‹ Essais d'histoire littéraireChapitre 6 sur 9 · MÉDÉE · texte numérisé non relu

MÉDÉE

Moi, Moi, dis-je, et c'est assez.

Sénèque peut, il est vrai, réclamer sa part dans ces beautés, meis c'est beaucoup de les avoir transportées et naturalisées sur un sol nouveau.

Avant d'arriver à la tragédie vraiment digne de ce nom, nous avons à traverser une composition singulière où Cor-

* De quel méffrU, t avec quel mépris, » comme dans ce vers de Polyeucte (act. lll, se. ii) :

Et traitaient de mépris les Dieux qu'on invoquait.

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i32 ESSAIS d'histoire IlTTéRAIRE.

Deille emploie la magie , non plus^ comme dans Médée, pour satisfaire la vengeance d'une mère dénaturée , mais la curiosité et la tendresse d'un père. Un vieillard pareil à celui de Térence ^ a poussé par ses rigueurs son fils à fuir le toit paternel ; mais depuis son départ il est inconsolable : vainement il s'est mis à la poursuite de cet enfant prodigue, ses lointains voyages ne lui en ont rien appris. La science des devins a échoué 9 mais enfin il s'adresse à un magicien centenaire, qui possède à fond tous les secrets de son art et qui les emploie généreusement. Le sorcier se met aussitôt à l'œuvre, et des fantômes subitement évoqués viennent sur la scène reproduire la figure du fils si longtemps chercbé et des personnes avec lesquelles il vit. Nous le voyons donc au service d'un matamore, héros de contrebande aussi brave en paroles que pusillanime en actions. Glindor, c'est le nom du fils , en paraissant servir les amours du capitan, fait ses propres affaires, il est aimé : mais un perfide rival essayant de le tuer se fait tuer; Clindor est arrêté : condamné à mort, il n'attend plus dans sa prison que le moment du supplice, lorsque sa maîtresse, qui a séduit les gardiens, se présente et le délivre. Au dernier acte, les deux époux reparaissent sous de briUants costumes de cour. Clindor est le favori d'un prince : doublement infidèle, il trompe l'amitié de son maître et l'amour de sa femme, et il ne tarde pas, pour prix de^sa trahison, à recevoir un coup de poignard. Le vieillard, témoin de cette catastrophe, se désespère. Tout à coup le fils reparaît non plus couvert d'oripeaux, mais du moins en parfaite santé. Il est occupé avec son meurtrier et quelques autres personnages, hommes et femmes, à compter de l'argent qu'on se partage. Cet argent est le produit de la recette. No princes étaient tout simplement des acteurs jouant une tragédie, ce qui amène un magnifique éloge du théâtre. Corneille a donné à cette œuvre bizarre mais artistement construite le titre û'illtision comique (1636), et il est vrai que l'illusion théâtrale y est portée à la troisième puissance. En effet, au ' Voy. VHeatttontimoroitmenos.

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débuts c'est le mensonge habituel de la scène ^ c'est-à-dire des acteurs dans leur rôle^ illusion simple; du second acte jusqu'au cinquième , c'est une action éloignée amenée sur la scène par voie d'évocation, illusion double; et dans le cinquième ces personnages évoqués y devenus comédiens, font sans qu'on en soit prévenu leur métier d'acteurs tragiques, triple illusion. La pièce est donc bien nommée, et de plus elle fut accueillie avec une faveur qui se soutint pendant un demi-siècle. L'étrangeté du spectacle y contribuait, mais aussi la facilité et la vigueur de la versification; c'était d'ailleurs dans la conclusion un plaidoyer en l'honneur du théâtre et des comédiens ^ Citons un seul passage qui montrera l'habileté de Corneille à manier la langue poétique; je le tire du monologue de Clindor, dans l'attente du supplice :

Ainsi de iouscôlés ma perte était certaine.

J'ai reponsaé la mort. Je la reçois pour peine. D*un péril évilé je tombe en un nouveau, El des mains d*un rival en celles d'un bourreau. Je frémis à penser à ma triste aventure.

Dans le sein du repos je suis h la torture.

Au milieu de la nuit et du temps du sommeil Je vois de mon trépas le honteux appareil ;

* Le morceau mérite d*ètre conservé. 11 marque le moment précis où les jeux de la scène, grâce à la protection de Richelieu, devinrent le diverUssement des honnêtes gens :

A présent le théâtre Est en un point si haut, que chacun Tidolàlre, Et ce que votre temps voyait avec mépris.

Est aujourd'hui l'amour de tous les bons esprits, L'entreUen de Paris, le souhait des provinces. Le divertissement le plus doux de nos princes, Les délices du peuple et le plaisir des grands ; 11 tient le premier rang parmi leurs passe-temps, Et cenx dont nous voyons la sagerae profonde Par ses illustres soins conserver tout le monde, Trouvent dans les douceurs d'un spectacle si beau De quoi se délasser d'un si pesant fardeau.

J'en ai devant les yeux les funestes ministres, . On me lit du sénat les mandements sinistres ; Je sors les Ters aux pieds^ j'entends déjà le bruit De l'amas insolent d'un peuple qui me suit; Je vols le lieu fatal où ma mort se prépare ; f .à mon esprit se trouble et ma raison s'être, Je ne découvre rien qui m'ose recourir.

Et la peur de la mort me fait déjà mourir.

Le succès des premières pièces de Corneille, tout impar- Faites qu'elles sont, fut éclatant. Il se montrait dès iors supérieur à ses contemporains par la force et l'élégance du langage, et par la conduite d'une action plus simple et mieux développée. Il se distinguait surtout des autres poètes comiques, en bannissant du théâtre la licence du langage et des mœui^; car la scène comique nous conservait avec une malheureuse fidélité les traditions scandaleuses de ces farces qui marchaient au xv» siècle à côté des moralités et des soties. La chasteté de notre langue se refuse à exprimer ce qui se faisait alors publiquement sur la scène. Corneille ne s'éleva pas dans ses comédies à la peinture des mœurs réelles, mais il en bannit du moins les tableaux d'immoralité qui avaient le privilège de divertir nos bons aïeux. Pendant cette première période, il n'eut guère que des admirateurs. L'envie attendait pour s'éveiiler l'éclat et le bruit de la gloire.

Ce fut une rencontre providentielle qui mit enfin Corneille dans sa véritable voie. Ne connaissant point encore roriginalité de son talent, il se bornait à suivre et à dépasser, dans la comédie, les traces de ses devanciers. Un ancien trésorier, qui dans sa jeunesse avait été page de Marie de Médicis, M. de Châlon, retiré à Rouen, tout en félicitant Corneille sur ses succès, l'avertit qu'il avait mieux à faire ; qu'il tenait sous la main les trésors d'une littérature riche, grandiose, féconde. Ils lurent ensemble Las Mocedades del Cid ^ de Guillem de Castro. Si quelqu'un était né pour comprendre et goûter la

' On pourrait traduire ce titre d'après nos vieux auteurs, Les enfances du Cid,

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poésie espagnole c'était certes Corneille : déjà dans sa Médée il avait été en contact avec un des écrivains latins de race espagnole, avec Sénèque, et Lucain avait été sa première passion.

Un critique distingué * a peint en termes pompeux l'effet de surprise et d'admiration que produisit sur les spectateurs la naissante merveille du Cid. C'est une date mémorable dans l'histoire de l'esprit humain (1636). Le passage mérite d'être cité: a La scène s'ouvre : quelle surprise! quel ravissement! Nous voyons pour la première fois une intrigue noble et touchante, dont les ressorts, balancés avec art, serrent le nœud de scène en scène, et préparent sans effort un adroit dénoûment : nous admirons cet équilibre des moyens dramatiques, qui, réglant la marche toujours croissante de l'action, tient le spectateur incertain entre la crainte et l'espérance, en variant et en augmentant sans cesse un intérêt unique et toujours nouveau ; cette opposition si théâtrale des sentiments les plus chers et des devoirs les plus sacrés ; ces combats où, d'un côté, luttent le préjugé, l'honneur, les saintes lois de la nature; de l'autre, l'amour, le brûlant amour, que la nature respectée ne peut vaincre, et que le devoir surmonte sans l'affaiblir. Subjugué par la force de cette situation, je vois tout le parterre en silence, étonné du charme qu'il éprouve, et de ces émotions délicieuses que le théâtre n'avait point encore su réveiller au fond des cœurs. Mais dans ces scènes passionnées où devient plus vive et pressante cette lutte si douloureuse de l'héroïsme de l'honneur et de l'héroïsme de l'amour ; lorsque, dans les développements de l'intrigue, redoublent de violence ces combats, ces orages des sentiments opposés, par lesquels Faction théâtrale se passe dans l'âme des personnages et se reproduit dans l'âme des spectateurs... alors, au sein de ce profond silence, je vois naître un soudain frémissement ; les cœurs se serrent, les larmes coulent, et parmi les larmes et les sanglots, s'élève un cri unanime d'admiration, un cri qui révèle à la France que la tragédie est trouvée! »

* Vlclorln Fabre, Éloge de Corneille,

En effets la tragédie était trouvée. Le succès fut prodigieux^ et Tadmiration alla si loin que^ suivant le témoignage de Pellisson^ elle donna cours à cette formule, beau comme U Cid. On n'imaginait rien au delà. Mais Corneille devait éprouver qu'on ne s'élève pas impunément, par un essor imprévu, à une pareille hauteur. Lorsqu'il se fut mis hors de pair, ses confrères en poésie, ceux-là même qui avaient applaudi à ses débuts d'autant plus volontiers qu'ils conservaient l'avantage d'être plus fêtés dans les cercles à la mode, se liguèrent pour protester contre les acclamations de la foule. Scudéri, Mairet, Claveret s'évertuèrent à prouver que le Cid valait peu de chose, et que ce peu de chose n'appartenait pas à Corneille. Scudéri se distingua dans cette croisade. Son libelle, publié sous le iïiTed* Observations, fut soumis à l'Académie qui eut pour ses débuts dans la critique à prononcer entre Corneille et son détracteur. Tel était l'ordre du puissant ministre cardinal de Richelieu. On regrette de voir un tel homme mêlé à uu pareil débat, et, quoi qu'on ait dit, il est impossible de méconnaître que le mobile de Richelieu était la jalousie. Disons d'abord que Corneille s'était détaché de l'atelier poétique du ministre-poëte, grave insubordination qui avait fait dire au maître que Corneille manquait d'esprit de suite, ce qui signifie qu'il ne suivait pas avec assez de docilité les ordres reçus. C'était un premier grief. De plus, Richelieu se piquait de poésie, et, dans ce métier, les plus intraitables sont ceux qui y réussissent le moins. Comme rimeur, Richelieu était l'allié naturel de Scudéri, et à ce titre seul le succès de Corneille lui aurait fait ombrage, mais il y a plus, le succès était de telle nature que la gloire du poète bruissait autant que celle du ministre. Or, Richelieu ne supportait pas qu'auprès de lui on s'élevât si haut. Descartes, Saint-Cyran, Balzac même en sont témoins. Le cardinal n'aimait de grandeur que la sienne propre; heureusement, et ce sera là son étemel honneur, il y engageait celle de la France.

