obtinrent ni regard
Ni le plus chétif «Dieu vous gard.»
Tandis que dura leur prière
Elle leur montra le derrière,
Et même se mit à siffler
Au lieu de les ouïr parler.
ou bien lorsqu'à propos d'un seul vers de Virgile,
Multa super Priamo rogitans, super Hectare multa,
le poëte burlesque tire de son imagination cette longue série d'interrogations :
Elle lui fail cent questions Sur Priam, sur les actions D'Hector tant que dura le siège ; Si dame Hélène avait du liège, De quel fard elle se servait ; Combien de dents Hécube avait ; Si Paris était un bel homme ; Si cette malheureuse pomme, Par qui ce prince fut perdu, Était reinette ou capendu, etc.
Chapelain n^aurait pas manqué de satisfaire la curiosité de Didon sur ce dernier point, lui qui nous apprend dans sa Piicelle que le fruit dont on se sert pour empoisonner Agnès :
Etait une pomme fort belle Qu'en langage fruitier de calville on appelle.
Il faut ajouter, pour compléter ces mérites divers de la manière de Scarron, une observation que j'emprunte à une notice écrite par une femme supérieure dont la mort prématurée a laissé d'amers regrets ^ «C'est que nul ne sait mieux apercevoir dans un événement les petites circonstances qui peuvent en faire partie, et que ses peintures, par les détails dont il les compose, auront toujours une sorte de vérité triviale, très propre à rendre plus sensible et plus piquante l'appli-
' Madame Guizot , née Pauline de Meulan , f^ies des Poètes français du siècle de Louis XIV, 1er vol., page 610.
cation qu'il en fait à des objets relevés. » Il serait facile de justiûer cette observation judicieuse par de nombreux exemples.
Malgré tout l'esprit de Scarron, ce long travestissement du génie antique ne supporte pas une lecture suivie; car, à l'honneur du cœur humain, de toutes les monotonies, celle de la raillerie est peut-être la plus insipide. Le burlesque veut être pris à petite dose. Je donnerais hardiment un brevet de mauvais cœur à celui qui se vanterait d'avoir lu tout d'une haleine les huit chants travestis par Scarron qui lui-même n'a pas eu le courage d'aller jusqu'au bout du poëme. On se fatigue de rire de ce qu'on devrait admirer^ et la surprise de plaisir arrachée à notre malignité cesse bientôt, par le retour et le triomphe des nobles sentiments, qui sont le véritable aliment et le nerf de l'intelligence humaine. C'est surtout delà gaieté passagère et factice que donne le burlesque qu'on peut dire avec l'Ecclésiaste : « Et le rire est trompeur. »
La nécessité de vivre et le besoin de charmer ses souffrances par le travail amenèrent Scarron à composer des pièces de théâtre : les poètes espagnols lui étaient familiers, et il exploita cette mine inépuisable avec succès. Il ne faut pas chercher dans ses pièces la peinture des mœurs ni la vérité des caractères. Ce sont des imbroglios divertissants dans lesquels l'auteur, pour exciter le rire, ne ménage ni le bon sens ni la pudeur. L'extravagance et le cynisme sont les moyens qu'il emploie le plus volontiers. Il a atteint
le but qu'il s^élait proposé : ses Jodelets et son Don Japhet (l'Arménie, empruntés pour le fond à l'Espagnol Francisco de Roxas, eurent le privilège de régner sur la scène jusqu'à Tavénement de Molière. Scarron garda rancune à Poquelin de l'avoir dépossédé, et on s'en aperçoit au legs qu'il lui fait dans son testament, et que Molière n'a que trop fidèlement recueilli, grâce à Madeleine Béjart. Toutefois Scarron eut son temps et bien nous a pris que Molière en ait abrégé la durée. L'Héritier ridicule de Scarron eut le singulier honneur d'être représenté trois fois de suite en un jour devant le jeune Louis XIV qui ne se lassa pas de rire des gaillardises de don Filipin. Il est vrai que cette bouffonnerie est fort amusante et que plusieurs situations y sont traitées avec verve. Deux d'entre elles se retrouvent, l'une dans les Précieuses, l'autre dans le Misanthrope. La rapide conquête du cœur d'une belle, par le jargon, le costume emprunté et les fausses manières d'un valet pris pour un marquis^ annonce les succès de Mascarille auprès de Madelon, et les adieux successifs et symétriques que subit l'héroïne de Scarron sont la première épreuve de ceux que plus tard recevra Célimène.
Scarron excelle à peindre la poltronnerie fanfaronne. II faut voir dans Jodelet duelliste les plaisants scrupules de ce faux brave qui, après avoir été battu, discute gravement l'ouverture plus ou moins complète de la main qui l'a frappé, et fait tous ses efforts pour se persuader qu'il n'a pas reçu un soufflet légal, mais un quasi
coup de poing. On voit quelquefois ailleurs des discussions analogues sur la qualité des affronts. Dans THéritier ridicule, je trouve un mot excellent qui exprime le même sentiment. Un valet outragé par son adversaire s'écrie : « Si j'étais confessé! » Merveilleuse défaite au profit de la couardise. Le baron de Fœneste n'est pas plus comique lorsqu'en allant à un rendezvous d'honneur, il rebrousse chemin, parce qu'il se rappelle tout à coup la rigueur des ordonnances, ni le valet des Deux Gendres, qui se contente de dire en semblable rencontre :
Morbleu, si les duels n'étaient pas défendus !
Don Japhet d'Arménie est resté longtemps au théâtre : on le jouait encore dans la seconde moitié du dix-huitième siècle ; il était soutenu par le jeu des acteurs. Une analyse rapide de quelques scènes de cette pièce suffira pour donner une idée du comique de Scarron. Don Japhet est un fou émerite, qui a quitté la cour de Charles-Quint pour se retirer à la campagne, où il tranche du grand seigneur. Devenu amoureux sur ses vieux jours, il aspire à devenir le mari de la fille d'un grand d'Espagne. On feint d'accueillir ses avances, et commencent alors des mystifications dont sa vanité crédule ne manque pas d'être la dupe. Dans la réception pompeusement grotesque qui lui est faite, on lui coupe sans cesse la parole; il subit ensuite la harangue d'un orateur qui tousse et crache à chaque membre de phrase ; pour lui faire honneur,
on tire à ses oreilles un coup de mousquet qui lui déchire le tympan. Voyant toutes les bouches s^ouvrir et n'entendant rien, il croit être devenu sourd, puis tout à coup on lui rend Touie en criant à tue-tête et de manière à l'assourdir réellement. Cependant ses affaires sont en bon train : il a pour la nuit rendezvous de sa maitresse ; chemin faisant, il est roué de coups et ne dit mot de peur de se trahir et de manquer le doux tête-à-tête qui lui est promis. Enfin il est près du balcon, une échelle de corde lui permet d'y monter, et, lorsqu'il arrive, la fenêtre se referme et l'emprisonne. Toutefois, il attend plein d'espérances ; mais l'oncle de la future, son frère et leurs gens paraissent au pied du balcon et feignent de le prendre pour un voleur, le couchent en joue et le forcent par des menaces de mort à se dépouiller de ses vêtements qu'il jette à terre. Ils quittent la partie, lorsque notre amoureux n'a plus d'autre vêtement que sa chemise. 11 n'est pas au bout de ses tribulations; car, de l'étage supérieur, une duègne, en criant gare l'eau ! l'inonde des pieds à la tête ; de quel liquide ? on le devine sans peine, quand on connait Scarron. Don Japhet, ainsi accommodé, comprend que son entrevue est manquée : il descend donc, et se trouve face à face avec le tuteur de sa maîtresse qui, surpris de cet étrange équipage, lui propose d'aller se sécher au feu. Pendant qu'il se réchauffe, son rival monte par l'échelle qui est restée attachée au balcon, et va préparer un mariage qui se fera à la barbe de Don
Japhet, cruellement désappointé. Voilà un échantillon des misères qu^on applaudissait avant Molière sur la scène comique. Ces imbroglios coûtaient peu à Scarron, et lui rapportaient beaucoup. Une semaine ou deux lui suffisaient pour mettre sur pied cinq actes de raisonnable étendue, écrits en vers faciles, mais négligés. Il n'est pas étonnant que l'oubli en ait fait justice, car
Le lemps n'épargne pas ce qu'on a fait sans lui.
Malgré ces défauts on rencontre çà et là dans cette pièce, quelques traits d'assez bon comique ; c'est de Don Japhet que sont tirés ces vers que la Harpe a cités, et qu'on cite souvent après lui :
Don Zapata Pascal Ou Pascal Zapata, car il n'importe guère Que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière.
Dans une scène où Japhet se fait connaître au bailli de son village, il parle un langage phœbus que le pauvre villageois n'entend pas. Les efforts qu'il fait pour s'abaisser au niveau de son interlocuteur, et l'embarras de ce brave homme, sont assez plaisants:
Entendez-vous , bailli, mon sublime langage ?
— Je n'entends pas, monsieur, la langue de la cour.
Japhet essaie de se démétaphoriser, mais l'habitude l'emporte :
L'Empereur donc, de qui je suis le parallèle ; M'entendez-vous, bailli ? — Nenni. — Le parangon ? •
— Encore moins. — Comment! altérer mon jargon,
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Ce serait déroger à ma noblesse antique.
A mes noces, le grand César rien n'oublia, Et fit le bon parent, même il trépudia : Entendez-vous le mot trépudier, compère:-'
— Non, par ma foi, monsieur. -;- C'est danser en vulgaire.
plus loin , on rencontre le trait suivant :
Votre nom ?
— Je m'appelle Alonzo, Gil, Blas, Pedro, Ramon.
— Tant de noms de baptême? — Autant. — Mais mon compère, On vous soupçonnera d'avoir eu plus d'un père.
Dans le même dialogue, Don Japhet se vante des progrès rapides qu'il a faits dans Tesprit de sa maîtresse; il se compare modestement à César :
Je puis très justement dire avec feu César,
Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu. — Par hasard,
Si ce vieux commandeur vous donnait de l'épée?
— Alors je ne suis plus César, je suis Pompée.
Lorsque Don Japhet, emprisonné sur le balcon de sa maîtresse, essaie d'apitoyer ceux qui l'ont pris au dépourvu, et qui le couchent en joue , il lui échappe quelques mots heureux :
Si frais battu, messieurs, est-il juste qu'on meure ?
les autres s'obstinent à le menacer pour jouir plus longtemps de sa frayeur :
Tlrerai-je? — Oui, tirez ! — Messieurs, ne tirez pas, Je ne vaux rien, tiré.
Cette allusion qui sent la chasse et la cuisine , et qui
transforme le pauvre Japhet en pièce de gibier, n'est pas une trop méchante bouffonnerie. Les comédies de Scarron abondent en traits de ce genre.
Le bagage littéraire de Scarron serait presque nul pour la postérité s'il n'avait pas écrit le Roman Comique et des Nouvelles qu'on lit toujours avec intérêt. Ce sont des modèles d'ingénieuse narration. On sait qu'une des plus belles scènes du Tartufe est empruntée aux Hypocrites et que Théroïne de la Précaution Inutile a fourni quelques traits à la naïve figure d'Agnès. Quant au Roman Comique , malheureusement inachevé , il vivra longtemps encore par le naturel des pensées , la pureté du style , le ferme dessin des caractères et le comique des situations. Ces premiers livres nous ont fait connaître des physionomies qu'on n'oublie pas : Destin et TEtoile , ce couple gracieux et digne dans une vile condition , et dont la mystérieuse destinée pique vivement la curiosité ; Ragotin avec ses risibles colères, sa petite taille disgracieuse et ses hautes visions de poëte et d'amant j la Rancune, issu de Panurge en ligne directe, et enfin, le grand et flegmatique la Baguenodière. Ce n'est pas un pinceau vulgaire qui a dessiné cette galerie de portraits. On ne se lasse pas de relire les scènes plaisantes , auxquelles sont mêlés ces personnages si divers , dont le caractère ne se dément jamais. Cet ouvrage donne seul la mesure du talent de Scarron et montre ce qu'il aurait pu faire , si , écrivant à loisir, il eût suivi les inspirations du bon goût , au lieu d'obéir aux
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périlleux caprices de l'humeur et de l'imagination. L'événement le plus étrange de la vie de Scarron, c'est sans contredit son mariage. Il avait quarante-deux ans lorsque le hasard amena dans son voisinage Anne- Françoise d'Aubigné, nouvellement arrivée d'Amérique : sa grâce et sa misère intéressèrent Scarron qui lui proposa ou une dot pour entrer au couvent, ou sa main. La jeune fille préféra le mariage. Scarron dut s'en féliciter, car les soins empressés et le dévouement de mademoiselle d'Aubigné adoucirent les souffrances des dernières années de sa vie. La présence d'une femme aimable et spirituelle ranima le zèle des amis du malade et introduisit la décence dans des conversations qui ne cessèrent pas d'être enjouées et piquantes. Cette union bizarrement assortie dura neuf ans sans donner prise à la raillerie ni à la médisance, et ce fut un miracle de l'esprit de Scarron et de la vertu de sa femme : la calomnie vint plus tard lorsque les destinées de la veuve de Scarron éveillèrent l'envie. Ce veuvage commença dans le cours du mois de juin ^660, où Scarron mourut étouffé par un hoquet contre lequel il s'était gaiement promis de faire une satire s'il en réchappait. Sa plus vive douleur, en mourant, était de laisser sa veuve dans la misère. On sait comment elle y échappa : la pauvre orpheline à laquelle un poëte burlesque, perclus et goutteux, avait donné par commisération un asile et un nom, s'éleva par degrés jusqu'aux marches du trône et s'y plaça à coté du majestueux Louis XIV dont elle devint
l'épouse sous le nom respecté de marquise de Maintenon. Surprenante fortune 1 contraste merveilleux! Et cependant, au milieu des pompes de Versailles et du Louvre, dont l'éclat rejaillissait sur elle, et dans les riches appartements, témoins de sa grandeur, confidents de sa puissance, la femme du roi de France, tristement assise à côté de celui dont elle ne pouvait surmonter les solennels ennuis, dut, plus d'une fois, songer avec regret à cette maison du Marais, modeste abri de sa jeunesse, et au spirituel bouffon qui, du moins, la faisait rire.
