‹ Essais d'histoire littéraireChapitre 7 sur 16 · PRKDICATION DE LA PREMIÈRE CROISADE · texte numérisé non relu

PRKDICATION DE LA PREMIÈRE CROISADE

science pusillanime d'un jeune prince, et par l'ascendant d'un orateur dont la parole, affermie par l'autorité d'une vie exemplaire et de miracles que multiplie la crédulité contemporaine, surmonte tous les obstacles. Cette fois encore les armements furent considérables, et le zèle des Croisés parut digne des premières guerres chrétiennes; mais ce n'était qu'une apparence trompeuse, et les désastres de l'entreprise prouvèrent trop bien que l'esprit de Dieu s'était détourné.

Cinquante ans plus tard l'Europe s'émeut encore à la voix de Guillaume de Tyr, prélat venu d'Orient pour en raconter les misères ; mais l'entreprise qu'il provoque n'est qu'un tournoi dans lequel luttèrent deux grands princes, et qui montre plutôt l'esprit chevaleresque sous son côté guerrier que dans son aspect religieux. Le treizième siècle continue de suivre une impulsion qu'il n'aurait pas donnée. Innocent III et Foulques de Neuilly déterminent un nouvel armement; mais quels qu'aient été l'ardeur et le talent des orateurs, ni les peuples ni les tètes couronnées ne s'émeuvent; quelques grands vassaux prennent la croix, suivis d'un petit nombre de guerriers; à peine réunis, la politique supplante l'esprit religieux, et, sous les auspices des Vénitiens, l'armée destinée à la conquête de Jérusalem fait fausse route, se détourne vers la Dalmatie pour y donner l'assaut , à une ville chrétienne, en dépit du pape et du légat, et, prenant parti dans une querelle entre usurpateurs,

■iO ESSAIS d'histoire LITTÉRAIRE.

se dirige sur Constantinople, où elle fonde, avec plus d'héroïsme que de zèle religieux, réphémère empire des Latins d'Orient. Que signifie cela, sinon que l'esprit des Croisades n'est plus guère qu'une tradition, la prise de la croix une formalité, et la conquête du Saint-Sépulcre un prétexte que saisit encore, à défaut d'autres, l'esprit de guerre et d'aventures? Il n'y a rien à dire des expéditions de Jean de Brienne et de Frédéric 11, accomplies, Tune pour prendre possession d'un trône , l'autre pour se relever d'un vœu et d'un anathème pontifical ; entreprises purement humaines et politiques. L'esprit d'imitation et de détermination accidentelle se montre encore dans les deux entreprises de saint Louis, terminées, la première par sa captivité, la seconde par sa mort. Il est hors de doute que la sainteté de Louis IX et la faiblesse de sa santé, circonstances contingentes l'une et l'autre, ont surtout produit ces Croisades qui donnèrent plus de relief au courage et à la piété du roi, que d'avantages directs à la France et à la Chrétienté.

A ces symptômes précurseurs d'une révolution prochaine on peut juger que les Dieux s'en vont et que Philippe-le-Bel n'est pas éloigné.

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Archimède disait : « Donnez-moi un point d'appui et un levier, je soulèverai le monde. » Ce que le géomètre de Syracuse cherchait dans Tordre physique, un simple religieux du moyen âge Ta trouvé dans Tordre moral. Saint Bernard a soulevé le monde chrétien sans autre point d'appui que la foi catholique, sans autres leviers que Téioquence et la vertu. Ces forces furent les ressorts de son autorité, autorité prodigieuse, car elle s'appuyait sur tout ce que les hommes dédaignent : la pauvreté, la simplicité du cœur, le mépris des dignités du siècle. Nulle part ailleurs n'apparaissent plus clairement la vanité de l'appareil extérieur de la puissance et la supériorité de la force morale dans le gouvernement des peuples. Saint Bernard fut, au xii^ siècle, le véritable souverain de la chrétienté, réformateur des mœurs, arbitre des querelles politiques et religieuses, promoteur des grandes entreprises du monde catholique; sa main se montre dans tous les événements, sa pensée dans tous les conseils. Je vais tâcher de faire comprendre comment s'éleva oetle

grande puissance en dehors et au-dessus de la hiérarchie sociale et quels furent les caractères de cette parole dominatrice.

Saint Bernard naquit quelques années avant le siècle dont il fut l'expression la plus puissante (4091). Son berceau fut un château dans le voisinage de Dijon ^, cette ville privilégiée où devait naître cinq cents ans plus tard Bossuet, qui enleva à son illustre devancier Thonneur d'avoir été le dernier des Pères de TEglise. Sa naissance, suivant un récit contemporain, fut marquée par une circonstance singulière dont on lit un présage. Sa mère songea qu elle mettait au monde un chien blanc aux abois retentissants, et un saint vieillard du voisinage ne manqua pas d'expliquer ce songe comme une prophétie qui annonçait l'éloquence et la fidélité du nouveau-né. Le jeune Bernard trouva dans sa famille l'exemple de toutes les vertus, et son ardeur à les imiter aussi bien que les développements précoces de son intelligence montrèrent que le songe prophétique de sa mère devait être réalisé. Quoique destiné, par sa naissance, à prendre un rang élevé dans le monde, il témoigna de bonne heure son aversion pour la vie du siècle. Lorsqu'il sentit les premiers ai-

' Fontaine, à une denii-lieue de Dijon.

grillons de la chair, il commença cette lutte contre le démon qui ne devait finir qu'avec sa vie. La malice des hommes tendit à sa pureté des pièges qu'il sut éviter. La légende de sa vie contient, à ce propos, quelques récits naïfs qui nous montrent qu'il préluda à la domination des autres en se dominant lui-même. Ce fut sa première victoire, principe et gage de toutes les autres. Rang, plaisirs, opulence, il sacrifia tout pour être exclusivement l'homme de Dieu. Il écarta sans pitié, il déracina de son cœur les deux passions qui détournent l'homme des voies de la vérité, l'orgueil et la volupté. C'est ainsi qu'il prépara le commerce de son âme avec l'esprit divin , et qu'il put dire comme un de nos poètes ;

J'ai parfumé mon cœur pour lui faire un séjour '. Lamartine.

Le jeune Bernard commença par exercer sur sa famille l'ascendant que lui donnait au dehors ce triomphe intérieur. Pour l'assurer et le compléter, il ne vit pas, contre de nouvelles tentations, d'autre asile que le cloître. L'ombre de sa mère et sa vocation l'y portaient; et son éloquence, son prosélytisme, déjà contagieux, y entrainèrent tous les siens. Vers le milieu de l'année ^-145, une troupe de jeunes gens, de noble extraction, quitta Dijon et s'achemina pieuse-

Date rcccplacula munda; devoias animas, sensus vigiles, aireclusso hiios, puras conscientias exhibcte. O. Bkrn., Serm. de Pass.

ment vers Tabbaye de Citeaux, qui languissait depuis sa fondation et désespérait de l'avenir. L'arrivée de Bernard, de son oncle, de ses frères et de ses amis fut la date de sa prospérité. Deux ans après, Taffluence était si grande, qu'elle détacha une colonie dont Bernard fut le chef et qui alla fonder Clairvaux dans une vallée sur les bords de l'Aube. Cette vallée de désolation, qu'on appelait Val-d'Absinthe, fut bientôt transformée. Quoique Bernard eut ajouté de nouvelles rigueurs à la règle de saint Benoît, les néophytes se présentèrent en foule pour s'y soumettre; tous ceux qui l'approchaient cédaient, comme par une vertu secrète, à l'irrésistible entraînement de son éloquence ; les mères, les épouses faisaient des vœux pour que leurs fils, leurs maris n'entendissent pas la voix de l'apôtre nouveau.

On a souvent reproché à saint Bernard l'ardeur de son zèle : mais il avait éprouvé que la vie était semée d'écueils où la vertu la mieux affermie peut échouer ^ : il s'était donné charge d'âmes et il voulait les sauver : la pensée qui domine sa vie entière, c'est de réduire la part du démon dans son autorité sur les hommes et d'augmenter incessamment celle de Dieu. Au reste, il faut se hâter de le dire, le cloître n'était pas pour lui un asile ouvert à l'oisiveté et à l'ignorance; il avait en vue la culture des terres et celle des lettres :

• Voir les lettres de saint Bernard, passim, et spécialement les lettres I, II, CXH.CGCXV.

la science et Tagriculture devaient prospérer par le travail des ordres monastiques : les terres incultes devaient être défrichées et fertilisées, et les monuments du génie humain dans tous les Ages étudiés et reproduits. Il ne veut pas arrêter l'intelligence dans une stérile contemplation, mais la régler par un travail qui adoucisse les rigueurs de Texil de la terre, et prépare les voies vers la patrie céleste. D^ailleurs, dans la croyance chrétienne, les vertus des justes entrent en compensation des vices des méchants, et les héroïques sacrifices de quelques âmes d'élite contribuent à la justification des pécheurs.

Dans le cloître, saint Bernard pratiqua toutes les vertus de la vie solitaire. L'autorité de ses exemples, plus puissante encore que sa parole, enchaînait à la discipline qu'il imposait, son oncle, deux de ses frères plus âgés que lui , et tous les clercs qui l'avaient suivi dans la solitude. Cette règle rigoureuse, si bien établie par ses préceptes et ses exemples, se maintenait sans altération, même hors de sa présence; et lorsque, après plusieurs années d'absence, pendant le schisme d'Anaclet et d'Innocent, il conduisit le pape à Clairvaux, il retrouva dans les vêtements de ses moines la même simplicité, dans leurs pratiques la même rigueur, dans leurs habitudes la même régularité. Son nom n'avait pas eu moins de puissance que sa présence réelle. La prière, les rudes travaux du corps malgré la faiblesse de sa constitution, l'étude des saintes Écritures et la prédication remplissaient toutes

22 ESSAIS d'aistoire littéraire.

ses heures. Lorsque la maladie lui interdisait les fatigues de la culture des terres, il mettait à profit ses loisirs forcés pour se préparer, par la lecture de la Bible et par la méditation dans ses promenades solitaires, à remplir dignement sa tâche d'orateur chrétien. C'est à ces travaux sans relâche qu'il faut rapporter la connaissance approfondie des saintes Écritures qui lui fut d'un si puissant secours. Il s'était si bien approprié les pensées et les paroles des livres sacrés, que souvent il lui semblait dans ses méditations ou ses prières voir se développer devant lui le texte des Ecritures'. Sans dédaigner les écrits des Pères de l'Eglise, il s'occupait moins de leurs ouvrages, aimant mieux, disait-il, puiser à la source même qu'aux ruisseaux qui en découlent. Excellent principe en matière de foi comme en matière de goût, car tout s'altère en dérivant. Saint Bernard regardait la prédication comme son premier devoir et sa plus noble prérogative. H la recommande aux évêques^: «Prêchez, leur dit-il, la parole du Seigneur pour donner à son peuple la science du salut.» L'oubli de ce précepte a été funeste à l'Eglise, et l'on sait que le silence et l'incurie des pasteurs furent un des plus puissants griefs des réformateurs auxvi® siècle contre le clergé catholique. Pendant cette période de sa vie,

' Confessus est sibi meditanti vel oranli sacram omnem, velut sub se positam et expositam , apparuisse Scripturarn. Gaufridus , f^'it. Bern , liv. III.

• Epist. CCCLXI.

rinfaligable abbé de Clairvaux ne se contentait pas de faire fleurir son abbaye, d'y maintenir la discipline, de fortifier et d'épurer les âmes de ses fils par la parole et par Texemple d'une vie soumise à toutes les austérités du cloître, ses regards se portaient au dehors, et, lorsque les intérêts de l'Église l'appelaient, il sortait de sa retraite pour assister aux grandes assemblées religieuses si fréquentes à cette époque ; sa présence au concile de Troyes ('l \ 28) est attestée par la part qu'il prit à la fondation de l'ordre des Templiers, dont il rédigea les statuts. Cette milice religieuse était selon son cœur, et il n'en voulait point d'autre, car la guerre ne lui paraissait légitime que contre les infidèles ^. Du fond de son abbaye, ses lettres allaient troubler, au milieu des délices du siècle, les âmes qu'il voulait gagner ou regagner au Seigneur. Il gourmandait les évêqufis qui oubliaient le soin de leur troupeau et de leur propre dignité dans les fêtes de la cour et même dans des expéditions guerrières. Sa plus noble conquête fut Suger qu'il ramena, de loin, à la sévérité de la vie chrétienne. C'est aussi par ses remontrances qu'il éloigna de la cour de Louis-le-Gros , Etienne, évêque de Paris, et l'archevêque de Sens, Henri.

Comme cette retraite attira sur eux les persécutions du roi, saint Bernard prit chaudement leur défense. Il intervint comme médiateur entre les prélats et le monarque, et comme accusateur du prince, ob-

' Tract, de laud. nov. miliCiac, t. I, p. 545.

stiné dans ses rigueurs, auprès du saint-siége. Le pape paraissant disposé à fléchir et à transiger dans une question qui intéresse à un si haut degré l'indépendance du pouvoir spirituel, il le gourmande avec sévérité et il lui demande ce que deviendra TEglise si le successeur de saint Pierre laisse ses ministres à la merci d'une puissance injuste et tyrannique ^ Il ne faut pas oublier que la politique de Louis-le-Gros tendait à l'affaiblissement du pouvoir spirituel et préparait le divorce opéré avec tant de violence et de perfidie par Philippe-le-Bel. Saint Bernard voyait avec inquiétude les progrès du pouvoir civil qu'il considérait comme l'expression de la force matérielle, pouvoir dont l'indépendance absolue devait, dans ses prévisions, anéantir Tautorité morale qui réglait les rapports politiques des princes avec leurs sujets et des peuples entre eux. 11 voulait que la papauté demeurât la clef de voûte de l'édifice social ^ et fit circuler partout, avec les principes de TÉvangile, Tamour du

• Voici comment saint Bernard s'exprime à ce sujet : « Qui doute que son but ne soit de battre en brèche la religion, qu'il regarde comme la ruine de son autorité et qu'il proclame l'ennemie de sa couronne? Et cet autre Hérode ne poursuit pas le Christ dans son berceau, il l'attaque dans l'Église même après son triomphe. » Ep. XLIXad Honorium. — Le troisième sermon sur l'Epiphanie contient une allusion évidente à ces débats. « Videte , fratres , quantum noceat iniqua poteslas, quomodo caput impium subjeclos quoque conformât impietati. Misera plane civitas in qua régnât Herodes, quoniani herodianœ sine dubio particeps eril malitise et ad novœ salulis ortum herodianâ movebitur turbatione. Confido ego in Domino quoniam inter nos minime regnabit, etiamsi adesse contingat, quod et ipsum Deus averlat. »

' De ConsideratJone, Irb. II, cap. VIII.

devoir et le respect des lois de la morale. Les troubles et la corruption des siècles qui suivirent ont justifié la clairvoyance de saint Bernard, et l'on ne saurait nier que l'avènement de cette politique immorale, qui sacrifie systématiquement aux intérêts tous les droits et tous les devoirs, ne soit contemporain de l'émancipation complète de la puissance temporelle. Ce fut alors qu'on proclama cette maxime impie, que « la fin justifie les moyens; » et si depuis, au sein de l'Église catholique, elle parût être la devise d'un ordre célèbre, c'est que la papauté céda à la corruption commune et qu'elle voulut essayer, en désespoir de cause, contre ses ennemis les armes que la politique des rois avait si souvent employées.

Dans cette lutte, la vivacité opiniâtre des remontrances de saint Bernard donna gain de cause aux deux prélats. Nous avons, en pénétrant dans les idées de saint Bernard, le secret de ses emportements contre la royauté. Ses attaques tendent toujours vers le but marqué à ses efforts : il prétend régir la terre en vue du ciel : mais, s'il veut que l'autorité spirituelle demeure intacte aux mains des ministres de l'Évangile, il veut aussi que ceux-ci donnent l'exemple de la vie chrétienne. Leur puissance doit être le prix de leur supériorité, et, s'il aspire à réformer la société par le clergé et par les ordres monastiques, il songe, avant tout, à les rendre dignes de la mission qu'il leur impose. Il faut entendre avec quelle véhémence, quelle vertueuse indignation il s'élève contre l'ambition et

la corruption des clercs, comme il les rappelle à la simplicité de l'Eglise primitive, à l'austérité des mœurs, à la pratique de toutes les vertus évangéliques. « 0 ambition obstinée! s'écrie- t-il, insatiable avarice ! Lorsqu'ils sont arrivés aux premiers degrés des dignités, soit par le mérite, soit par l'argent, soit par le sang et la chair qui n'ont aucun droit au royaume du ciel, leur cœur ne se repose pas davantage, un nouveau désir les aiguillonne, ils veulent s'étendre et s'élever encore. Est-on doyen, prévôt, archidiacre ou tout autre chose, on ne se contente pas d'une seule dignité, dans une seule église, on en recherche de nouvelles sans être jamais satisfait. L'évêque veut devenir archevêque, et, monté à ce haut rang, il rêve je ne sais quoi de plus élevé, il entreprend des voyages pénibles et ruineux, se fait le courtisan de Rome où il achète, à prix d'or, d'utiles amitiés ^ » Les lettres, les traités, les sermons de saint Bernard abondent en traits de ce genre, qu'il serait superflu de recueillir, et qui offrent, avec la polémique des réformateurs, de frappantes analogies. On l'a déjà dit, c'est parce que l'Eglise fut sourde à la voix de ses docteurs, c'est parce qu'elle n'eut pas le courage d'accomplir dans son sein une réforme orthodoxe, qu'elle fut plus tard affligée et démembrée par une réforme hérétique.

Ainsi la puissance de saint Bernard s'exerçait dans

' De officio Episc, cap VII, p. 472.

le cloître et rayonnait au dehors ; à mesure que nous avançons, le théâtre s'agrandit; les périls de la foi et de rÉglise vont donner une nouvelle impulsion, un redoublement d'énergie à ses efforts. Nous allons voir rinfatigable athlète aux prises avec le schisme et l'hérésie, ces deux fléaux de l'unité et de la foi catholiques. Saint Bernard était moins un contemplateur qu'un homme d'action. L'âme humaine n'est pas seulement un œil qui voit la vérité, mais une force qui la réalise; aussi plaçait-il l'action avant la contemplation. «Celui qui a dit par son prophète : Laôorat'i sustinens, n'approuve pas la vaine oisiveté de la contemplation^. » « L'action, dit-il ailleurs, est le commencement du salut, elle a cet avantage sur la contemplation 2. »> Ce principe était le ressort de l'activité qu'il va déployer avec tant d'éclat. Le pape Ilonorius venait de mourir (H 50). A peine avait-il expiré qu'un conclave incomplet élut précipitamment Grégoire, cardinal de Saint-Ange, qui prit le nom d'Innocent II; les partisans d'un autre cardinal, Pierre-de-Léon, protestèrent contre cette élection et nommèrent tumuUuairement leur candidat qu'ils proclamèrent sous le nom d'Anaclet. Pierre-de-Léon, juif d'origine, s'était concilié par ses largesses la faveur de la populace : Innocent ne put tenir contre lui dans Rome. Il se réfugia donc en France où il vint faire valoir ses droits.

' Sermon LXIV, sur le Cantique des Cantiques. ' germon ITI, sur l'Assomption de la Vierge.

Les évèques se réunirent en coneile à Etampes, et, d'un consentement unanime , ils déférèrent à Bernard la décision de ce grave débat. Saint Bernard se prononça en faveur d'Innocent, et son avis entraîna tous les suffrages. Pendant sept ans que dura cette funeste division, saint Bernard travailla à rallier au pape, qu'il avait préféré, les rois et les peuples. Le roi d'Angleterre, l'empereur Lolhaire, les Génois, les Milanais, les religieux du Mont-Gassin, Roger, duc de Sicile, et l'opiniâtre Guillaume, duc d'Aquitaine, fléchirent, les uns de bon gré, les autres de guerre lasse, sous l'autorité de sa parole. Ce fut un beau spectacle et un noble triomphe que ce long voyage à travers l'Italie, la France et l'Allemagne, où le chef de la chrétienté se présentait aux nations sous le patronage d'un simple abbé. Jamais l'éloquence et la vertu ne parurent avec plus de simplicité et de grandeur. Les peuples se pressaient en foule pour contempler cette noble figure, creusée par les souffrances, et ces yeux, d'une ineffable pureté, d'où s'échappaient des traits de flammes. Ils écoutaient cette voix vibrante dont l'harmonie aurait suffi pour les ravir et dont les paroles pleines d'onction et d'énergie échauffaient les cœurs et faisaient pénétrer l'enthousiasme dans les âmes. On ne saurait dire tout ce que saint Bernard déploya d'activité pour ramener et contenir tous ces esprits animés de passions diverses et les réduire à l'obéissance. L'empereur Lothaire, pour prix de son adhésion, revendiquait, en faveur de l'empire, le pri-

vilége des investitures que le saint-sié^re avait conquis, avec tant de peine, au siècle précédent ; et ce ne fut pas le moindre triomphe de saint Bernard que d'amener Tempereur à se désister de ses prétentions. Il invoqua, pour y parvenir, les services qu'il lui avait rendus dans sa querelle contre Conrad, qui lui avait disputé l'empire, comme Anaclet disputait la tiare à Innocent II.

Pendant cette période de sa vie, saint Bernard fut souvent sollicité d'échanger son titre modeste d'abbé contre les plus hautes dignités de l'Eglise ; Pise, Gènes, Milan, Reims, Chûlons le supplièrent de devenir leur premier pasteur, mais leurs instances échouèrent contre sa ferme volonté de demeurer dans son indépendance, pour être tout à tous et pouvoir défendre sur tous les points les intérêts de l'Eglise. Comme le remarque un des chroniqueurs de sa vie, il triomphait avec plus de gloire dans sa simplicité, et son humilité ajoutait à sa grandeur ^ Ce refus des dignités montrait clairement son désintéressement des choses de la terre et redoublait l'autorité de ses paroles. Comme il n'était niévêque, ni cardinal, ni prétendant à la papauté, et que cependant ses vertus, sa science et son éloquence le rendaient digne de tous ces honneurs, l'abaissement volontaire de sa condition relevait, par le contraste, la puissance de son caractère. Les dignités ne sont qu'un signe qui n'est pas

■ Gaufridus, lib. HI, cap. VHI.

nécessaire lorsque le mérite se fait reconnaître par sa propre vertu. L'abbé de Clairvaux était plus évêque que les évêques, plus cardinal que les cardinaux, plus pape que le pape lui même ^ Tant Tabnégation donne de relief aux vertus et de ressort à la puissance! Faciliiis pervenies spretis omnibus quam adeptis ^.

Les efforts de saint Bernard pendant la durée du schisme en prévinrent les funestes conséquences. L'autorité du rival d'Innocent parut illégitime, et son pouvoir fut restreint et précaire. Lorsqu'il mourut, sa faction essaya de perpétuer la division en lui donnant un successeur. Le nouvel anti-pape se refusa à ce dangereux et coupable honneur (4 4 58) ; il vint, de nuit, auprès de saint Bernard, solliciter son pardon et faire amende honorable. Cette soumission volontaire termina les divisions de l'Eglise.

Le zèle que saint Bernard avait déployé pour hâter la fin d'un schisme funeste^ il le retrouve pour combattre l'hérésie naissante : il gémit de cette nécessité qui fait de sa vie un long combat^. « Le lion est vaincu, s'écrie-t-il, et maintenant il faut lutter contre le dragon. » Le lion, c'était l'anti-pape Pierre-de- Léon ; le dragon, c'est Abélard, et comme le dragon joint la ruse à la force, et le venin à la violence, il n'aura pas trop contre lui de toutes les forces de son

• Vid. Ep. ad Eug. 238.

