ESSAIS
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n a été longtemps de mode d'accuser Malherbe de tyrannie et d'impuissance, de protester contre la réforme qu'il a introduite dans la poésie et de braver ouvertement les règles sévères que des hommes de génie, fiers de reconnaître les lois du maître, avaient suivies docilement. Aussi avonsnous pu voir, en dépit de Boileau S ïa césure se déplacer ou même s'absenter par caprice , négligence ou moquerie ; les stances se soucier médiocrement de tomber avec grâce ; et le vers, comme pour se venger d'une longue contrainte, enjamber insolemment sur le vers. Les réfractaires nous enseignaient à l'envi le pouvoir des mots mis hors de leur place , enfin le dérèglement aspirait à devenir la règle. Ce mouvement d'humeur a passé comme toutes les fantaisies qui naissent de la satiété du bien et du dégoût de la discipline. L'expérience nous ramène insensiblement à nos vieilles admirations-, à nos anciens attachements, à nos goûts surannés, quand se sont refroidis nos engouements, et on en vient à répéter ces bonnes paroles d'un sage couronné *: « Parmi tant de choses dont les hommes envient ou recherchent la possession dans le cours de leur vie, tout le reste
• Art Poétique, ch. 1, v. 131-T40.
' Le roi de Castille, Alphonse le Sage.
2*' Série, 1
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2 ESSAIS D'mSTOIEE LITTÉRAIRE.
est fadaise, hormis le vieux bois pour brûler, les vieux amis pour causer et les vieux livres pour lire. » Revenons doDC sans fausse honte à notre vieux Malherbe, et voyons UQ peu ai nus aïeux, bonnes gens, comme dit La Fontaine, ont eu si grand tort de suivre ses avis et d'estimer ses vers.
Né à Caen, en iS55, François de Malherbe y passa les premières années de sa vie et fortifia son intelligence par des études solides. Sa famille , qui comptait entre ses aïeux un compagnon de Guillaume le Conquérant , avait prospéré outre mer et dégénéré sur le sol natal; mais les armes des Malherbe Saint-Aignan , placées dans une des salles de Tabbaye de Saint-Étienne , rappelaient au jeune Malherbe de glorieux souvenirs et pouvaient lui apprendre que noblesse oblige. Quoi qu'il en soit, son père était un simple assesseur. Le bonhomme s'avisa sur ses vieux jours de donner dans rhérésie ; Malherbe , bon catholique, orthodoxe en religion comme il le fut depuis en poésie , quitta brusquement la Normandie pour aller s'établir en Provence. C'est là qu'il commença à faire des vers et que, cédant au goût général, il débuta par imiter les Italiens et ronsardiser , comme il s'en est accusé depuis. La Pléiade était alors dans tout son éclal.
Les guerres civiles l'arrachèrent à ses études, commencées à Caen, et continuées à Heidelberg et à Baie, où son père l'avait envoyé pour entendre les leçons des plus habiles professeurs. Il se distingua par sa bravoure, et, à la tête d'une compagnie , il poussa pendant trois heures M. de Sully l'épée dans les reins avec une vigueur qu'il ne démentit pas dans la guerre littéraire qu'il entreprit plus tard contre les pétrarchistes et les novateurs qui dénaturaient la langue. 11 était alors en Provence attaché au grand prieur de France, duc d'Angoulême , bâtard de Henri II. La protection de ce prince dont il s'était concilié l'affection, quoiqu'il traitât sévèrement ses essais poétiques , lui manqua trop tôt pour sa fortune. Le grand prieur fut assassiné en 1586 par un capitaine de galère, Philippe Alto Wti, Mais Malherbe n'en resta pas moins à Aix, où le fixait une alliance honorable avec la
fiUe d'un {Nrésidant du parlement^ Cîoriolis^ déjà yeuve d'un conseiller. Il ne parait pas que cette jeune veuve ait vivement touché le cœur de gon nouveau mari; au moins ne trouvons^noug ni dans les lettres^ ni dans les vers de Malherbe aucune trace de passion. On peut croire qu'il finit, un peu comme La Fontaine , par oublier qu'il était marié, car pendant son séjour à Paris, qui dura vingt-trois ans, depuis i603 jusqu'à sa mort, sa femme continua d'habiter Aix, ob elle mourut vers 1630.
Malherbe ne fut appelé à Paris que lorsque sa réputation était déjà faite, et fut traité assez mesquinement par Henri lY, qui le mit à la charge de M. de Bellegarde, son grand écuyer, qui lui donnait la nourriture et un cheval ', sans préjudice d'une pension de mille livres. M. de Bellegarde chassait as^ec volontiers sur les terres du roi et prenait la place qu'il aurait dû garder. Malherbe mit sa poésie au service de la gloire et, il faut bien Tavouer, de la galanterie du monarque. Il fit des vers pour célébrer ses exploits et l'aider dans ses amours. Les stances composées sous le nom du grand Alcandre allaient à l'adresse de la princesse de Condé, et figurent dans cette comédie où le Béarnais perdit-^ son temps et entacha sa gloire. Au reste, que Malherbe se soit en cela même montré sujet fidèle et dévoué, on n'en doit pas moins regretter que son dévouement l'ait entraîné à ces complaisances qui nous paraissent abais3er sa dignité d'homme et de poète. Ses éloges ne manquèrent ni à Henri IV, ni à la régente , ni à Louis XllI, ni à Richelieu. La monarchie n'eut pas de plus chaud partisan, ni les factieux religieux et politiques de plus ardent adversaire. Orthodoxe
' G*çst ainsi que Fortunat fut placé auprès de Sig04ld par le roi mérovingien Sigebert :
Ta mlhi pon»Utait r^t Sigibertu» opei», T^tiov ut graderer , tepum commando viator, Aique pararetar bine ^quuii, inde cibus.
Carm. ad Sigoald.
en religion , quoique sans ferveur et peut-être sans conviction S il le fut aussi en politique. Il respectait ces deux pouvoirs et voulait qu'on les respectât , se réservant la dictature littéraire , qu'il exerça despotiquement. Dans le partage de la souveraineté son lot n'était pas méprisable, puisque s'il laissait les âmes au pape, les corps au roi, il prétendait régner sur les esprits et les asservir à ses lois. On voit que l'idée de l'ordre était son unique passion ; toute dissidence lui faisait ombrage , dans l'État comme dans la poésie.
Gomme tous les despotes , Malherbe avait, à la plus haute puissance, l'amour de soi. 11 fallait qu'autour de lui tout se pliât à ses volontés et concourût à son bien-être. Son orgueil n'épargnait pas l'ainour-propre d'autrui, mais il passait à force de brusquerie et de naturel. On sait comment il traita Desportes* en présence de Régnier, son neveu; comme il
* C'est ce que semblent faire entendre les paroles de Balzac ; « Un )our ayant troavé sur la table du cabinet de madame des Loges le gros livre du ministre Dumoulin contre le cardinal Duperron, et Tenthousiasme l'ayant pris à la seule lecture du titre, il demanda une plume et du papier sur lequel il écrivit ces dix vers :
Quoique Tauteur de ce gros livre
Semble n^avoir rien ignoré.
Le meilleur est toujours de suivre
Le prône de notre curé.
Toutes ces doctrines nouvelles
Ne plaisent qu'aux folles cervelles ;
Pour moi, comme une humble brebis,
Sous la houlette je me range,
11 n'est permis d'aimer le change
Que des femmes et des habits. »
Balzac (Entretien 37) condamne cette épigramme comme profane»
' Desportes avait invité Malherbe à dîner. Avant de se mettre à table, il voulut courtoisement aller chercher un exemplaire de ses Pêaumeê pour l'offrir à son hôte : or le potage était servi : « Ne vous dérangez pas, dit brusquement Malherbe, votre soupe vaut mieux que vos Psaumes. »
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biffa sans pitié Ronsard tout entier, et ayec quelle hauteur il répondit à ce provincial qui venait à là porte de son cabinet demander le président Maynard: « Il n'y a ici de président que moi. » Nous connaissons Malherbe par Racan, 3on élève et son ami, et par Tallemant qui reçut les confidences de Racan, et qui complète ses indiscrétions. L'égoïsme tyrannique de Malherbe n'est cependant ni odieux, ni ridicule ; il échappe à la haine parce qu'il n'est point malveillant, et qu'il révèle le sentiment d'une supériorité incontestable; il* échappe au ridicule par sa franchise même, en marchant à front découvert et la tête haute. D'ailleurs Malherbe portait partout son humeur hautaine , et s'il était dur avec les siens et envers ses rivaux , il n'était pas plus souple avec les grands. C'était une manière de dignité qui mettait le génie de plain-pied avec la naissance.
La vanité littéraire de Malherbe et l'intrépidité de sa bonne opinion sur ses propres œuvres ne se déguisent pas davantage; il proclame partout sa supériorité âans faux scrupules de modestie. Il n'hésite pas à dire :
Les ouvrages commaas viveat qaeltiues années, Ce que Malherbe écrit dure éternellement.
et ailleurs:
Les poissantes faveurs dont Parnasse m*honore. Non loin de mon berceau oommenoèrent leur cours : Je les possédai jeune, et les possède eneore Au déclin de mes jours.
Au reste, ce sentiment si énergique et si franc de sa valeur poétique lui a inspiré une strophe si belle qu'on serait fâché que Malherbe eût été modeste. La voici. Nos poètes lyriques peuvent s'évertuer et se guinder; ils ne rencontreront jamais d'images plus sensibles ni d'harmonie plus virile :
, Apollon à portes ouvertes Laisse indifféremment cueillir Ces belles feuilles toujours vertes Qui gardent les noms de vieillir :
ESSAIS D HIBTOIltB LITTÉRAIRE.
Mais Tart d*en (aire dei couronneft N'est pfts BU de toutes personnes ; Et trois ou quatre seulement.
Au nombre desquels on me range, Peuvent donner une louange Qui demeure éternellement.
Et qu'on ne croie pas que ces explosions d'amour-propre, dont il serait facile de multiplier les témoignages ^ fussent de simples licences poétiques autorisées par Texomple des poètes de l'antiquité : Malherbe n'est pas plus modeste en prose qu'en vers; la princesse de Conti lui disait un jour : « Je yeux tous montrer les plus beaux vers du monde que vous n'avez point vus. — Pardonnez-moi, madame, répondit-il , je les ai vus , car s'ils sont les plus beaux du monde, il faut nécessairement que ce soit moi qui les aie faits. » On voit par là qu'il était fortement cuirassé contre la critique ,. et qu'il n'y avait pas moyen que le découragement pénétrât par le défaut de la cuirasse. Aussi écrit-il quelque part : « Le mépris que le public aura fait de mon ouvrage, je le ferai de son jugement. » Ce sont d'excellentes dispositions pour un réformateur, qui, avant tout, doit avoir en lui-même une foi robuste *.
Cette franchise d'amour-propre vaut moralement mieux que la modestie hypocrite qui s'affiche pour se faire démentir. Remarquons en outre que Malherbe , tout en faisant lui-même les honneurs de son génie , ne réclame pas pour les poètes une place bien élevée. «Voyez-vous, disait-il à Racan, si nos vers vivent après nous, tout« la gloire que
* Voici un autre témoignage tiré d'une lettre qu'U adresse à Balzac : « Je ne crois pas qu'il y eût de quoi m'accuser de présomption quand je dirois qu'il faudroft qu'un homme vînt de l'autre monde pour ne pas savoir qui je suis. Le siècle oonnott mon nom et le connoît parmi ceux qui ont quelque relief au-dessus du commun. Et néanmoins ne eais-je pas qu'U y a de certains chats-huants à qui ma lumière donne des inquiétudes» • etc.
