‹ Essais d'histoire littéraireChapitre 10 sur 16 · L'HOTEL DE RAMBOUILLET · texte numérisé non relu

L'HOTEL DE RAMBOUILLET

Les destinées de Thôtel de Rambouillet méritent d'être étudiées. Ce salon de beaux esprits, qui régenta la littérature pendant la première moitié du xvii« siècle, et qui fut l'arbitre du goût, le sanctuaire de la morale, l'académie du beau langage, après avoir joui longtemps d'une gloire incontestée, a vu décliner son autorité sous le règne de Louis XIV, et le xviii^ siècle n'a plus eu pour lui que le sarcasme ou le dédain • on l'a vu à travers les Précieuses ridicules de Molière, et on a détourné contre lui des traits que le grand comique n'avait dirigés que contre les maladroits imitateurs de son langage et de ses manières. 11 est temps de se placer entre l'engouement des contemporains et le dénigrement de la postérité pour apprécier justement les services et les torts de cette réunion célèbre.

M. Rœderer, dans son Histoire de la société polie en France, fait remonter l'ouverture du salon de Madame de Rambouillet à l'année 4600, sous le règne de

2\S ESSAIS d'histoire littéraire.

Henri IV. L'esprit de cette société, à son origine, fut politique et moral. Le marquis de Rambouillet, ami du duc d'Epernon, était hostile à Sully, alors au comble de la faveur; Catherine de Vivonne, sa chaste et noble femme, voyait avec mépris les dérèglements de la cour : ces rancunes politiques et ces scrupules de pudeur les déterminèrent à se tenir sur la réserve, et à faire de leur hôtel un centre d'opposition modérée qui combattrait indirectement les barbarismes et les orgies de la cour par la pureté du langage et des mœurs. L'hôtel de Rambouillet ne tarda pas à devenir le rendez-vous des beaux esprits et des femmes les plus distinguées. On briguait ardemment l'honneur d'y être admis, car l'admission était un double brevet de culture intellectuelle et de vertu. Une pareille réunion, que Bayle appelait un véritable palais d'honneur, ne pouvait pas manquer d'exercer une grande influence. Les circonstances extérieures en favorisèrent l'accroissement. La sévère économie du roi et de son ministre Sully, et, plus tard, l'indifférence littéraire de Louis XIII et des divers ministres qui se succédèrent jusqu'à Richelieu, abandonnèrent à l'hôtel de Rambouillet le patronage et la direction des lettres : cette espèce de dictature eut ses avantages et ses inconvénients.

L'hôtel de Rambouillet continua le travail de Malherbe sur la langue française : celui-ci avait donné à notre idiome la force et la noblesse, ses continuateurs l'assouplirent, Taffiiièrent, et ajoutèrent aux qualités

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qu'il possédait déjà la finesse et la délicatesse. Il faut encore rapporter à ce cercle ingénieux Tart de converser, qui fut une des principales gloires de la France, et d'où découlèrent la politesse, Turbanité et le savoirvivre, dont le nom même n'existait pas avant cette époque. On ne saurait non plus nier sans injustice les services rendus à la morale par cette société d'élite : elle rendit chastes, au moins en paroles, les auteurs qu'elle admettait, et plus retenus ceux qu'elle n'avait pas enrôlés. Son influence se fit sentir sur le théâtre, d'où furent bannies les obscénités qui le déshonoraient: l'accueil quel'hôtel Rambouilletfit à VÂstrée de D'Urfé, contribua beaucoup à cette réaction, et mit en honneur les beaux sentiments dans les livres et dans le commerce de la vie.

Malgré l'excellence de ses intentions, le cercle de la marquise de Rambouillet ne put échapper à la loi qui domine les coteries littéraires. Ces réunions exclusives se font toujours des idées et un langage à part; de sorte que ceux qui les fréquentent sont des initiés, et les étrangers des profanes. Ce besoin de se distinguer engendre la manière et l'affectation. L'hôtel Rambouillet pouvait d'autant moins s'y soustraire que, dans l'indifférence de la cour et l'ignorance du peuple, aucun contact extérieur, aucun avertissement du dehors ne pouvait le réprimer dans ses écarts. La conséquence forcée de cette situation sera la grande importance des petites choses, le sérieux des bagatelles. Il faudra chaque soir fournir un aliment à l'activité

des esprits ; ce besoin fera la fortune des billets galants, desrondeaux, des sonnets, des madrigaux, des énigmes; on s'extasiera sur un mot, on se divisera à propos d'un quatrain, on se formera en camps ennemis à l'occasion de deux sonnets. Voiture etBenserade tiendront le monde littéraire en suspens entre Joh et Uranie ; et la Belle Matineuse de Malleville le disputera longtemps à celle de Voiture ; Balzac et son rival discuteront gravement s'il faut dire muscardins ou muscadins ; on prendra parti pour ou contre la conjonction car ; et la rivalité de deux diseurs de bons mots, également gastronomes, Ménage et Montmaur, ameutera tout le Parnasse, et suscitera une guerre interminable.