' De contemplu mundl ad cler,

' Epist. CLXXXIX.

génie et de l'assistance de l'Église : aussi, pour préparer son triomphe sur un adversaire si redoutable, il réveille sur tous les points le zèle des docteurs de la foi% et, avant de paraître devant le concile, il a si bien montré l'imminence du danger que la sentence est déjà portée dans l'esprit des juges. Abélard avait entrepris d'expliquer le mystère de la Trinité et de montrer le rapport des trois personnes entre elles. L'habile dialecticien s'était fourvoyé en voulant porter la clarté sur des questions qui doivent rester enveloppées; saint Bernard lui montre qu'il a laissé le mystère aussi obscur et qu'il l'a rendu contradictoire. Pour lui, il maintient le dogme, il ne l'explique pas; il se contente de faire voir que la solution de son adversaire le dénature, et il lui demande compte de la Trinité et de l'unité divine, compromises par ses commentaires. «Je m'étonne, dit-il, qu'un esprit aussi pénétrant, avec toutes ses prétentions à la science, après avoir reconnu que le Saint-Esprit est consubstantiel au Père et au Fils, vienne nier ensuite qu'il procède de la substance du Père et du Fils, à moins que, par hasard, il ne veuille que ceux-ci procèdent de la sienne : prétention inouïe et insoutenable 1 Mais si l'Esprit-Saint n'est pas de la substance du Père et du Fils et que le Père et le Fils ne soient pas de la substance du Saint-Esprit, que devient, je le demande, la consubstantialité? Qu'il avoue donc avec l'Église

' Vid. Kiiist. CLXXXVH-VIir.

que les trois personnes ont même substance, ou qu'il le nie avec Arius et qu'il proclame ouvertement avec lui que le Saint-Esprit n'est qu'une créature. Ensuite, si le Fils est de la substance du Père et que le Saint- Esprit n'en soit pas, il faut qu'ils diffèrent l'un de l'autre, non-seulement parce que le Saint-Esprit n'est pas né du Père comme le Fils, mais encore parce que le Fils est de la substance du Père, et que le Saint- Esprit n'en est pas. Or, jusqu'à présent, l'Eglise n'a pas reconnu cette dernière différence. Si nous l'admettons, où est la Trinité? oii est l'unité? Ainsi la dualité remplace la Trinité, car on ne saurait admettre au partage une personne dont la substance n'aurait rien de commun avec celle des autres. Qu'il cesse donc de détacher de la substance commune la procession du Saint-Esprit, de peur d'enlever, par une double impiété, le nombre à la Trinité et de l'attribuer à l'Unité : énormités que repousse également la foi chrétienne ^. » On comprend par ces traits de polémique ardente que le héros de la dialectique a trouvé son maitre.

11 ne faut pas s'étonner de la vivacité des poursuites de saint Bernard : à ses yeux le salut de l'Eglise était dans l'intégrité de la foi, et le salut de l'humanité dans celui de l'Église. L'exemple d'Abélard l'effrayait plus encore que ses erreurs. « En disputant et en écrivant sur la Trinité, il franchit la borne que nos

I De Erroiib, Abcl., cap. I.

pères ont posée: Transgredilur fines quos posuerunt patres nostri. » Là était le danger; car, la limite une fois dépassée, la discussion ne reconnaissait plus de point d'arrêt, et Tédifice de la foi était sapé dans sa base. Sans doute, c^était chose grave que de voir, dans le sein de TÉglise, un philosophe se rapprocher d^Arius sur la Trinité, de Pelage sur la Grâce, de Nestorius sur la personne du Christ ; mais ce qui était plus sérieux, c'était de remuer les bornes de la foi et de la raison « dont les droits ne s'accordent jamais mieux que dans le silence %» et de transporter ces discussions sur la place publique et dans les carrefours ^ C'est pour cela que saint Bernard s'attaqua si rudement à un homme qu'il admirait, et ce fut à son admiration même et au crédit de son adversaire qu il mesura la force de ses coups. 11 savait, d'ailleurs, que la plupart des juges d'Abélard avaient été ses disciples, et il craignait que la reconnaissance ne fît illusion à leur jugement. On a donc eu tort de voir dans cette lutte une rivalité d'amour-propre: saint Bernard ne la provoqua point, l'éveil lui fut donné par l abbé de Saint-Thierri^, et ce fut Abélard qui l'appela devant le concile de Sens4. H affronta

' Expression du cardinal de Rclz.

' Vid. Epist. CXXXVni, disputantes in triviis de divinis; Epist. CCCXXXVII ; rivialim de sancta Trinitate disputatur.

' Voir la lettre adressée par Guillaume, abbé de Sainl-Tbicrri, à Geoffroi, évèque de Chartres, et à saint Dernard. « Dico vobis, perindose silcUs, tam vobis, quam Ecclesiœ Dei.» Epist. CCCXXVI, p. 301'.

* Murjisler Pelnis crebio tics pulsare cœpit, nec antc voluit desis-

même avec répugnance une controverse publique , craignant, s'il faut Fen croire, de compromettre sa cause par la faiblesse de ses moyens et d'envelopper l'Eglise dans sa défaite. Toutefois il se prépara courageusement au combat; mais la retraite de son adversaire empêcha le tournoi d'éloquence et de dialectique que le monde chrétien attendait avec anxiété (I'i40).

Outre sa malencontreuse démonstration triiiitaire, Abélard avait avancé quelques propositions mal sonnantes. Suivant lui, Adam n'avait pas transmis à sa race le péché, mais le châtiment; il mettait le libre arbitre au-dessus de la grâce, et, par une incroyable contradiction, il voulait que les œuvres ne rendissent l'homme ni pire, ni meilleur. Le tort d'Abélard était de n'avoir ni la soumission du croyant ni l'indépendance du philosophe ; il flottait entre les témérités de son esprit et les scrupules de sa conscience ; de sorte que la crainte de Thérésie arrêtait l'essor de sa pensée et que ses rétractions accusaient la faiblesse de son caractère. C'est pour cela que, malgré son incontestable génie, sa figure pâlit et sa taille s'abaisse à côté de son rival. La force de saint Bernard est dans la constance de ses principes et l'inexorable rigueur

tere quoadad dominum Clarœ-vaUensem abbatem, super hoc scribentes, assignato die, Senonis ante nostram submonuiinus ventre prœsentiam, quo se vocabat et offerebat paratum magister Petrus ad probandas et defendendas sententias. Ad Innoc. Ponlif. in persona franc. Episc. Epist. CeCXXXVII, p. 309.

des conséquences qu'il en lire. Il ne doute pas de lui-même, parce qu'il ne doute pas de Dieu, et sa conviction intrépide renverse tous les obstacles. « Je marche, dit-il, en pleine sécurité sur la loi du maître des nationset jesais que je ne serai pas confondu^. » En arrière comme en avant, le doute ne saurait Tatteindre, car il s'appuie sur la parole de Dieu et il marche droit, pergit, dans le sens de ses commandements.

On sait qu'Abélard, après avoir décliné la compétence du concile et refusé le combat, appela à la cour de Rome de la sentence qui le condamnait, qu'il s'achemina vers l'Italie, et qu'il. reçut en route la confirmation de son arrêt. Il se soumit alors, et se relira à Cluni, auprès de Pierre-le-Vénérable. Les deux rivaux se réconcilièrent, et saint Bernard prouva, par ce retour sincère, qu'il n'avait d'autre passion que la pureté de la foi. C'est dans le même esprit qu'il Cl avec le légal Albéric et l'évêque de Chartres, Geoiïroi, une excursion en Languedoc pour extirper de cette province la doctrine des manichéens, et qu'en -WAS il réfuta au concile de Reims, en présence du pape Eugène 111, les erreurs de l'évêque de Poitiers, Gilbert de la Porrée : partout il provoque les censures contre l'hérésie et jamais les supplices: Hœretici capiantur non armis sed argumentis "^ . Telle fut sa devise,

» Ego vero securus in magistri gentium sententiam pergo et scio quoniam non confundar. De Err. Abel., cap. IV, p. 041).

' Serra. LXIV, in Canl. — Sainl Bcruard dit encore ailleurs, p. 1499 :

qu'on oublia plus tard; car un siècle après, les même provinces qu'il avait parcourues en missionnaire de paix furent épouvantées par le massacre des Albigeois.

Arnauld de Brescia, le disciple chéri d'Abélard, Técuyer de cet autre Goliath, comme disait saint Bernard, poussait la résolution et l'audace beaucoup plus loin que son maître^. Il représente bien mieux que lui l'indépendance de la pensée, l'insurreclion de la raison contre la foi. La discussion n'était pas pour lui un simple exercice de Tintelligence, mais un prélude à l'action. Ses doctrines et ses actes sont des réminiscences de Tantiquité républicaine et des pressentiments de la philosophie moderne. Il lit à Rome, avec un succès de quelque durée, ce que tenta deux siècles plus tard l'ami de Pétrarque, Nicolas de Rienzi. Ce fut le plus redoutable des novateurs que combattit saint Bernard, el la crainte qu'il lui inspirait fut telle, qu'elle entraina l'abbé de Clairvaux aux emportements de la colère ^.

Nous avons vu jusqu'à présent l'autorité de saint Bernard, à mesure qu'il avance dans la vie, se dé-

Fides suadenda est non imponenda. Cependant il approuve en principe la guerre du prince, illms qui non sine causa gladium portât, pour arrêter les progrès de l'hérésie : Ne permittantur errorem suum in multos trajicere. Serm. LXVI, sur le Gant, des Gant.

' Omcps tiiores Abel. ab Ecclesiâ jam deprchensos atque damnâtes, cuni illo elium et prœ illo défendit acriter et pertinaciler. — Bern. Epist. ad Episc. Const., p. 188.

• • Epist. GXCVI-VII.

ployer dans un cercle de plus en plus étendu, sans rien perdre de son énergie. Le champ devient plus vaste, et sa force croit en proportion du théâtre où elle s'exerce. Sa famille % le cloître, TÉglise de France dans sa lutte contre le pouvoir temporel, la chrétienté toute entière menacée dans Tunité de son organisation et la pureté de sa doctrine ont éprouvé successivement l'irrésistible ascendant de son génie. Au déclin de sa vie, il s'élève encore, sa sphère d'action s'élargit, et il met le monde chrétien aux prises avec l'islamisme. La prédication de la croisade couronne dignement cette vie ^e dévouement laborieux et de succès. Elle n'en détruit pas l'unité, car elle est inspirée par la pensée qui a dirigé toutes ses actions, le triomphe de la vérité évangélique. Les Sarrasins, maîtres d'Edesse, menaçaient Antioche et Jérusalem ; une croisade nouvelle semblait nécessaire, et déjà Louis Yll, pour soulager sa conscience chargée du triste souvenir de l'incendie et du massacre de Vitry, avait résolu de l'entreprendre (^440). Les seigneurs dont il réclama le concours voulurent que Bernard fût consulté. Celui-ci en référa au pape, qui approuva l'entreprise et le chargea d'exciter le zèle des Français et des nations voisines. Cette prédication fut le triomphe du zèle et de l'éloquence du saint orateur. 11 remua la France et l'Allemagne même, qui n'entendait pas la langue

' n étendit sa destinée sur sa famille toute entière. Daunou, IS^ot. sur saint Bernard, 'Hist. litt. de la France, loineXHI. Celte notice est un chef-d'œuvre d'érudition et de goût.

qu'il lui parlait. L'empereur Conrad opposa une vive résistance ; deux fois saint Bernard échoua ; mais il ne se rebuta point, et son troisième discours fit sur l'empereur une telle impression, que celui-ci se leva, tout à coup, plein d'enthousiasme, agita sa bannière et fit le serment de délivrer la Terre-Sainte. L'émotion excitée par la parole de saint Bernard enfanta des miracles ' ; partout, sur son passage, des malades recouvraient la santé, et la foi populaire voyait dans ces cures imprévues un signe de l'intervention divine. Saint Bernard partagea l'opinion commune, ou du moins il ne fit rien pour la combattre. Le scepticisme moderne lui en a fait un crime; mais en remontant par la pensée à cette époque où l'humanité était pleine de Dieu et rattachait tous les événements à la Providence, on comprendra facilement que le pieux instrument de ces merveilles n'ait pas expliqué, par la seule puissance de son génie, les prodigieux effets de sa présence et de sa parole.

On sait quelle fut l'issue de cette expédition. Saint Bernard n'en fut pas longtemps responsable aux yeux de ses contemporains. Les désastres des croisés l'affligèrent sans troubler sa conscience, et il pouvait répondre à ceux qui les lui imputaient qu'il n'était pas comptable du succès de l'entreprise, et qu'autant qu'il était en lui, les infidèles avaient été vaincus et le chrétienté victorieuse. Ces injustes rumeurs cessèrent

' Vid. passim vit. D. B. Gaufrido, Ernaldo auct. et aliis.

bientôt; on pensa mênme que si Texpédition avait échoué , c'est que celui qui en avait été le promoteur ne l'avait point dirigée : aussi, lorsque^ quatre ans plus tard, on décida à l'assemblée de Chartres {^450)' que rOccident devait prendre la revanche de sa défaite, on offrit à Tabbé de Clairvaux le commandement de cette nouvelle expédition ^. Mais déjà les forces de saint Bernard trahissaient son zèle : il s^avançait rapidement vers la tombe , qui s'ouvrit enfin pour lui après plusieurs années de souffrances, et qui le reçut chargé de gloire, au milieu des regrets de l'Europe entière qu'il avait remuée par son éloquence, servie par ses travaux, édifiée par ses vertus. La transition fut douce pour lui de la terre au ciel, il l'avait longuement préparée par la sainteté de sa vie; et son âme avait, pour emprunter une expression de Gerson, les deux ailes qui emportent vers Dieu, la simplicité et la pureté.

Ma tâche n'est pas terminée. J'ai essayé de montrer le progrès continu de l'autorité de saint Bernard et d'en indiquer les principes; quelques mots suffiront

' Mabillon s'est trompé sur l'époque de celle assemblée. Dom Brial a établi d'une manière incontestable ce point important de chronologie dans un Mémoire qui fait partie du Recueil de l'Académie des inscriptions.

• Vid. Epist. CCLVI.

pour montrer rencîiainement des faits. Saint Bernard commença par triompher de lui-même en soumettant en lui la chair à Tesprit et Fesprit à Dieu. Après avoir discipliné son âme, il organise à son image sa famille et le cloître; dans cette enceinte, fermée aux passions, il achève sa propre réforme et celle des fidèles qui l'entourent. Là, son génie prend un merveilleux accroissement, parce que sa raison, qui s'est humiliée devant la révélation, forte de ces croyances, désormais inébranlables, ne trouve plus d'obscurités, ni dans les choses du ciel, ni dans celles de la terre : de là, la constance de ses principes, et, par une conséquence rigoureuse, la fermeté de sa volonté. Or, vouloir, c'est pouvoir; de là encore son irrésistible ascendant sur les esprits. Croyance, volonté, autorité, tels sont les termes de cette progression dont la vie de saint Bernard offre le développement : par la foi, son génie s'appropria tout le trésor de la sagesse divine ; par la volonté, il conforma sa vie à ses doctrines, et cette conformité iit paraître la pureté de ses intentions, le désintéressement de son zèle. Pendant que l'invariable unité de ses doctrines montrait qu'on pouvait s'assurer en ses lumières, son détachement de toutes les pompes du siècle mettait en relief la noblesse de son caractère. On voyait clairement qu'il travaillait à l'œuvre de Dieu et de l'humanité, et qu'il ne voulait d'autre salaire que le succès; c'est-à-dire le salut de ses frères, le bien commun de l'Église et du genre humain. Chose étrange ! la raison de saint

Bernard fut triomphante parce qu'elle s'humilia dans la foi, et il domina le siècle parce qu'il en méprisa les grandeurs. Toutefois il fallait, pour opérer ce prodige, que cette raison soumise et cette abnégation se rencontrassent dans un homme de génie; il fallait que ce grand caractère s'unit à de puissantes facultés et que la parole mît en œuvre ces nobles et fprtes pensées. 11 me reste donc, pour dévoilerions les principes de l'autorité de saint Bernard, à montrer quelle fut la nature de son éloquence.

Avant tout, il est bon de citer le témoignage d'un chroniqueur contemporain. Le voici dans sa naïve simplicité : « Celui qui l'avait détaché du sein de sa mère pour l'œuvre de la prédication, lui avait donné, dans un faible corps, une voix forte et capable de se faire entendre. Ses discours, toutes les fois que l'occasion se présentait de parler pour l'édification des âmes, étaient appropriés à l'intelligence, à la condition et aux mœurs de ses auditeurs. Il parlait aux campagnards comme s'il eût toujours vécu à la campagne, et aux autres classes d'hommes comme s'il eût consacré toute sa vie à l'étude de leurs œuvres. Docte avec les savants, simple avec les simples, riche des préceptes de la sagesse et de la perfection avec les hommes spirituels, il se mettait à la portée de tous, désirant de les gagner à Jésus-Christ. Combien Dieu l'avait doué heureusement pour calmer et persuader, et lui avait appris quand et comment il devait parler, soit qu'il dût consoler ou supplier, exhorter ou ré-

primander, ceux-là le sauront, à un certain point, qui liront ses écrits, moins cependant que ceux qui l'ont entendu; car telle était la grâce répandue sur ses lèvres, tels le feu et la véhémence de son élocution que sa plume elle-même, si exquise qu'elle soit, n'en a retenu ni toute la douceur ni toute la chaleur. Le miel et le lait découlaient de sa langue, et néanmoins la loi de feu était dans sa bouche ^ C'est pour cela que lorsqu'il parlait aux peuples de la Germanie, ces hommes , qui n'entendaient pas la langue qu'il parlait, étaient plus vivement émus au son de ses paroles que lorsque les interprètes les plus habiles leur en expliquaient le sens ; ils prouvaient bien leur émotion en se frappant la poitrine et par l'abondance de leurs larmes^. »

Voilà un singulier prodige et la meilleure preuve de l'autorité que saint Bernard tirait de la pureté de son caractère. 11 suffit du visage et de la voix de l'orateur pour émouvoir une vaste assemblée qui ne comprend pas le sens de ses paroles. Tout l'effet est produit par la vertu de celui qui parle, par son geste et le son de sa voix : sa parole n'y est pour rien, puisqu'elle n'est pas comprise. Ce n'est donc pas en vain que les rhéteurs de l'antiquité attachaient tant d'importance aux mœurs et à l'action. Sans doute, dans le cloitre, saint Bernard produisait le même effet sur

' Mel et lac sub lingua ejus, niîhomînus in ore ejus ignea lex. ' Geoffroi deClairv., P^ie de saint Bernard, liv. III, ch. III.

les frères lais ou convers lorsqu'il prêchait en latin.

J^emprunte au même écrivain quelques traits qui peignent la personne même du saint orateur. Sa taille, bien qu'ordinaire, paraissait élevée à cause de Télégance des formes; la grâce sévère, répandue sur son visage, tenait plus de l'esprit que de la chair; elle était comme le signe extérieur de la beauté de son âme : « une certaine pureté angélique et la simplicité de la colombe rayonnaient dans ses yeux; » une légère teinte colorait ses joues et une chevelure blonde tombait sur son cou d'une blancheur éblouissante ; son corps amaigri portait les traces de ses austérités et semblait, dans sa légèreté, l'enveloppe d'un pur esprit. Ce corps, pour ainsi dire intellectuel, favorisait la pieuse confiance qui voyait dans saint Bernard un interprète et un envoyé de Dieu, et peut être compté parmi les prestiges de son éloquence.

L'habitude de saint Bernard était de méditer profondément le sujet qu'il voulait traiter et de s'abandonner pour l'expression de ses idées aux chances de l'improvisation. C'est le procédé des grands orateurs et le plus sur moyen d'unir l'éclat à la solidité. La méditation a déjà trouvé, choisi et disposé les matériaux : elle a tissu fortement la trame du discours, et le mouvement de la pensée, accéléré par les périls de l'improvisation, donne plus de chaleur à l'expression et la colore plus vivement. La parole de saint Bernard était abondante et serrée parce qu'il était maitre de sa pensée ; il tirait surtout sa force de la connais-

sance approfondie du cœur humain et des livres saints ; ces sources intarissables alimentaient sans cesse son intelligence et lui permettaient de toujours produire sans jamais s'épuiser. Il est vraisemblable que saint Bernard n'a écrit aucun de ses sermons avant de les prononcer : on les recueillait pendant qu'il parlait, et il reloucharit ensuite le travail de ses auditeurs.

On a souvent discuté pour décider si saint Bernard avait prêché en latin ou en langue vulgaire. Les solutions exclusives de ce problème sont également fausses. Dans le cloître et dans les assemblées de clercs, saint Bernard prêchait en latin : hors du cloître, quand le peuple accourait pour Tentendre, il parlait la langue du peuple. C'est en langue vulgaire qu'il a prêché la croisade en France et en Allemagne, seul en France, en Allemagne avec des interprètes qui traduisaient sur-le-champ ses discours; mais malheureusement aucun des monuments de cette éloquence populaire ne nous est parvenu et tous les sermons que nous possédons ont été évidemment prononcés en latin. Ce fait, indépendamment de l'usage historiquement constaté de la prédication latine pour les clercs, ressort encore de l'analogie frappante du style des sermons avec celui des lettres et des traités, et surtout de locutions, il faut le dire aussi, de jeux de mots inséparables de ridiome, et qui prouvent, pour ceux qui ont étudié les rapports des idées aux mots, que ces discours n'ont pas été seulement composés, mais pensés

SAINT «ERNAMD. 45

en latin '. Le célèbre manuscrit des Feuillants^, où les partisans de Topinion que je combats veulent voir le texte primitif des sermons de saint Bernard, prouverait seulement la vénération qu'inspiraient les écrits de Toraleur, puisqu'on les traitait à l'égal de la Bible que, dès le douzième siècle, on traduisit en langue vulgaire.

La plupart des discours de saint Bernard que nous possédons sont plus remarquables par la grâce que par la véhémence; par la doctrine que par la passion ; par l'habile disposition des parties et l'enchaînement des preuves que par le mouvement. C'est qu'un grand nombre d'entre eux ont été prononcés dans l'enceinte de Clairvaux, devant de pieux cénobites dont les passions étaient vaincues et la foi inébranlable : l'orateur songe plutôt à leur faire aimer et connaître la religion qu'à les épouvanter par la crainte des châtiments. Lorsqu'il s'anime, c'est lorsqu'il jette les yeux au dehors sur la corruption des grands et les désordres du clergé séculier, ou lorsque la contemplation des souf-

' Voir sur celte question la préface de Mabillon.