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La vie de Pascal, considérée dans son ensemble, a quelque chose de saisissant par son caractère de simplicité, de grandeur et de délabrement. Elle inspire l'admiration et la tristesse ; l'admiration, parce qu'elle fut féconde ; la tristesse, parce qu'elle n'a pas tenu toutes ses promesses. En effet, Pascal semble avoir reculé les limites de l'intelligence humaine, mais il n'a pas atteint celles de son génie.
Qu'allons-nous rencontrer dans cette étude d'un homme prodigieux? bien des coustrasles. Une frêle organisation et une force d'esprit surnaturelle : de l'indépendance dans les choses de la raison, et une soumission absolue dans celles de la foi : un inviolable respect pour les vérités de la religion ; un invincible mépris, une haine vigoureuse, pour le plus illustre des ordres religieux : les traits les plus délicats, les plus piquants de la raillerie; l'impétuosité et les foudres de l'éloquence : les plus hautes spéculations de la science et les plus vulgaires applications d'utilité pratique. Comment ne pas s'émerveiller à la
vue de ces extrêmes, harmonieusement rapprochés dans une seule intelligence, et ne pas s'attrister en songeant que cette intelligence fut prématurément brisée, dans la plénitude de sa force, au moment même où elle allait se produire tout entière par un ouvrage dont les matériaux épars, incomplets, mutilés, sont encore un monument impérissable.
Pascal naquit à Clermont en 4 625. A trois ans il perdit sa mère; mais Etienne Pascal, son père, veilla sur ses jeunes années avec une tendresse et une supériorité de raison qui réparèrent pour son jeune fils une perte ordinairement irréparable. Etienne Pascal renonça à la présidence de la cour des Aides de Clermont pour se vouer exclusivement à l'éducation de ses enfants. C'était un homme de forte volonté, de grande intelligence, de mœurs irréprochables. Il quitta l'Auvergne pour venir s'établir à Paris. Sa maison fut un centre d'études et le berceau de notre illustre Académie des Sciences. Là se réunissaient le père Mersenne, Roberval, Le Pailleur, et d'autres mathématiciens dont la science a conservé le souvenir, émules de Galilée, de Torricelli et de Descartes. Le jeune Pascal vivait dans cet asile scientifique comme nos premiers parents dans le paradis terrestre ; il lui était défendu de cueillir le fruit de l'arbre de la science. La tentation n'en était que plus vive. Son père se bornait à cultiver son cœur et sa mémoire ; il lui apprenait la vertu par ses exemples, les langues anciennes par ses leçons, et il tenait
en réserve Tétude des mathématiques. Toutefois il fut obligé d'accorder à la curiosité de son fils une simple définition de la géométrie, ne se doutant pas qu'il déposait, dans un terrain capable de le développer, le germe de toute une science.
A quelque temps de là, Etienne Pascal pénétra dans le cabinet où son fils se retirait pendant le temps de ses récréations. L'enfant occupé à tracer des lignes sur la muraille ne vit point l'indiscret témoin de ses opérations. Son père, après avoir longtemps suivi ses mouvements en silence et doutant de ce qu'il voyait , voulut enfin l'interroger. « Je cherche , lui répondit naïvement l'enfant, ce que valent les trois ouvertures de cette figure. » Il lui montrait un triangle. Le père fut confondu, car son fils cherchait la démonstration de la trente-deuxième proposition d'Euclide : pressé de questions, il raconta comment il en était venu là et redescendit, par une suite de propositions rigoureusement enchaînées, jusqu'à la définition qui lui avait servi de point de départ. Je laisse à penser quelle joie inonda le cœur du père ; il ne songea pas à reprocher à son fils ce qu'on pourrait appeler sa splendide désobéissance. Étouffé par son admiration, et comme épouvanté, il courut décharger son cœur dans le cœur d'un ami ; le visage inondé de larmes, il raconta à Le Pailleur cette surprenante aventure. Après cet éclat soudain du génie de Pascal, il n'y avait plus moyen de lui refuser l'étude des mathématiques; on lui livra les livres qu'il devinait par la
pensée, et il devint membre associé de la petite Académie paternelle. 11 avait alors douze ans. Deux années plus tard, il publiait un traité des sections coniques, que Descartes admira et ne voulut jamais reconnaître pour l'ouvrage d'un enfant.
C'est par ces circonstances qui tiennent du prodige que se déclara la vocation scientifique de Pascal, Voyons maintenant comment fut manifestée sa vocation religieuse. Etienne Pascal, en venant à Paris, avait vendu sa charge et il en avait placé le produit en rentes sur l'Hôtel-de- Ville. Les rentiers sont un peu comme les juifs au moyen âge ; lorsque les finances de l'Etat sont obérées, on les soulage à leurs dépens. C'est ce que fit Richelieu en ^1658. Etienne Pascal se plaignit comme les autres ; ses plaintes furent remarquées, et une lettre de cachet lui assigna la Bastille pour demeure. Officieusement prévenu de cette décision, Pascal se retira en Auvergne, où on le laissa tranquille. Ses trois enfants restèrent à Paris. Quelques mois après cette fuite, Richelieu et sa nièce, la duchesse d'Aiguillon, eurent la fantaisie de faire jouer par des enfants l'Amour tyrannique (le Georges Scudéry. On jeta les 'yeux sur la plus jeune des filles de Pascal, qui profita de cette occasion pour demander la grâce de son père par des vers qu'elle avait composés elle-même. Sa gentillesse séduisit le cardinal ministre ; Pascal le père, amnistié par l'entremise de ses enfants, rentra en faveur, et fut chargé de l'intendance de Rouen. Le
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curé de Rouville, sermonaire éloquent, disciple de Tabbé de Saint-Cyran, exerça son influence sur toute la famille de l'intendant et la conquit aux pratiques et aux dogmes de Taustère croyance des jansénistes. Biaise Pascal entra d'une âme fervente dans cette réforme, et communiqua son zèle à tous les siens. Il continua cependant à se livrer avec ardeur à l'étude des sciences mathématiques dont il agrandit le domaine.
Ce fut pendant son séjour en Normandie qu'il exécuta cette merveilleuse machine arithmétique qui opère sur les nombres avec la précision d'une intelligence exercée et une surprenante rapidité. Son père lui ayant confié le soin de régler les comptes de la province, il voulut se décharger, une fois pour toutes, de ce fastidieux travail sur un agent mécanique. Mais les efforts qu'il fit pour arriver à ce résultat, ses essais répétés avec une infatigable persévérance, son ardeur à conduire vers la perfection le mécanisme dont il avait conçu le plan, épuisèrent sa faible santé. On ne peut s'empêcher de maudire cette invention, étonnante mais stérile, puisque Pascal y dépensa des forces qu'il aurait pu employer plus utilement, et qu'elle fut l'origine de ses longues souffrances. Les troubles de la Fronde ramenèrent à Paris Pascal et sa famille. Il n'y prit aucune part, si ce n'est pour les blâmer. Il ne croyait pas qu'on pût lutter légitimement contre l'autorité. Les frondeurs tentèrent de le gagner à leur parti par de brillantes
promesses, il les repoussa en disant : « que dans un État constitué en république, comme Venise, c'était un grand mal que de contribuer à y mettre un roi et opprimer la liberté des peuples, à qui Dieu l'a donnée : mais que dans un état où la puissance royale est établie, on ne pouvait violer le respect qu'on lui doit que par une espèce de sacrilège*. » Pascal avait d'ailleurs l'esprit trop sérieux et trop clairvoyant pour se mêler à une lutte frivole dans sa conduite, probablement stérile, sinon funeste, dans ses résultats. Il continua donc à cultiver exclusivement la science, et ce fut alors qu'il conçut l'idée de l'expérience du baromètre, qui confirma le soupçon de Galilée et de Torricelli sur la pesanteur de l'air. La nature cessa d'avoir horreur du vide, et il fut démontré, grâce à Pascal, que l'ascension de l'eau dans les pompes et du mercure dans un tube résulte de la pression de l'atmosphère. L'expérience tentée d'après les instructions de Pascal sur la cime du Puy-de- Dôme, fut renouvelée par lui-même à Paris sur la tour de Saint-Jacques-la-Boucherie.
La vocation religieuse de Pascal semblait affermie, mais le soin de sa santé faillit la détourner. Les médecins conseillèrent au malade les distractions du monde. Il y prit goût. Les conversations, le jeu même le séduisirent, et se trouvant heureux de ce
' Fie de Pascal, par Madame Périer, sa sœur. — Scudéry a exprimé la même pensée, en renversant les termes de la proposition, dans le passage remarquable de la Mort de César, cité page 256 de ce volume.
régime nouveau, il allait s'attacher à la vie du siècle par un mariage, lorsque l'aventure du pont de Neuilly le rappela à Dieu par une secousse vigoureuse et imprévue. Pascal se promenait dans une voiture attelée de quatre chevaux; tout à coup l'attelage s'emporta, le carrosse fut entraîné vers la rivière, deux chevaux y tombèrent, mais les courroies qui les attachaient s'étant rompues, les voyageurs n'eurent que la peur de la mort. Cet accident produisit sur l'imagination de Pascal une impression terrible. La mort l'avait menacé dans un moment où, tout entier aux plaisirs du siècle, son âme n'était pas en règle avec Dieu. Le gouffre sur les bords duquel il s'était arrêté, comme par miracle, fut pour lui l'image de l'éternité : dès lors il vit toujours devant lui cet abime de l'infini prêt à l'engloutir. Voilà ce que les hommes ont appelé sa vision et presque sa folie. L'abîme sans cesse présent sous les yeux de Pascal, ce fut la pensée de l'éternité, pensée austère et sublime qui gouverna le reste de sa vie, et régla tous ses mouvements, toutes ses actions, par la perspective de la mort toujours menaçante, incertaine, mais inévitable. « C'est en vain, dit-il, que les hommes détournent leur pensée de cette éternité qui les attend, comme s'ils la pouvaient anéantir en n'y pensant point. Elle subsiste malgré eux, elle s'avance, et la mort, qui la doit ouvrir, les mettra infailliblement dans l'horrible nécessité d'être éternellement anéantis ou malheureux. »
Celte rupture avec le monde ramena Pascal vers les solitaires de Port-Royal, et établit entre Arnauld, Nicole et lui une étroite liaison. Il avait renoncé d'une manière absolue à l'étude des sciences pour se livrer exclusivement à la méditation des saintes Écritures : il s'imposait les plus dures privations, et retranchait môme sur le nécessaire pour répandre le superflu de son bien en aumônes. C'est là ce que Voltaire appelle le dérangement de son cerveau. « Ne vous lassez pas, écrivit-il à Condorcet, de répéter que depuis Taventure du pont de Neuilly le cerveau de Pascal était dérangé. » Singulière altération qui produisit les Provinciales et les Pensées, c'est-àdire ce qu'il y a de plus ingénieux, de plus éloquent et de plus sublime dans notre littérature !
Avant de renoncer à la science, Pascal avait largement payé sa dette. Sans compter cette précoce divination de la géométrie , ces vues nouvelles sur les propriétés des sections coniques, cette machine intelligente qui résout les problèmes de l'arithmétique, et cette triomphante démonstration de la pesanteur de l'air, Pascal était arrivé à la formule du binôme de Newton, que ce grand homme s'appropria en la généralisant, et poussant plus loin les recherches où le premier problème l'avait engagé sur la théorie du jeu, il avait, par son triangle arithmétique, détrôné le hasard et posé les premiers fondements du calcul des probabilités, de sorte qu'il est véritablement, sur quelques poinîs, le précurseur dts Newton et des
Laplace. Ce n'est pas tout ; il touchait par ses méthodes au calcul différentiel et intégral, un pas de plus, et il Teùt fait, l'y conduisait infailliblement, de sorte que s'il eut persévéré dans la science, il aurait prévenu la dispute de Leibnitz et de Newton, et que la gloire que se partagent l'Allemagne et l'Angleterre eut été le légitime orgueil de la France. Comme Archimède, Pascal ne dédaignait pas d'abaisser son génie aux applications de la mécanique. Les robustes artisans qui traînent la brouette et le baquet ne se doutent pas que ces utiles suppléments de leurs forces physiques, ces allégements de leurs durs travaux leur viennent d'un grand philosophe et d'un profond mathématicien qui ne croyait pas faire déroger la science en l'appliquant au soulagement des classes laborieuses. Ajoutons, pour clore cette incomplète énumération des titres scientifiques de Pascal, que, pendant les intolérables souffrances de ses dernières années, il résolut le problème de la Cycloïde ou de la Roulette, sur lequel il défia et vainquit tous les mathématiciens de son temps. A la
même époque il conçut et réalisa le projet de ces voitures de transport en commun et à bas prix que notre siècle a renouvelées, et qui sillonnent en tous
sens les rues de la capitale ^ 11 me tarde de quitter un sujet que je traite un peu
' On peut consulter sur ce sujet une curieuse brochure, publiée en 18 28 par le savant M. de Montmerqué, sous le litre de : Les Carrosses à cinq sous ou les Omnibus du dix-septième siècle.
sur la foi d'autrui pour arriver aux titres de Pascal comme écrivain et comme philosophe, c'est-à-dire aux Lettres provinciales et aux Pensées.