Ce n'est pas tout : l'absence d'idées sérieuses et vraies portera les efforts de l'esprit sur les mots qu'on tourmentera de mille manières, et sur la versification qu'on surchargera de nouvelles entraves. Le sonnet, malgré la rigueur de ses lois, ses quatrains à rimes uniformes, ses tercets au sens suspendu et la proscription de toute répétition de mots, ne suffira plus ; le rondeau ajoutera aux difficultés de la rime identique la nécessité de ramener, deux fois, à point nommé, les mots de son début ; l'acrostiche placera toutes les lettres d'un mot, dans leur ordre de succession, à la tête de ses lignes rimées ; certain rimeur bizarre (De Neufgermain) prendra le contrepied de l'acrostiche, et placera tour à tour chacune des syllabes du nom de son héros à la fin de ses vers ; enfin, les bouts-rimés

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donneront la torture au bon sens par la tyrannie de leurs rimes étranges.

Le règne des salons, dans le sommeil des grandes questions religieuses et politiques, devait non-seulement donner cours aux petits genres littéraires, tourmenter les phrases, les mots, les syllabes, les lettres mêmes, mais fausser ce qu'il y de plus naturel au cœur humain, la passion. Les femmes réglaient et dominaient la conversation, elles devaient y introduire le sentiment. Comment ne pas parler d'amour, et comment en parler avec bienséance? On prit un biais pour le faire, en tout bien, tout honneur; on sépara le sentiment de son but matériel et grossier; on prit pour point de départ et pour objet la galanterie; on l'épura, on la subtilisa, on en tira la quintessence, et l'on en fit sortir ce qu'on peut imaginer de plus fin, de plus délicat et de plus faux; et, comme si ce n'était pas assez de fausseté comme cela, on s'avisa de transporter ce sublimé sentimental dans l'antiquité, et de mettre toute cette belle métaphysique sur le compte et à la charge des héros de l'Italie et de la Perse.

Les femmes qui fréquentaient l'hôtel de Rambouillet prirent le nom de précieuses : c'était un titre d'honneur, et comme un diplôme de bel esprit et de pureté morale. Les précieuses se divisaient, suivant l'âge, en jeunes et anciennes 5 le nom de vieilles aurait été trop dur pour leur délicatesse; et, dans l'ordre moral, elles se classaient en galantes ou spirituelles, selon leur vocation pour les délicatesses du sentiment ou les

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finesses de l'esprit. Les principaux articles de leur code de morale consistaient à fuir la fausseté et la perfidie ; à honorer cette sage contrainte qui est le principe et la garantie de la politesse; à demeurer fidèle à l'amitié, et à donner à l'esprit le pas sur les sens. La matière était leur partie adverse, et, ne pouvant la supprimer, elles voulaient du moins l'asservir. Ce mépris des choses sensibles, sans les réduire au célibat, leur donnait de l'aversion pour le mariage, dont elles reculaient toujours la conclusion. Ce fut en vertu de cette poétique matrimoniale que M. de Montausier attendit courageusement que Julie d'Angennes eût dépassé ses trente ans avant de l'épouser : il n'en fallait pas moins pour faire un séjour convenable sur tous les points de la carte du Tendre : c'est pour cela que Ninon appelait les précieuses les jansénistes de l'amour; mais cette rigueur n'était pas de l'hypocrisie. Il faut bien se garder de croire sur parole cette mauvaise langue de Saint -Evremond qui a jeté le doute sur la perfection vertueuse des précieuses, par une antithèse si discourtoise que je crains de la rappeler, même par allusion. De moins scrupuleux n'ont pas hésité à la reproduire.

Les précieuses s'étaient fait une langue de convention propre à dépayser les profanes ; Paris n'était plus Paris, mais Athènes; Tile Notre-Dame s'appelait Délos; la place Royale, place Dorique; Poitiers était Argos; Tours, Césarée ; Lyon, Milet; Aix, Corinthe ; la France avait fait place à la Grèce ; non-seulement

les villes, mais les hommes étaient débaptisés ; Louis XIV avait échangé son nom contre celui d'Alexandre; le grand Condé devait répondre au nom de Scipion; Richelieu était devenu Sénèque, et Mazarin Caton. Tous les beaux esprits avaient subi la même métamorphose. Ne parlez plus de Chapelain, c'est Chrysante qu'il faut dire; Voiture, c'est Valère; Sarasin, Sésostris ; la Calprenède, Calpurnius ; Scudéry Sarraïdès : Scudéry et la Calprenède devaient être deux fois plus fiers avec ces noms sonores et pompeux.

