IV
Je ne puis pas terminer cet essai sans parler du plus important des ouvrages que nous a laissés d'Aubigné : je veux dire son Histoire universelle. Les critiques même favorables à l'auteur se sont montrés sévères envers cette grande composition, ils ont mieux aimé la condamner que la lire; s'ils avaient pris cette peine, et la tâche était rude, car il ne s'agit pas moins que de trois volumes in-folio formant près de quinze cents pages, ils y auraient reconnu d'éminentes qualités. Je ne parle pas du nombre et de l'importance des faits, c'est le mérite de la matière et non de l'historien ; mais ils auraient trouvé, pour prix de leur labeur, une appréciation intelligente et presque impartiale des événements et des personnages; car l'historien semble avoir dépouillé les passions du religionnaire, et il serait curieux de comparer les portraits qu'il a tracés dans les Tragiques et ceux de son histoire; je n'en veux qu'un exemple, et je prends à dessein Catherine de Médicis qu'il nous a représentée dans la satire, comme un monstre dont aucune qualité ne rachetait les vices.
Monstrum nulla virtute redemptum A vitiis.,..
Voici en quels termes il s'exprime sur son compte à la fin du sixième chapitre du livre second de son
^64 ESSAIS d'histoire littéraike.
histoire : « Chacun admirait de voir une femme étrangère, née de condition impareille à nos rois, au lieu d'être renvoyée en sa maison comme plusieurs reines douairières, se jouer d'un tel royaume et d'un tel peuple que les Français, mener à la cadène de si grands princes ; mais c'était qu'elle se savait escrimer de leurs ambitions, bien ménager les espérances et les craintes, trancher du couteau des divisions, et, ainsi docte en toutes les partialités, employer pour soi les forces qu'elle devait craindre. » N'est-ce pas là le vrai langage de l'histoire?
C'est surtout comme histoire militaire que l'ouvrage de d'Aubigné est précieux : les hommes du métier pourront sur ce point l'étudier avec fruit, mais les moralistes y rencontreront çà et là des réflexions profondes et les orateurs politiques d'excellents modèles. Comme j'ai déjà fait quelques emprunts aux histoires dans la partie biographique de ce travail, je me contenterai de deux citations qui nous feront apprécier le moraliste et l'orateur. Après la bataille de Dreux, le prince de Condé prisonnier partage le lit de François de Guise son vainqueur : « Les deux chefs, dit d'Aubigné, se contentèrent d'un lit à eux deux, afin que le sort de la guerre couvrît des mêmes linceux et enveloppât des mêmes rideaux les regrets cuisants, le dépit, les méditations de ressource et la vengeance du vaincuj et de l'autre côté, les joies retenues, les hautes espérances et les sages courtoisies du victorieux. » Le pinceau de l'histoire a-t-il souvent tracé des traits
d'aubigné. 4 65
plusjustes, plus profonds, plus énergiques ? M. E. Littré a reproduit, dans un article remarquable, un des discours qui font partie du dialogue entre Coligny et Charlotte de Laval, lorsque celle-ci détermine son époux irrésolu à courir toutes les chances de la guerre civile. Ce dialogue héroïque' peut donner une idée de
' On me saura peuWètre gré de rapporter en noie cet admirable passage ; le voici fidèlement transcrit : « 1562) Ce notable seigneur, doux heures après avoir donné le bon soir à sa femme, fut réveillé par les chauds soupirs et sanglots qu'elle jetoit ; il se tourne vers elle, et après quelques propos il lui donna occasion de parler ainsi :
« C'est à grand regret. Monsieur, que je trouble voslre repos par mes inquiétudes , mais estant les membres de Christ déchirés comme ils sont, et nous de ce corps, quelle partie peut demeurer insensible? Vous n'avez pas moins de sentiment, mais plus de force à le cacher. Trouverez-vous mauvais de votre fidelle moitié, avec plus si de franchise que de respect, elle coule ses pleurs et ses pensées dans votre sein : nous sommes ici couchez en délices, et les corps de nos frères, chair de notre chair et os de nos os, sont les uns dans les cachots, les autres par les champs, à la merci des chiens et des corbeaux. Ce lict m'est un tombeau puisqu'ils n'ont point de tombeaux : ces linceux me reprochent qu'ils ne sont pas ensevelis. Je remémorois ici les précédents discours desquels vous fermez la bouche à messieurs vos frères : leur voulez-vous aussi arracher le cœur et les faire demeurer sans courage comme sans réponse : je tremble que telle prudence ne soit des enfants du siècle et qu'estre tant sages pour les hommes ne soit pas eslre sage à Dieu qui vous a donné la science de capitaine : pouvez-vous en conscience en refuser l'usage à ses enfants ; vous m'avez advoué qu'elle vous resveiDoit quelquesfois, elle est le truchement de Dieu. Craignez-vous que Dieu vous fasse coulpable en le suivant ? L'espée de chevalier que vous portez est-elle pour opprimer les affligez ou pour les arracher des ongles des tyrans.^ Vous avez confessé la justice des armes contre eux, pourroit bien vostre cœur quitter l'amour du droict pour la crainte du succez ? C'est Dieu qui osta le sens à ceux qui lui résistèrent sous couleur d'épargner le sang : il faut sauver l'ame qui se veut perdre et perdre l'ame qui se veut garder Monsieur, j'ai sur le cœur tant de sang versé des nostres ; ce sang et vostre
Tart de d^Aubigné dans la composition des discours, mais j'aime mieux citer la réponse de Henri IV à ses officiers lorsque, près du cadavre à peine refroidi du dernier des Valois, on le somme de changer brusquement de religion et de prendre avec la couronne une
femme crient au ciel vers Dieu et en ce lict contre vous, que vous serez meurtrier de ceux que vousn'empeschez point d'estre meurtris. »
L'amiral répond : « Puisque je n'ai rien profité par mes raisonnements de ce soir sur la vanité des esmeutes populaires, la douteuse entrée dans un parti non formé, les difficiles commencements, non contre la monarchie, mais contre les possesseurs d'un estât qui a ses racines envieillies, tant de gens intéressez à sa manutention, nulles attaques par dehors, mais généralle paix, nouvelle et en sa première fleur, et qui pis est, faicte entre les voisins conjurez et faicte exprès à notre ruine ; puisque les deflfections nouvelles du roi de Navarre et du connestable, tant de forces du costé des ennemis, tant de foiblesse du nostre, ne vous peuvent arrester , mettez la main sur votre sein, sondez à bon escient vostre constance, si elle pourra digérer les desroutes généralles, les opprobres de vos ennemis et ceux de vos partisans ; les reproches que font ordinairement les peuples quand ils jugent les causes par les mauvais succez : les trahisons des vostres, la fuitte, l'exil en pays eslrange; là, les choquements des Anglois, les querelles des Allemans, vostre honle, vostre nudité, vostre faim, et, qui est plus dur, celle de vos enfants : tastez encore si vous pouvez supporter vostre mort par un bourreau, après avoir vu vostre mari traisné et exposé à l'ignominie du vulgaire, et pour On vos enfants infâmes valets de vos ennemis accreus par la guerre et triomphants de vos labeurs : je vous donne trois semaines pour vous esprouver et quand vous serez a bon escient fortifiée contre tels accidents, je m'en irai périr avec vous et avec nos amis. »
L'admiralle répliqua : » Ces trois semaines sont achevées : vous ne serez jamais vaincu par la vertu de vos ennemis ; usez de la vostre et ne mettez pas sur nostre teste les morts de trois semaines. Je vous somme au nom de Dieu de ne nous frauder plus, ou je serai tesmoin contre vous en son jugement.» Hist. Univ. , l''<^part., hv. IH, ch. ii.). Quel langage et quelles pensées ! En présence d'une pareille scène,il ne faut pas commenter, mais admirer en silence.
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foi nouvelle : « Parmi les étonnements desquels Dieu nous a exercés depuis vingt-quatre heures, ]vn reçois un de vous, Messieurs, que je n'eusse pas attendu. Vos larmes sont-elles déjà essuyées? La mémoire de votre perte et les prières de votre roi depuis trois heures sont-elles évanouies avec la révérence qu'on doit aux paroles d'un ami mourant? Si vous quittez le chemin de venger le parricide, comment prendrez-vous celui de conserver vos vies et vos conditions? Qui est-ce de vous qui aura dans Paris le gré d'avoir parfait leur joie et détruit une armée de trente mille hommes pour y avoir jeté la confusion? Il n'est pas possible que, tout ce que vous êtes ici, consentiez à tous les points que je viens d'entendre. Me prendre à la gorge sur le premier pas de mon avènement, à une heure si dangereuse ! Me cuider traîner à ce qu'on n'a pu forcer tant de simples personnes, parce qu'ils ont su mourir! Et de qui pouvez-vous attendre une telle mutation en la créance que de celui qui n'en aurait point? Auriez-vous plus agréable un roi sans Dieu ! Vous assurez-vous en la foi d'un athéiste, et aux jours des batailles suivrez-vous d'assurance les vœux et les auspices d'un parjure et d'un apostat 1 Oui, le roi de Navarre, comme vous dites, a souffert de grandes misères et ne s'y est pas étonné ; peut-il dépouiller l'âme et le cœur à l'entrée de la royauté? Or, afin que vous n'appeliez pas ma constance opiniâtreté, non plus que ma discrétion lâcheté, je vous réponds que j'appelle des jugementsde cette compagnie à elle-même, quand
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elle y aura pensé et quand elle sera complète de plus de pairs de France et officiers de la couronne que je n'en vois ici. Ceux qui ne pourraient attendre une plus mûre délibération, que Taffliction de la France et leur crainte chassent de nous et qui se rendent à la vaine et briève prospérité des ennemis de l'État, je leur baille congé librement pour aller chercher leur salaire sous des maitres insolents : j^aurai parmi les catholiques ceux qui aiment la France et Thonneur. » Voilà bien, à mon gré, le modèle de la harangue historique qui doit naître de la situation et l'exprimer aussi bien que le caractère du héros. Combien de sentiments et d'idées dans ce peu de lignes! Quel mélange de dignité, de ressentiment et de prudence! Pourquoi dédaignerait-on dans un historien moderne ce qu'on admire dans les grands écrivains de l'antiquité?