L'Académie fut bien empêchée à satisfaire Richelieu, encore D^y réussit-elle qu'imparfaitement. Ses sentiments rédigés par

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Chapelain ont passé longtemps sur la foi de La Bruyère pour un modèle de critique. Voltaire n'a protesté que mollement, par esprit de corps. Le fait est que la pensée de cette censure ne va à rien moins qu'à proscrire la passion dans le drame tragique. On y trace à des amants des règles que la froide raison a déjà beaucoup de peine à suivre, et on leur demande d'agir et de parler comme si rien dans leur âme ne combattait la loi du devoir. Les conseils du prudent aréopage ne conduisent pas à faire mieux, mais à s'abstenir. Voilà pour l'intrigue et les caractères. Quant aux remarques sur la langue, elles ont trop souvent pour principe les scrupules d'une logique méticuleuse, qui procure une clarté sans éclat, et cette sorte de correction banale, hostile à l'originalité du langage, mortelle aux hardiesses de la poésie. Corneille, qui n'avait pas accepté l'arbitrage, ne protesta pas contre la sentence ; mais s'il s'abstint de répondre à ses juges officiels, c'est que « la même raison qui les avait fait parler l'avait obligé à se taire ^ » Voilà la liberté que Richelieu laissait à la république des lettres! Sachons gré à la nièce du cardinal d'avoir tenu tête à l'orage; louons Balzac de s'être rangé du parti de la foule contre Scudéri ; félicitons Rotrou du plaisir qu'il éprouva d'être vaincu par un ami. Rotrou était un noble cœur, sa mort l'a prouvé; mais le courage qu'il montra en restant, par devoir de magistrat, exposé aux atteintes de l'épidémie qui l'emporta, est peut-être moins rare que le dévouement d'un poëte à la gloire d'un rival*.

, Corneille s'associa avec ardeur et ingénuité à l'admiration qu'il inspirait :

' Avertiêsemeni 8ur la tragédie da Cid.

' CorneiUe donnait à Rotrou le nom de père, quoique celai-cl fût plus Jeune que lui de trois années. Ce Utre de vénération donné à an ami atteste la simplicité et la profonde reoonnaissanoe de Corneille. J'estime que Rotrou avait aecueiUi le poëte normand à son arrivée à Paris, où, déjà engagé dans la vie de théâtre, il aurait aplani pour le nouveau venu les difficultés qui ajournent si souvent el arrêtent quelquefois les débuts d'un auteur.

Je sais ce que je vaux et crois ce qu'on m'en dit.

Il ajoutait :

Mon travail sans appui monte sur le théâtre... Je gatisfais ensemble et peuple et courtisans, Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans... Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée * .

Par là Corneille se défendait de toute brigue et non de toute imitation; car il ne cachait pas que Sénèque lui avait fourni les plus beaux traits de sa Médée, ni qu'il dût à Guillem de Castro le sujet et quelques-unes des plus belles scènes du Cid, C'est ici le lieu de signaler une étourderie de Voltaire qui, ayant jeté un coup d'œil sur Yffonrador de su padre (le Vengeur de son père) d'un certain Diamante, fit de ce poète, traducteur médiocre de Corneille, un devancier non-seulement de Corneille, mais de Guillem de Castro, ce qui transformerait notre loyal grand poëte en plagiaire impudent. Angleviel de La Beaumelle, traducteur de Guillem de Castro, a relevé le premier cette méprise qui donnait cours à un soupçon odieux.

Non, Corneille n'a pas été plagiaire, mais quelque supériorité qu'il eût apportée dans l'imitation. Une lui convenait plus de marcher sur les traces d'autrui. Pour confondis, ses adversaires et leur prouver que le génie de l'invention ne lui manquait pas, il lit Horace (1639) sur une page de Tite-Live. Une simple narration historique lui fournit l'étoffe de cinq actes tragiques. Horace est sans doute la production la plus vigoureuse, la plus originale du génie de Corneille. Là tout est substance, force et lumière. Dans un cadre de médiocre étendue, l'art du poëte évoque la famille romaine avec la pureté de ses mœurs, la gravité de sa discipline, la diversité des membres qui la composent, et la cité elle-même tout entière, avec ses institutions et les vertus qui la destinaient à l'empire du monde. Ainsi, par une anticipation si vraisem-

* Épiire à Arisie,

blable qu'on oe Ta pas remarquée, Rome soumise à ^autorité des rois est déjà digne de n'en plus avoir. Quelle simplicité dans les ressorts, quelle variété dans les caractères! Voyez comment l'annonce successive de deux décisions simultanées produit deux scènes admirables; il suffit que le choix des Curiaces ne soit connu qu'après celui des Horaces pour que l'intérêt naissant du drame se prolonge et croisse ; ï'empre»sement fort naturel d'une femme timide venant annoncer comme complet un fait inachevé produit la plus neuve et la plus émouvante des péripéties. Pour les caractères, nous avons le contraste de Sabine et de Camille, l'une voulant mourir pour son époux, l'autre poussant à l'homicide l'humeur farouche de son frère; Horace et Curiace sont tous deux des héros, mais le Romain n'a que du cœur et point d'entrailles, tandis que chez TAlbain la sensibilité tempère l'héroïsme, et cette opposition se dessine nettement par un dialogue sublime :

Albe VOUA a nommé, je ne vous connais plus.

— àe voofi connais enoor« et c'est ce qui me tue.

Mais au-dessus de ces figures si bien caractérisées s'élève avec la majesté du vieillard, avec l^autorité du père, avec le dévouement dès longtemps éprouvé du citoyen, le vieil Horace auquel je ne vois rien à comparer. Écoutez de quel ton il débute :

Qo'eâi cecît mes enfants, écoutez-vous vos flammes Et perdes- vous encor le temps avec des femmes? Prêts à verser du sang regardez-vous des pleurs?

N'entendez-vous pas, dans ces mots simples et fiers, comme un prélude lointain et un premier grondement de cette âme de fer et de feu qui éclatera comme la foudre dans le qtii'il mourût l Mais le ferme vieillard, qui n'a pas mis un instant en balance la mort du dernier de ses fils et la honte du nom d'Horace, trouvera dans son cœur de père, pour les transports de la joie, cette exclamation pénétrante :

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140 ESSAIS d'histoirk littéraire.

OmoD fils, ô ma joie, ô ThooDeur de mes Jours, d'un État penchant Tinespéré secours !

pour la pitié^ ces mots touchants :

Loin de blâmer les pleurs que Je vous vois répandre, Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre ;

et, dans le dernier péril de son fils, des accents capables d'attendrir ses juges :

Lauriers, sacrés rameaux qii*on veut réduire en poudre, Vous qui mettez sa t6le à Tabri de la foudre, L'abandonnerez-vous à l'infâme couteau Qui fait choir les méchants sous la main du bourreau !

Je ne sais si je me trompe, mais j'aime à voir dans le vieil Horace l'image idéale de l'âme de Corneille, la grandeur qu'il rêvait et qu'il aurait voulu réaliser s'il eût vécu dans un siècle héroïque. Ce caractère, si vigoureusement et si savamment tracé, peut, il me semble, neutraliser un défaut sur lequel Corneille lui-même a passé condamnation.

La pièce, a-t-on dit, pèche contre l'unité d'action et d'intérêt, parce que le meurtre de Camille et le procès d'Horace ne se rattachent pas nécessairement à l'action principale et forment une seconde tragédie à la suite de la première. Cela est vrai, si le jeune Horace est réellement le centre de la tragédie; mais, quoique Corneille l'ignore, le pivot de l'action n'est-ce pas le vieil Horace? Le péril de ses enfants, la mort de sa fille, le déshonneur de son fils, ne sont que des moyens dramatiques pour nous faire contempler dans toutes ses attitudes cette vieille figure romaine, du père et du citoyen, qui, dominant tous les personnages et concentrant tous les faits, produit au moins l'unité d'intérêt. Quoi qu'il en soit, les censures de la critique furent pour le génie de Corneille un aiguillon. Le reproche d'imitation, à propos du Cid, fit jaillir de son intelligence, pour Horace , toutes les ressources de l'invention : et afin de détourner à l'avenir le blâme adressé à ce nouveau chef-d'œuvre, pour fait d'irré-

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gularité^ il asservira désormais ses plans à toute la rigueur des unités. Cest ainsi que la critique , qui décourage la faiblesse^ stimule la force et lui ménage d'autres triomphes.

Avant de pousser plus avant cet examen des tragédies de Corneille, j'ai à cœur de discuter, et de confondre deux reproches trop souvent répétés. Le premier s'autorise du ad, et Horace est le principal prétexte du second. Un honorable magistrat, dans un écrit sur le duel, accuse le Cid d'avoir mis en honneur cette funeste manie. Il est étrange que les contemporains n'aient pas remarqué cette influence, et qu'on vienne ainsi, après coup, démentir l'histoire qui place la fureur des combats singuliers à une époque antérieure , celle des raffinés *, ces frivoles héros des premières années du siècle de Louis XIII. L'exemple de Rodrigue vengeant l'affront d'un père est loin d'autoriser les provocations de la vanité et les violents caprices des bretteurs de profession : si le duel n'intervenait que dans les nécessités extrêmes de l'honneur outragé, s'il n'était que la ressource désespérée de la piété et de la pudeur, les moralistes les plus sévères auraient fermé les yeux sur cette infraction à la loi divine qui nous crie : « Tu ne tueras pas ! » car, à côté de la morale écrite, il y a la morale du cœur qui accomplit les préceptes qu'elle semble transgresser. Il en est de la morale comme de l'art, c'est d'elle-même qu'on apprend à franchir, pour la

' Voici la définition des rafflnés , donnée de main de maître par le Gascon Agrippa d'Aubigné : « Ce sont gens qui se vattent pour un clin d'uil, si on ne les salue que par acquit, pour une fredur, si le manteau d'un autre touclie le lur, si on crache à quulre pieds d*ax : et noutez que sur un rapport, vien qu'il se Iroube faux, ou si bous prenez un home pour l'autre, il on faut user comme firent dux gentiushomes, dont l'un estet au cardinal de Jojuse : en allant dessus Ion prai, Tun demanda à Tau Ire : « N'estes bous pas un tel «d'AubergneP — Non, dit Taulre, je suis un tel du Dauphiné. » Pour tant ils abisèrent que, puisqu'il y aboit appel, il se falloit tuer, comme ils firent, et cela s'appelle raflné d'bauneur. » Aventures de. Fœneste^ liv. I, cb. ix.

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liiS ESSAIS d'histoire littéraibe.

mieux pratiquer^ ses limites apparentes. Le second grief des accusateurs de Corneille^ c'est que les principes inflexibles de ses héros^ les habitudes hautaines de leurs âmes^ faussent le cœur des jeunes gens en exaltant leur orgueil et leur imagination. Ces vertus altières, dit-on, ne sont pas de notre siècle et mettent en péril Tordre social. Je crois qu'on s'exagère le danger de ces doctrines : si Corneille place un peu trop haut le niveau de la vertu, l'exemple de la vie commune le rabaisse suffisamment, et si quelque chose est à craindre de nos jours, ce ne sont pas les excès de la vertu. Le relâchement des principes n'a pas besoin d'être prêché; la pratique a suffi longtemps, ce semble, à la propagande de la corruption des mœurs et de l'avilissement des âmes.

Corneille avait mis entre le Cid et Horace trois années d'intervalle. Ce n'était pas trop pour produire une œuvre aussi forte; mais la puissance qu'il avait concentrée donnait un tel ressort à son génie qu'il put dans la même année créer un nouveau chef-d'œuvre. Cinna ne le sépare pas de ces Romains auxquels il doit son triomphe, et si Horace nous a présenté les vertus naïves et rudes que devaient produire la liberté des temps républicains, Cinna nous offrira les sentiments nobles encore, mais exagérés, qui survivent à la liberté dans les regrets qu'elle inspire. Cette inévitable hyperbole est personnifiée dans ÉmiUe, fille d'un proscrit, pupille de l'empereurj amante du petit-fils de Pompée. C'est de ce cœur ulcéré par la vengeance et même parles bienfaits que partent les menaces et les complots qui mettent en danger la vie d'Auguste et qui donnent matière à sa clémence. Les larmes du grand Condé * ont consacré la tragédie de

* Voltaire ne trouvait rien de plus admirable, dans le siècle de Louis XIV, que :

Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille. Toutefois, cette belle antithèse est un anachronisme, puisque Cinna appartient au règne de Louis XIII. On l'oublie trop souvent, et on dépouille volontiers, au profit du grand roi, ceux qui ont devancé et préparé l'éclat de son règne.

