‹ Essais d'histoire littéraireChapitre 5 sur 9 · L HOTEL DE RAMBOUILLET · texte numérisé non relu

L HOTEL DE RAMBOUILLET

Carte du Tendre : c'est pour cela que Ninon appelait les précieuses les jansénistes de l'amour; mais cette rigueur n'était pas de l'hypocrisie. Il faut bien se garder de croire sur parole cette mauvaise langue de Saint-Evremond qui a jeté le doute sur la perfection vertueuse des précieuses, par une antithèse si libre et si discourtoise que je ne veux pas la reproduire. Au reste Saint-Evremond en est si satisfait, qu'il la répète à satiété.

Lesprécieuses s'étaient fait une langue de convention propre à dépayser les profanes ; Paris n'était plus Paris, mais Athènes; rtle Notre-Dame s'appelait Délos; la place Royale, place Dorique; Poitiers était Argos; Tours, Césarée; Lyon, Milet; Aix, Corinthe; la France avait fait place à la Grèce; nonseulement les villes, mais les hommes étaient débaptisés; Louis Xrv avait échangé son nom contre celui d'Alexandre; le grand Condé devait répondre au nom de Scipion; Richelieu était devenu Sénèque, et Mazarin Caton. Tous les beaux esprits avaient subi la même métamorphose. Ne parlez plus de Chapelain, c'est Chrysante qu'il faut dire; Voiture, c'est Valère; Sarasin, Sésostris; la Calpreuède, Calpumius; Scudéri, Sarraïdès : Scudéri et la Calprenède devaient être deux fois plus ilers avec ces noms sonores et pompeux.

Les scrupules des pi-écieuses en matière de langage les portaient à éviter les mots vulgaires, et à les remplacer par de nouvelles métaphores et par des périphrases; elles faisaient du miroir le conseiller des grâces; des fauteuils, les commodités de la conversation; du prosaïque bonnet de nuit, le complice innocent du mensonge. Ce sont là les ridicules de leur manière; mais souvent elles ont rencontré juste, et leur vocabulaire a enrichi la langue.

C'est des précieuses que nous viennent les locutions suivantes : « Cheveux d'un blond hardi, » pour ne pas dire roux; « n'avoir que le masque de la vertu ; revêtir ses pensées d'expressions nobles; être sobre dans ses discours; tenir bureau d'esprit; danser proprement, » et une foule d'autres que l'usage a consacrées. Croirait-on que le mot énergique s*en~

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canailler, auquel Chamfort a donné pour contre-partie s'enducailler, soit sorti de la fabrique des précieuses? En somme^ le procédé des précieuses se réduit à substituer la périphrase aux mots vulgaires ^ et à rajeunir les métaphores usées : or, les grands écrivains ne font pas autre chose ^ mais ils le font avec goût et mesure. Ce n'est pas là ce que Molière a attaqué. Dans sa critique, Thôtel Rambouillet était hors de cause, et il faut l'en croire lorsqu'il nous dit que les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes qui méritent d'être bernés, et que les véritables précieuses aur raient tort de se piquer lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent mal. Malgré cette protestation de notre grand comique, l'hôtel de Rambouillet a été compris dans le ridicule qu'il destinait à des parodistes sans esprit et sans goût; et le nom dont s'honoraient les Longueville, les Lafayette, les Sévigné et les Deshoulières n'est plus aujourd'hui qu'un sobriquet injurieux.

Tâchons de reproduire en quelques traits les habitudes de ce cercle de beaux esprits, et pénétrons un instant dans le sanctuaire, je veux dire la chambre bleue d'Arthénice (c'était le nom précieux de la marquise de Rambouillet : Malherbe et Racan avaient trouvé en commun cet élégant anagramme du prénom de Catherine). Voici les abbés De Belesbat et Du Buisson qui ne demandent pas mieux que de nous introduire dans la ruelle de cette chaste alcôve : nous sommes alccvistesy grâce à la complaisance de nos deux introducteurs. Laissons entrer Scudéri, Cotin , l'abbé de Pure, la Calprenède, Godeau, Ménage et même Chapelain, et tâchons de ne pas rire en voyant le chantre de la Pucelle ôtant son vieux chapeau pour montrer sa vieille perruque, et laissant voir sous son manteau râpé son justaucorps de taffetas noir fait aux dépens d'un vieux cotillon de sa sœur; les maîtres du logis lui font trop bon accueil , pour que des intrus osent le railler. L'arrivée de Voiture va donner cours à une gaieté légitime ; mais il entre d'un air mystérieux , le front chargé de nuages; et comme on s'inquiète de ce changement d'humeur : « Mes-

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dames 9 dit-il à demi-voix^ il court de mauvais bruits sur le soleil. » Cette saillie rassure tout le monde , et Ton s'extasie sur cette nouyelle forme d'enjouement. Cotin profite de cette bonne disposition pour lancer une de ses énigmes^ et l'assemblée, par déférence, laisse à la belle Julie l'honneur d'en deviner le mot. Puisque Julie s'est mise en scène, il faut s'occuper de la guirlande * qu'on tresse en son honneur: «Qui de vous, dit la marquise, apporte aujourd'hui son hommage? M. de Voiture s'est-il enfin résigné à payer son tribut?» Voiture, au lieu de répondre, tombe dans sa rêverie; car, un peu jaloux de M. deMontausier, il avait juré, à part lui, de n'être pour rien dans la galanterie de son heureux rival, a Madame, dit alors Desmarets, voici un quatrain sur la violette ; je désire qu'il ne paraisse pas indigne de figurer à côté des stances de de M. des Réaux sur le lis, ou de M. Chapelain, sur la couronne impériale; au reste, écoutez :

Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour, Franche d'ambition, je me cache sous l'herbe; Mais si sur votre front je puis me voir un jour, La plus humble des fleurs sera la plus superbe.

On devine les applaudissements que soulève ce madrigal; au fait, il est fort joli, et Ménage n'hésita pas à lui donner la palme. Lorsque l'extase et les commentaires eurent cessé, une voix grave et lente s'éleva; la figure qui parlait avait le teint jaune et des traits virils; ses premières paroles amenèrent un silence général; or, c'était Mademoiselle de Scudéri, l'oracle de l'assemblée; elle posa une thèse de psychologie amoureuse : « Examinons, dit-elle, maintenant, quel est le plus malheureux d'un amant jaloux, d'un amant dédaigné, d'un amant séparé de sa maîtresse, ou d'un amant qui a perdu l'objet de sa passion? » La discussion fut longue et approfondie, si approfondie et si longue, que la décision en fut remise au lendemain. Tels étaient, à peu près, les

* M. Charles Nodier a publié une jolie édition de la Guirlande dç Julie dans la Collection des petits classiques français.

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entretiens de cette société choisie, et ce procès-verbal d'une séance peut donner une idée des sujets qui se traitaient habituellement entre ces beaux esprits. Pour Ife ton et le style des interlocuteurs, on peut consulter les lettres de Voiture et les conversations qu'on rencontre si souvent dans la délie.

L'hôtel de Rattiboulllet, qui était, avant tout, un sanctuaire de pureté morale et une académie de beau langage, laissait cependant passer la médisance et la chronique scandaleuse. Nous avons vu que l'esprit d'opposition entrait pour beaii^ coup dans son institution ; car essayer, sous le règne passablement graveleux du Béarnais, de mettre en honneur la pureté des mœurs, c'était élever autel contre autel. Les beaux sentiments dont le chaste salon de la marquise deïlambouitlet donnait le précepte et l'exemple, étaient déjà la sâtii*e indirecte de la cour; mais pense^t-on que cette satire discrète fût la seule qu'on se permît* c'eût été trop de vertu ; le diable a toujours sa petite place de réserve dans les meilleures âmes, et la faiblesse humaine voulait qu'on traçât quelquefois le tableau des désordres que Ton condamnait par la pureté de sa conduite.

Je pense toutefois, que ces anecdotes, empruntées à la chronique de la cour et de la ville, se racontaient à voix basse lorsque le yieux marquis prenait à part, dans un coin du salon ou dans l'embrasure d'une fenêtre, Chaudebonne, Voiture, et le nain de Julie, Godeau, qui, malgré son évêché, entendait la plaisanterie. Cette partie secrète des entretiens du salon d'Artbénice nous a été transmise par le caustique et spirituel tallemant des Réaux ; et Dieu soit loué de ses indiscrétions! sans cela, nous aurions perdu ces bons contes qui nous égaient aux dépens de Henri IV^ et qui ter* nissent un peu son auréole de vert-galant; nous ne saurions rien des peccadilles de son grave ministre le duc de Sully« L'opposition de Thôtei de Rambouillet, moins systématique sous Louis xni, ne laissa pas de suivre son cours; on s'y entretenait des galanteries de la cour; on glosait sur le compte de Louis XIII, qui faisait si sottement son métier de roi;

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Louis XIII, le moindre de sa mce, héritier de» vices et des faiblesses de sa inère> et qui ne tenait de son père, que To* deur du gousset^ le plus ennuyé des princes et le plus ennuyeux, perfide en amitié, lâche et cruel, jusqu'à contrefaire les grimaces des mourants, et regrettant de ne pas voir celle que devait faire à l'heure du supplice IL Le Grand (Cinq- Mars), le complice et, dit-on, le triste instrument de ses plai»sirs. On n'épargnait pas non plus le cardinal-ministre, dont le patronage littéraire faisait concurrence, et Ton se permettait de railler sur ses amours avec la belle Marion, sur ses bévues d'érudit, et sur son admiration pour les vers où Guillaume CoUetet se plaisait à peindre dans le bassin des Tui* leries :

La caoe g'humectaat de la bourbe de Teau * .

Les témoignages des contemporains ne inanquèrent pas à rhôtel de Rambouillet, et la considération dont il jouissait ne fut pas détruite pendant la durée du dix-septième siècle. Fléchier, dans Toraison funèbre de M. de Montausier, multiplie les anthitèses, pour peindre ce salon, « où se rendaient tant de personnes de qualité et.de mérite qui composaient une cour choisie, nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie sans affectation. » Jugement qui serait plus près de la vérité si Ton transfor-

* Voici les vers de Colletel :

A même temps je vis sur le bord d'un ruisseau La cane s'humecter de la bourbe de Teau, D'une voix enrouée, et d'un battement d'aile, Animer le canard qui languit auprès d'elle, Pour apaiser le feu qu'ils sentent nuit et Jour Dans cette onde plus sale encor que leur amour.

Richelieu, émerveillé de ceUe poésie, donna à l'auteur soixante pistoles, en ajoutant que « c'était seulement pour les six vers qu'il avait trouvés si beaux, et que le roi n'était pas assez riche pour payer le reste. » Le reste était de même force.

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mait les correctifs en compléments ; il vaut mieux s'en tenir au jugement du duc de Saint-Simon^ qui constate^ sans commentaire, l'importance historique de cette illustre société : « C'était le rendez-vous de tout ce qui était le plus distingué en condition et en mérite : un tribunal avec qui il fallait compter, et dont la décision avait un grand poids dans le monde sur la conduite et sur la réputation des personnes de la cour et du grand monde. » L'héritage de l'hôtel Rambouillet fut recueilli par les duchesses de Montausier et d'Orléans, et par madame de Maintenon, gardiennes des traditions de la conversation, spirituelle et polie, qui se maintinrent au dix-huitième siècle, à la petite cour de la duchesse du Maine, et dans les cercles de mesdames de Tencin et Geoffrin. Cet art de converser s'est perdu pendant la crise révolutionnaire ; madame de Staël y substitua un instant ses éloquents monologues , interrompus par un coup d'État de Napoléon ; toutefois Delille et Suard avaient, dit-on, conservé les secrets de cet art ingénieux qu'ils paraissent avoir emporté dans la tombe.

La tribune et les journaux ont tué les salons, la conversation a fait place aux discours ; on ne cause plus, on discute , on pérore , on déclame : mais si nous avons moins de beaux esprits, nous possédons en retour d'éloquents orateurs et de spirituels journalistes. Il faut bien accepter la compensation, et même s'en réjouir, car le règne des salons ne pourrait renaître que sur le tombeau de nos institutions poUtiques.

Je rapproche, ou plutôt je place ici, Tun à la suite de l'autre, sans intention de parallèle, ni même de contraste, deux poètes que l'hôtel Rambouillet n'a point enrôlés, quoiqu'ils aient été tous deux à sa portée, et que l'un d'eux, au moins, eût pu être un de ses familiers et des plus agréables ; l'autre préférait de beaucoup lamauvaise compagnie, où il était à l'aise avec tous ses avantages, l'intempérance de la langue, de la gorge et de l'estomac. Sarasin est un bel esprit qui a de la distinction et qui sait choisir; Saint-Amant est surtout un goinfre, comme l'a si bien qualifié M. Philarète Chasles. Sarasin est un courtisan délié et même un peu roué : il porte dans un cercle d'élite ses lestes propos, ses saiUies hasardées, et les fait passer par sa dextérité et son assurance, par la politesse du langage et des manières. Saint-Amant, héros de taverne, n'a pas à ménager les scrupules de ses compagnons, il peut hardiment donner cours à son humeur gauloise; ceux qui l'écoutent ne demandent qu'à s'étourdir au bruit des flacons, et à répéter les refrains bachiques qu'il entonne. Au fond, l'élégant Sarasin vaut moins que le bon gros ivrogne Saint-Amant, mais il reste capable de s'élever du badinage à la noblesse, tandis que la muse de Saint- Amant ne sortira pas impunément du cabaret. Mais il esttemps de faire passer devant le lecteur ces deux personnages. Commençons par Sarasin.

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Sarasin fut le rival de Voiture dans le badinage ingénieux; comme celui-ci^ il avait dans Tesprit un côté sérieux, capable de grandes idées, et il le mit plus souvent àTœuvre. Voltaire Ta jugé favorablement, mais en quelques mots empreints de légèreté : « 11 a écrit, dit-il, agréablement en vers et en prose. » Sarasin mérite plus d'une ligne.

Son père était le parasite d'un trésorier des fermes à Caen, qui lui céda son emploi ; ce père fut en outre conseiller de la cour des aides de Rouen. La maison paternelle n'avait pas été pour Sarasin une école de délicatesse, on s'en aperçut par sa conduite. A son arrivée à Paris, il reçut de M. de Chavigny, secrétaire d'État, une somme de 4,000 livres pour faire un voyage en Italie. Sarasin les mangea avec une maîtresse, et laissa en souffrance sa mission diplomatique; c'était un triste début : cette échappée fut mise sur le compte de la jeunesse, compte souvent bien chargé; M. de Chavigny usa d'indulgence, et nous voyons que plus tard, lorsque son protégé ftit inquiété, et même séquestré pour des vers satiriques qu'il n'avait point ftiits, il écrivit en cour pour le tirer d'affaire. Un voyage en Allemagne n'eut point de résultat positif pour lui; il y gagna cependant les bonnes grâces de la princesse Sophie, lille du roi de Bohême, amie de Descartes. De retour à Paris, il épousa une douairière, veuve d'un maître des comptes. C'était un mariage de raison d'un côté et de passion de l'autre. Sarasin comptait sur mille écus d'argent de poche que la vieille devait lui fournir, mais à une condition que le jeune mari n'eut pas le courage de tenir ; celle-ci , mécontente d'avoir un mari en peinture, ferma sa bourse. Ce qu'il y a de pis pour notre poëte, c'est que ces chaînes, qui n'étaient ni d'or ni de soie, ne furent jamais brisées pour lui ; la veuve du maître des comptes survécut au jeune poëte, • Ménage fut son ami, et le coadjuteur son patron : tous deux lui rendirent des services, mais Sarasin ne les reconnut pas. La reconnaissance était son moindre défaut. Le

coacijuteur et madame de L.oiigueviUe le placèrent auprès du prince de CaQtij comme secrétaire de ses commande* medtç i dans çeUe po^itio», Saraaio fit le petit ministre, et trafiqua de son crédit auprèi de çon maître en se faisant donner de œ^ gratifications équivoques, qui {prennent, selon tes lieux et les objets, le nom d'épingleê, de chapeaux, de pots-de-vi^, OU de (xnlmwo de ckaneeUer4e, Le prince de Gonti le mall^r^itait spuyent, mais Siaraain le dési^rmait par des plaisanteries, Il avait Tesprit vif et toujours présent ^ un orateur provi^^çial resta court au début d^m compliment au prince de Conti ; Sarasip prit surrle-^hamp la place de ïéh chevin désappointé et acheva la harangue. Cette espièglerie divertit beaucoup le prince et charma les magistrats euxi mêmes, qui donnèrent à Sarasin le vin de la ville.

On a d\{ et répété qu'il mourut de douleur d'avoir été chassé de la présence du prince à coups de pincettes. Peut-être le mérita-t-il plus d'une fais, mais il n'en fût rien, le prince de Conti se contentait de le maltraiter en paroles, puis il le recevait à merci, grâce à son ei\iouement. Sarasin mourut empoisonné par un mari jaloux , qui n-avait pas d'autre recette pour se débarrasser des amants de sa femme^ et qui l'employa souye^t* Ce dénoùm^t funeste se rapporte 4 l'année 16^, Sarasin n'avait que cinquante ans lorsqu'il mourut. Il semble que la cinquantaine fût alors, pour les l}eaux esprits. Tan dimatérique, le terme fatal de la vie, car Voiture et Searron y furent arrêtés aussi bieii que leur ^irituel ami.

Sarasin prit parti dans plusieurs querelles littéraires; pour Voiture, contre Senserade, et il fut le plus spirituel de$ antijobelins, dans sa glose sur le sonnet de Benserade, où il suttène, avec une adresse infinie, à la fin de quatorze stances satiriques, tous les vers de la pièce qu'il critique ; et pour Ménage, dans la croisade que celui-d suscita contre Mont^ maur le grec ou le parasite. Outre le Testament de Goulu, raillerie piquante, il écrivit, à ce propos, le Bellum parasmcum; non pas en vers latins , comme l'a dit M. Auger, mais

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en prose entremêlée de citations de vers légèrement détournés de leurs sens primitif. C'est le plus ingénieux des badî* nages enfantés par cette guerre qui divisa tout le Parnasse , et où les calomnies les plus atroces furent employées pour venger Tamour-propre de Ménage. Dans un petit poëme héroï-comique^ il fit avec esprit et bon goût justice de la manie des bouts-rimés que Dulot avait mis en vogue.

Sarasin n'appartient qu'indirectement à l'hôtel de Ram^ bouillet; il est plutôt le héros du petit archevêché, ou cercle du coadjuteur ; il n'était pas assez pur pour la chambre bleue d'Arthénice ; on l'y tolérait à peine, sans doute pour rancune d'une raillerie attentatoire à l'honneur de la chaste Lucrèce S et de son sonnet contre Eve. On le voyait plus souvent aux mercredis de Ménage et aux samedis de mademoiselle de Scudéri, qui l'accueillait avec plaisir, grâce à l'amitié de Pellisson, ardent admirateur de Sarasin, et l'éditeur de ses œuvres. Sa gaieté et sa malice quelquefois cy- , niques étaient plus à l'aise chez Scarron, son spirituel voisin, qui lui reproche quelque part de ne pas venir plus souvent charmer ses douleurs. Sarasin touche à tous les cercles, sans être associé à aucun ; mais il représente surtout celui du coadjuteur, plus libre, plus mordant, plus frondeur en un mot, et celui de Scarron où la liberté dégénérait parfois en licence comme la gaieté en bouffonnerie.

Après avoir jugé l'homme avec une juste sévérité, il est temps d'apprécier l'écrivain ; tâche plus douce, car il y a beaucoup à louer de ce côté. Ce qui frappe d'abord dans Sarasin, c'est la souplesse du talent et la diversité des genres qu'il a traités. Il ne réussit pas moins dans le genre sérieux que dans le badinage ; il quitte les stances enjouées pour aborder les strophes de l'ode héroïque ; prenant le pinceau de l'histoire, il trace avec énergie le caractère de Valstein, et le tableau de ses exploits comme de ses intrigues; poète

* Je ne me charge pas de la reproduire. Les curieux sauront bien la trouver dans le Ménagiana,

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bucolique, il fait du sentiment avec son esprit, et on jurerait que c'est avec son cœur ; il traitera, si vous le voulez, une question d'érudition, et vous le prendriez pour un savant de profession, n'était l'agrément dont il couvre son savoir. Ce n'est pas tout, il dissertera sur l'essence de la tragédie, et il vous fera comprendre Aristote mieux que ses traducteurs et ses conmientateurs. Cet historien, ce critique, cet érudit, ce poète héroïque et bucolique, n'est pas moins habile à tourner une épigi^amme^ à polir un sonnet, à célébrer les guerres burlesques du Parnasse, soit en vers français, soit en prose latine, et à semer sur tous les sujets le sel de ses plaisanteries.