On pourrait emprunter à l'histoire de d'Aubigné bien des pages où se montrent avec éclat le talent de l'écrivain et la portée de l'historien, mais il faut s'arrêter. Mon but était de rappeler l'attention sur un homme qui ne tient pas dans l'histoire littéraire et politique la place que réclament son caractère, ses services et ses écrits ; si j'ai surfait sa valeur, j'ai donné en même temps les moyens de me réfuter, car j'ai fourni les pièces sur lesquelles mon opinion s'est formée, de sorte que mon erreur, si je me suis trompé, ne saurait être contagieuse. Ici mon imagination n'a rien créé et mon jugement seul peut être en défaut;
d'aubigné. ^69
au reste, mieux vaut s'égarer en cherchant à rehausser une gloire douteuse que d'affecter la nouveauté des idées par l'abaissement des noms que l'histoire a consacrés et par l'apothéose de ceux qu'elle a flétris, procédé commode mais coupable, facile moyen pour arriver à ce genre de célébrité qui n'est qu'une transition bruyante de l'obscurité à l'oubli.
JUiJLSLJULSiSUiJ-JiJULa. JULUJUULSiJLS-Si JUUULfiJLC-SJUUUl JLSULOJLSLBJULJ
La vie de Malherbe n'est pas féconde en événements; sa destinée n'est pas aventureuse comme celle ded'Aubigné ; car on rencontre rarement de pareilles fortunes lorsqu'on écrit l'histoire littéraire : cependant nous trouverons encore ici plusieurs circonstances qui ont dû influer sérieusement sur la direction de l'esprit de l'écrivain et sur son caractère.
Né à Caen, en J 555, Malherbe y passa les premières années de sa vie et fortifia son intelligence par des études solides. Sa famille, qui comptait entre ses aïeux un compagnon de Guillaume-le-Conquérant, avait prospéré outre-mer et dégénéré sur le sol natal. Son père était un simple assesseur. Ce bonhomme s'avisa sur ses vieux jours de donner dans l'hérésie; Malherbe, bon catholique, orthodoxe en religion comme il le fut depuis en poésie, quitta brusquement la Normandie pour aller s'établir en Provence. C'est là qu'il commença à faire des vers et que, cédant au goût général, il débuta par imiter les Italiens et à ronsardîser,
comme il s'en est accusé depuis. La Pléiade était alors dans tout son éclat.
Les guerres civiles Tarrachèrent à ses études. Il se distingua par sa bravoure, et à la tête d'une compagnie, il poussa pendant trois heures M. de Sully Tépée dans les reins avec une vigueur qu'il ne démentit pas dans la guerre littéraire qu'il entreprit plus tard contre les pétrarchistes et les novateurs qui dénaturaient la langue.
Malherbe ne fut appelé à Paris que lorsque sa réputation était déjà faite, et fut traité assez mesquinement par Henri IV, qui le mit à la charge de M. de Bellegarde, son grand écuyer. M. de Bellegarde chassait assez volontiers sur les terres du roi et prenait la place qu'il aurait dû garder. Quoi qu'il en soit, Malherbe mit sa poésie au service de la gloire et de la galanterie du monarque. Il lit des vers pour célébrer ses exploits et l'aider dans ses amours. Les stances composées sous le nom du grand Alcandre allaient h l'adresse de la princesse de Condé, et figurent dans cette comédie où le Béarnais perdit son temps et entacha sa gloire. Au reste, notre poëte se montra constamment sujet fidèle et dévoué. Ses éloges ne manquèrent ni à Henri IV, ni à la régente, ni à Louis XIII, ni à Richelieu. La monarchie n'eut pas de plus chaud partisan, ni les factieux religieux etpolitiquesde plus ardent adversaire. Orthodoxe en religion, quoique sans ferveur et peut-être sans conviction, il le fut aussi en politique. Il respectait ces deux pou-
voirs et voulait qu'on les respectât, se réservant la dictature littéraire qu'il exerça despotiquement. Dans le partage de la souveraineté son lot n'était pas méprisable, puisque s'il laissait les âmes au pape, les corps au roi, il prétendait régner sur les esprits et les asservir à ses lois. On voit que l'idée de l'ordre était son unique passion; toute dissidence lui faisait ombrage, dans l'Etat comme dans la poésie.
Comme tous les despotes, Malherbe était singulièrement égoïste et vaniteux. 11 fallait qu'autour de lui tout se pliât à ses volontés et concourût à son bien-être. Sa vanité n'épargnait pas l'amour-propre d'autrui, mars elle passait à force de brusquerie et de naturel. On sait comment il traita Desportes' en présence de Régnier, son neveu; comme il biffa sans pitié Ronsard tout entier, et avec quelle hauteur il répondit à ce provincial qui venait à la porte de son cabinet demander le président Maynard : « Il n'y a ici de président que moi. » Nous connaissons Malherbe par Racan, son élève et son ami, et par Tallemant qui reçut les confidences de Racan , et qui complète ses indiscrétions. L'égoïsme tyrannique de Malherbe n'est cependant ni odieux, ni ridicule; il échappe à la haine parce qu'il n'est point malveillant, et qu'il révèle le sentiment d'une supériorité incontestable; il échappe
' Desportes avait invité Malherbe à diner. Avant de se mettre à table, il voulut courtoisement aller chercher un exemplaire de ses Psaumes pour l'olFrir à son hôte : or le potage était servi. «Ne vous dérangez pas, dit brusquement Malherbe, votre soupe vaut mieux que vos Psaumes. »
au ridicule par sa franchise même, en marchant à front découvert et la tête haute. D'ailleurs Malherbe portait partout son humeur hautaine, et s'il était dur avec les siens et envers ses rivaux, il n'était pas plus souple avec les grands. C'était une manière de dignité qui mettait le génie de plain-pied avec la naissance.
La vanité littéraire de Malherbe et l'intrépidité de sa bonne opinion sur ses propres œuvres ne se déguisent pas davantage; il proclame partout sa supériorité sans faux scrupules de modestie. 11 n'hésite pas à dire :
Les ouvrages communs vivent quelques années Ce que Malherbe écrit dure éternellement.
et ailleurs :
Les puissantes faveurs dont Parnasse m'honore, Non loin de mon berceau commencèrent leur cours : Je les possédai jeune et les possède encore Au décUn de mes jours.
et qu'on ne croie pas que ces explosions d'amour-propre, dont il serait facile de multiplier les témoignages, fussent de simples licences poétiques autorisées par l'exemple des poêles de l'antiquité : Malherbe n'est pas plus modeste en prose qu'en vers; la princesse de Conti lui disait un jour : « Je veux vous montrer les plus beaux vers du monde que vous n'avez point vus. — Pardonnez-moi, Madame, répondit-il, je les ai vus, car s'ils sont les plus beaux du monde, il
faut nécessairement que ce soit moi qui les aie faits. » On voit par là qu'il était fortement cuirassé contre la critique, et qu'il n'y avait pas moyen que le découragement pénétrât par le défaut de la cuirasse. Aussi écrit-il quelque part : « Le mépris que le public aura fait de mon ouvrage , je le ferai de son jugement. » Ce sont d'excellentes dispositions pour un réformateur, qui, avant tout, doit avoir en lui-même une foi robuste. Malherbe s'étudiait à se défendre contre la douleur physique et contre la douleur morale. Son organisation vigoureuse le préservant de toute maladie , il n'avait de ce côté d'autre ennemi que le froid : mais il comprit de bonne heure que le froid n'était fait que pour les pauvres et pour les sots. Le mot est de lui. Il avait de singuliers expédients contre cet inévitable ennemi. L'hiver, il doublait et triplait chemises , pourpoints et hauts-de-chausses ; mais il prenait surtout soin de ses jambes , à grand renfort de paires de bas : de peur de méprise , il avait marqué chacune d'elles d'une lettre de l'alphabet. Un jour de grand froid , il rencontre llacan et lui montrant ses mollets démesurément grossis : « Aujourd'hui, lui ditil, j'en ai dans VL ; » ce qui fait, en comptant sur nos doigts , douze paires de bas , ni plus , ni moins. Ceci doit nous rassurer sur la bête de Malherbe , d'autant qu'il ne la nourrissait pas moins bien qu'il ne la couvrait. Quant à son âme , il la choyait aussi curieusement. 11 a de merveilleuses recettes pour guérir toutes les douleurs morales. Si , par hasard , il sent les pre-
mières atteintes de l'amour , il avise s'il a des chaii ces de succès , alors il se prépare pour une courte campagne ; s'il prévoit un revers , i! prend bravement son parti : il n'y songe plus ; l'oubli ou le mépris % voilà sa cuirasse, ou bien, comme pour madame de Rambouillet , il s'empresse de réduire son amour aux termes d'amitié''. Contre l'envie il emploie le dédain. Au lieu de se montrer jaloux des premiers succès de Balzac : « Vraiment, dit-il, toutes ces badineries m'étaient venues à l'esprit, je les ai rejetées. » Contre la mort des siens ^ ou des autres, il a à son service tous les lieux communs des cœurs insensibles : La mort est inévitable ; qui sait ce que
' On peut voir dans une lellre de Malherbe à Racan, le développement presque cynique de cette théorie.
' Un objet si puissant ébranla ma raison,
Je vomIus être sien, j'entrai dans sa prison,
Et de tout mon pouvoir essayai de lui plaire
Tant que ma servitude espéra du salaire :
Mais comme j'aperçus l'infaillible danger
Où, si je poursuivais, je m'allais engager,
IiC soin de mon salut m'ôta cette pensée;
J'eus honte de brûler pour une âme glacée,
Et sans me travailler à lui faire pitié,
Restreignis mon amour aux termes d'amitié. ' Voici en quels termes Malherbe déplore la mort d'un parent dont il était l'héritier :
Ici dessous gît monsieur d'Is.