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MALHKRBB. 7
nom en pouTons espérer est qu'on dira que mm avons été deux excellents arrangeurs de syllabes ^ et que nous ayons eu une grande puissance sur les paroles pour lés placer si à propos en leur rang, m II n'aimait pas que les gens de lettres réclamassent les largesses des grands et des rois comme une dette: aussi ne se plaignit-il jamais de Henri IV ^ qui se contenta de lui promettre une pension; car, à son sens, un bon poëte n'est pas plus utile à l'État qu'un bon joueur de quilles , et il ne doit espérer d'autre récompense que son plaisir. Qft'aurait-il pensé de son disciple Maynard , qui passa sa vie â demander le salaire de ses vers ? Sur ce point Malherbe pensait noblement ; mais les princes auraient tort de s'autoriser de son sentiment pour négliger les hommes dont la voix a du crédit auprès de la postérité.
Malherbe s'étudiait à se défendre contre la douleur physique et contre la douleur morale. Son organisation vigoureuse le préservant de toute maladie ^ il n'avait du côté du corps d'autre ennemi que le froid : mais il comprit de bonne heure que le froid n'était fait que pour les pauvres et pour les sots. Le mot est de lui. îl avait de singuliers expédients contre cet inévitable ennemi. L'hiver, il doublait et triplait chemises, pourpoints etbauts^de^^hausses; mais il prenait surtout soin de ses jambes , à grand renfort de paires de bas : de peur de méprise , il avait marqué chacune d'elles d'une lettre de l'alphabet* Un jour de grand froid , il rencontre Racan et lui montrant ses mollets démesurément grossis : « Aujourd'hui 3 lui dit-il, j'en ai dans 1'/:;» ce qui fait, en comptant sur nos doigts , douze paires de bas , ni plus ni moins. Ceci doit nous rassurer sur la bête de Malherbe , d'autant qu'il ne la nourrissait pas moins bien qu'il ne la couvrait. Quant à son âme, il la choyait aussi curieusement. Il a de merveilleuses recettes pour guérir toutes les douleurs morales. Si , par hasard , il sent les premières atteintes de l'amour , il avise s'il a des chances de succès , alors il se prépare pour une courte campagne; s'il prévoit un revers, il prend bravement son parti, il n'y songe plus; l'oubli ou le
mépris S voilà sa cuirasse^ ou bien, eomme pour madame de Rambouillet , il s'empresse de réduire son amour aux termes d'amitié '. Contre l'envie il emploie le dédain. Au lieu de se montrer jaloux des premiers succès de Balzac : « Vraiment, dit-il, toutes ces badineries ' m'étoient venues à l'esprit, je les ai rejetées. » Contre la mort des siens * ou des autres, il a à son service tous les lieux communs des cœurs insensibles... La mort est inévitable; qui sait ce que préparait au défunt une plus longue carrière? Son père est mort,
* On peut voir dans une lettre de Malherbe à Racan, le développement presque cynique de cette théorie.
' Un objet si puissant ébranla ma raison,
Je voulus être sien» j'entrai dans sa prison.
Et de tout mon pouvoir essayai de lui plaire
Tant que ma servitude espéra du salaire :
Hais comme j'aperçus l'infaillible danger
Où, si je poursuivoisje m*allois engager,
Le soin de mon salut m'ôta celle pensée;
J'eus honte de brûler pour une âme glacée,
Et, sans me travailler à loi faire pitié.
Restreignis mon amour aux termes d*amitié.
' Od dit cependant qu'il fut un p^u jaloux de Racan et qu'il lai enviait la strophe suivante de la Consolation à M. de Bellegarde.
Il voit ce que l'Olympe a de plus merveilleux ; Il y voit à ses pieds ces flambeaux orgueilleux Qui tournent à leur gré la fortune et sa roue, Et voit comme fourmis marcher nos légions Dans ce peUt amas de poussière et de boue Dont notre vanité fait tant de régions.
^ Voici en quels termes Malherbe déplore la mort d'un parent dont il était l'héritier :
Ici dessous gît monsieur dis.
Plût or' à Dieu qu'ils fussent dix, Mes trois sœurs, mon père et ma mère.
Le grand Ëléazar mon frère, Mes trois tantes et monsieur d'Is !
Vous les nommé-je pas tous dix?
mais il était hérétique ! Sa mère : elle avait vécu sa vie. « Vraiment, s'il prenait le deuil, à son âge, il ferait un gentil orphelin ! » Voilà comment Malherbe protège son cœur contre la douleur morale; il a, à cet effet, autant de ressources que contre les rigueurs du froid.
Aussi, avec ce tempérament, se trouve-t-il le consolateur d'office de toutes les infortunes. La princesse de Conti a perdu son frère ; vite une longue épître à la manière de Sénèque. Caritée a perdu son époux, mais elle a conservé sa beauté; qu'elle sèche ses larmes et qu'elle fasse un nouveau choix; Bellegarde se désespère à la mort de son maître, Malherbe s'écrie :
On Taurait consolé ; mais il ferme Toreille De peur de rien ouKr.
Marie de Médicis pleure la mort du petit duc d'Orléans, elle reçoit aussitôt un sonnet consolateur : le président de Verdun devient veuf, cette fois la pièce obligée reste trois ans sur le métier; le président avait pris les devants et s'était consolé sans Malherbe en prenant une seconde femme ; lorsque l'ode arriva, la douleur et le veuvage avaient cessé. Colletet lui-même n'échappe pas au zèle de. Malherbe, mais il ne reçoit qu'une simple épigramme en échange de sa sœur. Toutefois, cet homme, si prompt à se consoler et si dispos à consoler les autres , reçut dans sa vie deux coups qui le frappèrent cruellement; il perdit sa fille et, sur ses vieux jours, son fils, son unique espérance. Sa première douleur se reflète dans les stances qu'il adressa à Duperrier sur un malheur semblable. Sa muse alors s'attendrit et trouve des accents de touchante mélancolie. Pour son fils, il veut le venger, et, tout vaincu du temps, il retrouve sous l'inspiration de la douleur toute l'énergie de sa jeunesse. Mais cette douleur elle-même, si profonde, si énergique, c'est le triomphe de l'égoïsme; car l'enfant c'est le père lui-même, c'est même plus, puisque c'est lui dans l'avenir et dans u»'
10 ESSAIS d'hISTOIRB LITTÉRAIRE.
avenir illimité : Malherbe ne dément donc pas son imperturbable égoïsme.
L'humeur tyrannique de Malherbe et sa réforme hautement avouée ^ poursuivie sans pitié ^ lui suscitèrent de nombreux adversaires. Régnier écrivit contre lui et «on école sa fameuse satire^ adressée à Rapin^ un des collaborateurs de la Ménippée, dans laquelle il venge Toutrage fait à son oncle, à propos de ses psaumes et de sa soupe injurieusement comparés, et où il invoque Ronsard pour lui faire raison de ces ^nunairiens dont
Le savoir ne s'étend seulement
Qu'à regratter un mot douteux au jugement,
Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphthongue,
Épier si des vers la rime est brève ou longue,
Ou bien si la voyelle à l'autre s'unissant
Ne rend pas à l'oreille un son trop languissant.
et de ces prétendus poëtes :
Qui rampent bassement, foibles d'inventions, Et n'osent, peu hardis, tenter 1«3 fictions : Froids à Timaginer, car s'ils Tont quelque chose C'est proser de la rime et rimer de la prose.
Berthelot parodia contre lui les stances d'une chanson qu'il avait faite avec la duchesse de Bellegarde et Racan \ Maiherbe ne répondit pas à Régnier, dont il estimait le talent, et fit donner des coups de bâton à Berthelot, qui fut sensible à l'argument sans le trouver concluant. Mademoiselle Goumay s'éleva aussi contre Malherbe par respect pour la mémoire de Ronsard et pour maintenir les droits de l'inspiration et
* Voici un couplet de cette parodie :
Être six an» à foire une ode Et donner des lois à sa mode. Gela se peut facilement; Mais de nous charmer les oreilles Par sa merveille des merveilles, Cela ne se peut nullement.
■ALHBRBfi. 11
de la haute poésie ; mais les plaintes éloquentes de la sibylle octogénaire ne trouvèrent point d'échos.
Sans vouloir relever de sa chute profonde la gloire de Ronsard , on peut dire qu'il a contribué à introduire la no^ blesse dans la langue poétique , et que Malherbe ^ tout en Tatlaquant, n'a fait que reprendre son oeuvre et l'achever, Ronsard et les siens rougissaient^ en présence des monuments de haute poésie légués par l'antiquité, de voir la muse française réduite au triolet, au rondeau, à l'épigramme, à répître ; ils voulurent donner à un instrument trop modeste les tons héroïques qui lui manquaient. Au moment dh leur dessein fut conçu , ils n'avaient d'autre voie à suivre que celle où ils se jetèrent, avec précipitation sans doute, mais avec courage. Ce n'était que par le contact du latin et du grec que notre langue pouvait prendre une physionomie plus sévère, des tons plus mâles et plus élevés. L'introduction violente de tournures antiques et de quelques mots grecs et latins, moins nombreux qu'on le croit généralement, compromit cette réforme^ et amena plus tard un retour de l'opinion. Mais Ronsard n'en a pas mcHns la gloire d'avoir le premier fait parler à la muse française une langage noble et sonore dans plusieurs pièces qui sont encore dignes d'admiration. Ce sont les essais pindariques de Ronsard , ses odes et ses dithyrambes, qui ont amené la confusion contre laquelle Malherbe a protesté avec violence. Le réformateur a exagéré les torts de son devancier pour se dispenser de toute reconnaissance et recueillir sans partage la gloire d'une révolution littéraire. Ces restrictions une fois posées et admises, voyons quelles furent la mission ^t l'œuvre de Malherbe.
Malherbe fit pour la langue française ce que son maître, Henri FV, fit pour la France; grâce au roi, les Français furent une nation, et, par Malherbe, le français fut un idiome : l'un établit et maintint l'indépendance du pays , l'autre celle du langage. Lorsque le Béarnais, maître de Paris , vit défiler devant lui les soldats de l'Espagne, il leur dit: «Bon voyage, messieurs! mai» n'y revenez pas.»
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Malherbe adressa le même compliment aux mots étrangers qui avaient fait invasion sous les au pices de Ronsard. AU reste son génie semblait prédestiné à Taccomplissement de cette œuvre d'épuration et de discipline. Plus étendu , il aurait eu moins d'énergie : plus passionné et plus riche d'idées , il aurait dédaigné un travail qui demandait plutôt un grammairien qu'un poëte inspiré. Ses pensées, concentrées presque exclusivement sur la grammaire et la prosodie , façonnèrent l'instrument et le moule de la poésie ; ceux qui vinrent après lui purent , grâce à lui , en tirer des accords plus hardis et y jeter des pensées plus profondes. On ne saurait nier que Malherbe eût peu d'idées et une verve peu abondante ; mais il sut la ménager et ne la répandre que lorsqu'elle s'était amassée et condensée au point de produire quelque œuvre virile. Ses produits sont rares mais vigoureux. Moins sobre de son génie , il l'eût rapidement épuisé aux dépens de sa gloire. On peut dire de lui^
Qu'il pensait de pégime et rimait à ses heures < ; mais ce régime convenait à son tempérament poétique , et il l'a si bien conservé que , dans l'âge de la caducité , son génie a su produire l'ode à Louis XIU, où la vieillesse ne se montre que par l'aveu qu'il en fait :
Je suis vaincu du temps, je cède à ses outrages ; Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur, A de quoi témoigner en ces derniers ouvrages Sa première vigueur.