Sarasin a composé deux ouvrages historiques : la Relation du siège de Dunkerqtie, et l'Histoire de la conspiration de Valstein, dont il avait amassé les matériaux pendant son séjour en Allemagne. Ce dernier morceau est incomplet, soit que l'auteur distrait par les soins du monde ne l'ait pas achevé, soit que son incurie pour ses ouvrages en ait laissé perdre la dernière partie. Quoi qu'il en soit, cette lacune est fort regrettable. Car Sarasin s'est approprié dans cet écrit la manière des grands écrivains de l'antiquité, et s'est élevé à la hauteur de ces maîtres dans l'art d'écrire l'histoire. Il peint avec une merveilleuse fidélité les lieux et les hommes ; il montre avec sagacité Tencbsûnement des faits, il en découvre les ressorts cachés, il pénètre dans l'âme de son héros, sonde les replis de son cœur^ et, maître de tous ses secrets, il décrit les agitations, les retours, les angoisses de sa pensée , et tous ces mouvements intérieurs qui préparent les grands desseins. C'est par là que l'histoire devient un cours de morale. J'oserais presque dire que, si la Conspiration de Valstein était terminée, on pourrait la placer à côté du Catilina de Salluste.

Sa dissertation sur le nom et le jeu des échecs est un modèle de discussion : Ménage la déclare savante et curieuse, et Fréret n'a pas dédaigné d'y faire de nombreux emprunts.- I/auteur expose les différentes opinions sur les origines et les dénominations de ce jeu, il les détruit successivement

6â ESSAIS d'histoire littéraike.

après leur avoir donné beaucoup de vraisemblance , et n'aborde qu'à la fin celle qu'il pourra produire avec le caractère de l'évidence. Il a trouvé le secret d'être agréable dans un sujet d'érudition. Au reste^ il n'a pas emporté son secret avec iui^ et cet agrément caractérise l'érudition française dans ses représentants les plus babiles, tels que les Barthélémy , les de Pûuilly, les Villemain, les Victor Le Clere, et d'autres epqore qu'il serait facile de citer.

Pans la pcmpe Funèkre de Voiture, Sarasin caresse et égra-r tigne ingénieusement son rival ) c'est, sous une forme badine, un jugement fort sensé sur les mérites et les défauts du héroa de l'hôtel de Rambouillet ; « On Qt, dit-il, plusieurs jugements de ce génie dans les lieux p^r où il passa : les uns le prenaient pour un génie ei^joué; les autres pour un génie particulier, quelques-uns pour un grand génie. Il ne sembla commun à pas un, et pas un m le trouva mauvais, d Que dire de mieux sur le compte de Voiture? La critique est si habilement voilée dans ce badinage, que le neveu et l'éditeur de Voiture, Pincheisne, en voulait faire l'appendice des œuvres de son oncle.

Sarasin a réussi deux fois dans l'ode en célébrant la prise de Dunkerque et la bataille de Lens. Depuis Malherbe et Hacan, sauf l'accident de Ghapelam, qui ût, Boileau ne sait comment, une asses belle ode, le genre lyrique n'avait rien produit d'aussi remarquable pour le mouvement et l'harmonie. On a retenu cette belle strophe que Voltaire n'a pas surpassée dans sa Beniiade :

Il monte un cheval superbe Qui, farieax aux combats, A peine fiait courber l'herbe Sous la trace de ses pas i ^n regard semble farouche, L'éoume tort de sa bouche ; Prêt au moindre mouvement»

H frappe du pied la terre, Et semble appeler la guerre, Par un fier hennissement.

saràsin et ^ÂINT-AHANT. 63

Le discours de la tmgédie est un bon essai de cr iti(}ue littéraire> mais c'est une mauvaise action^ car Sarasin le composa pour complaire à la jalousie du cardinal de Richelieu et à la présomptueuse vanité de Scudéri. i)nlt>t vaincu^ ou la défcAU dès kùuU-rknéSy est le premier en date de nos poèmes héroï-comiques. Sarasin le compossftn quatre ou cinq jours. Cette précipitation a laissé bien des négligences dans ce badinage, d'aiUcure plein de vers heureux et de fines allusions ; les bouts-rimés ne s'en relevèrent pas. Les auteurs de la ViUélieidexmX quelque obligation au poème de Sarasin.

Il serait trop long de signaler les traits d'esprits semés dans les poésies légères de Sarasin^ mais on ne peut guère résister à la tentation de placer ici son sonnet à Charleval sur la mère du genre humain :

L<n*sqa*Adaiii vit eetU jeune beauté Faite pour lui d'une main immorteUe, S'il l'aima fort, elle, de son côté, (Doutbieu nous prit) ne lui fut pue cruelle.

Cher Charleval, alors en vérité, Jç crois qu'il fut une femme fidèle « Mais comme quoi ne TauraU-elle étéf Elle n'avait qu'un seul homme av6c «Ue,

0)*, en cela, nous nous trompons tous deux, t^ar bleh qu'Adam fût Jeune et vigoureux, Bien tait de corps et d'esprit ajpréable, ,

£116 afma mieux, poVkr s'en f^fre cùnter, Prêter l'oreille aux sornettes du Diable, Que d*être femme et ne pas coqueter.

Le bagage littéraire de Sarasin n'est pas considérable» il est contenu tout entier dans un volume de médiocre étendue ^; mais ce volume suffît pour donner une baute idée

' rajouterai, pour compléter eettè esquisse de& travaux de Sarasin, un passage que J'emprunte aux curieux mémoires de littérature de Sallengre : « Bien des gens ignorent qu'outre ce volume des

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de ses talents^ parce que le succès a toujours été fidèle à récrivain dans les genres si divers qu'il a successivement abordés. On doit regretter que la passion littéraire ait manqué à Sarasin^ et qu'il n'ait pas fait une étude de ce qui n'était pour lui qu'un délassement; il semble n'avoir eu aucun souci de la4)osténté ; il ne s'est pas donné la peine de publier ses œuvres, et, si elles ont été recueillies, nous le devons aux soins pieux de Ménage et de Pellisson. Sarasin a montré tout ce que peut l'esprit sans génie, il s'est élevé bien au-dessus du médiocre sans atteindre le vrai beau.

Saint-Amant (Gérard de) est une des nombreuses victimes de Boileau; Je sais qu'il n'est pas facile de relever ceux qu'il a frappés, et que les morts de sa main sont bien morts. Cependant, Boileau a trop chaîné la misère et l'extravagance

oeuvres de Sarasin, il en a paru deux autres assez minces sous le litre de Nouvelles œuvres de M. Sarasin, Paris, 1676, in-l2. Le premier volume commence par une apologie de la morale d'Epicurr. C'est un discours en prose assez long, puisqu'il est de 178 pagcj. Il y a de beaux endroits, et ce n'est pas un mauvais signe pour Touvrage, d'avoir été, quoique faussement, attribué à Saint^Evremond. Le reste de ce volume et le second tout entier ne contiennent que des pièces en vers,- les plus longues desquelles, au nombre de troië, et en même temps les meilleures, sont l'églogue Myrtil, imité du MyrUlus de Hugue Grotius, et deux essais de poésie héroïque, savoir la guerre espagnole, imitée du pottme de Pétrone, qui commence:

Orbem jam totum victor Romanus habebat.

Et Rollon conquérantt pareillement imité tant de divers livres de TEoéYde de Virgile que du chant xvi» de la Jérusalem du Tasse, essais où règne d'un bout à l'autre une narration coulante, un sublime sans emphase, un art de paraître original en copiant. Du quoi un si heureux naturel n'aurait-il pas été capable, si une plus longue vie lui avait donné le loisir de perfectionner ses ébauches ? • (Ifdmoires delUtérat,, t. 1, p. 442).

de Saint- Amant; il a prisa son égard des licences poétiques que rimpartialité de l'histoire doit relever. Ainsi, nous lisons dans sa première satire :

Saint-Amant n*eiit du ciel que sa veine en parlage ; L'habit qu'il eut sur lui fut son seul héritage; Un lit et deux placets composaient tout son bien; Ou pour en mieux parler Saint-Amant n'avait rien. Mais quoi ! las de traîner une vie importune, 11 engagea ce rien pour chercher la fortune, El, tout chargé de vers qu'il devait mettre au Jour, Conduit d'un vain espoir, il parut à la cour. Qu'arriva-t-il enfin de sa muse abusée?

11 en revint couvert de honte et de risée; Et la fièvre, au retour terminant son destin, Fit par avance en lui ce qu'aurait fait la faim.

Par respect pour Boileau, je ne critiquerai pas ces vers qui sentent un peu Técolier : on ne comprend guère comment on peut engager un rien; et, en admettant que ce rien se compose d'un habit, d'un lit et de deux placets, comment, après avoir mis tout cela en gage, on peut se présenter à la cour. Mais passons par-dessus ces petites difficultés. Ne croirait-on pas, sur la foi de Boileau, que Saint-Amant vécut déguenillé, qu'il se reput de l'air du temps, et qu'au lieu de reposer dans un lit, il était réduit à percher et à dormir à la belle étoile. Qu'on se rassure, malgré l'autorité du satirique, Saint-Amant ne fut pas si malheureux; il sufûra, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'œil sur sa vie.

Marc-Antoine de Gérard était né à Rouen; il prit le nom de sieur de Saint-Amant, sans doute, parce qu'il était né dans le voisinage de Saint-Amant. Sa naissance était médiocre, mais il put porter sans contestation le titre d'écuyer. Il fit partie de la maison du duc de Retz, et plus tard on le vit attaché au coadjuteur chez lequel on ne jeûnait guère; peut-être fit-il une fois maigre chère, car nous savons qu'il a dîné chez Chapelain ; mais il aimait les bons repas, et il en

M ESSAIS d'histoire LITTÉRAIRE.

faisait habituellement. En 1645, lorsque Louise-Marie de Gonzague fut épousée par Uladislas, roi de Pologne, Saint- Amant alla la rejoindre. Ce fut la plus brillante époque de sa fortune ; il toucha de bons appointements, fut fait conseiller d'État de la reine et gentilhomme de sa chambre. Il la représenta au couronnement de la reine de Suède, Dans ces pays du Nord, pays de bonne chère et d'ivrognerie, Saint-Amant était sur son terrain, dans son élément véritable.

A son retour en France, «a santé s'altéra^ l'instrument qu'il avait forcé perdit «on reisort et sa puissance. Lorsque son estomac fut dérangé, Saint-Amant s6 rangea ; il devint sobre par nécessité de régnftïe ; on crut que c'était par détresse. La reine de Pologne ne cessa pas de fournir à ses besoins . Saint-Amant était de l'Académie. Ce n'est pas dans cette docte compagnie qu'on meurt de faim. Ainsi, Gérard de Saint-Amant n'est pas de ces illustres malheureux dont la vie fut une longue souffrance. Au contraire, il fut homme de plaisir;et il s'y livra aussilôngtemps que la bonne constitution de sa bête le permit; lors<|u'ellé fte détraqua, il fit relâche, et voilà tout. Sa destinée éomme poëte n'est pas plus misérable, et il obtint du delà de ses mérites. Sans jamais s'être fatigué par l'étude, sans avoir senti la férule, comme il le dit, il réussit à se faire Un notn par quelques pièces qui se distinguaient des productions contemporaines, par la franchise du tour et le ton de la toauvaise compagnie qu'il fréquentait. Avec ce léger bagage, il entra à l'Académie; de quoi peut-il se plaindre? On voit que Boileau a fait un portrait de fantaisie.

Saint-Amaiit n'a de commun avec Scudéri, son contemporain, son confrère à l'Académie et comme lui victime de Boileau, qu'un excessif amour-propre, la négligence du style et la qualité d'académicien : Scudéri est classique; Saint-Amant est romantique, au moins dans sa première manière; car il en a plusieurs, comme on le verra. Saint-Amant avait de la verve, mais il manquait de goût et d'étude; son talent s'épuisa vite faute de règle et d'aliment, Il réussit, dans sa

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jeunesse, sur les sujets badins et cyniques. Mais lorsqu'il voulut aborder la poésie sérieuse, il échoua complètement. Le Moïse sauvé a bien mérité les censures de Boileau^ nous nous en occuperons pour montrer jusqu'où peut aller le mauvais goût.

La première et la meilleure de ses pièces est la Solitude, Elle est entachée de mauvais goût; le sentiment qui Tiespire n'est ni profond ni sincère; mais elle porte les traces d'un talent véritable. Ce qui la dépare, c'est un mélange de sentiments et d'images contradictoires : la noblesse ou la grâce» lorsqu'elles s'y rencontrent, ne se soutiennent pas, et l'imagination est bientôt blessée par une image repoussante, ou le goût par un trait vulgaire et disparate. C'est ainsi qu'après avoir décrit les bords d'un marais, où les nymphes vont cher* cher le frais et se fournir de pipeaux^ de joncs et de glais, il ajoute brusquement :

On y voit tauter tes grenouilles, Qui, de frayeur, se vont tcacher Sàtbi (|u*on lea veut approcher ;

et que, dans la même pièce, il nous montre, branlant aux branches d'un arbre

Le squelette horrible D'un pauvre amant qui se pendit.

Le ridicule et l'horrible ne sont admissibles que suivant la théorie récente qui veut que le laid soit une partie du beau. Le triomphe de Saint^Amant est dans la peinture de ses parties de débauche et de ripaille où il était si bon acteur. Tantôt il se représente assis a sur un fagot une pipe à la main, » car Saint^Amant fut le premier fumeur entre les gens de lettres; tantôt il décrit ses transports dans une orgie où lui et ses amis se crevèrent' de manger et de boire;

* Voyez dans les Œuvres de Sûini^Amant la pièce intitulée : Crevaille.

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tantôt il exhale comiquement sa fureur contre Evreux^ Yille maudite, où il n'a pu trouver à se désaltérer, et il s'éerie :

bon ivrogne ! ô cher Faret !

Qiravec raison tu ]a méprises ; On y voit plus de cent églises Et pas un pauvre cabaret.

Disons en passant que Faret n'a pas mérité ce renom d'ivrogne que lui donna l'amitié de Saint-Amant, et que l'auteur moraliste de Y Honnête homme n'avait de commun avec le cabaret que la consonnance de son nom.

C'est surtout dans les pièces de ce genre que se révèle l'originalité du talent de Saint-Amant. Sa Home ridicule, qu'il composa pendant un voyage en Italie, prouve aussi sa vocation pour la satire. Il céda, comme un grand nombre de ses contemporains, à la manie des pointes, et il a le triste honneur d'avoir laissé les deux plus mauvaises qui se soient faites, c'est-à-dire celle que lui inspira l'incendie du Palais de Justice en 1614 *, et une autre moins célèbre et aussi misérable sur la paix entre la Russie et la Pologne :

C'est, dit-il, un abus d'espérer Qu'autre paix, qu'une paix fourrée, En lieux si froids puisse durer.

Ces traits de mauvais goût ne sont que des peccadilles au prix du Moïse sauvé, qui est le véritable crime littéraire de Saint-Amant. C'est de ce péché capital qu'il fut surtout repris par Boileau. Quelle insolence, en eifet, n'était-ce pas à un poète de cabaret, encore ivre des fumées du vin et du tabac, d'aborder le sanctuaire et de se prendre à la Bible! Le profanateur en fut cruellement puni. Son poëme est mal composé et plus mal écrit. L'action principale, le salut de Moïse, y tient ki moindre place. Tout l'espace est rempli par des

* Certe à Paris on vit beau jeu

Alors que madame Justice Se mil \t palais tout en feu Pour avoir mangé trop d'épice.

épisodes gauchement amenés à Taide de songes et de récits, où sont longuement narrés les histoires des anciens patriarches et les futurs exploits de Moïse. L'auteur est toujours dans le passé ou dans l'avenir. Il paraît que, pour se délasser de ses débauches et se réconcilier avec l'Église, il avait rimé, sans dessein arrêté, quelques chapitres des livres saints, et qu'il ne s'avisa que plus tard d'en former un ensemble ; mais de maladroites sutures ne donnèrent pas à l'œuvre l'unité qui manquait au plan; aussi le Moïse n'est-il qu'un poëme à tiroirs, sans action et sans intérêt.

Quant au style, c'est pis encore. La langue noble est pour Saint-Amant un idiome étranger; il n'en connaît pas le vocabulaire. Lui qui parlait avec tant d'aisance et de verve l'argot des tavernes, lui qui trouvait si facilement le mot propre et les images naturelles pour cette poésie de bas étage, il n'a plus qu'un style décoloré et de languissantes périphrases. Le pis est qu'il veut tout peindre, jusqu'au moindre détail. Chapelain a dit du Moïse que c'était une peinture parlante, et 11 a fait dans cet éloge la plus juste critique de la manière de Saint-Âmant. La peinture poétique consiste en traits larges et saillants, et non en détails minutieux : la poésie doit négliger les petits détails qu'elle est inhabile à reproduire, et qui d'ailleurs fatiguent l'esprit sans éveiller l'imagination. Les poètes descriptifs de l'époque qui nous a précédés sont souvent tombés dans ce défaut, sans songer que le goût sévère de Boileau l'avait déjà signalé. Saint-Amant est encore leur précurseur dans la manie des périphrases et dans l'horreur du mot propre : pour lui, le bec devient « l'endroit aigu d'où sort la mélodie; )> un bouquet n'est plus un bouquet, mais

Un gracieux amas de coulears différentes, Dont le lustre s'unit aux grâces odorantes.

Il se gardera bien de nommer l'éléphant, mais il dira en quatre vers bouffis qui veulent être pompeux :

Le puisaiiant animal, de qui Tinsigne gloire Ne gît pas seulcDoent dans ses armes dMvoire,

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Mais eti sa trompe agile oa plutôt dans sa main, Et plus encor que tout, en ce qu*il a d'humain.

Brouter^ c'est a tondre le riche émail qui fleurit sur le vert; » Tappétit devient a Tenvie de toucher son palais des soutiens de la vie. » Il appelle les poissons « des rapides muets, » et les hirondelles n les petits précurseurs de la saison plaisante* » Je pourrais citer mille exemples de ce genre non moins ridicules que les précédents, et qui montrent clairement que Saint-Âmant, faute de savoir parler la langue noble, a imaginé à son usage un jargon mi-burlesque et mi-pompeux, inconnu jusqu'à lui. J'avouerai cependant qu'il a rencontré par miracle une dizaine de vers élégants et nobles, qu'il met dans la bouche de Jocabed, lorsqu'elle livre aux flots du Nil le berceau de son fils, et que, par un nouveau prodige, ces vers sont l'écho d'une touchante élégie de Simonide, que certes Saint-Amant ne connaissait pas.

Sans ce malencontreux essai de poésie héroïque, Saint- Amant aurait échappé au ridicule qui couvre aiyourd'hui son nom; il a eu l'impardonnable tort de méconnaître lana* ture et la portée de son talent : le bon La Fontaine a dit :

Quiconque est loup agisse en loup, C'est le plus certain de beaucoup.

Saint- Amant était homme de cabaret; il devait y rester, et ne pas diriger vers la sainte demeure sa muse avinée et barbouillée de lie. S'il était demeuré fidèle à son premier culte» la critique le traiterait sans doute avec moins de défaveur, et on aimerait à redire après Boileau : « Je veux bien avouer qu'il y a du génie dans les œuvres de Saint-Amant, et avec la même sincérité que j'ai raillé ce qu'il a de blâmable, je suis prêt à convenir de ce qu'il peut avoir d'excellent. »

Scarron est le poète de ]a Fronde et le type de la poésie burlesque. Le genre qu'il a mis en vogue est décrié, et Scarron ne Test pas, car son nom a conservé une signification littéraire et une certaine importance historique; or, c'est quelque chose que de laisser dans les souvenirs une trace profonde. Si Scarron n'était qu'un bouffon;, on ne parlerait de lui non plus que de d'Assouci S son triste imitateur. S'il s'est placé

' Asaouci ou d'Assoaci (Charles Goypeau]i fils d'un avocat au parlement, naquit à Pafis en 1605. Poëte misérable dans un genre que le goût désavoue, le burlesque, son nom ne serait pas arrivé jusqu'à nous si celui qui Ta porté n'était convaincu de n^^uvais vers et soupçonné de mauvaises mœurs. 11 préluda h cet(e étrange célébrité par les désordres de son enfance. A nepf ans, il s'échappa de la maison de son père, se rendit à Calais où il se donna pour un 4<3scendant de Nostradamus. Prétendu fils d'un faux prophète, il prit les allures d'un thaumaturge, et le peuple qui le crut sorcier voulut le Jeter à la mer. Au lieu de se laisser noyer, d'Assouci s'embarqua pour l'Angleterre. On ne sait pas ce qu'il y fit. A son retour eu France, il s'attacha à la duchesse de Savoie, filie de Henri lY, qu'il amusa par des couplets qu'il chantait en s'accompagnant du luth; il remplit les mêmes fonctions auprès de Louis XUl et de Louis XIV enfant. C'est à cette époque qu'U oompos» ses vers burlesques parmi lesquels oi^ distingue Ovide en belle fiumeur^ travestissement entrepris par émulation de U gloire de Scarron , et le Ravissement de Proserpifie, ]\ retourna à la co|ir de Turin d*où il se fit' chasser. Depuis il mena une vie errante à travers la France el l'Italie, faisant

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hors de comparaison, c'est que la bouffonnerie n'était pas le fond, la substance même de son esprit, mais le tour particulier d'un génie qui ne manquait ni de sens, ni de force, ni de délicatesse; c'est qu'à tout prendre il avait une belle intelligence. Cepoëte mérite donc d'être étudié avec soin; seul en France, quoique les imitateurs n'aient pas manqué, il a réussi dans un genre que le goût réprouve et qui demande bien de l'esprit, pour se faire agréer. Le succès, en pareil cas, est plus qu'une présomptioa favorable.