Voici en peu de mots toute l'affaire des Provinciales. En ^655, un prêtre de Saint-Sulpice refusa l'absolution au duc de Liancourt, sur ce motif qu'il entretenait des liaisons avec MM. de Port- Royal, et qu'il logeait chez lui un abbé entaché de jansénisme. Sur ce refus, Antoine Arnauld écrivit deux lettres où il établit les principes de l'Église en matière d'absolution, et où il combat la capricieuse doctrine des jésuites, si indulgents même à l'égard des pécheurs envieillis, et si sévères pour les ennemis de leur société. Dans le livre de la Fréquente Communion, publié quelques années auparavant, Arnauld avait combattu le relâchement des jésuites dans l'administration des sacrements et leur facilité d'absoudre, qui semblait un encouragement aux vices de ces pécheurs dévots « dont la vie n'est qu'une perpétuelle révolution de confessions et de crimes. » Ici les rôles étaient changés ; le sévère docteur accusait ses adversaires d'excès de sévérité. Il en appelait comme d'abus à l'Église d'une sentence inique portée dans le tribunal de la pénitence. L'abus était flagrant, car le duc de Liancourt professait et pratiquait la religion catholique, et l'affront dont il était l'objet paraissait à tous une voie de fait scandaleuse. Sur cette question spéciale, les lettres d' Arnauld étaient inattaquables; cependant il fallait avoir raison de ce terrible adversaire.
qui avait déjà porté de sensibles coups à la considération de la société, et qui se disposait, en athlète infatigable, à continuer contre les jésuites la rude guerre que son père avait commencée. Le péril était grave, mais si Ton parvenait à faire condamner le docteur comme hérétique, on ruinait par celte habile manœuvre le principe de sa puissance ; car les attaques d'un hérétique sont les meilleurs brevets d'orthodoxie. Le père Annat le savait bien lorsqu'il disait, que pour réfuter les quinze premières Provinciales, il suffisait de répéter quinze fois : « Montalte ^ est un hérétique. »
A cette fin, on tira de la seconde des lettres d'Arnauld deux propositions dont le jugement fut déféré à la Sorbonne. Arnauld avait dit : « Les Pères nous montrent un juste dans la personne de saint Pierre, à qui la grâce, sans laquelle on ne peut rien, a manqué dans une occasion où on ne peut pas dire qu'il n'ait point péché. » Et en outre , « qu'on peut douter que les cinq propositions condamnées par le pape soient dans Jansénius. » Voilà tout le procès. M. Arnauld disait pour sa défense que la première proposition attaquée se trouvait textuellement dans saint Augustin et dans saint Jean-Chrysostôme, et qu'on ne pouvait le condamner sans envelopper dans la sentence les plus illustres Pères de l'Église grecque et de l'Eglise
* Les Provinciales parurent sous le pseudonyme de Montalte, que Pascal choisit sans doute par allusion à la montagneuse Auvergne, sa patrie.
latine. Pour la seconde, il alléguait que les papes ne sont pas juges infaillibles du fait, mais seulement de la doctrine, et que puisqu'il reconnaissait, avec le pape et rÉglise, la fausseté de la doctrine contenue dans les cinq propositions, et que son dissentiment ne portait que sur un fait, il demeurait irréprochable. Ses adversaires prétendaient, au contraire, que sa proposition sur la grâce était identique à la première des cinq propositions condamnées dans Jansénius, et que, dans Tespèce, la question de fait et la question de droit étaient indivisibles; qu'ainsi, bien qu'il condamnât la doctrine attribuée à Jansénius, la censure portée contre elle retombait sur lui, puisqu'il s'opiniâtrait à ne pas reconnaître que ces maximes damnables fussent réellement dans le livre de Tévêque d'Ypres. La Sorbonne était partagée en deux fractions à peu près égales, non pour la qualité, mais pour la quantité. L'élite des docteurs était pour A. Arnauld ; mais dans les assemblées, la décision est une affaire de nombre; les accusateurs firent venir un renfort irrégulier de quarante moines des ordres mendiants qui, pesant en masse d'un seul côté, emportèrent la balance. Arnauld fut censuré et rayé de la liste des docteurs en Sorbonne. Soixante et onze de ses confrères s'associèrent volontairement à sa disgrâce.
De pareilles victoires sont désastreuses à l'envi des défaites. Arnauld fut censuré matériellement ; mais cette censure , emportée de vive force , viciée par le vote de nombreux intrus, déconsidérée par l'éclatante
protestation de plus de soixante docteurs, loin de ruiner le crédit théologique d'Arnauld, ne fit qu'ajouter à son nom le lustre de la persécution. Ce rival qu'on voulait terrasser, on lui donna un piédestal. Ce n'est pas tout, elle suscita à la Société un adversaire inattendu, jusqu'alors étranger aux controverses religieuses, mais qui se trouva tout à coup habile à les comprendre, et qui porta du côté de Port-Royal l'esprit le plus lucide et le mieux trempé qui fût jamais, la raillerie ingénieuse et piquante et toutes les ressources de la haute éloquence. Les lettres de Pascal n'ont ni arrêté, ni converti les jésuites, ni aboli sur-le-champ leur pouvoir. Ce triomphe immédiat n'est jamais donné à la parole, même fondée en raison, et quel que soit le génie de l'écrivain, si la puissance qu'elle brave tient encore au sol par de profondes racines ; bien plus, elle l'irrite et la rend un moment plus formidable par la colère; mais le temps travaille pour elle, et conduit au but qu'elle a marqué. La blessure était faite : l'ordre des jésuites survivra assez longtemps pour fermer les écoles de Port-Royal ; pour disperser ses illustres solitaires, et faire de leur vie un long combat; pour employer la maréchaussée contre de pieuses filles qui ne demandent qu'à prier Dieu en silence ; enfin, pour renverser de fond en comble leur asile même et en jeter la poussière aux vents ; mais la flèche mortelle est attachée à ses flancs: hœret lateri lethalis arundo; et cette flèche, ce sont les Provinciales. Cet admirable pamphlet débute comme une comé-
die et se termine comme une pbilippique. Pascal a réuni dans un même cadre tout ce que Tesprit peut inspirer de saillies piquantes, de mordants sarcasmes, d'ingénieuses railleries, de situations plaisantes, et ce que Téloquence a de véhémence, d'emportement et d'énergie ; tout cela exprimé dans un langage inouï jusqu'alors, et dont personne après lui n'a retrouvé la vigueur, la précision et la transparence. Dans les premières lettres, le correspondant du provincial se donne pour un homme ingénu, complètement étranger aux débals théologiques, qui se fait initier par les habiles des différents partis. Moyennant cet artifice, il surprend et dévoile la ruse des adversaires de M. Arnauld qui se sont coalisés pour le perdre, et qui, malgré la divergence de leurs opinions, se sont entendus pour articuler de concert les mots magiques de pouvoir prochain et de grâce suffisante que les jansénistes ne veulent pas admettre, sous prétexte qu'un pouvoir n'est pas prochain lorsqu'il est éloigné, et que la grâce n'est pas suffisante quand elle ne suffît pas. Ce concert apparent d'opinions inconciliables, réunies par une inimitié commune, amène des traits comiques et des scènes que Molière eût enviées à Pascal. Lorsque le complot des dominicains et des jésuites est éventé et livré à la risée, lorsque la question de la grâce, sur laquelle les molinisles touchaient à Pelage et les jansénistes à Luther, est éclaircie, Pascal ne quitte pas encore son rôle ; il lui reste beaucoup à apprendre, et la bonhomie d'un jésuite qu'émerveil-
lent les découvertes de ses confrères va lui révéler tous les mystères de la morale de la Société. Ici s'ouvre une comédie nouvelle, dont les naïves coniidences du bon père et la surprise toujours croissante de son interlocuteur feront tous les frais. Grâce à la confiance qu'il inspire, Tlieureux confident apprend que le malheur des temps a forcé les jésuites à s'accommoder aux faiblesses du siècle et à relâcher un peu la sévérité de la doctrine évangélique pour ne pas désespérer le monde et le faire déserter. 11 a donc fallu autoriser des casuistes indulgents à côté des moralistes sévères : on Ta fait à contre-cœur ; mais on s'y est résigné afin de maintenir le crédit de l'ordre et travailler avec plus de profit au progrès des bonnes doctrines. Les Pères de l'Eglise étaient embarrassants, parce qu'ils sont intraitables ; ils avaient été bons dans leur temps ; à présent, leur rigorisme perdrait tout : on a donc atténué le mal en substituant à leur autorité celle des docteurs graves et la doctrine des opinions probables. Pascal, qui en était resté à l'Evangile et aux Pères, est charmé d'apprendre qu'on a passé outre, et que désormais la conscience est plus à Taise ; qu'il suffit, pour agir en sûreté et sans crainte de l'enfer, d'avoir pour soi le sentiment d'un docteur grave; qu'un docteur est grave lorsqu'il jouit de quelque considération auprès des jésuites ; que les docteurs de cette espèce sont nombreux ; qu'ils ont donné dans leurs livres une foule de recettes souveraines pour tourner le péché, et qu'il faudrait être ou bien mala-
droit ou bien obstiné dans le mal pour ne pas se tirer d'affaire avec eux. Après celte ouverture qui le dispose à recevoir la nouvelle doctrine, Pascal est initié à Tart de diriger son intention, merveilleuse méthode qui épure par un simple détour de la volonté les actions les plus coupables en apparence. Son éducation ne s'arrête pas là ; il apprend encore le procédé des restrictions mentales, qui supprime, d'un seul coup, tous les parjures en annulant tous les serments.
Ces trois grands principes de la probabilité, de la direction d'intenlion et des restrictions mentales, font véritablement une révolution en morale; Pascal est obligé de l'avouer, et la curiosité le pousse à connaître quelques applications de cette ingénieuse méthode ; c'est alors qu'il fait des découvertes de plus en plus surprenantes; par exemple, qu'un valet peut compléter ses gages par le larcin ; qu'un juge n'a pas le droit de vendre la justice, parce qu'il la doit, mais qu'il peut vendre l'iniquité, parce qu'il ne la doit pas ; que l'échange des biens spirituels, à titre onéreux, cesse d'être simoniaque si l'argent est donné comme motif et non comme prix de la cession ; que l'usure disparaît dans les combinaisons du contrat Mohatra' ; qu'il est défendu d'accepter un duel, mais
' Le Mohatra consiste à acheter à un prix élevé, mais à crédit, des marchandises qu'on revend à l'instant même, argent comptant et à bas prix, au vendeur, de sorte que l'acquéreur primitif se trouve débiteur d'une somme beaucoup plus forte que celle qu'il a reçue. Or, comme l'emprunt est
qu'il est licite d'aller se promener dans un cliamp à une certaine heure, d'y rencontrer son adversaire et de le tuer s'il vous attaque; enfin, que l'amour de Dieu est un sentiment superflu dans le cœur de l'homme. Cette étrange dispense met à bout la docilité et la patience du disciple, l'indignation qu'il avait contenue sous la forme de l'ironie éclate brusquement. La raillerie fait place à l'invective, et le précurseur de Molière devient le rival de Démosthène et de Bossuet. M. Villemain a marqué cette transformation avec un talent digne de l'écrivain quMl célèbre. Il faut citer : « Cette grande éloquence est le ton naturel des dernières Provinciales. Tout y est amer, véhément, passionné. Ces mêmes questions sur lesquelles Pascal s'était joué d'abord, et qu'il avait comme épuisées par la plaisanterie, il les reprend, il les renouvelle par le sérieux et la colère, au point de faire bien regretter à ses ennemis ce style railleur dont ils s'étaient plaints. Maintenant il ulcère, il déchire les premières blessures de l'amourpropre humilié. Ces odieuses doctrines sur l'homicide, qu'il avait presque ménagées en ne les couvrant que de mépris, il les attaque corps à corps, avec toute la puissance d'une dialectique inexorable, comme un crime contre l'Etat, la nature et la piété. Sa véhémence semble s'accroître en poursuivant un
déguisé sous forme d'achat et de vente, l'usure se trouve masquée, et cela suffit selon la morale d'Escobar.
autre délit trop commun dans tous les temps de division et de partis, la calomnie, cet assassinat moral, dont ses adversaires avaient fait et un fréquent usage et une naïve apologie, deux choses qui se corrigent Tune l'autre, mais ne se rachètent pas. » En effet, les lettres sur Vhomicide et la calomnie marqueraient la dernière limite de Téloquence humaine, si Pascal n'avait pas écrit ses Pensées.