' Ce manuscrit fait partie du fonds des Feuillants à la Bibliothèque du roi. C'est un in-4o inscrit sous le n" 9. Suivant M. Guérard, dont l'opinion est d'un 'grand poids en pareille matière, l'écriture est du treizième siècle. La langue parait être du douzième. Il ne contient que 36 sermons sur des sujets divers. Comme rien n'établit historiquement que ces 36 sermons aient été prononcés dans l'enceinte de Clairvaux ou devant des clercs, la solution de la ditricullè qu'ils soulèvent ressort de l'examen attentif et de la comparaison des deux textes. Constatons, en passant, que dans le texte du manuscrit on lit saint Bernard et non saint Bernaut, comme l'a imprimé Mabillon, p.tge 910, 1 vol.

frances du Christ et des vertus de sa divine mère l'emportent jusqu'à l'eulliousiasme. Mais saint Bernard 'est si naturellement éloquent, que, même lorsqu'il disserte ou qu'il enseigne, une douce chaleur circule sous ses raisonnements et atteste l'action d'un foyer intérieur dont les flammes sont contenues. Il est à jamais regrettable que les discours populaires de saint Bernard n'aient pas été conservés ; mais nous trouverons encore dans ses traités, dans ses lettres et dans ses sermons assez de morceaux saillants pour caractériser son éloquence et faire connaître toutes les facultés dont le concours formait sa puissance oratoire. Les restes de l'opinion longtemps dominante qui fait du douzième siècle une époque de grossière ignorance, opinion fondée sur la décadence du quatorzième et du quinzième siècle, affermie par le brusque retour vers l'antiquité que provoqua la Renaissance, accréditée par la splendeur du siècle de Louis XIV et popularisée par les mépris intéressés de la philosophie moderne; ce préjugé, mal déraciné, qui nous fait méconnaître les lumières et la civilicalion des deux siècles qu'illustrèrent saint Bernard et saint Louis, nous incline à penser que nous trouverons dans l'apôtre du douzième siècle les rudes saillies d'une'éloquence inculte; mais l'étude des monuments qu'il nous a laissés établit une opinion diamétralement opposée, et les beautés comme les défauts que nous rencontrerons attesteront plutôt la culture excessive de l'esprit que les écarts d'une imagination barbare.

J'emprunterai aux sermons, aux lettres et aux traités polémiques de saint Bernard des passages, de nature diverse, où nous trouverons tour à tour Texquise douceur du sentiment, Ténergie de l'indignation, la vigueur du raisonnement, les profondes tristesses de Tâme au spectacle des misères de Tliomme, enfin Tonction, la force, la sensibilité, et parfois la véhémence. Ses sujets de prédilection dans ses homélies adressées aux moines de Clairvaux sont tendres et aiTectueux; c'est tantôt la naissance du Christ et son enfance, plus souvent les douces vertus de la vierge Marie et plus souvent encore l'explication mystique du Cantique des Cantiques, divin épithalame, chef-d'œuvre de poésie mélancolique, soupir de l'âme mêlé aux terribles accents des prophètes et aux sublimes accords de la harpe de David. Voici quelques traits de cette éloquence tempérée qui semblent un prélude lointain aux touchantes inspirations de Massillon. « 0 homme, que crains-tu I Pourquoi tremblera la face du Seigneur qui s'approche? Il vient, non pour juger, mais pour sauver la terre. Jadis un serviteur infidèle t'a persuadé d'enlever furtivement le diadème royal pour en ceindre ta tète. Surpris dans ton larcin, comment n'aurais-tu pas tremblé? comment ne pas éviter la face du Seigneur? Peut-être portait-il déjà le glaive flamboyant. Maintenant tu vis dans l'exil et tu trempes des sueurs de ton visage le pain qui te nourrit. Et voici qu'une voix a été entendue sur la terre annonçant la venue du maître du

monde. Où iras-tu pour éviter le souffle de son esprit? Où fuiras -tu pour ue pas rencontrer son visage? Garde-toi de fuir, garde-loi de trembler. Il ne vient pas armé, il ne cherche pas pour punir, mais pour délivrer ; et pour que tu ne dises pas encore une fois : « J'ai entendu ta voix et je me suis caché ; » le voilà enfant et sans voix, et si ses vagissements doivent faire trembler quelqu'un, ce n est pas toi. Il s'est fait tout petit, et la Vierge sa mère enveloppe de langes ses membres délicats, et tu trembles encore de frayeur! Mais tu vas savoir qu'il ne vient pas pour te perdre, mais pour le sauver ; non pour t'enchainer, mais pour t'alïranchir, car il combat déjà contre tes ennemis. Parla vertu et la sagesse de Dieu, il met le pied sur le cou des grands et des superbes ^. » C'est toujours sur ce ton de noble affection et de pieuse sympathie que saint Bernard parle des rapports de l'homme et du fils de Dieu ; mais son éloquence s'épure et s'attendrit encore , sans rien perdre de son élévation, lors-

' InNali\it. Dom., sertn. I. Ce sermon fait partie du manuscrit des Feuillants, dont j'ai parlé plus liaut : je vais transcrire une partie du passage que j'ai cité « Re doUes-lu, o lu hora. Porkai trembles-tu davant la lazon notre Signor qui vient? Il vient ne nues por jugier, mais por salveir la terre. Zayenaier tenhortat li fel et li non feaules sers ke tu par larcncin presisses la royal corone et si la mesisses en ton chief . Quant tu repris fus el larencin, porkai ne dottesses-tu ou porkai ne fuesses-tu de davant sa fazon? Il at iai dembleit son espeie enfueye. Tu es or en exil on tu mainius Ion pain en la sueur de ton vis; el li voiz est oye en terre ke li Sires loz poxanz vient. On le torneras-tu de son espiril : et on furas-tu de davant sa fazon ? >'e fuir niiis. Ne ne dollcir mies. Il ue vient mies a armes. Il te requiert ue mies por dampnoir mais por salveir. « (Manuscrit, fol. 48, recto.)

qu'il célèbre les vertus et les mérites de la Vierge. On comprend facilement la prédilection des vrais chrétiens, j'entends de ceux qui ne séparent pas Tamour de Dieu de Tamour de Thumanité, pour la vierge Marie, symbole de pureté et d'amour, médiatrice aimable entre la terre et le ciel ; aussi saint Bernard est-il inépuisable dans les tendres effusions de sa reconnaissance. Il faudrait citer des sermons entiers pour apprécier cette éloquence presque séraphique; je me contenterai du passage suivant sur le nom de Marie : « Le nom de la Vierge était Marie. Ajoutons quelques mots sur ce nom qui signifie étoile de la mer, et convient parfaitement à la Vierge qui porta Dieu dans son sein. C'est avec raison qu'on la compare à un astre : car de même que l'étoile envoie ses rayons sans être altérée, la Vierge enfante un fils sans rien perdre de sa pureté. Le rayon ne diminue pas la clarté de l'étoile, de même que le fils n'enlève rien à l'intégrité de la Vierge. Elle est donc cette noble étoile de Jacob dont le rayon illumine l'univers entier, dont la splendeur éclaire les hauts lieux et pénètre les abîmes. Elle parcourt la terre, échauffe les âmes f)lus que les corps, vivifiant les vertus et consumant les vices. Elle est cette étoile brillante élevée au-dessus de la mer immense, étincelante de vertus, rayonnante d'exemples. Oh 1 qui que tu sois, qui comprends que dans le cours de cette vie tu flottes au milieu des orages et des tempêtes plutôt que tu ne marches sur la terre, ne détourne pas les yeux de

cette lumière, si tu neveux pas être englouti parles flots soulevés. Si le souffle des tentations s'élève, si tu cours vers les écueils des tribulations, lève les yeux vers cette étoile, invoque Marie. Si la colère ou l'avarice, ou les séductions de la chair font chavirer ta frêle nacelle, lève les yeux vers Marie. Si le souvenir de crimes honteux, si les remords de ta conscience, si la crainte du jugement f entrainent vers le goufl're de la tristesse, vers Tabîme du désespoir, songe à Marie : dans les périls, dans les angoisses, dans le doute, songe à Marie, invoque Marie : qu'elle soit toujours sur tes lèvres, toujours dans ton cœur; à ce prix, tu auras l'appui de ses prières, l'exemple de ses vertus. En la suivant, tu ne dévies pas; en l'implorant, tu espères; en y pensant, tu évites l'erreur. Si elle te tient la main, tu ne peux tomber; si elle te protège, tu n'as rien à craindre; si elle te guide, point de fatigue, et sa faveur te conduit au but et tu éprouves en toi-même avec quelle justice il est écrit : « et le nom de la vierge Marie '. »

Cet orateur si tendre, si affectueux, se montre véhément contre le vice : il tonne contre la corruption des grands de la terre , puissants pour le mal , impuissants pour le bien * ; il déplore, dans l'amertume de son cœur, les maux qu'enfantent la cupidité et l'ambition , et, après avoir frappé les hommes du

' De Laud., Virg. Mar. Hom. II.

' Vae principibus nostris! Potentes sunt ut faciant mala , bonum aulem facere nequeunt. Epist. CCLXXXVIII, p. 277.

siècle, il n'épar^^ne pas davantage le clergé, dont il combat la dissolution et Thypocrisie. Dans un discours où il trace à grands traits les destinées de l'Église, après ravoir montrée éprouvée par la persécution et rhérésie, et sortant victorieuse de cette double épreuve, il arrive à la corruption de ses enfants, et il se demande qui la sauvera de ce nouveau péril. « Maintenant, par la miséricorde de Dieu, voici des temps libres de ce double fléau, mais souillés par la chose qui marche dans les ténèbres. Malheur à celte génération travaillée par la maladie des pharisiens, je veux dire l'hypocrisie, si toutefois on peut appeler hypocrisie une maladie qui ne peut se cacher à cause du nombre des malades, et qui n'y songe plus par impudence. Ce venin circule aujourd'hui dans toutes les veines de l'Église; plus il s'étend, plus le mal est sans espoir, et d'autant plus dangereux qu'il est intérieur; car s'il s'élevait ouvertement un ennemi hérétique, on le pousserait dehors, et il serait desséché; si c'était un ennemi violent, on l'éviterait en se cachant. Maintenant, qui chasser? De qui se cacher? Tous sont amis et tous ennemis ; tous sont les siens et ses adversaires; tous dans sa maison, mais en guerre intestine ; tous sont près d'elle, et tous ne cherchent pas son bien ; ils sont les ministres du Christ et les serviteurs de l'Antéchrist : ils marchent honorés des biens du Seigneur et sans souci d'honorer Dieu. De là cet éclat de courtisanes qui frappe nos yeux, ces vêtements d'histrions, cette parure royale; do là ces

freins , ces selles , ces harnais , ces éperons dorés et plus brillants que les autels; de là ces tables splendides par les mets et les coupes ; de là ces longs repas et ces ivresses; de là ces cythares, ces lyres et ces flûtes ; de là ces pressoirs écumants qui vomissent leurs vins dans ces celliers si bien garnis ; ces barriques de parfums et ces bourses qui regorgent d'or. C'est pour cela qu'ils veulent être et qu'ils sont doyens, archidiacres, évéques, archevêques. Ces honneurs ne sont pas donnés au mérite, mais à la chose qui marche dans les ténèbres, à l'hypocrisie.

« Il a été prédit autrefois et les temps sont arrivés: « Voici dans la paix mon amertume la plus amère. » Amère d'abord dans la mort des martyrs, plus amère dans la révolte des hérétiques, plus amère encore dans les mœurs de ses enfants. Elle ne peut ni les mettre en fuite, ni les fuir, tant ils ont pris de force, tant leur nombre s'est multiplié. La plaie de l'Église est intérieure et incurable, et c'est pour cela que dans la paix son amertume est la plus amère. Mais quelle paix! C'est la paix et ce n'est pas elle; paix du côté des païens et des hérétiques et non du côté de ses fils. Ecoutez les gémissements de sa voix : « J'ai nourri, j'ai exalté mes fils et ils m'ont méprisée, et ils m'ont souillée par la honte de leur vie, la honte de leurs paroles, la honte de leur commerce, enfin par la chose qui marche dans les ténèbres : Negotio per ambulante in tenebris '. » Certes, les adversaires de ■ Serm. XXXIII, inCant.

l'Eglise catholique n'ont pas peint avec plus d'énergie la corruption du clergé. Saint Bernard reproduit souvent ces plaintes et toujours avec la même douleur et la même véhémence ^

Quelquefois la pensée de saint Bernard prend une teinte de profonde mélancolie lorsqu'elle s'émeut dans la contemplation du sacriflce du fils de Dieu et des misères de l'humanité. Ce caractère est surtout sensible dans l'admirable sermon sur la Passion, où il examine successivement l'œuvre, la manière et la cause de cette mystérieuse immolation du juste pour l'expiation des crimes du genre humain. Il fait admirer la patience, l'humilité et la charité du Rédempteur. Ne croit-on pas entendre Pascal ou Bossuet, lorsque, considérant l'abaissement sublime de Jésus- Christ couvert d'ignominie et confondu parmi les plus vils scélérats, l'orateur s'écrie : « Le voilà comme le dernier des hommes, homme de douleurs que Dieu frappe et humilie; est-il rien de plus bas et de plus élevé? 0 humilité 1 ô grandeur! opprobre de l'humanité et gloire des anges! Un tel sacrifice sera-t-il sans vertu? » On serait tenté de voir dans cette apostrophe le germe de la sublime antithèse de Pascal sur les misères et les grandeurs de l'homme, si l'on ne savait pas qu'elle a été inspirée par Montaigne. Mais voici dans le même sermon un tableau de la condition humaine qui se rapproche davantage

' V. de officio Episc, cap. II. Serm. et Epist. passim.

54 ESSAIS d'histoire LITTÉKAIRE.

de la manière de Fauteur des Pensées : « Nous sommes engendrés dans Tordure, réchauffés dans les ténèbres, enfautés dans la douleur. Avant de venir au jour, nous chargeons nos misérables mères; en sortant de leur sein, nous les déchirons comme des vipères, et c'est merveille que nous ne soyons pas nous-mêmes déchirés. Notre premier cri est un cri de douleur, et à juste litre, puisque nous entrons dans la vallée des pleurs, où nous éprouvons que la sentence du saint homme Job nous est applicable de tout point : « L'homme est né de la femme; sa vie est courte et pleine de beaucoup de misères. » L'homme, dit-il, est né de la femme : quoi de plus vil ? Et de peur que, par hasard , il ne se flatte dans l'espérance des voluptés des sens, dès son entrée au monde, il reçoit le terrible avis du départ, lorsqu'on lui dit : « La vie est courte; » et qu'il ne s'imagine pas que ce petit espace entre sa venue et sa sortie est libre pour lui. « Elle est pleine, dit-il, de beaucoup de misères. ))Oui,dis-je, misères nombreuses, innombrables misères, misères du corps, misères du cœur, misères pendant le sommeil, misères pendant la veille, misères de tous côtés '. »

Voilà déjà bien des richesses oratoires; que seraitce s'il m'était permis de faire couler la source dont je détourne quelques minces filets? L'émotion de saint Bernard n'est jamais plus vive que dans les périls de la foi, car alors il défend le principe même de sa

' Serm. de passion. Domini.

force : il sait que si Topinion d'un homme vient jamais à prévaloir sur Tautorité des Ecritures, les fondements de Tédifice catholique sont ébranlés et que sa ruine entraînera celle de toutes les institutions qui lui sont chères. Abélard avait dit qu'il pensait, contre le témoignage de tous les docteurs de la foi, que le Christ n'était pas venu pour délivrer le monde de l'empire du démon, parce que le démon n'avait été que le geôlier et non le mattre des hommes. Cette témérité de la raison individuelle met l'indignation au cœur de saint Bernard, et voici en quels termes il l'exhale : « Qu'y a-t-il de plus insupportable dans ces paroles, ou le blasphème, ou l'arrogance ? Quoi de plus damnable, la témérité ou l'impiété? Ne serait-il pas plus juste de fermer par le bâillon une pareille bouche que de la réfuter par le raisonnement? Ne provoque-t-il pas contre lui toutes les mains, celui dont la main se lève contre tous? Tous, dit-il, pensent ainsi, et moije pense autrement. Eh î qui donc es-tu? qu'apportes-tu de meilleur? quelle subtile découverte as-tu faite? quelle secrète révélation nous montres-tu qui ait échappé aux saints, qui ait trompé les sages? Sans doute cet homme va nous servir une boisson dérobée et une nourriture longtemps cachée. Parle donc! dis-nous quelle est cette chose qui te paraît à toi et qui n'a paru à personne auparavant. N'est-ce pas que le fils de Dieu s'est fait homme pour autre chose que la délivrance de l'hoamie? Certes, cela n'a paru à personne, si ce n'est à toi. Mais

voyons , où as-tu trouvé cela? Tu ne le tiens ni du sage, ni du prophète, ni de l'apôtre, ni de Dieu même. C'est de Dieu que le inaitre des nations tenait ce qu'il leur a transmis. Le maitre de tous professe que sa doctrine ne lui appartient pas. « Ce n'est pas de moimême que je parle, » nous dit-il; toi, au contraire, tu nous donnes du tien ; tu nous donnes ce que tu n''as reçu de personne. Celui qui ment parle de luimême : à toi donc, à toi seul ce qui vient de toi : pour moi, j'écoute les prophètes et les apôtres, j'obéis à l'Evangile, mais non à l'Évangile selon Pierre. Tu nous bâtis un nouvel Évangile, mais l'Église ne reçoit pas ce cinquième évangéliste. Que nous dit la loi, que disent les prophètes, les apôtres et les successeurs des apôtres? sinon ce que tu nies tout seul, savoir, que Dieu s'est fait homme pour délivrer l'humanité. Or, si un ange venait du ciel pour nous annoncer le contraire, anathèmesur cet ange lui-même ". » Quelle logique et quelle véhémence! Comme la foi chrétienne fait explosion dans cette invective! Quelle sainte colère contre cet homme qui vient audacieusemenl opposer sa raison à l'autorité, sa croyance individuelle à la foi de tous. Que dire de cette protestation contre le messager céleste qui viendrait donner un démenti à la foi du genre humain? Rien aux yeux de l'intrépide croyant ne peut l'emporter sur l'Évangile et la tradition ; non pas même le ciel qui n'a pas

" De Error. Abel., cap. V.

le droit de retirer sa parole et de la contredire. Le doute, ce principe d'incurable faiblesse, n'a jamais effleuré l'esprit de saint Bernard, et l'assurance que lui donnait sa conviction valait autant que ses arguments pour terrasser ses adversaires. C'est ainsi qu'au concile de Reims il ferma la bouche à Gilbert de la Porrée , lorsque celui-ci , pensant le faire reculer, disait : « Écrivez donc maintenant que la Divinité est la même chose que Dieu, » et qu'il reprit sans hésiter: «Oui, qu'on l'écrive avec une plume de fer, avec un poinçon d'airain. »

Le zèle religieux de saint Bernard n'avait pas banni de son cœur les sentiments de la nature, les affections de famille. 11 les subordonnait à des intérêts plus élevés, il les contenait pour donner un cours plus libre au zèle apostolique qui fermentait daps son âme; mais ces affections contenues éclataient avec plus de vivacité lorsque la nature faisait violence à la contrainte qu'il s'était imposée. La sensibilité de son cœur se montra surtout lorsque, vaincu par la douleur, il exhala les regrets que lui causait la mort de son frère Gérard. Cette oraison funèbre donne la mesure de la puissance pathétique du talent de saint Bernard. Gérard avait pris part, sous la direction de saint Bernard, à l'administration de Clairvaux; son bon sens avait souvent dirigé le génie de son frère et son activité lui avait épargné des soins fastidieux; il avait été le compagnon de ses courses évangéliques à travers l'Italie (4438). C'est au retour de ce voyage que Gé-

58 ESSAIS d'histoire LITTÉRAIKE.

rard mourut : saint Bernard dissimula sa douleur; il assista Toeil sec aux funérailles de son frère; mais cet effort avait surmonté son courage : quelques jours après il monta en chaire comme pour développer un verset du Cantique des Cantiques , mais bientôt les paroles lui manquèrent sur le texte qu'il avait choisi, et la pensée qui l'oppressait fit éruption : « Pourquoi dissimuler, s'écrie-t-il, quand le feu que je cache en moi-même brûle ma poitrine et dévore mes entrailles?... Qu'y a-t-il de commun entre ce Cantique et moi qui suis dans l'amertume?... J'ai fait violence à mon cœur et j'ai dissimulé jusqu'ici , de peur que l'affection ne parut triompher de la foi... Mais cette douleur refoulée a poussé des racines plus profondes; elle est, comme je le sens, devenue plus cuisante, parce. qu'elle n'a pas trouvé d'issue. Je l'avoue, je suis vaincu ; il faut que ce que je souffre- au dedans paraisse au dehors, mais que ce soit sous les yeux de mes fils qui, connaissant la perte que j'ai faite, doivent juger ma douleur avec plus d'indulgence et lui porter de plus douces consolations.

« Vous savez, ô mes fils, à quel point ma douleur est juste, et digne de pitié le coup qui m'a frappé. Car vous avez vu combien était fidèle le compagnon qui me délaisse sur la route où nous marchions ensemble, quelle était la vigilance de ses soins, l'activité de ses travaux, la douceur de ses mœurs. Est-il quelqu'un qui me soit si nécessaire? quelqu'un qui m'aime aussi tendrement? Il était mon frère par la naissance, mais

plus encore par la religion. Je vous en supplie, plaignez ma destinée, vous qui saviez tout cela. J'étais faible de corps et il me soutenait, pusillanime et il me fortifiait, paresseux et négligent et il me réveillait, sans prévoyance et sans mémoire et il m'avertissait. Pourquoi m'as-tu été arraché? pourquoi m'es-tu enlevé, toi dont Tâme se confondait avec la mienne, homme selon mon cœuri Nous nous sommes aimés pendant la vie : comment sommes-nous séparés dans la mort? Amère séparation que la mort seule pouvait accomplir! car comment me quitterais-tu, vivant, pendant ma vie? Cet horrible divorce est tout entier l'ouvrage de la m.ort. Quel autre que la mort, ennemie de toute douceur, n'aurait épargné le lien si doux de notre mutuel amour? 0 mort! tu as bien réussi, puisque, d'un seul coup, ta fureur a frappé deux victimes. »

Saint Bernard continue d'exhaler sa douleur eu rappelant toutes les vertus de son frère, tous les services qu'il en a reçus, tous les témoignages de son amitié; et il ajoute, comme pour justifier ses gémissements : « Son âme et mon âme, son cœur et mon cœur étaient un seul cœur, une seule âme ; le glaive qui l'a traversée l'a partagée par le milieu. Le ciel a reçu l'une de ces moitiés, l'autre est demeurée dans la fange ; et moi, moi qui suis cette misérable portion privée de la meilleure partie d'elle-même, on me dira : ne pleurez point? Mes entrailles ont été arrachées de mon sein, et l'on me dira : ne souffrez point ? Je souffre

et je souffre malgré moi, parce que mon courage n'est pas un courage de pierre, parce que ma cbair n'est pas de bronze; je souffre et je me plains, et ma douleur est toujours devant moi. » Enfin, en terminant cette longue plainte, il se rappelle que lorsque son frère était mourant en Italie, il n'avait demandé à Dieu, pour toute grâce, que de donner à Gérard la force de terminer son voyage et de ne le rappeler à lui qu'après leur retour à Clairvaux : « Seigneur, s'écrie-t-il, tu m'as exaucé! Il s'est rétabli et nous avons achevé la tâche que tu nous avais imposée ; nous sommes revenus, la joie dans le cœur, et chargés de nos trophées pacifiques. J'avais presque oublié notre convention, mais tu te l'es rappelée... J'ai honte de ces sanglots qui m'accusent de prévarication ; il suffit, tu as repris ton bien, tu as réclamé ton serviteur. Ces pleurs marquent le terme de mes paroles; c'est à toi, Seigneur, de marquer le terme et la mesure de mes larmes ^ » Cette oraison funèbre, ouverte par une explosion involontaire de la douleur, et fermée brusquement par des sanglots, est le monument le plus complet et le témoignage le plus irrécusable de la sensibilité de saint Bernard ; et c'est parce qu'il nous montrait son âme et son éloquence sous un jour nouveau, que je me suis attaché à la faire connaître dans son ensemble.

L'esprit de prosélytisme, le besoin de gagner des

' Serm. XXVI, in Cant.