Quelques citations suffiront pour montrer que Malherbe ne s'est pas borné à former la langue, mais qu'il en a su faire
* Son séjour à la cour le forçait souvent de sortir de sa paresse accoutumée, aussi ne s'y plaisait-il guère (voyez les lettres de Peyresc) ; il n'y demeurait que pour veiller de plus près à ses intérêts : « Je suis résolu de ne bouger d'ici que je n'aie porté mon affaire au dernier point. » Mais il lui tardait de revoir Paris : « C'est un lieu où toutes choses me rient; mon quartier, ma rue, ma chambre, mon voisinage m'y appellent et m'y proposent un ropos que je ne pense po{nt trouver ^illeur^. *
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un emploi poétique. Saos doute sa gloire ne serait pas à dédaigner^ lors même qu'il se serait borné à y introduire une harmonie régulière et une dignité soutenue^ et à modifier le rhythme et la prosodie : il a fait plus^ en revêtant de ce langagepleinet sonoredes idées élevées et quelquefois touchantes. Avant même d'entrer en lutte contre l'école de Ronsard et lorsque^ jeune encore^ il demandait à l'Italie des modèles d'un goût plus qu'équivoque, pour tout dire, dans ces Larmes de saint Pierre, méchant poëme tissu d'antithèses et d'hyperboles d'après Tansille, il rencontrait déjà, par instants, la vraie poésie. C'est là que dans une strophe charmante il nous montre la troupe des enfants massacrés par Hérode , semblables à des fleurs qui ravies à la terre, avant de s'y être épanouies , s'en vont fleurir au ciel et s'y parer d'une éternelle fraîcheur :
Ce furent de beaux lis qui, mieux que la nature, Blêiant à leur blancheur l'incarnate peinture, Que tira de leur sein le couteau criminel, Avant que d'un hiver la tempête et Torage A leur teint délicat pussent Taire dommage, S'en allèrent fleurir au printemps éternel.
Voilà enfin de ces vers comme les veut Despréaux, « qui n'ofirent rien de rude à l'oreille épurée. » C'est là un des principaux mérites de Malherbe et qui l'abandonne rarement ; lorsque par une fortune plus rare, il y joint l'image, la pensée et le sentiment , alors il est incomparable. Ce concours se rencontre dans quelques strophes de la Consolation à Duperrier, pièce inégale sans doute, mais dont les traits heureux se sont gravés profondément dans la mémoire des gens de goût. Ces stances, qu'on n'a pas surpassées même de nos jours où la poésie mélancolique a débordé, composées il y a plus de deux siècles et demi, ont canservé toute leur grâce première et rien ne saurait les flétrir *. Malherbe alors n'avait pas encore vu la cour, et au fond de
* Vers le même temps, Malherlxe adressait à une jeune veuve qu'il
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U ESSAIS d'histoire LITTÉRAIRE.
la Provence qui rayait adopté , il créait la langue poétique. Henri IV ayait sans doute oublié son nom et les strophes en son honneur sur la réduction de Marseille lorsque^ quelques années plus tard, en 1600, il saluait la jeune épouse du roi , Marie de Médicis, à son passage à Aix, de ces yers gracieux :
Telle n'eit (mint la Cythéréd
Quand, d'un douymu feti l'allonMDt,
Elle lort pompeuse et parée
Pour la conquête d*un amant :
Telle ne luit en ga carrière
Des nuits rinégalecourrière...
et que prévoyant la naissance d'un fils, héritier du trône, il présageait ainsi , moins bon prophète que poète, les futures prouesses de Tenfant, qui sera Louis XIII :
combien lors aura de veuye»
La gent qui porte le turban !
Que de sang rougira les fieaves
Qui lavent les pieds du Liban !
Que le Bosphore en ses deux rives
Aura de sultanes captives !
Et que de mères à Memphls,
En pleurant> diront la vaillanise
De son courage et de sa lance,
Aux funérailles de leurs fils.
Henri IV, en retour d'une bienveillance tardive qui, nous le
nomme Garitée, des stances d'un tour vif et dégagé en contraste avec rémotion pénétrante de la Consolation à Duperrier :
Ainsi quand Mausole fut mort,
Artémise accusa le sort,
De pleurs se noya le visage,
Et dit aux astres innocents
Tout ce que fait dire la rage
Quand elle est maîtresse des sens.
G*est l'accent de La Fontaine et de cette humeur gauloise qui ne eroit pas aux douleurs sans fin :
La perte d'un époux ne va pas sans soupirs :
On fait nn peu de hmît et puis on se console*
savofiS^ n'alla jamais jusqu'à la libéralité^ reçut les éloges de Malherbe^ sincère on ne saurait en douter^ dans soaadmiraticm et dans sa reconnaissance. Le poète savait gré au roi de tenir en bride 1^ factions^ et de leur avoir imposé un maître que les gens de bien pouvaient servir et louer sims avilissement. Aussi bien Malherbe n'aimait pas qu'on mît à une trop rude épreuve son goût pour l'obéissance; il le fait voir lorsqu'il parle de Henri III^ dont le joug lui avait longtemps pesé^ quoiqu'il n'eût pas cherché à le secouer :
Qaand an roi fainéani, la Tefgogoe des priaeei, Laissant à sea flatteurs le soin de set provineei^ Entre les Toioptés indignement s'endorl.
Quoique Ton dissimule on en fait peu d'efllmt ; Et si la Yérité se peut dire sans crime, C'est aTecque ptafsir qu'on survit à sa mort.
Les grands airs^ la frivolité et l'insolence des mignons l'avaient aussi scandalisé. Nous en avons pour témmn l'ébauche d'une ode satirique qu'il n'a pas achevée^ et que sa prudence aurait tenue secrète : on peut au moins en citer une strophe d'un tour piquant ^ et qui détachée forme une eicelleofte épigramme :
Les peuples pipés de leur mine.
Les vojrant ainsi renfermer, iugeoient qu'ils parloient de s'armer Pour conquérir le Palestine Et borner du Tyr à Calis L'empire de la fleur de lis; Et toutefois leur entreprise Étoit le parfum d'un collet.
Le point coupé d'une chemise Et U figare d'un Miel.
Combien Malherbe^était heareux d'avoir vu finir ces temps
de honte et de misère 1 quels ressentiments contre les héros
de cette époque funeste! avec quelle Joie il se soumet!
. quelle ivresse lorsqu'il entrevoit le bonheur que promet à la
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France une paix solide sous un roi qui se fait craindre , et
qui n'a donné à personne le droit de le mépriser !
La terreur de son nom rendra no villes fortes.
On n'en gardera plus ni les murs ni les portes,
Les veilles cesseront an sommet de nos ionrs;
Le fer mieux employé cultivera la terre.
Et le peuple qui tremble aux fureurs de la guerre.
Si ce n'est pour danser n'orra (enutidra) plus de tambourr.
Tu nous rendras alors nos douces destinées ;
Nous ne re verrons plus c«s fâcheuses années
Qui pour les plus heureux n'ont produit que des pleur».
Toute sorte de biens comblera nos familles ,
La moiitson de nos champs lassera les faucilles,
Et les fruits passeront la promesse des fleurs.
Mais SOUS le charme même de ces riantes promesses ^ Malherbe n'était pas sans crainte. Il redoutait l'obstination de ces « âmes tragiques » ^ comme il les appelle, qui ne se plaisent que dans l'orage, et dont le déchaînement avait poussé la France vers l'abîme. Dans cette pièce même où il trouve de si douces images pour peindre ce qu'il espère, il ne cache pas de sinistres pressentiments :
Un mallieur inconnu glisse parmi les hommes , Qui les rend ennemis du repos où nous sommes : La plupart de leurs vceux tendent au changement; Et comme s'ils vi voient des misères publiques. Pour les renouveler ils font tant de pratiques Que qui n'a point de peur n'a point de jugement.
Il est facile de le voir, Malherbe garde le cauchemar du passé dans le repos du présent, et parmi ses rêves d'avenir. Cette horreur du trouble, et ce besoin d'ordre et de paix, sont devenus la pensée qui le domine, et c'est aussi la seule source un peu féconde de ses inspirations. La guerre civile lui a rendu ce service poétique. Aussi les plus belles strophes qii'il ait composées sont-elles précisément l'image des fureurs de la Discorde, et des délices de la Paix, mises en contraste dans l'ode à Marie de Médicis , au début de sa régence :
MALHERBE. il
La Discorde aux crins de couleuvres, Pe8le fatale aux potentats, Ne finit »es tragiques œuvres Qu'en la fin même des États :
D'elle naquit la frénésie De la Grèce contre l'Asie ; Et d'elle prirent le flambeau Dont ils désolèrent leur terre Les deux frères de qui la guerre Ne cessa point dans le tombeau.
C'est en la paix que toutes choses Succèdent selon nos désirs :
Gomme au printemps naissent les roses, En la paix naiSsent les plaisirs ; Elle met les pompes aux villes, Donne aux champs les moissons fertiles, Et, de la majesté des lois Appuyant les pouvoirs suprêmes, Fnit demeurer les diadèmes Fermes sur la tête des rois.
Malherbe a donc tour à tour la grâce et l'énergie ; mais rénergie domine. Il a cette qualité dans un fragment d'invective contre le maréchal d'Ancre S il l'a surtout dans l'ode * C'est la chute de ce favori qui lui a inspiré cette belle strophe : C'est assez que cinq ans ton audace effrontée, Sur des ailes de cire aux étoiles montée,
Prince» et rois ait osé défier ; La Fortune l'appelle au rang de ses victimes, Et le ciel accusé de supporter tes crimes Est résolu de se Justifier.
Belle pensée empruntée à Claudien qui a dit dans son invective contre Rufin :
Abstulit hune tandem Rufini pœna tumultum,
Absolvitque deos.
Bossuet l'a reprise (sermon sur le Jugement dernier) : « Ces pécheurs, dit-il, déshonorent la terre et chargent de reproches, si j'ose le dire, la pntience du ciel qui les souffre trop longtemps. Mais Dieu saura bien se Justifier d'une manière terrible, et peut-être dès cette
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qui est sa dernière œuvre^ et peut'-ètre la meilleure, œlle qu'il adresse à Louis XIII partant pour le siège de La Rochelle ; il y pousse même l'énergie jusqu'à la dureté, au moins dans les sentiments; car il fie montre implacable dans sa haine contre les protestants dont il provoque l'extermination, coupables à ses yeux d'être un parti dans l'État et une secte dans l'Église, c'est-à-dire doublement insoumis au principe d'autorité. Aussi après les avoir comparés aux Titans foudroyés par Jupiter, il va jusqu'à dire :
L'exemple de leur raeei à jamais abolie»
Devoit Bouft ta raeroi te» rebellée pldyer ; Mais eeroit-ee raison que la même folie N'eût paa même Ic^er?
Ici le zèle de Malherbe a quelque chose de farouche , et ne voulant pas le suivre sur ce terrain, j'aime mieux chercher dans ses vers d'autres inspirations : je le préfère lorsque, tout entier au pur sentiment religieux^ il trouve des accents dignes du roi-prophète^ dont il approche plus que ne l'a fait plus tard J.-B. Rousseau :
N'âfpérom p1o«4 mon âme, eax pi^omesses dn monde. Sa lamière est un terre, êl sa fateur une onde Qae toujours quelque vent empêche de calmer : Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre,
C'est Dieu qui nous Tait vivre«
C'est Dieu qu'il faut aimer.
Nous voilà bien loin de ces menaces qui pouvaient être d'un poëte, mais qui certes n'étaient pas d'un chrétien. La
vie, par un châtiment exemplaire. » Après Ciaudien, Malherbe et Bossuet, citons encore J.-B. Rousseau (Odes sacrées, lll^ t« 47): £t Dieu« de sajusliee apaisant le murmure^ Livrera ces méchants au pouvoir infernal.
Remarquons que Malherbe a mêlé un souvenir d'Horace à cette imitation de Claudien par ce beau vers : « Sur des ailes de cire aux étoiles montée », qui vient directement de Ceratiê op^ dœdalea nititur penm9 de l'ode 11 , 1. 111, v. 2.