On me permettra de placer ici une courte digression. Il va deux littératures distinctes : Tune exprime les modes, les caprices mobiles de la société à une certaine époque; Tautre les sentiments durables, les éternels intérêts, les immuables instincts de l'humanité. Le trésor littéraire des nations ne se grossit que des ouvrages où sont burinés ses passions générales et ses grands intérêts; la religion, le patriotisme, la morale, la liberté, tel est le fond commun, l'étoffe des œuvres qui subsistent, que les générations se transmettent et qui deviennent le glorieux patrimoine du genre humain. Celles qui expriment la fantaisie, les caprices, les petites passions, les petits intérêts, forment ce qu'on pourrait appeler la littérature de consommation: l'époque qui les produit, les dévore et les ensevelit ; c'est une pâture quotidienne, ce n'est pas cette nourriture universelle, ce pain mvstérieux qui se multiplie, et qui ne manque jamais quel que soit le nombre de ceux qui se le partagent. Comment donc se fait-il que les Provinciales amenées par un débat d'un intérêt transitoire, survivent aux querelles qui les
ont fait naître? La réponse est facile : si cet écrit est immortel, ce n'est pas parce qu'il traite de la grâce, ni des cinq propositions, ni du jansénisme, c'est parce que le génie de Pascal a fait de la cause de Port-Royal celle du bon sens, de la raison et de l'humanité; c'est que sa thèse, de particulière qu'elle paraissait, est devenue une thèse de morale universelle ; c'est que par l'élévation de sa pensée, il a passé du particulier au général; c'est que l'adversaire des Jésuites est devenu l'apôtre du bon sens contre les subtiles arguties de la corruption du cœur et de l'esprit ; c'est qu'il a paru le vengeur de la religion menacée dans sa pureté, dans sa grandeur, dans son inflexible sévérité ; c'est qu'il a revendiqué l'inviolabilité de la vie et de la parole humaine; c'est que ses plaisanteries sont venues en aide au bon sens ; c'est que son éloquence a tonné contre l'homicide, le parjure et la calomnie ; or, le respect de la vie des hommes, la sainteté du serment, l'inexorable autorité du vrai, ne sont-ce pas les plus puissants intérêts de l'homme sur la terre? Voilà pourquoi les Provinciales seront lues dans tous les temps, pendant que la curiosité intrépide consulte seule encore les monuments où la même polémique est limitée aux intérêts spéciaux de deux sectes rivales, comme dans \es Imaginaires et les Visionnaires ; les unes, solide apologie, si Ton veut, du jansénisme, les autres, satire assez piquante du sieur Desmarets de Saint-Sorlin. Mais qu'importe à Fhumanité que le jansénisme fournisse ou non de spécieuses raisons pour échapper au
reproche d'hérésie, et que l'adversaire de Nicole soit ou ne soit pas un visionnaire? Ce sont là des intérêts de coterie et de personnes auxquels la postérité est et doit être parfaitement indifférente.
Il est temps d'arriver au dernier monument du génie de Pascal, à ces ruines impérissables qui inspirent tant de regrets et d'admiration. L'ouvrage que méditait Pascal était destiné à affermir les bases de ]a religion et à frapper d'impuissance les attaques prévues de l'incrédulité. Deseartes, en émancipant la raison humaine, en soumettant à son tribunal toutes les croyances, voulait sincèrement donner un auxiliaire à la foi, une sanction nouvelle à la religion; mais il ne savait pas où tendait la révolution dont il avait donné le signal. Pascal vit plus loin et plus juste; il comprit que le secours apporté par la philosophie à la religion amènerait sa ruine, que cet auxiliaire indépendant se changerait en maître et en adversaire. Il songea à prévenir le danger qu'il pressentait; car si la raison appliquée à l'interprétation des Ecritures avait produit l'hérésie, elle devait, tôt ou tard, engendrer l'incrédulité en discutant l'autorité même des livres saints ; il entreprit donc de consolider dans le présent et de sauver dans l'avenir l'édifice religieux.
Toute sa prévoyance porta sur deux points : la chute de l'homme et sa rédenjption; il fît sortir la preuve du premier mystère des étranges contradictions du cœur de l'homme, de la misère de sa condi-
lion et de ses désirs illimités de bonheur ; il demanda sa démonstration à la psychologie. Après avoir sondé les abîmes du cœur humain et montré toutes les contrariétés qui s'y rencontrent , il s'écrie dans son admirable langage : « Quelle chimère est-ce donc que Thomme? Quelle nouveauté, quel chaos, quel sujet de contradiction ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, amas d'incertitudes, gloire et rebut de l'univers; s'il se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante, et le contredis toujours jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible ^ » C'est là que Pascal attend l'incrédule, car la chimère prend figure, le chaos s'éclaire, la contradiction s'explique si l'homme est déchu, si le péché a dénaturé l'œuvre du Créateur. Sur le second point, il interroge l'histoire et les étranges destinées du peuple juif, témoin irrécusable, parce que le témoignage qu'il porte le condamne, et que les prophéties qu'il atteste sont accomplies els'ac-
' Avant Pascal, Montaigne availmontré, dans un esprit différent, la faiblesse de la raison et les contradictions de la nature de l'homme. Je le cite pour qu'on puisse comparer la manière de deux grands écrivains : « Le moyen que je prends pour combattre cette frénésie, et qui me semble le plus propre, c'est de froisser et fouler aux pieds l'orgueil et l'humaine flerté ; leur faire sentir l'inanité, la vanité et la dénéanlise de l'homme; leur arracher des poings les chélives armes de leur raison, leur faire baisser la tête et mordre la terre sous l'autorité et révérence de la majesté divine. » — « Sauf loi, ô hommechaque chose s'étudie la première, et a, selon son besoin, des limites à ses travaux et à ses désirs. Il n'en est pas une si vide et si nécessiteuse que loi qui embrasses l'univers; tu es le scrutateur sans connaissance, le magistrat sans juridiction, et, après tout, le badin de la farce. »
5i 4 ESSAIS d'histoire littéraire.
complissent encore contre lui. Pascal concentre son argumentation sur ces deux points, et il lui suffit de les établir pour triompher. Il n'explique pas ce que le double mystère de la chute et de la rédemption de l'homme a d'incompréhensible ; il se contente de montrer qu'il est attesté par la condition de l'âme humaine et par l'histoire. Pour amener la raison à s'humilier devant ces principes qu'elle ne pénètre pas, il lui expose l'idée de l'infini qui la confond et qu'elle ne peut secouer; car l'infini est en même temps pour l'intelligence humaine une croyance invincible et un impénétrable mystère. Avec l'autorité de cet exemple, il importe peu que la chute et la rédemption soient incompréhensibles, il suffit qu'elles soient attestées ; or, l'une est proclamée par l'état de l'âme humaine, et l'autre par l'histoire. Si Dieu a parlé, la raison commande à la raison de se soumettre. Toutefois, Pascal ne s'arrête pas là ; il examine la doctrine dont l'histoire atteste l'origine et les préceptes qu'elle contient. Sa parfaite convenance avec la nature de l'homme, les remèdes qu'elle oppose à ses vices, la satisfaction qu'elle donne aux instincts du cœur et aux besoins de l'intelligence, viennent surabondamment compléter la démonstration.
Cet ensemble existait dans la tête de Pascal, toutes ses idées étaient enchaînées; elles s'étaient développées avec harmonie, et l'œuvre allait se produire dans toute sa force et dans tout son éclat, lorsque la mort vint le frapper. Quelques amis privilégiés avaient
seuls recueilli de sa bouche , dans un entretien ménriorable, où Pascal, pendant plusieurs heures, avait développé ses idées dans leur ordre naturel, le secret de son génie. Après sa mort, ils ne trouvèrent que des fragments, et ils les ont publiés sans essayer de les ordonner d'après le plan dont ils avaient reçu la confidence. Après eux, Voltaire et Condorcet comblèrent le désordre par un ordre mensonger qui est la pire des confusions. Un nouvel éditeur % fidèle au dessein de Pascal, a dissipé ces ténèbres; il a disposé ces ruines dans Tordre que leur avait assigné la main de l'architecte, et s'il n'a pas rétabli l'édiûce, il en a du moins retrouvé les lignes et relevé les matériaux. Mais combien de lacunes que l'auteur seul aurait pu remplir! Aussi rien ne peut consoler de l'inachèvement de ce glorieux monument, et il faut répéter après M. Villemain, dans son essai sur Pascal, où la critique littéraire devient de la philosophie profonde et de la haute éloquence : « Cet esprit puissant et inflexible embrasse d'une conviction profonde, comme une sauvegarde, les dogmes du christianisme, et leur donne, par sa soumission, le plus grand peut-être des témoignages humains. Mais si la conviction est entière, la démonstration est imparfaite; les preuves ne sont pas réunies, le raisonnement n'est pas achevé; il reste quelques indices de la lutte qu'avait subie Pascal et quelques marques extraordinaires de sa force
' M. Franlin aîné, de IVijon.
plutôt qu'un monument complet de sa victoire. Quoi qu'il en soit, ces débris sont là pour étonner le pyrrhonisme frivole, pour le mettre en doute de lui-même, et faire méditer longtemps les savants et les sages. »
Les dernières années de la vie de Pascal furent remplies par la souffrance et par les méditations religieuses. 11 supporta avec une constance héroïque les épreuves de la douleur ; il les recevait avec foi et reconnaissance, comme une expiation ; il en remerciait sincèrement la Providence qui, par là, le détachait du monde et Téloignait de ses périls. Sa seule pensée était d'épurer son âme, et de travailler, selon ses ressources, au soulagement des misères de l'humanité. Pendant sa dernière maladie, il voulut qu'on soignât auprès de lui un pauvre malade, et que leurs gardiens communs donnassent la préférence à son compagnon. Touchante commisération, admirable charité, qui montre que la croyance de Pascal dominait le cœur aussi bien que l'intelligence, et que cet homme prodigieux qui s'élevait par le génie au-dessus des plus élevés, s'associait par la sympathie aux plus humbles et aux plus misérables!
JUUUlAJiJlJLS-SLSLSUUiJLJLSLSiSLSLJULSULJiJl^JULJlJLJl AJULSLJiJLSLSUiSLXJLJLJUl.
Au point où nous en sommes placés dans la perspective historique, nous ne voyons pas Corneille tout entier, nous n'apercevons plus ses obscurs commencements, sa croissance laborieuse, cachés pour nous derrière Téclat de sa gloire, ni les derniers efforts de son mourant génie qui brille encore par intervalle jusqu'à ce qu'il s'éteigne dans le tombeau après une chute profonde. Nous ne voyons pas davantage le bourgeois normand chargé d'une nombreuse famille et s'abaissant à la prière pour la soutenir; luttant contre d'obscurs ennemis, tourmenté par la critique envieuse et la basse jalousie de rivaux éclipsés; Corneille n'est pour nous que le grand poëte du Cid, d'Horace, de Cinna, de Nicomède, l'envié de Richelieu, qui s'indigne qu'un succès de théâtre fasse pâlir sa gloire d'auteur et sa renommée de grand politique; en un mot, l'homme de génie a effacé tout ce qui précède et tout ce qui suit la gloire de sa maturité ; le jeune homme et le vieillard, le bourgeois et le courtisan, tout a disparu pour la postérité;
5\S ESSAIS d'histoire littéraire.
riniaginatioa populaire a traité Corneille comme il a traité ses héros, elle n'a conservé qu'un point de sa vie et de son génie et elle en a fait l'objet de son culte et de son admiration. Corneille est pour nous un idéal , comme Horace, comme Polyeucle, comme Rodrigue. Il serait bon de rendre à cette figure idéalisée toute sa réalité ; de la replacer, dans son temps, dans sa famille, entre ses envieux et ses partisans et de suivre le progrès , l'essor et la décadence de cette puissante intelligence. La gloire de Corneille n'y perdrait rien.
Je n'ai pas l'intention de donner ici une biographie détaillée de Corneille ni d'analyser ses nombreux ouvrages ^ Mon but est d'abord de faire connaître sommairement les phases diverses de son existence, de rechercher les circonstances qui influèrent sur le développement de son génie et qui contribuèrent à en déterminer le caractère. J'essaierai ensuite de montrer la moralité de son théâtre et de faire connaître les principes et les ressorts généraux de son système dramatique.
Pierre Corneille naquit à Rouen le 6 juin 4606.
' L'Histoire de P. Corneille, par M Jules Taschereau, ne laisse rien à désirer sous le rapport biographique : quant à l'examen critique des tragédies de Corneille , il y a peu de choses à dire après La Harpe et Viclorin Fabre.