Cinna, et on s'accorde en général à y voir la plus belle œuvre de Corneille. Il est vrai que rien ne surpasse le tableau de la conjuration, la grande scène où Auguste délibère s'il doit renoncer à Tempire ou le conserver, et enfin le pardon hé^ roïque accordé aux conspirateurs; mais ces beautés supérieures laissent subsister en regard Tinconsistance de quelques-uns des caractères et de l'intérêt qui passe brusquement des conjurés à Tempereur. Cinna s'annonce magnifiquement, il a pour lui tous nos vœux quand il exprime l'ardeur qu'il a communiquée à ses complices, il commence à baisser lor^ qu'il donne perfidement à Auguste un conseil qui lui laisse le droit de l'assassiner, ses hésitations l'amoindrissent encore, et au dénoûmeut, devant tout à la clémence d'Auguste, rentré dans son crédit, chargé de dignités nouvelles, époux d'Emilie, il n'est plus bon qu'à faire un courtisan ; Maxime n'a qu'un bon moment, c'est lorsqu'il donne à Auguste un avis loyal, mais il dément bientôt sa courte probité; révélateur auprès d'Auguste, traître envers Emilie, sur laquelle il tente un enlèvement, le faux bruit de sa mort dans les eaux du Tibre^ sa réapparition imprévue, sa colère contre Ëvandre le font descendre au niveau d'un personnage de comédie; Emilie, l'adorable furie, comme dit Bakac, se soutient mieux, elle ne cède qu'à la dernière extrémité; Livie, une impératrice, ne paraît qu'un instant pour donner un bon conseil, mal reçu ; l'empereur, sur qui pesaient d'abord les souvenirs d'Octave, qui nous faisaient complices de€inna, s'en dégage tout entier. Le triumvir devient Auguste ; de telle sorte qu'É^lie, qui entraînait comme satellites Cinna et Maxime, se range elle-même avec eux sous l'ascendajxt de l'empereur qui domine tout par sa puissance, n arrivé ainsi que l'œuvre qui s'ouvre par des regrets et des espéraivces de liberté, se termineà l'honneurde celui qui a consommé l'asservissement de Rome.

Le drame, ou plutôt l'épopée d'Horace, et le fier dessin da caractère d'Emilie, ne permettent pas de douter des prédilections morales de l'âme de Corneille. Elle était de trempe

républicaitie dans toute Tacception du mot : maïs on se tromperait si Ton Toyait dans Corneille un apôtre de TÉvangile démocratique. Corneille, comme tous ses contemporains, avait foi en la monarchie : il comprenait et il peignait merveilleusement, par rinstinct de sa forte nature, les vertus d'un autre temps , mais il ne les proposait pas à Kimitation de ses auditeurs; s'il a dit :

Pour être plu? qu'un roi tu te crois quelque cIio?«,

il a dit aussi:

Le pire des États c'est l'Étal populaire;

et il a donné sous toutes les formes sa complète adhésion aux principes qui, de son temps, réglaient la société et gouvernaient la politique. Il exprimait fortement la vertu, sans dessein d'attenter au respect qu'inspirait la royauté, et si, de fait, il a jeté dans les cœurs le germe de sentiments et d'idées qui devaient aboutir au renversement des trônes , c'est l'œuvre de sa pensée et non de son intention. Il a été dans Tordra moral ce qu'est Descartes dans l'ordre philosophique. Descartes a voulu seulement montrer la force de la raison, et il a contribué à ruiner l'autorité dans la doctrine; Corneille prétendait uniquement à reproduire la mâle beauté des caractères antiques, et en faisant admirer et goûter les vertus de la liberté, il en a provoqué l'imitation.

Je vois clairement dans la poésie de Corneille l'essence héroïque de son âme et même de son caractère, mais dans la vie réelle, il suit les mœurs de son siècle. Il s'y soumet, gauchement, parce qu'il n'y est pas né; toutefois il s'y soumet, et même il arrive, dans ce conflit de sa nature généreuse et des nécessités que lui imposent son temps et sa condition, qu'il dépasse le but. Ainsi lorsqu'à l'imitation de ses contemporains il dédie humblement ses chefs-d'œuvre aux grands de la cour ou à de riches parvenus, il courbe, comme Ta dit M. Sainte-Beuve, son noble front jusqu'à terre. Il y a cependant des circonstances atténuantes dont il faut tenir

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compte. Prions, par exemple, le plus grave de ses délits eu matière de dédicaces, celle de Cinna,

Chargé d'une nombreuse famille dont il était devenu le chef par la mort de son père. Corneille voulut tirer de son dernier chef-d'œuvre le meilleur parti possible. Richelieu et Louis Xni venaient de mourir. La régente, qui ne refusait rien, n'avait plus rien à donner. Mazarin n'était pas géné^ reux. 11 y avait alors un financier, Turcaret et Jourdain tout ensemble, Montauron, que ses folles libéralités réduisirent plus tard à la misère : ce fut à lui que Corneille, deux fois chef de famille, et par la mort de son père et par son récent mariage, adressa cette fameuse dédicace de Cinna où il brûle un encens grossièrement approprié aux sens de son idole. «S'il va jusqu'à l'altesse, dit M. Jourdain^ il aura toute la bourse.» Corneille alla plus loin et reçut dix mille écus.

Tirons au moins de cet abaissement forcé d'une grande âme une preuve de dévouement aux devoirs de l'honnête homme. Corneille ne pensait pas que la pratique du théâtre l'autorisât à négliger sa famille, ni que le génie fût une dispense de vertus bourgeoises. Il ne cherchait pas d'autres distractions que celles du foyer domestique; mari fidèle, tendre père, frère dévoué, il remplissait avec courage tous ses devoirs, il prenait souci de l'éducation et de l'avenir de ses enfants; ses fils devenaient d'intrépides soldats ou des hommes d'Église; celle de ses filles qu'il ne put établir fut mise en religion. Par affection autant que par économie , on le voit plus tard réunir son ménage à celui de son jeune frère Thomas, dont il encourageait les essais dramatiques, et qui lui soumettait quelquefois des rimes rebelles en échange de ses conseils. Cette vie austère et pure, étrangère aux cabales et aux passions du monde, fortifiait cet idéal de vertu, ces nobles pensées que Corneille exprimait par la bouche de ses héros et qu'il réalisait dans leurs caractères. Ce n'est pas sans dessein que je fais remarquer ce régime de vertueuse simplicité , parce que je pense que la petite morale est la source de la grande, que les fortes idées jaillissent naturel- 2« Séné. 9

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lement d'une âme droite et pure, et que pour reproduire en traits ineffaçables la conception de la beauté morale, il faut qu'aucune souillure n'ait profané le sanctuaire où s'élabore la pensée.

Le mariage de Corneille , qui précéda de trois années sa dédicace de Cinna, fut négocié d^autorité par Richelieu, qui , en 1637, avait donné des lettres d'anoblissement au père de l'auteur du Cid, Ce sont là de bons procédés dont il faut tenir compte au ministre. « Corneille, dit Fonfenelle, se présenta un jour plus triste et plus rêveur que de coutume devant le cardinal de Richelieu, qui lui demanda s'il travaillait. Il répondit qu'il était bien éloigné de la tranquillité nécessaire pour la composition , et qu'il avait la tête renversée par l'amour. Il en fallut venir à un grand éclaircissement, et il dit au cardinal qu'il aimait passionnément une fille du Heutenaitt général des Andelys, en Normandie, et qu'il ne pouvait l'obtenir de son père. Le cardinal toulut que ce père si difôcOe vînt à Paris. H f arriva tout tremblant d'un ordre si imprévu , et s'en retourna bien content d'en être quitte pour avoir donné sa fille à un homme qui avait tant de crédit. » La jeune épou^^e de Corneille se nommait Marie de Lamperière. Cest sous le charme de cette union selon son cœur que Corneille dessina les nobles figures de Pauline et de Sévère. Polyeucte (4640) marque le terme extrême et le développement le plus harmonieux du génie de Corneille. C'est dans cette œuvre immortelle qu'il approche le plus de la perfection : aussi l'arbitre du goût , au siècle de Louis XIV, Boileau , n'hésita-t-il point à mettre Polyeucte au premier rang parmi les tragédies de Corneille. Voltaire, dans son Commentaire, poursuit avec acharnement la dévotion de Polyeucte, et il répète , sous toutes les formes, que l'intérêt du drame naît tout entier de l'amour combattu de Sévère et de Pauline. Un critique ingénieux , mais paradoxal, a essayé, en dédoublant l'action , de tirer de Polyeucte deux tragédies , l'une profane, l'autre religieuse, et toutes deux intéressantes. Il est probable que l'opération projetée aboutirait à frapper

COR^ÉIILÉ. 147

de morf Tceuvre primitive de Corneille sans faire vivre ni Tune ni Taulre des deut fractions détachées. L'extrême beauté de Polyeucte est dans le contraste harmonieux de caractères opposés, et le pathétique y naît d'un double sacrifice également héroïque. Pauline sacrifiant les espérances désormais légitimes d'un chaste amour, Polyeucte immolant à sa croyance sa tendresse et son ambition. Sévère travaillant à la ruine de ses vœux les plus chers, présentent un spectacle qui émeut et transporte , et chacun de ces personnages concourt également à produire le pathétique et l'admiration. Le père de Pauline, Félix, manque d'élévation, mais non de vérité. C'est une étude savante , une image fidèle de la prudence politique aux prises avec les conseils de l'honneut^ lutte périlleuse dans laquelle la probité vulgaire n'est pas de force à repousser les suggestions de la crainte et de l'ambition.

On raconte que l'hôtel de Rambouillet, où se rendaiwitles oracles du goût, consulté par Corneille, donna à la lecture de Potyeucte quelques applaudissements de bienséance, sans douté en souvenir des fleurs que le poëte avait enlacées à la guirlande de Julie *. Mais quelques jours après, Voiture, habile diplomate, fut député auprès de l'auteur pour lui faire entendre, avec tous les ménagements d'une exquisse politesse, que sa tragédie chrétienne n'avait pas eu tout le succès qu'il pouvait imaginer d'après l'accueil qu'elle avait reçu ; que les juges les plus compétents, et notamment l'évêque de Vence, Godeau, craignaient que la religion ne fît pas bon effet au théâtre. Corneille, dit-on, fut surpris et découragé, et il aurait retiré sa pièce, si un acteur, qui n'y avait point de rôle parce qu'il était trop mauvais, ne lui en eût garanti le succès. Ce méchant acteur fut un excellent prophète : Polyeucte réussit selon ses mérites : le Cîd seul excita des transports plus vifs par la surprise et le premier éckt de la beauté; l'héroïsme religieux, malgré les prévisions sinistres

' Corneille contribua, pour six madrigaux, à la galanterie du duc de M ontaodicr. II les signa seul emcnl de son initiale C.,ce qui a induit M. Ch. Nodier à les mettre àur le compte du silencieux Gonrart.

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des beaux esprits, trouva des âmes ouvertes à l'admiration ; et même ces coups de la grâce qui frappent subitement Pauline et son père, et qui effleurent Sévère lui-même , ajoutèrent aux immortelles beautés du poème un intérêt de circonstance. Déjà , en effet, s'agitaient, entre les théologiens et devant la foule attentive, les insolubles problèmes de la grâce soulevés par Jansénius et Tabbé de Saint-Cyran d'après saint Paul et saint Augustin, et qui commençaient à servir de prétexte à la persécution. Plus tard , nous devrons h cette querelle les Provinciales, Boileau a dit : *

Tel s'est fait par ses vers distinguer dans la ville, Qai jamais de Luealn n*a disUngué Virgile.

Boileau se trompe. Corneille distinguait Lucain de Virgile ; mais il préférait Lucain. Lucain était son poète favori; et c'est de lui quil tenait le goût des sentences, de la déclamation, de la subtilité, qui ont gâté son génie. C'est cette préférence qui l'a porté à traiter le sujet de Pompée (1642), où, sur les traces de son dangereux modèle, il passa au delà de l'éloquence par l'emphase. On sent, dès le début, que Corneille vient de s'abreuver à longs traits des vers de la Pimrsale , et qu'il s'en est enivré :

Quand les dieux étonnés semblaient se partager,

Pharâale a décidé ce qu'ils n'osaient juger.