Scarron appartenait à une famille distinguée qui comptait d'illustres membres dans la robe et dans l'église. Son père était conseiller au parlement de Paris, et possédait vingt mille livres de rentes dont la meilleure part devait revenir au jeune Paul, aîné de la famille et fils unique. La perspec-

métier de troubadour et toujours escorté de deux jeunes pages qui firent naître contre ses mœurs de honteux soupçons. Chapelle et fiachaumont ont illustré un des épisodes de sa vie vagabonde. Les femmes de Montpellier ne parlaient de rien moins que de le brûler en place publique après l'avoir écorché. Les petits pages étaient la cause de cette émeute féminine à laquelle le pauvre poêle échappa par la fuite. En Italie, son humeur satirique le ût jeter dans les prisons du saint office. Pendant ce loisir forcé, il écrivit un livre de pensées sur la Divinité. Sa résipiscence provoqua Tindulgence du pape qui lui donna la liberté. D'Assouci, revenu en France, fut bientôt enfermé à la Bastille et au Châtelet où il demeura six mois. Quatorze ans environ après sa délivrance, il mourut à l'âge de soixantequatorze ans vers 1679. Nous savons par Brossettc qu'il fut trèssensible aux critiques de Boileau, qui trouve ses vers dignes d'occuper les loisirs des laquais et des pages, et qui s'écrie dédaigneusement dans son Art poétique :

Et jusqu'à d'Assouci tout trouva des lecteurs.

Cyrano de Bergerac Va traité avec sa brutalité accoutumée, et du ton qu'il a pris contre Montfleuri, Scarron et les Frondeurs. Dans une lettre qu'il adresse à notre pauvre poète, il le représente, sifflé, râpé, crotté, endetté, infect, et il promet, ce sont ses propres expressions, de renverser sur lui un si long anéantissement, qu'il ne sera pas vrai de dire qu'il ait jamais vécu. Que Cyrano n'a-t-il prédit juste!

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tive qui s'ouTralt devant son enfance était brillante : la na^ ture rayait doué de toutes les qualités du corps et de l'esprit, et la fortune de son père lui promettait un riche patrimoine. Pour réussir facilement dans ce monde, il faut le concours de Tbomme et de la condition; la société est ainsi faite. Si la condition est mauvaise, vous pourrez lutter vainement même avec de puissantes facultés; si les facultés sont faibles, vous pourrez perdre tous les avantages d'une heureuse condition. Le progrès des institutions modernes tend à atténuer cette inégalité sociale, mais il ne parviendra jamais à Teffaeer : tant que la famille subsistera, et son existence est la condition vitale de toute société, ce sera toujours un avantage ou un inconvénient d-être le fils de son père; il faut s'y résigner, car l'utopie de Saint-Simon est une chimère. Les avantages que Scarron tenait de la nature et de la condition furent détruits en partie par le dérangement de sa fortune et de sa santé, voici comment.

Le conseiller Paul Scarron, qu'on surnommait TApôtre, parce qu'il avait toujours saint Paul à la bouche, était, j'emploie ici les expressions, de son fils, le meilleur des hommes et non le meilleur des pères. Incapable de supporter le veuvage, il donna à ses enfants une belle-mère et cette bellemère fut une marâtre : le jeune Scarron, tout enfant qu'il était, fut assez clairvoyant pour reconnaître que Françoise de Plaix dénaturait et détournait à s(»i profit la fortune paternelle, et assez indiscret pour s'en plaindre. Son bon apôtre de père, pour avoir la paix du ménage, éloigna le jeune rebelle qui alla passer à Charleville sa treizième et sa quatorzième année; lorsque la tempête fut apaisée, il revint sous le toit paternel, où son temps se partagea inégalement entre l'étude et le plaisir. On le défrayait assez largement, et dans l'insouciance de sa jeunesse, il ne parut pas songer à l'avenir; les plaisirs et les voyages le menèrent au delà de sa vingt-cinquième année. Mais la maladie Tarrêta tout à coup.

Pour avoir dans le monde une contenance et l'apparence d'un état, il avait pris le petit collet et le titre d'abbé; titre 2« Série. S

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commode qui n'était qu'un passeport pour les jeuneê Tolop^ toeux. Le jeune Scarron travailla si bien soud cet habit cooire Tesprit de la continence chrétienne qu'il se mit hors d'état de continuer. La Beaumelle^ dans ses Mémoires sur Madame de Maintenons mémoires piquants, mais remplis d'allégations douteuses, rattache la maladie de Scarron a une farce de carnaval qui se ferait passée au Mans. Il raconte, sans même avoir pour lui l'autorité de la tradition, qàe Scarron, allant prendre possession de son canonicat du Mans, se déguisa avec quelques étourdis en sauvage , et que son bizarre accour trement ayant e&cité les huées, la fureur même de la popiilace, il fut obligé de prendre, à sou corps défendant, un bain froid dans la Sarthe. Ce bain, pris à contre-temps, serait le principe des douleurs et de la difformité de Searron. Cette anecdote n'est qu'utie parodie de l'aventure de Charles VI; Feau est substituée au feu , et l'infirmité à la folie. La chronologie, indépendamment du silence des contemporains, réfute victorieusement ce récit. Scarron était perclus depuis lept ans, lorsqu'en i&iS la protection de Lavardin, évêque du Mans, lui fit obtenir une prébende ou un canonicat. Ce ne sont pas les eaux de la Sarthe, mais les drogues des charlatans qui ont cloué pour vingt-deux ans Scarron sur soo fauteuil de misères, d'où partirent et autour duquel se débitèrent tant de bons mots et de gaillardises. Notre brillant abbé, notre coureur d'aventures fut brusquement arrêté par la goutte, cette cruelle expiation de la débauche. Ses cuisses commencèrent à former avec son corps un angle obtus dont les côtés se rapprochèrent en angle droit qui finit par devenir et demeurer aigu; de sorte que la ligne droite de son corps fut brisée et amenée à la forme d'un Z. Punition bien sévère, quels qu'aient été la gravité et le nombre des délits. Scarron voulut guérir, il y employa toutes les ressources de l'art, il fit même, sur la foi d'un charlatan, le voyage du Marais au faubourg Saint-Germain pour prendre un bain de tripes, et il revint au Marais retrouver ses amis, tout aussi perclus qu'auparavant et non moins gaillard. Plus tard il se berça

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d'une autre chimère, et songea à aller chercher sous le ciel brûlant des tropiques la guérison de ses maux. Ses tentatives et ses projets avortèrent également.

Quel que soit le principe de cette étrange maladie , les conséquences en tont incontestables. C'est de ce jeu cruel et bizarre de la nature qu'est née on France la poésie burlesque. La maladie avait laissé vivre dans ce corps difforme un esprit pénétrant et railleur; pour se venger gaiement et alléger ses souffrances physiques^ le spirituel malade essaya de faire, ou plutôt de défigurer, le monde à son image. Ses ennemis naturels furent dès lors la noblesse, la grandeur, la régularité, Théroïsme. Il transformera tout cela pour l'aroenei* au ridicule. Sa première campagne fut contre TOlympe et les Géants; sa seconde contre Virgile et son héros : il fit le Typhon et travestit VEnéide, 11 fît grimacer les figures héroïques et ranjena les belles créations du génie antique aux proportions mesqui:!es de la bourgeoisie et de la populace. 11 donna aux dieux et aux héros les mœurs du Marais, le langage de la rue Saint-Denis. Ce travestissement pratiqué par un esprit naïf dans son affectation , délicat sous sa grossièreté d'emprunt , surprit , charma le public et fit fortune. Le burlesque saisit toutes les imaginations^ comme, dans les temps d'épidémie, la grippe prend tout le monde à la gorge. L'apparente facilité de ce genre de raillerie fit plus d'une victime, et le grave Brébeuf , Brébeuf lui-même, cédant à la contagion, s'avisa de travestir misérablement Lucain qu'il avait noblement traduit. Scarron éprouva quelques remords d'avoir suscité tant et de si piètres imitateurs, mais il doit leur savoir gré d'avoir mis en relief l'originalité de son esprit par leurs insipides contrefaçons.

On serait tenté de croire que le burlesque est né de la Fronde; il n'en est rien : le burlesque est le produit naturel, spontané de l'esprit et de la difformité de Scarron : il rencontra la Fronde, à point nommé, qui lui donna Tessor et la vogue. Le prince de Condé, qui ne manquait pas de goût, déclara tout d'abord que les barricades et la guerre de Par&

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devaient être chantées en vers burlesques, et il donna luimême le signai de la plaisanterie bouffonne en présentant à la cour un petit bossu, tout emplumé, tout chamarré, comme généralissime des troupes de la Fronde. Cette raillerie n'était guère charitable de la part du frère du prince de Conti, maïs elle montre l'esprit du temps et fait pressentir qu'une Iliade ainsi commencée ne pouvait avoir d'autre Homère que Scarron. Le poëte tenait sa lyre, sur laquelle il avait préludé par des accords grotesques, lorsque les événements qu*il devait consacrer par ses chants vinrent lui fournir la matière de son étrange épopée.

Des historiens amis du paradoxe ont voulu dépouiller la Fronde de son caractère frivole pour en faire une des grandes crises de la société monarchique. Ils l'ont jugée par l'importance des acteurs, sans faire attention à la nature de l'action. Sans doute le personnel de la troupe est fort remarquable : je vois bien tout l'appareil d'une grande représentation, de riches costumes, d'éminents personnages; mais où est le plan du drame, quel en est le but, quel en sera le dénoûment? Avec la meilleure volonté du monde , on ne peut voir dans la Fronde qu'une parodie de la Ligue et un programme bouffon, mais incompris, de la Révolution. Les grandes puissances du moyen âge y reparaissent, il est vrai, mais c'est pour donner leur démission; celle des temps modernes s'y montre , mais elle fait relâche , et cela pour ne rentrer en scène qu'après un siècle et demi. Voilà bien l'antique féodalité dans les princes et les grands seigneurs, le clergé dans le coadjuteur, les états généraux dans le parlement, la nation armée dans ces bourgeois qui font des barricades, qui montent gravement la garde et qui vont parfois, dans leurs accès guerriers, se faire battre hors des barrières! Mais les princes veulent-ils sérieusement démembrer la France? veulent-ils faire de la Bourgogne, de la Bretagne, de la Normandie, de la Guienne, de la Champagne, des royaumes indépendants? le clergé songc-t-il à ressaisir son pouvoir^ à soumettre la couronne à la mitre épiscopale ou

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à la tiare? le parlement pense-t-il à s'ériger en puissance législative et constituante? la nation aspire- t-elle à faire reconnaître sa souveraineté ? Rien moins. Tous ces représentants du passé et ces précurseurs de l'avenir veulent forcer une faible femme à renvoyer un ministre qui lui plaît, et pour cause > et qui leur déplaît^ non sans raison : s*ils y réussissent, tout sera dit; s'ils y échouent, tout sera dit encore.

Cerlamina Uiila

PulvcrU exigiii jnctu compressa qiiicscent.

Après une guerre d'intrigues, de chansons, de pamphlets, de malices et de perfidies, tous les acteurs, après avoir changé de rôle plusieurs fois, n'ayant rien à s'envier ni à«e reprocher en fait de versatilité et de ridicule, prendront bravement leur parti : les princes deviendront la décoration et les soutiens du trône; le parlement enregistrera docilement les édits de toute nature , il rendra des arrêts et quelquefois des services ; le clergé se retirera de la politique pour rentrer dans les temples, et la nation, sous l'aile de te royauté, se fortifiera par l'industrie et par la science, prenant peu à peu le sentiment de ses devoirs et de ses droits pour remplir les uns et faire valoir les autres, quand son heure sera venue.

Je crois donc qu'il faut laisser à la Fronde sa physionomie traditionnelle : elle réunit toutes les conditions esthétiques du ridicule , car elle s'est beaucoup agitée pour ne rien produire ; elle ressemble un peu au Matamore des comédies contemporaines, agitant une grande épée qui ne frappe jamais, prodiguant les paroles et les gestes de menace, et, au demeurant, toujours battu. Elle prête à rire, parce qu'elle se remue sans but, parce qu'elle s*effi*aie d'elle-même; enfin, parce qu'avec l'accoutrement d'une guerre civile et l'attirfdi d'une révolution, elle n'est qu'une mutinerie. C'est pour cela qu'elle revenait de droit à Scarron.

Lorsque la Fronde éclata, Scarron gardait rancune à Ma*

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zarin pour ne Tavoir payé qu'en compliments de la dédicuce du Typhon; et, quoiqu'il fût en possession du brevet de malade de la reine , charge qu'il exerçait, dit-il, avec intégrité, car c'était un malade d'honneur, il n'hésita guère à se prononcer contre le favori d'Anne d'Autriche. La Fronde était le parti des gens d'esprit, toujours enclins à l'opposition, et les liaisons de Scarron avec le coadjuteur et madame de Longueville l'emportèrent facilement sur la reconnaissance qu'il devait à la reine. Dana les pamphlets de la Fronde, on sent partout soit la muse, soit l'inspiration de Scarron. Beaucoup sont de lui et les autres tiennent de lui. Il échauffait la verve de Blot et de Marigni, ces féconds improvisateurs dont les chansons et les triolets alimentaient sans cesse la malignité publique. Ces plaisanteries ont beaucoup perdu de leur sel , mais le tour heureux des couplets de Blot et des triolets de Marigni fait di^^tinguer les traits qu'ils ont lancés, dans l'immense fatras de ces volumineux recueils qu'on ne peut lire aujourd'hui sans fatigue et sans dégoût. Ces spirituels auxiliaires de Scarron contrastent habituellement avec la manière brutale et grossière de leurs imitateurs qui, ne se contentant pas d'insulter à la pudeur, outragent à chaque pas le goût et la langue. Je ne prétends pas louer outre mesure l'urbanité contemporaine ; mais la presse satirique de nos jours, même dans ses plus grands écarts , est chaste, réservée, polie, au prix de la plupart des Mazarinades. Cette réserve relative est un bienfait de la liberté. Lorsque le droit de publier sa pensée s'exerce régulièrement sous le contrôle de la loi, la médisance elle-même s'impose des limites , tandis que dans les écrits clandestins la calomnie n'en reconnaît pas. Les frondeurs abusèrent de la licence même. La vie privée que nos lois ont murée n'a pas de mystère pour eux, et ils dévoilent ou inventent, sans scrupule, les scandales les plus honteux. Scarron, poussé par le démon de l'invective, alla aussi loin, plus loin même que pas un des pamphlétaires; après avoir chanté en vers burlesques les barricades et le triomphe de Broussel, aussi bien que la

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fute de la cour à Saint-Germain, il trempa sa plume dans le fiel et dans la boue pour éerire la Mazarmaée, Cette fois la frénésie lui enleva l'esprit. Il faut que ce jour-là la détresse de ses finances ait fait chômer sa gourmandise, et il se sera fâdié comme un enfant qu'on a mis au pain sec. Mar*zarin, qui prenait gaiement les plaisanteries qui ne portaient que sur le ministre et le favori de la reine, perdit patience en lisant cette diatribe où l'obscénité rivalise av^ la violence, où sont réveillés quelques honteux souvenirs de sa jeunesse. C'est ainsi qu'au siècle précédent, de cette nuée de pam^ phlets qui s'abattirent sur le cardinal de Lorraine, après l'affaire tfAraboise, un seul, YÉpîire au Tigre de France, le piqua assez vivement pour émouvoir sa bile et troubler le flegme philosophique avec lequel il accueillait tous les outrages.

Les contemporains ne se sont pas mépris sur l'importance de Scarron dans la littérature de la Fronde. L'expression de ce sentiment se trouve dans un curieux passage d'une lettre adressée aux frondeurs , où les souffrances du poëte eulwle-jatte sont présentées comme une expiation de son ingratitude et de sa médisance. Scarron y devient un personnage symbolique : comme il est le coryphée et le premier coupable entre les pamphlétaires, il est transformé en Prométhée burlesque, enchaîné non sur le Caucase, mais dans un fauteuil; garrotté non par les anneaux d'une chaîne d'airain, maïs par les nœuds d'une goutte assassine. Cette per* sonniûcation de la Fronde en Scarron appartient à ce Cyrano de Bergerac ^ dont la forte intelligence, longtemps ballottée

' C'est une étrange destinée qiio celle de ce Cyrano, qui, pour n'avoir pas suivi l'esprit de son siècle et pour s'être tenu à distanet de toutes les coterie» iiUéraires, a passé presque inaperçu de ses cou* temporains, et méconnu de la postérité, quoique pendant sa courte carrière U ait laissé de nombreux témoignages de son courage et de son esprit. Sa valeur fabuleuse était sans doute un faible titre au) y^ux des g/ens de lettres ses confrères dans un temps où Chapelaio, appelé malicieusement à servir de second dans un duel imagiusirf »

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8û ESSAIS d'histoire imÉRAlRK.

entre la foHe et le %éme, demeura^ en fin de lutte , à la folie. Elle est trop curieuse pour que je me refuse le plaisir de la citer ; «Peuple séditieux, accourez pour voir un spectacle digne de la justice de Dieu ; c'est Tépouvantable Scarron qui vous est donné pour exemple de la peine que souffriront

suspendait au croc sa longue rapière pour ne plus la dépendre de sa vie. Mais ce n'est pas là le seul motif de cet isolement singnlier. Cyrano ne voulait pas plus de Mécènes que de prôneurs ; c'était de plus un esprit fort, un philosophe. Il faisait do la science avec Roliant, et do la mi^taphysique avec Gassendi. (Vêtait, il faut le dire, un franc matérialiste. Son Voyage dans les Étais de la lune, son Histoire comique du soleil, renferment les idées les plus originales et les plus hardies sur la physique, la morale et la politique. Ce n'est pas sa faute i^'il n'a pas inventé les ballons, mais sa chimère était de voyager dans les airs, et des trois machines qu'il imagine pour ce périlleux voyage, il y en a une qui touche de bien près à la soluUon du problème. II a posé le premier et développé avec esprit le fameux principe tout est dam tout, conséquence rigoureuse du système atoniislique, qu'il emprunte à Démocrile; il a aussi entrevu le systènie de la perfectibilité, en donnant à la jeunesse des États de la lune le pas sur les vieillards. Au reste, dans ces deux romans, il a frayé la route que Swift et Vol^ire ont parcourue depuis. On doit regretter que la mauvaise physique d'Épicure ait si fort asservi son imagination, car il était né pour le théâtre et surtout pour la comédie : le Ridant joué, chef-d'œuvre d'un écolier de dix-huht ans, promettait un vrai poëte comique. 11 y a là cinq ou six caractères bien tracés et des scènes entières que Molière n'auruit pas désavouées, que même 11 s'est appropriées, sans mot dire. Ajoutons à cela que la mort d'Agrippine n'est pas un pur galimatias, comme le veut Tallcmant qui ne Ta pas lue, mais que le caractère de Séjan y est vigoureusement dessiné, et qu'il y a, comme disait le libraire Sercy, de belles impiétés et de plus des vers admirable;*. Cent ans avant Voltaire, la tragédie philoBopliique était trouvée. Il est vrai que Cyrano est mort fou, mais il n'a pas vécu fou, et ce n'est pas merveille que sa raison ait déménagé en essayant de comprendre les atomes et l'infini; il paraît d'ailleurs que, pour l'achever, une poutre lui tomba sur la tête. Je ne voudrais pas mettre nos plus solides cerveaux à celte double épreuve. — M. Ch. Nodier a écrit sur Cyrano une curieuse notice, - ♦ .