Son père était avocat du roi à la table de marbre de Normandie. La condition de ses parents et le génie particulier de sa province ne sont pas des circonstances indifférentes. Le milieu dans lequel se fait l'éducation morale des hommes étouffe ou développe les qualités naturelles, et, pour dire vrai, les habitudes de Venfance s'unissent si étroitement à la nature qu'elles s'y confondent. Je ne veux pas renouveler les préjugés de la naissance, je ne prétends pas qu'on soit noble ou vil pour être né en haut ou en bas, mais je dis qu'il importe de naître en bon lieu et que l'âme en se développant ne s'ennoblit que sous l'influence des bons exemples domestiques ; que les principes se respirent plutôt qu'ils ne s'apprennent et que notre vie tout entière en dépend; les souvenirs de la famille sont les gardiens de notre moralité. Rattachons donc sans hésiter cette droiture d'intention, cette rigidité de principes aux saints exemples du foyer domestique, comme nous pourrons rapporter à l'esprit de nationalité qui faisait de la Normandie une province indépendante au milieu de la France, ces sentiments de patriotisme exclusif que Corneille a si profondément sentis et si bien exprimés. Pour Corneille, la maison paternelle a été le foyer de l'honneur et la Normandie le foyer du patriotisme. De ces deux points partit la double étincelle qui anima son génie. L'homme du devoir était dans le fils du bourgeois ; le Romain dans l'enfant de la Normandie.
Corneille fit ses études au collège des Jésuites à Rouen, mais de ces fortes études classiques qui ne s'effacent jamais ; même il fit des vers latins et les fit excellents. Cette rude gymnastique de la pensée et du style fortifie l'une et assouplit l'autre; elle est nécessaire au développement du talent. Au sortir du collège on voulut faire de Corneille un avocat; il n'y était pas né. Il avait trop de scrupules et de hautes pensées pour se livrer avec ardeur à ce métier. Un avocat doit avoir, non pas l'esprit faux, mais indifférent à la vérité ; c'est l'homme du pour et du contre, du sic et non. Je ne dis pas non plus que l'avocat doive manquer de goût, mais il ne faut pas que son goût soit trop sévère, il ne faut pas qu'il soit arrêté par l'image intérieure du beau et du grand qui tourmente les esprits supérieurs tout en les dirigeant. Il doit parler, et beaucoup et sur-le-champ. Or, on ne peut le faire qu'en délayant la pensée qu'on accueille avec indulgence et qu'on débite avec une assurance intrépide. Outre les obstacles physiques, tels que son maintien de fermier, l'embarras de sa langue. Corneille avait contre lui la supériorité même de son génie ; il devait être médiocre dans ce genre, parce qu'il était éminent par la pensée. Comment eût-il pu se passionner pour des questions de mur mitoyen? Ces natures vigoureuses ont besoin pour être émues d'intérêts graves et de hautes pensées; elles sont comme ce dogue d'un roi d'Épire, qui laissait passer le menu gibier, mais se dressait pour
combattre à l'approche du lion. Corneille ne paraîtra donc au barreau que pour y constater son impuissance; il est né puëte, il sera poëte en dépit de ses parents, mais non en dépit de Minerve. Il est inutile de dire que les réflexions qui précèdent ne sauraient atteindre, en masse, le barreau moderne qui est devenu , grâce aux grands intérêts qui s'y débattent, Tarène où préludent tant d'esprits distingués et comme la pépinière de nos orateurs politiques.
Fontenelle, neveu et biographe de Corneille, attribue l'éveil de son génie à une piquante aventure dont on a contesté la réalité ^ Suivant lui , Corneille présenté à la maîtresse d'un de ses amis par cet ami même devint le rival heureux de son introducteur, et ravi de cette heureuse fortune , il en lit le sujet d'une comédie. En songeant à la gaucherie et à la réserve de Corneille, je serais tenté de croire que la tradition de famille rapportée par Fontenelle aura interverti les rôles. La vérité est que l'amour éveilla la verve de Corneille, nous avons sur ce point son propre témoignage ^. La passion qu'il éprouva fut partagée quelque temps, mais il est certain que la dame de ses pensées devint la femme d'un autre sous le nom de madame Dupont. Le cours de cette affection fut
' Il faut bien que celte tradition ait quelque fondement, puisqu'on montie encore, à Rouen, la maison habitée par l'héroïne de cette aventure, qui s'appelait Mademoiselle Milet, dont Mélite est l'anagramme. ' J'ai brûlé fort longtemps d'une amour assez grande,
Et que jusqu'au tombeau je dois bien estimer, Puisque ce fut par là que j'appris à rimer.
rompu, mais le souvenir en resta profondément gravé dans le cœur de notre poëte, puisqu'il écrivait longtemps après :
Après beaucoup de vœux et de soumissions, Un malheur rompt le cours de nos affections : Mais toute mon amour en elle consommée, Je ne vois rien d'aimable après l'avoir aimée ; Aussi n'aimai-je plus, et nul objet vainqueur N'a possédé depuis ma veine ni mon cœur.
Cette passion tourna le génie de Corneille vers la poésie, et la poésie le conduisit sur le théâtre ; en outre , ce souvenir garda sa jeunesse et le protégea contre des écarts que les mœurs du siècle auraient autorisés. L'amour enfermé dans son cœur échauffa sa muse plus que n'aurait pu faire un amour satisfait.
Je n'ai besoin que de ce chaste amour pour justiiier Corneille d'une imputation grave, d'une licence de jeunesse qu'il aurait, dit-on, expiée depuis par sa traduction de l'Imitation. Je veux parler de VOccasion perdue et retrouvée, conte ordurier dont la honte doit revenir à son véritable auteur, l'avocat Cantenac. Non, Corneille n'a pas souillé sa plume, non, il n'a pas ouvert la route aux Piron, aux Grécourt, aux Robe de Bauvair ; non, celui qui purgea le théâtre de la licence effrénée qui le déshonorait avant lui, n'a pas débuté par une insulte à la pudeur, et si plus tard il a traduit l'œuvre de Gerson, c'est que, dégoûté un moment du théâtre par la
chute de Pertbarite, il trouvait à guérir les blessures de son amour-propre dans le livre sublime qui nous apprend Tabnégalion.
La longue carrière de Corneille peut se diviser en quatre époques distinctes. La première, pendant laquelle son génie se développe et cherche en tâtonnant à se frayer sa voie. La seconde, qui n'est guère marquée que par des chefs-d'œuvre, nous le montre dans toute la force de son génie et avec la conscience de sa supériorité. Pendant la troisième, éloigné du théâtre par le souvenir d'un revers douloureux, il donne un aliment à sa verve par des traductions plus ou moins heureuses, et jetant un regard en arrière, il se fait le juge de ses propres œuvres, et il essaie, en expliquant la poétique d'Aristote, de montrer que son génie est en règle avec la critique, et qu'on ne saurait invoquer contre lui l'autorité du législateur de la tragédie antique. Enfin, ramené par les avances du surintendant et les encouragements du roi sur le théâtre de ses premiers succès, nous voyons le déclin et la chute de son talent.
Le succès des premières pièces de Corneille, toutes médiocres qu'elles sont, fut éclatant. Il se montrait dès lors supérieur à ses contemporains par la forme et l'élégance du langage, et par la conduite d'une action plus simple et mieux développée. Il se distinguait surtout des autres poètes comiques, en bannissant du théâtre la licence du langage et des mœurs; caria scène comique nous conservait avec une ma Iheu-
reuse fidélité les traditions immorales de ces farces qui marchaient au seizième siècle à côté des moralités et des soties. La chasteté de notre langue se refuse à exprimer ce qui se faisait alors publiquement sur la scène. Corneille ne s'éleva pas dans ses comédies à la peinture des mœurs réelles, mais il en bannit du moins les tableaux d'immoralité qui avaient le privilège de divertir nos bons aïeux. Pendant cette première période, il n'eut que des admirateurs. Scudéry, qui se mettra plus tard à la tète de ses adversaires, s'écriait alors avec emphase :
Le soleil est levé, disparaissez, étoiles!
C'est que Scudéry avait peu de prétentions à la comédie, Corneille n'était pas alors un rival ; mais lorsqu'il se fut avisé de chasser sur le terrain tragique, Scudéry, dépossédé, passa brusquement de l'admiration à la jalousie. Le premier essai tragique de Corneille fut la Médée, qui laissait à peine entrevoir l'auteur du Cid et d'Horace.
Ce fut le hasard qui révéla à Corneille sa véritable destination. Ne connaissant point encore l'originalité de son talent, il se bornait à suivre , dans la comédie, les traces de ses devanciers. Un ancien trésorier , qui dans sa jeunesse avait été page de Marie de Médicis , M. de Châlon , retiré à Rouen , tout en félicitant sur ses succès Corneille , l'avertit qu'il avait mieux à faire; qu'il tenait sous la main les trésors d'une littérature riche, grandiose,
féconde. Ils lurent ensenable Guillen de Castro. Si quelqu'un était né pour comprendre et goûter la poésie espagnole, c'était certes Corneille : déjà dans sa Médée il avait été en contact avec un des écrivains espagnols de l'antiquité, avec Sénèque, et Lucain avait été sa première passion.
Quand parut le Cid, la critique contemporaine reprocha à Corneille de n'être qu'un traducteur, de manquer du génie de l'invention. Pour les confondre, Corneille fît Horace sur une page de Tite-Live ; une simple narration lui donna l'étolTe de cinq actes. Cette fois on lui objecta la multiplicité des ressorts, le manque d'unité. Voltaire a insisté sur ces trois actions juxtaposées ; Corneille lui-même se reconnut coupable; mais l'est-il réellement? L'unité, n'est-ce pas le vieil Horace ? Le péril de ses enfants, la mort de sa fille, le déshonneur de son fils ne sont que des moyens dramatiques pour nous faire contempler dans toutes ses attitudes cette vieille figure romaine, du père et du citoyen qui domine et concentre toute l'action. Quoi qu'il en soit, ces critiques furent l'aiguillon de son génie. Le reproche d'imitation fît jaillir de son intelligence toutes les ressources de l'invention; et pour détourner le grief d'irrégularité dans la composition des drames, il asservit ses plans à toute la rigueur des unités. C'est ainsi que la critique qui décourage la faiblesse, stimule la force et lui prépare de nouveaux triomphes.
Corneille s'associa avec ardeur et ingénuité à l'ad.
niiration qu'il inspirait, admiration que Tenvie toujours en éveil cherchait à affaiblir. 11 lutta avec vigueur, sans toutefois désarmer ses adversaires. La plupart des poètes , à l'instigation de Richelieu , se liguèrent contre sa gloire ; mais le seul d'entre eux qui put prétendre à devenir son rival, Rotrou, opposa son suffrage à leurs clameurs et sa persévérante amitié porta bonheur à son génie.
Lorsque Corneille s'écria dans la conscience de sa supériorité :
Je sais ce que je vaux et crois ce qu'on m'en dit
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée...
on l'accusa d'un insupportable orgueil; et lorsqu'à l'imitation de ses contemporains il dédiait humblement ses chefs-d'œuvre aux grands de la cour ou à de riches parvenus, on lui reprochait de s'avilir par la llatterie. 11 y a cependant des circonstances atténuantes dont il faut tenir compte. Prenons, par exemple, le plus grave de ses délits en matière de dédicaces, celle de Cinna.
Chargé d'une nombreuse famille dont il était de venu le chef par la mort de son père, Corneille voulut tirer de son dernier chef-d'œuvre le meilleur parti possible. Richelieu avait déjà beaucoup donné ; Louis Xlll ne donnait rien. 11 y avait alors un financier, Turcaret et Jourdain tout ensemble, Montauron, que ses folles libéralités réduisirent plus tard à la misère : ce fut à lui que Corneille, sous le poids de ses charges de famille, et à la veille d'un mariage
qui ne va pas sans frais, adressa cette fameuse dédicace de Cinna où il brûle un encens grossièrement approprié aux sens de son idole. « S'il va jusqu'à Taltesse, dit M. Jourdain, il aura toute la bourse. » Corneille alla plus loin et reçut dix mille écus. Sa spéculation avait réussi.