Ses fleuves teints de sang et rendus plus rapides

Par le débordement de tant de parricides,

Ces horribles débris d'aigles, d'armei*, de chars,

Sur ces champs empestés confusément épars,

Ces montagnes de morts privés d'honneurs suprêmes,

Que la nature force à se venger cux-mOmes,

Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents

De quoi faire la guerre au reste des vivants,

Sont les Utres affreux dont le droit de l'épéc,

JusliQant César, a condamné Pompée.

N'est-ce pas là du Lucain tout pur? l'oreille ne reconnaît-elle pas à s'y méprendre^ dans ce fracas monotone de l'alexandrin^

CORNEILLE. i49

le roulement de rhexamètre latin, et ces métaphores outrées ne sont-elles pas un écho formidable de Temphase du chantre deCaton?Quand le diapason est ainsi donné, il faut s'attendre à un bruit assourdissant de vers pompeux, et à un luxe effréné de figures *. Les personnages capables de parler une telle langue ne seront pas non plus pris dans la nature. Quoi qu'il en soit, c'est une idée originale et hardie de donner dans un drame le premier rôle à l'ombre du héros : Stat magrd nonUnis umbra. Pompée mort remplit toute la scène ; son esprit revit dans la mâle figure de Comélie; c'est pour satisfaire à ses mânes irrités que périt l'infâme Ptolémée, et les derniers mots de sa veuve promettent contre César même une vengeance éclatante. Mais la mémoire du héros absent ne suffit pas à l'intérêt du drame, distrait trop souvent par la rivalité du triste roi d'Egypte et de sa sœur, et par les amours peu chastes de César et de Cléopâtre. Le rôle de Comélie, création imposante du génie de Corneille, protège encore son œuvre. On admirera toujours le coup de théâtre produit par la révélation qu'elle vient faire à César :

César, prends garde à toi !

et la force des sentiments qu'elle exprime lorsqu'elle l'avertit que si elle protège sa vie contre la trahison, c'est pour l'attaquer à son heure et conserver son droit de vengeance sur le vainqueur de Pompée. On n'a pas oublié non plus ses gémissements héroïques devant l'urne qui renferme les cendres de son époux, et son exclamation sur les respects et les soupirs de César :

' « Ce sont, 8an8 contredit^ dit Corneille, les vers lès plus pompeux que j'aie faits. La gloire n'en est pas toute en moi : j'ai traduit de Lucain tout ce que j'y ai trouvé de propre à mon sujet : et comme je n'ai pas fait de scrupule d'enricliir notre langue du piilagc que j'ai pu faire cliez lui, j'ai lâché pour le reste à entrer si bien dans sa manière de former ses pensées et de s'expliquer, que ce qu'il m'a faUu y joindre du mien sentit son génie et ne fût pas indigne d'être pris pour un larcin que je lui eusse fait. » (Examen de Pompée,)

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150 d'histoire littéraire.

lou^in ! ô re&peets ! ô qu'il est doux de plaindre Le sort 4* un ennemi lorsqu'il n'est plus à craindre !

Pompée exprime encore tout le génie de Corneille, tendu outre mesure, mais conservant dans ce violent effort la plénitude de sa force. C'est une œuvre grande, et cependant dç mauvais exemple, puisqu'elle pousse à l'hyperbole dans les caractères et le langage. D'ailleurs, elle n'excite ni terreur, ni pitié.

Il semble qu'après cet exercice d'emphase et de déclamation, Corneille ait éprouvé le besoin de détendre les ressorts forcés de son intelligence, et de leur rendre quelque souplesse par un travail moins rude. Il se souvint heureusement d'avoir fait autrefois des coniédies; et trouvant sous sa main, dans ses chers auteurs espagnols, un sujet à sa guise , il se mit naturellement à l'accommoder aux convenances de la scène française. Guillem de Castro lui avait fourni le Cid; Alarcon, et non Lope de Vega, comme il le croyait, lui donna \e Menteur (1642). Ainsi, Corneille, sous l'inspiration de l'Espagne, ouvrit par deux chefs-d'œuvre l'ère glorieuse de la tragédie et de la comédie en France. Le^remier il fit parler à la passion un langage digne du théâtre ; le premier aussi il peignit avec vérité des mœurs réelles et des travers pris sur la nature : aussi l'a-t-on justement nommé le père du théâtre; et on peut dire de lui ce que J.-B. Rousseau disait du vieil Homère :

A la source d'IIippocrèoe, Corneille, ouvrant ses rameaux, S'élève comme un yIcux chêne Parmi de jeunes ormeaux.

Le caractère du Menteur, de Dorante, est tracé de main de maître; il y a dans ses hâbleries une verve, une bonne grâce de jeunesse qui entraîne, et les incidents qu'amène cette manie de son esprit s'enchaînent avec tant de vivacité et de naturel, que cette image d'un travers qui côtoie le vice devient un véritable enchantement. Personne avant

CORNEIXXB. 151

Corneille n'avait donné à la versification française cette allure dégagée^ cette prestesse de mouvement qui répond à UmM les caprices d'une conversation spirituelle et enjouée. Ce n'est pas à l'hôtel de Rambouillet qu'il avait trouvé le modèle de ces entretiens sans apprêt^ de ces plaisanteries sans affectation, de ces saillies si promptes et si nettes. Comment ce même esprit qui aimait tant à se guinder, cette âme m haute qui se haussait encore si volontiers, ont-ils pu se jouer avec tant d'abandon et de grâce? Le naturel que Corneille atteint ici comme du premier coup, dans un moment de re^ lâche , Molière Ta cherché longtemps avant de l'atteindre. N'avons-nous pas déjà trente ans à l'avance le style des Femmes savantes dans les vers qui suivent ;

Connaissez mieux Paris, puisque vous en parlée. Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés ; L'effet n'y répond pas toujours à l'apparence; On s'y laisse duper autant qu'en lieu de France; Et parmi tant d'esprits et polis et meilleurs, Il y croît des badauds autant et plus qu'ailleurs. Dans la confusion que ce grand monde apporte, II y vient de tous lieux des gens de toute sorte. Et dans toute la France il est bien peu d'endroits Dont il n'ait le rebut aussi bien que le choix. Comme on s'y connaît mal chacun s'y met de mise. Et vaut comunément autant comme il se prise.

Le récit de la collation que Dorante prétend avoir donnée, et le conte de son prétendu mariage à Poitiers, sont des morceaux achevés. Dans ces tirades , comme dans le dia« logue, c'est partout le vrai langage de la comédie; mais dans la scène où Géronte fait rougir son fils du vice auquel il s'abandonne, on retrouve, dit Voltaire, la même main qui peignit le vieil Horace et don Diègue. C'est dans de telles situations que la comédie peut accidentellement élever le ton, surtout si elle sait de cette noblesse redescendre sans effort à la familiarité qui lui est naturelle ; et c'est un art que Corneille a pratiqué dans ce premier et immortel chef-d'œuvre de notre théâtre comique*

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152 ESSAIS d'histotre littéraire.

Dans laSuUe du Menteur (4643), nous retrouvons Dorante et Clitoti, son valet, mais Dorante s'est amendé, et s'il lui arrive de ne pas dire la vérité , ce n'est plus par goût de mensonge, mais par vertu. La première de ces contre-vérités va même jusqu'à l'héroïsme, puisque arrêté pour un meurtre qu'il n'a pas commis et en danger de mort, il refuse de reconnaître le véritable meurtrier qui lui est confronté. La donnée est plus ingénieuse que comique. Dorante, ainsi transformé , intéresse et touche , mais il ne fait plus rire. Les mots plaisants ou qui veulent l'être sont dans la bouche de Cliton , qui n'est pas avare de mauvais lazzi. Voltaire admire beaucoup les trois premiers actes, et pensait que si les deux derniers eussent été de même mérite, le Menteur aurait eu un digne complément. Cette conjecture a engagé M. Andrieux à remanier ces deux actes ; mais quelque habileté qu'il ait apportée dans cette opération , tentée à deux reprises, le succès de la pièce n'a jamais été brillant. Voltaire croyait trop facilement qu'on pût faire une bonne comédie sans comique ; il avait ses raisons pour cela : Molière était d'un autre avis, et la foule, au théâtre, se range du parti de Molière. La Suite du Menteur est de ce style net et facile que Corneille n'avait rencontré que dans le Menteur ^ l'intrigue en est bien conduite , et la plupart des scènes y sont faites avec art; et s'il est vrai, comme on l'a dit, que le Menteur ait initié Molière à la comédie, on peut penser que la Suite du Menteur a conduit Destouches à ce genre intermédiaire qui n'est plus lacomédie, et qui n'est pas encore le drame. C'est dans la Suite du Menteur que se trouve la tirade célèbre sur la prédestination en amour, thèse célèbre à l'hôtel de Rambouillet, lieu commun à la mode, que Corneille avait ébauché dans V Illusion comique y qu'il reprendra dane Rodoguney mais dont il a donné cette fois le développement le plus complet et le plus poétique *.

* Quand les ordres du ciel nous ont f^ils Tun pour l'autre, Lyse, c'est un accord bientôt fall que le nôtre : Sa main entre les cœurs, par un secret pouvoir,

CORNErLLE. 133

Depuis le cid^ la marche de Corneille a été un triomphe continu. Mais ici nous avons à parler d'une défaillance de son génie qu'on a peine à comprendre. Le Martyrologe qui l'avait si bien servi en lui offrant le sujet de Polyeucte , le fourvoya cruellement en lui présentant Théodore, vierge et martyre. Le grand homme, dans sa simplicité d'enfant, ne soupçonna pas qu'une noble jeune fille, exposée pour supplice à la brutalité de la populace, était un spectacle dont aucun artifice ne pouvait pallier Thorreur : il ne vit là qu'une situation dramatique et un nouveau genre d'héroïsme. 11 suffisait que la victime pût dire, et en quels termes!

Je saurai conserver d'une âmn résolue

A répoux sans macule une épouse impollue.

Une erreur capitale de Corneille a été de croire que les situations dramatiques pouvaient suffire à l'intérêt tragique, et c'est pour cela qu'il n'a pas toujours pris souci de choisir des personnages intéressants ou de créer des caractères auxquels le spectateur puisse s'attacher; or, au théâtre ce n'est pas le péril qui nous touche, ce n'est pas le nombre des meurtres ou des suicides qui nous émeut, il faut que le cœur prenne parti entre les personnages pour que les revers ou les succès, le salut ou la mort produisent une émotion tragique. Ici, il n'y a pas un seul personnage qui vaille qu'on craigne ou qu'on espère pour lui; les bons y sont insipides, les méchants méprisables, de telle sorte que les coups don-

Sème rinlelligence avant que de se voir; il prépare si bien l'amant et la maîtresse, Que leur âme au seul nom s'émeut et s'intéresse. On se cherche, on s'estime, on s'aime en un moment ; Tout ce qu'on s'entre-dit persuade aisément, Et sans s'inquiéter de mille peurs frivoles, La foi semble courir au-devant des paroles ; La langue en peu de mois en explique beaucoup ; Les yeux plus éloquents font tout voir tout d'un coup ; Et de quoi qu'àl'envi tous les deux nous instruisent. Le coeur en entend plus que tous les deux n'en disent.