SCARROX. 81

aux enfers les ingrats^ les traîtres et les calomniateurs de teurs princes. Considérez en lui de quelles verges le ciel châtie la calomnie, la sédition et la médisance. Venez, écrivains burlesques, voir un hôpital tout entier dans le corps de votre Apollon; confessez, en regardant les écrouelles qui le mangent , qu'il n'est pas seulement le malade de la reine, comme il le dit, mais le malade du roi : il meurt chaque jour par quelque membre, et sa langue reste la dernière, afin que ses cris vous apprennent la douleur qu'il ressent. Vous le voyez, ce n'est point un conte à plaisir ; depuis que je vous parle il a peut-être perdu le nez ou le menton. Un tel spectacle ne vous excite-t-il point à pénitence ? Admirez, endurcis; admirez les secrets jugements du Très- Haut; écoutez d'une oreille de contrition cette parlante momie... Admirez donc, admirez combien sont grands et profonds les desseins de la Providence ; elle connaissait l'ingratitude des Parisiens envers leur roi, qui devait éclater en mil six cent quarante-neuf; mais, ne souhaitant pas tant de victimes, elle a fait naître quarante ans auparavant un homme assez ingrat pour expier lui seul tous les fléaux qu'une ville entière avait mérités. Profitez donc, ô peuple ! de ce miracle épouvantable ; et si la considération des flammes étemelles est un faible motif pour vous rendre sages et pour vous empêcher de répandre votre fiel sur l'écarlate du tabernacle, qu'au moins chacun de vous se retienne pai* la peur de devenir un Scarron. » Voilà bien de l'honneur pour Scarron qui se trouve tout ensemble l'Homère et le Prométhée de la Fronde ; il ne soupçonnait pas sans doute que sa sciatique dut lui attirer tant de gloire, La Fronde vaincue *, Scarron essaya de faire sa paix avec

* Quoique Scarron se soit décidé promptcment, comme nous Tavons dit, à se tourner du côté des Frondeurs, il leur avait décoché, au début, un trait piquant et prophétique dans ce joli triolet : Il faut désormais Hier doux, 11 faut crier miséricorde.

Frondeurs, vous n'êtes que des fous ;

82 ESSAIS D'HfêTOlRB LITTÉRAIRE.

Mazarin triomphant : il s'humilia sans vergogne, comme il s'était emporté sans mesure. Cyrano était bien dupe de te prendre au sérieux et de le traiter ainsi de Turc à Maurç. 11 y avait de Tinjustice à juger la conduite et le caractère de Searron au point de vue d'une morale rigoureuse : car il faut passer beaucoup de choses à un malade. Searron, après une enfance négligée, et une jeunesse dissolue, surpris par la maladie au milieu d'une vie de dissipation et de plaisir^ ne fut guère qu'un grand enfant; il conserva, le reste de ses jours , toutes les passions de l'enfance, sa gourmandise, sa convoitise et ses emportements*. Peu soucieux de dignité morale, il quémandait de tous côtés, recevait de toutes mains, s*emportait à tort et à travers, insultait ses bienfaiteurs et demandait humblement pardon. Mais il ne gardait rancune à personne, s'apaisait comme il's'irritait, et, dans l'occasien, faisait le bien avec empressement et bonne grâce. Balzac, dans des vers latins élégants et pompeux, a fait de Searron, riant au milieu des souffrances, un héros supérieur aux antiques stoïciens, impassibles dans la douleur. Balzac est aussi loin de la vérité que Cyrano.

Un malheurvient rarement seul. Lorsque la rnaladie surprit Searron, la fortune de son père, déjà entamée par les malversations de sa belle-mère, fut plus sérieusement compromise par Texil du vieux conseiller, qui avait osé résister en plein parlement à l'impérieuse volonté de Richelieu j et lorsqull mourut, au lieu d'un riche héritage, il ne légua à son fils qu'un procès, que celui-ci se donna le plaisir de plaider et qu*il perdit gaiement. Infirme et pauvre, Searron fut réduit pour vivre à travailler comme un artisan, et fit

li faut désormais filer doux.

C'est mauvais présage pour vous.

Qu'une fronde n'est qu'une corde.

Il faut désormais filer doux, 11 faut crier miséricorde.

* On peut dire de lui comme Tabbé de la Victoire à propos de Boisrobert : • Il faut toujoarA le juger sur le pied de huit ans. n

SCAEBÛN. 83

de fioa esprit métier et marchandise. Il demeura vingt^eux ans doué sur son fauteuil ^ ne conservant que l'usage des doigts^ de la langue et de Testomac. II usa et abusa de ce qui lui restait; de ses doigts pour écrire, de sa langue pour médire, de son estomac pour digérer et même s'indigérer : la raillerie et la gourmandise furent les plus puissantes compensations de son long martyre. Scm petit salon, tendu de damas jaune, devint m bureefU d'esprit et un réfectoire où chacun apportait sou écot de victuailles et de saillies. Lie coadjuteur, la belle Ninon, Sarasin, Manon de Lorme, Mé* nage, le comte de Lude et Yillarceaux venaient s'asseoir auprès du malade, approvisionnés de gaieté et de vivres pour mettre en jeu l'esprit et l'appétit de leur amphitryon. La dépense était considérable dans cette maison toujours ouverte, et oii Scarron avait recueilli ses deux sœurs, défiossédées comme lui de la fortune paternelle. Notre poëte s'ingéniait à trouver les moyens de maintenir les habitudes de luxe qu'il avait contractées dans des temps plus heureux. N'ayant d'autre capital que son cerveau, il dut le pressurer pour l'amener à produire des revenus suffisants : le théâtre était une mine féconde; il fit des comédies et des tragi-comédies : le burlesque, que le Typhon, son premier ouvrage, avait mis à la mode, se vendait bien ; il continua de faire du burlesque : les romans n'avaient pas cessé d'être en faveur : il composa le Roman comique : quelques grands seigneurs se donnaient des airs de Mécène; il attaqua leur bourse par des épîtres, des odes, des sonnets et des dédicaces, regrettant toutefois la déconfiture du financier Montauron, qui avait si grassement payé les hommages de Corneille :

Montai! ron dont le quart d'écu

Si! prônait si bien à la friu

De l*oJu el de ta comédie.

Os libéralités privées et la probité généreuse de {^ii'mei »,

' ScariUit a|i|) li»il «• llf !> ;:i:rlii' d:- h i: H \, il I ro.i tn.it.iiti.'iiU de Q'tinet,

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qui, en libraire de bien , achetait et payait toutes ses œuvres, pourvoyaient en partie aux dépenses de Scarron; je dis en partie, parce que si, comme Panurge, il avait soixante et trois manières de se procurer de l'argent, il en avait autant et plus pour le dépendre. Heureusement, dans les dernières années de sa vie, la munificence du surintendant Fouquet> fut inépuisable, et prévint la détresse qui le menaçait. Scarron té* moignasa gratitude à son bielifaiteurdans une pièce remarquable par la délicatesse des pensées et l'élévation du style. Elle commence par ces vers :

Muses, ne pleurez plus TabseDce de Mécène Qui vous rendait si doux les rivages de Seine !

et Ton y remarque surtout ceux«K;i, auxquels l'inaltérable dévouement de Pellisson, de La Fontaine et de madame de Sévigné donne un sens prophétique :

Car ce n*est pas sans choix quMl répand ce qu'il donne ; Il sait, par le mérite, esUmer la personne; £tpeu, dans le haut rang où sa vertu l'a mi^» Ont mieux que lui su faire et choisir des amis.

Puisque nous sommes assuré que Scarron , malgré les apparences, n'est pas destiné à mourir de faim , nous pouvons nous occuper sans arrière-pensée douloureuse de l'examen de ses ouvrages, en commençant par le burlesque, genre de comique dont il est l'inventeur et dont il est resté le modèle. Le burlesque est la transformation des caractères et des sen-

• Le surinlendant fit accordera Scarron un privilège qui l'auloriisait à organiser en corporulion les décliurgeurs qui rançonnaient les routiers et les voyageurs aux barrières de PavU. l/exploitaUon de ce privilège procura d'abord un revenu de quatre ou cinq mille livres à Scarron qui le vendit ensuite pour une somme assez considérable. On ne fit un crime de celle couccission et de ce trafic, ni à Scaii'on ni à éoii bienfaiteur.

SCÀRRON'. 8Î*

timents nobles en figures et en passions vulgaires, opérée de telle sorte que la ressemblance subsiste sous le travestissement, et que le rapport soit sensible dans le contraste. Pour en sentir le sel, il faut avoir sous les yem ou dans Tesprit le modèle quia été travesti. Pour ceux qui n'ont pas lu Virgile, Y Enéide de Scarron lisque fort de n'être qu'une bouffonnerie; pour les connaisseurs, c'est une critique fine et une plaisante caricature.

L'art de Scarron consiste à prendre dans le vulgaire les traits analogues à ceux des divinités et des héros du poëme. Son procédé diffère de la parodie en ce qu'il conserve à ses personnages leur rang et leur condition en abaissant leur langage * et leurs mœurs, et cette opposition est un élément de plus pour le comique. Avec un peu de bonne volonté et de malice^ le pieux et sensible Ënée, si souvent en pleurs et en oraisons, devient facilement, sans être méconnai^able, un Nicaise bigot et larmoyant : Jupiter, en querelle avec sa femme, n'est plus qu'un mari brutal, et Junon une ménagère acariâtre; Gassandre, la prophétesse, une diseuse de bonne ou de mauvaise aventure, auteur d'almanacbs : de Vénus à une courtisane de mauvaise vie , il n'y a que la distance de l'Olympe à la terre; le séjour et l'origine diffèrent, non la moralité. Le débonnaire Priam n'est pas plus malaisé à convertir en bonhomme crédule et curieux : par le même procédé, le beau Paris n'est plus qu'un jeune premier de comédie, Didon, une veuve ennuyée de l'être, et sa sœur Anne, si complaisante aux amours de la reine de Garthage, une entremetteuse.

Outre le travestissement des caractères, une des sources les plus fécondes du comique de Scarron, ce sont les anachronismes ou le transport des temps modernes dans l'anti-

> Horace proleste contre eet abaissement dans les vers de son An poétique t

Ncc Regnli contpectuâ in aaro nupcret oslro M'gret in obscuras humili scrmone tabcrnu<i.

M ESSAIS d'hISTOIIUI UTTÉRAIRE.

quité. Ainsi lorsque Énée aborde sur le sol africain , il Ttiit avant tout apprendre ,

Si de ce rivage Le peuple est civil ou sauvage, fit savoir si l«sliafoilatiU 66nt cliréllens oii matYoniAtana.

Didon ouvre son festin par le Bénédicité; elle rend la justice sans prendre d'épices; Junon^ après avoir rebâti les murailles de Samos , la fait exempter de tailles, et -elle y fonde deux ou trois collèges avec de fort beaux privilèges : quant à la nymphe Deiopée , que la déesse promet à Éole pour prix de ses services, voici quelques-unes des qualités qu'elle lui apportera en dot :

EUe enlend el parle fort bien L*ei(piignol et l'italien :

Le Ci<l (lu poêle Ck)rn«>ilie, Elle \e. récite à nn^rveillet Guuii le linge en perfection Et sonne du p^sallcrion.

Les traits de ce genre sont innombrables, et, venant à l'imprûviste, causent maintes surprises qui donnent aux nerfs de vives secousses et désopilent la rate.

Scarron mêle souvent la critique à la charge, et ses criti^ tiques sont d'un homme de goût. Toutes les fois que son au* teur semble en défaut, il reière les invraisemblances avec une malice ingénue et sans paraître y songer. On sait que , dans le premier livre de V Enéide , Virgile introduit Enée et son fidèle Achate dans une galerie de tableaux représentant les malheurs de Troie. Scarron fait sentir en passant l'anar chronisme par ces vers :

Il y \o'l plu^leiinigraiido labit^atix, M-iisqui ii'<''lai»>nt pas pdi t< :i l'huili*,

et fait remarquer par ceux-ci l'invraisemblance de la fiction du poète :

0GAIU1OK. flT

Et qui YtBi^t9\\ Jatnali pensé, Que, de tout ce qui sV^t passé Uans les affairei de Phrygle, On PÛt noufelleen la Libye?

On trouve généralement^ même en admirant Virgile , que Ënée et son compagnon demeurent un peu longtemps dans le brouillard qui les enveloppe et les dérobe à la vue de Didon : aussi n'est-on pas surpris d'entendre Acbate dire au sieur Énée :

Pamefons-nouB ït\ Tannée?

On'ei^pérons'nous gagner ain^i?

Nom u'avona plus que faire ici.

La réflexion jetée après la paraphrase de Texclamation de Salmonée ,

Discite jusUtiam nioniti et non lemnere ilivos, est du même genre et non moins piquante :

Celte w.nUtww c«t bonne et belle :

Mais en enfer à quoi Rert-elle?

C'est par ces traits de critique ingénieuse , par le rapport constant de la caricature au modèle, par le sel, la vivacité et le naturel de la plaisanterie que Scarron a désarmé le rigorisme den gens de goût, etqu'il a presque justifié l'engouement de Guéret, qui, dans le Parnasse rtifitrmé, le réconcilie avec Virgile, et scelle l'accord des deui poètes par de longs embrassements.

Quelque aversion qu'on éprouve pour ce genre de parodie, qui semble un sacrilège envers le génie, il est difficile de garder son sérieux , lorsque Scarron paraphrase de la manière siiivaute un seul mot du vers de V Enéide :

11 la solo 11x08 ocuîos overM tenebat.

U s'agit de Minerve «( de l'accueil qu'elle fit aux prières àe^

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68 ESSAIS d'histoire wttéraire.

A cette ambassade honorable

Elle ne fut point favorable :

Ha n'en obtinrent ni regard.

Ni le plus chétif : « Dieu vous gard. •

Tandis que dura leur prière

Elle leur montra le derrière,

Et même se mit àsiffiler

Au lieu de les ouïr parler.

OU bien lorsqu'à propos d'un seul vers de Virgile ,

Muifa super Priamo rogitans, super Hectore multa,

le poète burlesque tire de son imagination cette longue série d'interrogations :

Elle lui fait cent questions Sur Priam, sur les actions D'Hector tant que dura le siège :

Si dame Hélène avait du liège, De quel fard elle se servait; Combien de denlà Hécube avait ; Si Paris était un bel homme ; Si cette malheureuse pomme , Par qui ce prince fut perdu, Élail reineUe ou capendu, etc.

Chapelain n'aurait pas manqué de satisfaire la curiosité de Didon sur ce dernier point , lui qui nous apprend dans sa Pucelle que le fruit dont on se sert pour empoisonner Agnès :

Était une pomme fort belle Qu'en langage fruitier de calville on appelle.

Encore un exemple de la fécondité burlesque de Scarron lorsqu'il est en verve ; Virgile avait fait dire à Didon dans ses invectives contre Énée :

Duris genuil te Caucasus horrens Caulibus, Hyrcatiaique udmorunl ubcra tigres.

SCARRUN. 89

Voici ce que trouvera Scarron à propos de cette singulière génération :

Je le sais bien pour ceiiain Que ni C^thérée est ta mère, Ni feu Dardanus ton grand-père, Et que toi qui fais tant du coq Ne fus jamais que fils d*un roc.

Et qu'une montagne est ta mère ; Que de telle mère et tel père.

Il ne peut sortir qu'un caillou :

Non, je me trompe, c'est un loup Qui tVngendra d'une panthère ; Aucuns disent d'une vipère Qui te conçut d'un léopard ; Les autres disent un lézard Qui t'engendra d'une tigresse :

Autres un dragon d'une ânesse :

Un renard d'un caméléon, Un rhinocéros d'un lion ; Un crocodile d'une autruche, Un loup cervier d'une guenuche.

Pour moi, je te mets au delà De tous ces vilains monstres-là :

Pour dire de toi pis que pendre.

Et de crainte de me méprendre»

Je te tiens roc, roche, caillou, Panthère, léopard et loup.

Vipère, lézard et tigresse ; Je t'estime dragon, ftnessc.

Un rhinocéros, un lion.

Un renard, un caméléon, Un faux crocodile, une autruche, Un loup cervier, une guenuche, Et, pour achever mon sermon.

Je te tiens pire qu'un démon.

11 faut ajouter^ pour compléter ces mérites divers de ht ma* nière de Scarron, une observation que j'emprunte à une no* tice écrite par une femme supérieure dont la mort préma<*

dO^ ESSAIS d'HISTOIU LITTÉRAIRE.

turée a lliissé d'anlers regrets ^ a C'est que nul ne sait mieui apercevoir dans un événement les petites circonstances qui peuvent en faire partie, et que ses peintures, par les détails dont il les compose, auront toujours une sorte de vérité triviale, très-propre à rendre plus sensible et plus piquante l'application qu'il en fait à des objets relevés. » Il serait facile de justifier cette observation judicieuse par de nombreux exemples.

Malgré tout l'esprit de Scarron, ce long travestissement du génie antique ne supporte pas une lecture suivie; car, à l'honneur du cœur humain, de toutes les monotonies, celle de la raillerie est peut-être la plus insipide. Le burlesque veut être pris à petite dose. Je donnerais hardiment un brevet de mauvais cœur à celui qui se vanterait d'avoir lu tout d'une haleine les huit chants travestis par Scarron qui lui-même n'a pas eu le courage d'aller jusqu'au bout du poëme. On se faligue de rire de ce qu'on devrait admirer, et la surprise de plaisir arrachée à notre malignité cesse bientôt , par le retour et le triomphe des nobles sentiments , qui sont le véritable aliment et le nerf de l'intelligence humaine. C'est surtout de la gaieté passagère et factice que donne le burlesque qu'on peut dire avec l'Ecclésiaste : « Et le rire est trompeur. »

La nécessité de vivre et le besoin de charmer ses souffrances par le travail amenèrent Scarron à composer des pièces de théâtre : les poètes espagnols lui étaient familiers, et il exploita cette mine inépuisable avec succès. Il ne faut pas chercher dans ses pièces la peinture des mœurs ni la vérité des caractères. Ce sont des imbroglios divertissants dans lesquels l'auteur, pour exciter le rire , ne ménage ni le bon sens ni la pudeur. L'extravagance et le cynisme sont les moyens qu'il emploie le plus volontiers. Il a atteint le but qu'il s'était pro-

^ Madame Giiiiot, née Pauline de Mt-ulan, Vies des Poètes françùiê du sihcU de louis XIV. Cette belle élude sur Scarron a été réinl^ primée réeemment par M. Guiiot, i la laita de son travail sur Gmw neitla.

iCÀMOK. 91

posé : se« Jodeleii et son Don Japhet tfArMénie, empruntés pour le fond à TEspagaol Francisco de Rojas^ eurent le privilégie de régner sur la scène jusqu'à l'avènement de Molière. Scarron garda rancune à Poquelin de l'avoir dépossédé , et on s'en aperçoit au legs qu'il lui fait dans son testament^ et que Molière n'a que trop fidèlement recueilli^ grâce h Madeleine Béjart. Toutefois Scarron eut son temps , et bien nous a pris que Molière en ait abrégé la durée. L'Héritier ridicule de Scarron eut le singulier honneur d'être représenté trois fois de i»uite en un jour devant le jeune Louis XIV, qui ne se lassa pas de rire des gaillardises de don Philipin ^ Il est vrai que cette bouffonnerie grossière a pu être amusante et que plusieurs situations y sont traitées avec verve. Deui d'entre elles se retrouvent^ Tune dans les Précieusa , l'autre dans le Misanthrope. La rapide conquête du cœur d'une belle, par le jargon, le costume emprunté et les fausses manières d'un valet pris pour un marquis, annonce les succès de Mascarille auprès de Madel(»i, et les adieux successifs et symétriques que subit rhéroine de Scarron sont la première épreuve de ceut que plus tard recevra Célimène.

' Voltaire révoque en doute e«iUe aneedoie, 11111I9 le feU qu'il ra* conte prouve en même Wmpd combien eUe était accréditée à la eour de LouU XV, sur qui la même épreuve fut tentée : • Figurez-vou», monsieur, que M. de Hichelieii inspira au roi, il v a quatre an», IVn- He de voir la comédlt; de CHéritier ridicule, et cela sur une prétendue anecdote de la cour de Louis XIV. On prclendait que le roi et IfAnsieur avaient fait Jouer cette pièce deux fnis rn un Jour. Je soift Ikicn éloigné de croira M hU: maN, en qâe Je «ais bien» e*est qiiè cette Dtalheureuse eooiédie eftt un des plus plats etdei plus imperti» Bouts ouvrages qs'oa ait jamais l>;irl)ooiUéi). Les oomédienA françalê eurrnt tant de honte que Louis XV le leur demandât, qu'ils reru<^ sèrent de la Jouer. Enfin. Louis XV a obtenu cette belle représedta*tion des liateleurs de Compiëgne. Lui et les siens s'y sont terribletnent ennuyés. Qu'arrivera-t-il de là? Que le roi» sur la foi de H. Richelieu, croira que cette pièce est le chef d*œuvre du théâtre, «t que par conséquent le théâtre est la chose la p1u« méprisable. • (Uttra a» oiarqaU d'ArgensoB, 3S Juitiei 1789.)