Corneille ne pensait pas que la pratique du théâtre l'autorisât à négliger sa famille, ni que le génie fût une dispense de vertus bourgeoises. Il ne cherchait pas d'autres distractions que celles du foyer domestique; mari fidèle, tendre père, frère dévoué, il remplissait avec courage tous ses devoirs, il prenait souci de l'éducation et de l'avenir de ses enfants; ses fils devenaient d'intrépides soldats ou des hommes d'église; celle de ses filles qu'il ne put établir fut mise eu religion. Par affection autant que par économie, il réunit son ménage à celui de son jeune frère Thomas, dont il encourageait les essais dramatiques, et qui lui soumettait quelquefois des rimes rebelles en échange de ses conseils. Cette vie austère et pure, étrangère aux cabales et aux passions du monde, for tifiait cet idéal de vertu, ces nobles pensées que Cor neille exprimait par la bouche de ses héros et qu'il réalisait dans leurs caractères. Ce n'est pas sans dessein que je fais remarquer ce régime de vertueuse simplicité, parce que je pense que la petite morale est la source de la grande, que les fortes idées jaillissent naturellement d'une âme droite et pure, et que, pour reproduire en traits ineffaçables la conceplipjn de la
beafîlé morale, il faut qu'aucune souillure n'ait profané le sanctuaire où s'élabore la pensée
On a fait peser sur la mémoire de Corneille deux reproches qu'il importe de repousser. Un honorable magistrat, dans un écrit sur le duel, accuse le Cid d'avoir mis en honneur cette funeste manie. Il est étrange que les contemporains n'aient pas remarqué cette influence, et qu'on vienne ainsi, après coup, démentir l'histoire qui place la fureur des combats singuliers à une époque antérieure, celle des raffinés % ces frivoles héros des premières années du siècle de Louis XIII. L'exemple de Rodrigue vengeant l'affront d'un père est loin d'autoriser les provocations de la vanité et les violents caprices des bretteurs de profession : si le duel n'intervenait que dans les nécessités extrêmes de l'honneur outragé, s'il n'était que la ressource désespérée de la piété et de la pudeur, les moralistes les plus sévères auraient fermé les yeux sur cette infraction à la loi divine qui nous crie : « Tu ne tueras pas ! » car , à côté de la
' Voici la définition des raffinés, donnée de main de maîlre par un Gascon : n Ce sont yens qui se valtent pour un clin d'uil , si on ne les salue que par acquit, pour une fredur.si leraanteau d'un autre touche le lur, si on crache à quatre pieds d'ux : et noutez que sur un rapport , vien qu'il se troube faux , ou si bous prenez un home pour l'autre, il en faut user comme firent dux gcnliushomes , dont l'un estet au cardinal de Joyuse, en allant dessus lou prai, l'un demanda à l'autre : N'estes bous pas un tel d'Aubergne? — Non, dit l'autre, je suis un tel du Dauphiné. Pourtant ils abisèrent que, puisqu'il y aboit appel , il se falloil tuer , comme ils firent , et cela s'appelle rafiné d'haunur. » Aventures de Fœneste, liv. I, ch. 9.
morale écrite, il y a la morale du cœiir qui accomj)Iit les préceptes qu'elle semble transgresser. Il en est (le la morale comme de l'art ; elle apprend à franchir ses limites apparentes. Le second grief des accusateurs de Corneille, c'est que les principes inflexibles de ses héros, les habitudes hautaines de leurs âmes, faussent le cœur des jeunes gens en exaltant leur orgueil et leur imagination. Ces vertus altières, dit-on, ne sont pas de notre siècle et mettent en péril Tordre social. Je crois qu'on s'exagère le danger de ces doctrines : si Corneille place un peu trop haut le niveau de la vertu, l'exemple des mœurs contemporaines l'abaisse suffisamment, et si quelque chose est à craindre de nos jours, ce ne sont pas les excès de la vertu. Le relâchement des principes n'a pas besoin d'être prôclié; la pratique suffit de reste, ce semble, à la propagande de la corruption des mœurs et de l'avilissement des âmes. Au reste, un exemple insigne de cette imitation des farouches vertus de Rome a été donné par une arrière-petite-fille de notre grand tragique ; mais si le malheur des temps devait jamais produire un second Marat, pourrait-on se plaindre que l'inspiration de Corneille suscitât une autre Charlotte Corday?
La vieillesse de Corneille fut contristée par l'affaiblissement de son génie et par l'éclat des succès de son jeune rival. En vain son amour-propre lui faisait illusion sur les causes de cet abandon ; en vain, dans sa tendresse pour ses derniers ouvrages, pense-t-il
qu'un regard du roi sulfirait pour les placer à côté de leurs aines ; en vain, s écrie-t-il en s'adressant à Louis XIV :
Achève ; les derniers n'ont rien qui dégénère, Rien qui les fasse croire enfants d'un autre père Ce sont des malheureux éloutrés au herceau , Qu'un seul de tes regards tirerait du tombeau. On voit Sertorius, OEdipe, Rodogune, Rétablis par ton choix dans toute leur fortune; Et ce choix montrerait qu'Othon et Suréna Ne sont pas des cadets indignes de Cinna. Sophonishc à son tour, Attila, Pulchérie Reprendraient pour te plaire une seconde vie, Agésilas en foule aurait des spectateurs, Et Bérénice enfln trouverait des acteurs '.
le ton de ces doléances montre que le découragement était entré dans son âme. Faut-il ajouter, que la détresse de ses finances ajoutait les embarras de la vie matérielle à ces souffrances de Tamour-propre? Incroyable négligence de ces glorieux protecteurs des lettres, de Colbert et de Louis XiV, qui ne savent pas aller au-devant de la misère du génie, oublieux Mécènes auxquels il faut que Boileau réveille la mémoire, pour qu'une tardive aumône vienne humilier
' " Son malheur venait de sa tendresse inconcevable pour les enfants de sa vieillesse , qu'il croyait que tout le monde devait admirer comme il les admirait. Cependant il était obligé d'avoir recours à la troupe des comédiens du Marais, parce que celle de l'hôtel de Bourgogne, occupée des pièces de son rival, refusait les siennes. Les pièces du grand Corneille refusées parles comédiens ! ô vieillesse ennemie ! A quelle humiliation elle expose un poêle qui veut l'être trop longtemps. » Mémoires sur la vie de Jean Racine , par Racine le fils, p. 95.
CUAN£iLLE. 554
sur son lit de mort, celui que Napoléon aurait fait prince, et dont la mémoire est l'orgueil de la France! Malgré ces mécomptes, malgré ce complot de Tindifférence publique et de Toubliance royale, on aime à penser que la grande âme de Corneille fut consolée par le sentiment de ses forces, et ralTermic par sa dignité morale ; pour n'avoir pas à maudire, on veut croire fermement que le jour où Corneille, chargé d'années et de misère, parut au théâtre, et fut salué par les longues acclamations de l'auditoire, qui s'était levé en sa présence, ces suffrages qui devançaient, en les annonçant, ceux de la postérité, durent adoucir les blessures de son amour-propre, et lui rendre plus légères les douleurs de la vieillesse, par l'assurance d'une mémoire immortelle.
Corneille a peint l'héroïsme sous toutes ses faces ; dans Horace, l'héroïsme du père et du citoyen ; dans Cinua , l'héroïsme de la clémence ; dans Polyeucte, l'héroïsme de la religion ; dans Cornélie , l'héroïsme de l'amour conjugal; dans Théodore, l'héroïsme de la pudeur; dans Rodogune , l'héroïsme de l'amour paternelle. L'héroïsme se montre partout et sous toutes ses formes, dont la plus originale est sans contredit le caractère de Nicomède , qu'un critique, M, Victorin Fabre, a appelé le railleur élevé à la
552 ESSAIS DniSTOIRE LITTÉRAIRE.
puissance tragique. Corneille n'a pas eu Tambition de reproduire 1 humanité dans son ensemble, mais de montrer sans cesse le côté noble de Tâme humaine. L'écueil d'un pareil système est de ne représenter souvent que des personnages froids, abstraits et insuffisamment passionnés. La question est donc de savoir si Corneille a fait vivre ses abstractions, si ces personnages, tout héroïques qu'ils soient, nous émeuvent par leurs actes, par leurs discours, s'ils nous élèvent jusqu'à eux; Shakspeare, partant d'un point de vue différent, n'a point procédé autrement; il a élevé à l'état de type des personnages pris dans la réalité historique ou bourgeoise; il a été du particulier au général, tandis que Corneille est descendu du général au particulier. Voilà ce que n'ont point compris les imitateurs de ces deux grands hommes ; ils ont continué de faire, les uns des abstractions, les autres des copies de la réalité; mais ni les uns ni les autres ne leur ont donné une âme.
On a remarqué avec raison les ressources infinies du génie de Corneille , pour développer une donnée dramatique , pour conduire une intrigue et pour varier Ibs situations. Sous le rapport de la fécondité et de la variété des moyens nul ne Ta surpassé. On peut comparer la fable de tous ses drames, et l'on sera surpris de voir combien elles diffèrent dans leur principe et dans leur développement; il n'a pas de moule unique dans lequel il jette toutes ses conceptions, il craint avant tout de
reproduire ce qu'il a déjà donné, et, comme on lui avait injustement reproché à ses débuts d'être le plagiaire d'autrui, il triomphe doublement de ce reproche, en ne ressemblant à personne de ses devanciers, et en évitant de se ressembler à lui-même; tant il av^it à cœur de repousser l'accusation de plagiat qui avait accueilli ses premiers triomphes. L'imagination de Corneille avait autant d'industrie que de puissance, et son habileté à conduire et à varier les intrigues dramatiques est une heureuse application de l'esprit de procédure qui caractérise sa province. Il est bon de remarquer que le soin de diversifier le tissu de l'action et d'emprunter des sujets à des époques et à des pays divers est le principe de la variété infinie des caractères qui cependant expriment les mêmes passions ou du moins des senments analogues.
Nous avons déjà dit que Corneille, dans la conception de ses personnages, procédait par abstraction ; qu'il n'avait pas la prétention de reproduire l'homme réel sous tous ces aspects, mais que, dégageant de l'ensemble un élément simple, il l'incarnait et le faisait agir et parler. L'art du poëte dramatique est de vivifier des abstractions, de leur donner une âme, un esprit, un visage. La création des -types est le dernier terme de l'art. Le théâtre n'y est pas arrivé tout d'abord ; chez nous il a débuté par la réalité, c'est là son point de départ ; l'abstraction pure a été son premier progrès, et l'idéalisation ou l'urt de faire vivre
Tabstraction a été le terme de ses efforts. Les mystères et les farces n^étaient que des fragments historiques ou des nouvelles dialoguées ; le personnage était donné par la tradition avec son nom, son caractère, son langage et son costume. Les moralités et les soties mettaient en scène les passions, les vices et les vertus ou les classes de la société en leur conservant leur véritable nom ; Thypocrisie était l'hypocrisie, la simonie la simonie, Tidée abstraite restait à Tétat d'abstraction, sauf le vêtement que lui imposait le besoin de paraître en scène. Ainsi les mystères et les farces ne donnaient que des individus, les moralités et les soties que des classes ou des espèces. Il fallait faire un pas de plus et consommer Talliance de l'individu et de l'espèce, du particulier et du général ; cette alliance se trouve réalisée dans ces belles créations du génie qui ont tout ensemble une existence individuelle et une existence générale, qui vivent par elles-mêmes et qui représentent toute une classe, qui ont un nom propre qui devient nom commun, réalités et synjboles. Pour indiquer cette marche du drame, cette transformation des personnages depuis les mystères jusqu'aux chefs-d'œuvre du théâtre et du roman, il me suffit de trois noms empruntés à chacun de ces systèmes : Judas, l'Hypocrisie, Tartufe. Les plus belles créations de ce genre ou du moins les plus populaires appartiennent à la comédie et au roman : Tartufe, Harpagon, Figaro, Lovelace, don Quichotte, etc., et il serait facile d'en indiquer les raisons. Quoi qu'il en
soit, Corneille appartient évidemment à Técole de ces grands maîtres qui procèdent du général au particulier, et qui savent vivifier par la puissance de Timagination les abstractions de la pensée.
Corneille ne s'est pas contenté de donner nne vie générale à ses personnages par la convenance du langage, le mouvement de la passion et le rapport des actions avec les situations ; il a su donner à ses héros un caractère spécial, en modifiant les traits généraux de la nature humaine par le caractère des lieux et des temps. Il tient compte du milieu dans lequel respirent ses personnages. Il a conçu à sa manière, mais dans le sens de la tradition, l'esprit de Rome à son origine, dans les dernières crises de la république expirante, dans les beaux jours de l'empire et à son déclin, et sans s'attacher à le décrire ni à le définir, il l'exprime par reflets dans le langage et dans les mœurs de ses personnages ; Horace, Polyeucte, Cinna, Pompée, Héraclius expriment indirectement les différences de l'esprit romain dans des siècles différents, bien que dans aucun de ces drames il ne soit ni analysé ni dé fini. La connaissance des temps, des lieux et des mœurs transpire plutôt qu'elle ne se montre et ne se fait que mieux comprendre. C'est par cet artifice, c'est en modifiant ainsi la conception générale du caractère par celle de l'époque et du lieu que Corneille a pu atteindre ce qu'on appelle de nos jours la couleur locale, et que Segrais a pu dire avec l'assentiment de ses contemporains : « Dans Corneille le Romain parle comme un
Romain, le Grec comme un Grec, Tludien comme un Indien etTEspagnol comme unEspagnol. «Racine, pour être demeuré dans les sentiments généraux de l'humanité, a" été accusé de n'avoir peint que des Français sous le costume grec, romain ou turc. Corneille, en singularisant ses personnages, a été accepté comme un peintre fidèle de l'antiquité, et les habiles qui soupçonnaient bien quelque différence entre le tableau et la réalité aimaient mieux s'en prendre aux Romains qu'à Corneille. « Corneille, dit Saint-Evremont, fait mieux parler les Grecs que les Grecs, les Romains que les Romains, les Carthaginois que les citoyens de Carthage ne parlaient eux-mêmes. » L'art de Corneille est surtout d'avoir dépaysé ses spectateurs ; les Français ont pris ses héros pour des portraits fidèles des hommes du passé et des pays étrangers, parce qu'ils ne s'y reconnaissaient pas, et ils ont accusé Racine de les avoir pris pour modèles, parce qu'il s'était contenté de peindre les passions et les sentiments généraux de l'humanité.