154 ESSAIS d'histoire uttéraire.

nés ou reçus nous laissent ()ans une complète indifférence. Il y a là surtout un Valens, gouverneur d'Antioche, au prix de qui Félix serait un exemplaire de magnanimité. C'esl rimpuissance et la lâcheté mêmes dans un rang qui corn' mande au moins une certaine hypocrisie de fermeté. Mar* celle, sa femme et marâtre de Placide, est moins abjecte, puisque agissant mal, du moins elle agit. L'anioiosité de cette abominable femme , qui produit tous les ânistres de cette lamentable histoire, a sa source dans les dédain^ du fils de Valens pour qui sa fille Flavie meurt d'aniour. Placide épouserait Flavie s'il n'était épris de Théodore; Théodore n'épouserait personne, quoiqu'elle ait un faible pour quelqu'un, et ce quelqu'un n'est pas Placide, mais Didyme! Au reste. Placide, Didyme et même un certain Cléobule suspect un instant d'aimer Théodore, et Théodore elle-même, aucune de ces âmes pures n'a le secret de nous toucher. Tout le monde meurt dans cette pièce, excepté Valens, et contre tant de sang jamais une larme n'a coulé. On a fait croire à Corneille, qui le répète *, que Théodore avait réussi quelque part, en province. Douce crédulité! touchante illusion ! Mais non. Corneille s'était mépris radicalement, et son œuvre tombée n'eut pas même, comme on l'a dit de la Phar* sale de Brébeuf , le dédommagement d'être chère à la province. Cependant il y a dans ce triste ouvrage au moins trois situations dramatiques * qui en auraient amorti la chute si on eût pris quelque intérêt aux personnages, et si le style eût voilé le vice du sujet. Mais Corneille écrit mal quand la pensée ne le force pas d'écrire admirablement. Toutefois, on trouve encore dans quelques traits l'empreinte du maître'.

' Examen de Théodore, * Act. m, se. 111 et V. — Act. v, se. vi.

3 Je puis citer au moins ce passage du récit de la mort de Marcelle :

Elle ajoute : « Va, traître à qui j'épargne un crime;

Si tu veux, te venger cherche une autre victime.

Je meurs; mais j'ai de quoi rendre grâces aux dieux,

CORNBIlitfi. iSS

Corneille ne resta pas longtemps sous le coup de la chute de Théodore y que Rotrou sut encore adoucir par un éloge public de son ami ^ et il se releva avec éclat par Rodogune (1641). Cette œuvre ^ la plus tragique , sans contredit^ que son génie ait jamais conçue^ n'est pas sans défauts; mais ces défauts sont rachetés par des beautés du premier ordre, et couverts par le prodigieux effet du cinquième acte. La véritable héroïne est la reine de Syrie, veuve de Démétrius Nicanor, Cléopâtre, mère dénaturée, audacieusement criminelle, et que Tart du poëte, par un suprême effort, a su rendre intéressante. Son secret a été d'ennoblir le crime par sa puissance même, tant il est vrai que la force d'âme, quel qu'en soit l'emploi, a toujours le privilège d'étonner et de maîtriser l'imagination. La terreur qu'elle isspire marque une supériorité devant laquelle on s'incline en frémissant ; car le crime à cette hauteur ne produit plus le dégoût, mais l'effroi, qui est un hommage à la puissance. Ainsi, cette abominable femme , ayant sa grandeur et comme son héroïsme, devient dramatiquement un magnifique personnage. Corrompez cette nature perverse et intrépide par quelque faiblesse humaine, vous la dégradez, et le drame n'est plus qu'un spectacle vulgaire de trahison et d'empoisonnement. Il fallait en contraste que les victimes qu'elle h'appe et qu'elle menace pussent inspirer un sérieux intérêt. Or, Corneille, qui n'avait qu'à lire en son cœur pour reproduire avec vérité l'amour fraternel, a représenté Séleucus et Antiochus de manière à les faire aimer, de telle sorte qu'ils ne sauraient

Puisque je mears vengée, et vengée à tes yeux. » Lorâ même, dans la mort conservant son audace, £lle tombe, et tombant elle choisit sa place, D'où son oeil semble encore à longs traits se seùler Du sang des malheureux qu'elle vient d'immoler. C'est de là que La Fontaine a tiré ce mouvement qu'on admire dans un des récils des Filles de Minée ;

Elle tombe, et tombant range ses vêtements, Dernier trait de pudear à ses derniers moments.

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périr sans nous coûter des pleurs. Quand ie poëte engage dans une situation intéressante des personnages qui n'intéressent pas, la situation manque son effet. Nous l'avons vu par Théodore, et Corneille en offre de nombreux exemples. Ici, soit calcul, soit heureuse fortune, il réunit les deux conditions dramatiques et il rencontre ie succès. Il y a cependant à cette machine si habilement construite un ressort bien imparfait, et c'est le caractère de Rodogune. D'abord, telle qu'est peinte cette princesse des Parthes, elle n'a pas, comme Monime dans Mithridate, cet enchantement de pudeur et de sensibilité qui expliquerait la passion des deux frères; de plus, le prix auquel elle met sa main et la couronne la rendrait haïssable si la proposition était sérieuse ; et cependant il faudrait qu'elle le parût pour justifier le douté d'Aiitiochus hésitant au cinquième acte entre sa mère et sa maîtresse. D'autre part, il fallait que cette proposition fût faite pour amener cette situation qui est la beauté même et la raison d'être de l'œuvre. Heureusement, sur les trois persoimages qui y sont mêlés, il y en a deux qui émeuvent profondément, Cléopâtre par l'audace du crime , Antiochus par le charme de la vertu , et la beauté dramatique de ces deux caractères rayonnant un moment sur la figure indécise de Rodogune en voile les défauts. L'art du poëte l'emporte, et on peut dire que jamais le théâtre n'a présenté uil spectacle plus saisissant. Avouons sans détour que le style de cette belle tragédie porte déjà dans ses choquantes inégalités des traces de la précipitation à laquelle Corneille, trop sûr de lui-même, s'abandonna si volontiers dans ses dernières tragédies, où la versification n'est plus un art, mais une industrie.

Rodogune fut l'objet d'un plagiat par anticipation qui mérite une place à part dans les annales de la piraterie littéraire. Corneille avait ébruité le plan de la tragédie d'où il espérait tirer une revanche de Théodore. Quelques mots en arrivèrent à l'oreille d'un poëte médiocre assez bien placé dans le monde pour y recevoir des confidences, et d'une profession où il est naturel d'en abuser : c'était un diplomate^

Gilbert, résideut de la reine Christine. Notre homme se mit incontinent à Tœuvre , et sa pièce avait déjà chaviré quand celle de Corneille était encore à Tétude. Le plaisant du larcin fut que le plagiaire transporta à Rodogune le rôle de Cleopâtre. Corneille passa outre et ne daigna pas même jeter un regard de colère ou de pitié sur le maladroit qui l'avait dérobé sans profit.

fféraclms suivit Rodogune. C'est le même travail d'invention sur l'histoire avec plus de complication et d'audace. Un passage des Annales ecclésiastiques de Baronius suscita dans l'esprit de Corneille l'idée d'une situation tout à fait neuve et merveilleusement dramatique, d'une conception que l'histoire ne donne pas, mais qu'elle suggère par voie d'hypothèse. Le tyran Phocas a voulu détruire, et il a détruit réellement toute la famille de l'empereur Maurice, mais, pendant ce carnage, une femme dévouée a tenté de soustraire au supplice un fils de l'empereur, qui aurait échappé si celui-ci n'avait pas voulu que le châtiment de Dieu sur lui et sa famille fût complet. Ce fils hvré par la piété farouche d'un père, l'imagmation de Corneille le sauve pour la punition de l'usurpateur, et par une autre entreprise non moins hardie sur l'histoire, comme il le dit, il en fera l'Héraclius successeur réel de Phocas au trône de Constantinople. Cet enfant vivra sous la garde de la même nourrice qui élève le fils de Phocas, et celle-ci fera un échange qui placera sur les marches du trône comme fils du tyran le fils même de sa victime. Les deux enfants grandissent unis par une étroite amitié ; et lorsque, sur le bruit de l'existence d'Héraclius et dans l'obscurité produite par l'échange, il faudra que le tyran devine et choisisse sur qui frapper pour épargner son fils en atteignant Héraclius, le combat des deux amis répudiant à l'envi l'un de l'autre l'héritage et la paternité de Phocas arrachera à celuici l'exclamation sublime :

O malheureux Phocas! ô fortuné Maurice!

Tu recouvres deux fils pour mourir après toi, £t je n'en peux trouver pour régner après moi.

138 BSSAis d'histoire littéraire.

Il faut suivre et admirer^ dans une très-ingénieuse et solide dissertation de M. Yiguier ^, toutes les ressources, j'ai presque dit toutes les ruses du génie de Corneille, ppur arriver à la forte combinaison qui fait la trame de sa tragédie, et qui aboutit à cette situation si poignante. Grâce à Thabile critique, nous assistons au laborieux enfantement de Tœuvre; nous voyons les éléments les plus éloignés et les plus disparates, attirés par le magnétisme du génie, s'unir et se fondre dans une création nouvelle. Et cependant, M. Viguier s'en étonne avec juste raison, on a disputé à Corneille le fruit de sa patience et de son génie, et, ce qui est le plus étrange, ce fut pour le transporter à un poëte improvisateur qui produisait à la douzaine ses ébauches dramatiques, Caldéron de la Barca. Ajoutons que, par une méprise semblable à celle de Gilbert, Caldéron donne au fils de Phocas le nom de Léonide, que Corneille avait tiré de Baronius et attribué à la gouvernante des deux enfants, et que cette scène, amenée par une si savante combinaison de moyens, se trouve noyée chez Caldéron au milieu des incidents bizarres d'une pièce de sorcellerie qui a pour titre : Todo es verdad y todo mâitira^. Il eut été plus naturel de voir, dans l'œuvre capricieuse et négligée de Caldéron, une combinaison fantasque de V Illusion comique et de YfféracUus de Corneille. Mais telle est notre générosité envers les étrangers, que, pour dépouiller un des nôtres, nous faisons d'un double emprunt une création originale.

Uéraclius est certainement une des conceptions les plus vigoureuses de Corneille, sans être un chef-d'œuvre. L'intérêt n'y manque pas, mais la clarté. Comme l'a dit Boileau, cette pénible intrigue mal débrouillée

D*an divertissement noua fait une fatigue.

On ne saurait s'imaginer par quelles ténèbres il faut passer avant de voir poindre un peu de lumière ; pendant plusieurs

* Anecdotes liii, sur P. Corneille, Rouen, IS46. Broch. in-8 de 70 p. ^ Le titre complet est : En esta vida todo es verdad y todo tira, — « Dans cette vie tout est vérité et tout est mensonge. »

actes on ignore et qui parle et à qui Ton parle^ et de qui Ton parle; le vrai Martian^ (ils de PhocaSy passe pour Léonce^ (ils de Léontine, mort au berceau, et celui qu'on prend pour Martian est le fils de Maurice, lequel, au rebours du fils de Léontine, qu'on croit vivant tandis qu'il est mort, passe pour mort tandis qu'il est vivant. Pour peu que la paupière s'abaisse dans cette pénombre, l'œil en se rouvrant court risque de se méprendre; il y faut une vigilance infatigable; mais aussi, pour prix de ce labeur, la lumière se fait. Et alors quel éclat! quel intérêt! On a payé cher l'intelligence de l'intrigue; mais on se trouve amplement dédommagé par l'émotion qui nous transporte au spectacle de l'héroïque dévouement de ces deux jeunes héros, que le poète a su nous faire aimer, et des angoisses du tyran. Pour consoler ceux qui ne par* viennent pas à comprendre, on a dit que Corneille, qui avait d'îd)ord compris, finit plus tard par ne plus s'y reconnaître : il aurait perdu le mot de ce que Boileau appelle un logogriphe. Un autre malheur est encore que Corneille ait pris moins de soins du style que de l'intrigue.