Les scrupules des précieuses en matière de langage les portaient à éviter les mots vulgaires, et à les remplacer par de nouvelles métaphores et par des périphrases ; elles faisaient du miroir le conseiller des grâces, des fauteuils, les commodités de la conversation, du prosaïque bonnet de nuit, le complice innocent du mensonge. Ce sont là les ridicules de leur manière; mais souvent elles ont rencontré juste, et leur vocabulaire a enrichi la langue.

C'est des précieuses que nous viennent les locutions suivantes : « Cheveux d'un blond hardi, » pour ne pas dire roux; « n'avoir que le masque de la vertu; revêtir ses pensées d'expressions nobles ; être sobre dans ses discours ; tenir bureau d'esprit ; danser proprement,» et une foule d'autres que l'usage a consacrées. Croirait-on que le mot énergique s'encanailler, auquel Chamfort a donné pour contre-partie s'm(Zucai7/(?r, soit sorti de la fabrique des précieuses P En somme, le procédé des précieuses se réduit à substituer la péri-

phrase aux mots vulgaires, et à rajeunir les métaphores usées : or, les grands écrivains ne font pas autre chose, mais ils le font avec goût et mesure. Ce n'est pas là ce que Molière a attaqué. Dans sa critique, rhôtel Rambouillet était hors de cause, et il faut Yen. croire lorsqu'il nous dit que les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes qui méritent d'être bernés, et que les véritables p'mewses auraient tort de se piquer lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent mal. Malgré cette protestation de notre grand comique, l'hôtel de Rambouillet a été compris dans le ridicule qu'il destinait à des parodistes sans esprit et sans goût ; et le nom dont s'honoraient les Longueville, les Lafayette, les Sévigné et les Deshoulières n'est plus aujourd'hui qu'un sobriquet injurieux. Tâchons de reproduire en quelques traits les habitudes de ce cercle de beaux esprits, et pénétrons un instant dans le sanctuaire, je veux dire la chambre bleue d'Arthénice (c'était le nom précieux de la marquise de Rambouillet : Malherbe et Racan avaient trouvé en commun cet élégant anagramme du prénom de Catherine). Voici les abbés De Belesbat et Du Buisson qui ne demandent pas mieux que de nous introduire dans la ruelle de cette chaste alcôve : nous sommes alcôvistes, grâce à la complaisance de nos deux introducteurs. Laissons entrer Sarasin, Cotin, l'abbé de Pure, la Calprenède, Godeau, Ménage et même Chapelain, et tâchons de ne pas rire en voyant le chantre de la Pucelle ôtant son vieux chapeau pour

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montrer sa vieille perruque, et laissant voir sous son manteau râpé son justaucorps de taffetas noir fait aux dépens d'un vieux cotillon de sa sœur; les maîtres du logis lui font trop bon accueil, pour que des intrus osent le railler. L'arrivée de Voilure va donner cours à une gaieté légitime ; mais il entre d'un air mystérieux, le front chargé de nuages ; et comme on s'inquiète de ce changement d'humeur : « Mesdames, dilil à demi voix, il court de mauvais bruits sur le soleil. » Cette saillie rassure tout le monde, et Ton s'extasie sur cette nouvelle forme d'enjouement. Cotin profite de cette bonne disposition pour lancer une de ses énigmes, etTassemblée, par déférence, laisse à la belle Julie l'honneur d'en deviner le mot. Puisque Julie s'est mise en scène, il faut s'occuper de la guirlande ^ qu'on tresse en son honneur : « Qui de vous, dit la marquise, apporte aujourd'hui son hommage? M. de Voiture s'est-il enfin résigné à payer son tribut?» Voiture, au lieu de répondre, tombe dans sa rêverie ; car, un peu jaloux de M. de Montausier, il avait juré, à part lui, de n'être pour rien dans la galanterie de son heureux rival. « Madame, dit alors Desmarets, voici un quatrain sur la violette ; je désire qu'il ne paraisse pas indigne de figurer à côté des stances de M. des Réaux sur le lis, ou de M. Chapelain, sur la couronne impériale; au reste, écoutez :

Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour,

' M. Charles Nodier a publié une jolie édition de la guirlande de JuHe dans la Collection des petits classiques français.