MALHBHBB. 19
religion inspire Mftlherbe mieux que la politique. Mais laissons-le parler:
En Taio, poor latiafaire à nos lâohet etiviet,
NoQs paawni près des rois tout le tedipt de nùê Yie»
A sooffirir des mépris et ployer lesgeooiix t
Ce qu*ili peuToni n*est rien \ il» sont ee qao tiotis sommes,
Véritablement hommes,
Et meurent comme nous.
Ont-ils rendu Fesprit, ee n'est plus (pli pottlsIM Que cette majesté si pompeuse et si aère Dont l'éclat orgueilleux éblouit l'univers ; Et dans ees grands tombeaux, où leurs âmes hautaines
Font encore les vaines.
Ils sont mangés des vers.
Là, se perdent ces noms de maîtres de la terre, D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre ; Gomme ils n'ont plud de sceptre Ils n'ont plus de flatteurs, Et tombent avec eux d'une chute commune, Touseeux ^ue la fortune Pâisoit leutu senrltetlri.
On le toit^ lA poésie du roi-prophète, desséchée par Marot, amollie par Desportes, que Godeau devait délayer et Racan noyer dans leurs languissantes paraphrases, paraît ici ateo tout réclat de ses images et dans toute la profbndeur du sentiment religieux Ces idées du néant de nos grandeurs et de la vanité de nos plaisirs se retrouvent encore dans des vers deMaIherhe> qui, cette fois, se souvient plutôt d'Horace que de David, mais qui dans cette lutte nouvelle sait toujours être original : L*Ome eofflme autrefois nous reverrolt encore. Ravis de ces pensera que le vulgaire ignore, Égarer à l'écart nos pas et nos discours i Et couchés sur les fleurs, oomme étoiles semées, Rendre en si doux ébats nos heures consumées Que les soleils nous seroient courts.
Mais, 6 loi rigoureuse à la race des hommes 1 C'est un point arrêté que tout oe que nouA sommes, Issus de pères rois et de pères bergers, La Parque également sous la tombe nous serre,
Et les mieax établis au repos de la terre N*y sopt qu'hôtes et passagers.
Tout ce que la grandeur a de vains équipages, D'habillements de pourpre et de suite de pages, Quand le terme est échu n'allonge point nos jours;' li faut aller tout mis où le destin commande; Et de toutes douleurs la douleur la plus grande C'est qu'il faut quitter nos amours.
Après tant d'exemples^ et dans des genres divers, on peut laisser dire ceux qui refusent au puissant réformateur de notre poésie le génie poétique.
La prose de Malherbe, dans ses lettres familières, est habituellement sans grâces et sans force : mais^ dans ses écrits soigneusement élaborés, elle n'est pas indigne de ses vers. Lorsqu'il traduit Sénèque ou Tite-Live, son style a de la vigueur et de la précision. Toutefois, son plus beau titre en ce genre, c'est la lettre à la princesse de Conti, écrite pour la consoler de la mort de son frère : j'en transcrirai d'autant plus volontiers quelques passages, que ces citations feront ressortir, outre le mérite de Malherbe comme prosateur, son habileté comme consolateur : « Il est certain que les vertus et les vices s'accompagnent en nos mœurs, comme font les joies et les ennuis en nos aventures. Que savez-vous donc si, lorsqu'il est mort, les vertus et les joies de sa vie n'étaient point consumées; et si ce n'a point été lui faire grâce que de lui retrancher des jours qu'il ne pouvait passer qu'entre des vices et des ennuis? Ses inclinations étaient véritablement portées au bien; mais quels pernicieux conseillers sont-ce que la chaleur d'un âge où les passions sont furieuses, la hardiesse d'une condition à qui tout semble être permis, et la communication des compagnies fâcheuses, que dans le monde il est aussi malaisé de ne voir point, comme, les voyant, il est impossible d'en éviter l'imitation? La constitution du corps n'est jamais si forte, qu'à la fin, parmi ceux qui sont malades, on ne devienne malade, ni les ressorts de l'âme si fermes, qu'on ne se corrompe quand on est longtemps parmi
eeux qui sont corrompus... La fortune use impérieusement de ses aflections; elle suit qui bon lui semble, mais elle ne s'attache à personne; et si elle aime, ce n'est jamais qu'avec liberté de haïr quand il lui plaira. Trop de gens l'ont accusée de légèreté, trop de preuves l'en ont convaincue, et l'en convainquent tous les jours, pour en avoir autre opinion. Pouviez-vous, madame, voir tant de traits de son inconstance à l'endroit des autres, sans l'appréhender en ce qui touchait M. votre frère, et vous représenter que, tout ainsi qu'en mourant de bonne heure il vous a donné-de quoi murmurer de la brièveté de sa vie, il pouvait, en mourant plus tard, vous donner occasion de vous ennuyer de sa longueur? » Dans ces lignes, que j'ai multipliées à dessein, rien n'a vieilli, et si de nos jours on donne plus de vivacité au mouvement de la pensée, trouve-t-on plus de correction, d'harmonie et de fermeté?
Malherbe a inspiré Racan, formé Balzac, trempé Corneille et réveillé La Fontaine *; mais sa principale gloire est d'avoir
* On sait que La Fontaine se sentit poète poar la première fols en entendant réciter Tode de Malherbe qui commence ainsi :
Que direx-vous, races ftatures,
Si quelquefois un vrai discours
Vous récite les aventures
De nos abominables jours?
Cette ode est en effet fort belle et d*un mouvement tout lyrique. On y remarque, entre autres, la strophe suivante, dont Racine s'est souvenu dans les imprécations de Clytemnestre:
soleil, 6 grand luminaire !
Si jadis l'horreur d'un festin Fit que de ta route ordinaire Tu reculas vers le maUn, Et d'un émerveillable change Te couchas aux rives du Gange, D'où vient que ta sévérité, Moindre qu'en la foute d'Atrée, ' Ne punit point cette contrée* D*une éternelle ob«curité?
reconnu qu'il y a un art d'écrire et d'en aycir déterminé les principales conditions : savoir^ le choix des id&es, celui des mots et leur disposition. Il a démêlé le yéritable génie de notre langue^ et^ en repoussant l'invasion gréco-latine qui l'avait dénaturée, il a préparé les conquêtes intellectuelles qui font la force et l'honneur de la France. Dans l'ordre littéraire, il a accompli ce que Henri VI et Richelieu ont fait dans l'ordre politique, çt comme eux il a frayé la voie aux grandeurs du siècle de Louis XIV.
La vieillesse de Malherbe fut frappée du coup le plus rude qui puisse atteindre un homme et qui ne l'atteint Jamais sans le briser. Son fils unique, Marc-Antoine de Malherbe, âgé de vingtHsept ans, conseiller au parlement d'Aix, jeune homme de grande espérance et doué de quelque talent pour la poésie, fut tué traîtreusement dans un duel. Malherbe, outré de douleur, voulait, malgré ses soixante-douze ans, se battre contre le meurtrier, Fortia de Piles, comme pour imposer un nouveau crime à ce spadassin. On lui proposa vainement de payer )e sang de ce tils adoré, il demanda vengeance à ce prince dont sa poésie venait de célébrer en vers magnifiques le départ pour La Rochelle; il lui écrivit une lettre noble et touchante, et, pour mieux l'émouvoir, il alla le trouver dans son camp. Ce long voyage fut inutile, et Malherbe rapporta sa douleur ulcérée par un déni de justice.
Malherbe mourut en 4628, âgé de soixante-treize ans, en maintenant la pureté de la langue française contre les solécismes de sa garde-malade. C'était finir dignement et mourir comme il avait vécu. Quelques années plus tard, un grammairien disait au lit de mort : « Je m'en vai$ ou je m'en vas, car l'un et l'autre se dit ou se disent. »
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Balzac est le Malherbe de la ptom française. C'est lui qui, le premier 9 a su maintenir, sans interruption, la clarté, l'élégance et la uc^lesse du langage, qualités qui ne se rencontrent fibez les devanciers que par intervalles ; c'est lui qui a façonné cet instrument énergique et souple, qui s'est prêté si heureusement à la dialectique railleuse de Pascal et à la sublime éloquence de Bossqet. Il y aurait profit à ne pas laisser de côté ce remarquable écrivain, et cependant on le. néglige si bien qu'on ne connaît guère aujourd'hui que son nom et Tinfluence que ses ceuvres ont exercée sur ses contemporains. Il nous paraît qu'on accorde trop d'estime à son caractère qui a bien des taches, et pas assez d'attention à ses ouvrages où brillent encore tant de beautés. Je vais donc essayer de foire coimaltre l'homme et de ramener l'attention sur un des plus curieux monuments de notre littérature.
On voudrait effacer de la vie de Balzac le souvenir de quelques péchés de sa jeunesse, et des querelles souvent envenimées auxquelles il fut mêlé dans le cours de sa carrière , pour ne voir en lui que l'écrivain dévoué au salut de la langue, l'oracle du goût, l'arbitre des luttes littéraires et le fondateur de la véritable éloquence, Mais il faut p avant tout^ se montrer historien fidèle, et sacrifier sm droits de la vérité cette figure idéale, cette pure abstraction qu'on aimerait cependant à voir réalisée.
Jean Louis Gue», né à Angoulêrae en 1594, tenait le nom
de Balzac 9 qu'il devait rendre si célèbre ^ d'une village ou son père^ Guillaume Guez^ avait fait bâtir un château sur les bords de la Charente. Guillaume Guez était un honorable gentilhomme , attaché à la personne et à la fortune du duc d'Épernon , qui tint son enfant sur les fonts de baptême. La protection de ce puissant seigneur promettait au jeune Balzac un brillant avenir. A peine âgé de dix-huit ans on l'envoya en Hollande^ pays de savoir et de liberté, pour y compléter ses études faites avec succès à Angoulême, sous la direction des Jésuites. Malheureusement il eut pour compagnon de voyage et pour guide le trop célèbre Théophile Viaud, mentor un peu suspect. Ces deux jeunes étourdis menèrent joyeuse vie et se firent quelques mauvaises affaires^ dans lesquelles Théophile paya de sa personne et se montra protecteur dévoué de son ami , plus jeune que lui de deux années. Depuis, lorsque Théophile, menant toujours la même vie, eut des démêlés avec la justice, Balzac, loin de lui prêter l'appui de son crédit, se déclara contre lui, et se lia même avec le fougueux père Garasse *, adversaire ardent de Théophile , et qui tenait de je ne sais quelle morale, licence d'injures et même de calomnie pour perdre les indévots. On ignore les motifs de cette conduite, et on ne pourrait guère en supposer de plausibles ; quoi qu'il en soit, Théophile, en sortant de prison, adressa à Balzac une lettre fort vive qui contient de graves assertions et des insinuations plus graves encore '. Balzac ne répondit pas. Le silence ne
^ La lett. III du liv. IV* lettre toute afifectneuse, est adressée au père Garasse.
' Voici quelques traits de cette phillppique : « Le gendre du docteur Baudius vous accuse d*une autre sorte de larcin : en cet endroit, j'aime, mieux vous paraître obscur que vindicatif. S'il se fût trouvé quelque chose de semblable dans mon procès, j'en fusse mort, et vous n'eussiez jamais eu la peur que vous fait ma délivrance... Je ne me repens pas d*avoir pris autrefois Tépée pour vous venger du bâton. Il ne tint pas à moi que votre affront ne fût effacé. C'est peut-être alors que vous ne me crûtes pas assez bon poète, parce que
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prouve rien ; il peut partir de la conscience du bien comme de celle du mal. Théophile, tout débauché qu'il fût, était homme de cœur; se serait-il a\ili jusqu'à la calomnie, et, s'il Ta fait, n'était-il pas nécessaire de le prouver, ou du moins d'opposer un démenti à sa parole? La lettre de Théophile demeure donc comme pièce au procès. Elle constate d'abord le ressentiment violent d'un ami délaissé ; elle élève de graves soupçons sur la délicatesse de Balzac , et donne de tristes motifs à son célibat et à l'altération de sa santé , qui ne se rétablit jamais.