âmes à la vie religieuse, dicte à saint Bernard des peintures ravissantes de la joie intérieure des justes, en opposition avec les plaisirs troublés du siècle : « Tu ne peux pas, dit-il au jeune Foulques que son oncle avait enlevé au cloître par Tappat des honneurs et des plaisirs mondains, tu ne peux pas boire en même temps au calice du Seigneur et à la coupe du démon. La coupe du démon, c'est la superbe, l'invective et l'envie; c'est la crapule et l'ivresse, et lorsque cette impure liqueur a rempli ton esprit ou ton ventre, il n'y a plus de place pour le Christ. Ne t'étonne pas de mes paroles : ce n'est pas dans la maison de ton oncle que tu peux t'enivrer au calice du Seigneur. Pourquoi? C'est que c'est une maison de délices; de même que l'eau et le feu ne peuvent rester ensemble, les délices de l'esprit et de la chair ne souffrent pas d'être unies. Le Christ, en voyant cette ivresse des sens, ne daigne pas approcher de vos âmes son breuvage plus doux que le miel ^. » Saint Bernard a épuisé dans une lettre écrite à son neveu Robert, que le goût de l'oisiveté et la recherche d'une règle moins austère avaient fait passer de Clairvaux à Cluni, tous les arguments qu'il reproduit si volontiers lorsqu'il veut attirer à lui de nouveaux prosélytes ou ramener des fugitifs : cette lettre se termine par une éloquente exhortation:

«Lève-toi, soldat du Christ; lève-toi, secoue la poussière qui te couvre, reviens sur le champ de ba-

' Episl. a«l Fuie , ir,p. 12.

lailie pour combattre avec plus de courage après ta fuite, pour triompher avec plus de gloire. Le Christ compte beaucoup de soldats qui ont commencé courageusement, qui ont persévéré, qui ont vaincu : mais il en a peu qui, revenus sur leurs pas, aient bravé les dangers qu'ils avaient évités, et qui aient mis en fuite Tennemi devant lequel ils avaient fui : et comme toute rareté est précieuse, je me réjouis de ce que tu peux être parmi ceux qui sont d'autant plus illustres qu'ils sont moins nombreux. D'ailleurs, si tu es timide, pourquoi craindre où la crainte est déplacée et ne pas craindre où elle est légitime? Penses-tu, pour avoir fui, n'être plus à la portée des mains ennemies? L'ennemi aime mieux la poursuite que la lutte, et presse plus hardiment un fuyard qui présente le dos qu'un athlète qui lui montre le visage. En sécurité, après avoir jeté tes armes, tu dors de longues matinées, à l'heure même où le Christ est sorti du tombeau, et tu ignores que désarmé et plus timide, tu n'en es que moins redoutable à tes adversaires. Us assiègent en foule ta demeure, et tu dors! mais les voilà qui franchissent le fossé, ils forcent la haie et pénètrent par la porte. Est-il plus sur pour toi qu'ils te surprennent seul qu'avec tes compagnons, nu et couché dans ton lit qu'armé et debout dans le camp? Réveille-toi, armetoi, va retrouver les tiens que tu as désertés, et que la peur qui t'en a séparé te réunisse à eux. Soldat efféminé! pourquoi redouter le poids et la dureté des armes? Mais ne sais-tu pas que l'ardeur du combat et

le sifflement des flèches allègent le bouclier et rendent insensible la pesanteur du casque et de la cuirasse. En passant de Tombre au soleil, de Toisiveté au travail, tout paraît pénible au commencement; mais à mesure qu'on perd ses vieilles habitudes pour en prendre de nouvelles, les obstacles s'aplanissent, et ce qu'on croyait impossible devient aisé, grâce à Taccoutumance. Les soldats, même les plus braves, se troublent aux premiers accents de la trompette; mais lorsque le combat s'est engagé, l'espoir de la victoire, la crainte de la défaite, les rendent intrépides. Pourquoi tremblerais-tu entouré de tes frères sous les armes, les anges à tes côtés, et à leur tête le Christ, animant les siens de sa voix et criant : « Ayez confiance, j'ai vaincu le monde? » Si le Christ est pour nous, qui est contre nous? Tu peux être tranquille sur le combat puisque tu l'es sur la victoire. 0 combat plein d'assurance avec le Christ et pour le Christ! dans lequel ni blessé, ni renversé à terre, ni foulé aux pieds, ni mille fois mort, si mille morts étaient possibles, tu ne seras privé de la victoire à moins de fuir, car la fuite est la seule cause de défaite. En fuyant, lu peux perdre la victoire; en mourant, non. Heureux si tu meurs dans le combat; car, une fois mort, tu seras couronné! Malheur à toi, si, en refusant le combat, tu perds ensemble et la victoire et la couronne '. »

' Epist. I, ad Robert.

Les passages que je viens de réunir suffisent pour donner une idée exacte de réloquence de saint Bernard : ils mettent en lumière ses grandes qualités, sans dissimuler ses défauts. Le rhéteur paraît quelquefois à côté de l'orateur, mais il ne Tefface pas, parce que la vérité du sentiment, la grandeur des idées et la vigueur logique subsistent sous la recherche de Texpression. Pour le langage, saint Bernard suit l'école de saint Augustin plutôt que celle de Cicéron. Il cherche ses effets non-seulement dans le contraste des idées, mais dans le rapport des sons qui redouble le choc des antithèses. Au reste, la forme antithétique est si naturelle à la pensée de saint Bernard, qu'elle semble spontanée. 11 est certain qu'elle se produisait sans efforts ; car le dernier des morceaux que j'ai cités, et qui n'est n'est pas moins remarquable par le luxe des antithèses et des métaphores que par le mouvement de la pensée, est la moindre partie d'une longue exhortation qui fut dictée, tout d'une haleine, par saint Bernard , dans le jardin de Clairvaux , et non péniblement élaborée, comme on serait tenté de le croire, dans le silence de sa cellule. L'obscurité mystique dépare quelquefois les sermons de notre orateur, parce que, persuadé qu'il est, qu'il n'y a pas dans les saintes Écritures et dans la vie de Jésus-Christ un seul fait, un seul mot qui n'ait un sens symbolique et mystérieux^, il sonde ces profondeurs cachées, sans y porter

' ' Ea tempora, quibus in terris visus est Chrislus, ita disposuit ut ne mini-

toujours la lumière, au moins pour nos yeux profanes. Quoi qu'il en soit de ces défauts, si Ton rapproche la vie et les œuvres du saint docteur, on n'hésite pas à rappeler l'anlique défini tiou de roralciir. Sa parole est puissante , parce qu'elle est sincère : il vise moins à se faire applaudir qu'à persuader et à toucher , et on pourrait lui appliquer ses propres paroles : « Illius doctoris libenter audio vocem qui non sihi plausum, sed mihi plancium moveat. » Toutefois il était habile à exciter les applaudissements comme les sanglots. 11 savait aussi qu'il fallait joindre à l'autorité de la parole les exemples d'une vie irréprochable. C'est encore lui qui nous le dit : « Un pasteur qui possède la science sans pratiquer la vertu, fait moins de bien par la fécondité de sa doctrine que de mal par la stérilité de sa vie. » La critique doit signaler les taches qui se mêlent aux grandes qualités oratoires de saint Bernard ; mais elle doit reconnaître qu'elles n'en obscurcissent pas l'éclat, car si la puissance du génie ne prévient pas toujours les écarts du goût , du moins elle les couvre et les fait oublier.

Dans le cours de cette dissertation, je n'ai pas essayé de déguiser l'admiration que m'inspirent le caractère et le génie de saint Bernard. J'ai cédé, je l'avoue, à l'ascendant qu'il exerça sur ses contemporains,

mum quidem momentum, ne unum iota a sacramenio vacaverit aut pr»terierit sine myslerio. Dominic. Palm., serm, III, p. 882.

bO ESSAIS ©HISTOIRE LITTERAIRE.

mais je ne l'ai pas fait aveuglément. L'étude assidue de sa vie et de ses œuvres m'a convaincu de ses lumières et de son désintéressement ; et comme je n'ai pas trouvé une inconséquence dans ses doctrines, une souillure morale dans ses actes , une tache de sang dans sa vie politique , je n'hésite pas à voir en lui l'expression la plus élevée du véritable esprit chrétien et la plus pure lumière d'un siècle auquel n'ont manqué ni les grands talents , ni les grands caractères.

JUULSiJLSiJUULSLSiJi,fiJi.JULSUULXJiJLSUiJUi^^

Rabelais est le type populaire du cynisme bouffon ; c'est à ce titre que sa mémoire est chargée d'une foule de faits plaisants dont il demeure responsable aux yeux de la postérité. Mais ce masque n'est qu'une enveloppe qu'il faut percer pour passer outre et atteindre ce qu'elle recouvre. Or, en dépouillant Rabelais de cet étrange costume, on met à nu l'érudition la plus profonde et la plus variée, et la philosophie la plus audacieuse. Rabelais ouvre le seizième siècle comme Voltaire a fermé le dix-huitième; c'est la même étendue d'intelligence, la même audace contre l'ordre religieux : tous deux, armés du ridicule, aiguisé chez l'un par la colère, tempéré chez l'autre par la gaieté, ils font même guerre ; et tous deux, soit prudence, soit conviction, respectent l'ordre politique, et se font de la royauté un rempart contre les ressentiments du clergé. Toutefois, Rabelais s'attaquait à plus forte partie, et son siècle, qu'il voulait émanciper, ne l'aurait pas protégé dans une guerre ouverte ; la royauté elle-même l'eût sacrifié, bien qu'à regret. Ce n'était

donc pas assez qu'il fut le courtisan, il fallait encore qu'il se fit le fou du roi et de la nation ; ses témérités ne pouvaient passer qu'à ce prix : le philosophe devait prendre la marotte et les grelots de Caillette et de Triboulet pour écarter et étourdir ses adversaires. Voltaire en fut quitte à meilleur compte; il lui suffit d'être courtisan déterminé, et de faire une ou deux fois, authentiquement, acte d'orthodoxie. Je vais essayer, dans cette notice, de faire connaître l'homme et l'écrivain ; l'homme , nous expliquera l'écrivain , et l'écrivain nous ouvrira une large perspective sur le siècle tout entier.

François Rabelais naquit, en ^485, près de Chinon, petite ville deTouraine, à la Devinière, métairie assez considérable qui appartenait à son père. La plupart des biographes de Rabelais font de son père un apothicaire, sans doute pour relever la race de leur héros. Si ce fait est vrai, le bonhomme cumulait, et débitait, outre ses drogues, le vin du crû delà Davinière, au cabaret de la Lamproie, rendez-vous de bon nombre d'ivrognes et de joyeux gausseurs, qui furent sans doute les premiers précepteurs du jeune François. Rabelais n'a jamais oublié les leçons reçues à cette école; la bruyante orgie des compagnons de Grangousier pendant les couches de Gargamelle, et leurs propos bachiques, sont un fidèle écho des con-

versalions de la Lamproie, un doux souvenir de Tenfance de Rabelais. C'est là aussi qu'il entendit pour la première fois le mot de la Dive-Bouteille donné à Panurge comme le secret de la vie au terme de son long pèlerinage. Rabelais n'avait pas attendu l'oracle pour le mettre en pratique. Né au bruit des verres, il n'eut pas de plus douce musique pendant le cours de sa joyeuse vie. Du cabaret de la Lamproie, Rabelais passa chez les moines de Seuillé;s'il ne profila guère de leurs leçons, son séjour auprès d'eux ne fut pas perdu : ces moines posèrent devant lui comme des modèles de pédantisme et d'ignorance ; leur élève nous les peindra plus tard dans la personne de Jobelin Bridé et de Thubal Holopherne. Nous voyons déjà comment la Providence amène sous les yeux de Rabelais ceux qu'il doit peindre un jour. Son berceau est entouré de buveurs, et sa première école peuplée de pédants; buveurs et pédants, vous resterez dans la mémoire du jeune enfant qui écoute vos chants et qui subit vos leçons, et vous vivrez dans un livre immortel. De Seuillé, Rabelais passa au couvent de la Bamette, à Angers. Ce qu'il y vit enracina dans son cœur le mépris des pédants; mais l'ennui qu'il y éprouva fut au moins compensé par l'amitié des frères Du Bellay, qui ne l'oublieront pas.

Au sortir de la Bamette, Rabelais entra, comme religieux, dans l'ordre des Cordeiiers, à Fontenayle-Comte. C'est là que commencent pour lui de sérieuses études et de plus rudes épreuves. Comme

Gargantua, il sort ignorant des mains des Jobelins et des Thubals, qui ont pris soin de son enfance. Il n'a d'autre ressource pour réparer le temps perdu que la force de la volonté et la puissance du travail. Cette puissance, qu'il personnifia plus tard sous le nom de Ponocratès, l'habile instituteur de Gargantua, transforma l'écolier indocile de Seuillé et de la Bamette. En quelques années, il acquit un prodigieux savoir, et il compterait aujourd'hui comme le plus érudit d'un siècle de savants, s'il n'était le plus admirable des romanciers. Une lettre grecque de Budée nous apprend toutes les tribulations du studieux novice aux prises avec ces cordeliers brutaux qui ne connaissaient d'autre orthodoxie que la crapule et l'ignorance. C'est sur ce terrain que Rabelais étudia la moinerie, et qu'il conçut pour elle l'amer dédain qu'il exprima plus tard. Rabelais, dans cette caverne, n'avait d'autre dédommagement que sa gaieté féconde en tours de malice : mais son humeur bouffonne faillit lui coûter cher. Un jour, il s'avisa, pendant un pèlerinage, de se substituera l'image de saint François, et de recevoir en personne les hommages que les paysans adressaient au patron des cordeliers. Le saint usurpateur se trahit par un éclat de rire. Le couvent tout entier cria au sacrilège ; le délinquant fut fouetté, et mis in pace au pain et à l'eau pour le reste de ses jours. Ce régime ne convenait guère au tempérament de Rabelais. Des amis du dehors intervinrent pour mettre un terme à cette vengeance de la sottise et de

RABELAIS. 7i

l'ignorance contre Tesprit railleur et le savoir. Clément VU autorisa Rabelais à passer dans l'ordre de Saint-Benoît. Il entra dans Tabbaye de Maillezais; mais les murs du couvent lui pesaient: Rabelais voulait son franc-marcber comme son franc-parler ; il rêvait déjà la délicieuse abbaye de Thélème, où la volonté n'est point contrainte, et dont l'enceinte n'est point fermée de murailles. En conséquence, il décampa pour courir le monde, emportant avec lui la haine des prisons claustrales et des pieux fainéants qui l'avaient tourmenté.

Voici donc Rabelais en liberté ! Mais, ayant rompu son ban, il fallait qu'il trouvât un asile à peu près inviolable ; il se dirigea vers Montpellier, où les privilèges delà Faculté et les licences de la vie d'étudiant devaient lui donner liesse et sécurité. Sur ce nouveau théâtre, le champ de la science et des observations morales s'agrandit sous les yeux clairvoyants de Rabelais; mêlé aux jeux des étudiants, race alors indisciplinable, railleuse, cruelle dans ses plaisanteries, il en rapporta tous ces bons tours de Panurge, qui ne sont pas à l'avantage des dames de Paris, qui troublent la paix des bourgeois et mettent le guet au désespoir. Les mœurs et conditions de Panurge sont une réminiscence de cette époque de licence et de dérèglement, et un fidèle tableau de la vie que menaient les étudiants du seizième siècle, véritable peste, mortelle au repos des bourgeois et à l'honneur des femmes, et au prix desquels nos étudiants sont des

modèles d'innocence et d'urbanité. Mais, tout joyeux compagnons qu'il était, Rabelais n'en étudiait pas avec moins d'ardeur : pressé d'ailleurs par le besoin de vivre, il fît argent de sa science, et, avant d'avoir pris ses degrés ^, il répétait les leçons des professeurs dans des cours particuliers qui attiraient un grand nombre d'auditeurs : il donna en outre une édition de quelques traités d' Hippocrate traduits en latin. En même temps, il étudiait les mœurs des médecins, et tirait le portrait de Rondibilis, ce type des docteurs vulgaires, qui tendent toujours la main en feignant de la retirer. La considération que le fugitif de Maillezais s'attira par ses travaux et la supériorité de son esprit, engagea la Faculté à lui confier le soin de ses intérêts dans une circonstance grave. Le chancelier Duprat, qui sans doutegoùtaitpeu les espiègleries des écoliers, avaitjugé à propos de suspendre les privilèges de la Faculté de Montpellier. Or, des privilèges suspendus sont des privilèges perdus. La Faculté, tout émue, députa Rabelais vers le chancelier pour obtenir de lui que son gracieux maître ne se donnât pas, avec ses parchemins précieux, le plaisir seigneurial que prenait le jeune Gargantua. On sait quel plaisant procédé d'introduction imagina notre ambassadeur. Affublé d'une robe verte et d'une longue barbe grise, il va se promener devant l'hôtel du ministre. Son étrange

' Rabelais ne fut reçu docteur qu'en 1 537 ; il avait alors cinquantequatre ans. C'est par anticipation qu'il prend ce titre dans deux almanacha bouffons qu'il publia pour 1533 et 1535.

costume attire l'attention ; alors il s'adresse au portier, et lui parle latin. Le portier, fort peu clerc, l'abouche avec un savant du logis ; celui-ci parlant latin, Rabelais répond en grec ; un helléniste survient, Rabelais parle hébreu; enfin, lorsqu'il eut mis en défaut tous les linguistes de la chancellerie , Duprat , curieux de savoir le mot de l'énigme, fît amener devant lui le député polyglotte. Une requête si plaisamment introduite ne pouvait que réussir. Le chancelier rit beaucoup de l'expédient, et fut désarmé. Le souvenir de ce succès, perpétué par la tradition, s'appuie encore sur l'usage, qui revêt à Montpellier de la robe de Rabelais tous ceux qui prétendent au grade de docteur. C'est donc à tort qu'on a contesté l'authenticité de cette anecdote, et qu'on a voulu en trouver l'origine dans la scène analogue de Panurge. On ne songeait pas que Panurge est en partie Rabelais lui-même, et que ce n'est pas merveille s'il lui prête une des meilleures bouffonneries de sa jeunesse. Il lui en a donné bien d'autres.

Ce début de Rabelais dans la vie n'est qu'une lente initiation, dont tous les degrés élèvent son intelligence en offrant une riche matière à son esprit observateur. Ses joies et ses épreuves sont également fécondes. Le cabaret, l'école, le couvent, l'université, lui mettent sous les yeux les buveurs, les pédants, les moines, les médecins et les philosophes, dont les figures enjouées, ridicules, odieuses, achevées par sa puissante imagination, viendront se mouvoir dans la vaste fantas-

magorie qu'il prépare de longue main. La destinée semble le conduire par la main aux postes les plus favorables au développement de son génie, mais elle ne Teùt servi qu^mparfaitement, elle eût laissé dans son entendement une déplorable lacune , si elle ne l'eût conduit au centre même du monde catholique, d'où partaient tous les rayons qui avaient déjà frappé ses regards. Pour que Rabelais fût complet, il lui fallait un voyage à Rome; il fallait qu'il vît de ses yeux le séjour du papegaut, de l'oiseau merveilleux et unique, dont les serres puissantes tenaient le fil de toutes les marionnettes dont le jeu l'avait si fort diverti. Ce voyage nécessaire à rachèvement de son génie, Rabelais Tentreprit sous les auspices d'un de ses condisciples du couvent de la Bamette, le cardinal Du Bellay, ambassadeur de France à la cour de Rome. Il le suivit en qualité de médecin. Rabelais avait déjà publié les horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel, et la vie inestimable du grand Gargantua, père de Pantagruel, c'est-à-dire le second et le premier livre de son roman. La cour de Rome n'avait rien à reprendre dans ces deux livres où Rabelais ne songeait pas à l'attaquer ; aussi fut-il bien venu, grâce à la protection de l'ambassadeur, et obtint-il remise entière du délit qu'il avait commis en s'échappant incognito de Maillezais. Il parait toutefois que son humeur bouffonne s'émancipa quelque peu aux dépens des puissances du pays, et sans ajouter foi aux voies de fait qu'on lui attribue, il est probable

qu'il ne laissa pas chômer sa langue, et qu'il dut, par mesure de prudence, déguerpir un peu brusquement. Au reste, sa provision était faite, il emportait de nombreux croquis, et il pouvait faire aborder Panurge à Tile Sonnante.

C'est à son retour d'Italie que, passant par Lyon, il aurait commis, si toutefois la tradition n'est pas menteuse sur ce point, la plus im*prudente de ses bouffonneries. On dit que se trouvant à court d'argent, et ne pouvant passer outre, il imagina de se faire conduire à Paris aux frais de l'État. A cette fin, il étiqueta de petits sachets de ces titres effrayants : « Poison pour faire mourir le roi, poison pour faire mourir la reine, etc.; » et il eut soin de les faire tomber sous la main des magistrats. On l'arrête; on le mène à Paris, où le prétendu régicide raconte en riant son stratagème au grand désappointement de son cortège de geôliers. Cette mystification a donné cours au proverbe du quartd'heure de Rabelais. Mais, quelle que soit Tautorité d'un proverbe, il est impossible à un homme de sens d'admettre un pareil fait. Rabelais était-il bien sur que son procès ne s'instruirait pas sur place , et qu'on le conduirait ainsi, bien nourri, bien voiture, jusqu'à Paris? Il s'exposait au moins à faire le voyage en mauvais équipage, et à éprouver quelques traitements fâcheux de la population des villes déjà irritées de l'empoisonnement trop réel du Dauphin. En outre, s'il manquait d'argent, je suppose que ses amis, et, en désespoir de cause, le libraire François Juste, qui avait

7ô ESSAIS d'histoire littéraire.

imprimé plusieurs années auparavant son Gargantua, et qui le réimprima plus tard, ou les Gryphes, éditeurs de son Hippocrale, lui auraient fait volontiers quelques légères avances. Ajoutons qu'il avait alors plus de soixante ans.