On a reproché à Corneille d'avoir trop fait parler ses personnages pour se faire connaître et d'avoir trop souvent substitué la parole à l'action. Vauvenargues l'en accuse, et ce grief n'est pas sans fondement; mais il faut remarquer que le champ de la tragédie assujettie aux unités de temps et de lieu et renfermée dans l'étroite limite de cinq actes n'est pas assez étendu pour que tous les traits d'un caractère soient toujours mis en saillie par l'action ; de là cette peinture directe
des personnages par eux-mêmes ; toutefois Corneille n'eu abuse pas, et c'est le plus souvent l'action qui dévoile les caractères. On a remarqué aussi que quelquesuns de ses personnages ont d'étranges retours tout à fait inattendus, et que rien n'a préparés ; ainsi Félix dans Polyeucle, Arsinoé dans Nicomède, et Cinna font volteface à la grande surprise des spectateurs. M. Guizot ^ a trouvé la raison de ces revirements soudains dans la manière dont Corneille établit ses caractères; comme il n'y fait entrer comme élément qu'une seule passion, lorsque le besoin de l'action commande un changement, il faut qu'une passion nouvelle se substitue à l'autre et l'efface entièrement ; un caractère complexe pourrait renfermer le germe de ces évolutions; mais Corneille ne procède pas ainsi, ses personnages étant tout d'une pièce ne peuvent pas avoir de souplesse, et s'ils changent ils le font brusquement. Ainsi Félix devient tout à coup l'homme de Dieu, après avoir été celui de César, Arsinoé passe pour Nicomède de la haine violente à la vive amitié, et dans Cinna, le courtisan prend sans transition la place du conspirateur.
J'emprunterai encore au travail remarquable que je viens d'indiquer quelques points d'une théorie sur l'admiration , considérée comme principe et du plaisir et de la moralité dans la tragédie. M. Guizot , contrairement à l'opinion des critiques qui vou-
' Voyez, dans les Fies des Po^te» français, la Notice sur Corneille. 1 Yol. in-8o, 1813.
draient bannir l'admiration de la tragédie comme un sentiment froid, fait remarquer qu'elle exalte au plus haut degré le sentiment de notre puissance morale et intellectuelle, et que le spectateur, transportant à Thumanité tout entière la force et la dignité morale dont il a conscience pour lui-même, jouit ainsi de sa propre grandeur et de celle de ses semblables. La théorie opposée qui rattache le plaisir que procure la tragédie au contraste de notre situation avec celle des personnages mis en scène, calomnie gratuitement la nature humaine : quibus ipse maîis careas cernere suave est. Celle qui le place dans l'analogie des situations a conduit dans la pratique à ces tragédies bourgeoises qui nous attendrissent sans nous élever, et par conséquent sans nous rendre meilleurs. Le spectacle des grandes infortunes supportées avec courage inspire à l'homme une noble fierté et une salutaire admiration qui adoucit les atteintes de la terreur et de la pitié, double ressort de la tragédie. La terreur et la pitié ne se purgent pas par elles-mêmes, comme le veut Aristote, mais par l'admiration. Ainsi ce sentiment qu'on veut proscrire et qu'on a proscrit en effet au profit des émotions nerveuses et des convulsions, est la condition même du plaisir tragique. Guillaume Schlegel a fait remarquer dans l'histoire de la tragédie grecque l'affaiblissement successif de la fatalité, qui en est le principal ressort dans Eschyle, et qui rejetée au second plan par Sophocle, s'efface presque entièrement dans Euripide, pendant que "la
volonté de Tliomme et ses passions se (iéveloppent progressivement et finissent par dominer la scène. Ce qui caractérise la marche du théâtre français, c'est la décadence de la force morale et le progrès continu de la passion. La passion contenue dans Corneille par des principes sévères, par une moralité qui a conscience d'elle-même et qui proclame ses principes, n'est plus combattue dans Racine que par des habitudes morales; ce frein s'affaiblit dans Voltaire, et les dramaturges modernes l'ont complètement rejeté. Leurs héros ne font pas la distinction du bien et du mal, ils vont toujours dans le sens de leurs passions qui ne rencontrent que de ces obstacles matériels dont on triomphe aisément avec le fer, le poison, les fausses clés et les échelles de corde. Le principe moral a eu sur notre théâtre le sort de la fatalité chez les anciens, et la tragédie a été moins morale à mesure qu'elle est devenue plus pathétique. Corneille, même lorsqu'il nous émeut le plus vivement, tient toujours notre âme à une grande hauteur, et la remplit du sentiment de la dignité de l'homme. Racine la fait descendre de ces sommets pour l'attendrir, et Voltaire pour la remuer profondément. Le drame moderne la secoue, la bouleverse et la déchire, et va jusqu'à donner des convulsions à ceux qui le prennent au sérieux. Cet excès est la conséquence forcée du système qui prend l'émotion pour mesure du mérite dramatique. C'est ailleurs qu'il faut la chercher. La tragédie doit tendre à ennoblir et à fortifier les âmes et non les bri-
ser et les amollir par les violentes secousses de la seDsibilité, La passion a tout envahi, on veut à tout prix émouvoir des spectateurs blasés, et l'on oublie qu'on ruine ainsi le fondement sur lequel on s'appuie, car la sensibilité, au rebours de nos autres facultés, s'éraoussepar l'exercice, et demande, lorsqu'elle n'est pas contenue dans de justes limites, des excitations chaque jour plus violentes. Le drame, en continuant de marcher dans la route qu'il a prise, ne tardera pas à rencontrer la pile galvanique qui réclamera son héritage; car puisqu'il s'est fait matérialiste, il faudra bien qu'il soit détrôné par la matière.
Ce dénoûment, j'aime à le croire, sera sans doute détourné par le bon sens public; en attendant, tâchons de résister à cet entraînement qui accuse un grave désordre moral, et, pour préserver notre intelligence, pour tenir nos âmes fermes contre le siècle, jetons parfois un regard en arrière, nourrissons-nous de ces vieifx auteurs dont les beautés sont toujours neuves, malgré les années, et n'oublions pas ce mot d'un sage couronné : « Parmi tant de choses dont les hommes envient ou recherchent la possession dans le cours de leur vie, tout le reste est fadaise, hormis le vieux bois pour brûler, les vieux amis pour causer et les vieux livres pour lire. « Disons cela, sous toutes réserves de droit et sans nous inscrire contre les beaux monuments de la littérature contemporaine et nos légitimes espérances d'un brillant avenir.
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L'enfance du ducde La Rochefoucauld futdésœuvrée, sa jeunesse inquiète, sa maturité sereine et recueillie; les douleurs morales et physiques assombrirent sa vieillesse anticipée. La carrière fournie par le duc de La Rochefoucauld , représente assez bien les diverses phases du siècle où il a vécu : des complots qui avortent, une guerre civile plus bruyante que sérieuse, une soumission ennoblie par le dévouement, les lettres cultivées avec éclat , les charmes d'une société exquise , et de poignantes douleurs dans une vieillesse chagrine , n'est-ce pas , en raccourci , l'histoire du siècle de Louis XIV , reproduite par la destinée d'un seul homme?
Une heureuse étoile présida à la naissance du prince de Marsillac, ce fut le nom que porta jusqu'à la mort de son père le duc de La Rochefoucauld. Une naissance illustre, de l'opulence, beaucoup d'esprit, du cœur, les dons extérieurs de la beauté ; telles furent les qualités que reçut La Rochefoucauld des mains de la nature et de la société , qui , comme des
fées bienfaisantes, vinrent le douer à son berceau. Mais là , comme dans les contes qui ont bercé notre enfance , une fée envieuse vint mêler à ces dons un vice dont Tinfluence les paralysa. Une seule vertu manquait au jeune enfant , et c'est par celle-là qu'on se place au premier rang. La supériorité dans le monde n'appartient ni au rang , ni à la richesse , ni même à l'esprit, mais au caractère. Or, c'est par là que péchait le duc de La Rochefoucauld : la faiblesse est le plus incurable des vices.
La tendresse paternelle forma le jeune Marsillac pour la cour et pour les armes; c'est assez dire que son éducation fut négligée, et qu'il fut ce qu'on appelle un enfant gâté; il ne fut point soumis à cette discipline sévère, et. n'eut pas sous les yeux l'exemple de ces vertus austères, qui sont la véritable école des mœurs et la sauvegarde de l'âme. Voilà le premier germe du scepticisme moral , que la pratique des hommes ne lit que développer.
Les camps furent sa seconde école, et ce n'est pas là le refuge de la vertu. Le jeune Marsillac avait à peine seize ans , qu'il était mestre de camp au régiment d'Auvergne , et qu'il faisait la campagne d'Italie avec le comte d'Harcourt pour secourir Cazal.
La disgrâce de. son père, impliqué dans l'affaire du duc de Montmorenci, le précipita parmi les adversaires de Richelieu, et le jeta dans les complots et les intrigues politiques. On le maria trop jeune pour qu'il connut la valeur des engagements qu'il prenait.
LA ROCnEFOUCAULD. 545
Ces liens ne Tembarrassèrent pas : et une communauté fortuite dVxil et d'intérêts, Tattaclia d'abord à la belle duchesse de Chevreuse, passée maîtresse en fait de galanteries et d'intrigues, et qui pouvait tout lui apprendre excepté la morale.
Ce dévouement à l'intrigante amie d'Anne d'Autriche, le fit chevalier servant de la reine : il conspira pour la délivrer de la tyrannie de Richelieu, et sut gagner ses bonnes grâces. Mais ses services attendaient un salaire : il demanda d'être payé de sa peine ; or la régente avait autre chose à faire que de récompenser ses amis; comme toutes les âmes faibles, elle chargeait de faveurs ses ennemis ; ses libéralités s'épuisaient sur ceux qui avaient fait cause commune avec ses persécuteurs. Cette ingratitude, cette clémence portant à faux dévoilèrent bien des vices au futur auteur des Maximes : il ne se crut pas obligé à l'abnégation quand on le dispensait de la reconnaissance : il entra donc dans la cabale des importants, sous les auspices de la duchesse de Chevreuse , de Beaufort et de madame deMontbazon. L'emprisonnement du duc de Beaufort mit cette cabale en déroute : un reste de tendresse fit épargner le prince de Marsillac ; et il était gouverneur du Poitou et presque réconcilié lorsque la Fronde éclata.
La duchesse de Longueville avait alors remplacé dans son cœur madame de Chevreuse : cette passion l'emporta dans les rangs des frondeurs : ce fut lui qui ramena de Saint-Germain à Paris, le prince de Conti
et le duc de Longueville, et qui installa la duchesse à l'hôtel-de-ville, où elle mena de front ses intrigues et ses couches. Dans cette guerre, il suivit la fortune de la duchesse de Longueville, et de la maison de Condé: pendant le siège de Paris, il commandait un corps de Tarmée des Parisiens ; blessé dans une sortie, il était à peine convalescent, lorsque la paix Tenveloppa dans l'amnistie générale : lorsque les princes furent arrêtés, il s'enfuit jusqu'à Dieppe avec l'aventurière de la Fronde, et la laissa s'embarquer pour la Hollande. Il revint pour préparer la délivrance des princes, et il aurait eu l'honneur de lem' porter la nouvelle du succès de ses démarches, si Mazarin ne l'eût devancé. Pendant cette période, où il fut mêlé aux conciliabules des partis, il put faire enfin une ample moisson d'observations morales.
Jusque-là, il avait fait cause commune avec le coadjuteur, mais il en fut séparé par la lutte de celuici contre le prince de Condé. Alors eurent lieu ces orageuses séances du parlement qui furent le prélude de la seconde guerre civile, et qui amenèrent la fuite du prince de Condé. C'est alors qu'il faillit écraser» entre les deux battants de la porte du parlement, le cardinal de Retz ^ , qui fut sauvé par la venue de Cham-
' L'historien et le héros de la Fronde, le cardinal de Retz, est un homme fortement trempé. Il y avait en lui l'étoffe d'un guerrier et d'un homme d'état. Sa famille le détourna de sa vocation; elle l'emprisonna dans une soutane dans l'espoir de voir briller sur sa tète la mitre et le chapeau rouge. Ce génie actif, cette imagination pleine de grands desseins.
plâtreux et de Brissac. Si les mauvaises pensées qui traversèrent le cerveau de La Rochefoucauld avaient trouvé plus de décision dans son caractère, un coup d^épée aurait été le signal d'un effroyable massacre ; mais la destinée du temps voulut que ce grave événement se terminât par un échange de railleries et de quolibets.