9â ESSAIS D histoire; littéraire.

ScaiTo» excelle à peindre la poltronnerie fanfaronne. Il faut voir dans Jodelet duelliste les plaisants scrupules de ce faux brave qui, après avoir été battu, discute gravement Touverture plus ou moins complète de la main qui Ta frappé, et fait tous ses efforts pour se persuader qu'il n'a pas reçu un soufflet légal, mais un quasi coup de poing. On voit quelquefois ailleurs des discussions analogues sur la qualité des affronts. Dans Y Héritier ridiculey je trouve un mot excellent qui exprime le même sentiment. Un valet outragé par son adversaire s'écrie : « Si j'étais confessé ! » Merveilleuse défaite au profit de la couardise. Le baron de Fœneste n'est pas plus comique lorsqu'en allant à un rendez-vous d'honneur, il rebrousse chemin, parce qu'il se rappelle tout à coup la rigueur des ordonnances, ni le valet des Deux Gendres^ qui se contente de dire en semblable rencontre :

Morbleu, si les duels n'étaient pas défendus!

Dm Japhet d*Arméme est resté longtemps au théâtre : on le jouait encore dans la seconde moitié du dix-huitième siècle; il était soutenu par le jeu des acteurs. Une analyse rapide de quelques scènes de cette pièce suflira pour donner une idée du comique de Scarron. Don Japhet est un fou émerite , qui a quitté la cour de Charles-Quint pour se retirer à la campagne, où il tranche du grand seigneur. Devenu amoureux sur ses vieux jours, il aspire à devenir le mari de la fille d'un ^rand d'Espagne. On feint d'accueillir ses avances, et commencent alors des mystifications dont sa vanité crédule ne manque pas d'être la dupe. Dans la réception pompeusement grotesque qui lui est faite, on lui coupe sans cesse la parole; il subit ensuite la harangue d'un orateur qui tousse et crache à chaque membre de phrase ; pour lui faire honneur, on tire à ses oreilles un coup de mousquet qui lui déchire le tympan. Voyant toutes les bouches s'ouvrir et n'entendant rien, il croit être devenu sourd, puis tout à coup on lui rend Touïe pn criant à tue-tête et de manière à l'assourdir réellement. Cependant ses affaires sont en bon train ; il a pour la nui)

rendez-vous de sa maîtresse; chemin faisant, il est roué de coups et ne dit mot de peur de se trahir et de manquer le doui tête-à-tête qui lui est promis. Enfin il est près du bal* con, une échelle de corde lui permet d'y monter, el, lorsqu'il arrive, la fenêtre se referme et Temprisonne. Toutefois, il attend plein d'espérances ; mais Toncle de la future, son frère et leurs gens paraissent au pied du balcon et feignent de le prendre pour un voleur, le couchent en joue et le forcent par des menaces de mort à se dépouiller de ses vêtements qu'il jette à terre. Ils quittent la partie, lorsque notre amoureux n'a plus d'autre vêtement que sa chemise. 11 n'est pas au bout de ses tribulations ; car, de l'étage supérieur, une duègne, en criant gare l'eau ! l'inonde des pieds à la tête ; de quel liquide? on le devine sans peine, quand on connaît Scarron. Don Japhet, ainsi accommodé, comprend que son entrevue est manquée : il descend donc, et se trouve face à face avec le tuteur de sa maîtresse, qui, surpris de cet étrange équipage, lui propose d'aller se sécher au feu. Pendant qu'il se réchauffe, son rival monte par l'échelle qui est restée attachée au balcon, et va préparer un mariage qui se fera à la barbe de Don Japhet, cruellement désappointé. Voilà un échantillon des misères qu'on applaudissait avant Molière sur la scène comique. Ces imbroglios coûtaient peu à Scarron, et lui rapportaient beaucoup. Une semaine ou deux lui suffisaient pour mettre sur pied cinq actes de raisonnable étendue, écrits en vers faciles, mais négligés. Il n'est pas étonnant que l'oubli en ait fait justice, car

Le temps n épargne pas ce qu'on a Tait sans lui.

Malgré ces défauts on rencontre çà et là dans cette pièce quelques traits d'assez bon comique ; c'est de Don Japhet que sont tirés ces vers que La Harpe a cités, et qu'on cite souvent après lui :

Dun Zapala Pascal.

Ou Pascat Zapnta, car il n'importe guère Que Pascal àoil devant ou Pascal soit derrièrp.

Dans une scène où Japhet se fait connaître au bailli de son

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M ^ ESSAIS d'hI^TOIRB IjITTÉRAIRË.

tillàge^ il parle un langage phoèbus que le pauvre villageois nTentend pas. Les efforts qu'il fait pour s'abaisser au niveau ée son interlocuteur, et rembarras de ce brave homme sont Bsmz plaisants :

Entemipz-vou.'t. bailli, mon sublime lanprage?

•^ Je n'eiitoiidâ pa.'t, monsieur, la lunguti de la cour.

Japhet essaie de se démétaphoriser, mai» l'habitude l'emporte :

L'ICrnppreur done, dé qnl je suis le paraïlëfe ; M*eii(endez-vous, bftUli? — Nenni. — Le parangon? -«<- Encore moiiwt. -^ Conimenl! altérer mou jargon, Ce M»raU déroger à ma nobiesde antique.

A m<'» noee«, le grand CénAv rien n'oabli»,

VA (il le bou pan-ul. inêuiu il Irépudia ;

EnlPndcz-\ou:« le mot trépudier, conipèreP

— Non. par ma Toi, monsieur. — C'est danser en vulj^aire.

Plug loin on rencontra le trait suivant :

Votre nom?

-^ Je m'appelle Alonso, Oll, Bla^, Pedro, Ramon. -^ Tant de noms de bapl6meP— -Antanf. — ^Maig, mon compèfre, Ou voui soupvoHuera d'avoir #u plot d'un père.

Dans le même dialogue, Don Japhet se vante des progrès rapides qu'il a faits dans l'esprit de sa maîtresse ; il se compare modestement à César :

Je puis llè^-ju:^tenlenl dire avec fuu Céeur, Je nuis venu. J'ai \u, j'ai vaincu. — Par hasard, Si ce Uciix eomuiandeur vo.is donnait de Tépéc? «-• Alors je ne suis plus César, je sois Pompée.

Lorsque Don Japhet ^ emprisonné sur lé balcon de sa mattresse, essaie d'apitoyer ceux qui l'ont pris au dépourvu , et qui le couchent en joue, il lui échappe quelques mots heureux :

8i friJd tmilu» cumlQur», c»t-il iulte (|ti*on meore?

h» «utires s'ctotîBent k le menaeer pour jouir plut loiigtem|m de sa frayeur :

Tirerai-Je ? — Oui, tirez ! — Messieurs, ne i\m pas , Je ne Taux rien tiré.

Cette allusion qui sent la chasse et la cuisine , et qui transforme le pauvre Japhet en pièce de gibier, n'est pas une trop méchante bouffonnerie. Les comédies de Scarron abondent en traits de ce genre.

Le bagage littéraire de Scarron serait presque nul pour la postérité s'il n'avait pas écrit le Eûmàn comique et des Nouv^les qu'on lit toujours avec intérêt. Ce sont des modèles if ingénieuse narration. On sait qu'une de& plus belles scènes du tarti{fe est empruntée aux Hypocrites, et que Théroïne de la Précaution inutile a fourni quelques traits à la naïve figure d'Agnès. Quant au Komon comique, malheureusement in&> dievé, il vivra longtemps encore par le naturel des pensées, la pureté du style, le ferme dessin des caractères et le comique des situations. Ces premiers livres nous ont fait connaître des physionomies qu'on n'oublie pas : Destin et l'Étoile, ce couple gracieux et digne dans une vile condition, et dont la mystérieuse destinée pique vivement la curiosité; Ragotin avec ses risibles colères, sa petite taille disgracieuse et ses hautes visions de poëte et d'amant; la Rancune, issu de Panurge en ligne directe, et enfin, le grand et flegmatique la Baguenodière. Ce n'est pas un pinceau vulgaire qui a dessiné cette galerie de portraits. On ne se lasse pas de relire les scènes plaisantes, auxquelles sont mêlés ces personnages si divers, dont le caractère ne se dément jamais. Cet ouvrage donne seul la mesure du talent de Scarron et montre ce qu'il aurait pu faire, si, écrivant à loisir, il eût suivi les inspirations du bon goût, au lieu d'obéir aux périUeux caprices de l'humeur et de l'imagination.

L'événement le plus étrange de la vie de Scarron , c'est sans contredit son mariage. Il avait quarante-deux ans lorsque le hasard amena dans son voisinage Anne-Françoise d'Aubi-

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96^ ESSAIS d'histoire iittéraire.

gnéy nouvellement arrivée d'Amérique : sa grâce et sa misère intéressèrent Scarron qui lui proposa ou une dot pour entrer au couvent, ou sa main. La jeune fille préféra le mariage. Scarron dut s'en féliciter, car les soins empressés et le dévouement de mademoisolle d'Aubigné adoucirent les souffrances des dernières années de sa vie. La présence d'une femme aimable et spirituelle ranima le zèle des amis du malade et introduisit la décence dans des conversations qui ne cessèrent pas d'être enjouées et piquantes. Cette union bizarrement assortie dura neuf ans sans donner prise à la raillerie ni à la médisance, et ce fut un miracle de l'esprit de Scarron et de la vertu de sa femme : la calomnie vint plus tard lorsque les destinées de la veuve de Scarron éveillèrent l'envie. Ce veuvage commença dans le cours du mois de juin 1660, où Scarron mourut étouffé par un hoquet contre lequel il s'était gaiement promis de faire une satire s'il en réchappait. Sa plus vive douleur, en mourant, était de laisser sa veuve dans la misère. On sait comment elle y échappa : la pauvre orpheline à laquelle un poëte burlesque, perclus et goutteux , avait donné par commisération un asile et un nom, s'éleva par de* grés jusqu'aux marches du trône et s'y plaça à côté du majestueux Louis xrv dont elle devint l'épouse sous le nom respecté de marquise de Maintenon. Surprenante fortune! contraste merveilleux! Et cependant, au milieu des pompes de Versailles et du Louvre, dont l'éclat rejaillissait sur elle, et dans les riches appartements témoins de sa grandeur, confidents de sa puissance, la femme du roi de France, tristement assise à côté de celui dont elle ne pouvait surmonter les solennels ennuis, dut plus d'une fois songer avec regret à cette maison du Marais, modeste abri de sa jeunesse, et au spirituel bouffon qui du moins la faisait rire.

La vie de Pascal , considérée dans son ensemble, a quelque chose de saisissant par son caractère de simplicité, de grandeur et de délabrement. Elle inspire l'admiration et la tristesse; l'admiration, parce qu'elle fut féconde; la tristesse, parce qu'elle n'a pas tenu toutes ses promesses. En effet, Pascal semble avoir reculé les limites de Tintelligence humaine, mais il n'a pas atteint celles de son génie.

Qu'allons-nous rencontrer dans cette étude d'un homme prodigieux? bien des contrastes. Une frêle organisation et une force d'esprit surnaturelle : de l'indépendance dans les choses de la raison, et une soumission absolue dans celles de la foi : un inviolable respect pour les vérités de la religion ; un invincible mépris, une haine vigoureuse, pour le plus illustre des ordres religieux; les traits les plus délicats, les plus piquants de la raillerie; l'impétuosité et les foudres de réloquence ; les plus hautes spéculations de ta science et les plus vulgaires applications d'utilité pratique. Comment ne pas s'émerveiller à la vue de ces extrêmes, harmonieusement rapprochés dans une seule intelligence, et ne pas s'attrister en songeant que cette intelligence fut prématurément brisée, dans la plénitude de sa force, au moment même où elle allait se produire tout entière par un ouvrage dont les matériaux épars, incomplets, mutilés, sont encore un monument impérissable.

I^a^al naquit à Clermont en 1623. Â trois ans il perdit sa • 6

mère; mais Etienne Pascal, son père, veilla sur ses jeunes années avec une tendresse et une supériorité de raison qui réparèrent pour son jeune fils une perte ordinairement irréparable. Etienne Pascal renonça à la présidence de la cour des Aides de Clermont pour se vouer exclusivement à l'éducation de ses enfants. C'était un homme de forte volonté, de grande intelligence, de mœurs irréprochables. Il quitta l'Auvergne pour venir s'établir à Paris. Sa maison fut un centre d'études et le berceau de notre illustre Académie des sciences. Là se réunissaient le père Mersenne , Roberval, Le Pailleur, et d'autres mathématiciens dont la science a conservé le souvenir, émules de Galilée, de Torricelli et de Descartes. Le jeune Pascal vivait dans cet asile scientifique comme nos premiers parents dans le paradis terrestre; il lui était défendu de cueillir le fruit de l'arbre de la science. La tentation n'en était que plus vive. Son père se bornait à cultiver son cœur et sa mémoire ; il lui apprenait la vertu par ses exemples, les langues anciennes par ses leçons, et il tçnait en réserve l'étude des mathématiques. Toutefois il fut obligé d'accorder à la curiosité de son fils une simple définition de la géométrie, ne se doutant pas qu'il déposait, dans un terrain capable de le développer, le germe de toute une science.

A quelque temps de là, Ëlienne Pascal pénétra dans le cabinet où son fils se retirait pendant le temps de ses récréations. L'enfant occupé à (racer des lignes sur la muraille ne vit pas l'indiscret témoin de ses opérations. Son père, après avoir longtemps suivi ses mouvements en silence et doutant de ce qu'il voyait, voulut enfin l'interroger. «Je cherche, lui répondit naïvement l'enfant, ce que valent les trois ouvertures de cette figure. » 11 lui montrait un triangle. Le père fut confondu, car son fils cherchait la démonstration de la trentedeuxième proposition d'Euclide. Pressé de questions, il raconta comment il en était venu là et redescendit, par une suite de propositions enchaînées, jusqu'à la définition qui lui avait servi de point de départ. Je laisse à penser quelle joie inonda le cœur du père; il ne songea pas à reprocbe](;^àfion

SCAtlRON. 99

fils ce qu'on pourrait appeler sa spletidide désobéissance. Étouffé par son admiration, et comme épouvanté, il courut décharger son cxBur dans le cœur d^un ami; le visage inondé de larmes, il raconta à Le Pailleur cette surprenante aventure. Après cet éclat soudain du génie de Pascal, il n'y avait plus moyen de lui refuser l'étude des mathématiques ; on lui livra les livres qu'il devinait par la pensée, et il devint membre associé de lap-^tite Académie paternelle. Il avait alors douze ans. Deux années plus tard, il publiait un traité des sections coniques, que Descartes admira et ne voulut jamais reconnaître pour l'ouvrage d'un enfant.

C'est par ces circonstances qui tiennent du prodige que se déclara la vocation scientifique de Pascal. Voyons mainte nant comment fut manifestée sa vociiion religieuse. Etienne Pascal, en venant à Paris, avait vendu ga charge et il en avait placé le produit en rentes sur l'Hôtel-de-Ville. Les rentiers sont un peu comme les juifs au moyen âge : lorsque les finances de l'État sont obérées, on les soulage à leurs dépens. C'est ce que lit Richelieu en 1638. Etienne Pascal se plaignit comme les autres; ses plaintes furent remarquées, et une lettre de cachet lui assigna la Bastille pour demeure. Ofîicieuseroent prévenu de cette décision, Pascal se retira en Auvergne, où on le laissa tranquille. Ses trois enfants restèrent à Paris. Quelques mois après cette fuite, Richelieu et sa nièce, la duchesse d'Aiguillon, eurent la fantaisie de faire jouer par des enfants VAmour tyrannigue de George Scudéri» On jeta les yeux sur la plus jeune des filles de Pascal, qui profita de cette occasion pour demander la grâce de son père par des vers qu'elle avait composés elle-même. Sa gentillesse séduisit le cardinal ministre; Pascal le père, amnistié par l'entremise de ses enfants, rentra en faveur, et fut chargé de l'intendance de Rouen. Le curé de Rouville, sermonaire éloquent, disciple de Tabbé de Saint-Cyran, exerça son influence sur toute la famille de l'intendant et la conquit aux pratiques et aux dogmes de l'austère croyance des j^isénistes. Biaise Pascal entra d'une âme fervente dansoette réforme, et communiqi^^

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100 ESSAIS d'histoire littéraibe.

son zèle à tous les siens. 11 continua cependant à se livrer avec ardeur à Tétude des sciences mathématiques dont il agrandit le domaine.

Ce fut pendant son séjour en Normandie qu'il exécuta cette merveilleuse machine arithmétique qui opère sur les nombres avec la précision d'une intelligence exercée et une surprenante rapidité. Son père lui ayant confié le soin de régler les comptes de la province, il voulut se décharger, une fois pour toutes^ de ce fastidieux travail sur un agent mécanique. Mais les efforts qu'il fit pour arriver à ce résultat, ses essais répétés avec une infatigable persévérance, son ardeur à condube vers la perfection le mécanisme dont il avait conçu le plan, épuisèrent sa faible santé. On ne peut s'empêcher de maudire cette invention étonnant} mais stérile, puisque Pascal y dtpensa des forces qu'il aurait pu employer plus utilement, et qu'elle fut l'origine de ses longues souffrances. Les troubles de la Fronde ramenèrent à Paris Pascal et sa famille. Il n'y prit aucune part, si ce n'es! pour les blâmer. Il ne croyait pas qu'on pût lutter légitimement contre l'autorité. Les frondeurs tentèrent de le gagner à leur parti par de brillantes promesses, il les repoussa en disant : «que dans un État constitué en république, comme Venise, c'était un grand mal que de contribuer à y mettre un roi et opprimer la liberté des peuples, à qui Dieu l'a donnée : mais que dans un État où la puissance royale est établie, on ne pouvait violer le respect qu'on lui doit que par une espèce de sacrilège *. » Pascal avait d'ailleurs

' Vie de Pascal^ par maiiniiie Périer, sa sœur. — Scudéri a exprimé la même pensée, en renversant les termes du la proposiUon, dans ce passage remarquable de la Mon de César, qui mérite bien d'être cit('>. C'est Brutus qui parle à Cassius ; '

Les peuples que le sort a soumis à des rois, En doivent respecter la personne et les droits : Tel est mon sentiment» et je Uens que sans crime, On ne peut renverser un pouvoir légitime.

; 7 Mais Géëar est injuste en voulant doua ôler

PASCAL. iOl

l'esprit trop sérieux et trop clairvoyant pour se mêler à une lutte frivole dans sa conduite, probablement stérile, sinon funeste, dans ses résultats. Il continua donc à cultiver exclusivement la science, et ce fut alors qu'il cx)nçut l'idée de l'expérience du baromètre, qui confirma le soupçon de Galilée et de Torricelli sur la pesanteur de Tair. La nature cessa d'avoir horreur du vide, et il fut démontré, grâce à Pascal, que l'ascension de l'eau dans les pompes et du mercure dans un tube résulte de la pression de l'atmosphère. L'expérience tentée d'après les instructions de Pascal sur la cime du Puy-^ de-Dôme, fut renouvelée par lui-même à Paris sur la tour de Saiut-Jacques-la-Boucherie.

La vocation religieuse de Pascal semblait affermie, mais le soin de sa santé faillit la détourner. Les médecins conseillèrent au malade les distractions du monde. Il y prit goût. Les conversations, le jeu même le séduisirent, et se trouvant heureux de ce régime nouveau , il allait s'attacher à la vie du siècle par un mariage, lorsque l'aventure du pont de Neuilly le rappela à Dieu par une secousse vigoureuse et imprévue. Pascal se promenait dans une voiture attelée de quatre chevaux ; tout à coup Tattelage s'emporta, le carrosse fut entraîné vers la rivière, deux chevaux y tombèrent, mais les courroies

Ce que tous les trésors ne sauraient acheter.

D'égal il se fait maître, et Rome enfin trompée

Voit bien que c'est pour lui qu'elle a vaincu Pompée;

Qu'ils étaient deux rivaux, également épris,

Qui faisaient un combat dont elle était le prix;

Qu'ils avaient même but, et voulaient entreprendre

D'ôter la liberté, feignant de la défendre ;

De sorte qu'en leur gain nous ne pouvions gagner,

Puisqu'ils avaient tous deux le dessein de régner.