Ce fut pendant son séjour en Hollande que Balzac débuta comme écrivain par un morceau oratoire dans le genre des déclamations de l'ancienne rhétorique, en faveur de l'indépendance et de la réforme. « Ce discours d'un gentilhomme français, dit M. Bazin , obtint un succès très-flatteur. Balzac s'en fit honneur à Leyde et Toublia facilement en France ; mais il lui arriva pour s'être épris de la liberté la même même mésaventure qu'à J.-J. Rousseau, pour avoir attesté un miracle. Quand il eut de la réputation, partant des ennemis, on s'avisa de déterrer le méfait de sa jeunesse, et telle était alors la simplicité des gens qu'il fut tout étourdi de cette découverte. » Bayle conjecture que si cette pièce eût attiré sur le jeune auteur les faveurs de la Hollande hérétique et républicaine, c'en était fait à jamais de l'orthodoxie et du zèle monarchique de Balzac. Quoi qu'il en soit de la malicieuse insinuation de Bayle, il faut savoir gré à Balzac , 1: algré le double désagrément de cette découverte et de la querelle de Théophile, de n'avoir pas gardé rancune à la Hol- :ande. En effet, bien des années après, il parle dans le traité du Prince, en termes magnifiques et qui méritent d'être cités, de cette république qu'il oppose à toute la puissance du peuple espagnol. «Regardez, dit-il, une poignée de
vous me vîtes trop boa soldat... Vous êtes lâche et malin... Après une très-exacte recherche de ma vie, il se trouvera que mon aventure la plus ignominieuse est la fréquentation de Balzac. » J*en passe et des meilleurs.
gens qui le brave et le bat ordinairement^ et que Dieu lui a mis en tête pour humilier son orgueil et son insolence^ regardez un petit marais qui résiste à tous ses royaumes et à toutes ses forces ; considérons une puissance qui flotte toujours^ et dépend en partie du vent et de Ifi tempête^ qui tient bon néanmoins contre sa formidable monarchie. Ces pêcheurs^ qu'il méprisait si fort au commencement , ont mis dans leurs iilets ses villes et jses provinces ; lui ont enlevé des flottes et des conquêtes^ et partagent^ presque tous les ans , avec lui, le revenu de ses Indes. N'est-ce pas le grain de sable dont Dieu bride h fureur de l'Océan? y»
Après ce voyage de Hollande, Balzaone flt pas un longséjoup en France , où cependant il prit part, sous le duc d'Épernon, à l'entreprise chevaleresque qui délivra (1 61 9) la reine Marie de Médecis de sa^prison de Loches. Deux ans après il était à Rome, et il y séjourna assez longtemps pour écrire dans cette ville la plupart des lettres qui formèrent son premier recueil, composé de quatre livres seulement. Ces lettres, que les heureux eor» respondants de Balzac mettaient en circulation , charmèrent les beaux esprits du temps , commencèrent sa réputation et lui attirèrent du cardinal de Richelieu une belle épître pleine de louaqges , qui semblaient des promesses. Il continua le même jeu après avoir quitté l'Italie, et il était déjà célèbre lorsqu'en 1624 il se décida à prendre ouvertement le publie pouf confident et pour juge. Le succès fut prodigieux. Mais l'envie s'éveilla avec la gloire, Balzac eut tout d'abord sur les bras les moines piqués au vif par une épigramme qui cependant ne les atteignait pas tous. « Les mauvais moines , disait-il (iiv. IV, 1. XXX), sont dans le cloître ce que les rats étaient dans l'arche. » Le père Goulu, général des Feuil* lants, mit d'abord en campagne Dom André, qui engagea la lutte par un libelle médiocre , publié sans suoeès. Alors le générîd paya de sa personne. Le père Goulu avait commencé p^ir être avocat ; sifflé au barreau, il se fit prédicateur, mais il demeura court dans la chaire. Ce double éctec le relégua dans un couvent. C'est de là qu'il attaqua Bî^lzac gous le nom
de Phyllarque. U prétendit prouver que l'adversaire de£^ moi* nés était un ignorant et un malhonnête homme. Fouillant dans sa vie privée ^ il ûx d'une querelle littéraire une guerre de personnes 9 et le traita, dans sa col^^ d'infftme^ de profane , d'épicurien ^ de Néron et de Sardanapale. Plus tard 9 Pascal devait recevoir^ d'adversaires non n^oins dévots > le nom de Porte d'ef^er» Cette fois> Baleac répondit^ et le fit avec une dignité et une douleur éloquente qui ramenèrent à lui l'opinion égarée. L'apologie de Balzac fut publiée sous le nom d'Ogier le prédicateur. Ce savant homme en avait préparé les matériaux^ que Balzac mit en œuvre avec un art admirable. Les entretiens adressés à Maynard , son ami> sous le nom de Ménandre , sont des modèles achevés de polémique. Us ne furent publiés que dix-sept ans après , de sorte que Balzac n'intervint pas directement pendant le cours des débats. Dans ces éloquents entretiens^ où Pascal a puisé quelques inspirations ^ Batxac ne prononce pas même le nom de son adversaire^ aucune ii^'ure n'échappe à son ressentiment^ mais il confond son calomniateur en qiposant le caractère sacré dont il est revêtu et la violence de ses attaques.
Balaac était coupable d'un autre crime. Prenant toujours les moines à partie ^ il avait osé dire, dans une lettre à Hydaspe^ que, hors le service de Téglise et la nécessité du commerce, le pape et le roi leur devraient défendre le latin et le français, dont ils voulaient faire deux langues barbsures; dans son sèie de puriste, il avait été jusqu'à regretter qu'on n'eût pas institué, pour réprimer leur hérésie conU^ la langue, une inquisition littéraire, un tribunal impitoyable envers les délits de ce genre. L'Académie n'existait pas encore. Balzac expliqua plus tard son intolérance par sa jeunesse et par la rigueur des principes qu'il avait puisés dans les leçons de Malherbe, grammairien
' Lett. XXV, liv. IV. Hydaspe est le nom que Balzac donne à son TriTC aîn6 flans sa correspondance.
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inexorable pour le français, et de Nicolas Bourbon, ardent apôtre de la latinité de Clcéron et de Virgile ^ Cet a?eu est précieux en ce qu'il nous montre Malherbe formant de ses conseils, et pour ainsi dire de ses propres mains, le réformateur de la prose française. La querelle de Balzac et du père Goulu, qui du reste fit preuve de talent et de savoir, sinon de bon goût et de savoir-vivre , partagea tous les esprits et retentit jusque dans les cours du Nord. Le roi de Danemark fit débattre le procès devant lui par des juges compétents, et se prononça en faveur de Balzac. M. d'Avaux et Ogier le Danois, frère de l'apologiste de Balzac, faisaient partie de cet aréopage '. Pendant le débat, un avocat de Saintes, nommé Javresac, s'avisa de prendre parti contre les deux adversaires. Balzac voulut se venger comme fit autrefois Malherbe pour avoir raison de la parodie de Berthelot: mais Javresac, plus habile à manier l'épée que la plume, fit rebrousser chemin, plus vite que le pas, au champion de son adversaire. Cette justice, parle bâton, était alors en usage contre les adversaires qu'on dédaignait. D'ailleurs, Malherbe et Balzac respectaient trop la langue pour descendre aux gros mots qui échappent dans la colère, et qui sont aussi des voies de fait. La mort du général des Feuillants , arrivée en 1629, mit un terme à cette guerre, et Balzac ne tarda pas à amnistier Dom André, qui lui fut depuis un admirateur zélé et un ami sincère.
Balzac était jaloux de ses productions à tel point qu'il envia au duc d'Ëpernon, son protecteur, l'honneur des lettres à Louis XIII qu'il avait composées pour lui' et qu'il ne déguisa pomt la part qu'il avait prise à son apologie, où il se décernait les éloges les plus fastueux, pensant sans doute qu'on
* Les Passages défendus. Troisième défense.
^ TaUemant des Réaux prétend que ce fut un jeu concerté et un piège dans lequel donna Balzac. Cela est peu probable, d'autant plus qu'il attribue cette malice à Ogier le prédicateur.
» Liv. II, Ictt. XX, XXI, XXU.
ne saurait trop se louer quand on se loue soi-même. Plus tard, notre écrivain espéra beaucoup de Richelieu, dont les éloges lui avaient paru un engagement sérieux de patronage, mais il n'obtint de ce protecteur ingrat que le titre d'historiographe de France, magnifique bagatelle qui fut une sinécure. Balzac visait plus haut; il voulait un évêché. En désespoir de cause, il se serait contenté d'une riche abbaye; mais il n'obtint ni l'un ni l'autre. Richelieu fut inflexible. Pourquoi ce ministre, si généreux envers des talents de moindre valeur, négligeat-il Balzac? Ou peut en donner plusieurs raisons. Il n'y aurait pas grande témérité à dire que le Cardinal fut jaloux de Balzac comme plus tard de Corneille', il avait le malheur de tenir beaucoup à sa prose et à ses vers, et d'être le rival de ceux qu'il aurait dû simplement protéger; déplus, il fut piqué au vif de ce que Balzac ne lui dédia point le Prince ni ses lettres. <( Se croit-il, disait-il, assez grand seigneur pour ne point dédier ses livres? » Les éloges de Balzac ne lui suffisaient point, parce qu'il les partageait avec beaucoup d'autres. Ce n'est pas tout, il lui reprochait de vivre trop retiré et de ne pas se montrer assez souvent en cour.
Balzac pensait qu'on devait venir au-devant de lui; sa paresse et sa fierté étaient d'intelligence, et par là il se donnait un air d'indépendance. Mais voulant la fin, il devait se servir des moyens, ou du moins ne pas se plaindre* s'il n'atteignait pas le but. Dédaigné par Richelieu, Balzac se retira dans son château, près d'Angoulême; c'est là qu'il passa la meilleure partie de sa vie, toujours en correspondance avec les savants et les grands, mais cessant de poursuivre la fortune qui le fuyait. Toutefois, il eut encore des éloges pour Mazarin, pour le prince de Condé, suivant les chances de la fortune. La reine de Suède, Christine, qui fut à cette époque l'héroïne de nos écrivains, comme plus tard la grande Catherine et le grand Frédéric, Christine faillit perdre, sur le bruit de quelques méchants mots qu'on lui imputait, les éloges qu'elle reçoit dans VAristippe. Les épigrammes démenties, l'apothéose subsista.
Désabusé de ses prétentions à Tépiscopat, fatigué du métier de courtisan * pour lequel il manquait d'aptitude, puisqu'il n'avait ni l'âme assez vulgaire ni le corps assez actif pour y réussir, Balzac, du fond de sa retraite, composa sa vie comme une œuvre d'art, et on peut dire que le rôle qu'il se donna et la manière dont il le remplît est un chef-d'œuvre d'habileté. En s'éloignant du théâtt^ des intrigues et du centre des affaires, il mit d'abord sa personne en sûreté. Par son silence prudent, il rejeta dans un passé lointain les torts de sa Jeunesse divulgués par Théophile : l'homme disparut dans la renommée de l'écrivain; c^e renommée s'accrut par l'absence de rbomme : Mnjor e îongiriquo reverentia. Le château de Balzac devint comme un sanctuaire d'où partaient de temps en temps les oracles du *eu. Quelques amis dévots y faisaient de rares pèlerinages, et rapportaient dans le monde «ne admiration vivifiée par la faveur qu'ils avaient obtenue. Des lettres adressées à Chapelain, à €onrart, à Voiture, qui étalent alors les courtiers delà gloire, ne laissaient pas languir la ferveur des adeptes, et, du fond de sa province, Balzac régnait en paix sur le monde des auteurs, de sorte que Voiture put lui dire sans abuser de l'hyperbole : « Nous avons plus de deux généraux d'armée qui ne font pas tant de bruit avec trente raille hommes que vous en faites dans votre solitude*. »
^ Balzac s'est consolé de ses mécomptes en ce genre par un portrait fort piquant de la eour et des courtisans. La Bruyère n'aurait guère mieux dit : « Je ne saurais prendre cet accent avec lequel Ils donnent de l'autorité à leurs sottises, ni faire d'une nouvelle un mystère en la disant à l'oreille. Je sais encore moin« isaoher mes défauts et faire le personnage d'un bomme de bien si Je neie 8uU pas véritablement; et quand je pourrais me rendre capable de eetie science, il me fâcherait fort, après avoir passé neuf portas et donné des batailles pour arriver là. d'être arrêté à la dUièmei et si l'on m'y recevait quelquefois, d'entrer dans un pays où les chapeaux n'ont pas été faits pour couvrir la tête et où tout le mond^ devient bossu h force de faire des révérences. » Lett. X, liv. III.