Plût or' à Dieu qu'ils fussent dix.
Mes trois sœurs, mon père et ma mère.
Le grand Éléazar mon frère.
Mes trois tantes et monsieur d'Is .'
Vous les nommè-je pas tous dix?
préparait au défunt une plus longue carrière. Son père est mort, mais il était hérétique î Sa mère : elle était bien vieille. Vraiment, s'il prenait le deuil, à son nge, il ferait un gentil orphelin... Voilà comment Malherbe protège son cœur contre la douleur morale ; il a , à cet effet , autant de ressources que contre les rigueurs du froid.
Aussi, avec ce tempérament, se trouve-t-il le consolateur d'office de toutes les infortunes. La princesse de Conti a perdu son frère; vite une longue épître à la manière de Sénèque. Caritée a perdu son époux, mais elle a conservé sa beauté ; qu'elle sèche ses larmes et qu'elle lui donne un successeur ; Bellegarde se désespère à la mort de son maître, Malherbe s'écrie :
On l'aurait consolé; mais il ferme l'oreille De peur de rien ouïr.
Marie de Médicis pleure la mort du petit duc d'Orléans, elle reçoit aussitôt un sonnet consolateur; le président de Verdun devient veuf, cette fois, l'ode obligée reste trois ans sur le métier; le président avait pris les devants et s'était consolé sans Malherbe en prenant une seconde femme ; lorsque l'ode arriva, la douleur et le veuvage avaient cessé. Colietet luimême n'échappe pas au zèle de Malherbe, mais il no reçoit qu'une simple épigramme en échange de sa sœur. Toutefois, cet homme, si prompt à se consoler
MS ESSAIS d'histoire littéraire.
et si dispos à consoler les autres, reçut dans sa vie deux coups qui le frappèrent cruellement ; il perdit sa fille et, sur ses vieux jours, son fils, son unique espérance. Sa première douleur se reflète dans les stances qu'il adressa à Duperrier sur un malheur semblable. Sa muse alors s'attendrit et trouve des accents de touchante mélancolie. Pour son fils, il veut le venger, et, tout vaincu du temps, il retrouve sous l'inspiration de la douleur toute l'énergie de sa jeunesse. Mais cette douleur elle-même , si profonde , si énergique , c'est le triomphe de l'égoïsme ; car l'enfant c'est le père lui-même, c'est même plus, puisque c'est lui dans l'avenir et dans un avenir illimité : Malherbe ne dément donc pas son imperturbable égoïsme.
L'humeur tyrannique de Malherbe et sa réforme hautement avouée, poursuivie sans pitié, lui suscitèrent de nombreux adversaires. Régnier écrivit contre lui et son école sa fameuse satire adressée à Rapin, un des collaborateurs de la Ménippée, dans laquelle il venge l'outrage fait à son oncle , à propos de ses psaumes et de sa soupe injurieusement comparés, et où il invoque Ronsard pour lui faire raison de ces grammairiens dont
Le savoir ne s'étend seulement Qu'à regratler un mot douteux au jugement, Prendre garde qu'un mot ne heurte une diphthongue. Épier si des vers la rime est brève ou longue Ou bien si la voyelle à l'autre s'unissant Ne rend pas à l'oreille un son trop languissant.
et de ces prétendus poètes ;
Qui rampent bassement, foîbles d'inventions , Et n'osent, peu liardis, tenter les fictions : Froids à l'imaginer, car s'ils font quelque chose C'est proser de la rime et rimer de la prose.
Bertlielot parodia ' contre lui les stances d'une chanson qu'il avait faite avec la duchesse de Bellegarde et Racan. Malherbe ne répondit pas à Régnier, dont il estimait le talent, et fit donner des coups de bâton à Berlhelot, qui fut sensible à l'argument sans le trouver concluant. Mademoiselle Gournay s'éleva aussi contre Malherbe par respect pour la mémoire de Ronsard et pour maintenir les droits de l'inspiration et de la haute poésie ; mais les plaintes éloquentes de la sibylle octogénaire ne trouvèrent point d'échos.
Sans vouloir relever de sa chute profonde la gloire de Ronsard, on peut dire qu'il a contribué à introduire la noblesse dans la langue poétique, et que Malherbe, tout en lattaquant, n'a fait que reprendre son œuvre et Tachever. Ronsard et les siens rougissaient, en présence des monuments de haute poésie légués par l'antiquité, de voir la muse française réduite au triolet, au rondeau, à l'épigramme, à l'é-
f Voici un couplet de celte parodie :
Elre six ans à faire une ode El donner des lois à sa mode, — Cela se peut facilement ; Mais de nous charmer les oreilles Par sa merveille des merveilles, Cela ne se peut nullement.
pître ; ils voulurent donner à un instrument trop modeste les tons héroïques qui lui manquaient. Au moment où leur dessein fut conçu, ils n'avaient d'autre voie à suivre que celle où ils se jetèrent avec précipitation, sans doute, mais avec courage. Ce n'était que par le contact du latin et du grec que notre langue pouvait prendre une physionomie plus sévère, des tons plus mâles et plus élevés. L'introduction violente de tournures antiques et de quelques mots grecs et latins, moins nombreux qu'on le croit généralement, compromit cette réforme, et amena plus tard un retour de l'opinion. Mais Ronsard n'en a pas moins la gloire d'avoir le premier fait parler à la muse française un langage noble et sonore dans plusieurs pièces qui sont encore dignes d'admiration. Aussi ne saurais-je souscrire à la définition qu'un critique moderne , qui manque quelquefois de mesure, a donnée de la langue de Ronsard ; je la cite cependant parce qu'elle est ingénieuse et d'un tour fort piquant. « Tout cela forma une langue bariolée, pédante, inintelligible : langue vague, sans unité, sans analogie, pauvre et maigre par dessous, par dessus recouverte d'une façon de manteau antique ; jargon mi-parti de patois vivants et de langues mortes, d'italien, de latin, de grec, chargé d'épithètes homériques, descriptif à l'excès, novateur sans nécessité, sans choix et sans goût, courtisanesque et populacier, érudit et sauvage; vrai péle-méle d'audace et d'impuissance, de stérilité et de facilité for-
HÂLUERBE. AS\
midable, de puérilité et d'emphase, d'inexpérience grossière et de raffinement, de paresse et de labeur. » Or, pour faire pièce au critique et le punir de son bouquet d'antithèses, je vais citer un échantillon de cette langue si tympanisée ; c'est un fragement de l'imprécation contre les bûcherons de la forêt de Gastine, écrite tout entière du même style :
Forêt, haute maison des oiseaux bocagers ! Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers Ne paistront sous ton ombre, et ta verte crinière, Plus du soleil d'été ne rompra la lumière ; Plus l'amoureux pasteur, sur un tronc adossé, Enflant son flageolet, à quatre trous percé, Son mâtin à ses pieds, à son flanc sa houlette. Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette. Tout deviendra muet : Écho sera sans voix ; Tu deviendras campagne et au lieu de tes bois Dont l'ombrage incertain lentement se remue, Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue; Tu perdras ton silence, et Satyres et Pans, Et plus le cerf chez loi ne cachera ses fans.
Ce sont les essais pindariques de Ronsard, ses odes et ses dithyrambes qui ont amené la confusion contre laquelle Malherbe a protesté avec violence. Le réformateur a exagéré les torts de son devancier pour se dispenser de toute reconnaissance et recueillir sans partage la gloire d'une révolution littéraire. Ces restrictions une fois posées et admises, voyons quelles furent la mission et l'œuvre de Malherbe,
Malherbe fit pour la langue française ce que son maître, Henri IV, fit pour la France ; grâce au roi ,
les Français furent une nation, et, par Malherbe, le français fut un idiome : Tun établit et maintint Tindépendance du pays, Tautre celle du langage. Lorsque le Béarnais, maître de Paris, vit défiler devant lui les soldats de rEspagne,il leur dit : «Bon voyage, Messieurs! mais n'y revenez pas. » Malherbe adressa le même compliment aux mots étrangers qui avaient fait invasion sous les auspices de Ronsard. Ce rapprochement n'est pas un jeu d'esprit : à ce titre, je le repousserais; mais je l'accepte parce qu'il est donné par l'histoire et rigoureusement vrai. Malherbe organisa la langue sur le plan que Henri IV avait adopté pour l'État. Il s'adjugea la souveraineté de cet empire, ne craignant pas d'être appelé le tyran des mots et des syllabes, ainsi que l'a surnommé un disciple ingrat, qui lui reproche de traiter l'affaire des participes comme celle de deux peuples rivaux disputant de leurs frontières, et de dogmatiser sur la vertu des particules. C'est l'honneur à Malherbe d'avoir gouverné sa grammaire qui régente les rois : le premier soin de Malherbe, dans son empire, fut de repousser les étrangers et d'organiser une noblesse. Il fit avec un admirable discernement le départ de la langue noble et de la langue vulgaire, sans toutefois établir de barrière insurmontable. Il savait que les mots sont comme les pièces de monnaie dont l'empreinte et le relief s'usent et s'effacent par l'usage et la circulation ; il ne fit donc pas de castes comme dans les États despotiques, mais des classes ; de telle sorte que la classe supérieure pût se
recruter dans les classes inférieures. Puisqu'il y a des mots qui doivent déchoir, il faut qu'il y en ait qui puissent parvenir. Sans ce perpétuel mouvement, la langue d'élite ne tarderait pas à dépérir, et, si ce mal survenait, il serait réparé par un autre mal, c'est-àdire par une irruption confuse et désordonnée, par une ascension tumultueuse des couches inférieures.