Et que, de quelque part qu*eût penché la balance,

Rome devait souffirir la même violence.

Si fous les vers de Scudéri étaient de cette trempe , on pourrait encore dire après Boileau : « Bienheureux Scudéri 1 » mais ce serait dam un antre sens. ^

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iQ| ESSAIS d'histoire littéraire.

qui les attachaient s'étant rompues^ les voyageurs n'eurent que la peur de la mort. Cet accident produbit sur Timagina-' tion de Pascal une impression terrible. La mort l'avait me* nacé dans un moment où^ tout entier aux plaisirs du siècle, son âme n'était pas en règle avec Dieu. Le gouffre sur les bords duquel il s'était arrêté, comme par miracle, fut pouf lui l'image de l'éternité : dès lors il vit toujours devant lui cet abîme de l'infini prêt à l'engloutir. Voilà ce que les hommes ont appelé sa vision et presque sa folie. L'abîme sans cesse présent sous les yeux de Pascal, ce fut la pensée de Téter* nité, pensée austère et sublime qui gouverna le reste de sa vie, et régla tous ses mouvements, toutes ses actions, par la perspective de la mort toujours menaçante, incertaine, mais inévitable. «C'est en vain, dit -il, que les hommes détour^ nent leur pensée de cette éternité qui les attend, comme s'ils la pouvaient anéantir en n'y pensant point. Elle subsiste mal* gré eux, elle s'avance, et la mort, qui la doit ouvrir, les met* tra infailliblement daiis l'horrible nécessité d'être éternellement anéantis ou malheureux. »

Cette rupture avec le monde ramena Pascal vers les soli^ lairesde Port-Royal, et établit entre Arnauld, Nicole et lui une étroite liaison. Il avait renoncé d'une manière absolue à l'étude des sciences pour se livrer exclusivement à la méditation des saintes Ëk^ritures : il s'imposait les plus dures pri- Yations, et retranchait même sur le nécessaire pour répandre le superflu de son bien en aumônes. C'est là ce que Voltaire appelle le dérangement de son cerveau. « Ne vous lassez pas, écrivit-il à Condorcet, de répéter que depuis l'aventure du pont de Neuilly le cerveau de Pascal était dérangé. » Singulière altération qui produisit les Provinciales et les Pensées , c'est-à-dire ce qu'il y a de plus ingénieux, de plus éloquent et de plus sublime dans notre littérature !

Avant de renoncer à la science^ Pascal avait largement payé sa dette. Sans compter cette précoce divination de la géométrie, ces vues nouvelles sur les propriétés d€s sections coniques, cette machine îotelligente qui résout les problèmes

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éd rarithmétique , et cette triomphante démonstration de la pesanteur de l'air, Pascal était arrivé à la formule du binôme de Newton ^ que ce grand homme s'appropria en hi généralisant, et poussant plus loin les recherches où le premier problème Tatait engagé sur la théorie du jeu, il avait, par son triangle arithmétique » détrèné le hasard et posé les pre* miers fondements du calcul des probabilités, de sorte qu'il est véritablement, sur quelques points, le précurseur des Newton et des Laplace. Ce n^est pas tout; il touchait par ses méthodes au calcul différentiel et intégral, un pas de plus, et il Teût fait, Ty conduisait infailliblement, de sorte qua s'il eût persévéré dans la science, il aurait prévenu la dispute de Leibnitz et de Newton , et que la gloire que se partagent rAllemagne et l'Angleterre eût été le légitime orgueil de la France*. Comme Archimède, Pascal ne dédaignait pas d'abaisser son génie aux applications de la mécanique. Les robustes artisans qui traînent la brouette et le baquet ne se doutent pas que ces utiles suppléments de leurs forces physiques, ces allégements de leurs durs travaux leur viennent d'un grand philosophe et d'un profond mathématicien qui ne croyait pas faire déroger la science en l'appliquant au soulagement des classes laborieuses. Ajoutons, pour clore cette incomplète énumération des titres scientifiques de Pas^ cal, que, pendant les intolérables souffrances de sesder^ nières années , il résolut le problème de la Cycloïde ou de Roulette, sur lequel il défia e( vainquit tous les mathéma-* ticiens de son temps. A la même époque il conçut et réalisa le projet de ces voitures de transport en commun et à bas prix que notre siècle a renouvelées, et qui siUœinent en tous sens les rues de la capitale '*

* 11 parait au reste que ceUe gluire ne oous manque pa«, puisque les savants s'accordent aujourd'hui à reporter sur Fermât Thonnenr de cette découverte.

* On peut consulter sur ce sujet une curieuse brochure, publiée en 1828 par le savant M. de Montmerqué, sous le titre de : les Carreéèt^ à cinq sou$, ou (es Omnibus au dix*iepiième sihele.

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104 ESSAIS D'mSTOIEB LITTÉRAIRE.

Il me tarde de quitter un sujet que je traite un peu sur la foi d'autrui pour arriver aux titres de Pascal comme écrivain et comme philosophe ^ c'est-à*dire aux Lettres provinciales et aux Pensées.

Voici en peu de mots toute l'affaire des Provinciales. En 1655^ un prêtre de Saint-Sulpice refusa Tabsolutiou au duc de Liancourt, sur ce motif qu'il entretenait des liaisons avec MM. de Port-Royal, et qu'il logeait chez lui un abbé entaché de jansénisme. Sur ce refus, Antoine Arnauld écrivit deux lettres où il établit les principes de l'Église en matière d'absolution, et où il combat la capricieuse doctrine des jésuites, si indulgents même à l'égard des pécheurs envieillis , et si sévères pour les ennemis de leur société. Dans le livre de la Fréquente Communion , publié quelques années auparavant, Arnauld avait combattu le relâchement des jésuites dans l'administration des sacrements et leur facilité d'absoudre, qui semblait un encouragement aux vices de ces pécheurs dévots « dont la vie n'est qu'une perpétuelle révolution de confessions et de crimes. » Ici les rôles étaient changés; le sévère docteur accusait ses adversaires d'excès de sévérité. 11 en appelait comme d'abus à l'Église d'une sentence inique portée dans le tribunal de la pénitence. L'abus était flagrant, car le duc de Liancourt professait et pratiquait la reUgion catholique , et l'affront dont il était l'objet paraissait à tous une voie de fait scandaleuse. Sur cette question spéciale, les lettres d'Arnauld étaient inattaquables; cependant il fallait avoir raison de ce terrible adversaire qui avait déjà porté de sensibles coups à la considération de la société , et qui se disposait, en athlète infatigable, à continuer contre les jésuites la rude guerre que son père avait commencée. Le péril était grave, mais si l'on parvenait à faire condamner le docteur comme hérétique, on ruinait par cette habile manœuvre le principe de sa puissance; car les attaques d'un hérétique «ont les meilleurs brevets d'orthodoxie. Le père Annat le savait bien lorsqu'il disait que^ pour réfuter les quinze premières Provinciales, il suffisait

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de répéter quinze fois : « Montalte ^ est un hérétique. » A cette lin , on tira de la secionde des lettres d'Amauld deux propositions dont le jugement fut déféré à la Sorbonne. Arnauld avait dit : a Les Pères nous montrent un juste dans la personne de saint Pierre , à qui la grâce , sans laquelle on ne peut rien /a manqué dans une occasion où on ne peut pas dire qu'il n'ait point péché. » Et en outre, « qu'on peut douter que les cinq propositions condamnées par le pape soient dans Jansénius. y> Voilà tout le procès. M. Arnauld disait pour sa défense que la première proposition attaquée se trouvait textuellement dans saint Augustin et dans saint Jean-Chrysostôme , et qu'on ne pouvait le condamner sans envelopper dans la sentence les plus illustres Pères de l'Église grecque et de l'Église latine. Pour la seconde, il alléguait que les papes ne sont pas juges infaillibles du fait, mais seulement de la doctrine, et que son dissentiment ne portant que sur un fait, il demeurait irréprochable. Ses adversaires pré* tendaient, au contraire, que sa proposition sur la grâce était identique à la première des cinq propositions condamnées dans Jansénius, et que, dans l'espèce, la question de fait et la question de droit étaient indivisibles; qu'ainsi, bien qu'il condamnât la doctrine attribuée à Jansénius, la censure portée contre elle retombait sur lui, puisqu'il s'opiniâtrait à ne pas reconnaître que ces maximes damnables fussent réellement dans le livre de l'évêque d'Ypres. La Sorbonne était partagée en deux fractions à peu près égales, non pour la qualité, niais pour la quantité. L'élite des docteurs, était pour A. Arnauld; mais dans les assemblées, la décision est une affaire de nombre; les accusateurs firent venir un renfort irrégulier de quarante moines des ordres mendiants qui, pesant en masse d'un seul côté, emportèrent la balance. Arnauld fut censuré et rayé de la liste des docteurs en Sorbonne.

* Les Provinciales parurent sous le pseudonyme de Montalte, que Pasca) choisit sans doute par allusion à la montagneuse Auvergne, sa patrie.

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i06 ESSAIS d'histoire littéraire.

Sk>i&ant6 et onze de ses confrères s'associèrent volontairement à sâ disgrâce.

De pareilles victoires sont désastreuses à Tenvi des délaites. Arnanld fut censuré nnatérielieinent; mais cette censure^ emportée de vive force, viciée par le vote de nombreux intrus, déconsidérée par l'éclatante protestation de plus de soixante docteurs, loin de ruiner le crédit théologique d'Arnauld, ne fit qu'ajouter à son nom le lustre de la persécution. Ce rival qu'on voulait terrasser, on lui donna un piédestal. Ce n'est pas tout, elle suscita à la Société un adversaire inattendu, jusqu'alors étranger aux controverses religieuses, mais qui se trouva tout à coup habile à les comprendre , et qui porta du côté de Port-Royal l'esprit le plus lucide et le mieux trempé qui fût jamais, la raillerie ingénieuse et piquante et toutes les ressources de la haute éloquence. Les lettres de Pascal n'ont ni arrêté, ni converti les jésuites, ni aboli sur-le-champ leur pouvoir. Ce triomphe immédiat n'est jamais donné à la parole, même fondée en raison, et quel que soit le génie de l'écrivain, si la puissance qu'elle brave tient encore au sol par de profondes racines ; bien plu« , elle l'irrite et la rend un moment plus formidable par la colère ; mais le temps travaille pour elle, et conduit au but qu'elle a marqué. La blessure était faite : l'ordre des jésuites survivra assez long-* temps pour fermer les écoles de Port-Royal ; pour disperser ses illustres solitaires, et faire de leur vie un long combat; pour employer la maréchaussée contre de pieuses tilles qui ne demandent qu'à prier Dieu en silence; enfin, pour ren* verser de fond en comble leur asile même et en jeter la poussière aux vents; mais la flèche mortelle est attachée à ses flancs : hxret lateri lethalis arundo; et cette flèche, ce * sont les Provinciales K

* Cette page a été écrite vers 1835. On ne l'écrirait pas aujourd'hui : on ne l'efface pas non plus. Mais c'est ou jamais le cas de se dire et le moyen de se faire dire :

Les gens que vous tuev se perlent à merveille.

PASCAL. lot

Cet admirable pamphlet débute comme une comédie et se termine comme une philippique. Pascal a réuni dans un même cadre tout ce que Tesprit peut inspirer de saillies piquantes^ de mordants sarcasmes, d'ingénieuses railleries, de situations piquantes, et ce que l'éloquence a de véhémence, d'emportement et d'énergie ; tout cela exprimé dans un langage inouï jusqu'alors, et dont personne après lui n'a retrouvé la vigueur, la précision et la transparence. Dans les premières lettres, le correspondant du provincial se donne pour un homme ingénu, complètement étranger aux débatè théologiques, qui se fait initier par les habiles des différents partis. Moyennant cet artifice, il surprend et dévoile la rusé des adversaires de M. Arnauld qui se sont coalisés pour l6 perdre, et qui, malgré la divergence de leurs opinions, se sont entendus pour articuler de concert les mots magiques de pouvoir prochain et de grâce suffisante que les jansénistes né veulent pas admettre, sous prétexte qu'un pouvoir n'est pas prochain lorsqu'il est éloigné, et que la grâce n'est pas suffisante quand elle ne suffit pas. Ce concert apparent d'opinîoni» ÎBCODciliables, réunies par une inimitié commune, amène des traits comiques et des scènes que Volière eût enviées à Pascul. Lorsque le complot des dominicains et des jésuites est inventé et livré à la risée, lorsque la question de la grâce^ sur laquelle les molinistes touchaient à Pelage et les jansénistes à Luther, est éclaircie, Pascal ne quitte pas encore son rdle ; il lui reste beaucoup à apprendre, et la bonhomie d'un jésuite qu'émerveillent les découvertes de ses confrères va lui révéler tous les mystères de la morale de la Société. Ici s'ouvre une comédie nouvelle, dont les naïves confidences du bon père et la surprise toujours croissante de son interlocuteur feront tous les frais. Grâce à la confiance quH inspire, l'heureux confident apprend que le malheur des teaips a forcé les jésuites à s'accommoder aux faiblesses da siècle et à rel&cber un peu la sévérité de la doctrine évaogéiique pour ne pas désespérer le monde et le faire déserter. n a 49QC fallu autoriser des casuistes indalgents à cdti des

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i08 ESSAIS d'histoire littéraire.

moralistes sévères: on Ta fait à contre-cœur; mais on s'y est résigné afin de maintenir le crédit de l'ordre et travailler avec plus de profit au progrès des bonnes doctrines. Les Pères de TÉglise étaient embarrassants, parce qu'ils sont intraitables; ils avaient été bons dans leurs temps; à présent^ leur rigorisme perdrait tout : on a donc atténué le mal en substituant à leur autorité celle des docteurs graves et la doctrine des opinions probables. Pascal, qui en était resté à l'Évangile et aux Pères, est charmé d'apprendre qu'on a passé outre, et que désormais la conscience est plus à l'aise ; qu'il suffit, pour agir en sûreté et sans crainte de l'enfer, d'avoir pour soi le sentiment d'un docteur grave; qu'un docteur est grave lorsqu'il jouit de quelque considération auprès des jésuites ; que les docteurs de cette espèce sont nombreux; qu'ils ont donné dans leurs livres une foule de recettes souveraines pour tourner le péché, et qu'il faudrait être ou bien maladroit ou bien obstiné dans le mal pour ne pas se tirer d'affaire avec eux. Après cette ouverture qui le dispose à recevoir la nouvelle doctrine, Pascal est initié à l'art de diriger son intention, merveilleuse méthode qui épure par un simple détour de la volonté les actions les plus coupables en apparence. Son éducation ne s'arrête pas là; il apprend encore le procédé des restrictions mentales, qui supprime, d'un seul coup, tous les parjures en annulant tous les serments.

Ces trois grands principes de la probabilité, de la direction d'intention et des restrictions mentales, font véritablement une révolution en morale; Pascal est obligé de l'avouer, et la curiosité le pousse à connaître quelques applications de cette ingénieuse méthode; c'est alors qu'il fait des découvertes de plus en plus surprenantes; par exemple, qu'un valet peut compléter ses gages par le larcin; qu'un juge n'a pas le droit de vendre la justice, parce qu'il la doit, mais qu'il peut vendre l'iniquité, parce qu'il ne la doit pas; que l'échange des biens spirituels, à titre onéreux, cesse d'être «imofliaçfue si fargent est donné comme motif et non con&ne

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prii de la cession; que Tusure disparait daos les combinai- SODS du contrat Mohatra *; qu'il est détendu d'accepter un duel, mais qu'il est licite d'aller se promener dans un champ à une certaine heure, d'y rencontrer son adversaire et de le tuer s'il tous attaque ; enfin, que l'amour de Dieu est un sentiment superflu dans le cœur de l'homme. Cette étrange dispense met à bout ]a docilité et la patience du disciple, l'indignation qu'il avait contenue sous la forme de l'ironie éclate brusquement. La raillerie fait place à l'invective, et le précurseur de Molière devient le rival de Déroosthène et de Bossuet. M. Villemain a marqué cette transformation avec un talent digne de l'écrivain qu'il célèbre. Il faut citer : « Cette grande éloquence est le ton naturel des dernières Provinciales. Tout y est amer, véhément, passionné. Ces mêmes questions sur lesquelles Pascal s'était joué d'abord, et qu'il avait comme épuisées par la plaisanterie, il les reprend, il les renouvelle par le sérieux et la colère, au point de faire bien regretter à ses ennemis ce style railleur dont ils s'étaient plaints. Maintenant il ulcère, il déchire les premières blessures de l'amour-propre humilié. Ces odieuses doctrines sur l'homicide, qu'il avait presque ménagées en ne les couvrant que de mépris, il les attaque corps à corps, avec toute la puissance d'une dialectique inexorable, comme un crime contre l'État, la nature et la piété. Sa véhémence semble s'accroître en poursuivant un autre délit trop commun dans tous les temps de division et de partis, la calomnie, cet assassinat moral, dont ses adversaires avaient fait et un fréquent usage et une naïve apologie, deux choses qui se corrigent l'une l'autre, mais ne se rachètent pas. » L'éloge est grand, mais il est mérité : en effet, les lettres sur l'homicide et

^ Le Mohatra consiste à acheter à un prix élevé, mais à crédit, des marchandises qu*on revend à l'instant même, argent comptant et à bas prix, au vendeur, de sorte que l'acquéreur primitif se trouve débiteur d*une somme beaucoup plus forte que celle qu'il a reçue. Or, comme l'emprunt est déguisé sous forme d'acluit et de vente, Tusurc te trouve masquée, et cela suffit selon la morale d*Escobar. 2e Série. 7

la calomiiie marqueraient la deraière limite de Féloquesce bumaine, si Pascal n'avait pas écrit ses Pensées,

Pascal est impitoyable contre les jésuites, et d'autant plus ardent que sa haine s'alimentait de son amour pour la religion ; c'est comme chrétien qu'il les accuse, c'est au nom de la morale évangélique et du dogme catholique qu'il les poursuit, car il laisse de côté tous les griefs que leur opposait déjà le pouvoir civil, menacé dans son indépendance par leur ambition, et dans sa sécurité par leurs doctrines. Les jésuites, étourdis de ce coup et tout étonnés de se voir ridicules et odieux, mirent peu d'esprit dans leurs récriminations, quoiqu'ils en eussent beaucoup, et peu d'adresse dans leurs arguments, malgré la souj;>lesse habituelle de leur dialectique. Ils accusèrent Pascal d'avoir falsifié les textes, mais, après une enquête scrupuleuse, les curés de Rouen et de Paris déclarèrent que tous les passages allégués se voyaient textuellement écrits dans les casuistes. On n'avait pas eu cet avantage contre Jansénius, où les cinq propositions ne se trouvaient point, quoiqu'elles y fussent au dire d6$ molinistes; de sorte que ceux-ci étaient amenés en même temps à prétendre que ce qu'on lisait dans Escobar n'y était point, et que ce qu'on ne lisait pas dans Jansénius y était réellement. Toutefois ils affirmèrent résolument que rien n'était plus vrai> et ils parais- .^ saient si bien convaincus, qu'ils purent non-seulement tenir tête à l'orage, mais raffermir leur crédit ébranlé, et tourner contre leurs adversaires une partie considérable du clergé, avec la royauté elle-même, qui persécuta, pour leur complaire, dans de sincères et fervents apôtres du christianisme, les plus habiles instituteurs de la jeunesse.