^ Œuv, de Voit., t. I, p. 4.
Après cela, il ne lui restait plus qu'à mourir saintement; lorsqu'il sentit l'heure approcher, il se drapa en héros chrétien; Socrate du catholicisme, il disserta avec quelques amis sur les plus hautes questions de la théologie, se mit en règle avec TEglise en recevant tous les sacrements, fit venir à son lit de mort Javresac, autrefois menacé du bAton par son ordre, se réconcilia avec loi, et terminant cette scène héroïque par un acte de foi, il mourut sur son séant, les bras croisés sur sa poitrine et les yeux levés vers le ciel. Tous les témoins furent édifiés, et l'un d'entre eux en porte témoignage dans un procès-verbal qu'il est difficile de lire sans émotion.
Cette retraite si calme, si désintéressée en apparence, était cependant tourmentée de passions mondaines. L'amourpropre de Balzac s'était encore exalté dans la solitude. Des amis complaisants mettaient leur nom et leur plume au service de leur idole. La personnalité de Balzac, aussi forte, mais moins haute que celle de Malherbe, s'abaissa à la jalousie. Les succès de Voiture troublèrent la sécurité de son orgueil. Il engagea Girac à écrire contre lui; ce ftictum, écrit en latin, provoqua une réponse de Costar, où ce perfide ami lançait quelques traits détournés contre Balzac, tout en paraissant le louer : de sorte quç l'artifice de Balzac tourna contre lui-même. Si Girac servait la jalousie de son maître, Girard^, archidiacre d'Angoulême> faisait les affaires de sa vanité. C'est lui qui signa une lettre à Conrart, dans laquelle Balsae exagérait les avances que la régente et sa cour lui avaient faites, à leur passage à Àngoulême, pendant le voyage à Bordeaux qui eut lieu à l'époque des troubles de la Fronde. Cette lettre, conservée par Tallemant des Réaux, est un monument d'incroyable vanité. Outre cette jalousie contre Voiture, il faut encore reprocher à Balzac de n'avoir pas épargné Malherbe son maître, qu'il nous représente dans le Socrate chrétien comme le pédagogue de la cour, tyran des mots et des syllabes, traitant l'affaire des participes et des gérondifs
' Girard avait été secrétaire du duc d'Epernon pendant que Balzac était de la maison de ce seigneur.
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32 ESSAIS d'histoire LITTÉRAIKE.
comme si c'était celle de deux peuples voisins, jaloux de leurs frontières*. Ce n'était pas avec cette irrévérence railleuse que rélève devait [traiter celui qui lui avait frayé la route en ennoblissant la langue poétique, et qui, dans sa lettre à la princesse de Gonti, avait donné le premier modèle de la prose constamment harmonieuse.
Maintenant, pour pénétrer plus avant dans les idées de Balzac, nous allons l'interroger sur les hautes questions de la politique, de la religion et de la morale. Ses réponses à notre interrogatoire auront le double avantage de nous éclairer sur ses sentiments, et de nous montrer combien il est habile artisan de paroles. Le chapitre de la politique ne sera pas long : le respect du passé, et l'obéissance aveugle aux autorités établies, voilà toute la pensée de notre auteur, et il la résume en quelques mots : « Nous ne sommes pas venus au monde pour faire des lois, mais pour obéir à celles que / nous avons trouvées, et nous contenter de la sagesse de nos pères comme de leur terre et de leur soleil ' ? » Avec ces maximes, Balzac ne pouvait pas être homme de résistance
* Cest dans le dixième discours du Socrate chrétien que Balzac tourne en ridicule son illustre maître. Le passage est spirituel et mérite d*ètre cité : « Vous vous souvenez du vieux pédagogue de la cour, et qu'on appelait autrefois le tyran des mots et des syllables, et qui s'appelait lui-môme, lorsqu'il était en bonne humeur, le grammairien à lunettes et en cheveux gris. N'ayons point dessein d'imiter ce que l'on coûte de ridicule de ce vieux docteur, notre ambition se doit proposer de meilleurs exemples. J'ai pitié d'un homme qui fait de si grandes différences entre pas et point; qui traite l'affaire des gérondifs et des participes comme si c'était celle de deux peuples voisins l'un de l'autre et jaloux de leurs frontières. Ce docteur en langue vulgaire avait accoutumé de dire que depuis tant d'années il travaillait à dégasconner la cour et qu'il ne pouvait en venir à bout. La mort l'attrapa sur l'arrondissement d'une période et Tan climatérique l'avait surpris délibérant si erreur et doute étalent masculins ou féminins ; avec quelle attention voulait-il qu'on l'écoul&t, quand il dogmatisait de l'usage et de la vertu des particules ! »
» Lett. VU, llv. m.
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et d'opposition : aussi, tout ce qu'il éerivit sur les matières d'État a-t-il le caractère de la soumission et de la flatterie. Son Prince n'est qu'une longue apothéose du pouvoir absolu^ et une intrépide flagornerie d'un roi qui a mérité peu d'estime : son Aristippe conçu dans les mêmes sentiments tourna à la satire. Destiné à l'éloge de Richelieu, il devait servir de pendant au Prince, mais remanié à plusieurs époques il porte des traces du ressentiment de l'auteur contre Richelieu et Mazarin qui n'essayèrent pas d'enlever Balzac à sa solitude. Balzac garda rancune au prince et au ministre; il se vengea du ministre en divulgant, après sa mort, son étrange bévue sur Terentianus Maurus^ Quant à Louis XIII, il l'a attaqué indirectement sous le couvert de Néron, et dans des vers latins d'une admirable énergie'.
Si Balzac interdit aux sujets toute pensée d'indépendance politique , il ne se déclare pas moins vivement contre le libre examen dans les matières religieuses : « Bon Dieu , s'écrie-t-il, qu'Aristote et sa dialectique ont gâté de têtes! Qu'il y a dans le monde de fous sérieux ; de fous qui se fondent en raison ; de fous qui sont déguisés en sages ! mon Dieu, que le silence du sanctuaire est bien meilleur
' « Le premier homme de notre siècle a pris le grammairien Terentianus Mauras, pour un personna^ des comédies de Térence et l'a appelé le Maure de Térence, »
' Gef«n
Ca»areique lares non unft csde cruentî, renferme une allusion au meurtre du maréchal d'Ancre. Geux-ei :
Ergu Deûm torpore et falo matris oyantem, Horrendasque canent, sancta ut connubia; tœdas, rappellent les rigueurs du roi envers sa mère et ses goûts dépravés, que l'indiscret Tallemant des.Réaux nous a dévoilés. — La pièce * dont ces vers sont extraits a eu une singulière destinée. M. Wensdofit en a inséré un fragment dans son édition des Poëtœ latini min(h re$^ en l'attribuant au satirique Turnus, contemporain de Néron. Cette méprise du docte éditeur allemand est un hommage au talent poétique de Balzac, talent d'ailleurs incontestable.
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34 ESSAIS d'histoiri! littéraire.
que le babil des Académies^ et qu'il vaut bieti itiieut mar^ cher dans la sknplicité de tos voies^ que de s'égarer dans le labyrinthe d'Aristote *. » Et ailleurs î « J'alttie bien mieut cette raison , prisonnière de la foi et sacrifiée par rhuniilité ; cette raison ^ abattue et ^dormie , voir ê même morte et enterrée aux pieds des autels , que <5ette autre raison juge de la foi ; animée d'orgueil et de vanité ; si vive et si remuante datis les écoles > qui fkit tant la maîtresse et la sou* veraine ; qui ne parle que de régner et de vaincre partout où elle est '. » En vertu de ces principes , Balzac , aussi bien que Malherbe, est intraitable à rencontre des protestants, et d'un seul mot, il repousse les prétentions de la réforme. c( Quelle apparence y aurait^il que depuis le commencement du monde la vérité eût attendu Martin Luther pour se venir découvrir à lui à la taverne et sortir par une bouche qui a plus vomi qu'elle n'a parlé? » L^image et l'expression sont passablement grossières pout un homme qui a donné cours au mot urbanité , mais l'argument n'en a pas moins quelque valeur.
Au reste, la soumission de Bal^c à la foi catholique ne s'est pas faite sans retour : elle lui a inspiré de grandes idées et de belles pages. Il touche au sublime, lorsqu'il trace à grands traits la venue du Christ et les prodiges accomplis par un enfant : « Une étable, une crèche, un bœuf et un âne ! Quel palais, bon Dieu, et quel équipage! Cela^ne s'appelle pas naître dans la pourpre , et il n'y a rien ici qui sente la grandeur de l'empire de Constantinople.
« Ne soyons point honteux de l'objet de notre adoration , nous adorons un enfant ; mais cet enfant est plus ancien que le temps. ïl se trouva à la naissance des choses : il eut part à la structure de l'univers ; et rien ne fut fait sans lui, depuis le premier trait de l'ébauchement d'un si grand dessin, jusqu'à la dernière pièce de sa fabrique,
* Sacrale chréiieu, ' Lcllres choisie».
« Cet enfant fit taire les oracles, avant qu'il conunençât à parler, 11 ferma la bouche aux démons étapt encore entre les bras de sa mère. Son berceau a été fatal aux temples et aux autels j a ébranlé les fondements de Tidolâtrie; a renversé le trône du prince du mondCf Cet homme promis à la nature, demandé par les prophètes, attepdu des nations, cet homme enfin ^ descendu du ciel, a chassé, a exterminé les dieux de 1» terre.
« Avant Iqi on se doutait bien de quelque chose. On donnait de léjgères-atteiiîtes h 1^ vérité : on avait quelques soupçops et quelques conjectures de ce qui est. Mais , les plus iuteUigepts étaient les plus retenus et les plus timides à se faire entendre; ils n'osaient se déclarer sur quoi que ce soit; ils ne parlaient qu'en tremblant et en hésitant des affaires de Tautre vi§ : ils consultaient et délit)ép^ient toujpurs, s^ns jamais sp rjispudre ni prendre parti. C'est ce Jésus-Christ qui a fait cesser les doutes et les irrésplutiops de l'Académie; qui a même fissuré le Pyrrhopisipe, Il est venu arrêter }es pensées yagues de l'esprit hupwiu , et fixer ses raisonnements ^n r^ir» Après plusieurs siècles d'agitation et de trouble } il est venu faire prendre terre à la philosophie, et donner des ancres et des ports à (çette mer, qui n'avait ni fond ni rive \ »
Je sais bien que si l'on remonte jusqu'aux pères de l'Eglise, et que l'on* descende à Bossuet , on trouvera chez les uns le germe ppissai^ de ces beautés , et chez l'autre de plus riches développements ^ mais ce n'est pas un médiocre mérite que d'être le disciple fidèle des premiers interprètes de la foi et comme le précurseur de leur dernier rival.