Lorsque Corneille fit représenter Héraclim (1647), il était depuis un an membre de l'Académie française. Ce ne fut pas sans peine qu'il se fit ouvrir les portes de l'illustre as* semblée; jamais, Richelieu vivant, il n'avait osé y frapper; mais, depuis la mort du ministre, il l'avait fait vainement à deux reprises, une première fois il avait dû céder le pas à M. de Salomon, et la seconde à du Ryer. 11 est vrai qu'il ne résidait pas, mais Balzac habitait en Angoumois, plus loin que la Normandie, et il ne s'était jamais piqué d'exactitude aux séances; le règlement pouvait fléchir aussi bien devant Corneille. Enfin, celui-ci leva toute difficulté en promettant de se partager également entre Paris et Rouen. II eut donc rhonneur de succéder à Maynard, et de siéger auprès des juges qui avaient glosé dix ans auparavant sur Chimène et Rodrigue. Si sa joie fut sincère, ou s'il voulut, en remerciant l'Académie, se moquer des censeurs du Cid, on l'ignore. Toujours est-il qu'il parla des admirables chefs-d'œuvre de ses

160 ESSAIS d'histuirë littéraire.

confrères, de l'épanouissement de son ctsur, et de la liquéfaction intérieure qui relâchait toutes les pttissances de son âme. Que ce soit malice ou gaucherie, le ridicule du langage est hors de doute. Au fond, Corneille prisait médiocrement la plupart de ses collègues, et il n'attendait Tavis de personne pour savoir qu'il était le grand Corneille, ou, comme il le disait plus simplement, Pierre Corneille. Mais on peut douter qu'il s'en soit souvenu dans l'accomplissement d'une formalité où l'étiquette lui commandait d'être modeste et louangeur. S'il s'humilie sans bonne grâce, et s'il flatte sans adresse, c'est qu'il forçait sa nature et son talent. Nous l'avons vu dans ce rôle devant Montauron, et nous aurions pu, à propos de la dédicace de Pompée^ le montrer en même posture auprès de Mazarin, dont César et Pompée, en unissant tous leurs mérites, ne suffisent pas à compléter la ressemblance ^ C'est donc un accident qui se reproduit dans toutes les occasions analogues. Au miUeu de tous ces succès, le génie patient et aventureux de Corneille cherchait toujours des routes non battues. Nous le voyons, encore tout haletant du rude labeur A'Hérorcliusy aborder, dans Andromède, la tragédie à machines avec des intermèdes en musique; c'est le germe de l'opéra : il y reviendra plus tard par la Toison d'or et Psyché, en attendant les chefs-d'œuvre de Quinault qu'il prépare. « Il paraît, dit Voltaire, par la pièce ^Andromède, que Corneille se pliait à tous les genres. Il fut le premier qui fit des comédies dans lesquelles on retrouvait le langage des honnêtes gens de son temps, le premier qui fit des tragédies dignes d'eux, et le premier encore qui ait donné une pièce en machines qu'on ait pu voir avec plaisir. » Voltaire ajoute qu'il y a « des

' Il faut donner les pièces à l'appui :

Leurs plus hautes vertus qu'étale mon ouvrage N'y font que prendre un rang pour former ton image. Quand j'aurai peint encor tous ces vieux conquérants, Les Sci pions vainqueurs et les Gâtons mourants, Les Pauls, les Fabiens, alors, de tous ensemble, On en verra sortir un tout qui te ressemble.

'beautés dans ÏÂndrotnMe de Ck)rneille, et qu'on les trouve dans les endroits qui tiennent de la vraie tragédie; par exemple dans le récit que fait Phorbas à l'avant-demière scène de la pièce. » Andromède, éprise d'abord de Phinée, s'en détachant ensuite, parce qu'il lui a failli au moment du danger, et récompensant de son amour le courage de Persée, est un caractère naturel, bien dessiné, parfaitement soutenu dans son apparente inconstance.

Don Sanche (1650), pièce héroïque, qui n'^st ni ulie tragédie ni une comédie, nous prouve que Corneille n'avait pas renoncé au commerce de ses chers Espagnols. Le nouveau larcin qu'il leur lit ne fut pas très-heureux, et Corneille attribue le médiocre succès de sa pièce au refus d'un illustre suffrage. C'était celui du prince de Condé, dont le goût faisait autorité. Malgré ce préjugé défavorable, Don Sanche s'est relevé; et bien qu'il n'ait ni l'attrait du comique, ni l'intérêt de la terreur, les mœurs chevaleresques dont il offre l'image, et la beauté du caractère de don Sanche suffisent à soutenir l'attention et à charmer l'esprit du spectateur. Don Sanche, du sang des rois d'Aragon, ignore le secret de sa naissance : élevé par un pauvre pêcheur, il s'en croit le fils. L'ardeur généreuse de son sang l'a poussé, à l'insu du pêcheur, à venir, sous le nom de Carlos, prendre part aux exploits des Castillans contre les Maures. Il a monté si haut, grâce à son courage, que la reine de Castille et une jeune princesse d'Aragon n'ont de regards que pour lui. La reine veut en faire son époux et le lui laisse deviner. Mais les grands de Castille pressent Isabelle de choisir entre trois d'entre eux : celle-ci donne son anneau à Carlos et celui des trois rivaux qui le rapportera à la reine sera son époux. Carlos déclare qu'il le donnera au jouteur qui pourra le vaincre en champ clos. L'orgueil de deux des concurrents se refuse à lutter contre un aventurier. Le troisième relève le défi dont l'effet est ajourné par une ruse d'Isabelle. Le vieux pêcheur survient alors, et Carlos, toujours généreux, n'hésite pas, au péril de toutes ses espérances, à le reconnaître pour père;

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I6S ESSAIS d'histoibk ^littéraire.

heureusement le mystère s'éclaircit, grâce à im favori du feu roi d'Aragoo et à je ne sais quel écrin qui dénouent rintrigue en faisant connsdtre que Carlos n'est autre que don Sanche, fils de don Fernand d'Aragon. Dès lors plus d'obstacle^ et l'inévitable dénoûment s'accomplit à l'honneur de doa Sanche et au bonheur d'Isabelle. Parmi les traits brillants qui donnent un mérite durable à cette composition, il faut surtout citer la réplique de don Sanche lorsqu'il avoue hautement son obscure naissance :

Sanche, fils d'an pêcheur, et non (run imposteur, De deux eomtes jadis fut le libérateur ; Sanche, fils d'un pécheur, mettait naguère en peine Deux illustres rivaux sur le choix de leur reine ; Sanche, fils d'un pêcheur, tient encore en sa main De quoi faire bientôt tout l*heur d'un souferain; Sanche, enfin, malgré lui, dedans celte province. Quoique fils d'un pêcheur, a passé pour un prince.

Corneille dédia Don Sanche à un Hollandais, M. de Zuylichem, conseiller et secrétaire du prince d'Orange. Déjà il lui avait dédié le Menteur, C'était en 1651, nous étions m pleine Fronde. Ne serait-ce pas qu'il n'y avait plus d'ai^ent qu'à l'étranger et qu'après tout des florins ne sont pas à mépriser? J'exprime ce soupçon parce que Corneille, à Ut honte de ses contemporains, rois et ministres, n'a jamais connu l'aisance; je veux bien qu'on n'endorme pas un grand poëte dans l'opulence, mais au moins faut-il que la pré* voyance des chefs de l'État mette au-dessus du besoin l'homme de génie dont les travaux font la gloire de la naticm.

Nous arrivons au dernier effort complètement heureux du génie de Corneille, mcomède est une création vraiment originale que Corneille seul pouvait concevoir et réahser. Com-» ment a-t-il pu, sur une page de Justin et d'un recoin obscur de l'histoire de Bithynie, faire jaillir un tableau fidèle de l'abaissement des rois de l'Asie sous l'ascendant de Rome et le développement d'un caractère héroïque qui tient en échec par sa hauteur d'âme toute- la puissance des maîtres du

monde? le poète « psu* um audace do&t il oonsaît tous les périls^ laisse de côté la terreur et la pitié, ressorts habituels de la tragédie; à peine effleure-t-il Tamour; il veut résolument que tout rintérêt de son drame naisse de l'admiration . Nicoraède sera Tunique pivot de Tintrigue; il n'agira point; il n'aura d'autre glaive que sa parole, d'autre bouclier que sa force d'âme ; mais cette parole humiliera toutes les vani^ tés, déjouera toutes les ruses de la perfidie ; mais cette âme forte confondra les desseins les plus pervers. Dès le début on comprend que le héros brisera toutes les mailles du filet dont il est enlacé. Ni les noirs complots d'une marâtre, ni la pusillanimité d'un père, ni l'adresse d'un ambassadeur soutenu de toute l'autorité du sénat el du peuple romain ne pourront prévaloir contre le bon droit et l'intrépidité de l'élève d'Annibal. Comme ce souvenir du héros carthaginois plane heureusement sur la scène ! Son disciple s'est d'abord emparé de toutes nos sympathies ; aussi nous voulons qu'il triomphe et nous sommes assurés qu'il triomphera. De cette atTection passionnée qu'il nous inspire naît tout l'intérêt du drame. Nous faisons cause commune avec lui : quoi qu'il dise, quoi qu'il ait à redouter, nous sommes toujours de son parti. Aussi avec quelle joie le voyons-nous de son âpre iro^ nie rabattre l'orgueil de Rome dans son ambassadeur Flaminius:

J'ignore sur ce point les volontés da roi ; Mais peut-être qu'un jour je dépendrai de moi , Et nous verrons alors Telfet de ces menaces.

Vous pouvez cependant faire munir ces places, Préparer un obstacle à mes nouveaux desseins, Disposer de bonne beure un secours de Romains ; Et si Plaminius en est le capitaine, Nous pourrons lui trouver un lac de Trasimène.

Nous aurons aussi à voir de quel ton il repousse les conseils pusillanimes de son père :

Grâces aux immortelsr Tefifort de mon courage

£( m» graodenr future ont mis Rome en ombrage :

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16é ESSAIS d'histûirb littéraire.

Voua pouvez l'en guérir» Beignetir, et promptement; Mais n'exigez d'un (ils aucun consentement :

Le maître qui prit soin d'instruire ma jeunesse. Ne mu jamais appris à faire une bassesse.

II faudrait trop citer pour mettre en relief toutes les beautés de cet admirable caractère. Cette fois le prince de Condé, qui venait d'être fatal à Don Sanche, aida au succès, involontairement, il est vrai, mais par l'analogie de sa situation avec celle du héros du drame. Les frondeurs détournaient, à l'honneur du prince rebelle, tous les traits lancés par Nicomède contre la cour et la reine de Bithynie. Corneille, de son côté, n'y avait pas songé, n'étant pas homme à se mêler à la petite guerre de la Fronde; mais son œuvre profitait de cet accident de malignité. Écoutons Corneille témoignant sa joie du succès de sa tentative. «Ce héros de ma façon, nous dit-il, sort un peu des règles de la tragédie en ce qu'il ne cherche point à faire pitié par l'excès de ses malheurs; mais le succès a montré que la fermeté des grands cœurs, qui n'excite que de l'admiration dans l'âme du spectateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion que noire art nous commande de mendier pour leurs misères. Il est bon de hasarder un peu et ne s'attacher pas toujours si servilement à ses préceptes, ne fût-ce que pour pratiquer celui-ci de notre Horace :

Et mibi res, non me rébus submlltcre conor.

Mais il faut que l'événement justifie cette hardiesse, et dans une liberté de cette nature on demeure coupable, à moins que d'être fort heureux. » Hélas ! Corneille, notre grand Corneille était à la veille d'être bien coupable, car il allait être trèsmalheureux.

Mais avant de parler de cette catastrophe qui navra de douleur l'âme du poète et qui le tint éloigné du théâtre pendant six longues années de deuil, qu'il nous soit permis d'apprécier par quelques considérations générales les caractères principaux du système dramatique de Corneille. Il sera tou-

jours temps de dire un mot des infortunes de Pertharife, roi des Lombards.