Franche d'ambition, je me cache sous l'herbe ; Mais si sur votre front je puis me voir un jour, La plus humble des fleurs sera la plus superbe.

On devine les applaudissements que soulève ce madrigal ; au fait, il est fort joli, et Ménage n'hésita pas à lui donner la palme. Lorsque l'extase et les commentaires eurent cessé, une voix grave et lente s'éleva ; la figure qui parlait avait le teint jaune et des traits virils; ses premières paroles amenèren"! un silence général ; or, c'était Mademoiselle de Scudéry, Toràcle de l'assemblée ; elle posa une thèse de psychologie amoureuse : « Examinons, dit-elle, maintenant, quel est le plus malheureux d'un amant jaloux, d'un amant dédaigné, d'un amant séparé de sa maîtresse, ou d'un amant qui a perdu l'objet de sa passion? » La discussion fut longue et approfondie, si approfondie et si longue, que la décision en fut remise au lendemain. Tels étaient, à peu près, les entretiens de cette société choisie, et ce procès- verbal d'une séance peut donner une idée des sujets qui se traitaient habituellement entre ces beaux esprits. Pour le ton et le style des interlocuteurs, on peut consulter les lettres de Voilure, et les conversations qu'on rencontre si souvent dans la Clélie.

L'hôtel de Rambouillet, qui était, avant tout, un sanctuaire de pureté morale et une académie de beau langage, laissait cependant passer la médisance et l;i chronique scandaleuse. Nous avons vu que l'esprit d'opposition entrait pour beaucoup dans son institu-

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lion ; car essayer, sous le règne passablement graveleux du Béarnais, de mettre en honneur la pureté des mœurs, c'était élever autel contre autel. Les beaux sentiments dont le chaste salon de la marquise de Rambouillet donnait le précepte et Texemple, étaient déjà la satire indirecte de la cour ; mais pense-t-on que cette satire discrète fût la seule qu'on se permit ; c'eût été trop de vertu ; le diable a toujours sa petite place de réserve dans les meilleures âmes, et la faiblesse humaine voulait qu'on traçât quelquefois le tableau des désordres que l'on condamnait par la pureté de sa conduite.

Je pense toutefois, que ces anecdotes, empruntées à la chronique de la cour et de la ville, se racontaient à voix basse lorsque le vieux marquis prenait à part, dans un coin du salon ou dans l'embrasure d'une fenêtre, Chaudebonne, Voiture, Sarasin et le nain de Julie, Godeau, qui, malgré son évêché, entendait la plaisanterie. Cette partie secrète des entretiens du salon d'Arthénice nous a été transmise par le caustique et spirituel Tallemant des Réaux ; et Dieu soit loué de ses indiscrétions ! sans cela, nous aurions perdu ces bons contes qui nous égaient aux dépens de Henri IV, et qui ternissent un peu son auréole de vertgalant; nous ne saurions rien des peccadilles de son grave ministre le duc de Sully. L'opposition de l'hôtel de Rambouillet, moins systématique sous Louis XIII, ne laissa pas de suivre son cours j on s'y entretenait des galanteries de la cour ; on glosait sur le compte de

Louis XIIÏ, qui faisait si sottement son métier de roi; Louis XIII, le moindre de sa race, héritier des vices et des faiblesses de sa mère, et qui ne tenait de son père que l'odeur du gousset, le plus ennuyé des princes et le plus ennuyeux, perfide en amitié, lâche et cruel, jusqu'à contrefaire les grimaces des mourants, et regrettant de ne pas voir celle que devait faire à l'heure du supplice M. Le Grand (Cinq-Mars), le complice et, dit-on, le triste instrument de ses plaisirs. On n'épargnait pas non plus le cardinal-ministre, dont le patronage littéraire faisait concurrence, et l'on se permettait de railler sur ses amours avec la belle Marion, sur ses bévues d'érudit, lorsqu'il faisait du poëte Terentianus Maurus une comédie de Térence, et sur son admiration pour les vers oii Guillaume Colletet se plaisait à peindre dans le bassin des Tuileries :

La cane s'humectant de la bourbe de l'eau '.

Les témoignages de Tadmiration contemporaine ne manquèrent pas à l'hôtel de Rambouillet, et la consi-

' Voici les vers de Colletet :

A même temps , je vis sur le bord d'un ruisseau La cane s'humecter de la bourbe de l'eau, D'une voix enrouée, et d'un battement d'aile. Animer le canard qui languit auprès d'elle, Pour apaiser le feu qu'ils sentent nuit et jour Dans cette onde plus sale encor que leur amour.