Les langues, comme autrefois la nature, ont horreur du vide. Nous avons vu de nos jours quelque chose de semblable ; la langue noble s'était énervée sous Tinfluence exclusive des écrivains académiques; sa fierté croissait en raison de sa gueuserie ; elle n'avait plus ni sang, ni muscles, ni couleur. Qu'arriva-t-il ou que devait-il arriver? La langue vulgaire força brutalement une consigne trop rigoureuse ; les barbares ont fait irruption dans l'empire, ils y ont jeté le désordre; mais c'est pour le régénérer. Le monde romain a été régénéré par les barbares et par le christianisme, qui lui ont donné un sang et un esprit nouveaux ; dans notre monde littéraire, les barbares sont venus, la parole viendra à son tour. Nous avons la matière ; elle n'attend plus que l'esprit qui lui donnera la forme et la vie; or, cet esprit souffle déjà, et nous en sentons les premières brises.
Le génie de Malherbe semblait prédestiné à l'accomplissement de cette œuvre. Plus étendu , il aurait eu moins d'énergie : plus passionné et plus riche d'idées, il aurait dédaigné un travail qui demandait plutôt un grammairien qu'un poëte inspiré. Ses pen-
>i84 ESSAIS d'histoire littéraire.
sées, concentrées presque exclusivement sur la grammaire et la prosodie, façonnèrent Tinstrument et le moule de la poésie ; ceux qui vinrent après lui purent, grâce à lui, en tirer des accords plus hardis et y jeter des pensées plus profondes. On ne saurait nier que Malherbe eût peu d'idées et une verve peu abondante; mais il sut la ménager et ne la répandre que lorsqu'elle s'était amassée et condensée au point de produire quelque œuvre virile. Ses produits sont rares mais vigoureux. Moins sobre de son génie, il l'eût rapidement épuisé aux dépens de sa gloire. On peut dire de lui :
Qu'il pensait de régime et rimait à ses heures ;
mais ce régime convenait à son tempérament poétique, et il Ta si bien conservé que, dans l'âge de la caducité, son génie a su produire l'ode à Louis XIII, 011 la vieillesse ne se montre que par l'aveu qu'il en fait.
Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages; Mon esprit seulement exempt de sa rigueur, A de quoi témoigner en ses derniers ouvrages Sa première vigueur.
Quelques citations suffiront pour montrer que Malherbe ne s" est pas borné à former la langue, mais qu'il en a su faire un emploi poétique. Sa gloire serait peu de chose, s'il s'était borné à y introduire une harmonie régulière et une dignité soutenue, et à modifier le rhythme et la prosodie : il a fait plus, en re-
MALUERBE. 185
vêtant de ce langage plein et sonore des idées élevées et quelquefois des sentiments touchants. Les enfants savent par cœur les stances à Duperrier, qu'on n'a pas surpassées même de nos jours, où la poésie mélancolique a débordé. L'ode sur l'attentat commis en la personne du roi, le ^9 décembre ^605, d'un autre ton, d'une inspiration plus élevée et presque pindarique, n'est pas moins populaire pour avoir éveillé la muse qui sommeillait au cœur de notre La Fontaine. On y remarque , entre autres, la strophe suivante, que Racine n'avait pas oubliée :
O soleil ! ô grand luminaire ! Si jadis l'horreur d'un feslin Fit que de ta route ordinaire Tu reculas vers le matin, Et d'un émcrveiilable change Te couchas aux rives du Gange ; D'où vient que ta sévérité , Moindre qu'en la faute d'Atrée, Ne punit point cette contrée D'une éternelle obscurité.
OÙ trouver plus d'énergie que dans cette invective contre le maréchal d'Ancre :
C'est assez que cinq ans ton audace clTrontée, Sur des ailes de cire aux étoiles montée,
Princes et rois ait osé défier, La fortune l'appelle au rang de tes victimes, Et le ciel, accusé de supporter tes crimes, Est résolu de se justifier.
11 est vrai qu'ici Malherbe imite Claudien ; mais voici une strophe tout ensemble noble et piquante^ dont le
tour et la pensée n'appartiennent qu^à lui; elle est dirigée contre les mignons de Henri III :
Les peuples pipés de leur mine, Les voyant ainsi renfermer, Jugeaient qu'ils parlaient de s'armer Pour conquérir la Palestine Et borner de Tyr à Calis L'empire de la fleur de lisj Et toutefois leur entreprise Était le parfum d'un collet, Le point coupé d'une chemise Et la figure d'un ballet.
Malherbe a devancé et surpassé J.-B. Rousseau dans cette paraphrase du psaume 4 45.
N'espérez plus mon âme aux promesses du monde, Sa lumière est un verre et sa faveur une onde Que toujours quelque vent empêche de calmer : Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre,
C'est Dieu qui nous fait vivre.
C'est Dieu qu'il faut aimer.
En vain, pour satisfaire à nos lâches envies,
Nous passons près des rois tout le temps de nos vies
A souffrir des mépris ou ployer les genoux :
Ce qu'ils peuvent n'est rien ; ils sont ce que nous sommes,
Véritablement hommes,
Et meuvent comme nous.
Ont-ils rendu l'esprit, ce n'est plus que poussière
Que celte majesté si pompeuse et si fière
Dont l'éclat orgueilleux éblouit l'univers ;
Et dans ces grands tombeaux, ou leurs âmes hautaines
Font encore les vaines ,
Ils sont mangés des vers.
Là, se perdent ces noms de maîtres de la terre, D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre; Comme ils n'ont plus de sceptre ils n'ont plus de flatteurs; Et tombent avec eux, d'une chute commune,
Tous ceux que la fortune
Faisait leurs serviteurs.
La prose de Malherbe, dans ses lettres familières, est habituellement sans grâce et sans force; mais, dans les écrits soigneusement élaborés, elle n'est pas indigne de ses vers. Lorsqu'il traduit Sénèque ou Tite-Live, son style a de la vigueur et de la précision. Toutefois, sou plus beau titre en ce genre, c'est la lettre à la Princesse de Conti, écrite pour la consoler de la mort de son frère : j'en transcrirai d'autant plus volontiers quelques passages, que ces citations feront ressortir, outre le mérite de Malherbe comme prosateur, son habileté comme consolateur : « Il est certain que les vertus et les vices s'accompagnent en nos mœurs, comme font les joies et les ennuis en nos aventures. Que savez-vous donc si, lorsqu'il est mort, les vertus et les joies de sa vie n'étaient point consumées? et si ce n'a point été lui faire grâce que de lui retrancher des jours qu'il ne pouvait passer qu'entre des vices et des ennuis ? Ses inclinations étaient véritablement portées au bien ; mais quels pernicieux conseillers sont-ce que la chaleur d'un âge où les passions sont furieuses, la hardiesse d'une condition à qui tout semble être permis, et la communication des compagnies fâcheuses, que dans le monde il est aussi malaisé de ne voir point, comme, les voyant, il est
impossible d'en éviter Timitalion? La constitution du corps n'est jamais si forte, qu'à la fin, parmi ceux qui sont malades, on ne devienne malade, ni les ressorts de l'âme si fermes, qu'on ne se corrompe quand on est longtemps parmi ceux qui sont corrompus.... La fortune use impérieusement de ses affections ; elle suit qui bon lui semble, mais elle ne s'attacbe à personne; et si elle aime, ce n'est jamais qu'avec liberté de haïr quand il lui plaira. Trop de gens l'ont accusée de légèreté, trop de preuves l'en ont convaincue, et l'en convainquent tous les jours, pour en avoir autre opinion. Pouviez-vous, madame, voir tant de traits de son inconstance à l'endroit des autres, sans l'appréhender en ce qui touchait M. votre frère, et vous représenter que, tout ainsi qu'en mourant de bonne heure, il vous a donné de quoi murmurer de la brièveté de sa vie, il pouvait, en mourant plus tard, vous donner occasion de vous ennuyer de sa longueur?» Dans ces lignes, que j'ai multipliées à dessein, rien n'a vieilli, et si, de nos jours, on donne plus de vivacité au mouvement de la pensée, trouve-l-on plus de correction, d'harmonie et do fermeté?
Résumons-nous.
Malherbe a inspiré Racan, formé Balzac et réveillé La Fontaine ; mais sa principale gloire est d'avoir reconnu qu'il y a un art d'écrire et d'en avoir déterminé les principales conditions : savoir, le choix des idées, celui des mots et leur disposition. Il a démêlé le véritable génie de notre langue, et, en repoussant
Tinvasion gréco-latine qui l'avait dénaturée, il a préparé les conquêtes intellectuelles qui font la force et riionueur de la France. Dans l'ordre littéraire, il a accompli ce que Henri IV et Richelieu ont fait dans l'ordre politique, et comme eux il a frayé la voie aux grandeurs du siècle de Louis XIV.
Malherbe mourut en 4628, âgé de soixante-treize ans, en maintenant la pureté de la langue française contre les solécismes de sa garde malade. C'était finir dignement et mourir comme il avait vécu. Quelques années plus tard, un grammairien disait au lit de mort : « Je m'en vais ou je m'en vas, car Fun et l'autre se dit ou se disent. »
JLSLAASUiJULSLJiJULSULSLJiJLSiAJLJLSUUiSLSiSlJiJLSL^
Balzac est le Malherbe de la prose française. C'est lui qui, le premier, a su maintenir, sans interruption, la clarté, l'élégance et la noblesse du langage, qualités qui ne se rencontrent chez ses devanciers que par intervalles; c'est lui qui a façonné cet instrument énergique et souple, qui s'est prêté si heureusement à la dialectique railleusedePascal età la sublime éloquence de Bossuet. On ne saurait trop relire ce remarquable écrivain, et cependant on le néglige si bien qu'on ne connaît guère aujourd'hui que son nom et l'influence que ses œuvres ont exercée sur ses contemporains. L'homme et ses œuvres sont également respectés et abandonnés , et cependant l'homme n'est pas irréprochable, et ses écrits seraient encore d'utiles modèles. Je vais essayer de faire connaître l'homme et de ramener l'attention sur un des plus curieux monuments de notre littérature.