La Rochefoucauld suivit ou plutôt poussa le prince de Condé en Guyenne , où déjà il s'était signalé pendant la captivité de ce prince. Il prit à cette guerre une part active , il accompagna Condé dans
détournée de sa voie naturelle, se changea en inquiétude et en turbulence. Il lui fallait un rôle, une carrière sans limites, et il était condamné au métier de prélat, enfermé dans son palais d'archevêque. La nature prit le dessus, et les événements donnèrent l'essor à ces facultés puissantes, mais mal dirigées ; ce prélat par contrainte se fit chef de parti, et se lança dans les aventures de la guerre civile. Pourquoi la faiblesse opiniâtre d'Anne d'Autriche s'obstina-t-elle à maintenir un ministre étranger et impopulaire? Pourquoi, sourde à la voix de l'opinion, n'appela-t-elle à la tête de ses conseils cet homme supérieur qui, revêtu d'un grand pouvoir, lui aurait prêté de la force et de l'éclat par la réalité de ses talents et l'apparence de ses vertus ? C'est ce caprice d'un faux point d'honneur soutenu par une passion aveugle qui agita la France pendant cinq années, et qui fit un factieux de l'homme qui, soit dans la chaire évangélique, si la paix l'y eût maintenu,! soit dans les conseils de la royauté, aurait utilement employé son éloquence naturelle pour l'instruction religieuse, ou ses lumières pour la direction des afîaires politiques. L'aptitude du cardinal de Retz pour les affaires ressort non-seulement de l'habileté qu'il a montrée dans la conduite d'un parti composé d'éléments divers, mais des réflexions et des vues dont ses mémoires abondent. Quelle connaissance de l'homme et des hommes! Quelle pénétration à démêler les principes des faits et à en prévoir les conséquences ! Quel sentiment des forces et de la dignité de la nation ! Toutes ces qualités ont été misérablement employées, ou plutôt dissipées dans une guerre sans but.
celle marche avenlureuse par laquelle, il vint rejoindre à Bleneau, son armée divisée par la rivalité des chefs ; ensuite il assista au combat de la porte Saint-Antoine, où il aurait péri avec toute l'armée du prince, si le canon de la Bastille, dirigé par mademoiselle de Montpensier, ne lui avait donné la victoire : il en fut quitte pour une blessure grave qui lui fit perdre momentanément la vue. Sa valeur et sa blessure lui attirèrent les applaudissements des Parisiens qui le virent entrer la figure dégouttante de sang, les yeux sortant de la léte, soutenu sur les bras de son jeune fils et haranguant intrépidement le peuple. C'est ainsi que se termina sa carrière politique et militaire ; il en avait assez de la guerre et de la faction. Son corps était mutilé, son cœur ulcéré par l'éclatante infidélité de madame de Longueville et par la froideur du prince de Condé ; pendant la ferveur de sa passion il avait dit :
Pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux, J'ai fait la guerre aux rois, je l'aurais faite aux Dieux.
alors il s'écria dans l'amertume de son cœur :
Pour ce cœur inconstant qu'enOn je connais mieux, J'ai fait la guerre aux rois : j'en ai perdu les yeux.
C'est ainsi qu'il sortit des affaires, désabusé de la guerre, de l'amour et des intrigues. Avec ce fonds d'expérience, avec le souvenir de ses fautes, de ses erreurs, des trahisons de ses maîtresses, de l'ingratitude des princes et des partis, il se mit à réfléchir
et il tira de ce fonds ce qu'il contenait, c'est-à-dire le livre des Maximes.
Ce livre est-il le miroir de Thumanité ou l'image d'un certain monde; je réponds hardiment : Non, l'humanité n'est pas ainsi faite, non, l'homme vaut mieux que cela ; et j'ajoute : Oui ce livre est une image fidèle de certains hommes et surtout de ceux que l'auteur a pratiqués.
Comme système universel, les Maximes sont une calomnie ; comme recueil d'observations particulières, c'est une médisance, mais la médisance estvérité. Cela est si vrai qu'il n'y a pas une seule pensée, une seule maxime de La Rochefoucauld au-dessous de laquelle on ne puisse écrire un nom propre ; c'est tantôt le sien, tantôt Anne d'Autriche, tantôt Mazarin, tantôt Longueville et vingt autres dont les mémoires contemporains nous font connaître la conduite.
La Rochefoucauld n'a pas dit : La vertu n'est qu'un mot, mais bien -.«Nos vertus ne sont, le plus souvent, que des vices déguisés», et il a voulu leur arracher le masque. Les actions humaines n'ont pas un sens déterminé, une signification invariable, leur valeur tient à ce que l'œil n'atteint pas, c'est-à-dire à l'intention qui se cache dans les profondeurs de la conscience; le môme acte qui est dévouement chez Brutus, est basse vengeance dans Cassius, ambition dans Casca, cupidité chez celui-ci, envie chez celui-là. Il n'y a que celui qui agit et celui qui voit tout qui connaissent la valeur d'une action. La clémence de Louis Xll, n'est
pas celle d'Anne d'Autriche; l'une est magnanimité, véritable oubli des injures; l'autre est pusillanimité et oubli des services rendus ; le sacrifice de la vie est tantôt lâcheté, tantôt courage ; les pratiques religieuses est-ce dévotion ou athéisme? tantôt l'un, tantôt l'autre.
Il n'y a pas d'action qui ne puisse être ramenée à un mauvais principe : est-ce à dire qu'il n'y en ait point de bon? Comment le savez-vous? Prenez garde, en accusant tout le monde, vous ne concluez rigoureusement que contre vous-même, car de tous les cœurs vous ne savez que le vôtre ; vous croyez les autres, vous les jugez par induction.
Deux choses conduisent l'homme au scepticisme moral, c'est d'abord la pratique habituelle du vice et, à l'autre extrémité, l'idée exagérée de la vertu. Le stoïcisme n'est pas moins funeste en théorie que le vice en pratique. C'est parce qu'on a dit que la vertu consistait à se séparer de soi-même, c'est parce qu'on a été jusqu'à la séparer de l'amour de la vertu, qu'on s'est trouvé conduit à la théorie de l'intérêt personnel et du plaisir. Le stoïcisme a été amené comme le vice à s'écrier : «Vertu! tu n'es qu'un nom. » Pourquoi cela? parce que la vertu de l'homme n'est pas une vertu abstraite, escarpée, impraticable : elle se compose de sa force et de sa faiblesse, elle sort de sa raison et de ses entrailles.
C'est le pur désintéressement rêvé par le stoïcisme qui est un mot et non pas la vertu ; pour être ver-
tueux, il faut vouloir le bien général, et pour le vouloir, il faut l'aimer. La vertu, c'est le sacrifice de l'intérêt particulier au bien général ; il n'en est pas d'autre idée , d'autre définition ; mais pour la pratique il faut l'amour, il faut la passion du bien, et dans l'amour, dans la passion, le moi se retrouve. Le propre de l'affection c'est de s'identifier tout ce qu'elle embrasse 5 son effet, lorsqu'elle est grande et noble, est d'agrandir et d'ennoblir le moi, non de le détruire. Les rigoristes appelleront cela de l'égoïsme, soit : mais alors il faut distinguer; mettra-t-on sur la même ligne celui dont le moi se concentre dans sa personne, dans la satisfaction de ses sens, de sa cupidité, et celui dont le moi embrasse sa famille, sa patrie et l'humanité, et qui met au-dessus de sa famille, son pays, au-dessus de son pays, l'humanité. Non, mille fois non : nous vous accordons que le père de famille se satisfait en procurant le bien de ceux qui l'entourent; que le patriote se satisfait en dévouant sa fortune et sa vie au service de son pays; que le philantrope se satisfait en servant, à ses dépens, la cause de l'humanité : mais nous vous demandons de ne pas confondre le grossier dévouement ou plutôt la servitude de l'homme à son corps, à ses appétits, à ses intérêts matériels, et le sublime dévouement au bien de la famille, de l'état et de l'humanité.
Si La Rochefoucauld avait prétendu nier la vertu, s'il l'avait flétrie, s'il avait ramené tous les actes à de honteux principes, je rejetterais son livre avec
mépris ; je le repousserais dans cette sentine où sont tombés les écrits de d'Holbach et d'Helvétius, de ces apôtres delà matière et du néant; mais s'il n'a voulu que démasquer l'hypocrisie, s'il a voulu dépouiller de leur manteau les fausses vertus, je l'accepte comme un conseiller, un peu chagrin, sans doute, mais véridique. S'il prétend au titre de moraliste de l'humanité, je le récuse avec indignation ; mais s'il se borne à montrer les hommes de son temps , et la morale telle que les passions la travestissent lorsqu'elles ont éteint le flambeau de la religion, lorsqu'elles ont opéré le divorce de Dieu et de l'âme, lorsqu'elles ont elTacé la loi du devoir, je l'accueille, avec précaution toutefois , mais je l'accueille , parce que son expérience suppléera la mienne, parce qu'il éveille ma déliance, et que, sans me pousser à devenir fripon, il m'empêchera d'être dupe. Voilà tout ce que je demande à La Rochefoucauld et ce qu'il me donnera pleinement.
Je pense donc qu'on a prêté gratuitement au duc de La Rochefoucauld un système exclusif, et qu'il n'est pas aussi coupable qu'on le fait. Cependant un galant homme qui porte honorablement le nom de La Rochefoucauld, a prétendu réparer les torts attribués au moraliste de la Fronde et compenser la satire par l'apologie, pour que son illustre famille fût quitte envers l'humanité; c'est du moins ce qu'il a prétendu faire par la publication d'un recueil de Pensées; mais il me semble que le nouveau mora-
liste s'est fait illusion sur la portée de son œuvre, et qu'au rebours de son prédécesseur, auquel il reproche un système que sans doute il n'avait pas, on peut lui contester le système qu'il croit avoir ; en effet, pour qu'on prête ou qu'on accorde un système à un auteur, il faut que ses pensées aient un lien commun et qu'elles se rattachent à un centre unique. Si elles ne se tiennent pas, si parfois elles se contredisent, on est en droit d'y voir un recueil plutôt qu'un ensemble et seulement des molécules inorganiques ou des membres épars qui n'appartiennent pas à un même corps.
Ainsi le moderne La Rochefoucauld annonce son livre comme l'antidote du livre des Maximes, et il y insère des propositions telles que celle-ci « Tel individu qui passe pour sensible n'a souvent au fond de l'âme que des sentiments d'égoïsme. » L'ancien La Rochefoucauld n'a pas dit autre chose; il est vrai qu'il l'a dit autrement; mais son adversaire nous promettait autre chose que des variantes : la différence du coloris ne détruit pas l'identité du fonds. « Nous nous dissimulons l'étendue des sacrifices qu'on nous fait pour nous soustraire à la reconnaissance. » Ce n'est pas le duc qui dit cela, ce n'est pas l'accusateur, c'est l'avocat ; mais tous deux m'ont bien l'air d'être d'accord et de s'entendre contre nous : poursuivons : «On tient plutôt à ce qui plait qu'à ce qui mérite de plaire. » Encore! « On sacrifie souvent le bonheur à une jouissance d'amour-propre. » Décidément, il faut s'en tenir au La Rochefoucauld d'autrefois et regarder
rexpiation comme non avenue; aussi bien, à mon avis, elle n'était pas nécessaire.
Je laisse donc de côté cette prétendue contrepartie du livre des Maximes pour résumer en peut de mots mon opinion sur le duc de La Rochefoucauld.
La Rochefoucauld est le moraliste de la Fronde, et il a écrit ses Pensées et ses Maximes sous la dictée de ses ressentiments. Il avait fait une triste expérience de la morale des partis et de la fidélité des femmes. S'il a voulu faire le portrait de l'humanité, il Ta calomniée; s'il a voulu peindre son époque, on ne saurait trop admirer la fidélité du tableau. La Rochefoucauld était né avec de nobles inclinations et riustinct du dévouement. Il a porté le dévouement dans l'amour et dans la faction : mais il fut dupe de sa fidélité : la guerre civile ébrécha sa fortune et ruina sa santé ; ses maîtresses le trahirent. Il n'est pas surprenant qu'une pareille épreuve, qui donnait un double démenti à ses instincts généreux, lui ait inspiré quelque misanthropie. Sa clairvoyance avait pénétré les motifs cachés de la plupart des actions, et il publia les secrets qu'il avait surpris. 11 ne nie pas absolument la vertu, il affirme sur sa propre expérience qu'on est souvent pris aux apparences de la vertu, et que ce que nous prenons pour elle n'est souvent que le déguisement des vices : il ne prêche pas l'égoïsme, il apprend à s'en défier; il ne veut pas faire des vicieux, il veut diminuer le nombre des dupes; il ne dit pas la vertu n'est qu'un mot, mais elle est souvent un masque ; il
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conseille la défiance et non l'incrédulité : il mot la prudence en {]îirde contre Thypocrisie. En effet, des actions identiques extérieurement ont-elles nécessairement le même principe? Est-on toujours chaste par chasteté, brave par courage ; la peur ne produit-elle pas les effets de la bravoure ; Taversion, ceux de la vertu ; la vanité, ceux de la bienfaisance; le calcul, ceux du dévouement? Faut-il avoir vécu longtemps pour l'éprouver, et ne doit on pas savoir gré à celui qui nous crie de ne pas se laisser prendre aux faux dehors et à ne prononcer qu'en connaissance de cause ? Si donc la misanthroj)ie domine dans le livre des Maximes, c'est que La Rochefoucauld a bien lu dans le cœur de ses contemporains, c'est qu'il a été mêlé aux partis et aux intrigues. Son livre accuse Mazarin, Anne d'Autriche, madame de Longueville, Paul de Gondi, mais il n'enveloppe pas dans ses arrêts l'humanité tout entière.