La politique et la religion ne donnent dtmc à Bahac d'autres soins que de connaître le m^ et la volonté des pnnces, les prdr^s et les ministres de Dieu, ûa se soumettre et d'ar dorer ; de ce côté il est esclave , mais il retrouve son indépendance en se tournant vers l'humanité et la société.
Socvate chrétien*
D'abord, la philanthropie (ce mot l'aurait fait frémir pour le fond et pour la forme) n'a point de place en son cœur où il règne seul , en idole. Pourquoi se mettrait-il en peine des misères du genre humain ? « Certes, disait-il, pous n'aurions jamais fait si nous roulions prendre à cœur les affaires du monde et avoir de la passion pour le public dont nous ne faisons qu'une petite partie : peut-être qu'à l'heure qu'il est, la grande flotte des Indes fait naufrage à deux lieues de terre : peut-être que l'armée du Turc prend une province sur les chrétiens et enlève vingt mille âmes pour les mener à Gonstantinople : peut-être que la mer emporte ses bornes et noie quelque ville de Zélande. Si nous faisons venir les malheurs de si loin , il ne se passera heure du jour qu'il ne nous arrive du déplaisir ; si nous tenons tous les hommes pour nos parents, faisons état de porter le deuil tout le temps de notre vie *. » Balzac n'a garde de faire venir les malheurs de loin , il aime mieux éconduire, poliment toutefois, ceux qu'il ne peut pas éviter. Ainsi, lorsque son père meurt, il écrira négligemment à Conrart: « Depuis ma dernière lettre, j'ai perdu mon bonhomme de père \ » Avouons qu'il ajoute quelques mots de regrets : mais il n'y a pas apparence que la douleur soit longue.
Avec cette disposition à l'indiflérence, il n'est pas étonnant que Balzac ait décliné la responsabilité de chef de famille, et qu'il ait passé sa vie dans un isolement superbe. Quand même il n'aurait pas eu de raisons d'une autre nature, il lui sufûsait de celles qu'il a déduites dans le passage suivant : « Je ne veux point être en peine de compter tous les jours les cheveux de celle que j'épouserai, afin qu'elle ne donne de ses faveurs à personne , ni craindre que toutes les femmes qui la viendront voir ne soient des hommes déguisés. L'exemple de notre voisin me fait peur , qui a mis au monde tant de muets, de borgnes et de boiteux qu'il en poun'ait
' LetU 1, 1. II.
' Letl. XXIV, I. XXIII.
reiûplir tout un hôpital. Je ne veux point être obligé d'aimer des monstres à cause que je les aurai faits, et quand je serais assuré de ne point faillir en cela, je me passerai bien d'avoir des enfants qui désireront ma mort s'ils sont méchants, qui l'attendront s'ils sont sages et qui y songeront quelquefois, encore qu'ils soient les plus gens de bien du monde ^ » Ainsi, Balzac ne trouve à dire au mariage que la femme et les enfants ; c'est plus qu'il ne fallait pour s'en dispenser. Un valet dans Scarron * prêche la même morale lorsqu'il s'écrie :
Moi, j'aurais des enfants et leur mère àrepaîlrel
Je ne suis guère édifié, non plus, de la délicatesse de Balzac en amour, ni de sa galanterie; il est guindé et gourmé dans l'expression des sentiments tendres; il est cruel dans ses railleries sur le plus grand malheur des femmes, le vieillir. N'y a-t-il pas de l'inhumanité dans ce trait contre une coquette qui faisait mine de tourner à la dévotion : « Elle est aussi éloignée de sa conversion que de sa jeunesse. » Balzac se complaît à désenchanter la jeunesse et la beauté sur leurs illusions ; il les poursuit par la perspective de l'inévitable laideur. Voyez de quel ton il avertit Clorinde du malheur qui la menaçait : « Il viendra une saison où vous aurez plus de peur de votre miroir que les coupables n'en ont de leurs juges. Votre front s'étendra jusqu'au haut de votre tête , les joues vous tomberont sous le menton et vos yeux de ce temps-là seront de la couleur de votre bouche à cette heure. Je voudrais bien pour l'amour de vous ne parler point si véritablement que je fais; néanmoins, puisque j'ai quitté la complaisance, il n'y a plus moyen que je me retienne. Clorinde, le soleil est encore beau lorsqu'il se couche ; l'arrière-saison est agréable , mais nous n'avons de bonnes années que les premières, et,
« Lctt. Xll, liv. III.
* VHéritier ridicule, acie V, s'cène V.
2« Série, 3
3ft ESSAIS d'histoire ilTTÉRAIBE.
quelque soin que tous ayez de vous-même^ vous ne sauriez^ gn même temps^ conserver votre beauté et acquérir de l'ei^ périence. Voulez-vous que je vous en dise davantage et que je vous fasse part de ce que je viens d'apprendre d'un étranger que j'ai entretenu tout aujourd'hui? 11 faut que vous sachiez qu'il n'y a partie du monde où la curiosité ne l'ait portée ni merveille en la nature qu'il n'ait considérée avec soin. 11 a vu des piont^gnes qui brûlent toujours sans se consumer : il a abordé en de^ îles qui ne s'arrêtent jamais en même lieu: on lui a montré des hommes marins, mais il m'a juré que jamais parmi tant de miracles il n'a pu voir une belle vieille *. » Peut-on faire un plus cruel usage de l'esprit? Je voudrais, pour l'exemple , que la lettre eût été çidressée à Ninon, qui devait donner un éclatant démenti à cette inso? lente affirmation.
Je ne travaille pas à faire aimer le caractère de Balzac» mais, bien que j'éprouve peu de sympathie pour l'homme ^ j'aime à rendre hommage aux grapdes qualités d^ l'écrivain , et je n'hésite pas même à soutenir , contre l'opinion commune, qu'il est homme de goût. Je passe condamnation sur les habitudes hyperboliques de son langage et la monotonie des formes, quoiqu'on puisse dire à sa décharge que, voulant donner le ton de la haute éloquence, il a dû, comn^e un coryphée intelligent, le forcer un peu; mais j'alléguerai, à Tappui de mon assertion, quelques jugements çt quelques maximes qui attestent un critique judicieux. On sait que dm^ la querelle du Cid il se rangea du côté du public et de Corneille; voici maintenant comment il stpprécie la comédie de son temps, qui n'était rien moinsi que le tablçau de la vie réelle: «Nos comédies ne njiontrent que des hommes artificiels, des passions empruntées;^ des actions contraintes et un monde qui n/est pas le n&tre, » Il çomliiat avec nop moins de bon sens la manie de l'arcb^ïsme et 4v néala-^ gisme si naturelle aux jeunes écrivains à toutes les épo-
^ A Glorinde, leU. XX, liv. 111.
ques de transition : « Opposez-vous fortement^ dit-il, à la vicieuse imitation de ces jeunes docteurs qui travaillent tant qu'ils peuvent au rétablissement de la barbarie ; leurs locutions sont ou étrangères ou poétiques. S'il y a dans les mauvais livres un mot pourri, de vieillesse ou monstrueux par sa nouveauté , une métaphore plus e£Drontée que les autres, une expression insolente et téméraire, ils recueillent ces ordures avec soin et s'en parent avec curiosité. » La leçon va à plus d'une adresse, et oe qui m'inquiète pour l'avenir de ceux qui pourraient la mériter, c'est qu'on ignore aujourd'hui le nom et les ceuvres des écrivains que gour** mande Balzac.
Le sentiment des beautés simples et sublimes de la Bible porte Balzac à attaquer les paraphrastes n^ladroits qui déna-^ turent le style des prophètes en le chargeant de faux ornements: «Ces ornements les déshonorent, ces faveurs les désobligent. Vous pensez les parer pour la cour et pour les jours de cérémonie, et vous les cachez, comme des mariées de village, sous vos affiquets et vos bijoux. Vous les accablez de la multitude de vos richesses fausses ou véritables; vous voulez leur rendre le visage plus agréable et vous leur ôtez le cœur. » Quoiqu'on lui reproche, et avec raison, la pompe continue de son langage, il blâme dans les autres le défaut qu'il n'a pas toujours évité ; «Rien, dit-il, n'est si voisin du haut style que le galimatias. » Il relève du péché de noblesse non interrompue les orateurs qui ne savent pas s'abaisser à propos ni mesurer l'élévation des mots à celle des idées, et il les instruit par l'exemple de Torateur antique: « Périclès n'était pas toujours orateur, il ne tonnait pas devant le peuple quand il n'était question que de nettoyer les rpes de la \ille, ou de relever un pan de muraille qui était tçmbé, ou de taxer la viande de boucherie. »
11 me tarde de montrer Balzac dans une de ces rencontres, assez rares à la vérité, où la grandeur des idées s'accorde avec la majesté des paroles. Voici un passage que Pascal a remanié, et dont la chaire chrétienne a souvent reproduit le
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sens, mais qu'elle n'a point surpassé. Il s'agit du miracle de l'établissement chrétien : « Il ne paraît rien ici de l'homme ; rien qui porte sa marque^ et qui soit de sa façon^Je ne vois rien qui ne me semble plus que naturel dans la naissance et le progrès de cette doctrine. Les ignorants l'ont persuadée aux philosophes. De pauvres pêcheurs ont été érigés en éducateurs des rois et des nations; en professeurs de la science du ciel. Ils ont pris dans leurs filets les orateurs et les poètes^ les jurisconsultes et les mathématiciens. Cette république naissante s'est multipliée par la chasteté et la mort, bien que ce soient deux choses stériles et contraires au dessein de multiplier. Ce peuple choisi s'est accru par les partes et par les défaites : il a combattu, il a vaincu étant désarmé : le monde en apparence avait ruiné l'Église , mais elle a accablé le monde sous les ruines; la force des tyrans s'est rendue au courage des condamnés. La patience de nos pères a lassé toutes les mains, toutes les machines, toutes les inventions da la cruauté. »
Allons encore plus loin, et montrons , dans quelques pages de Balzac, les premiers linéaments de la philosophie de l'histoire, et le germe fécond que Bossuet a développé par son Discours sur Thistoire universelle. Nulle part, l'action de la Providence sur les destinées de l'humanité, son intervention dans les affaires de la terre, n'a été marquée avec plus de x' précision, annoncée avec plus d'éloquence : «Il n'y a rien , que de divin dans les maladies qui travaillent les États. Ces dispositions et ces humeurs, cette fièvre chaude de rébellion, cette léthargie de servitude, viennent de plus haut qu'on ne s'imagine. Dieu est le poëte, et les hommes ne sont que les acteurs : ces grandes pièces qui se jouent sur la terre, ont été composées dans le ciel , et c'est souvent un faquin qui en doit être l'Atrée ou l'Agamemnon. Quand la Providence a quelque dessein, il ne lui importe guère de quels instruments et de quels moyens elle se serve. Entre ses mains tout est foudre, tout est tempête, tout est déluge, tout est Alexandre, tout est César : elle peut faire par un enfant, par
un Dain^ par un euDuque^ ce qu'elle a fait par les géants et par les héros, par les hommes extraordinaires.
« Dieu dit lui-même de ces gens-là, qu'il les envoie en sa colère, et qu'ils sont les verges de sa fureur. Mais, ne prenez pas ici l'un pour l'autre. Les verges ne piquent, ni ne mordent d'elles-mêmes ; ne frappent ni ne blessent toutes seules. Cest l'envoi, c'est la colère, c'est la fureur qui rendent les verges terribles et redoutables. Cette main invisible, ce bras qui ne paraît pas, donnent les coups que le monde sent. Il y a bien je ne sais quelle hardiesse, qui menace de la part de l'homme, mais la force, qui accable, est toute de Dieu. » Après deux siècles, ce passage conserve toute sa beauté, tout son éclat, et l'on ne voit pas par où il pourrait vieillir et se ternir, tant est énergique la vitalité du beau langage et des grandes idées.