On a remarqué avec raison les ressources infinies du génie de Corneille, pour développer une donnée dramatique, pour conduire une intrigue et pour varier les situations. Sous le rapport de la fécondité et de la variété des moyens nul ne Ta surpassé. On peut comparer les fables de tous ses drames, et Ton sera surpris de voir combien elles diffèrent dans leur principe et dans leur développement; il n'a pas de moule unique dans lequel il jette toutes ses conceptions, il craint avant tout de reproduire ce qu'il a déjà donné, et, comme on lui avait injustement reproché à ses débuts d'être le plagiaire d'mitrui, il triomphe doublement de ce reproche, en ne ressemblant à personne de ses devanciers, et en évitant de se ressembler à lui-même, tant il avait à cœur de repousser l'action de plagiat qui avait accueilli ses premiers triomphes. Limagination de Corneille avait autant d'industrie que de puissance, et on peut ajouter que son habileté à conduire et à varier les intrigues dramatiques est une heureuse application de l'esprit de procédure qui caractérise sa province. 11 est bon de remarquer que le soin de diversifier le tissu de l'action et d'emprunter des sujets à des époques et à des pays divers, est le principe de la variété infinie des caractères qui cependant expriment les mêmes passions ou du moins des sentiments analogues.

Corneille a peint l'héroïsme sous toutes ses faces; dans Horace, l'héroïsme du père et du citoyen ; dans Auguste *, l'héroïsme de la clémence ; dans Polyeucte , l'héroïsme de la religion; dans Cornélie^, l'héroïsme de l'amour conjugal ; dans Théodore, l'héroïsme de la pudeur ; dans Antiochus et Séleucus', l'héroïsme de l'amour fraternel. L'héroïsme se montre partout et sous toutes ses formes, dont la plus originale est sans contredit le caractère de Nicomède,

* Cinna, ' Pompée, 3 RodoQune.

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166 ESSAIS D'flïSfOlRE IITTÉRAIRE.

qu'un critiqué a appelé le railleur élevé a là puissance tragique. Corneille n'a pas eu Tambition de reproduire toute rhumanité dans son ensemble, mais de montrer de préférence !e coté noble de Tâme humaine. L'écueil d'un pareil système est de ne représenter souvent que des personnages froids, abstraits et insuffisamment passionnés. La question est donc de savoir si Corneille a fait vivre ses abstractions, si ces personnages, tout héroïques qu'ils soient, nous émeuvent par leurs actes, par leurs discours, s'ils nous élèvent jusqu'à eux; Shakspeare, parlant d*uiï point de vue différent, n'a point procédé autrement; il a élevé â l'état de type des personnages pris dans la réalité historique oft bourgeoise; il a été du particulier au général, tandis que Corneille est descendu du général au particulier. Voilà ce que n'ont point compris les imitateurs de ces deux grande hommes^ ils ont continué de faire, les uns des abstractîous, les atitres des copies de la réalité ; tsmis iû les une iH lés autres^ île leur ont donné une âme.

Ainsi Corneille, dans la conception de ses personnages, procédait par abstraction ; il n'avait pas la prétention de reproduire l'homme réel èous tous ses aspects, mais dégageant de l'ensemble un élément simple , il l'incarnait et le faisait agir et parler. L'art du poète dramatique est de vivifier des abstractions, de leur donner une âme, uii esprit, un visage. La création des types est le dernier terme de l'art. Le théâtre n'y est pas arrivé tout d'abord; chez nous il a débuté par la réalité, c'est là son point de départ; l'abstraction pure a été le second de ses efforts. Les Mystères et les Farces n'étaient que des fragments historiques ou des nouvelles dialoguées; le personnage était donné parla tradition avec son nom, son caractère, son langage et son costume. Les Moralités et les Soties mettaient en scène les passions, les vices et les vertus ou les classes de la société, en leur conservant leur véritable nom; l'hypocrisie était l'Hypocrisie, la simonie la Simonie, l'idée abstraite restait à l'état d'abstraction, sauf le vêtement que lui imposait le besoin de paraître en scène. Ainsi

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\e& mystères et les farces ne donnaient que des individus, les moralités et les soties que des classes ou des espèces. Il fallait faire un pas de plus et consommer Tâlliance de l'individu et de Tespèce, du particulier et du général; cette alliance se trouve réalisée dans ces belles créations du génie qui ont tout ensemble une existence individuelle et une existence générale^ qui vivent par elles-mêmes et qui représentent toute une classe, qui ont un nom propre qui devient nom commun, réalités et symboles. Pour indiquer cette marche du drame, cette transformation des personnages depuis les mystères jus- (fa'dMX chefs-d'œuvre du théâtre et du roman, il me suffit dé trois noms empruntés à chacun de ces systèmes : Judas, THypocrisiey Tartufe. Les plus belles créations de ce genre ou du moins les plus populaires appartiennent à la comédie et au roman; Tartufe, Harpagon, Ffgaro, Lovelace, don Quichotte, etc., et il serait facile d'en indiquer fes raisons. Quoi* qa'ïl en soit. Corneille appartient évidemment à l-'école de ce? grands maîtres qui procèdent du général au particulier, et qui savent vivifier par la puissance de l'imagination les distractions de la pensée. Avouons cependant qu'il n'y a pas toujours réussi.

Corneille ne s'est pas contenté de donner une vie générale à ses personnages par la convenance du langage, le mouvement de la passion et le rapport des actions avec les situations ; il a su donner à ses héros un caractère spécial, en modifiant les traits généraux de la nature humaine par le caractère des lieux et des temps. Tl tient compte du milieu dans lequel respirent ses personnages. Il a conçu à sa manière, mais dans le sens de la tradition, l'esprit de Rome à son origine, dans les deniières crises de la république expirante, dans les beaux jours de l'empire et à son déclin, et, sans s'attacher à le décrire ni à le définir, il l'exprime par reflets dans le langage et dans les mœurs de ses personnages. Horace, Polyeucte, Cinna, Pompée, JJéraclius, expriment indirectement les différences de l'esprit romain dans des siècles différents, bien que dans aucun de ces drames il ne soit ni

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analysé ni défini. La connaissance des temps^ des lieux et des mœurs transpire plutôt qu'elle ne se montre, et ne se fait que mieux comprendre. C'est par cet artifice, c'est en modifiant ainsi la conception générale du caractère par celle de l'époque et du lieu, que Corneille a pu atteindre ce qu'on appelle de nos jours la couleur locale, et que Segrais a pu dire avec l'assentiment de ses contemporains : « Dans Corneille le Romain parle comme un Romain, le Grec comme un Grec, l'Indien comme un Indien et l'Espagnol comme un Espagnol. » Racine, pour être demeuré dans les sentiments généraux de l'humanité, a été accusé de n'avoir peint que des Français sous le costume grec, romaia ou turc. Corneille, en singularisant ses personnages, a été accepté comme un peintre fidèle de l'antiquité, et les habiles qui soupçonnaient bien quelque différence entre le tableau et la réalité, aimaient mieux s'en prendra aux Romains qu'à Corneille. « Corneille, dit Samt-Evremont, fait mieux parler les Grecs que les Grecs, les Romains que les Romains, les Carthaginois que les citoyens de Carthage ne parlaient eux-mêmes. » L'art de Corneille est surtout d'avoir dépaysé ses spectateurs; les Français ont pris ses héros pour des portraits fidèles des hommes du passé et des pays étrangers, parce qu'ils ne s'y reconnaissaient pas, et ils ont accusé Racine de les avoir pris pour modèles, parce qu'il s'était contenté de peindre les passions et les sentiments généraux de l'humanité.

On a reproché à Corneille d'avoir trop fait parler ses personnages pour se faire connaître et d'avoir trop souvent substitué la parole à l'action. Vauvenargues l'en accuse, et ce grief n'est pas sans fondement ; mais il faut remarquer que le champ de la tragédie assujettie aux unités de temps et de lieu et renfermée dans l'étroite limite de cinq actes, n'est pas assez étendu pour que tous les traits d'un caractère soient toujours mis en saillie par l'action; de là cette peinture directe des personnages par eux-mêmes; toutefois Corneille n'en abuse pas, et c'est le plus souvent l'action qui dévoile les caractères. On a remarqué aussi que quelques-uns de ses

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personnages ont d'étranges retours tout à fait inattendus^ et que rien n'a préparés; ainsi Félix dans Polyeucte, Arsinoé dans Nicomède, et Cinna font volte-face à la grande surprise des spectateurs. M. Guizot^ dans une étude sur Corneille, aussi exacte pour les faits que riche en idées S a trouvé la raison de ces revirements soudains dans la manière dont Corneille établit ses caractères ; comme il n'y fait entrer comme élément qu'une seule passion, lorsque le besoin de l'action commande un changement, il faut qu'une passion nouvelle se substitue à l'autre et l'efface entièrement; un caractère complexe pourrait renfermer le germe de ces évolutidps; mais Corneille ne procède pas ainsi, ses personnages étant tout d'une pièce ne peuvent pas avoir de souplesse, et s'ils changent ils le font brusquement. Ainsi Félix devient tout à coup l'homme de Dieu, après avoir été celui de César, Arsinoé passe pour Nicomède de la haine violente à la vive amitié, et dans Cinna, le courtisan idolâtre prend sans tran-^ sition la place du conspirateur fanatique.

Quelques critiques accusent encore Corneille d'avoir trop souvent donné pour ressort à la tragédie l'admiration, sentie ment élevé, mais qui se fatigue et se refroidit facilement. Il faut s'entendre sur ce point capital d'esthétique dramatique. 11 est vrai que l'admiration ne suffit pas; mais on doit ajouter qu'elle est nécessaire; sans elle la pitié et la terreur seraient une souffrance, et non un plaisir. L'admiration exalte au plus haut degré le sentiment de notre puissance morale et intellectuelle , et c'est par la vertu de ce noble sentiment que le spectateur, transportant à l'humanité tout entière la force et la dignité morale dont il a conscience pour lui-même, jouit ainsi de sa propre grandeur et de celle de ses sem-

* M. Guizot Tient de reproduire celte belle étude 8ur Cornelllei qu'il paraissait avoir oubliée. — Si on contracte forcément des dettes lorsqu'on revient sur un sujet déjà traité, il faut aussi les reconnaître loyalement. Je dois donc dire ici que la Vie de Corneille par M. Jules Taschereau m'a élé fort utile pour la connaissance et l'ordre des faits reproduits dans cet essai.

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i70 ESSAIS d'histoibe littéraire.

blables. La théorie opposée qui rattache le plaisir que procure la tragédie au contraste de notre situation avec celle des personnages mis en scène , calomnie gratuitement la nature humaine : quibus ipse malts careas quia cemere suave est *. Celle qui le place dans l'analogie des situations a conduit dans la pratique à ces tragédies bourgeoises qui nous attendrissent sans nous élevei", et par conséquent sans nous rendre meilleurs. Le spectacle des grandes infortunes supportées avec courage inspire à fhomme une tioblë fierté et une salutaire admiration cpri adoucit le^ atteintes de la terreur et de la pitié, double ressort de !a tragédie. Aristote prétend que la terreur et la pitié se purgent par elles-mêmes; nous verrons plus tard comment on peut efifendré ce principe; thsis il nous paraît clair que la puissance morale de la tragédie d(nt surfont se rattachef à Tadmiration. Ainsi ce sentiment, qu'on Veut proscrire et qu'on â proscrit en effet au profit des érfirotion^ nerveuses et des convulsions, est la con-' dition même du plaisir tragicfue.

Guillaume Schlegel a fait remsfrquef dans l'histoire de la tragédie grecque Taffaiblissement successif de la fatalité, qui en est le principal ressort dans Eschyle, et qui, rejetée au second plan par Sophocle , s'efface presque entièrement dans Euripide , pendant que la volonté de Thomme et ses passions se développent progressivement et unissent par dominer la scène. Ce qui caractérise la marche dii théâtre français, c'est la décadence de la force morale et le progrès de la passion. La passion contenue dans Corneille par des principes sévères, par une moralité qui a conscience d'elle-lhême et qui proclame ses principes , n'est plus combattue dans Racine que par des habitudes morales; ce frein s'affaiblit dans Voltaire, et les dramaturges modernes l'ont complètement rejeté. Leurs héros ne font pas la distinction du bien et du mal, ils vont toujours dans le sens de leurs convoitises qui ne rencontrent que de ces obstacles matériels

* Luerèce.