Richelieu , émerveillé de cette poésie, donna à l'auteur soixante pistoles, en ajoutant que « c'était seulement pour les six vers qu'il avait trouvés si beaux, et que le roi n'était pas assez riche pour payer le reste. » Le reste était de même force.

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déralion dont il jouissait ne fut pas détruite pendant la durée du dix-septième siècle. Fléchier a parlé ainsi, dans son langage antithétique, de ce salon, « où se rendaient tant de personnes de qualité et de mérite qui composaient une cour choisie, nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie sans affectation. » Jugement qui serait plus près de la vérité si Ton transformait les correctifs en- compléments ; il vaut mieux s'en tenir au jugement du duc de Saint-Simon, qui constate, sans commentaire, l'importance historique de cette illustre société : « C'était le rendez-vous de tout ce qui était le plus distingué en condition et en mérite j un tribunal avec qui il fallait compter, et dont la décision avait un grand poids dans le monde sur la conduite et sur la réputation des personnes de la cour et du grand monde. » L'héritage de l'hôtel Rambouillet fut recueilli par les duchesses de Montausier et d'Orléans, et par Madame de Maintenon, héritières des traditions de la conversation, spirituelle et polie, qui se maintinrent au dix-huitième siècle, à la petite cour de la duchesse du Maine, et dans les cercles de Mesdames de Tencin etGeoffrin. Cet art de converser s'est perdu pendant la crise révolutionnaire ; Madame de Staël y substitua un instant ses éloquents monologues, interrompus par un coup d'État de Napoléon ; Delille et Suard avaient conservé les secrets de cet art ingénieux qu'ils auraient emporté dans la tombe, si le salon de M. Villemain ne lui ouvrait pas quelquefois, de nos jours, un dernier asile.

La tribune et les journaux ont tué les salons, la conversation a fait place aux discours , on ne cause plus; on discute, on pérore, on déclame : mais si nous avons moins de beaux esprits , nous possédons en retour d'éloquents orateurs et de spirituels journalistes. 11 faut bien accepter la compensation , et même s'en réjouir, car le règne des salons ne pourrait renaître que sur le tombeau de nos institutions politiques.

SLJiJLJlJlJlJiJLJiS.M-iULiL£-SiJiJ'^JiS.Ji.JU^SL^i,Sl^Ji.SLSiJi.JiJlJLJLSLXSLJ-ii

Sarasin fut le rival de Voiture dans le badinage ingénieux ; comme celui-ci, il avait dans Tesprit un côté sérieux, capable de grandes idées, et il le mit plus souvent à Tcouvre. Voltaire Ta jugé favorablement, mais en quelques mots empreints de légèreté; « Il a écrit, dit-il, agréablement en vers et en prose. » Sarasin mérite plus d'une ligne.

Son père était le parasite d'un trésorier des fermes à Caen, qui lui céda son emploi; ce père fut en outre conseiller de la cour des aides de Rouen. La maison paternelle n'était pas pour Sarasin une école de délicatesse, on s'en aperçut par sa conduite. A son arrivée à Paris, il reçut de M. de Chavigny, secrétaire d'état, une somme de 4,000 livres pour faire un voyage en Italie. Sarasin les mangea avec une maîtresse, et laissa en souffrance sa mission diplomatique ; c'était un triste début : cette échappée fut mise sur le compte de sa jeunesse, compte souvent bien chargé; M. de Chavigny usa d'indulgence, et nous voyons que plus tard, lorsque son protégé fui inquiété, et même séquestré

pour des vers satiriques qu'il n'avait point faits, il écrivit en cour pour le tirer d'affaire. Un voyage en Allemagne n'eut point de résultat positif pour lui; il y gagna cependant les bonnes grâces de la princesse Sophie, fille du roi de Bohème, amie de Descartes. De retour à Paris, il épousa une douairière, veuve d'un maître des comptes. C'était un mariage de raison d'un côté et de passion de l'autre. Sarasin comptait sur mille écus d'argent de poche que la vieille devait lui fournir, mais à une condition que le jeune mari n'eut pas le courage de tenir; celle-ci, mécontente d'avoir un mari en peinture, ferma sa bourse. Ce qu'il y a de pis pour notre poète, c'est que ces chaînes, qui n'étaient ni d'or ni de soie, ne furent jamais brisées pour lui; la veuve du maître des comptes survécut au jeune poète.