Désormais la lente initiation de Rabelais est terminée, il n'a plus rien à voir, il ne lui reste qu'à se reposer, et à peindre à loisir ce qu'il a vu. L'amiliédu cardinal Du Bellay lui ménagea une douce retraite où s'écoula joyeusement le reste de ses jours. Ce fut la cure de Meudon qu'il réunit à une prébende dans l'église collégiale de Saint-Maur-les-Fossés. Dans cette retraite, Rabelais ne cessa de boire et de s'ébaudir; il fut le médecin de ses ouailles et le curé de ses malades. Il réalisa, comme curé de campagne, le rêve favori de quelques publicistes de nos jours, grands ennemis de l'intolérance, et qui veulent qu'un pasteur vive au gré de sa paroisse, s'accommode au temps qui court, donne le branle aux danses sur le parvis de son église, et mêle quelquefois, par tolérance, sa voix aux chansons des buveurs. Son presbytère devint une maison de plaisance, consacrée à Bacchus plutôt qu'au Christ, où quelques déserteurs de la cour venaient en pèlerinage goûter les bons mots et savourer le bon vin du curé de Meudon. Ce fut là que Rabelais écrivit le quatrième livre du Pantagruel, qu'il publia , et le cinquième, qu'il garda manuscrit pour mourir en paix ; car dans cette Odyssée du bon vieillard l'allégorie est singulièrement diaphane, et ses plastrons sont de bien

grandes puissances : les financiers, le pape et le parlement. Si celte œuvre audacieuse eût vu le jour, la vie joyeuse de Rabelais se serait dénouée tragiquement : le bûcher qui avait dévoré son ami Dollet, se serait allumé pour lui. Mais Rabelais n'était pas d'humeur à affronter le martyre, il redoutait trop les griffes des chats-fourrés et du terrible Grippeminaud, qui ne lâchaient leur proie que pour la livrer au bourreau. Ainsi ce puissant railleur, qui n'avait épargné aucun des ordres de l'État, et qui n'avait échappé à l'hérésie que par l'irréligion, mourut paisiblement dans l'exercice d'une fonction sacrée, entouré de l'estime de ses contemporains et de la vénération de ces braves paysans, qui avaient vu en lui le médecin des âmes et du corps. A son lit de mort, il reçut un page du cardinal Du Bellay, et voici ce qu'il le chargea de dire à celui qui l'envoyait : « Dis à monseigneur l'état où lu me vois, je m'en vais chercher un grand peutêtre. Il est au nid de la pie; dis-lui qu'il s'y tienne. Pour toi, tu ne seras jamais qu'un fou. Tire le rideau, la farce est jouée. » Rabelais devait mourir ainsi, et tenir ce langage; s'il eut fini sur le bûcher, il aurait eu au-delà de ses mérites, car il n'avait pas prétendu réformer le monde ; s'il fût mort en confessant la religion, il eût démenti sa vie tout entière. Cette fin, telle qu'on la raconte, est le dénoùment naturel de sa vie; sceptique, il n'a cru qu'au plaisir, et il a vécu en conséquence ; le grand peut-être qu'il va chercher ne l'effraye pas; à ses yeux son bonheur ne saurait

être un péché , il croit que Dieu n'aura pas le courage de le damner; la farce est donc jouée, il ne reste plus qu'à tirer le rideau.

Rabelais mourut à soixante-dix ans, en ^553, et fut enterré à Paris dans le cimetière de l'église de Saint-Paul , au pied d'un arbre qu'on a longtemps conservé par respect pour sa mémoire.

Maintenant que nous avons fait connaître l'homme, tâchons de mettre en lumière l'écrivain et le dessein de son ouvrage. Jamais auteur n'a donné plus de besogne aux commentateurs. On a voulu voir dans cette œuvre allégorique et symbolique une histoire complète de la première moitié du xvi® siècle, et on s'est donné beaucoup de peine pour substituer aux noms de ses héros des noms contemporains. Cette vue, qui nous paraît complètement fausse, a égaré de nos jours deux commentateurs forts érudits, qui ont rempli huit gros volumes de conjectures plus ou moins vraisemblables , mais bien souvent malheureuses. Rabelais a fait le tableau et non l'histoire de son siècle. Pour le comprendre, il suffisait de suivre les indications qu'il a données lui-même. « Il vous convient, dit-il à ses lecteurs, être sages pour fleurer, sentir et estimer ces beaux livres de haute gresse, légers au pourchas et hardis à la rencontre. Puis par curieuse lection et méditation fréquente rompre l'os,

et sucer la substantiGque moelle, c'est-à-dire ce que j'entends par ces symboles pythagoriques , avec espoir certain d'être faits escorts et preux à ladite lecture. Car en icelle bien autre goût trouverez et doctrine plus absconse, laquelle vous révélera les très hauts sacrements et mystères horrifîques, tant en ce qui concerne notre religion que aussi l'état politique et vie économique. » L'historien de Thou ne s'y est pas trompé, et il a donné en quelques mots la seule clef raisonnable du Gargantua et de Pantagruel : Scriptum edidit ingeniosissimum , quo vitœ regnique cunctos ordtnes, quasi in scenam, sub fictis nominibus produxit et populo deridendos propinavil. Rabelais a donc voulu peindre les classes et non les individus, et s'il lui arrive d'emprunter à ses contemporains quelques traits pour les faire entrer dans la physionomie de ses personnages, il ne faut pas que celte ressemblance partielle et inévitable nous porte à transformer en portrait individuel le type d'une condition sociale ou d'un ordre politique. Ainsi Rabelais a mis en scène la royauté sous les noms de Grangousier, de Gargantua et de Pantagruel ; faudra-t-il voir dans les trois personnages, comme le veulent certains commentateurs, Louis XII, François I*"^ et Henri II? Non certes ; car il faudrait d'une part que François P' fût le lils de Louis XII comme Gargantua l'est de Grangousier, et de l'autre que Rabelais eût deviné le règne de Henri II, postérieur à la publication de la plus grande partie de son ouvrage; il faudrait en

outre qu'il y eût identité entre leurs faits et gestes, et c'est à peine si , à grand renfort d'inductions , d'hypothèses et d'allusions on y découvre quelque analogie. Il est beaucoup plus simple de penser que ces trois figures sont des symboles de la royauté telle que Rabelais la voyait ou la voulait , et qu'ayant réalisé dans Grangousier la bonté, la force dans Gargantua et l'intelligence dans Pantagruel, il ait emprunté au bon Louis XII quelques traits pour en former la douce et bienveillante figure de Grangousier, et que Gargantua ait eu naturellement quelques rapports avec le valeureux vaincu de Pavie. Quant à Pantagruel qui devait compléter l'idée de la royauté, l'inexorable chronologie nous défend de le rattacher en quoi que ce soit à Henri II. Nous accorderons seulement que le genre d'interprétation que nous combattons dans son application générale convient à quelques personnages secondaires que Rabelais a voulu attaquer par voie d'allusion.

Je crois donc avec de Thou que le but principal de Rabelais a été de mettre en scène sous des noms inventés les différents ordres de TEtat et les diverses conditions de la société. En cela il a fait œuvre de poëte ; il a atteint le dernier terme de l'art en réalisant dans des types vivants les idées générales qu'il avait tirées de l'observation. Les portraits même les plus fidèles me paraissent avoir une valeur bien moindre que les types. Il suffit pour un portrait de reproduire ce qu'on a vu. Le type est une création

véritable qui a son point de départ dans l'observation, son origine dans l'abstraction, et son achèvement dans rimagination; en effet, les traits dont il se compose, donnés par Tobservation, dégagés par Tabstraction, sont mis en œuvre et vivifiés par l'imagination. L'art ne va pas au-delà ; aussi les créateurs de types, ces génies puissants qui donnent une âme et un corps à des idées abstraites, sont-ils placés au premier rang par l'admiration des siècles ; c'est à ce titre que Cervantes, Richardson, Molière et Corneille s'élèvent audessus de tous les romanciers et de tous les poètes dramatiques. Rabelais n'est pas un des moindres génies de cette famille.

Je n'entreprendrai pas de donner l'analyse du livre de Rabelais; ce serait peine perdue. Elle serait inutile à ceux qui l'ont lu, et ceux qui ne le connaissent pas doivent s'empresser de le lire. J'aime mieux passer en revue les principales figures qu'il a fait mouvoir, et expliquer chemin faisant quelques-uns de ses symboles pythagoriques. Nous avons déjà vu que la royauté était représentée par ses trois géants . doués de qualités diverses dont l'assemblage formerait un monarque modèle. Rabelais veut une royauté bienveillante, forte et éclairée; il donne pour compagnons à Pantagruel, Panurge , ou la capacité qui s'applique à tout, Epislémon ou la science, Carpalim ou la promptitude, Euslhènes ou la force bien dirigée, et frère Jean des Enlommeures dont le nom indique suffisamment la sj)éeialité; avec cet entourage,

la royauté triomphe de tous les obstacles , met à la raison les Dipsodes et les géants avec Loupgarou leur capitaine , et déconfit bien subtilement six cent soixante chevaliers. Ginguené a pensé que Tintention de Rabelais était de montrer l'inconvénient des rois en faisant les siens grands buveurs et grands mangeurs. Je n'en crois rien ; Rabelais n'était pas économiste, et n'avait pas calculé rigoureusement ce que rapporte et ce que dévore la royauté. Quant au grand appétit et à la soif inextinguible de ses héros, c'étaient des vertus toutes pantagruéliques qu'il prisait fort et dont il se glorifiait pour sa part. A ses yeux, Grangousier, Gargantua et Pantagruel sont les modèles et les dignes représentants du pouvoir souverain ; le mauvais côté de la royauté , il le personnifie dans Picrochole, tyran violent et ambitieux livré à ses passions et aux flatteries de ses courtisans imbéciles. Rabelais veut donc la royauté, il se place volontiers sous son égide, et pourvu qu'à l'ombre du pouvoir il puisse gausser, s'ébaudir et s'enivrer, il ne lui en demande pas davantage, Panurge, à ce prix, sera le fidèle sujet et l'ami dévoué de Pantagruel.

Après la royauté Rabelais a personnifié la magistrature dans deux types singulièrement divers suivant les juridictions : la justice civile et la justice criminelle; Bridoie, aïeul du Bridoison de Beaumarchais et Grippemiuaud. Bridoie est peut-être la plus plaisante figure du roman de Kabelais. Qui de nous n'a pas ri cent fois de la naïve bonhomie de ce digne

magistrat qui, ayant passé sa longue vie à appointer des procès à la grande satisfaction des plaideurs, se voit, sur la fin de sa carrière, appelé à donner les motifs d'un arrêt contre lequel on s'est inscrit. Bridoie n'y comprend rien ; il a dans ce cas, comme dans tous les autres, appliqué la mélliode dont il s'est si bien trouvé; cependant il se ravise ; peut-être se sera-t-il trompé de dés. A ce mot, ses juges se récrient : « Des dés! Qu'est-ce à dire!... expliquez-vous. » Le bon Bridoie s'explique en disant comme quoi il a deux sortes de dés, de gros et de petits selon l'importance des procès; il assure que sa longue expérience lui a démontré qu'il n'y a pas de plus sûr moyen de juger sainement les causes, et qu'il pense que tous ses confrères et ceux-là même qui lui demandent compte de sa conduite n'en usent pas autrement. Que si cette fois il y a eu erreur, elle ne porte pas contre sa méthode, au fond ; c'est une simple méprise dans la forme, une malheureuse confusion de dés que l'on doit pardonner à son grand âge. Il faut avouer que la satire ne s'est jamais montrée ni plus vive, ni plus douce, ni plus ingénieuse. C'est une bonne fortune de la gaieté de Rabelais. Il est vrai qu'ici elle était complètement à l'aise et parfaitement désintéressée, puisque notre auteur eut la destinée du monde la moins processive. Mais il faut voir comme son humeur s'altère et comment sa verve bouffonne se mélange d'indignation, lorsque, voulant représenter le parlement, instrument fanatique et vénal de toutes les persécutions reli-

gieuses et politiques, il nous introduit dans Tantre des chats-fourrés, et qu'il nous montre sur son siège le terrible Grippeminaud' leur archiduc, procédant à un interrogatoire. Je ne sais pas d'image plus effrayante et plus fidèle de cette justice haineuse et passionnée, ardente à trouver des coupables partout où elle voit des prévenus , heureuse de frapper au moindre soupçon, implacable dans ses ressentiments. Ici Rabelais se venge ; il a sur le cœur les arrêts homicides qui ont envoyé au bûcher tant de nobles victimes ; il se souvient aussi d'une censure contre certain livre mauvais, exposé en vente sous le titre de quatrième livre de Pantagruel , inscrite aux registres du parlement, à la date du \^^ mars 4551, et tout frémissant encore d'avoir entrevu la griffe des chatsfourrés, il trace avec une incroyable énergie cet admirable symbole , témoin de sa haine et de ses terreurs. Quelques critiques ont regardé frère Jean des Entommeures comme le représentant de la moinerie. C'est une grave erreur. Le joyeux et robuste compagnon de Panurge et de Pantagruel, le sauveur du clos de Seuillé, homme de main et parfois de bon conseil, ne répond nullement à lidée que Rabelais s'était faite des moines en vivant avec eux. En faisant sortir des murs d'un cloître cet homme courageux, et en le rendant à la vie séculière, où il joue un rôle actif et brillant, Rabelais a voulu sans doute faire la satire indirecte des couvents, qui enlevaient à la société tant de bras qui auraient manié énergiquement la

charrue ou Tépée. Cette conception me parait fort heureuse, et plus Tauleur donne de qualités à cet échappé de couvent, plus il fait sentir le dommage que causent à TÉtat ces retraites ouvertes à Toisiveté. La critique s'est donc étrangement méprise à Tégard de ce personnage, et si elle a fait pis encore, c'est en voulant y retrouver, sur de faibles analogies, le cardinal Du Bellay, adroit et savant diplomate, qui n'avait pas, que je sache, le bras indomptable ni les allures martiales du brave frère Jean, prêt à faire le coup de main en toute occasion, et surtout à mettre à sac le repaire des chats-fourrés. Ce personnage, conçu dans de hautes proportions, serait presque constamment épique, si son langage et certaines habitudes communes à tous les héros de Rabelais ne mettaient sa puissante physionomie en harmonie avec l'ensemble de l'ouvrage.

De toutes les créations de Rabelais, la plus originale est sans contredit Panurge, qui devient le personnage principal et la cheville ouvrière du roman aussitôt qu il a fait son entrée. Mais qu'est-ce que Panurge? Quel est le sens de cette singulière ligure? Que représente ce personnage si divers, ce savant en toutes langues, cet ourdisseur d'intrigues, courtisan délié, et frondeur impitoyable de la société tout entière? Panurge, c'est l'homme d'esprit nécessiteux, c'est la supériorité intellectuelle placée au bas dô l'échelle sociale par la naissance et la fortune, et cherchant à prendre son rang ou à se venger des su-

périorités que le hasard a placées au-dessus de sa tête. C'est le représentant de cette classe nombreuse qui surgit et se fait jour toutes les fois que la société se remue et cherche un nouvel équilibre. Panurge, c'est l'opposition au seizième siècle ; Panurge se taira quand un ordre nouveau se sera assis sur les ruines de la féodalité; quand Pantagruel sera Louis XIV, Panurge demeurera muet; il ne reprendra la parole que lorsque la monarchie s'ébranlera sur ses fondements, et alors il trouvera un nouveau parrain : ce parrain sera Beaumarchais, et Panurge s'appellera Figaro.

Voyez comment les mœurs de Panurge découlent naturellement de sa condition. Livré par sa naissance à la tyrannie d'autrui, il est obligé de se tirer à force d'adresse des mains des Turcs, qui veulent le rôtir. Mais en fuyant il lance à son rôtisseur un tison qui le dévore. C'est ainsi que Rabelais se produisit, en échappant à ses persécuteurs de Fontenay-le-Comte, vrais Turcs en capuchon, et son tison fut l'amère ■ raillerie qu'il attacha à leur manteau, et qui les a consumés. A peine dégagé de ses liens, il vient s'offrir à Pantagruel, dont la protection lui fera raison de ses méchants adversaires; fort de ce patronage, il tournera sa rancune contre les belles dames et les sergents. Le souvenir de sa détresse passée ne l'empêchera pas de manger son blé en herbe, et lui inspitera l'éloge des débiteurs et des emprunteurs, que le riche Pantagruel déteste en homme de bien et légitime propriétaire. Mais sa grande affaire, ce sera le ma-

riage; il y pensera toujours et ne se mariera jamais. Le pauvre Panurge peut-il se marier? fera-t-il souche de misérables, et affrontera-t-il sans compensation les quinze joies du mariage? Non, le rusé n'entrera pas dans la nasse ; il restera le fidèle suivant de son maître, et il entreprendra avec lui cette longue et plaisante Odyssée pendant laquelle tous les ordres de la société civile et politique passeront sous ses yeux et par sa langue. Admirable voyageur qui ne s'arrête qu'autant qu'il faut pour bien voir et médire à bon escient, et trouve enfin, au terme de sa course, le mot de l'énigme de la vie. Le choix de ce personnage était merveilleusement approprié au dessein de Rabelais; Panurge, complètement heureux, eût été optimiste; misérable, il aurait eu trop de bile ; dans sa position mixte, brillante, mais précaire, il sera assez mécontent pour demeurer malin , et assez heureux pour devenir plaisant. Il aura plus de gaieté que de fiel, et il fera la seule satire qui puisse plaire aux esprits délicats et aux cœurs honnêtes.

Je pourrais prolonger cette symbolique de Rabelais, mais il suffit d'avoir indiqué ce point de vue. D'ailleurs ce système, appliqué à tout, deviendrait subtil et faux. Souvent Rabelais a donné carrière à son humeur, et ses fictions n'ont alors d'autre raison que sa fantaisie. On se perdrait en voulant tout expliquer pai* symboles et par allégories, comme on s'est égaré en interprétant tout par allusions. Dans son sens général, le roman de Rabelais est ou symbolique ou allégo-

rique; les allégories sont assez diaphanes pour qu'on ne se donne pas le soin de les éclaircir; les symboles, plus enveloppés, sont livrés à la sagacité des lecteurs. Je remarquerai, en passant, à Thonneur de Rabelais, quMl fait agir ses types, et qu'il se contente de montrer ses allégories. Sans doute, Rabelais, qui se moque de tout le monde, a donné quelques énigmes qui n'ont point de mot. C'est un piège tendu à la vanité et à l'érudition. Il faut se garder d'y tomber, et de prendre au sérieux des fanfreluches anlidotées. Je pense toutefois que la lecture de Rabelais, entreprise dans l'esprit que nous indiquons, sera plus profitable et plus divertissante que si l'on s'arrête à l'enveloppe sans prétendre voir au-delà, ou que si, dans l'espoir d'y retrouver une histoire complète, on substitue à des noms forgés, et à des faits imaginaires, des noms contemporains et des faits historiques.

Il ne suffit pas d'avoir fait connaître le rapport de la vie de Rabelais à ses ouvrages et le dessein général de sa bouffonne épopée : il me reste à mettre en relief, par des citations sincères, quelques-unes de ses idées sur l'art d'écrire, sur l'administration de la justice, sur la politique et sur la religion. Si je n'avais pas craint d'allonger outre mesure cet essai, j'aurais pu retracer aussi son système de pédagogie, que Montai»

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gne a reproduit en partie dans un de ses immortels essais, et que Rousseau a mis à profit dans les meilleurs passages de V Emile. — Constatons avant tout son incomparable mérite comme écrivain. Quelle netteté! quelle précision 1 quelle abondance! Comme le cachet de son esprit original est bien imprimé sur toutes ses pensées! Avec quelle puissance il s'approprie par l'expression tout ce qu'il puise au fond commun de l'intelligence humaine! Il a indiqué, dans une des scènes les plus plaisantes de son livre, le soin curieux qu'il prenait de la langue et le châtiment que méritent ceux qui la dénaturent sous le prétexte de l'enrichir. Essayons de la rapporter, non pas intégralement, car la licence de Rabelais ne permet guère que des citations tronquées sous les yeux de lecteurs qui veulent être respectés.

« Quelque jour, je ne sais quand, Pantagruel se pourmenoyt après souper, avec ses compagnons, par la porte dont l'on va à Paris; là rencontra un escholier tout joliet, qui venoyt par iceluy chemin, et après qu'ils se furent salués, lui demanda : « Mon amy, dond viens-tu, à ceste heure? L'escholier luy respondist : « De l'aime, inclyte, et célèbre académie que l'on vociie Lutèce.»

« Qu'est-ce à dire? dit Pantagruel à un de ses gens. — C'est, répondit-il , de Paris. — Tu viens donc de Paris, et à quoi passez-vous le temps, vous aultres messieurs étudiants ondist Paris? » Respondist l'escholier : «NoustransfrétonslaSéquaneondiliculeetcrépuscule;

nous déambulons par les compytes et quadrivyes de

l'urbe, nous despumons la verbocination latiale »

Ici Rabelais s'émancipe, et je suis obligé de l'abandonner un instant. L'écolier continue : « Nous cauponisons es tabernes méritoires de la Pomme de Pin, du

Caslel, de la Madeleine et de la Mulle et si par

forte fortune, il y a rareté ou pénurie de pécune en nos marsupies, et soient exhaustes de métal ferruginé, pour Tescot nous dimittons nos codices et vestes opignérées, prestolant les tabellaires à venir des pénates et lares patrioticques. »

« A quoi Pantagruel dist : «Quedyable delanguaige est ceci? Par Dieu! tu es quelque bérélicque! — Segnor, no, dist Tescholier, car je révère les olympicoles, je vénère latrialement le supernel astripotent, je dilige et redame mes proximes, je serve les prescripts décalogicques, et selon la facultatule de mes vires n'en discède la late unguicule. » - La patience de Pantagruel commence à se lasser : « Qu'est-ce que veult dire ce fol? s'écrie-t-ii. Je croy que il nous forge ici quelque languaige diabolicque, et que il nous charme comme enchanteur. » A quoi dist un de ses gens : « Seigneur, sans doute ce guallant veult contrefaire la langue des Parisiens, mais il ne faict que escorcher le latin, et cuide ainsi pindariser; et lui semble bien que il est quelque grand orateur en françoys, parce que il desdaigne Tusance commun de parler. »

« A quoi dist Pantagruel : «Est-il vray? •>

« L^escholier respondist : « Signor Missayre , mon génie n'est point apte nate à ce que dist ce flagitiose néhulon, pour escorier la cuticule de notre vernacule gallicque : mais viceversement je gnave, opère et par vèles et rames je me énite de le locupleter de la redundance latinicome.

— Pardieu 1 dit Pantagruel , je vous apprendray à parler. Tu es Limosin pour tout potaige, et tu veux ici contrefaire le Parisien ! Or, viens çà , que je te donne un coup de pigne. » Lors le prist à la guorge, lui disant: « Tu escorches le latin î Par saint Jan! je te feray escorcher le regnard, car je t'escorcheray tout vif. »

Singulière méthode d'enseignementl La leçon estplaisante, elle est énergique, et cependant elle fut perdue. L'écolier limousin fut chef d'école; après lui, en écorchantle latin, on pensa pindariser, et on secrutgrand orateur en français, parce qu'on dédaigna l'usage commun du langage. Rabelais puisa aux véritables sources du langage, aux sources populaires, et les emprunts qu'il fîlau latin sonten général légitimés parl'analogie. Il a naturalisé quelques mots qui ne demandaient pas mieux que de devenir français; mais il a protesté d'avance contre une invasion qui f»urait enlevé au langage sa nationalité, en essayant de le locupleter de laredundance latmicome. Rabelais procède directement de Jean de Meung, d'Alain Chartier, de Villon et de Marot, et il aura pour descendants Régnier, La Fontaine et Molière.

Rabelais poursuit de ses sarcasmes le mauvais langage partout où il le rencontre, et ces rencontres ne sont pas rares. L'université avait dégénéré depuis l'époque où on la prenait pour arbitre dans les causes religieuses et politiques, où son autorité dominait les conseils, et où elle était dans les grandes assemblées l'interprète de l'opinion publique. Elle n'avait plus de Gerson pour chancelier. Aussi notre satirique livre t-il à la risée son pédantisme et son ignorance dans la personne de Janotus de Bragmardo, qui vient réclamer les cloches de Notre-Dame, dont Gargantua a fait les sonnettes de sa jument. Rien n'est plus grotesque que le discours de l'orateur universitaire ou plutôt sorbonique ^; c'est la parodie de ces harangues où de rares idées sont délayées dans un langage emphatique et comme étouffées sous les citations, cette ressource des esprits indigents, qui ont l'orgueil du savoir sans érudition véritable. Rabelais gardait rancune à la Sorbonne, qui avait censuré les obscénités de Pantagruel ^.

Il faut encore citer comme un modèle de raillerie bouffonne Tappointement d'un procès^ pendant en la cour entre deux gros seigneurs qu'il m'est défendu de

' Gargant.Jiv. I, ch. 21.

' Le deuxième livre du roman de Rabelais a été publié plusieurs années avant le premier. La censure de la Sorbonne ne se fit pas attendre ; elle est de la fin de 1533, l'année même de la publication de la première partie de Pantagruel. Gargantua parut pour la première fois en 1W5.