On voudrait effacer de la vie de Balzac le souvenir de quelques péchés de sa jeunesse, et des querelles souvent envenimées auxquelles il fut mêlé dans le cours de sa carrière, pour ne voir en lui que l'écri-
vain dévoué au salut de la langue, Toracle du goût, Tarbitre des luttes littéraires et le fondateur de la véritable éloquence. Mais il faut, avant tout, se montrer historien fidèle, et sacrifier aux droits de la vérité cette figure idéale, cette pure abstraction qu'on aimerait cependant à voir réalisée.
Balzac, à l'âge de dix-huit ans, fit pour son malheur un voyage de plaisir en Hollande avec Théophile. Ces deux jeunes étourdis menèrent joyeuse vie et se firent quelques mauvaises affaires, dans lesquelles Théophile paya de sa personne et se montra protecteur dévoué de son ami, plus jeune que lui de deux années. Depuis, lorsque Théophile, menant toujours la même vie, eut des démêlés avec la justice, Balzac, loin de lui prêter l'appui de son crédit, se déclara contre lui. On ignore les motifs de cette conduite, et on ne pourrait guère en supposer de plausibles; quoi qu'il en soit, Théophile, en sortant de prison, adressa à Balzac une lettre fort vive qui contient de graves assertions et des insinuations plus graves encore*.
* Voici quelques traits de cette philippique : « Le gendre du docteur Baudius vous accuse d'une autre sorte de larcin : en cet endroit, j'aime mieux paraître obscur que vindicatif. S'il se fût trouvé quelque chose de semblable en mon procès, j'en fusse mort, et vous n'eussiez jamais eu la peur que vous fait ma délivrance... Je ne me repens pas d'avoir pris autrefois l'épée pour vous venger du bâton. Il ne tint pas à moi que votre affront ne fût effacé. C'est peut-être alors que vous ne me criîtes pas assez bon poëte, parce que vous me vîtes trop bon soldat... Vous êtes lâche et malin... Après une très exacte recherche de ma vie, il se trouvera que mon aventure la plus ignominieuse est la fréquentation de Balzac. » J'en passe et des meilleurs.
Balzac ne répondit pas. Le silence ne prouve rien ; il peut partir de la conscience du bien comme de celle du mal. Théophile, tout débauché qu'il fût, était homme de cœur; se serait-il avili jusqu'à la calomnie, et, s'il Ta fait, n'élait-il pas nécessaire de le prouver, ou du moins d'opposer un démenti à sa parole? La lettre de Théophile demeure donc comme pièce au procès. Elle constate d'abord le ressentiment violent d'un ami délaissé; elle élève de graves soupçons sur la délicatesse de Balzac, et donne de tristes motifs à son célibat et à l'altération de sa santé, qui ne se rétablit jamais.
Les premiers écrits de Balzac lui suscitèrent de nombreux adversaires. Il se mit tout d'abord sur les bras les moines par une épigramme qui n'avait cependant pas l'amertume de celles de Rabelais. « Les moines, disaitril, sont dans le cloitre ce que les rats étaient dans l'arche. » Le père Goulu, général des Feuillants, mit d'abord en campagne Dom André, qui engagea la lutte par un libelle médiocre, publié sans succès. Alors le général paya de sa personne. Le père Goulu avait commencé par être avocat; sifflé au barreau, il se fit prédicateur, mais il demeura court dans la chaire. Ce double échec le relégua dans un couvent. C'est de là qu'il attaqua Balzac sous le nom de Phyllarque. Il prétendit prouver que l'adversaire des moines était un ignorant et un malhonnête homme. Fouillant dans sa vie privée, il fit dune querelle litté* raire une guerre de personnes, et le traita dans sa
colère, d'infâme, de profane, d'épicurien, de Néron et de Sardanapale. Plus tard, Pascal devait recevoir, d'adversaires non moins dévots, le nom de Porte d'enfer. Cette fois, Balzac répondit, et le fit avec une dignité et une douleur éloquente qui ramenèrent à lui l'opinion égarée. L'apologie de Balzac fut publiée sous le nom d'Ogier le prédicateur. Ce savant homme en avait préparé les matériaux, que Balzac mit en œuvre avec un art admirable. Les entretiens adressés à Maynard, son ami, sous le nom de Ménandre, sont des modèles achevés de polémique. Ils ne furent publiés que dix-sept ans après, de sorte que Balzac n'intervint pas directement pendant le cours des débats. Dans ces éloquents entretiens, où Pascal a puisé quelques inspirations, Balzac ne prononce pas même le nom de son adversaire, aucune injure n'échappe à son ressentiment, mais il confond son calomniateur en opposant le caractère sacré dont il est revêtu et la violence de ses attaques.
Balzac était coupable d'un autre crime. Prenant toujours les moines à partie, il avait osé dire, dans sa lettre à Hydaspe , que , hors le service de l'église et la nécessité du commerce, le pape et le roi leur devraient défendre le latin et le français, dont ils voulaient faire deux langues barbares ; dans son zèle de puriste, il avait été jusqu'à regretter qu'on n'eût pas institué, pour réprimer leur hérésie contre la langue, une inquisition littéraire, un tribunal impitoyable envers les délits de ce genre. L'Aca-
demie n'existait pas encore. Balzac explique son intolérance par sa jeunesse et par la vigueur des principes qu'il avait puisés dans les leçons de Malherbe, grammairien inexorable pour le français, et de Nicolas Bourbon, ardent apôtre de la latinité de Cicéron et de Virgile. Cet aveu est précieux en ce qu'il nous montre Malherbe formant de ses conseils, et pour ainsi dire de ses propres mains, le réformateur de la prose française. La querelle de Balzac et du père Goulu, qui du reste fit preuve de talent et de savoir, sinon de bon goût et de savoir vivre, partagea tous les esprits et retentit jusque dans les cours du Nord. Le roi de Danemark fit débattre le procès devant lui par des juges compétents, et se prononça en faveur de Balzac. M. d'Avaux 'et Ogier le Danois, frère de l'apologiste de Balzac, faisaient jpartie de cet aréopage. Pendant le débat, un avocat de Saintes, nommé Javresac, s'avisa de prendre parti contre les deux adversaires. Balzac voulut se venger comme fit autrefois Malherbe pour avoir raison de la parodie de Berthelot : mais Javresac, plus habile à manier l'épée que la plume, fît rebrousser chemin, plus vile que le pas, au champion de son adversaire. Cette justice, par le bâton , était alors en usage contre les adversaires qu'on dédaignait. D'ailleurs, Malherbe et Balzac respectaient trop la langue pour descendre aux gros mots qui échappent dans la colère, et qui sont aussi des voies de fait.
Après son voyage de IJollande , voyage malencon-
4 96 ESSAIS d'histoire littéraiue.
treux, Balzac passa quelque temps en Italie. Dans sa jeunesse, il avait été attaché au duc d'Epernon au nom duquel il écrivit deux lettres fameuses à la reine régente Marie de Médicis, lettres dont il lui envia rhonneur en les publiant dans son premier recueil. Balzac était jaloux de ses productions à tel point qu'il ne déguisa point la part qu'il avait prise à son apologie, où il se décernait les éloges les plus fastueux, pensant sans doute qu'on ne saurait trop se louer quand on se loue soi-même. Plus tard, notre écrivain brigua la faveur de Richelieu, dont il n'obtint guère que le titre d'historiographe de France. Balzac visait plus haut; il voulait un évéché. En désespoir de cause, il se serait contenté d'une riche abbaye ; mais il n'obtint ni l'iin ni l'autre. Richelieu fut inexorable. Pourquoi ce ministre, si généreux envers des talents de moindre valeur, négligea-t-il Balzac? On peut en donner plusieurs raisons. D'abord, il fut piqué au vif de ce que Balzac ne lui dédia point le Prince ni ses lettres. « Se croit-il, disait-il, assez grand seigneur pour ne point dédier ses livres. » Les éloges de Balzac ne lui suffisaient point, parce qu'il les partageait avec beaucoup d'autres. Ce n'est pas tout, il lui reprochait, comme à Maynard, d'être trop cagnard, c'est-à-dire de vivre trop retiré et de ne pas se montrer assez souvent en cour.
Balzac pensait qu'on devait venir au-devant de lui ; sa paresse et sa fierté étaient d'intelligence, et par là il se donnait un air d'indépendance. Mais voulant la
fin, il devait se servir des moyens, ou du moins ne pas se plaindre s'il n'atteignait pas le but. D'ailleurs, Richelieu n'aimait pas la prose ; des vers, môme les plus méchants, et tels qu'il en faisait lui-même, pourvu qu'ils fussent dans le genre héroïque, étaient un meilleur titre à ses yeux. Dédaigné par Richelieu, Balzac se relira dans son château, prèsd'Angoulême ; c'est là qu'il passa la meilleure partie de sa vie , toujours en correspondance avec les savants et les grands, mais cessant de poursuivre la fortune qui le fuyait. Toutefois, il eut encore des éloges pour Mazarin, pour le prince de Condé et pour Anne d'Autriche j constant dans sa manie de louer, mais non dans ses éloges, car il sacrifie Richelieu à Mazarin, et Mazarin au prince de Condé, suivant les chances de la fortune. La reine de Suède, Christine, qui fut à cette époque l'héroïne de nos écrivains, comme plus tard la grande Catherine et le grand Frédéric, Christine faillit perdre, sur le bruit de quelques méchants mots qu'on lui imputait, les éloges qu'elle reçoit dans l'Aristippe. Les épigrammes démenties, l'apothéose subsista.