Ménage fut son ami, et le coadjuteur son patron : tous deux lui rendirent des services, mais Sarasin ne les reconnut pas. La reconnaissance était son moindre défaut. Le coadjuteur et madame de Longueville le placèrent auprès du prince de Conti, comme secrétaire de ses commandements ; dans cette position, Sarasin fit le petit ministre, et trafiqua de son crédit auprès de son maître en se faisant donner de ces gratifications équivoques, qui prennent, selon les lieux et les objets, le nom d'épingles, de chapeaux, de pols-de-vin, ou de cadeaux de chancellerie. Le prince de Conti le maltraitait souvent, mais Sarasin le désarmait par des plaisanteries. Il avait l'esprit vif et toujours présent ;

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un orateur provincial resta court au début d'une harangue au prince de Conti ; Sarasin prit sur-le-champ la place de Téchevin désappointé et acheva la harangue. Ce complément improvisé divertit beaucoup le prince et charma les magistrats eux-mêmes, qui donnèrent à Sarasin le vin de la ville.

On a dit et répété qu'il mourut de douleur pour avoir été chassé de la présence du prince à coups de ])incettes. Peut-être le mérita-t-il plus d'une fois, mais il n'en fut rien, le prince de Conti se contentait de le maltraiter en paroles , puis il le recevait à merci, grâce à son enjouement. Sarasin mourut empoisonné, par un mari jaloux qui n'avait pas d'autres recettes pour se débarrasser des amants de sa femme, et qui l'employa souvent. Ce dénoùment funeste se rapporte à Tannée 4G55. Sarasin n'avait que cinquante ans lorsqu'il mourut. 11 semble que la cinquantaine fût alors, pour les beaux esprits, l'an climatérique, le terme fatal de la vie, car Voiture et Scarron y furent arrêtés aussi bien que leur spirituel ami.

Sarasin prit parti dans plusieurs querelles littéraires; pour Voiture, contre Benserade, et il fut le plus spirituel des antijobelins, dans sa glose sur le sonnet de Benserade, où il amène , avec une adresse infinie, à la fin de quatorze stances satiriques, tous les vers de la pièce qu'il critique ; et pour Ménage, dans la croisade que celui-ci suscita contre Montmaur le grec ou le parasite. Outre le Testament de Goulu, raillerie piquante, il écrivit, à ce [)ropos' le lielhtm parasilicum;

non pas en vers latins, comme Fa dit M. Aiiger, mais en prose entremêlée de citations de vers légèrement détournés de leur sens primitif. C'est le plus ingénieux des badinages enfantés par cette guerre qui divisa tout le Parnasse, et où les calomnies les plus atroces furent employées pour venger Tamour-propre de Ménage. Dans un petit poëme héroï-comique, il fît avec esprit et bon goût justice de la manie des bouts-rimés que Dulot avait mis en vogue.

Sarasin n'appartient qu'indirectement à Thôtel de Rambouillet- il est plutôt le héros du petit archevêché, ou cercle du coadjuleur; il n'était pas assez pur pour la chambre bleue d'Arlhénice ; on l'y tolérait à peine, sans doute par rancune d'une raillerie attentatoire à l'honneur de la chaste Lucrèce', et de son sonnet contre Eve. On le voyait plus souvent aux mercredis de Ménage et aux samedis de Mademoiselle de Scudéry, qui l'accueillait avec plaisir, grâce à l'amitié de Pélisson, ardent admirateur de Sarasin, et l'éditeur de ses œuvres. Sa gaieté et sa malice quelquefois cyniques étaient plus à l'aise chez Scarron, son spirituel voisin, qui lui reproche quelque part de ne pas venir plus souvent charmer ses douleurs. Sarasin touche à tous les cercles, sans être associé à aucun ; mais il représente surtout celui du coadjuteur, plus libre, plus mordant, plus frondeur en un mot, et

' Je ne me charge pas de la reproduire, [.es curieux sauront bien la trouver dans le Ménagiana. •

celui de Scarron où la liberté dégénérait par fois en licence comme la gaieté en bouffonnerie.