• Pant.,liv. II, ch. 10, 11, 12 et 13.

nommer, car Rabelais n'a pas choisi ses noms de plaideurs à Tusage des délicats, et dont la controverse était si haute etsi difficile en droit, que la cour du parlement n'y entendait que le haut allemand. Pantagruel, appelé à prononcer sur ce débat, commence par annuler la procédure : « Si vous voulez, dit-il, que je connaisse de ce procès, premièrement faites- moi brûler tous ces papiers, et secondement, faites-moi venir les deux gentilshommes personnellement devant nïoy, et quand je les aurai ouïs, je vous en dirai mon opinion, sans fiction ni dissimulation. » Voilà d'un mot l'arrêt de la procédure : passons à la plaidoierie. Rabelais, pour donner une idée du parlage des avocats de son temps, prête à chacune des parties un discours de pur galimatias, complètement inintelligible. Pantagruel écoute avec toute la gravité d'un juge, s'opposant aux interruptions et permettant la réplique; et, après avoir pesé les raisons alléguées par le demandeur et le défendeur, il rend un arrêt non moins amphigourique que les plaidoyers, par lequel les plaideurs sont renvoyés « amis comme devant, sans dépens et pour cause. » Cette parodie nous donne l'opinion de Rabelais sur la valeur de la procédure et de l'éloquence du barreau. Mais il y a ici quelque chose de plus : ce procès si compliqué, et que les plaideurs, suivant le cours ordinaire de la justice, auraient légué à leurs héritiers, ce procès terminé soudainement à la satisfaction générale par l'intervention personnelle de Pantagruel, ne contient-il pas, sous l'ap-

parence d'une satire des tribunaux, un hommage à la

royauté, source de toute justice?

Nous avons vu que Rabelais a tourné en ridicule les tribunaux civils personnifiés dans la figure de ce bon Bridoie, qui ne connaît pas de plus sûr moyen pour décider toutes les questions judiciaires que l'emploi des dés, gros ou petits, suivant l'importance des affaires; mais la raillerie ne lui suffit pas contre les tribunaux politiques, contre la cour du parlement, qu'il appelle l'antre des chats-fourrés, auxquels il donne pour chef ou pour archiduc le terrible Grippeminaud. Ici l'indignation fera monter la verve de Rabelais jusqu'à la haute éloquence. Je vais citer :

« Les chats-fourrez sont bestes, moult horribles et espouvantables; ilz mangent les petits enfants et paissent sur des tables de marbre Ont aussy les gryphes

tant fortes, longues et assérées, que rien ne leur eschappe, depuys que une foys Tout miz entre leurs

serres Et notez que si vivez encore six olympiades,

vous voyrrez ces chats-fourrez, seigneurs de toute l'Europe et possesseurs pacifiques de tout le bien et domaine qui est en ycelle, si en leurs hoyrs , par divine punition soudain ne dépérissoyt le bien et revenu par eux injustement acquiz. Parmy eulx règne la sexte essence, moyennant laquelle ils grippent tout, dévorent tout et déguastent tout : ils brûlent, escartèlent, décapitent, meurdrissent, emprisonnent, ruinent et minent tout sans discrétion de bien et de mal.

Car parmi eulx, vice est vertu appelé, meschanceté est bonté surnommée, trahison ha nom de féaulté, larreein est dict libéralité; pillerye est leur devise, et par eux faicle et prouvée bonne de tous humains, exceptez moi, les hérétiques : et le tout font avecques souveraine et irréfragable autorité. »

Poursuivons cette terrible invective : « Si jamais peste on (au) monde, famine ou guerre, voraiges, cataclismes, conflagrations, malheurs adviennent, ne les attribuez, ne les référez aux conjunctions des planètes maléficques, aux abus de la cour romaine, ou tyrannie des rois et princes terriens, à Timposture des caphars, hérétiques et faulx prophètes, à la malignité des usuriers, faulx monnoyeurs, rogneurs de testons; ne à l'ignorance impudente et imprudence des médecins, cirurgiens, apolhécaires; ne à la perversité des femmes adultères, vénéficques, infanticides : attribuez le tout à la rage indicible, incroyable et inestimable meschanceté, laquelle est continuellement forgée et exercée en Toflicine de ces chats-fourrez, et n^est on monde connue non plus que la cabale des juifs : pourtant (c'est pour cela que) u'est-elle détestée, corrigée et punye, comme serait de raison. »>

Nous ne sommes pas encore au bout. Ecoutez la péroraison de ce discours que Rabelais a mis dans la bouche d'un gueux, placé comme une sentinelle à l'ouverture de Tantre : « Mais si elle est quelque jour mise en évidence et manifestée on peuple, il n'est et ne fut orateur tant éloquent qui par son art le retint,

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ne loy tant rigoureuse et draconicque, qui par craincte de peine le gardast, ne magistrat tant puissant, qui par force l'empeschât de les faire touz vifz, là dedans leur raboulière, felonnement brusler. Leurs enfants propres, chats-fourillons et autres parents les avoyent en horreur et abomination. C'est pourquoy, ainsi que Hannibal eut, de son père Amilcar, soubz solennelle et religieuse adjuration, commandement de persécuter les Romains tant que il vivroyt, ainsi ay-je de feu mon père iujunction icy hors demourer, attendant que la dedans tombe la fouldre du ciel, et en cendres les réduyse comme autres titanes, prophanes et ihéomaches , puysque les humains tant et tant sont es cueurs endurciz, que le mal parmy eulx advenu, advenant et à venir ne recordent, ne sentent, ne prevoyent de longue main, ou le sentant ne ausent et ne veulent ou ne peuvent les exterminer. »

Qu'on enlève la couche d'archaïsme qui recouvre ce morceau, et on verra briller une belle et forte page d'éloquence. On s'étonne de rencontrer dans Rabelais des traits de cette portée, car ce n'est pas là le ton railleur et bouffon auquel il nous a accoutumés. Jamais invective plus véhémente n'est sortie de la bouche d'un orateur; c'est que Rabelais, je l'ai déjà dit, avait éprouvé pour son livre et redouté pour sa personne les rigueurs de la justice politique; c'est qu'il avait sur le cœur les persécutions éprouvées par les nobles martyrs de 1 indépendance de la pensée; c'est qu'il voyait encore la flamme du bûcher qui avait dévoré L. Ber-

(]uin etrinfortuné Dollet; c'est qu'il entrevoyait celui qui devait quelques années plus tard se dresser pour Anne Du Bourg, Cet admirable passage se trouve dans le cinquième livre du Pantagruel, monument inachevé que Rabelais n'a pas publié, mais qui n'en demeure pas moins son testament politique et religieux, fidèle dépositaire de la pensée qui restait encore voilée dans les livres précédents.

Essayons de passer du sévère au plaisant; cette tâche nous est facile avec Rabelais. Rien n'est plus connu que la scène du conseil tenu par Picrochole , dans lequel cet adversaire de Grangousier délibère sur la conquête du monde avec le duc de Menuail, le comte Spadassin et quelques autres capitaines. C'est la conférence de Pyrrhus et de Cynéas traduite en style pantagruélique. Je prends au hasard quelques traits de celte comédie , où notre La Fontaine a puisé plus d'une inspiration. « Votre armée partirez en deux comme trop mieulx Tentendez. L'une partie ira ruer sus ce Grangousier, et ses gens; par ycelle sera de prime abordée facilement desconfict. La recouvrerez argent à taz; car le villain en ha du content. Villain, disons-nous, parce que ung noble prince n'a jamais ung sou. Thésauriser est fait de villain. » C'est bien là le langage des courtisans qui poussent les princes à de folles prodigalités dont ils ont le profit, et le peuple la charge. Laissons les conseillers de Picrochole tracer l'itinéraire du second corps d'armée, transform(M' en passant, le détroit de la sybille, en mer picro-

choline, asservir TAfrique, et revenant vers Tltalie, faire trembler de peur sur son trône le pape, dont Picrochole ne baisera pas la pantoufle; et lorsque celui-ci parle de rebâtir le temple de Salomon, l'avertir de n'être pas si soudain dans ses entreprises. Jamais les artifices des flatteurs et les folies de l'ambition n'ont été retracées plus fidèlement que dans ce tableau, chargé il est vrai par l'humeur satirique, mais dont le fond est tiré des aberrations de la politique. Ici Rabelais a parodié l'éloquence des courtisans, comme il a parodié ailleurs celle des avocats et celle des pédants.

Maintenant, si nous voulons entendre le langage do la raison et de la saine politique, il faut écouter Grangousier, soit qu'il gémisse douloureusement sur la nécessité de faire la guerre, ou qu'il donne aux vaincus des bacons et des consolations, ou que, dans une allocution à des pèlerins, il prêche contre l'abus de ces pieux voyages, et rappelle les vrais principes de la morale évangélique.

Ecoutons d'abord les plaintes de Grangousier à la nouvelle de l'attaque soudaine de Picrochole : « Holos, holos, qu'est cecy, bonnes gens? Songé-je, ou si vray est ce qu'on me dict? Picrochole, mon amy ancien de tout temps, de toute race et alliance me vient-il assaillir? Qui le meut? qui le poinct? qui le conduict? qui l'a ainsi conseillé? Mon Dieu, mon Saulveur, aide-moy, inspire-moy, conseille-moy à ce qu'est de faire? Je proteste, je jure devant toy, ainsy me sois-tu

favorable! Si jamais à luy desplaisir ne à ses gens dommaige, ne en ses terres je fis pillerye; mais bien au contraire, je l'ai secouru d'argent, de gens, de faveur et de conseil, en tous cas que ai peu cognoistre son advanlaige. Que il m'ait doncques en ce poinct oultraigé, ce ne peult estre que par l'esprist maling. Bon Dieu! tu connois mon couraige % car à toi rien ne peut estre celé. Si par cas il estoyt devenu furieux, et que pour lui réhabiliter le cerveau, tu me l'eusses icy envoyé, donne-moy et pouvoir et scavoir le rendre au joug de ton sainct vouloir par bonne discipline.

« Mes bonnes gens, mes amys et mes féaulx serviteurs, faudra-t-il que je vous empesche à m'y aider? Las I ma vieillesse ne requeroyt doresnavant que répons, et toute ma vie n'ay rien tant procuré que paix : mais il faut, je le voy bien, que maintenant je charge mes paovres épaules, lasses et foibles et en ma main tremblante, je prenne la lance et la masse pour secourir et garantir mes paovres subjects. La raison le veult ainsy, car de leur labeur je suys entretenu et de leur sueur je suys nourry, moy, mes enfants et ma famille. Ce nonobstant je n'entreprendray guerre que je n'aye essayé tous les arts et moyens de paix. Là je me résouidz. »

Combien ce langage est touchant! Comme la compassion sur la folie déloyale de son ennemi, la pitié

Ce que j'ai dans le cœur. Celle vieille accepUon du mol courage ma semble rcKicllablc.

Om?-

sui' les nouveaux sacrifices imposés au peuple sont heureusement mêlés à ce retour sur lui-même, à la pensée de ce trouble apporté au repos de sa vieillesse. Ce langage est digne de celui qui a écrit à son fils en termes si nobles : « Ma délibération ne est de provocquer, ains d'appaiser; dassaillir, mais de défendre; de conquester, mais de guarder mes féaulx subjects et terres héréditaires^. » De pareils sentiments si bien exprimés feraient notre admiration si nous les rencontrions dans un ancien orateur; ce n'est pas une raison pour les dédaigner dans Rabelais. L'ambassadeur de Grangousier tient à son tour à Picrochole un langage digne de son maître : « Quelle furye t'esmeut maintenant, toute alliance brisée, toute amitié conculquée, toutdroicl trespassé, envahir hostilement ses terres sans en rien avoir été par luy ni les siens endommagé, irrité ny provocqué? Où est foy? où est loy? où est raison? où est humanité? où est crainte de Dieu? Cuydes-tu ces outraiges estre recelés es esprits éternels et au Dieu souverain qui est juste rétributeur de noz entreprises? Si le cuydes, tu te trompes Mais s'il esloyt décidé que ton heur et repous

deust prendre fin, falloyt-il que ce fust en incommodant à mon roy celuy par lequel tu estoys eslably? Si ta maison doibvoyt ruiner, falloyt-il que en sa ruyne elle tombast sur les atres de celui qui l'avait aornée. » Ne croirait-on pas lire un fragment d'une de ces ha-

' Garg., ch.29.

rangues dont les historiens de l'antiquité ont semé leurs récits?

Revenons à Grangousier, ce type de la bonté royale ; nous Tavons entendu avant le combat : voyons quels sentiments la victoire lui a inspirés. ïocquedillon, Tun des généraux de Picrochole, fait prisonnier, est présenté à Grangousier, et voici la leçon qu'il en reçoit pour lui et pour son maitre : « Le temps n'est plus d'ainsi conquester les royaulmes, avec dommaiges de son prochain frère chrétien : cette imitation des anciens Hercules, Alexandres, Hannibalz, Scipions, Césars et aultres telz est contraire à la profession de rÉvangile, par lequel nous est commandé guarder, saulver, régir et administrer chacun ses pays, non hostiilement envahir les aultres. Et ce que les Sarrazins et barbares jadys appeloyent proesses, maintenant nous appelons briguauderyes et meschancetéz. Mieulx eust-il fait soy contenir en sa maison, royallement la gouvernant que insulter en la mienne, hostiilement la pillant. Car par bien la gouverner l'eust augmentée, par me piller sera destruyct. Allezvous en on nom de Dieu, suybvez bonne entreprise, remonstrez à votre roy ses erreurs que cognoistrez et jamais ne le conseillez ayant esguard à votre prouffict particulier, car avec le commun est aussi le propre perdu. » Il y a dans toutes ces pensées une haute sagesse, une connaissance approfondie de l'histoire et de la morale : les modifications apportées au droit des nations par le triomphe de l'Evangile, que nous

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croyons une découverte de nos jours, y sont clairement annoncées, aussi bien que la loi morale qui place le Lien et la vertu dans la préférence accordée à Tinlérêt commun sur l'intérêt particulier. Ce sont ces vues élevées et non les bouffonneries qui ont placé si haut Rabelais dans Testime des connaisseurs.

Grangousier ne donne pas seulement d'excellents conseils sur la politique, mais sa sagesse s'applique aussi aux matières religieuses; il faut voir de quel ton il admoneste les pèlerins que le moine frère Jean a ramassés dans le clos de l'Abbaye : « Qu'alliez-vous faire à Saint-Sébastian? — Nous allions lui offrir nos votes contre la peste. — 0 paovres gens! estimez-vous que la peste vienne de saint Sébastian? — Oui, vrayment, nos prescheurs nous l'afferment. — Ouy, les faulx prophètes vous annoncent-ils telz abuz? blasphèment-ilà en cesle faczon les justes et sainctz de Dieu, que ils font semblables aux dyables, qui ne font que du mal entre les humains? Ainsy preschoyt à Sinays un caphart que saint Antoyne mettoyt le feu es jambes, saint Eutrope faisoit les hydropicques, saint Gildas les folz, saint Genou les gouttes. Mais je le puniz en tel exemple, quoiqu'il m'appelast héréticque, que depuis ce temps, caphart quiconque n'est ausé entrer en mes terres. Et m'esbahys si vostre roy les laisse prescher par son royaulme telz scandales. Car plus sont à punir que ceulx qui par art magicque ou autre engin auroient mis la peste dans le pays. La peste ne tue

que les cors, mais tels imposteurs empoisonnent

lésâmes Allez-vous-en paovres gens au nom de

Dieu le créateur, lequel vous soyt en guyde perpétuelle; et doresnavant ne soyez faciles à ces ocyeux et inutiles voyaiges. Entretenez vos familles, travaillez chacun en sa vacation ; instruez vos enfants , et vivez comme vous enseigne le bon apostre saint Paul.»

Gargantua marche sur les traces de son père ; pour bien connaître l'élévation de son esprit et sa grandeur d'ame, il faudrait lire entièrement la concion qu'il adresse aux vaincus '. Pantagruel n'est pas moins sensé que son père et son aïeul. Comment soutenir après cela que Rabelais a fait de ces trois géants un symbole injurieux de la royauté.

La satire de Rabelais porte sur tous les abus introduits dans la religion par la superstition. Nous venons de voir sa pensée sur les pèlerins, nous ne le trouverons pas plus favorable aux moines. On voit par là dans quel sens avait marché Fesprit humain, depuis le douzième siècle, qui s'était ému à la voix de Termite Pierre, puissant sur ses contemporains par sa double qualité de cénobite et de pèlerin. Cette grande figure dédoublée au seizième siècle par Rabelais, ne produit que deux grotesques. Le pèlerin a passé sous nos yeux ; voyons maintenant le moine: «Si vous entendez pourquoy ung cinge en

' Liv. I, ch. 50.

une famille est toujours mocqué et hercelé, vous entendrez pourquoi les moynes sont de tous refuys et des vieulx et des jeunes. Le cinge ne guarde point la maison comme ung chien; il ne tire pas Tarroy comme le bœuf; il ne produict ni laict, ni laine comme la brebiz ; il ne pourle pas le faix comme le cheval. Ce que il faict est tout déguaster, qui est la cause pourquoy il reçoyt de tous mocqueryes et bastonnades. Semblablement ung moyne (j'entends de ces ocyeux moynes) ne laboure, comme le paysant, ne guarde le pays comme Thomme de guerre; ne guarit les malades comme le médecin, ne presche ny endoctrine le monde comme le bon pasteur évangélicque et pédagogue ; ne pourte les commodités et choses nécessaires à la république comme le marchant '. C'est la cause pourquoy sont de tous huez et abhorryz. — Mais ils prient Dieu pour nous. — Rien moins; vrai est que ils molestent tout leur voisinaige à force de trinqueballer leurs cloches; ils marmonnent grand renfort de légendes et pseaulmes nulle-

' Vollaire, qui s'est montré sévère à l'égard de Rabelais, n'a pas dédaigné d'imiter ce passage, et il a eu la courtoisie de ne pas éclipser son modèle :

Nous faisons cas d'un cheval vigoureux Qui , déployant quatre jarrets nerveux.

Frappe la terre et bondit sous son maître ; J'aime un gros bœuf, dont le pas lent et lourd, En sillonnant un arpent dans un jour.

Forme un guéret où mes épis vont naître; L'âne me plaît : son dos porte au marché Les fruits du champ que le ruslre a bêché .-

ment par eux entenduz; ils comptent [force patenostres, ontrelartlces de longs Ave Maria, sans y penser ny entendre, »

Tout ceci sent furieusement Tliérésie, mais Rabelais l'avait dépassée en remontant jusqu'à la philosophie d'Epicure et de Diogène. C'est ce qui l'a sauvé, et ce qui fut son rempart contre la haine des dévots, que du reste il n'a pas ménagés. Voici comment il les caractérise :« Si pour passe-temps joyeux vous lisez mes livreS; comme par passe-temps je les écrivoys, vous et moi sommes plus dignes de pardon que ung grand taz de sarrabaïtes, cagotz, escargolz, hypocrites, capharts et autres telles sectes de gens, qui se sont desguisés comme masques pour tromper le monde. Car donnant entendre au populaire commun que ils ne sont occupés sinon à contemplation et dévotion, en jeusnes et maccralion de la sensualité, sinon vrayment pour sustenter et alimenter la petite fragilité de leur humainité, au contraire font chière dieu sayt quelle, et Curios simulatit, sed hacchanalia vivunf. Vous le povez lire en grosse lettre et enlumineure de leurs rouges museaulx et ventre à pou-

Mais pour le singe, animal inutile, Malin, gourmand, saltimbanque indocile.

Qui gale tout et vit à nos dépens, On l'abandonne aux laquais fainéans.

Le fier guerrier dans la Saxe, en Thuringe, C'est le cheval .- un Péquet, un Pléneuf, Un trafiquant, un commis, est le bœuf; Le peuple est l'âne et le moine est le singe.

( Le Pauvre Diable. )

laine^)^ Ailleurs il leur ferme ainsi la grande porte

de Fabbaye de Thelènie :

Cy n'entrez pas, hypocrites, bigolz, Vieux matagotz, marmiteux boursoufflés, Torcoulx, badaulx plus que n'étaient les Golï, Ny Ostrogotz, précurseurs des Magotz :

Haires, cagotz, capharls empanlouflés, Gueux milouflés, frapparts escorniflés, Befïlez, enflez, faguouleurs de tabuz (querelle); Tirez ailleurs pour vendre vos abuz '.

Enfin il les congédie par celte véhémente apostrophe : «Arrière mastins, hors de la quarrière; hors de mon soleil, canaille on dyable 1 Venez-vous icy articuler mon vin et déguaster mon tonneau ? Voyez icy le baston que Diogène par testament ordonna estre près luy pousé après sa mort pour chasser et esrener ces larves bustuaires et mastins cerbericques. Pourtant arrière cagotz 1 aux ouailles, mastins ! hors d'icy capharts de par le dyable^. » Ce passage ne brille pas par la politesse, et il était difficile de renvoyer plus brutalement les pasteurs au soin de leurs troupeaux.

J'ai choisi à dessein des traits de nature diverse dans le livre de Rabelais pour faire juger de la variété de son génie et du caractère de son style. Nous avons vu sa pensée sur les choses de la politique et de la religion. Sa politique prépare Henri IV et Louis XIV;

' Liv. II, cb. 34.

• Garg., liv. 54.

' Prol. duliv. III.

RABKLAIS. ^07

elle sera celle de la Ménippée dont il semble avoir disposé d'avance les inalériaux et la forme. Sa philosophie prélude à celle de Voltaire et de d'Holbach : deux mots la résument, c'est l'inscription de l'abbaye de ïhélème : Fais ce que tu voudras :et l'oracle de la dive bouteille : Trinque. Rabelais veut fortifier le pouvoir politique pour avoir sous sa protection toute licence de s'ébaudir et de railler.

Le livre de Rabelais, qu'on peut considérer sous le rapport des idées et de la science comme l'encyclopédie du seizième siècle, et sous celui du langage comme un vocabulaire complet, ce livre a exercé sur la littérature une influence qui s'est prolongée jusqu'à nous. Beroalde de Verville s'en est inspiré pour écrire le Moyen de Parvenir ; les Quinze Joies du Mariage sont issues de Panurge ; l'immortelle Ménippée est sa fille légitime ; Pascal a trouvé dans la génération des procès celle des opinions probables; La Fontaine a eniprunté à Rabelais sa langue qu'il a rendue inimitable; il en a reçu l'art de conter, qu'il n'a pas perfectionné; Molière a repris là, comme son bien, le secret des caractères et du dialogue; Voltaire en a retenu quelque chose pour ses romans et ses satires ; et de minces filets de la veine abondante de notre grand cynique ont fait tout le renom de quelques-uns des écrivains de nos jours. Ce sont là des titres de gloire; mais nous ne devons pas nous en laisser éblouir jusqu'à une admiration exclusive : toutes ces perles sont souillées de fange et de fumier, et je crois que le parti

le plus sage est encore de s'en tenir au jugement de La Bruyère et de répéter avec lui : « Rabelais est inexcusable d'avoir semé l'ordure dans ses écrits : son livre est une chimère : c'est le visage d'une belle femme avec des pieds et une queue de serpent ou de quelque autre bête plus difforme ; c'est un monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse et d'une sale corruption ; où il est mauvais, il passe bien loin au-delà du pire, c'est le charme de la canaille; où il est bon, il va jusqu'à l'exquis et à l'excellent : il peut être le mets des plus délicats. »

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Un critique ingénieux a essayé, de nos jours, d'éclairer d'une lumière nouvelle l'histoire de la poésie au seizième siècle. Grâce à ses efforts, Ronsard et le cortège des beaux esprits qui composaient cette nouvelle pléiade ont été relevés du ridicule où leur mémoire était tombée depuis deux siècles. Parmi les hommes distingués ensevelis dans ce naufrage, il est juste de remarquer Etienne Jodelle, qui tenta pour le théâtre, sur la double scène de la tragédie et de la comédie, ce que son rival avait entrepris pour l'ode et pour l'épopée. Ses essais, prématurés comme ceux de tous ses compagnons, et, de plus, hâtés par une facilité qui sera toujours l'écueil du talent, n'ont eu qu'une vogue éphémère; mais l'histoire doit en tenir compte, parce que c'est là l'humble berceau de notre théâtre et le premier germe d'une gloire impérissable. Il est curieux de remonter ainsi par la pensée, à travers deux siècles semés de chefs-d'œuvre littéraires, jusqu'à la source modeste d'où ces eaux fécondes se sont épandues.