On me p^mettra de placer ici une courte digression. Il y a deux littératures distinctes : l'une exprime les modes, les caprices mobiles de la société à une certaine époque ; l'antre les sentiments durables, les étemels intérêts, les immuables instincts de l'humanité. Le trésor littéraire des nations ne* se grossit que des ouvrages où sont burinés ses passions générales et ses grands intérêts; la religion, le patriotisme.

la morale^ la liberté/ tel est le fond commun, Tétoffe des œuvres qui subsistent, que les générations se transmettent et qui deviennent le glorieux patrimoine du genre bumain. Celles qui expriment la fantaisie, les caprices, les petites passions, les petits intérêts, forment ce qu'on pourrait appeler la littérature de consommation : Tépoque qui les produit les dévore et les ensevelit; c'est une pâture* quotidienne, ce n'est pas cette nourriture universelle, ce pain mystérieux qui se multiplie, et qui ne manque jamais quel que soit le nombre de ceux qui se le partagent. Comment donc se fait-il que les M^ovinciales, amenées par un débat d'un intérêt transitoire, survivent aux querelles qui les ont fait naître? La réponse est facile : si cet écrit est immortel, ce n'est pas parce quHl traite de la grâce, ni des cinq propositions, ni du jansénisme, c'est parce que le génie de Pascal a fait de la cause de Porl- Royal celle du bon sens, de la raison et de l'humanité; c'est que sa thèse, de particulière qu'elle paraissait, est devenue une thèse de morale universelle; c'est que par l'élévation de sa pensée, il a passé du particulier au général; c'est que l'adversaire des jésuites est devenu l'apôtre du bon sens contre les subtiles arguties de la corruption du cœur et de l'esprit; c'est qu'il a paru le vengeur de la religion menacée dans sa pureté, dans sa grandeur, dans son inflexible sévérité; c'est qu'il a revendiqué Tinviolabilité de la vie et de la«i parole humaine ; c'est que ses plaisanteries sont venues en aide au bon sens ; c'est que son éloquence a tonné contre rhomicide, le parjure et la calomnie ; or, le respect de. la yie des' hommes, la sainteté du serment, l'inexorable autotorité du vrai, ne sont-ce pas les plus puissants intérêts de rhomme sur la terre? Voilà pourquoi les Provinciales seront lues dans tous les temps, pendant que la curiosité intrépide consulte seule encore les monuments où la même polémique est limitée aux intérêts spéciaux de deux sectes rivales^^^' comme dans les imaginaires et les Visionnaires; les unes, solide apologie, si l'on veut, du jansénisme, les autres, satire assez piquante du sieur Desmarets de Saint-Sorjin. Mais

ii2 ESSAIS D'Hisiroias littérairs«

qu'importe à rhumanité que le jansénisme fournisse ou non de spécieuses raisons pour échapper au reproche d'hérésie^ et que Tadversaire de Nicole soit ou ne soit pas un visionnaire? Ce sont là des intérêts de coterie et de personnes auxquels la postérité est et doit être parfaitement indifférente.

Il est temps d'arriver au dernier monument du génie de Pascal^ à ces ruines impérissables qui inspirent tant de regrets et d'admiration. L'ouvrage que méditait Pascal était destiné à affermir les bases de la religion et à frapper d'impuissance les attaques prévues de l'incrédulité. Descartes^ en émancipant la raison humaine^ en soumettant à son tribunal toutes les croyances, voulait sincèrement donner un auxiliaire à la foi, une sanction nouvelle à la religion ; mais il ne savait pas où tendait la révolution dont il avait donné le signal. Pascal vit plus loin et plus juste; il comprit que le secours apporté par la philosophie à la religion amènerait sa ruine, que cet auxiliaire indépendant se changerait en maître et en adversaire. Il songea à prévenir le danger qu'il pressentait; car si la raison appliquée à l'interprétation des Ecritures avait produit l'hérésie, elle devait, tôt ou tard, engendrer l'incrédulité en discutant l'autorité même des livres saints; il entreprit donc de consolider dans le présent et de sauver dans l'avenir l'édifice religieux.

Toute sa prévoyance porta sur deux points : la chute de l'homme et sa rédemption; il fit sortir la preuve du premier mystère des étranges contradictions du cœur de l'homme, de la misère de sa condition et de ses désirs illimités de bonheur; il demanda sa démonstration à la psychologie. Après avoir sondé les abîmes du cœur humain et montré toutes les contrariétés qui s'y rencontrent, il s'écrie dans son admirable langage : « Quelle chimère est-ce donc que l'homme? Quelle nouveauté, quel chaos, quel sujet de contradiction! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, amas d'incertitudes*, gloire et rebut de l'univers; s'il

* Oq Ht dans le manuscrit de Pascal : « Cloaque d'incertitude et d^ erreur, •

se Yante^ je rabaisse; s'il s'abaisse, je ]e vante, et le contredis toujours jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible *. » C'est là que Pascal attend l'incrédule, car la chimère prend figure, le chaos s'éclaire, la contradiction s'explique si l'homme est déchu, si le péché a dénaturé l'œuvre du Créateur. Sur le second point, il interroge l'histoire et les étranges destinées du peuple juif, témoin irrécusable, parce que le témoignage qu'il porte le condamne, et que les prophéties qu'il atteste sont accomplies et s'accomplissent encore contre lui. Pascal concentre son argumentation sur ces deux points, et il lui suffit de les établir pour triompher. 11 n'explique pas ce que le double mystère de la chute et de la rédemption de l'homme a d'incompréhensible; il se contente de montrer qu'il est attesté par la condition de l'âme humaine et par l'histoire. Pour amener la raison à s'humilier devant ces principes qu'elle ne pénètre pas, il lui expose l'idée de l'infini qui la confond et qu'elle ne peut secouer: car l'infini est en même temps pour l'intelligence humaine une croyance invincible et un impénétrable mystère. Avec l'autorité de cet exemple, il importe peu que la chute et la rédemption soient incompréhensibles, il suffit qu'elles soient attestées; or, l'une est proclamée par l'état de l'âme humaine, et l'autre par l'histoire. Si Dieu

■ Avant Pascal , Montaigne avait montré, daiis un esprit différent, la faiblesse de la raison et les contradictions de la nature de Thomme. Je le cite pour qu'on puisse comparer la manière de deui grands écrivains : « Le moyen que je prends pour combattre cette frénésie, et qui me semble le plus propre, c'est de froisser et fouler aux pieds l'orgueil et l'humaine fierté; leur faire sentir l'inanité, la Tanilé et la dénéanlise de l'homme ; leur arracher des poings les chétives armes de leur raison, leur faire baisser la tôte et mordre la terre sous l'autorité et révérence de la majesté divine. » — « Sauf toi, ô homme I chaque chose s'étudie la première, ei a, selon son besoin, des limites à ses travaux et à ses désirs. 11 n'en est pas une si vide et si nécessiteuse que toi qui embrasses l'univers ; tu es le lemtateur sans connaissance, le magistrat sans juridiction, et, apHta tout, le badin de la farce. »

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a parlé, la raison cominaDde à la raison de se sôuinettrë. Toutefois, Pascal ne s'arrête pas là ; il examine la doctrine dont rhistoire atteste Torigine et les préceptes qu'elle contient. Sa parfaite convenance avec la nature de Thomme, les remèdes qu'elle oppose à ses vices, la satisfaction qu'elle donne aux instincts du cœur et aux besoins de l'inteUigence, viennent surabondamment compléter la démonstration.

Cet ensemble existait dans la tête de Pascal, toutes ses idées étaient enchaînées; elles s'étaient développées avec harmonie, et l'œuvre allait se produire dans toute sa force et dans tout son éclat, lorsque la jnort vint le frapper. Quelques amis privilégiés avaient seuls recueilli de sa bouche, dans un entretien mémorable, où Pascal, pendant plusieurs heures, avait développé ses idées dans leur ordre naturel, le secret de son génie». Après sa mort, on trouva bien des traces de ce puissant travail, quelques parties achevées, des ébauches où la main de l'ouvrier a laissé sa forte empreinte, et d'autres, hélas! qui annoncent visiblement la fatigue et les approches de la mort*. Toutefois ces mines produisent en

1 La parole improvisée de Pascal avait tant de puissance qu'elle laissait dans la mémoire des traces ineffaçables. Le morceau sur Ëpictète et Montaig^ne a été écrit par Fontaine sur tes sonyenira éloignés, mais toujours présents, d'une conversation entre Pascal et M. de Saci. Les Conseils àun ^ranâf donnés de vive voix, non pas au duc de Roannez, comme on le croit généralement, mais au Jeune duc de Chevreuse, comme l'a fort bien établi H. Havet, furent rédigés, après un intervalle de huit années, par Nicole, qui les inséra parmi' ses Essais de murale.

^ Les Pensées furent publiées pour la première fois en 1670, huit années après la mort de Pascal, par les soins d'Arnauld, de Nicole 6t du due de Roannez. Les éditeurs sacrifièrent, au désir de ne pu troubler la paix de VÉglise, c'est-à-dire la trêve entre les jansénistes et les molinistes, qui dura en effet de 1669 à 1679, et à leurs propres scrupules, d'abord les pensées manifestement dirigées contre les Jé-

. suites , et de plus quelques fragments qui pouvaient être ou maV compris ou même inintetligibies. Ils eurent le tort de toucher an'

' style de Pascal, pensant Taméliorer, et à ses idées, avec la louable

ptrtie refiét de TœuTre entière, et quoique rien ne puisse compenser l'inachèvement de Tédifice projeté, il faut ré^ péter après M. Yillemain, dans son essai sur Pascal, où la critique littéraire devient de la philosophie profonde et de la haute éloquence : a Cet esprit puissant et inflexible embrasse d'une conviction profonde, comme une sauvegarde, les dogmes du christianisme, et leur donne, par sa soumission, le plus grand peut-être des témoignages humains. Mais si la conviction est entière, la démonstration est imparfaite ; lea preuves ne sont pas réunies, le raisonnement n'est pas achevé; il reste quelques indices de la lutte qu'avait subie Pascal et quelques marques extraordinaires de sa force plutôt qu'un monument complet de sa victoire. Quoi qu'il en soit.

intention de les compléter. Ce premier recueil s'accrnt successivement dans les éditions qui suivirent, et en 1779 Tabbé BossutyÛt de nouvelles additions et disposa l'ensemble de ces matériaux dans un ordre qui a été suivi dans toutes ces réimpressions faites postérieurement jusqu'à nos jours. En 1835, M. Frantin atné commença à innover en rétablissant, il le pensait du moins, le plan de l'auteur. Le défaut commun de toutes ces pubncations est d'avoir consacré lea altération.» pratiquées sur le texte primitif par tes amis de Pascal. De ce côté nous étions tous en pleine sécurité, lorsque M. Cousin, Jetant un cri d'alarme, signala dans un rapport célèbre, fait à TAcadémie française, les nombreuses infidélités des premiers éditeurs. Le manuscrit autographe reposait à la bibliothèque de la rue de Richelieu, oomnie pièce de conviction, et le doute n'était pas possible. La crise qa'ft provoquée l'éloquente protestation de M. Cousin n'est pas encore terminée. Commencée par le rapport de l'illustre écrivain, rapport qui est devenu un ouvrage considérable et du plus vif intérêt, plusieurs fois réimprimé, s'est continuée par la publication intégrale du mar noscrit disposé dans un ordre nouveau par les soins^nteUigenta et le zèle infatigable de M. Prosper Faugère, elle n'est pas tout à fait close par l'édition nouvelle où M. Havet, revenant au plan de l'abbé Bossut, a fait preuve d'un rare talent comme écrivain, d'une grande pénétration comme philosophe et comme penseur, et d'une scrupuleuae exactitude eomme éditeur. Ce qu'il y a de certain, c'est que Van- «len Pascal des Peiuée* est en désarroi.

ces débris sont là pour étonner le pyrrhonisme frivole, pour le mettre en doute de lui-même, et faire méditer longtemps les savants et les sages. »

Les philosophes, voulant atténuer l'autorité de la foi de Pascal, si gênante pour les incrédules, nous l'ont montré sceptique au fond, et se réfugiant dans la superstition pour échapper au doute. Il est vrai que Pascal fut un scrupuleux observateur des pratiques religieuses, mais il faut voir dans quel esprit : « C'est être superstitieux, dit-il, que de mettre son espérance dans les formalités et dans les cérémonies, mais c'est être superbe que de ne pas vouloir s'y soumettre, n Sa dévotion n'est donc qu'un témoignage d'humilité. Il est vrai encore qu'il a décrit avec une incroyable énergie les misères de l'homme ignorant de sa destinée, et la folie de rindifférence en un sujet si sérieux. Est-ce à dire que le flambeau de la foi ait jamais cessé de luire dans son âme et qu'il ait jamais été indifférent sur la destinée de l'homme? Non, sans doute : mais sa puissante imagination a conçu les douleurs d'une ignorance invincible et la stupidité d'un engourdissement volontaire, et sa raison se sert de ces puissantes images pour donner aux aveugles le désir de voir la lumière et pour troubler les indifférents dans leur honteuse sécurité. Si d'un côté les philosophes n'ont vu dans la foi de Pascal que le désespoir de la raison, les théologiens d'une certaine école ont prétendu qu'il avait absolument et dogmatiquement renoncé la raison pour tout donner à la foi. Avouons que quelques-unes de ses pensées donnent ouverture à ce soupçon. Mais n'est-il pas plus naturel de supposer que ces maximes ne devaient entrer dans son œuvre que pour y être réfutées? Comment affirmer, lorsque l'évidence n'y est pas, que l'opiniâtre adversaire de Montaigne soit devenu, même provisoirement, le complice de son doute universel? Laissons la responsabilité de ce périlleux système à Huet et à l'auteur de l'Essai sur Vindifférence, Ce n'est pas un jeu sûr, il s'en faut de tout, que d'asseoir la foi sur l'impuissance radicale de la raison. Car, si l'homme ne peut rien par U lumière naturelle, vous n'avez

vkscjkh. 117

aucune prise sur lui s'il est incrédule ; et s'il est persuadé d'une fausse religion vos arguments ne sauraient que Ty affermir^ puisque^ n'ayant de force que pour la foi, ils servent également toutes les croyances. Enlevons hardiment cet auxiliaire à une doctrine qui outrage Dieu et qui amoindrit l'humanité. Pascal ne sacritie rien de l'homme; il connaît sa grandeur aussi bien que sa misère, il laisse au roi dépossédé les débris de sa royauté, il se contente de limiter la raison et la foi pour les mettre d'accord. Laissons-le s'expliquer luimême : « La raison, dit saint Augustin , ne se soumettrait jamais si eUe ne jugeait qu'il y a des occasions où elle doit se soumettre. Il est donc juste qu'elle se soumette quand elle juge qu'elle doit se soumettre; et qu'elle ne se soumette pas quand elle juge avec fondement qu'elle ne doit pas le faire. Il n'y a rien de si conforme à la raison que le désaveu de la raison dans les choses qui sont de foi; et rien de si contraire à la raison que le désaveu de la raison dans les choses qui ne sont pas de foi. Ce sont deux excès également dangereux d'exclure la raison^ de n'admettre que la raison. »

Les persécuteurs intolérants^ les tourmenteurs de conscience^ qui appellent la force en aide à la prédication^ n'ont pas à compter sur Pascal plus que les détracteurs de la raison. Ce n'était pas un fanatique celui qui écrivait ces lignes admirables : « La conduite de Dieu, qui dispose de toutes choses avec douceur, est de mettre la religion dans l'esprit par les raisons, et dans le cœur par la grâce ; mais de vouloir la mettre dans le cœur et dans l'esprit par la force et par les menaces, ce n'est pas y mettre la religion, mais la terreur. — Commencez par plaindre les incrédules, ils sont assez malheureux. Il ne faudrait les injurier qu'au cas que cela servît, mais cela leur nuit, »

Les dernières années de la vie de Pascal furent, on le sait, remplies par la souffrance et par les méditations religieuses. 11 supporta avec une constance héroïque les épreuves de la douleur; il les recevait avec foi et reconnaissance, comme une expiation ; il en remerciait sincèrement la Providence qui,

IIS ESSAIS D'HISTÔiRB LITTÉRAIRE.

par là, le détachait du inonde et Téloignait de ses périls. Sa seule pensée était d'épurer son âme, et de travailler, selon ses ressources, au soulagement des misères de Thumanité. Pendant sa dernière maladie, il voulut qu'on soignât auprès de lui un pauvre malade, et que leurs gardiens communs donnassent la préférence à son compagnon. Touchante €ommîsération, admirable charité, qui montre que la croyance de Pascal dominait le cœur aussi bien que Tintelligence, et que cet honune prodigieux qui s'élevait par le génie au-dessus des plus grands, s'associait par la sympathie aux plus humbles et aux plus misérables!

Pascal, né à Clermont le 19 juin 1623, mourut à Paris le 19 août 1663, n'ayant passé que trente-neuf ans et deux mois sur cette terre où il laisse un nom impérissable. 11 persévéra jusqu'à la fin dans les sentiments qui l'avaient porté à prendre la défense de Port-Royal, et lorsqu'on lui demanda s'il se repentait d'avoir fait les Provinciales, il répondit sans hésitation : « Bien loin de m'en repentir, si j'avais à les faire pré^ sentement je les ferais encore plus fortes. »

p. CORNEILLE.

Au point où nous sommes placés dans la perspective historique^ nous ne voyons pas Corneille tout entier^ nous n'apercevons plus ses obscurs commencements, sa croissance laborieuse, cachés pour nous derrière l'éclat de sa gloire, ni les derniers efforts de son mourant génie qui brille encore par intervalle jusqu'à ce qu'il s'éteigne dans le tombeau après une chute profonde. Nous ne voyons pas davantage le bourgeois normand chargé d'une nombreuse famille et descendant à la prière pour la soutenir ; luttant contre de vulgaires ennemis, tourmenté par la critique envieuse et la basse jalousie de rivaux éclipsés ; Corneille n'est pour nous que le grand poète du Cirf, d'Horace, de Cinna, de Nicomède, l'envié de Richelieu , qui s'indigne qu'un succès de théâtre fasse pâlir sa gloire d'auteur et sa renommée de grand politique; en un mot, l'homme de génie a effacé tout ce qui précède et tout ce qui suit la gloire de sa maturité : le jeune homme et le vieillard, le bourgeois et le courtisan, tout a disparu pour la postérité ; l'imagination populaire a traité Corneille comme il a traité ses héros , elle n'a conservé qu'un point de sa vie et de son génie et elle en a fait l'objet de son culte et de son admiration. Corneille est pour nous un idéal, comme Horace, comme Polyeucte , comme Rodrigue. Il serait bon de rendre à cette figure idéalisée toute sa réalité; de la replacer dans son temps, dans sa famille, entre ses envieux et ses partisans, et de suivre le progrès, l'essor et la décadence de cette puis-

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1^* ESSAIS d'HISTOIEE LITTÉRAIRE.

santé intelligence. La gloire de Corneille n'y perdra rien. Pierre Corneille naquit à Rouen le 6 juin 1606. Son père était avocat du roi à la table de marbre de Normandie. La condition de ses parente et le génie particulier de sa province ne sont pas des circonstances indifférentes. Le milieu dans lequel se fait Téducation morale des hommes étouffe ou développe IcB qualités naturelles, et pour dire vrai, les habitudes de Tenfance s'unissent si étroitement à la nature qu'elles s'y confondent. Je ne veux pas renouveler les préjugés de la naissance, je ne prétends pas qu'on soit noble ou vil pour être né en haut ou en bas> mais je dis qu'il importe de naître en bon lieu, et que l'âme , en se développant, ne s'ennoblit que sous l'influence des bons exemples domestiques; que les principes se respirent plutôt qu'ils ne s'apprennent et que notre vie tout entière en dépend; les souvenirs de la famille sont les gardiens de la moralité. Rattachons donc sans hésiter cette droiture d'intention aux saints exemples des parents , comme nous pourrons rapporter à l'esprit de nationalité qui faisait de la Normandie une province indépendante au milieu de la France, ces sentiments de patriotisme exclusif que Corneille a si profondément sentis et si bien exprimés. Pour Corneille, la maison paternelle a été le foyer de l'honneur et la Normandie le foyer du patriotisme. De ces deux points partit la double étincelle qui anima son génie. L'homme du devoir était dans le fils du bourgeois ; le Romain dans l'enfant de la Normandie.

Corneille fit ses études au collège des Jésuites à Rouen ^ mais de ces fortes études classiques qui ne s'effacent jamais; même il fit des vers latins et les fit excellents. Cette rude gymnastique de la pensée et du style fortifie l'une et assouplit l'autre; elle est nécessaire au développement du talent. Au sortir du collège, on voulut faire de Corneille un avocat; il n'y était pas né. Il avait trop de scrupules et de hautes pensées pour se livrer avec ardeur à ce métier. Un avocat doit avoir, non pas l'esprit faux, mais indifférent à la vérité; c'est l'homme du pour et du contre, du sic et non. Je ne dis pas

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CORNEILLE. ISi

non plus que Tayocat doive manquer de goût, mais il ne faut pas que son goût soit trop séyère, il ne faut pas qu'il soit arrêté par Timage du beau et du grand qui tourmente les esprits supérieurs tout en les dirigeant* Il doit parler, et beaucoup, et sur-le-H^hamp. Or, on ne peut le faire qu'en délayant la pensée qu'on accueille avec indulgence et qu'on débite avec une assurance intrépide. Outre les obstacles physiques, tels que son maintien de fermier, l'embarras de sa langue , Corneille avait contre lui la supériorité même de son génie ; il devait être médiocre dans ce genre, parce qu'il était éminentpar la pensée. Comment eût-il pu se passionner pour des questions de mur mitoyen? Ces natures vigoureuses ont besoin , pour être émues , d'intérêts graves et de hautes pensées; elles sont comme ce dogue d'un roi d'Épire, qui laissait passer le menu gibier, mais se dressait pour combattre à l'approche du lion. Corneille ne paraîtra donc au barreau que pour y constater son dédain ou son impuissance; il est né poète, il sera poète en dépit de ses parents, mais non en dépit de Minerve. H est inutile de dire que les réflexions qui précèdent ne sauraient atteindre, en masse, le barreau moderne qui est devenu, grâce aux grands intérêts qui s'y débattent, l'arène où préludent tant d'esprits distingués et comme la pépinière de nos orateurs politiques.