Après avoir jugé l'homme avec une juste sévérité, il est temps d'apprécier l'écrivain ; tâcbe plus douce, car il y a beaucoup à louer de ce côté. Ce qui frappe d'abord dansSarasin, c'est la souplesse du talent et la diversité des genres qu'il a traités. Il ne réussit pas moins dans le genre sérieux que dans le badinage; il quitte les stances enjouées pour aborder les strophes de l'ode héroïque ; prenant le pinceau de l'histoire, il trace avec énergie le caractère de Valstein , et le tableau de ses exploits comme de ses intrigues; poêle bucolique, il fait du sentiment avec son esprit, et on jurerait que c'est avec son cœur; il traitera, si vous le voulez, une question d'érudition, et vous le prendriez pour un savant de profession, n'était l'agrément dont il couvre son savoir. Ce n'est pas tout, il dissertera sur l'essence de la tragédie, et il vous fera comprendre Aristote mieux que ses traducteurs et ses commentateurs. Cet historien, ce critique, cet érudit, ce poète héroïque et bucolique, n'est pas moins habile à tourner une épigramme, à polir un sonnet, à célébrer des guerres burlesques du Parnasse, soit en vers français, soit en prose latine, et à semer sur tous les sujets le sel de ses plaisanteries.

Sarasin a composé deux ouvrages historiques : la Relation du siège de Dunkerque , et V Histoire de la conspiration de Valstein, dont il avait amassé les matériaux pendant son séjour en Allemagne. Ce der-

nier morceau est incomplet, soit que Fauteur distrait par les soins du monde ne l'ait pas achevé, soit que son incurie pour ses ouvrages en ait laissé perdre la dernière partie. Quoi qu'il en soit, cette lacune est fort regrettable. Car Sarasin s'est approprié dans cet écrit la manière des grands écrivains de l'antiquité, et s'est élevé à la hauteur de ces maîtres dans l'art d*'écrire l'histoire. Il peint avec une merveilleuse fidélité les lieux et les hommes ; il montre avec sagacité l'enchaînement des faits, il en découvre les ressorts cachés, il pénètre dans l'âme de son héros, sonde les replis de son cœur, et, maître de tous ses secrets, il décrit les agitations, les retours, les angoisses de sa pensée, et tous ces mouvements intérieurs qui préparent les grands desseins. C'est par là que l'histoire devient un cours de morale. J'oserais presque dire que, si la Conspiration de Vaîstein était terminée, on pourrait la placer à côté du Calilinaâe Salluste.

Sa dissertation sur le nom et le jeu des échecs, est un modèle de discussion : Ménage la déclare savante et curieuse, et Fréret n'a pas dédaigné d'y faire de nombreux emprunts. L'auteur expose les différentes opinions sur les origines et les dénominations de ce jeu , il les détruit successivement après leur avoir donné beaucoup de vraisemblance, et n'aborde qu'à la fin celle qu'il pourra produire avec le caractère de l'évidence. Il a trouvé le secret d'être agréable dans un sujet d'érudition. Au reste, il n'a pas emporté son

secret avec lui, el cet agrément caractérise l'érudition française dans ses représentants les plus habiles, tels que les Barthélémy, les de Pouilly, les Villemain, les Victor Le Clerc , et d'autres encore qu'il serait facile de citer.

Dans la Pompe Funèbre de Voiture, Sarasin caresse et égratigne ingénieusement son rival ; c'est sous une forme badine, un jugement fort sensé sur les mérites et les défauts du héros de l'hôtel Rambouillet : « On fit, dit-il, plusieurs jugements de ce génie dans les lieux par où il passa : les uns le prenaient pour un génie enjoué ; les autres pour un génie particulier, quelques-uns pour un grand génie. . 11 ne sembla commun à pas un, el pas un ne le trouva mauvais. » Que dire de mieux sur le compte de Voiture ? La critique est si habilement voilée dans ce badinage, que le neveu et l'éditeur de Voiture, Pinchesne, en voulait faire l'appendice des œuvres de son oncle.

Sarasin a réussi deux fois dans l'ode en célébrant la prise de Dunkerque et la bataille de Lens. Depuis Malherbe ctRacan, sauf l'accident de Chapelain, qui fit, Boileau ne sait comment, une assez belle ode, le genre lyrique n'avait rien produit d'aussi remarquable pour le mouvement et l'harmonie. On a retenu cette belle strophe que Voltaire n'a pas surpassée dans sa Henriade :

Il monte un cheval superbe Qui, furieux aux combats, A peine fait courber l'herbe Sons la trace de ses pas;

Son regard semble farouche, L'écume sort de sa bouche j Prêt au moindre mouvement, Il frappe du pied la terre, Et semble appeler la guerre, Par un fier hennissement.

Le discours de la tragédie est un bon essai de critique littéraire, mais c'est une mauvaise action, car Sarasin le composa pour complaire à la jalousie du cardinal de Richelieu, et à la présomptueuse vanité de Scudéry. Dulot vaincu, ou la défaite des houts-rimés, est le premier en date de nos poëmes héroï-comiques. Sarasin le composa en 4 ou 5 jours. Cette précipitation a laissé bien des négligences dans ce badinage, d'ailleurs plein de vers heureux et de fines allusions ; les bouts-rimés ne s'en relevèrent pas. Les auteurs de la Villéliade ont quelque obligation au poëme de Sarasin.