Désabusé de ses prétentions à l'épiscopat, fatigué du métier de courtisan " pour lequel il manquait
' Balzac s'est consolé de ses mécomptes en ce genre par un portrait fort piquant de la cour et des courtisans. La Bruyère n'aurait guère mieux dit : « Je ne saurais prendre cet accent avec lequel ils donnent de l'autorité à leurs sottises , ni faire d'une nouvelle un mystère en la disant à l'oreille. Je sais encore moins caclier mes défauts et faire le personnage d'un homme de
d'aptitude, puisqu'il n'avait ni l'âme assez vulgaire ni le corps assez actif pour y réussir, Balzac^ du fond de sa retraite , composa sa vie comme œuvre d'art, et on peut dire que le rôle qu'il se donna et la manière dont il le remplit est un chef-d'œuvre d'habileté. En s'éloignant du théâtre des intrigues et du centre des affaires, il mit d'abord sa personne en sûreté. Par son silence prudent, il rejeta dans un passé lointain les torts de sa jeunesse divulgués par Théophile, l'homme disparut dans la renommée de l'écrivain ; cette renommée s'accrut par l'absence de l'homme : Major e longinquo reverentia. Le château de Balzac devint comme un sanctuaire d'où partaient de temps en temps les oracles du dieu. Quelques amis dévots y faisaient de rares pèlerinages, et rapportaient dans le monde une admiration vivifiée par la faveur qu'ils avaient obtenue. Des lettres adressées à Chapelain, à Costar, à Voiture, qui étaient alors les courtiers de la gloire, ne laissaient pas languir la ferveur des adeptes, et, du fond de sa province, Balzac régnait en paix sur le monde des auteurs. Après cela, il ne lui restait plus qu'à mourir saintement; lorsqu'il sentit l'heure approcher, il se drapa en héros
bien si je ne le suis pas véritablement ; et quand je pourrais me rendre capable de celte science , il me fâcherait fort , après avoir passé neuf portes et donné des batailles pour arriver là, d'être arrêté à la dixième , et si l'on m'y recevait quelquefois, d'entrer dans un pays où les chapeaux n'ont pas été faits pour couvrir la tête et où tout le monde devient bossu à l'orée de faire des révérences. »
clirétien; Socrate du catholicisme, il disserta avec quelques amis sur les plus hautes questions de la théologie, se mit en règle avec l'Église en recevant tous les sacrements, lit venir à son lit de mort Javresac, autrefois menacé du bâton par son ordre, se réconcilia avec lui, et terminant cette scène héroïque par im acte de foi , il mourut sur son séant , les bras croisés sur sa poitrine et les yeux levés vers le ciel. Tous les témoins furent édifiés, et l'un d'entre eux en rédigea le procès-verbal, qu'il est difficile de lire sans émotion.
Cette retraite si calme, si désintéressée en apparence, était cependant tourmentée de passions mondaines. L'amour-propre de Balzac s'était encore exalté dans la solitude. Des amis complaisants mettaient leur nom et leur plume au service de leur idole. La personnalité de Balzac, aussi forte, mais moins haute que celle de Malherbe, s'abaissa à la jalousie. Les succès de Voiture troublèrent la sécurité de son orgueil. Il engagea Girac à écrire contre lui; ce factum, écrit en latin, provoqua une réponse de Costar, où ce perfide ami lançait quelques traits détournés contre Balzac, tout en paraissant le louer : de sorte que l'artifice deBalzac tourna contre lui-même. Si Girac servait la jalousie de son maître, Girard, archidiacre d'Angoulême, faisait les affaires de sa vanité. C'est lui qui signa une lettre à Conrart, dans laquelle Balzac exagérait les avances que la régente et sa cour lui avaient faites, à leur passage à Angoulème, pendant le voyage à Bor-
deaux qui eut lieu à Tépoque des troubles de la Fronde. Cette lettre, conservée par Tallemant des Réaux, est un monument d'incroyable vanité. Outre cette jalousie contre Voiture, il faut encore reprocher à Balzac de n'avoir pas épargné Malherbe son maître, qu'il nous représente dans le Socra te chrétien comme le pédagogue de la cour, tyran des mots et des syllabes, traitant Taffaire des participes et des gérondifs comme si c'était celle de deux peuples voisins, jaloux de leurs frontières ^ Ce n'était pas avec cette irrévérence railleuse que l'élève devait traiter celui qui lui avait frayé la route en ennoblissant la langue poétique, et qui, dans sa lettre à la princesse de Conti, avait donné le premier modèle de la prose constamment harmonieuse.
Maintenant, pour pénétrer plus avant dans les idées
' C'est dans le dixième discours du Socrate chrétien que Balzac tourne en ridicule son illustre maître. Le passage est spirituel et mérite d'être cité : «Vous vous souvenez du vieux pédagogue de la cour, et qu'on appelait autrefois le tyran des mots et des syllabes , et qui s'appelait lui-même, lorsqu'il était en belle humeur, le grammairien à lunettes et en cheveux gris. N'ayons point dessein d'imiter ce que l'on conte, de ridicule de ce vieux docteur, notre ambition se doit proposer de meilleurs exemples. J'ai pitié d'un homme qui fait de si grandes difTérences entre pas et point; qui traite l'affaire des gérondifs et des participes comme si c'était celle de deux peuples voisins l'un de l'autre et jaloux de leurs frontières. Ce docteur en langue vulgaire avait accoutumé de dire que depuis tant d'années il travaillait à dégasconner la cour et qu'il ne pouvait en venir à bout. La mort l'attrapa sur l'arrondissement d'une période et l'eau climatérique l'avait surpris délibérant si erreur et doute étaient masculins ou féminins ; avec quelle attention voulait-il qu'on l'écoutât, quand il dogmatisait de l'usage et de la vertu des particules ! »
de Balzac, nous allons rinterioger sur les hautes questions de la politique, de la religion et de la morale. Ses réponses à notre interrogatoire auront le double avantage de nous éclairer sur ses sentiments, et de nous montrer combien il est habile artisan de paroles. Le chapitre de la politique ne sera pas long : le respect du passé, et l'obéissance aveugle aux autorités établies , voilà toute la pensée de notre auteur, et il la résume en quelques mots : « Nous ne sommes pas venus au monde pour faire des lois, mais pour obéir à celles que nous avons trouvées, et nous contenter de la sagesse de nos pères comme de leur terre et de leur soleil. » Avec ces maximes, Balzac ne pouvait pas être homme de résistance et d'opposition : aussi, tout ce qu'il écrivit sur les matières d'Etat a-t-il le caractère de la soumission et de la flatterie. Son Prince n'est qu'une longue apothéose du pouvoir absolu, et une intrépide flagornerie d'un prince qui a mérité peu d'estime : son Ministre est écrit dans les mêmes sentiments. Cependant, comme ces avances eurent peu de succès, Balzac en garda rancune au prince et au ministre ; il se vengea du ministre en divulgant, après sa mort, son étrange bévue sur Terentianus Maurus ^ Quant à Louis XIII , il l'a attaqué indirectement sous le couvert de Néron
' « Le premier homme de noire siècle a pris le grammairien Terentianus Maurus, pour un personnage des comédies de ïérence et l'a appelé le Maure de Térence. •>
et dans des vers latins d'une admirable énergie ^. Si Balzac interdit aux sujets toute pensée d'indépendance politique, il ne se déclare pas moins vivement contre le libre examen dans les matières religieuses :« Bon Dieu, s'écrie-t-il, qu'Aristote et sa dialectique ont gâté de tètes I Qu'il y a dans le monde de fous sérieux; de fous qui se fondent en raison ; de fous qui sont déguisés en sages I 0 mon Dieu, que le silence du sanctuaire est bien meilleur que le babil des Académies, et qu'il vaut bien mieux marcher dans la simplicité de vos voies, que de s'égarer dans le labyrinthe d'Aristote. » Et ailleurs : « J'aime bien mieux cette raison , prisonnière de la foi et sacrifiée par l'humilité; cette raison, abattue et endormie, voire même morte et enterrée aux pieds des autels , que cette autre raison juge de la foi ; animée d'orgueil et de vanité; si vive et si remuante dans les écoles , qui fait tant la maîtresse et la souveraine ; qui ne parle que de régner et de vaincre partout où elle est. » En
' Ce vers
Ergo caneiit
Caesareosque lares non unâ ceede cruentos,
renferme une allusion au meurlre du maréchal d'Ancre. Ceux-ci :
Ergo Deûm torpore et fato malris ovantem, IIorr£ndasque caiient, sanclaut connubia, lœdas,
rappellent les rigueurs du roi envers sa mère et ses goûts dépravés, que l'indiscret Tallemanl des Réaux nous a dévoilés. — La pièce dont ces vers sont extraits a eu une singulière destinée. M. Wensdorffen a inséré un fragment dans son édition des Poelœ latini minores , en l'attribuant au satirique Turnus, contemporain de Néron. Cette méprise du docte éditeur allemand est un hommage an talent poétique de Balzac, talent d'ailleurs inconstestaWe.
vertu de ces principes, Balzac, aussi bien que Malherbe,
est intraitable à rencontre des protestants, et d'un seul
mot, il repousse les prétentions de la réforme. «Quelle
apparence y aurait-il, que depuis le commencement
du monde, la vérité eût attendu Martin Luther pour
se venir découvrir à lui à la taverne et sortir par une
bouche qui a plus vomi qu'elle n'a parlé. » L'image
et l'expression sont passablement grossières pour un
homme qui a donné cours au mot urbanité, mais •• •
l'argument n'en a pas moins quelque valeur.
Au reste, la soumission de Balzac à la foi catholique ne s'est pas faite sans retour : elle lui a inspiré de grandes idées et de belles pages. Il touche au sublime, lorsqu'il trace à grands traits la venue du Christ et les prodiges accomplis par un enfant : « Un étable, une crèche, un bœuf et un ânel Quel palais, bon Dieu, et quel équipage! Cela ne s'appelle pas naître dans la pourpre, et il n'y a rien ici qui sente la grandeur de l'empire de Constantinople.