Fontenelle, neveu et biographe de Corneille, attribue l'éveil de son génie à une piquante aventure dont on a contesté la réalité * . Suivant lui. Corneille, présenté à la maîtresse d'un de ses amis par cet ami même, devint le rival heureux de son introducteur, et , ravi de cette heureuse fortune , il en fit le sujet d'une comédie. En songeant à la gaucherie et à la réserve de Corneille, je serais tenté de croire que la tradition de famille rapportée par Fontenelle aura interverti les rôles. La vérité est que l'amour éveilla la verve de Corneille, nous

* 11 faut bien que cetlc tradition ait quelque fondement, puisqu'on montre encore, à Rouen, la maison habitée par l'héroïne de cette aventure, qui s'appelait mademoiselle Milet, dont Méiiie est Tanagramme.

lîS ESSAIS d'histoire LITTÉRAIRE.

avons sur ce point son propre témoignage *. La passion qu'il prouva fut partagée quelque temps^ mais il est certain que la dame de ses pensées devint ia femme d'un autre sous le nom de madame Dupont. Le cours de cette affection fut eompu , mais le souvenir en resta profondément gravé dans le cœur de notre poëte^ puisqu'il écrivait longtemps après :

Après beaucoup de vœux et de soumissioDS, Un malheur rompt le cours de nos affections : Mais toute mon amour en elle consommée, Je ne vois rien d'aimable après l'avoir aimée; Aussi n'aimài-je plus, et nul objet vainqueur N'a possédé depuis ma veine ni mon coeur.

Cette passion tourna le génie de Corneille vers la poésie i et la poésie le conduisit sur le théâtre; en outre, ce souvenir garda sa jeunesse et le protégea contre des écarts que les mœurs du siècle auraient autorisés.

Je n'ai besoin que de ce chaste amour pour justifier Cor* neille d'une imputation grave, d'une licence de jeunesse qu'il aurait, dit-on, expiée depuis par sa traduction de Y Imitation, Je veux parler d'un conte ordurier dont la honte doit revenir à son véritable auteur, l'avocat Cantenac. Non, Corneille n'a pas souillé sa plume, non, il n'a pas suivi, même un instant, la voie qu'avaient frayée les auteurs du Cabinet et du Parnasse satyrique; non, celui qui purgea le théâtre de la licence effrénée qui le déshonorait avant lui , n'a pas débuté par une insulte à la pudeur, et si plus tard il a traduit l'œuvre de Gerson, c'est que, dégoûté un moment du tliéâtre par la chute de Pertharite, il trouvait à guérir les blessures de son amour-propre dans le livre sublime qui nous apprend l'abnégation.

La longue carrière de Corneille peut se diviser enquatre époques distinctes.La première, pendant laquelle son génie se déve-

' J'ai brûlé fort longtemps d'une amour assez grande, Et que jusqu'au tombeau je dois bien estiffler. Puisque ce fut par là que j*appriB à rimer.

CORlfEIlLB. 1^

loppe et cherche en tâtonnant à se frayer sa voie. La seconde, qui tfest guère marquée que par des chefs-d'œuvre, nous le montre dans toute la force de son génie et avec la conscience de sa supériorité. Pendant la troisième, éloigné du théâtre parle souvenir d'un revers douloureux, il donne un aliment à sa verve par des traductions plus ou moins heureuses, et , jetant un regard en arrière, il se fait le juge de ses propres œuvres', il essaye même, en expliquant la poétique d'Aristote , de montrer que son génie est en règle avec la critique , et qu'on ne saurait invoquer contre lui Tautorité du législateur de la tragédie antique. Enfin, ramené par les avances du surintendant et les encouragements du roi sur le théâtre de ses premiers succès, nous voyons le déclin et la chute de son talent.

Lorsque Corneille entreprit d'écrire pour le théâtre , il en ignorait les règles, et ce fut dans un voyage qu'il fit à Paris pour y jouir du succès de sa première comédie qu'il apprit qu'il fallait se soumettre à la terrible loi des unités, unité d'action, unité de temps, unité de lieu. Au reste, dwis ce premier ouvrage, essai ingénu d'un talent qui cherchait sa voie, ^ le bon sens l'avait préservé de l'horrible dérèglement qui usait et abusait du temps et de l'espace pour multiplier les événements invraisemblables et les péripéties romanesques dans lesquels se jouaient des personnages ou platement réels ou ridiculement imaginés. Mélite (1629) est le tableau d'une aventure dont les incidents peuvent être exposés en peu de mots. Éraste, amant depuis longtemps en instance, sans avoir été ni accepté ni éconduit, appelle à son aide Tircis, son ami, quelque peu rimeur, qui se charge de faire un sonnet destiné à attendrir le cœur de Mélite. Le confident secrétaire prend feu pour son propre compte et supplante facilement celui qu'il devait servir. Celui-ci imagine alors, pour se venger, d'introduire , comme prétendant nouveau , un certain Philandre, qui se croit aimé sur la foi d'une lettre supposée. Cette trahison apparente pousse au désespoir Mélite et Tbrcis. Eraste, épouvanté du succès de sa fourberie, entre en pleine

iîi ESSAIS d'histoire uttérairb.

démenée, au point de voir distinctement Garon et sa barque, et les Ëuménides ; heureusement pendant son délire il dévoile, devant celui-là même qu'il a trompé, la trame qu'il avait ourdie; heureusement encore ni Mélite ni Tircis ne sont morts; tout s'éclaircit : Mélite donne sa main à Tircis; Éraste, revenu de sa courte fureur^ obtient, en échange de sa première maîti^esse, la sœur de Tircis, et le crédule Philandre prendra, si bon lui semble, une vieille nourrice, mêlée à cette intrigue, et que personne ne sera tenté de lui disputer.

Corneille s'est toujours applaudi d'avoir dénoué sa pièce à l'aide du délire d'Éraste. Cet artifice ne manque pas d'adresse ; mais ce n'est pas le seul mérite de cette comédie, où se rencontrent déjà des scènes bien conduites et quelques vers heureux ^ Toutefois ce n'est pas une comédie, puisqu'il y manque l'observation des mœurs et la peinture des caractères; les personnages n'y ont aucune physionomie, le seul élément dramatique est dans l'intrigue dont le débrouillenient excite une certaine curiosité. Les traits d'esprit ou de sentiment jetés comme ornements sur ce canevas sont dans le goût fade et subtil des Italiens où hyperbolique des Espagnols. Mais c'est par là qu'on se faisait applaudir. Ainsi je ne dpute pas que les spectateurs ne fussent charmés de ces vers d'Éraste sur sa maîtresse :

Le jour qu'elle naquit, Vénus, quoique immortelle, Pensa mourir de honte en la voyant si belle; lies Grâces à l'envi descendirent des cieux Pour se donner l'honneur d'accompagner ses yeux ; El Tamour qui ne put entrer dans son courage,

Voulut obstinément loger sur son visage.

' En voici quelques-uns :

La beauté, les attraits, resprit, la bonne mine, Échauffent bien le cœur, mais non pas la cuisine.

L'argent dans le ménage a certaine splendeur Qui donne un teint d'éclat à la même laideur.

Une fausBe louange est un blâme lecreL .

GOHNEILLE. 125

On goûtait fort^ sans doute aussi^ ce dialogue entre deuK amants:

« Regarde dans mes yeax et reconnais qa*en mol On peut voir quelque choBe aussi parfait que toi.

— C'est sans difficulté m*y voyant exprinÂée.

— Quitte ce vain orgueil dont ta vue esl cliarmée. Tu n'y vois que mon cœur, qui n'a plus un seul trait Que ceux qu'il a reçus de Ion charmant portrait,

Et qui tout aussitôt que tu t'es fuit paraître Afin de te mieux voir, s'est mis à la fenêtre.

— Le trait n*est pas mauvais. »

Non, mais il est détestable. Ce ccsur qui s*est mis à lajmétre est le comble du ridicule; cependant les contemporains de Corneille étaient charmés de ce petit morceau ^ et il les servait à leur appétit.

Mélite eut un grand succès. Cependant les critiques ayant blâmé la simplicité de Tintrigue et la familiarité du style, Corneille voulut prouver qu'une fable complexe ne l'embarrassait pas et qu'il dépendait de lui de prendre un ton plus élevé. Dans cette pensée il composa CUtandre (1632), où pour donner la mesure de sa faculté d'invention, il mit à une véritable torture l'intelligence de ses auditeurs. 11 avoue qu'une simple représentation ne suffit pas pour faire comprendre l'enchaînement des faits, tant la contexture de la pièce est embrouillée, et d'un autre côté nous ne concevons plus qu'on se soit soumis plus d'une fois à cette rude épreuve. Corneille a prétendu plus tard qu'il avait eu le dessein de faire réussir une pièce détestable. Nous croyons qu'en cela il se vantait et se calomniait. Tout Normand qu'il fût. Corneille n'était pas homme à tendre un piège au public, ni à se mettre le premier au supplice qu'il aurait préparé pour ses admirateurs, et il n'aurait pas poussé l'irrévérence jusqu'à impliquer dans cette fastidieuse mystification leducde Longueville, par une dédicace. S'aventure qui voudra dans ce labyrinthe pour lequel je n'ai point de fil d'Ariane ; que d'autres en comptent les détours, sans oublier les cavernes, les tra-

ifi§ ESSAIS d'histoire IITTÉRAIRE.

vestissements, les coups d'épée noblement ou traîtreusement portés; qu'ils y suivent les faits et gestes d'un roi Àlcandre peu connu dans Tbistoire, de son favori Rosidor et de son fils Floridan, de l'infortuné Clitandre; qu'ils écoutent les soupirs de Caliste, les imprécations de Dorise ; qu'ils assistent au crime de Pymante et à son châtiment, et je leur promets un lourd cauchemar. Nous trouvons dans cet imbroglio de terribles vers. Cest là qu'un amant se plaignant de ne pas être blessé mortellement s'écrie ;

Blessures, hâtez-vous d'élargir vos canaux.

Par où mon eang emporte et ma vie et mea maux ! Ah! pour l'être trop peu, blessures trop cruelles, De peur de m'obliger vous n'êtes pas mortelles.

Et qu'un autre à qui une maîtresse irritée vient de crever un œil, apostrophe ainsi le sang qui coule de sa plaie :

Coule, coule mon sang, en de &\ grands malheurs Tu dois avec raison me tenir lieu de pleurs.

Miraculeux eifet! Pour traître que Je sois.

Mon sang l'est encor plus et sert tout à la foia De pleur à ma douleur, d'indices à ma prise, De peine à mon forfait, de vengeanee à Dorise.

C'est le traître Pymante qui joue ainsi avec l'antithèse, par du l'on peut voir que pour être devenu borgne, il n'en est pas moins pétri d'esprit. Disons cependant qu'à côté de ces prétentieuses niaiseries se rencontrent çà et là quelques trait» de force qui annoncent le poëte. Je n'en apporte pour preuve qu'un seul passage. Dorise qui n'a pas réussi à tuer sa rivale^ se plaint en ces termes :

Encor si son trépas, secondant mon désir, Mêlait à mes douleurs l'ombre d'un faux plaisir ! Mais tels sont les excès du malheur qui m'opprime. Qu'il ne m'est pas permis de jouir de mon crime ;

Dans l'état pitoyable où le sort me réduit, J'en mérite la peine et n'en ai pas le fruit ' , Et tout ce que j'ai fait contre mon ennemie Sert à croître sa gloire avec mon infamie.

De Clitandre à la Veuve (1633) le passage est brusque et le contraste n'est pas moins tranché qu'entre Mélite et Clitandre. Corneille tenait à prouver la souplesse de son talent. Cette fois le progrès est sensible et le poëte fait un premier pas dans la route de la véritable comédie. Sans arriver encore à tracer un caractère , il touche à la vérité des mœurs dans la peinture de l'âme de Clarice, jeune veuve aimable et tendre, encourageant avec décence la passion discrète d'un amant qui ne se déclare pas, tandis qu'elle rejette avec courtoisie les empressements d'un prétendant plus favorisé de la fortune. Ge prétendant, dans son dépit, imagine de faire enle* Ter et séquestrer sa maîtresse pour n'avoir plus de compéti* teur; mais l'ami qui s'est chargé de ce coup de main reconnaît la perfidie, rend Clarice à son amant, et reçoit en . échange de ce service la main de la sœur de celui qu'il a favorisé. Cette agréable comédie, dont le style est presque toujours naturel et quelquefois élégant, nous offre encore sinon le rôle, au moins le portrait d'un personnage comique ; c'est un amoureux qui a appris dans les livres le langage de la galanterie; avec plus d'expérience. Corneille l'aurait mis en scène comme personnage épisodique : il se contente d'en parler. Voici dès la première scène des vers dans le vrai ton de la comédie qui dmt reproduire la conversation des honnêtes gens :

Le joli passe-temps, D'être auprès d'une dame et causer du beau temps,

* Racine n'aiiratt-U pas tiré de ce passage les admirables ven qu'il met dans la bouche de Phèdre :

Hélas 1 du crime affreux, dont la honte me suit, Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit I

iSSs ESSAIS d'histoiae utxéraire.

Lui jurer que Paris e.4 toujours plein de fange.

Qu'un certain parfumeur vend de fort bonne eau d'ange,

Qu'un cavalier regarde un autre de travers,

Que dans la comédie on dit d'assez bons vers,

Qu'Aglante avecPhlIis dans un mois se marie!

Change^ pauvre abusé, ctiange de batterie.

Conte ce qui te mène, et ne t'amuse pas

A perdre innocemment tes discours et tes pas.

Ces vers sont d'autant plus piquants qu'ils s'adressent à celui qui ne perd ni ses pas ni ses discours, et qu'ils sont dans la bouche de l'amant qui sera éconduit. Citons après ce spirituel passage nn trait de sentiment :

Ma flamme est toute pure, et sans rien présumer Je ne ciierche en aimant que le seul bien d'aimer.

Il y a, chose rare dans les comédies de ce temps, quelques vers plaisants et de bon ton, et de plus, dans la scène troisième du second acte, une situation vraiment comique. Cest à propos de la Veuve que Scudéri s'écria :

Le soleil est levé, disparaissez étoiles.

Et que Mairet écrivit ce joli madrigal :

Rare écrivain de notre France Qui, le premier des beaux esprits.

As fait revivre en tes écrits L'esprit de Plautc et de Térence :

Sans rien dérober des douceurs De Mélite, ni de ses sœurs, Dieu, que ta Clarlce est belle !

Et que de veuves à Paris Souhaiteraient d'être comme elle Pour ne pas manquer de maris !

Nous verrons bientôt que Scudéri et Mairet changeront de ton au moment précis où l'éloge, même enthousiaste, n'aurait rien eu d'hyperbolique.

Ces succès avaient attiré sur Corneille l'attention du puis-

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sant ministre qui régnait sous le nom de Louis XIII. Richelieu fit entrer Tauteur de Mélite dans Tofficine où se fabriquèrent^ sous sa direction et avec Taide de Lestoile, Bois-Robert, Colletet et Rotrou, ces pauvres pièces de Miramcy des Thuileries, la Grande Pastorale^ et tarit d'autres ébauches dramatiques dont le ministre fournissait le cadre, où il glissait parfois des vers de sa façon, et qu'achevaient à la tâche ses cinq collaborateurs rétribués. Ne médisons pas trop de cette manie d'un grand homme, c'est elle qui fonda le théâtre que devait enfin consacrer le génie de Corneille. Cet emploi dans Tatelier dramatique des cinq auteurs n'empêcha pas Corneille de travailler pour son propre compte. Deux nouvelles comédies, également heureuses, la Galerie du Palais et la Suivante succédèrent à la Veuve dans une même année (1634). La première, par le choix du lieu de la scène ^ indique que Corneille cherchait à se placer sur un terrain réel; la vérité des lieux est déjà quelque chose, en attendant celle des mœurs, et on peut dire qu'elle y conduit, car il serait trop choquant de placer des personnages purement imaginaires dans un lieu que le spectateur connaît et fréquente. La seconde annonce par son titre un personnage nouveau sur la scène française. Corneille, dans sa GaleHe du Palais y avait substitué à l'étemelle nourrice de ses devanciers une simple suivante. Cette innovation avait été goûtée, et par reconnaisssmce le poëte fit de ce personnage subalterne qu'on avait applaudi, l'héroïne d'une nouvelle comédie. L'intrigue de la Galerie du Palais est fondée sur le caprice d'une maîtresse qui se met en tête de changer d'amant, et comme celui-ci se pique au jeu, tous deux allant chercher forlune ailleurs, nous avons deux couples dépareillés qui, après force querelles et méprises, finissent par se réunir. Dans la Swivante, l'antichambre veut supplanter le salon. Mais la soubrette échoue malgré sa grâce réelle aidée de ruse et de coquetterie. Dans ces pièces. Corneille côtoie la comédie sans y pénétrer, il noue et conduit l'intrigue avec dextérité, il évite le jargon dans le langage de ses acteurs, et on peut

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i30 ESSAIS d'histoire littéraire.

dire que dans un genre essentiellement vicieux il pallie autant que possible des défauts sans remède.

La Place royale (1635) est la contre-partie de la Gmlêfie du Palais. Cette fois c'est un amant capricieux que le bienêtre pousse au changement et qui se brouille de gaieté de cœur avec une maîtresse y dont Tunique défaut est de n'^ point avoir ^ et pour que le contraste soit complet , cette brouille sans motif ne se rajuste pas; elle conduit Angélique au cloître et maintient Âlidor dans le célibat* Ainsi se montre dans ces inventions diverses l'industrie de Ck)meille qui s'étudie sans cesse à trouver de nouvelles combinaisons pour arriver à des effets différents. Malheureusement la matière^ ne vaut paâ les soins de l'ouvrier^ et on peut^ sans trop de sévérité, appliquer à toutes ces pièces ce que dit un des peiv sonnages de la Galerie du Palais (act. L, se. vu) :

pauvre comédie ! objet de tant de peines, Si tu n*to qu'un portrait des acUons humaines, On te tine souvent sur un original A qui, pour dire vrai, tu ressemlsles fort mal.

Corneille comprit sans doute qu'il était engagé dans une impasse et il se détourna résolument vers la tragédie. Lfi Sophomsbe de Mairet fut le premier éclair à la lueur duquel il entrevit sa vocation. Les efforts d'un esprit industrieux et subtil lui avaient donné consdence de son habileté ; il prit tout à coup le sentiment de sa force et de son élévation. Medée (1635) n'est pas une bonne tragédie, il s'en faut de beaucoup. L'atrocité du sujet dont l'art d'Euripide avait triomphé, n'était pas même déguisée dans le modèle que suivit Corneille ; c'était Sénèque dont l'influence avait déjà Sj&rvi et gâté Gamier. Ce poëte sentencieux et déclamateur^ qui exagère tout, a cependant le mérite de buriner sa pensée par l'énergie du langage; il a des traits de force qui tou^ chent au sublime. Racine a pu seul, grâce à la sûreté de son gQilt, affronter le dai^ereux commerce de cet écrivain; inais Corneille, qui ne s'était pas formé.à l'école des Grecs^ n'avait

rien qui pût le préserver de Timitation de défauts saillants qui passaient alors pour des beautés* Corneille ne trouve pas dans ce prenûer essai le diapason de la langue tragique; le style de Médéa, toujours dilfus quand la pensée du poëte n'est pas nette ^ est souvent emphatique dans l'expression des sentiments élevés » et trivial dans les détails familier^. Aucun des personnages n'est intéressant : Médée épouvante et repousse, Jason est méprisable, Creuse insignifiante, Egée, le vieil Egée, amoureux suranné, protecteur impuissant, touche au grotesque : tout cela est vrai, mais enfin Corneille eut dans ce drame imparfait Thonneur de faire entendre les {»*emiers vers vraiment tragiques qui aient retenti sur la scène française, lorsque Médée s'écrie (act. I., se. iv) :

Souverains protecteurs des lois de Thyménée, Dieux ganktits de la foi que Jason ma donnée ! Vous qu'il prit à témoin d'une immortelle ardeur, Quand par un faux Bermeni il vainquit ma pudeur, Yoyei de quel mépris ^ vetts traite son parjure, Et m'aides à venger notre commune injure.

C^est lui qui introduisit pour la première fois le sublime sur notre théâtre par un trait demeuré célèbre :

Votre pays vous liait, votre époux est sans foi ; Dans un si grand revers que vous reste-t-il?

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