Etienne Jodelle naquit, à Paris, en ^552. Le premier de ses biographes, Charles de La Molhe, ajoute à son nom le titre de sieur de Limodyn ; j'avais pensé que cette seigneurie pourrait bien être de la même espèce que celle de Snlmigondain dont Pantagruel dota Panurge. Ce fief me paraissait une allusion à la misère et aux souffrances des derniers jours de Jodelle. En effet, Limodyn peut se rapporter à deux mots grecs dont le premier signifie faim, et le second douleur: or, comme le fondateur de notre théâtre, après la disgrâce royale qui récompensa des efforts malheureux, fut en proie, sans métaphore, aux douleurs de la faim, son biographe et son ami, n'avait-il pas voulu cacher dans ce posthume anoblissement du poëte une ironie et un amer reproche à ses nobles protecteurs? Je me laissais aller à cette conjecture aventureuse sur la foi du grec et de l'induction, mais l'induction et le grec me trompaient. Umodyn est bien un petit manoir féodal de la Brie, et Jodelle est une ferme du voisinage; il faut donc, pour ne pas porter atteinte au blason de Jodelle, le nommer Etienne de Jodelle sieur de Limodyn,

Je demande humblement pardon à l'ombre de notre poëte d'avoir voulu le faire descendre à la roture; au reste, ses meilleures lettres de noblesse sont ses œuvres et ses efforts pour chasser du théâtre la barbarie et le cynisme; avant de les mettre en lumière, je vais essayer de donner une idée de la fécondité et de la variété de son génie. Jodelle était né

artiste; dès son plus jeune âge, Tart le séduisit et Taltira sous toutes ses formes, et ce fut là l'écueil de sa gloire. S'il avait pu choisir entre ces routes diverses qu'il tenta toutes à la fois, sans doute il aurait approché du but; mais il voulait être tout ensemble poëte, peintre, architecte et musicien, et il ne fut rien de tout cela à un degré éminent. Écoutons, sur ce point, le témoignage qu'il se rend à lui-même :

Je dessine, je taille, et charpente, et maçonne, Je brode, je pourlray, je couppe, je façonne, Je cizèle, je grave, émaillant et dorant, Je griffonne, je peins, dorant et colorant. Je tapisse, j'assieds, je festonne et décore, Je musique; je sonne et poétise encore.

On voit que, dans cette longue énumération, Jodelle place au dernier rang son travail poétique, qui semble le délassement de ses autres occupations. On comprend facilement qu'une âme ainsi disposée dut s'associer avec passion aux efforts de Ronsard et de Du Bellay pour faire sortir la poésie française de Tornière étroite où l'avaient retenue, malgré leur savoir et leur talent, Marot et Mellin de Saint-Gelais, Ce n'était pas en vain qu'à la fin du quinzième siècle, et pendant la première moitié du seizième, l'érudition avait exhumé les trésors de l'antiquité, et que les expéditions guerrières contre l'Italie avaient fait connaître à la France une littérature nouvelle illustrée par Dante et Pétrarque. Le contre-coup de ces études devait se faire sentir un jour; il était im-

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possible que rérudilion ne réagît pas sur la poésie. Le signal de cette révolution fut donné par de jeunes disciples nourris sous la forte discipline des études classiques ; leur maître fut Jean Daurat, et, suivant l'expression de Duverdier, on vit de son école une troupe de poètes s'élancer comme du cheval troyen. Ayant savouré à loisir le goût et le parfum des vieux poêles, l'élévation de leur langage, la noblesse de leurs idées, ils prirent en pitié ces riens gracieux que les poètes prodiguaient sous le nom de lais, triolets et rondeaux; à ces grâces quelquefois naïves, souvent maniérées, ils voulurent substituer de mâles beautés et remplacer le modeste hautbois par la trompette héroïque. V Ilustration de lalangue françoise, publiée, en -1549, par Du Bellay, nous donne la date historique de ce mouvement littéraire qui se prolongea, pendant près d'un demi-siècle, sous les auspices de Uonsard. Voici ce que disait Du Bellay pour donner du cœur à ses compagnons : « Condamner une langue comme frappée d'impuissance, c'est prononcer avec arrogance et témérité comme font certains de notre nation, qui n'étant rien moins que Grecs et Latins, déprisent et rejettent d'un sourcil plus que sloïque toutes les choses écrites en français. Si notre langue est plus pauvre que la grecque et la latine, ce n'est pas à son impuissance qu'il faut l'imputer, mais à l'ignorance de nos devanciers, qui l'ont laissée si chétive et si nue, qu'elle a besoin des ornements et pour ainsi dire des plumes d'autrui;

Qu'on ne perde pourtant pas courage : les langues grecque et latine n'ont pas toujours été ce qu'on les vit du temps de Cicéron et de Démosthène. » Il donne ensuite aux novateurs un conseil qu'ils n'ont pas assez fidèlement suivi : « Les Romains imitaient les meilleurs auteurs grecs, se transformant en eux, les dévorant, et après les avoir dévorés les convertissant en sang et en nourriture. » Renouvelant le précepte d'Horace, il ajoute : « Qui veut voler par les bouches des hommes doit longuement demeurer en sa chambre, et qui désire vivre en la mémoire de la postérité doit, comme mort en soi-même, suer et trembler maintes lois; et autant que nos poètes courtisans boivent, mangent et dorment à leur aise, il doit endurer la iaim, la soif et de longues veilles: ce sont les ailes dont les écrits des hommes volent au ciel. Lis donc, et- relis jour et nuit les exemplaires grecs et latins, et laisse-moi aux jeux floraux de Toulouse et au Puy de Rouen, toutes ces vieilles poésies françaises, comme rondeaux, balades, virelais, chants royaux, chansons et telles autres épiceries. » Puis, faisant allusion aux œuvres et aux devises bizarrement puériles des Jean Leblond, des Sagon, des Charles Fontaine, des François llabert, et de tous ces faibles successeurs de Marot et de Saint-Gelais, il s'écrie dédaigneusement : « 0 combien je désire voir sécher ces printenjps, rabattre ces coups d'essay, tarir ces fontaines ! Je ne souhaite pas moins que ces dépourvus, ces humbles espéraus, ces bannis de liesse, ces es-

claves fortunés, ces traverseurs, soient renvoyés à la table ronde, et ces belles petites devises aux gentilshommes et demoiselles dont on les a empruntées. »

Nous avons entendu, de notre temps, des épigrammes du même genre contre Técole de Tempire ; c'était le même dédain du passé, le même élan vers un avenir inconnu. Je n'ose pas dire qu'on préludait ainsi à un dénoùment semblable, des œuvres durables seraient là pour me démentir. Du Bellay, après avoir ainsi exposé les raisons de la croisade qu'il propose pour s'approprier les richesses des littératures antiques et les moyens de conquête, sonne enlin la charge dans une conclusion toute martiale et sentant son Tyrtée : « Là doncques, François, marchez courageusement vers cette superbe cité romaine, et des serves dépouilles d'elle (comme vous avez fait plus d'une fois) ornez vos temples et vos autels. Ne craignez plus ces oies criardes, ce fier Manlie et ce traître Camille, qui, sous ombre de bonne foi, vous surprennent tous nuds comptant la rançon du Capitole; donnez en cette Grèce menteresse, et y semez encore un coup la fameuse nation des Gallo-Grecs. Pillezmoi sans conscience les sacrés trésors de ce temple delphique ainsi que vous avez fait autrefois, et ne craignez plus ce muet Apollon, ses faux oracles ni ses flèches rebouchées. Vous souvienne de votre ancienne Marseille, seconde Athènes, et de votre Hercule gallique, tirant les peuples après lui par leurs oreilles avec une chaîne d'or attachée à sa langue. »

Cette vengeance tardive, provoquée contre les vainqueurs des Gaulois, ne fut pas complète, et ne valut pas celle que tirèrent plus tard nos armées, et qu'un peintre spirituel a constatée en peignant un conscrit républicain plumant gaiement un oie sur le sommet du Capilole.

Ce manifeste éloquent émut l'imagination de Jodelle, âgé de dix-sept ans, encore assis sur le banc des écoles; des dépouilles offertes à l'ambition des nouveaux croisés, il ne choisit pas les moins riches, et pendant que Ronsard, se faisant hardiment la part du lion, mettait la main sur l'héritage d'Homère et de Pindare, Jodelle se portait le continuateur de Sophocle et de Térence. L'heure de la réforme dramatique étant venue, deux chefs-d'œuvre furent prêts; c'étaient Cléopâtre captive et Eugène ou la Rencontre. Quinze jours avaient sufli pour mettre la tragédie sur pied, et la comédie avait été la besogne de quatre matinées. Mais il fallait inaugurer le théâtre renaissant. Où trouver de dignes interprètes? L'embarras des réformateurs ne fut pas de longue durée ; ils savaient que, chez les Grecs et chez les Romains, les auteurs étaient souvent acteurs dans leurs propres drames, et qu.'à défaut d'actrices les rôles de femmes étaient joués par de jeunes hommes. Aussitôt la pléiade s'exécute de bonne grâce ; elle se transforme en troupe tragique et comique, rendant ainsi un nouvel hommage à l'antiquité qu'elle voulait ressusciter. Remy Belleau, Jean de la Péruse et Jodelle se chargent des rôles princi-

paux. Une première épreuve se fait en famille, dans l'enceinte du collège Boncour, en présence des régents et des élèves ; puis ce succès dramatique encourageant Tauteur et ses compagnons, riiôtel de Reims reçoit enfin, pour la grande solennité dramatique, Henri II suivi de ses courtisans, Jean Daurat, président naturel de la fête, le grand Turnèbe, et toutes les autres illustrations de la science. C/était pendant le carnaval de 4552, époque heureusement choisie, puisque les représentations des anciens avaient lieu pendant les fêtes de Bacchus. L'imitation "était donc complète; le succès ne fut pas douteux, et ce dut être une grande joie parmi nos jeunes novateurs que ce triomphe incontesté. 11 leur sembla que l'antiquité renaissait pour se voir vaincue. De plus sages auraient perdu le sens; aussi la pléiade se mit-elle en pleine orgie. Jodelle, escorté de ses admirateurs, est ramené en triomphe à Arcueil ; le joyeux cortège s'empare d'un bouc, le décore de lierre et de bandelettes, l'entraîne dans la salle du festin, où Ronsard improvise un péan en l'honneur de Bacchus, et la victime est immolée à l'heureux triomphateur. Ce sacrifice, renouvelé des Grecs, scandalisa les pieux habitants d' Arcueil, qui crièrent à l'idolâtrie, et qui auraient fait justice .de ces hardis païens si la royauté ne les eut pris sous sa protection. Cent ans plus tard, un parterre de bourgeois, dupe d'un latinisme aniené par les besoins de la mesure, témoigna une égale fureur lorsque, dans VAgrippine de Cyrano, Séjan s'écrie, en présence dés

conjurés qui doivent assassiner Tibère ; «Allons frapper T hostie. « Les contemporains de Corneille virent dans ces mots un outrage aux saints mystères de la religion, comme les paysans d'Arcueil prirent une réminiscence poétique pour une résurrection du paganisme. Ce fut ainsi que s'inaugura la tragédie française.

Voyons maintenant ce que valaient ces pièces qui firenttantdebruitau milieu du seizième siècle. Dans la forme, c'était bien le calque de la tragédie antique; au fond, c'en était la parodie. Les caractères, les mœurs, le langage tragique n'étaient qu'ébauchés, ils aspiraient à être, ils n'étaient pas encore. Une analyse rapide de la Cléopâtre et quelques citations suffiront à prouver que le triomphe de Jodelle n'était qu'un coup de parti.

Acte V^. L'ombre d'Antoine vient gémir sur ses malheurs et annoncer la mort de Cléopâtre, comme dans Hécuhe l'ombre de Polydore prophétise le sacrifice de Polyxène. — Cléopâtre, décidée à mourir, paraît ensuite accom()agnée de deux esclaves qui essaient vainement de la détourner de son funeste dessein. — Le choeur, composé de femmes d'Alexandrie, déplore les maux attachés à l'humanité et la fragilité des plaisirs d'ici-bas.

Acte 11. Octave tient conseil avec Agrippa et Proculée, et après avoir donné quelques regrets à la chute d'Antoine, autrefois son compagnon d'armes, il rejette bien loin toute idée de pitié et se détermine à

^\S ESSAIS d'histoire LITTÉRAIRE.

user des droits qu'il tient de la victoire. Sa seule crainte est de ne pouvoir donner le change à Cléopûtre pour en faire Tornement de son triomphe. — Le chœur chante d'après Sophocle ses strophes et ses anti-strophes sur les désordres qu'enfante l'orgueil.

Acte III. Entrevue d'Octave et de Cléopatre dans laquelle la reine d'Egypte essaie de fléchir le vainqueur et rejette ses torts sur l'excès même de son amour. Mais le voyant inflexible, elle propose de lui découvrir les trésors enfouis dans le palais d'Alexandrie. Séleucus, présent à cet entretien, accuse Cleopâtre de ne révéler qu'une partie de ses richesses, et provoque par cette accusation la fureur de la reine. Octave joue le magnanime et refuse les dons de Cléopatre. — Le chœur moralise derecîief sur les avantages de la médiocrité et l'ingratitude des courtisans.

Acte IV. Cléopatre demeure toujours ferme dans son dessein malgré les promesses d'Octave; la vie et l'opulence ne sont rien à ses yeux si elle doit être menée eu triomphe derrière le char du vainqueur. Elle jure devant le tombeau d'Antoine qu'elle va bientôt rejoindre son ombre. — Le chœur, dans un chant plaintif, s'associe aux douleurs de la reine.

Acte V. Proculée vient raconter les circonstances du suicide de Cléopatre, — Le chœur entonne un hymne en son honneur et lui présage une gloire immortelle.

Ce canevas montre qu'il n'y a ni action ni péripétie. Cette extrême simplicité, jusliflée dans les pièces grec-

ques où les personnages, instruments de la fatalité, ne peuvent pas donner cours à leurs passions, et dans les pièces de Sénèque, thèses philosophiques qui n'étaient pas destinées à la représentation, accuse ici l'inexpérience du théâtre et la stérilité d'imagination. En outre, la nudité de l'action n'est noint couverte par les ornements du style. Le langage de Jodelle porte les traces d'une composition précipitée ; on y trouve tous les vices de l'improvisation, le vague des pensées, les longueurs et les répétitions. Le premier et le quatrième acte sont écrits en vers alexandrins, et les trois autres en vers de dix syllabes. Je n'ai guère découvert qu'un seul trait qui mérite d'être conservé. C'est au troisième acte lorsque Séleucus accuse Cléopâtre de cacher une partie de ses trésors. La reine s'indigne et s'écrie :

De quoi m'accuses-lu ?

Me crois-tu donc veuve de ma verlu Comme d'Antoine? Ah! traître...

Le mouvement et l'expression sont également remarquables. On pourrait ancore signaler çà et là d'heureuses intentions, mais tous ces germes avortent par la précipitation du travail. Jodelle est bien en cela l'aïeul des Théophile et des Scudéry, que M. Sainte-Beuve, avec son habituelle sagacité, nous donne comme les continuateurs du mouvement littéraire interrompu par Malherbe. Le temps a décidé la question contre tous ces poètes qui n'ont pas cru que

le travail de la lime fût nécessaire à la durée de leurs œuvres. Des deux écoles littéraires, celle du génie prime-sautier et celle du génie qui médite et se corrige, cette dernière est la seule qui travaille pour la postérité. Ce qui n'a rien coûté ne vaut que pour un temps. Les improvisateurs retiennent et expriment tout ce qui leur vient à la pensée et sous la forme primitive. Orcepremier jet n'est guère que la matière de Tart, et pour ainsi dire le bloc qui doit être dégrossi et façoïiné. Il faut y appliquer les leçons d'Horace:

Et quœ desperat tractata nitescere passe relinquit.

L'éclat durable n'est donné que par le travail qui efface les aspérités des contours qui doivent subsister, et qui écarte les parties que la lime ne saurait polir. La pensée et le langage fluides des improvisateurs coulent quelque temps comme l'eau sur la terre et s'y dessèchent bientôt; les vrais écrivains, les laborieux enfants de la muse, gravent et cisèlent sur le marbre et sur l'airain.

Comment des vers tels que ceux-ci ne s'arréteraientils pas dans leur course vers la postérité :

Me voilà jà croyant ma roine, ains ma ruine ; Me voilà bataillant en la plaine marine ; Me voilà jà fuyant oublieux de la guerre; Me voilà dans sa ville, où j'yvrogne et...

Ainsi sa vie, heureusement traitée, Ne pourra voir sa quenouille arrêtée ; Ainsi, ainsi jusqu'à Rome elle ira; Ainsi, ainsi ton souci finira.

Voilà ce que laissent tomber ces poètes emportés qui ont foi à leur ^énie. L'avenir est de plus difficile conquête. Il dédaigne à juste titre ces œuvres conçues, portées et produites sans peine, et il ne partage pas rillusion du poëte qui pense que la chaleur matérielle de son cerveau a passé dans ses rimes jetées pêle-mêle au dehors. La Didon du même poëte n'est guère supérieure à la Cléopâlre ; j'y trouve cependant un essai de dialogue antithétique qui n'est pas sans mérite. Le chœur, composé de Phéniciennes, veut retenir Enée qui se dispose à partir :

ENÉH.

O bienheureux départ ! ô départ malheureux !

LE CHOKUR.

Quel heur en ton départ?

ÉNÉE

L'heur que les miens attendent.

LE CHOEUR

Les Dieux nous ont fait liens.

ÉNÉE

Les Dieux aux miens me rendent.

LE CHOEUR

La seule impiété t'éloigne de ces lieux.

ÉNÉE

La piété destine autre siège à mes Dieux.

LE CHOEUR

Quiconque rompt la foi, des grands Dieux encourt l'ire.

ÉNÉE

De la foi des amants les Dieux ne font que rire.

LE CHOEUR

La piété ne peut mettre la pitié bas.

ÉNÉE

La pitié m'assaut bien, vaincre ne me peut pas.

422 ESSAIS d'histoire littéraihe.

LE CHOEUR

Par la seule pitié les durs Deslins s'émeuvent.

ÉNÉE

Ce ne sont pas Destins si fléchir ils se peuvent.

Cet assaut d''antithèses ou plutôt cette escrime se continue avec une égale adresse. Mais à part quelques traits de ce genre où le mouvement du dialogue se précipite outre mesure, la pièce ne se compose guère que de monologues et de longues tirades, comme dans Sénèque, qui est le véritable modèle de Jodelle, comme il a été celui de Garnier.

La comédie, quoique supérieure à ces essais tragiques, est encore bien imparfaite : et de plus on peut lui reprocher de n'être pas restée beaucoup en deçà deTimmoralité des farces que jouaient les Bazocbiens. L'analyse d^Eugène peut se faire en quelques mots. L'intrigue d'un riche abbé avec la femme d'un lourdaud est traversée par le retour d'un amant de date plus ancienne. Cet amant, homme d'armes, effraie l'abbé, qui se débarrasse de ses poursuites par la complaisance de sa sœur. Les créanciers du débonnaire époux de sa maîtresse, autre obstacle, sont éconduits ensuite par ses largesses ; de sorte que l'heureux abbé met ses amours en sûreté en livrant sa sœur d'un côté et de l'autre son argent. Jodelle a jeté sur ce canevas un dialogue facile, quelquefois spirituel, et dont la mesure (le vers de huit syllabes) se prête assez bien aux libres allures de la conversation. Quoique les caractères ne soient pas vigoureusement tracés, on re-

connaît que Tabbé est de la famille de ce gras chanoine, que Villon aperçut j)ar un trou de mortaise,.

Lez un brasier, en chambre bien nattée, A son côté gisant dame Sidoine

Le Florimond a bien quelques airs de matamore, et messire Jean, chapelain de Tabbé et son compère, est un entremetteur assez habile. Mais on chercherait en vain dans cette Nouvelle dialoguée le comique de mots et de situations.

Après le succès de ses tentatives dramatiques, Jodelle devint le poëte de la cour; il fut pendant quelques années Vimpresario des fêtes royales. L'universalité de ses talents comme architecte, décorateur, mécanicien, musicien et poëte, mettait sous sa direction toutes les parties de l'entreprise. Grâce à ce cumul, la cour pouvait se divertir au rabais. Les fêtes de \ 557, données à riiôtel-de-Ville, marquent Tapogée de la faveur de Jodelle et le commencement de sa décadence. Les mascarades réussirent fort mal. La première représentait le navire des Argonautes avec personnages parlants. Jodelle jouait le rôle de Jason; le vaisseau, porté à dos d'homme, devait voguer en présence des spectateurs. Orphée, jouant sur sa lyre la musique de Jodelle, aurait renouvelé ses miracles. Deux rochers sensibles à Tharmonie devaient suivre la course du navire ; mais les porteurs plièrent sous le faix; les Argonautes s'enrouèrent en chantant faux, et, pour comble de malheur, deux clochers (funeste

■\2A ESSAIS d'histoire littéraire.

méprise 1 ) se présentèrent à la place des rochers. Les murmures de l'assemblée troublèrent Jodelle, qui n'eut plus assez de sang-froid pour prendre sa revanche dans les autres tableaux.

Jodelle, outre son esprit, prodiguait aussi son argent et sa santé. Il était homme de plaisir, toujours en quête de maîtresses nouvelles. Ce n'était pas le moyen de briller longtemps; aussi, malgré la puissance de ses facultés, malgré l'heureux concours des circonstances, la bonne volonté de deux rois et de quelques grands seigneurs, Jodelle à quarante ans avait tout épuisé, son esprit, son corps et sa bourse. L'astre de Garnier qui s'élevait faisait pâlir sa gloire mourante. Ronsard chantait son rival, dont il proclamait le triomphe. La journée d'Arcueil n'était plus qu'un souvenir effacé qui retraçait vaguement des promesses mensongères ; la faveur royale s'était retirée , et le dernier soupir du poëte fut un cri de détresse et de reproche :

Qui se sert de la lampe au moins de l'huile y met !

Tel fut son dernier mot, qui accuse l'ingratitude de Charles IX... La lampe s'éteignit 1

Le fondateur de notre théâtre mourut dans la misère comme Corneille, dans la disgrâce comme Racine, et c'est par là surtout que son nom se rattache aux grands noms des deux hommes dont les chefs-d'œuvre ont illustré la scène que des essais sans avenir avaient inaugurée.

JUl.SLXJlJLS.JL!lJLSLSULSLJULJULSULJULJiJLJUUU^

DAUBIGNE.