« Ne soyons point honteux de l'objet de notre adoration ; nous adorons un enfant ; mais cet enfant est plus ancien que le temps. Il se trouva à la naissance des choses : il eut part à la structure de l'univers; et rien ne fut fait sans lui, depuis le premier trait de l'ébàuchement d'un si grand dessin , jusqu'à la dernière pièce de sa fabrique»
« Cet enfant fit taire les oracles, avant qu'il commençât à parler. Il ferma la bouche aux démons étant encore entre les bras de sa mère. Son berceau a été fatal
aux temples et aux autels ; a ébranlé les fondements de l'idolâtrie; a renversé le trône du prince du monde. Cet homme promis à la nature, demandé par les prophètes, attendu des nations, cet homme enfin, descendu du ciel, a chassé, a exterminé les dieux de la terre.
« Avant lui, on se doutait bien de quelque chose. On donnait de légères atteintes à la vérité : on avait quelques soupçons et quelques conjectures de ce qui est. Mais, les plus intelligents étaient les plus retenus et les plus timides à se faire entendre ; ils n'osaient se déclarer sur quoi que ce soit ; ils'ne parlaient qu'en tremblant et en hésitant des alTaires de l'autre vie : ils consultaient et délibéraient toujours, sans jamais se résoudre ni prendre parti. C'est ce Jésus-Christ, qui a fait cesser les doutes et les irrésolutions de l'Académie; qui a même assuré le Pyrrhonisme. Il est venu arrêter les pensées vagues de l'esprit humain, et fixer ses raisonnements en l'air. Après plusieurs siècles d'agitation et de trouble, il est venu faire prendre terre à la philosophie, et donner des ancres et des ports à cette mer, qui n'avait ni fond ni rive. »
Je sais bien que si l'on remonte jusqu'aux pères de l'Église, et que l'on descende à Bossuet, on trouvera chez les uns le germe puissant de ces beautés, et chez l'autre de plus riches développements, mais ce n'est pas un médiocre mérite que d'être le disciple fidèle des premiers interprètes de la foi et comme le précurseur de leur dernier rival.
La politique et la religion ne donnent donc à Balzac
d'autres soins que de connaître le nom et la volonté des princes, les ordres et les ministres de Dieu, de se soumettre et d'adorer; de ce côté il est esclave, mais il retrouve son indépendance en se tournant vers Thumanité et la société. D'abord, la philanthropie (ce mot Taurait fait frémir pour le fond et pour la forme) n'a point de place en son cœur où il règne seul, en idole. Pourquoi se mettrait-il en peine des misères du genre humain? « Certes, disait-il, nous n'aurions jaftais fait si nous voulions prendre à cœur les affaires du monde et avoir de la passion pour le public dont nous ne faisons qu'une petite partie: peut être qu'à l'heure qu'il est, la grande flotte des Indes fait naufrage à deux lieues de terre : peut-être que l'armée du Turc prend une province sur les chrétiens et enlève vingt mille âmes pour les mener à Constantinople : peut-être que la mer emporte ses bornes et noie quelque ville de Zélande. Si nous faisons venir les malheurs de si loin il ne se passera heure du jour qu'il ne nous arrive du déplaisir ; si nous tenons tous les hommes pour nos parents, faisons état de porter le deuil tout le temps de notre vie. » Balzac n'a garde de faire venir les malheurs de loin, il aime mieux écarter par l'insensibilité ceux qui le touchent de près ; lorsque son père meurt, il se contente d'écrire négligemment : « Depuis ma dernière lettre , j'ai perdu mon bonhomme de père. » D'après ce langage, il n'y a pas apparence qu'il en porte longtemps le deuil, au moins dans son cœur. Avec cette sécheresse d'àme il n'est pas étonnant
que Balzac ait décliné la responsabilité de chef de famille, et qu'il ait passé sa vie dans un isolement superbe. Quand même il n'aurait pas eu de raisons d'une autre nature^, il lui suffisait de celles qu'il a déduites dans le passage suivant": « Je ne veux point être en peine de compter tous les jours les cheveux de celle que j'épouserai, afin qu'elle ne donne de ses faveurs.à personne, ni craindre que toutes les femmes qui la viendront voir ne soient des hommes déguisés. L'exemple de notre voisin me fait peur, qui a mis au monde tant de muets, de borgnes et de boiteux qu'il en pourrait remplir tout un hôpital. Je ne veux point être obligé d'aimer des monstres à cause que je les aurai faits, et quand je serais assuré de ne point faillir en cela, je me passerai bien d'avoir des enfants qui désireront ma mort s'il sont méchants, qui l'attendront s'ils sont sages et qui y songeront quelquefois, encore qu'ils soient les plus gens de bien du monde. » Ainsi, Balzac ne trouve à dire au mariage que la femme et les enfants ; c'est plus qu'il ne fallait pour s'en dispenser. Un valet dans Scarron ^ prêche la même morale lorsqu'il s'écrie:
Moi, j'aurais des enfants et leur mère à repaître !
Je ne suis guère édifié, non plus, de la délicatesse de Balzac en amour, ni de sa galanterie; il est guindé
' Voyez le dernier paragraphe de la lettre de Théophile, tome m, page 203. Édil. de 1629.
' L'Héritier ridicule, acte V, scène V.
et gourmé dans l'expression des sentiments tendres; il est cruel dans ses railleries sur le plus grand malheur des femmes, la vieillesse. N'y a-t-il pas de Tinliumariité dans ce trait contre une coquette qui faisait mine de tourner à la dévotion : « Elle est aussi éloignée de sa conversion que de sa jeunesse. »> Balzac se complaît à désenchanter la jeunesse et la beauté sur leurs illusions ; il les poursuit par la perspective de l'inévitable laideur. Voyez de quel ton il avertit Clorinde du malheur qui la menaçait: « Il viendra une saison où vous aurez plus de peur de votre miroir que les coupables n'en ont de leurs juges. Votre front s'étendra jusqu'au haut de votre tête, les joues vous tomberont sous le menton et vos yeux de ce temps-là seront de la couleur de votre bouche à cette heure. Je voudrais bien pour l'amour de vous ne parler point si véritablement que je fais ; néanmoins, puisque j'ai quitté la complaisance, il n'y a plus moyen que je me retienne. Clorinde, le soleil est encore beau lorsqu'il se couche; l'arrière-saison est agréable, mais nous n'avons de bonnes années que les premières, et, quelque soin que vous ayez de vous-même, vous ne sauriez, en même temps, conserver votre beauté et acquérir de l'expérience. Voulez-vous que je vous en dise davantage et que je vous fasse part de ce que je viens d'apprendre d'un étranger que j'ai entretenu tout aujourd'hui? ll.faut que vous sachiez qu'il n'y a partie du monde où la curiosité ne l'ait porté, ni merveille eu la nature qu'il n'ait considérée avec soin. Il a vu
des montagnes qui brûlent toujours sans se consumer : il a abordé en des îles qui ne s'arrêtent jamais en même lieu : on lui a montré des hommes marins, mais il m'a juré que parmi tant de miracles il n'a jamais pu voir une belle vieille. » Peut-on faire un plus cruel usage de l'esprit? Je voudrais, pour l'exemple, que la lettre eût été adressée à Ninon, qui devait donner un éclatant démenti à cette insolente affirmation.
Je ne travaille pas à faire aimer le caractère de Balzac, mais, bien que j'éprouve peu de sympathie pour l'homme, j'aime à rendre hommage aux grandes qualités de l'écrivain, et je n'hésiste pas même à soutenir, contre Topinion commune, qu'il est homme de goût. Je passe condamnation sur les habitudes hyperboliques de son langage et la monotonie des formes, quoiqu'on puisse dire à sa décharge que, voulant donner le ton de la haute éloquence, il a dû, comme un coryphée intelligent, le forcer un peu ; mais j'alléguerai, à l'appui de mon assertion, quelques jugements et quelques maximes qui attestent " un critique judicieux. On sait que dans la querelle du Cid il se rangea du côté du public et de Corneille ; voici maintenant comment il apprécie la comédie de son temps, qui n'était rien moins que le tableau de la vie réelle : « Nos comédies ne montrent que des hommes artificiels, des passions empruntées, des actions contraintes et un monde xjui n'est pas le nôtre. » Il combat avec non moins de bon sens la manie de rarchaisme et du néologisme si naturelle
aux jeunes écrivains à toutes les époques de transition : « Opposez-vous fortement, dit-il, à la vicieuse imitation de ces jeunes docteurs qui travaillent tant qu'ils peuvent au rétablissement de la barbarie; leurs locutions sont ou étrangères ou poétiques. S'il y a dans les mauvais livres un mot pourri de vieillesse ou monstrueux par sa nouveauté, une métaphore plus effrontée que les autres, une expression insolente et téméraire, ils recueillent ces ordures avec soin et s'en parent avec curiosité. » La leçon va à plus d'une adresse, et ce qui m'inquiète pour l'avenir de ceux qui pourraient la mériter, c'est qu'on ignore aujourd'hui le nom et les œuvres des écrivains que gourmande Balzac.