11 serait trop long de signaler les traits d'esprit semés dans les poésies légères de Sarasin, mais on ne peut guère résister à la tentation de placer ici son sonnet à Charleval sur la mère du genre humain :

Lorsqu'Adam vit cette jeune beauté Faite pour lui d'une main immortelle.

S'il l'aima fort, elle, de son côté, (Dont bien nous prit), ne lui fut pas cruelle.

Cher Charleval, alors en vérité.

Je crois qu'il fut une femme Adèle; Riais comme quoi ne l'aurait-elle été?

Elle n'avait qu'un seul homme avec elle.

Or, en cela, nous nous trompons tous deux.

Car bien qu'Adam fût jeune et vigoureux, Bien fait d'esprit et de corps agréable,

Elle aima mieux, pour s'en faire conter, Prêter l'oreille aux sornettes du Diable, Que d'être femme et ne pas coqueter.

Le bagage littéraire de Sarasin n'est pas considérable, il est contenu tout entier dans un volume de médiocre étendue ^; mais ce volume suffit pour donner une haute idée de ses talents, parce que le succès

' J'ajouterai, pour compléter cette esquisse des travaux de Sarasin, un passage que j'emprunte aux curieux mémoires de littérature du marquis de Sallengre : « Bien des gens ignorent qu'outre ce volume des œuvres de Sarasin, il en a paru deux autres assez minces sous le titre de Nouvelles œuvres de M. Sarasin, Paris, 1G75, in-l2. Et voici comment : Ménage, à qui Sarasin, son ami intime, avait recommandé ses ouvrages en mourant, fit uniquement imprimer celles (sic qu'il jugea les plus dignes de voir le jour, supprimant les autres comme moins finies et produites la plupart dans la première jeunesse de Sarasin. Celles-ci étant demeurées entre les mains de Ménage, le sieur Fleuri, son secrétaire, en fit, à son insu, une copie, dont, longtemps après, n'étant plus au service de Ménage, il traita, pour une légère somme, avec Rarbin. Desprèaux, consulté sur l'édition de ces pièces, ne les ayant pas trouvées indignes de leur auteur, Barbin les rédigea en deux volumes in-12, intitulés comme j'ai dit : Nouvelles œuvres de M. Sarasin. On pourrait les appeler des fragments, parce que ce sont des ouvrages qu'on voit bien qui ne sont pas achevés , des morceaux de poésie plutôt que des poëmcs, jusque là que le sens et la rime manquent en divers endroits, que l'imprimeur a eu tort de ne pas marquer avec des étoiles. Le premier volume commence par une apologie de la morale d'Epicure. C'est un discours en prose assez long, puisqu'il est de cent soixante-dix-huit pages. Il y a de beaux endroits, et ce n'est pas un mauvais signe pour l'ouvrage, d'avoir été, quoique faussement, allribué à Saint-Evremont. Le reste de ce volume et le second tout entier ne contiennent que des pièces en vers, les plus longues desquelles, au nombre de trois, et en même temps les meilleures, sont l'églogue Myrlil, imité du Myrtilus de Huguc Grolius, et

a toujours été fidèle à récrivaiii dans les genres si divers qu'il a successivement abordés. On doit regretter que la passion liltéraire ait manqué à Sarasin, et qu'il n'ait pas fait une étude de ce qui n'était pour lui qu'un délassement; il semble n'avoir eu aucun souci de la postérité ; il ne s'est pas donné la peine de publier ses œuvres, et, si elles ont été recueillies, nous le devons aux soins pieux de Ménage et de Pélisson. Sarasin a montré tout ce que peut l'esprit sans génie, il s'est élevé bien au-dessus du médiocre sans atteindre le vrai beau.

deux essais de poésie héroïque, savoir la guerre espagnole, imilée du poërae de Pétrone, qui commence.

Orbem jam totum Victor Romanus habebat.

Et Rollon conquérant, pareillement imité tant de divers livres de l'Enéide de Virgile que du chant xvf de la Jérusalem du Tasse, essais où règne d'un bout à l'autre une narration coulante, un sublime sans emphase, un art de paraître original en copiant. De quoi un si heureux naturel n'aurait-il pas été capable, si une plus longue vie lui avait donné le loisir de perfectionner ses ébauches? » [Mémoires de littéral., t. I, pag. 442;.

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