Ces grandes idées et ce noble langage font de Balzac un précurseur de Bossuet; son imagination brillante esquisse en traits vigoureux le système que l'auteur du Discours sur l'histoire universelle animera du souffle de son génie et qu'il fécondera de toutes les ressources d'une solide érudition. Balzac a eu le tort de ne pas assez nourrir de science les conceptions de son esprit et de les quitter dès qu'elles lui ont fourni quelques images frappantes et de beaux effets de style : on voit qu'il tient moins à convaincre qu'à frapper, et à communiquer ses idées qu'à en faire admirer l'expression. C'est ainsi que dans le chapitre VÏIldutraitéduPrmceildonneune atteinte auxcasuistes de l'école d'Ëscobar et qu'il se garde d'engager une lutte suivie, laissant à Pascal les dangers et la gloire d'un duel à outrance : « On laisse, dit Balzac, crier la vieille philosophie dans les écoles et dans les chaires des prédicateurs où elle n'est écoutée que des enfants et des femmes; elle dit assez qu'un petit mal est défendu, quand il en devrait naître un grand bien; que si le monde ne se peut conserver que par un péché, elle est d'avis qu'on le laisse perdre ; que ce n'est pas à nous à troubler l'ordre de la Providence et à nous mêler des affaires supérieures : que Dieu a mis entre nos
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mains ses commandements et non pas la conduite dé Tuuivers; et qu'il faut que nous'fassions notre devoir et que nous lui laissions faire sa charge. Il est aujourd'hui une nouvelle théologie plus accommodante. La tour a produit de certains docteurs qui ont trouvé le moyen d'accorder le vice avec la vertu et de joindre ensemble des extrémités si éloignées. On donne aujourd'hui dès expédients à ceux qui ont volé le bien d'autrui pour le retenir en bonne conscience. On enseigne aux princes à entreprendre sur la vie des autres princes, après les avoir déclarés hérétiques en leur cabinet. On leur apprend à abréger les guerres dont ils appréhendent la longueur et la dépense , par des assassinats où ils ne hasardent que la personne d'un traître, et à se défaire de leurs propres enfants sans aucune forme de procès, pourvu que ce soit du consentement de leurs confesseurs. Outre cela, comme si Notre- Seigneur était mercenaire et qu'il se laissât corrompre par présents, comme si c'était le Jupiter des païens qu'ils appelaient au partage de la proie et du butin, après un nombre infini de crimes dont ils sont coupables, on ne leur demande ni larmes, ni restitution, ni pénitence; il suffit qu'ils fassent quelque légère aumône à l'Église. On compose avec eux de ce qu'ils ont pris à mille personnes, pour une petite partie qu'ils donnent à d'autres à qui ils ne doivent rien; et on leur fait accroire que la fondation d'un couvent ou la dorure d'une chapelle les dispense de toutes les obligations du christianisme et de toutes les vertus morales. » Puis, la phrase étant faite, la période convenablement arrondie et d'une harmonie irréprochable, ou si l'on veut la leçon d'escrime étant donnée , Balzac, qui a fait ses preuves de faconde et de dextérité, rentre dans son majestueux repos, ou reprendra sa plume pour écrire au père Garasse une lettre pompeusement aflectueuse.
Le défaut de sincérité, de conviction profonde, de dévouement sérieux à des doctrines constantes nous gâte, par la réflexion, les plus belles pages de Balzac. En voici une ou il a mis toute la force de son imagination et on serait tenté de croire
qu'il exhale l'indignation d'une âme héroïque née pour aimer la liberté et la sertir. Lucain> aidé de Sénèque et arec des retouGhes de Tacite, n'aurait pas ttiieux dit : « Tibère "l a humilié toutes les âmes; il a dompté tous les courages; il a mis sous ses pieds toutes les têtes; il s'est éleré au-dessus de la raison, de la justice et des lois. Il pense avoir ôté à Rome jusqu'à la liberté de la voix et de la respiration : ou les paurres Romains sont muets, du ils n'outrent la bouche que pour flatter le tyran. Mais Un homtbe possédera-t-il sans trouble la gloire d'être plus craint que lés dieux? On parlait ainsi en ce temps-li. Godtera-t-il sans contradiction le fruit de cette victoire inhumaine qu'il a remportée sur les esprits? Jouira-t-11 paisiblement des avantages de là cruauté, de la peur et du silence de ses sujets? de la lâcheté et des mensonges de ses courtisans? La vérité qu'on retient captive ne sortira-t-^Ue point par quelque endroit? ne parattra-t-elle point en quelque lieu à la honte et à la confusioii de Tibère? Oui, certes et d'une étrange sorte.
« Des extrémités de l'Orient il lui vient uiie grande lettre, qui délivre la térité opprimée ; qui la venge des espions et des délateurs; qui efface les odes et les panégyriques de là flatterie. Cette lettre Injurieuse est écrite de la hiain du toi des Parthes, et il ti'y apas tttoyen de la supprimer. Ce n'esf point un cartel d'eUnemi a ennemi : c'est une satire, c'est un païquin; c'eât quelque chose de pis; Ou plutôt ce sont les premières pièces d'un procès criminel intenté par lé genre humain que les vices de Tibère avaient offensé; Au nom de tonte la terre un roi se déclare partie et prend la parole contre un eihpereur. » Oui, Balsae, votre cerveau s'est échauffé, votre imagination s'est exaltée, votre style a pris une vigueur et une hardiesse qui étonnent, et on serait tenté de se demander si vous n'avies pas en réserve une âme de trempe antique; mais comme vous ave2 employé ailleurs la symétrie de tos antithèses et la pompe de Vos hyperboles à combattre la pensée libre et les institutions qui assurent la dignité humaine contre les caprices violents du pouvoir ab-
solu, on ne saurait voir dans cette magnifique invective qu'un exercice oratoire sur une matière qui vous communique accidentellement de nobles idées et de généreux sentiments.
On peut se demander encore si les défauts de Balzac, comme écrivain et comme penseur, sont des vices de son génie, ou des torts de sa destinée. L'émotion du sentiment, la tendresse du cœur manquent absolument à ses ouvrages, et c'est pour cela qu'ils attachent peu, quoiqu'ils plaisent souvent. Mais, faut-il en accuser la sécheresse naturelle de son cœur, ou cet isolement qui rompit entre le citoyen et l'État, entre l'homme et la famille, entre le chrétien et l'Église les rapports, qui auraient remué l'âme de l'homme, du citoyen et du chrétien. J'incline à croire que cette retraite, qui fut viagèrement un excellent calcul de vanité, eut sur l'âme de Balzac, et par contre-coup sur son talent, une funeste influence. Elle endurcit son cœur en exaltant son amour-propre, elle appauvrit ses idées en l'éloignant de la pratique des hommes et des choses. Cette forte intelligence fut i^bj; là réduite à vivre sur le fonds de sa première expérience. Balzac n'a pas tenu toutes les promesses de son début, brillante floraison qui semblait annoncer la plus riche moisson. Les fruits de la maturité n'ont pas eu la vigueur promise. On peut croire que si Balzac ne se fût pas retiré prématurément de la vie active, que s'il se fût mêlé aux affaires et aux grands intérêts de la société, que si Richelieu l'eût appelé aux dignités de l'Église ou de l'État, il fût devenu un écrivain politique supérieur, ou un orateur éminent. Certes, il n'aurait pas composé un prince de fantaisie, un ministre chimérique, une cour imaginaire ; il n'aurait pas écrit de dissertations à vide sur le Romain, des lieux communs touchant Fabrice, Auguste et Mécenas; il ne se serait pas amusé à discuter gravement que les dons du corps et de l'esprit ne sont ni de la puissance, ni de la juridiction de la fortune ; il aurait laissé aux prises les Urauistes et les Jobelins, sans se porter juge du camp, et moins encore eût-il disserté sur l'attelage de Vénus.
Balzac a beaucoup écrit. Il ajouta une trentaine de livres de lettres aux quatre premiers qui avaient commencé sa réputation, mais il ne s'éleva pas dans ce genre au-dessus de son coup d'essai. Il faut ajouter à cette vaste correspondance, le Prince, composé en l'honneur de Louis XIII, et qui serait une excellente leçon s'il n'était une insigne flatterie ; VAriS' tippe ou le Ministre qui devait être le complément du Prince, et que Balzac n'a point publié parce qu'il eut à se plaindre de Mazarin aussi bien que de Richelieu; le Socrate chrétien, sans contredit son plus bel ouvrage, et qui contient le germe de deux chefs-d'œuvre de Bossuet, VHistaire universelle et l'Exposé de la doctrine chrétienne; le Barbon, satire ou plutôt charge assez ingénieuse, dirigée, non pas contre Montmaur, comme on l'a cru, mais contre l'archevêque de Rouen François de Harlay, ce Lycophron de la théologie et de la chaire évangélique; enfin une foule d'entretiens et de dissertations sur des sujets littéraires et religieux, sans compter un nombre considérable de vers latins. La meilleure de ces dissertations, celle qui roule sur VUerodes infanticida de Heinsius, fut mal accueillie par ce grand homme, qui répondit avec aigreur. Balzac qui l'avait bien traité s'étonna de ce procédé, mais il aurait dû se rappeler que la critique, même la plus bienveillante, effleure toujours l'irritable amour-propre d'un poëte, et que d'ailleurs Heinsius était l'ami du docteur Baudius, dont le gendre avait de si graves reproches à faire au jeune compagnon de voyage de Théophile.
Cette fécondité a de quoi surprendre dans un écrivain dont le style atteste un travail opiniâtre. Le même prodige s'est renouvelé pour Buffon et J.-J. Rousseau. Balzac avait l'haleine courte, mais il la reprenait souvent. Ses lettres et ses entretiens sont dçs morceaux de peu d'étendue, mais achevés. C'était la véritable portée de son talent, et il ne va pas au delà, même dans les ouvrages où il parait tendre plus haut. Le Prince, VAristippe, le Socrate chrétien, ne sont que des lettres, des dissertations et des entretiens placés bouta bout, grossièrement cousus plutôt que liés et fondus de manière à
former un tout indissoluble. Le style de Balzac est constamment noble et châtié, cependant il admet un grand nombre d'expressions familières ennoblies par la place qu'elles occupent et l'énergie qu'elles donnent au discours. Cest le même artifice auquel Bdssuet doit ses plus grands effets d'éloquence, artifice heureux quand on l'emploie discrètement.
Après une étude sérieuse de la vie et des œuvres de Balzac, j'avouerai sans détour que son caractère ne m'inspire aucune sympathie. Jamais homme ne fût plus exclusivement occupé de lui-même : sa vanité trouvait bons tous les moyens de se satisfaire : il se louait sans relâche et se faisait louer à outrance. On trouve à citer, dans sa vie, la fondation du prix d'éloquence que l'Académie décerne annuellemenl, et son testament, par lequel il lègue tout son bien aux hôpitaux; or, je le dis sans crainte de décourager ni la vertu, ni la vanité, qui ne se laissent pas abattre si facilement, dans ces deux traits si vantés, la part du démon de l'orgueil pourrait bien être la plus forte. Je ne saurais estimer l'adulateur banal de toutes les puissances, le déserteur de toutes les disgrâces, le disciple irrévérencieux et l'ami infidèle; mais, si je considère l'écrivain, je dois avouer les immenses services qu'il a rendus à la langue, et reconnaître que Balzac était véritablement né pour l'éloquence. Ce qui lui a manqué surtout, ce sont des circonstances favorables à l'essor de son génie, et un théâtre où il pût le développer. Balzac, dans la chaire chrétienne, aurait été le digne précurseur de Bossuet; mais dans le silence du cabinet il n'a montré que la moitié de ses forces, et on peut lui appliquer, en le modifiant, le mot par lequel il a réduit à sa juste valeur le mérite de Ronsard : « Cest le commencement et la matière d'un orateur. »
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