Le sentiment des beautés simples et sublimes de la Bible porte Balzac à attaquer les paraphrastes maladroits qui dénaturent le style des prophètes en le chargeant de faux ornements : « Ces ornements les déshonorent, ces faveurs les désobligent. Vous pensez les parer pour la cour et pour les jours de cérémonie, et vous les cachez, comme des mariées de village, sous vos afliquets et vos bijoux. Vous les accablez de la multitude de vos richesses fausses ou véritables; vous voulez leur rendre le visage plus agréable et vous leur ôtez le cœur. » Quoiqu'on lui reproche, et avec raison, la pompe continue de son langage, il blâme dans les autres le défaut qu'il n'a pas toujours évité: <( Rien, dit-il, n'est si voisin du haut style que le galimatias. » Il relève du péché de noblesse non interrompue, les orateurs qui ne savent pas s'abaisser
à propos ni mesurer l'élévation des mots à celle des idées, et il les instruit par l'exemple de l'orateur antique : « Périclès n'était pas toujours orateur, il ne tonnait pas devant le peuple quand il n'était question que de nettoyer les rues de la ville, ou de relever un pan de muraille qui était tombé, ou de taxer la viande de boucherie. »
Il me tarde de montrer Balzac dans une de ces rencontres, assez rares à la vérité, où la grandeur des idées s'accorde avec la majesté des paroles. Voici un passage que Pascal a remanié, et dont la chaire chrétienne a souvent reproduit le sens, mais qu'elle n'a point surpassé. Il s'agit du miracle de l'établissement chrétien : « Il ne parait rien ici de l'homme ; rien qui porte sa marque, et qui soit de sa façon. Je ne vois rien qui ne me semble plus que naturel dans la naissance, et le progrès de cette doctrine. Les ignorants l'ont persuadée aux philosophes. De pauvres pêcheurs ont été érigés en éducateurs des rois et des nations ; en professeurs de la science du ciel. Ils ont pris dans leurs filets, les orateurs et les poètes, les jurisconsultes et les mathématiciens. Cette république naissante s'est multipliée par la chasteté et la mort, bien que ce soient deux choses stériles et contraires au dessein de multiplier. Ce peuple choisi, s'est accru par les pertes et par les défaites : il a combattu, il a vaincu étant désarmé: le monde en apparence avait ruiné l'Église, mais elle a accablé le monde sous les ruines ; la force des tyrans s'est rendue au courage des condamnés.
BALZAC. 2{à
La patience de nos pères, a lassé toutes les mains, toutes les machines, toutes les inventions de la cruauté. »
Allons encore plus loin, et montrons, dans quelques pages de Balzac, les premiers linéaments de la philosophie de l'histoire, et le germe fécond que Bossuet a développé par son discours sur l'histoire universelle. Nulle part, l'action delà Providence sur les destinées de l'humanité, son intervention dans les affaires de la terre, n'a été marquée avec plus de précision , an noncée avec plus d'éloquence : « Il n'y a rien que de divin dans les maladies qui travaillent les États. Ces dispositions et ces humeurs, cette fièvre chaude de rébellion, cette léthargie de servitude, viennent de plus haut qu'on ne s'imagine. Dieu est le poëte, et les hommes ne sont que les acteurs : ces grandes pièces qui se jouent sur la terre, ont été composées dans le ciel, et c'est souvent un faquin qui en doit être l'Atrée ou rx4gamemnon. Quand la Providence a quelque dessein, il ne lui importe guère de quels instruments et de quels moyens elle se serve. Entre ses mains tout est foudre, tout est tempête, tout est déluge, tout est Alexandre, tout est César : elle peut faire par un enfant, par un nain, par un eunuque, ce qu'elle a lait par les géants et par les héros, par les hommes extraordinaires.
«Dieu dit lui-même de ces gens-là, qu'il les envoie en sa colère, et qu'ils sont les verges de sa fureur. Mais, ne prenez pas ici l'un pour l'autre. Les verges ne piquent, ni ne mordent d'elles-mêmes; ne frappent
ni ne blessent toutes seules. C'est l'envoi, c'est la colère, c'est la fureur qui rendent les verges terribles et redoutables. Cette main invisible, ce bras qui ne paraît pas, donnent les coups que le monde sent. Il y a bien je ne sais quelle hardiesse, qui menace de la part de l'homme, mais la force, qui accable, est toute de Dieu. » Après deux siècles, ce passage conserve toute sa beauté, tout son éclat, et l'on ne voit pas par où il pourrait vieillir et se ternir, tant est énergique la vitalité du beau langage et des grandes idées.
Il serait difficile de décider si les défauts de Balzac, comme écrivain et comme penseur, sont des vices de son génie, ou des torts de sa destinée. L'émotion du sentiment, la tendresse du cœur manquent absolument à ses ouvrages, et c'est pour cela qu'ils attachent peu, quoiqu'ils plaisent souvent. Mais, faut-il en îiccuser l'a sécheresse naturelle de son cœur, ou cet isolement qui rompit ces rapports du citoyen avec l'État, de l'homme avec la famille, du chrétien avec l'Eglise, qui auraient remué l'ame de l'homme, du citoyen et du chrétien. J incline à croire, que cette retraite qui fut viagèrement un excellent calcul de vanité, eut sur l'âme de Balzac, et par contre-coup sur son talent, une funeste influence. Elle endurcit son cœur en exaltant son amour-propre, elle appauvrit ses idées en l'éloignant de la pratique des hommes et des choses. Cette forte intelligence fut par là réduite à vivre sur le fonds de sa première expérience. Si l'on excepte
quelques hautes considérations historiques ou religieuses, Balzac est demeuré partout en deçà des promesses de son début, brillante floraison qui semblait annoncer la plus riche moisson. Les fruits de la maturité n'ont pas eu la vigueur promise. On peut croire que si Balzac ne se fût pas retiré prématurément de la vie active, que s'il se fut mêlé aux affaires et aux grands intérêts de la société, que si Richelieu l'eut appelé aux grandes dignités de TÉglise ou de TÉtat, il fût devenu un grand écrivain politique, ou un orateur éminent. Certes, il n'aurait pas composé un prince de fantaisie, un ministre chimérique, une cour imaginaire ; il n'aurait pas écrit de dissertations à vide sur le Romain, des lieux communs touchant Fabrice, Auguste et Mécenas ; il ne se serait pas amusé à discuter gravement que les dons du corps et de l'esprit, ne sont ni de la puissance, ni de la juridiction de la fortune; il aurait laissé aux prises les Uranistes et les Jobelins, sans se porter juge du camp, et moins encore eùt-il disserté sur l'attelage de Vénus.
Balzac a beaucoup écrit. Il ajouta une trentaine de livres de lettres aux quatre premiers qui avaient commencé sa réputation, mais il ne s'éleva pas dans ce genre au-dessus de son coup d'essai. Il faut ajouter à cette vaste correspondance, le Prince, composé en l'honneur de Louis XIII, et qui serait une excellente leçon s'il n'était une insigne flatterie ; l'Aristippe ou le Ministre qui devait être le complément du Prince, et que Balzac n'a point publié parce qu'il eut à se
2^4 ESSAIS d'histoire litt^.raire.
plaindre de Mazarin aussi bien que de Richelieu ; le Socrate Chrétien, sans contredit son plus bel ouvrage, et qui contient le germe de deux chefs-d'œuvre de Bossuet, rHistoire universelle et TExposé de la doctrine chrétienne ; le Barbon, satire ou plutôt charge assez ingénieuse, dirigée, non pas contre Montmaur, comme on Ta cru, mais contre Tarchevêque de Rouen François de Harlay, ce Lycophron de la théologie et de la chaire évangélique ; enfin une foule d'entretiens et de dissertations sur des sujets littéraires et religieux, sans compter un nombre considérable de vers latins. La meilleure de ces dissertations, celle qui roule sur VHerodes infanticida de Heinsius, fut mal accueillie par ce grand homme, qui répondit avec aigreur. Balzac qui l'avait bien traité s'étonna de ce procédé, mais il aurait dû se rappeler que la critique, même la plus bienveillante, effleure toujours l'irritable amourpropre de poëte, et que d'ailleurs Heinsius était l'ami du docteur Baudius, dont le gendre avait de si graves reproches à faire au jeune compagnon de voyage de Théophile.
Cette fécondité a de quoi surprendre dans un écrivain dont le style atteste un travail opiniâtre. Le même prodige s'est renouvelé pour Buffon et J.-J. Rousseau. Balzac avait l'haleine courte, mais il la reprenait souvent. Ses lettres et ses entretiens sont des morceaux de peu d'étendue, mais achevés. C'était la véritable portée de son talent, et il ne va pas au-delà, même dans les ouvrages où il parait tendre plus haut. Le
Prince, l'Aristippe, le Soerate Chrétien, ne sont que des lettres, des dissertations et des entretiens placés bout à bout, grossièrement cousus plutôt que liés et fondus de manière à former un tout indissoluble. Le style de Balzac est constamment noble et châtié, cependant il admet un grand nombre d'expressions familières anoblies par la place quelles occupent et l'énergie qu'elles donnent au discours. C'est le même artifice auquel Bossuet doit ses plus grands effets d'éloquence, artifice heureux quand on l'emploie discrètement.
Après une étude sérieuse de la vie et des œuvres de Balzac, j'avouerai sans détour que son caractère ne m'inspire aucune sympathie. Jamais homme ne fut plus exclusivement occupé de lui-même : sa vanité trouvait bons tous les moyens de se satisfaire : il se louait sans relâche ^ et se faisait louer à outrance. On trouve à citer, dans sa vie, la fondation du prix d'éloquence que l'Académie décerne annuellement, et son testament, par lequel il lègue tout son bien aux hôpitaux ; or, je le dis sans crainte de décourager ni la vertu, ni la vanité, qui ne se laissent pas abattre si facilement, dans ces deux traits si vantés, la part du démon de l'orgueil pourrait bien être la plus forte. Je ne saurais estimer l'adulateur banal de toutes les puissances, le déserteur de toutes les disgrâces, le dis-
' Le spirituel Baulru répondait à Richelieu en parlant de Balzac : « Comment voulez-vous qu'il se porte bien , il ne parle que de lui-mèrae et chaque fois il se découvre : tout cela l'enrhume. »
ciple ingrat et l'ami infidèle ; mais, si je considère récrivain, je dois avouer les immenses services qu'il a rendus à la langue, et reconnaître que Balzac était véritablement né pour l'éloquence. Ce qui lui a manqué surtout, ce sont des circonstances favorables à l'essor de son génie, et un théâtre où il pût le développer. Balzac, dans la chaire chrétienne, aurait été le digne précurseur de Bossuet ; mais dans le silence du cabinet il n'a montré que la moitié de ses forces, et on peut lui appliquer, en le modifiant, le mot par lequel il a réduit à sa juste valeur le mérite de Ronsard : « C'est le commencement et la matière d'un orateur. »
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