‹ Essais d'histoire littéraireChapitre 6 sur 16 · PRÉDICATION DR LA PREMIÈRE CROISADE. M · texte numérisé non relu

PRÉDICATION DR LA PREMIÈRE CROISADE. M

monde, est maintenant tenue en captivité par ses ennemis et soumise au culte des gentils par des barbares qui ignorent le vrai Dieu; elle demande donc et elle désire sa délivrance et ne cesse d'implorer vos secours. C'est de vous surtout qu'elle réclame assistance, parce que c'est en vous, sur toutes les autres nations, que Dieu a placé la gloire des armes. Entrez donc dans cette voie pour la rémission de vos péchés, et comptez sur la gloire impérissable du royaume des cieux. »

Ce discours émut profondément l'assemblée, qui s'écria tout d'une voix : «Dieu le veut ! Dieu le veut 1 » Eu entendant ce cri unanime, le pontife levant les yeux vers le ciel rendit grâce à Dieu, et commandant le silence d'un signe de la main, il reprit en ces termes: «Mes frères, aujourd'hui s'est montré en vous ce que le Seigneur dit dans son Evangile : Lorsque deux ou trois seront assemblés en mon nom, je serai avec eux. En effet, si Dieu n'eût pas été dans vos esprits, votre voix n'aurait pas été unanime. Ce cri parti de tant de bouches n'avait qu'une seule origine. C'est pour cela que je vous dis que c'est Dieu qui l'avait mis dans vos poitrines et que c'est lui qui l'en a fait sortir. Que ce mot soit donc à l'avenir votre cri de ralliement dans les combats, car c'est Dieu qui Ta proféré. Lorsque vous en viendrez aux mains avec les ennemis, vous crierez tous ensemble par l'inspiration divine: Dieu le veut I Dieu lèvent.» Ce mouvement nous semble de la plus haute éloquence. Dès lors

Torateur, maître de son auditoire, ne son^^e plus qu'à régler et à calmer l'enthousiasme que ses paroles ont inspiré. Il défend le voyage aux enfants et aux vieillards et met des conditions au départ des femmes. Il ne veut pas que les prêtres partent sans le consentement de leurs supérieurs, ni les laïques sans la bénédiction des prêtres. Il termine en leur annonçant les dangers et les fatigues auxquels les Croisés seront exposés: pour entrer dans la milice de Dieu, il faut souffrir et se dévouer, car lEvangiie a dit : «Celui qui me suit, sans porter sa croix, n'est pas digne de moi. » Lorsqu'on lit ces discours prononcés à la lin du onzième siècle, on ne se lasse pas d'admirer ce mélange d'enthousiasme religieux et de saine raison, cette vue claire des choses du ciel et de la terre, et cette vigueur de langage digne de la majesté des pensées. Nulle part, mieux que dans les discours d'Urbain, on ne trouve la double idée qui règle la marche des événements, la volonté de Dieu et la mission de la France, choisie pour l'accomplir.

Cette double idée se retrouve souvent exprimée pendant le cours delà Croisade, et elle était si populaire, que l'abbé Guibert de Nogent, a raconté celle expédition sous le litre de Gesta Dei per Francos, titre profond qui explique toute la pensée d'un siècle et qui donne le secret de ces prodiges de valeur et de dévouement. On rencontre la manifestation de ces sentiments dans un grand nombre de discours, et plus particulièrement dans ceux des chefs dos Croisés

PRÉDICATION" DE LA PRKMIÈRE CROISADIÎ. \Ô

aux ninbassadeurs égypticMis, de Pierre rErniite et d'Erlcvin à Kerboga, et dans la harangue gucriicre el religieuse de l'évêque duPuy, Allicmar deMonteil, prononcée sous les murs de la Cité Sainte.

Cette prédicalijn nous montre la pensée catholique du moyen âge dans sa manifestation la plus forte et la plus glorieuse; mais cet élan dut se ralentir, et il convient de saisir ici, d'un coup d'œil, les phases diverses de ce mouvement de décroissance successive, continué pendant deux siècles, jusqu'à l'avènement de l'esprit politique qui enfantera, à son tour, une société nouvelle. L'Histoire de M. Michaud en présente un tahieau fidèle et animé.

M. Guizot a assigné deux principes aux Croisades : l'esprit religieux et le malaise de la société emprisonnée dans les cadres étroits de la féodalité. C'est donc ensemble le zèle de la foi religieuse, et le besoin d'air et d'un plus vaste horizon qui déterminent cet immense pèlerinage de l'Europe armée contre l'Asie. Ce n'est point par la lassitude que ce mouvement s'arrête, car les générations nouvelles ne sont pas lasses des fatigues de leurs pères j et se contenter d'une pareille explication, c'est se payer d'une métaphore sans justesse. Le mouvement des Croisades s'arrête à la fin du treizième siècle, parce que leur mobile s'est alTaibli ; l'esprit religieux s'est attiédi, la haine contre les infidèles a diminué par le contact, et l'horizon des peuples européens s'est agrandi par les changements opérés dans l'organisation sociale.

à A ESSAIS d'histoire littéraire.

La première Croisade fut Ténergique expression de Tesprit de prosélytisme et de pèlerinage qui n'avait pas cessé de se développer pendant les siècles précédents. La prédication en fut l'occasion et non le principe. Tout était préparé de longue main pour l'accomplissement de cet événement providentiel : aussi TEurope s'ébranla-t-elle comme un seul homme, et la vit-on marcher, à la voix d'un ermite et d'un pontife, à travers mille obstacles, à un triomphe assuré. Les exploits des Croisés tiennent du prodige, et comme tous les grands événements qui ébranlent fortement l'imagination des peuples, la muse de l'épopée les a consacrés dans un poëme immortel. Les expéditions qui suivirent, préparées avec moins d'ensemble, accomplies avec un moindre enthousiasme, détournées de leur but ou arrêtées sur la route, n'offrent plus le même caractère d'élan spontané et d'inspiration; il semble qu'elles soient faites de main d'homme; le doigt de Dieu ne s'y montre plus par le succès, mais par le châtiment de la corruption et de l'imprévoyance. A la distance de moins d'un demi-siècle, la seconde Croisade, provoquée par les remords de Louis VII, s'organise grâce à l'autorité de saint Bernard, à son éloquence dominatrice, qui fait déjà une certaine violence à l'esprit de son siècle et triomphe des répugnances de l'empereur d'Allemagne par une insistance opiniâtre : elle n'a plus au même degré le caractère d'un événement nécessaire, car elle s'accomplit pour expier un crime dont le remords tourmente la con-

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