Vers la fin de ^559, un vieux soldat et un jeune enfant passaient sous les murs d'Amboise, et traversaient la foule occupée à regarder les têtes des conjurés attachées aux créneaux de la ville ; l'homme de guerre, reconnaissant lé cadavre de ses amis les plus chers, s'écria : « Les bourreaux! ils ont décapité la France! » Puis posant ses mains sur la tête de Tenfant : « Mon fils, il ne faut point épargner ta tête après la mienne pour venger ces chefs pleins d'honneur; si tu t'y épargnes, tu auras ma malédiction. « Cet enfant, c'était Théodore-Agrippa d'Aubigné : il jura sur les paroles de son père ; nous verrons s'il a tenu son serment. Je veux mettre en relief cet homme éminent qui survécut à la tourmente des guerres civiles, et dont la vie sembla se prolonger, comme pour donner aux fils dégénérés des héros d'un autre âge une leçon vivante de courage et de fidélité aux principes : homme

de cœur et de génie auquel il n'a manqué pour se placer au premier rang parmi les écrivains, les guerriers et les hommes d'Etat, que plus de soin pour ses ouvrages et de complaisance aux faiblesses de son maitre comme aux mœurs de ses contemporains.

D'Aubigné montra dès son enfance toute la portée de son esprit et toute la vigueur de son caractère; confié par son père aux soins d'un maitre sévère et plein d'ardeur, il fit ses études au pas de course ; à six ans il lisait le latin, le grec et l'hébreu; à sept ans et demi il avait traduit le Criton que bon nombre de nos élèves n'ont pas lu à vingt. Celte étonnante précocité le condamnait, suivant le proverbe, à mourir jeune; il y donna un long démenti en poussant sa carrière jusqu'à quatre-vingts ans. Il avait à peine dix ans, lorsque, forcé de quitter Paris pour fuir la persécution, il fut arrêté avec ses compagnons à quelques lieues de Fontainebleau. Ils étaient tombés sous la terrible main de l'inquisiteur Démocharès ; tous furent condamnés à périr ; le jeune d'Aubigné vit la mort de sang-froid : « L'horreur de la messe, répondit-il, m'ôte celle du feu.» On voit qu'il n'avait pas oublié les paroles de son père. Son courage et sa gentillesse le sauvèrent, lui et ses compagnons ; le geôlier s'attendrit à l'idée de voir périr un enfant si courageux en présence de la mort, et qui dansait la gaillarde avec tant de grâce à quelques pas du bûcher : il fit évader les prisonniers, et les guida dans leur fuite.

D'Aubigné perdit de bonne heure son père qu'il

d'acbigné. Ji27

pleura amèrement ; il était trop jeune pour succéder à ses emplois, et les biens du défunt étaient trop grevés pour qu'il put songer à les recueillir. Cette mort le laissa sans prolecteur et sans autres ressources que quelques débris de la fortune de sa mère, qu'un tuteur infidèle ne tarda pas à détourner. Pendant son adolescence, la fougue de ses passions l'éloigna des études classiques que d'ailleurs Pindare lui fit prendre en dégoût; son ardeur le tourna bientôt vers la guerre : mais un parent d'humeur pacifique le mit sous clef pour arrêter l'essor de son humeur martiale. Tous les soirs on lui enlevait ses vêtements qu'on ne rapportait que le lendemain : il ne pouvait sortir de sa prison que par la fenêtre et en chemise; mais il voulait sortir. Ce que jeune homme veut. Dieu le veut; les draps de son lit lui servirent d'échelle. Le voilà libre, mais sans vêtements! c'est dans cet équipage qu'il atteignit de nuit une compagnie de cavaliers huguenots; on se cotisa pour couvrir sa nudité, le capitaine le prit en croupe, et c'est ainsi qu'il entra en campagne. « Au moins, dit-il, je n'accuserai pas la guerre de m'avoir dépouillé. » Celui qui débutait, sous de tels auspices, donnait déjà la mesure de son courage et de sa gaillardise.

La vie militaire de d'Aubigné est pleine de traits d'un incroyable héroïsme, on croit lire un roman de chevalerie ; soit dans les duels, soit dans les combats, il ne compte jamais ses adversaires; il rejette avec dédain les cottes d'armes et les cuirasses, et souvent

il se jette dans la mêlée avec le simple appareil qu'il portait à son début. Mais ce téméraire était homme de bon conseil, il avait réfléchi avant de se précipiter, et ce qui paraissait Textravagance d'un esprit chevaleresque n'était que l'emportement d'une inflexible résolution. Henri de Navarre ne tarda pas à le re- . marquer et se l'attacha comme écuyer : on dirait aujourd'hui aide-de-camp. Rien de plus sinjjulier que les relations du prince et de l'écuyer : ils ne pouvaient ni s'entendre ni se séparer. C'étaient les éternelles brouilleries et les réconciliations d'un amant et d'une maîtresse. Dans ses moments de dépit, d'Aubigné songeait à aller se mettre au service de quelque prince d'Allemagne ou de quelque république d'Italie ; mais sa résolution ne tenait pas, il se rengageait bientôt plus avant que jamais sur une parole ou sur un sourire du Béarnais. Henri de Navarre était quelque peu jaloux, fort économe et très voluptueux; il aurait voulu que son écuyer eût moins d'esprit et de valeur, qu'il le servit dans ses amours, et qu'il vécût de peu. D'Aubigné ne pouvait ni modérer son courage ni retenir sa langue fertile en bons mois; sa fierté se refusait au rôle indigne que Henri imposait volontiers à ses favoris, car celui-ci prisait plus les services en amour que ceux de la guerre; la galanterie maîtrisait son cœur aux dépens môme de la gloire. Jamais il ne put obtenir l'entremise de d'Aubigné pour le succès de ses intrigues, et il lui fallut chercher ailleurs les pourvoyeurs de ses plaisirs.

DAUBIGNÉ. 429

Non-seulement J'Aubigné refusa d'entrer dans les galanteries de son maître, mais il lui donna encore de sages conseils lorsque ce prince fut tenté de tenir la promesse de mariage qu'il avait faite à la duchesse de Guiche; ses nobles remontrances mériteraient d'être conservées ^• Henri de Navarre, ému par le langage de son écuyer, promit de ne rien conclure avant deux ans; un délai de deux ans donnait gain de cause à d'Aubigné, car il n'en fallait pas tant au Béarnais pour changer d'avis et de maîtresse. Par cette victoire obtenue sur la folle passion de Henri, d'Aubigné prépara le dénoûment de nos guerres civiles, car il est bien douteux que Henri IV fût parvenu à faire prévaloir ses droits, si la Ligue eût pu lui opposer, outre le crime d'hérésie, le scandale d'une mésalliance.

Les conseils de d'Aubigné épargnèrent à son maître une faute capitale dans une grave circonstance. En 4585, lorsque les prétentions de la Ligue divisèrent en deux grandes fractions le parti catholique, le conseil du roi de Navarre engageait ce prince à fondre son armée dans celle de Henri III, pensant que cette soumission qui devait donner gain de cause à la royauté l'enchaînerait par la reconnaissance aux intérêts du parti protestant. Cette motion de désintéressenfent chevaleresque allait réunir la majorité des suffrages, lorsque d'Aubigné fit entendre les conseils d'une politique plus prudente; il montra qu'en ces-

; Mémoires de d'Aubigné, page 125.

sant d'être redoutables, les protestants se livraient pieds et poings liés à Tin gratitude de la cour. « Demeurons capables, s'écria- t-il, de servir le roi à son besoin, et de nous servir aux nôtres : et puis ployer devant lui, quand il sera temps, nos genoux tout armés ; lui prêter le serment en. tirant la main du gantelet, porter à ses pieds nos victoires et non nos

étonnements Le prétexte sur lequel nos ennemis

ont échappé à leur roi est pour nous sauter au collet; il est nécessaire que le respect de nos épées les arrête puisque le sceptre ne le peut. Otons-leur la joie et le profit de la soumission que nous voulons rendre au prince. Je conclus ainsi : Si nous nous désarmons, le roi nous méprisera, notre mépris le donnera à nos ennemis; uni avec eux, il nous attaquera et ruinera désarmés; ou bien si nous nous armons, le roi nous estimera ; nous estimant, il nous appellera ; unis avec lui nous romprons la tête à ses ennemis ^ » Cette éloquence du bon sens entraîna le roi de Navarre qui s'écria : « Je suis à lui. » Il aurait pu ajouter : « et à moi ; » car, en suivant Tavis contraire, Henri cessait de s'appartenir et ruinait toutes ses espérances.

Malgré tant de services rendus dans les conseils comme sur le champ de bataille. d'Aubigné n'obtenait le prix ni de son éloquence ni de son courage ; son maître le tenait toujours dans une position subalterne et ne le payait ni par avancement ni par lar-

' Hist. univers., tome II, liv. v, chap. 6,

i/aubigné. 454

gesses. D^Aubigné s'en plaignait sans rien obtenir. Une anecdote mettra dans tout son jour le caractère du prince et de son écuyer; je l'emprunte aux Mémoires de notre héros : « Le compagnon (d'Aubignc) se trouvant couché dans la garde-robe de son maître avec le sieur de La Force % il lui dit à plusieurs reprises : « La Force, notre maître est un ladre vert et le plus ingrat mortel qu'il y ait sur la face de la terre. » A quoi Tautre, qui sommeillait, répondant : « Que dis-tu, d'Aubigné?» le roi qui avait entendu ce dialogue : « 11 dit que je suis un ladre vert et le plus ingrat mortel qui soit sur la terre. » L'écuyer resta un peu confus, mais son maître ne lui en fit pas plus mauvais visage le lendemain, aussi ne lui en donna-t-il pas un quart d'écu davantage. »

Quoique l'ingratitude du Béarnais mît le dévouement de d'Aubigné à de rudes épreuves, le roi n'en avait pas moins toute confiance dans la fidélité de son écuyer ; il mit sous sa garde son vieil oncle, ce cardinal de Bourbon, qui essaya dans sa royauté éphémère le nom de* Charles X, et le fit transférer de Chinon à Maillezais dont d'Aubigné était gouverneur. La duchesse de Retz tenta le gouverneur par les promesses les plus séduisantes; s'il voulait laisser fuir son prisonnier, on lui offrait deux cent mille écus ou le gouvernement de Bellisie avec cinquante mille écus.

' Caumonl de La Force qui échappa miraculeusement au massacre de la Sainl-liarlliék'iHy, devint maréchal de France, et mourut âgé de.90 ans

D'Aubigné fît à cette offre une réponse digne d'un héros de l'ancienne Rome. « Le second parti qu'on m'offre, dit-il, me conviendrait mieux pour manger eu paix et en sûreté le pain de mon infidélité; mais comme ma conscience me suit partout de très près, elle s'embarquerait avec moi quand je passerais dans cette île et me causerait un perpétuel remords. »

D' Aubigné vit avec douleur la conversion deHenri IV; il se résigna cependant, non sans résistance, parce qu'il comprit que même après son abjuration ce prince demeurait le défenseur naturel des intérêts de la réforme. Il se contenta de flétrir dans la Confession de Sancy, pamphlet cynique et prodigieusement spirituel, les conversions politiques ou plutôt les apostasies des courtisans du succès. Toutefois une boutade prophétique nous montre qu'il ne pardonnait pas à son maître le parti qu'il avait pris. La première fois qu'il revit ce prince après son abjuration, celui-ci lui montra la cicatrice qu'avait laissée sur sa lèvre le couteau de Jean Chalel, un des nombreux précurseurs de Ravaillac; d' Aubigné ne craignit pas de lui dire : « Sire, vous n'avez encore renoncé Dieu que des lèvres, et il s'est contenté de les percer ; mais si vous le renoncez un jour du cœur, alors il percera le cœur. » D'Aubigné était si fortement convaincu que la destinée du roi dépendait de son attachement à la foi des réformés, que lorsque ce prince lui eut dit un jour : « Ne vous y trompez plus, d' Aubigné, je tiens ma vie temporelle et spirituelle entre les mains du pape, que je recon-

d'aubigné. ^55

nais pour véritable vicaire de Dieu,» celui-ci vit dans cette profession de foi le signe de la vanité des grands desseins qu'il méditait contre TEspagne et Tannonce de sa mort prochaine. La prédiction qu'il avait faite lui revint à la mémoire, et lorsqu'il apprit le crime de Ravaillac, qui, disait-on, avait frappé le roi à la gorge, il affirma qu'on se trompait et que le meurtrier avait percé le cœur.

Lorsque la transaction politique et religieuse qui mit lin aux guerres civiles se fut accomplie, d'Aubigné ne réclama point le prix de ses services; il conserva le gouvernement de Maillezais qu'il fit fortifier et qui protégeait La Rochelle, comme un poste avancé ; il parut rarement à la cour, quoiqu'il y fût bien reçu. Henri IV eut un moment la pensée de l'envoyer en Allemagne comme ambassadeur extraordinaire ; mais il y renonça après avoir formé le grand dessein qu'il alltiit accomplir, lorsqu'il tomba sous le poignard de Ravaillac. D'Aubigné avait été le confident de ces vastes projets, dont il a si bien exposé l'ensemble à la fin de son Histoire universelle, et il devait s'associer à leur exécution, du côté de l'Espagne, en armant quelques vaisseaux de guerre, qui auraient croisé sur les côtes et fourni des vivres à l'armée française. D'Aubigné avait alors, outre son gouvernement, le titre de vice-amiral des côtes d'Anjou et de Saintonge. La mort de Henri IV ruina les espérances de la France, et ajourna l'abaissement de la maison d'Autriche. D'Aubigné fut inconsolable de cette mort qu'il avait

prévue : l'amour-propre du prophète ne fit point taire la douleur du citoyen; et comment aurait-il pu se consoler lorsqu'il voyait l'avenir de la France frappé dans son roi, et s'évanouir, comme un rêve, le long espoir de gloire et de puissance qu'il entrevoyait pour son pays. Car, nous dit-il dans son admirable langage : « Le roi au fourbir de ses armes donna la crainte où il n'avait plus l'amitié; les sages voisins jugèrent où allait le dessein, par le mérite du desseignant, mesuraient ses pensées à sa puissance, et des succès passés se résolvaient de contribuer aux victoires qui ne se pouvaient arrêter. Le consentement des peuples, qui est bien souvent la voix de Dieu, semblait promettre sa bénédiction ; les nations avaient posé leurs haines, et voulaient arracher leurs bornes pour Tamour de Henri : les Allemands s'armaient à la française pour combattre de même ; le prince d'Anhalt, fait leur chef, voulait se montrer maître sous celui qui l'avait enseigné ; le marquis de Brandebourg épuisait la noblesse de Poméranie, et les Suisses leurs rochers immobiles, tout cela pour faire un empereur des Chrétiens, qui de sa menace arrêterait les Turcs, pour réformer l'Italie, dompter l'Espagne, reconquérir l'Europe, et faire trembler l'univers. » Ces lignesétonnantes nous font encore saigner le cœur après deux siècles écoulés, au souvenir de tout ce que le stupide aveuglement d'un fanatique a détourné de gloire et de prospérité au détriment de la France.

Après la mort de son maître, d'Aubigné résista aux

d'aubigné. 455

avances de Marie de Médécis, qui essaya de le détacher de la cause à laquelle il avait consacré toute son énergie ; son ardeur ne se ralentit pas : prévoyant les dangers qui menaçaient son parti, il acheta dans le voisinage de Maillezais la place du Doignon qu'il mit à répreuve d'un. coup de main; par là il plaça des points de résistance destinés à protéger La Rochelle, ce dernier boulevard de la réforme. Il repoussa les offres les plus avantageuses qui lui vinrent de la cour, s'il voulait consentir à céder ses places fortes ; enfin, voyant que sa voix était méconnue dans les conseils des protestants, sans trahir ses croyances et sans renoncer à servir son parti, il remit le gouvernement de Maillezais et du Doignon aux main du gendre de Sully, le duc de Rohan, cet illustre chef de la Réforme, auquel M. Bazin vient de rendre sa valeur historique dans sa judicieuse Histoire du règne de Louis XIII. Après cette résignation, qui fut presque un sacrifice désintéressé, d'Aubigné se retira à Saint- Jean-d'Angély, pour s'y délasser par des travaux littéraires. La publication de son Histoire universelle souleva contre lui un violent orage; le livre fut brûlé à Paris par la main du bourreau. D'Aubigné, pensant que le supplice de l'ouvrage n'était qu'un préliminaire et que le feu pouvait aller de l'écrit à Tauteur, d'Aubigné, dis-je, prit le parti de chercher un asile hors du royaume.

D'Aubigné n'était pas seulement homme d'action sur le champ de bataille, homme de sens dans les

^56 ESSAIS d'histoire LITTÉKAIRE,

conseils politiques, mais, profondément versé dans la théologie, il portait la supériorité de son esprit dans les conférences religieuses. Au synode tenu à Saint- Maixent, il releva le courage des religionnaires : pendant les conférences qui précédèrent la conversion de Henri IV, il ne craignit pas d'envenimer l'esprit de son maître et celui de la cour par son énergique résistance. Il ne s'inquiéta point d'attirer sur lui toutes les haines, en disputant le terrain avec acharnement, et d'acquérir parmi les siens le surnom de Bouc du désert. En ^600, à la conférence de Fontainebleau, il prêta l'appui de sa parole à Du Plessis Mornay contre l'évêque d'Evreux, cardinal Du Perron; ses arguments mirent l'esprit du prélat dans un tel embarras « qu'il lui en tomba du front, sur un manuscrit de Chrysostôme, de grosses gouttes d'eau qui furent remarquées de toute l'assemblée. » II s'agissait de l'autorité des Pères, et d'Aubigné avait résumé toute la discussion dans un syllogisme redoutable : « Quiconque est faux dans une matière n'y peut être juge compétent; or, les Pères sont faux en matière de controverse, puisqu'il se contredisent, donc l'autorité des Pères est non avenue. »> Du Perron fut réduit à nier la mineure ; mais d'Aubigné composa à l'appui de sa thèse un traité latin De Dissidiis palrum, auquel son adversaire ne répondit point. Sept ans après, d'Aubigné intervint comme médiateur entre Dumoulin et Du Perron qui tentaient de reprendre l'œuvre de rapprochement déjà essayée vainement au colloque

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de Poissy par Théodore de Bèze et le cardinal de Lorraine. Ce second essai ne fut pas plus heureux que le premier. Au commencement de la régence, à rassemblée de Saumur, le duc de Bouillon fit une harangue pathétique pour engager les protestants à se dessaisir de leurs places de sûreté, en se fondant sur la bonne foi des gouvernants et sur l'honneur qu'il y aurait, au pis aller, d'affronter volontairement le martyre: « Oui, monseigneur, s'écria d'Aubigné, la gloire des martyrs ne se peut célébrer avec trop de louange : bienheureux sans mesure qui endure pour le Christ! S'exposer au martyre, c'est le caractère d'un bon chrétien ; mais d'y exposer ses frères et de leur en faciliter les voies, c'est le caractère d'un traître ou d'un bourreau. » Ces détails étaient nécessaires pour indiquer le rôle que joua d'Aubigné dans les controverses religieuses de son siècle.

Je reprends la suite des événements de cette vie agitée et si pleine. D'Aubigné quitta à la hâte sa retraite de Saint-Jean-d'Angély, il fuit à travers la France, toujours poursuivi et déjouant, à force d'artifice et de courage, les ruses de ses adversaires; quoique chargé de soixante-dix ans, il déploya dans ces périlleuses rencontres l'activité et la vigueur d'un jeune homme. Enfin il arriva à Genève, et son entrée fut un triomphe. A peine arrivé, il devint l'âme des conseils de cette petite république; son crédit inquiéta la France qui fit jouer contre lui tous les ressorts de la police et de la diplomatie. D'Aubigné

tient tête à Torage ; son influence s'étend sur la Suisse entière; il fortifie non-seulement Genève, mais Berne qui voit avec répugnance s'élever autour d'elle une enceinte de murailles et de forts ; le vieillard semble rajeunir au milieu de tous ses travaux. Le parlement de Paris le condamne à mort ; mais lui, pour prouver qu'il est encore de ce monda, se marie et prend pour compagne une femme héroïque qu'exaltent les dangers et le courage du proscrit septuagénaire. Les Vénitiens veulent en faire un amiral ; mais d'Aubigné a d'autres vues, il voit l'orage qui se forme contre ses frères protestants , et il négocie avec l'Angleterre pour prévenir la chute de La Rochelle. Malgré le succès de ses négociations, le boulevard de la Réforme tombe devant les armes et le génie de' Richelieu; ce désastre ajouta de poignantes douleurs aux misères de lexil qui furent comblées par la trahison et l'apostasie de Tainé de ses fils, Constant d'Aubigné, sur lequel reposaient toutes ses espérances.

Il faut dire quelques mots de ce fils indigne que la nature avait doué de telle sorte qu'il eût pu marcher avec éclat sur les traces de son père ; une éducation forte et brillante avait développé les rares qualités de son esprit ; mais la fougue des passions emporta sa jeunesse dans les plus grands désordres : le jeu, le vin, les femmes pervertirent son heureuse nature. Vingt fois d'Aubigné essaya de le retirer de la débauche, ses retours passagers amenaient de nouvelles rechutes; le fils emportait le pardon et l'argent du père,

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pour rapporter à ses pieds un nouveau repentir et des dettes nouvelles; il tenta môme de le déposséder de son gouvernement. Tant de fautes n'épuisaient pas l'amour de son père qu'il mit à la plus cruelle des épreuves par une abjuration. Toutefois d'Aubigné ne se découragea point; les parjures ne coûtaient rien à ce fils sans pudeur; il feignit de rentrer au giron de la Réforme, il fit des vers contre la papauté et d'Aubigné le reçut en grâce. Mais Constant méditait une nouvelle trahison ; il négocia au nom de son père et du parti protestant avec l'Angleterre, puis, il vint vendre à Paris, par l'intermédiaire de quelques jésuites, le secret du parti ; la mesure était comblée : cette fois, le vieux d'Aubigné donna sa malédiction, et ce fut sans retour.

Est-ce un dessein secret de la Providence, ou un caprice du hasard qui fît naitre du plus ferme soutien de la Réforme un traître qui travailla sans relâche à la " ruine des protestants? Quoi qu'il en soit, cette trahison de famille et la prise de La Rochelle durent inspirer à d'Aubigné de tristes pressentiments ; il entrevit sans doute que la ruine politique de son parti amènerait celle des croyances, et que la chute de La Rochelle préparerait dans l'avenir la révocation de l'édit de Nantes. C'était une conséquence que le temps devait tirer un jour; mais quelle aurait été l'amertume de son cœur s'il avait prévu que la fille de celui qu'il venait de maudire, dirigerait la main qui signa la proscription des protestants. Etrange rapprochement!

!a petite fille de d'Aubigné sera, sous le nom de madame de Maiiitenon, l'épouse de Louis XÏV et Tinstrument des rigueurs du catholicisme contre le parti auquel son aïeul avait dévoué, pendant sa longue et glorieuse carrière, son bras et son intelligence.

Telle est dans son ensemble, car les détails seraient infinis, la vie de Théodore-Agrippa d'Aubigné, qui mourut à Genève âgé de quatre-vingts ans, sans s'être écarté un seul jour de la ligne qu'il s'était tracée,sans avoir oublié un instant, comme un autre Annibal, le serment qu'il avait prêté. Noble vie, pleine d'orages et d'inquiétudes, mais où la variété des événements est ramenée à l'unité par la constance des principes. Nous avons entrevu dans cette esquisse le guerrier, le théologien et le négociateur, il me reste maintenant à faire connaître l'écrivain.

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