CORNÇaLE. f71

(jiont on triomphe aisérnent avec le fer, le poison, les fausse^ clefs et les échelles de corde. *Le principe moral a ^u sur notre théâtre le sort de la fatalité chez les anciens » et la tragédie a été moins morale à niesure qu'elle est devenue plus pathétique. Corneille, même lorsqu'il nous én^ut le plus vivement, tient toujours notre âme à une grande hauteur, et la remplit du sentiment de la dignité de Thomme. Racine la fait descendre de ces sommets pour Tattendrir, et Voltaire pour la remuer profondément. Le drame moderne la secoue, la bouleverse et la déchire, et va jusqu'à donner des convulsions à ceux qui le prennent au sérieux. Cet excès est la conséquence forcée du système qui prend Témotion pour mesure du mérite dramatique. C'est ailleurs qu'il faut la chercher. La tragédie doit tendre à ennoblir et à fortifier les âmes et non les briser et les amollir par les violentes secousses de la sensibilité. La passion a tout envahi, on veut 4 tout prix émouvoir des spectateurs blasés, et Ton oublie qu'on ruine ainsi le fondement sur lequel on s'appuie, car la sensibilité, au rebours de nos autres facultés, s'émousse par l'exercice, et demande, lorsqu'elle n'est pas contenu^ dans de justes limites, des excitations chaque jour plus vio* lentes. Le drame, en continuant de marcher dans la route qu'il a prise , ne tardera pas à rencontrer les bêtes fauveç plus énergiques, plus violentes que ses héros, qui réclameront son héritage; car, puisqu'il s'e^t fait matérialiste, il faudra bien qu'il soit détrôné par la matière» Ces jeux féroces de la scène appellent, par une loi fatale, les jeux du cirque.

Ce dénoûment, j'aime à le croire, sera sans doute dé^ tourné par le bon sens public; en attendant, tâchons de ré^ sister à cet entrsdnement qui accuse un grave désordre moral, et, pour préserver notre intelligence, pour tenir nos âmes fermes contre le siècle, jetons parfois un regard en arrière, nourrissons-nous de ces vieux auteurs dont les beautés sont toujours neuves, malgré les années.

P^otre tâche, si douce jusqu'à présent, va devenir moins attrayante, puisque nous avons k suivre d^s sa décadence

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rhomme de génie dont noi^g avons admiré la force. Il faut revenir à Per^Aan^c (1653), qui prélude si tristement à une période où de rares accès de force ne compensent pas des défaillances trop nombreuses. Corneille, qui allait cherchant partout le minerai à convertir en métal brillant et solide, s'était enfoncé dans les annales des temps barbares, où il rencontra Pertharite, roi détrôné, époux fidèle. L'amour conjugal lui inspira la funeste pensée de montrer, comme exemple rare et nouveau d'héroïsme, un mari capable de céder son trône pour conserver sa femme, et de renoncer à la vie pour donner à cette même femme un nouvel époux et une couronne. Le trait était édifiant; mais il fallait trouver le secret de le renâre dramatique. Or, voici la fable que Corneille construisit. Grimoald, autrefois duc de Bénévent, a dépossédé Pertharite du trône de Milan. Celui-ci a cherché un asile auprès du roi des Huns, laissant sa femme et un fils en bas âge aux mains du vainqueur. Grimoald, qui, au début de ses conquêtes, avait promis à Pavie d'épouser Edwige, sœur de Pertharite , s'est épris à Milan de sa femme Rodehnde ; et sur le bruit de la mort de Pertharite, il veut contraindre Rodelinde à lui donner sa main. Celle-ci résiste opiniâtrement. Pendant cette lutte, un certain Garibalde, ambitieux et fourbe, fait sa cour à Edwige, délaissée par Grimoald, et obtient de cette amante irritée un consentement, à la charge d'immoler le perfide. De son côté, le roi des Lombards menace de faire mourir le fils de Pertharite et de Rodelindesi celle-ci s'obstine dans son refus. Elle cède enfin; mais par la plus étrange idée qui ait jamais traversé la tête d'une mère, elle veut que Grimoald tue lui-même ce fils que son hymen devait garantir. Le roi donnait les mains à cet expédient, lorsque Pertharite arrive à l'improviste du fond de sa retraite pour se voir traité, par Grimoald et Garibalde, d'imposteur et de fantôme; ce n'est qu'un revenant dont l'identité ne peut être méconnue ni par sa femme ni par sa sœur. Pertharite ne réclame que sa femme et quitte son trône à Grimoald. L'arrangement ne se concluant pas, Pertharite, de plus en

plus débonnaire^ conseille à Rodelinde de se résigner à régner avec Grimoald. Pour lui, il va mourir et laisser le champ libre à tous deux. Toutefois, il consent à profiter d'un stratagème du fidèle Udulfe qui le tire de prison; mais il est atteint dans sa fuite par le traître Garibalde. On le ramène devant Grimoald, lequel, bon prince au fond, malgré les apparences, rend à Pertharite et sa femme et sa couronne; celui-ci exige en retour que Grimoald accepte Pavie , où il régnera avec Edwige. Personne ne refuse. Notons que Garibalde a été tué par Pertharite; c'est le seul meurtre que produise tout cet appareil tragique, qui aboutit au rapprochement de deux époux , plus de deux amants, et à Tamiable partage d'un royaume.

Le principal malheur de cette pièce infortunée, le mot est de Voltaire, c'est, sans parler du style, qu'on ne peut s'intéresser à aucun des personnages. Tous les caractères y sont outrageusement ou niais, ou féroces, ou ridicules. Corneille cette fois encore est dupe d'un principe qull a trouvé dans Aristote, savoir que la tragédie peint les actions et non les mœurs. C'est pour cela qu'il subordonne les caractères à l'intrigue, et qu'il croit sa tâche accomplie lorsqu'il a combiné les ressorts de l'action de manière à produire des situations. Nous avons vu, par Théodore, les vices de ce système; Pertharite les démontre surabondamment. En eftet, cette pièce, féconde en situations dramatiques, est absolument mauvaise. Racine, cependant, a su en tirer AndromaqtieK Mais Racine, ayant placé, dans la situation qu'il emprunte à Corneille, des caractères vrais ou vraisemblables, animés de passions réelles, a rempli la double condition de l'intérêt dramatique. Rodelinde serait Ândromaque, Edwige Hermione> Garibalde Oreste, Grimoald Pyrrhus, car les rôles sont identiques, s'ils

* On a aussi remarqué que Théodore présente la même situation que Vlnès de Castro de Lamotte. Dans ces deux pièces, c'est une beile-mère voulant faire épouser sa ÛUe et persécutant la maîtrepae de celui qu'elle désire pour gendre. Singulière destinée de deux pièces tombées, dont le débris donne matière à un double succès !

avaient mêmes mœurs et même langage ^ Tels qu'ils aopt,

ils se font appliquer le vers d'Horace :

Qaodeumqae ostendis mihi sic ineredalus odi .

* Le rapport n'est pas seulement dans la sitnation. Edwige et G&rlbalde se rencontrent quelquefois avec Oreste et Herœione dans rexpression des mêmes idées ; ainsi, Edwige dira :

Pour gagner mon amour il faut 8er-v|r ma haine ; A ce prix est le sceptre...

et Hermione après elle :

Hermione est le prit du tyran opprim^.

Garibalde dira :

Çrimoald inconstant n'a plus pour moi de ctiarmcs, Mais Grimoald puni vous coûterait des larmes. A cet olg'et sanglant l'effort de la pitié Reprendrait tous les droits d'une vieille Amitié; Et son crime en son sang éteint avec sa vie.

Passerait en celui qui vous aurait servie...

et Oreste après lui :

Le cœur est pour Pyrrhus et les vœux pour Oreste... Et vous le haïssez ! Avouons-le , madame.

L'amour n'est pas un feu qu'on renferme en une àme ; Tout nous trahit, etc...

Rodelinde pense aussi quelquefois comme Andromaque : ainsi, l'héroïne de Racine dit à Pyrrhus :

Seigneur, que faites-vous? et que dira la Grèce? Faut-il qu'un si grand cœur montre tant de faiblesse. Et qu'un dessein si beau, si grand, si généreux, Passe pour le transport d'un esprit amoureux !

Jttais Rodelinde avait dit à Grimoald :

On publierait de toi que Jles yeux d'une femme. Plus que ta propre gloire, auraient touché Ion ftme : V Op dirait qu'un héros si grand, si renommé. Ne serait qu'un tyran s'il n'avait point aimé.

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ÇQRNSIIXE. il^

On ne croit pas qu'ils puissent exister^ et ils ipspirent du dégoût.

Voilà une bien longue analyse et trop de réfleiions à propos d'une pièce qu'on ne lit plus et qui n'a paru qu'une fois au théâtre. Pour cela ntême^ je veux en tirer quelques vers qui paraissent dignes d'être conservés. Ils appartiennent au rôle de Rodelinde, éloquente par accident, parce qu'elle rencontre des sentiments nobles ou touchants. Voici ce qu'elle dit en parlant de Grimoald :

Je hais dans w valeur TefForiqui le oour(^nne; fe hais dans sa bonté les cœurs qu'elle lui donne ; Je hais dans sa prudence un grand peuple charmé ; Je hais dans sa justice un tyran trop aimé ; Je hais ce grand secret d'assurer sa conquête, D'attacher fortement ma couronne à sa tête ; Et le hais d'autant plus que je vois moins de jour A détruire un vainqueur qui règne avec amour.

Certes^ ces vers ne sont pas indignes de Corneille; les suivants sont de la plus grande beauté. Rodelinde les prononce en réponse à la proposition de Pertharite, qui lui conseille de se donner à Grimoald :

N'achève pas un discours qui me tue^ Et ne me force point à mourir de douleur Avant qu'avoir pu rompre ou venger ton malheur. Moi, qui Tai dédaigné dans son char de victoire, Couronné de vertus plus encor que de gloire, Magnanime, vaillant, juste, bon, généreux,

Voltaire a remarqué ces analogies. Mais il y a plus : il semble qu'Oreste, exprimant la joie qu'il éprouve en retrouvant Pylade, se souvienne du langage de Pertharite à la vue de Rodelinde :

Je bénis mon destin, quelques maux qu'il m'envoie. Puisqu'il peut consentir à ce moment de joie. Et bien qu'il ose encor de nouveau me trahir, En un moment si doux je qe puis le haïr.

Pour m*attacher à l'ombre, au nom d'an malheureux^ Je pourrais à ta vue, aux dépens de la vie, Ëpouser d'un tyran l'horreur et l'inramie, Et trahir mon honneur, ma naissance, mon rang, Pour baiser une main fumante de ton sang 1

Le souvenir de la chute de Pertharile pesa longtemps sur le cœur de Corneille; et il n'est pas probable qu'il en ait été diverti en se mêlant un instant comme médiateur dans la guerre des jobelins et des uranistes, qui succéda à celles de la Fronde. 11 se soumit à l'arrêt du public^ dont il ne pouvait contester la compétence Sans mettre en péril ses triomphes passés; mais le chagrin qu'il ressentit n'en fut que plus profond, et le souvenir de cette œuvre malheureuse lui devint si importun qu'il n'osa pas le rappeler pour montrer ce que lui devait l'auteur d'Andromaque, Racine n'en dit rien, et l'oubli couvrirait encore le secret des deux auteurs, si, après quatre-vingts ans écoulés, l'abbé Desfontaines n'eût indiqué cette ressemblance, que Voltaire crut découvrir encore trente ans plus tard. La religion seule pouvait adoucir une aussi cruelle blessure. Heureusement, Corneille, tout en travaillant pour le théâtre, avait conservé une piété sincère qui ne se démentit jamais. Déjà, à la prière d'Anne d'Autriche, il avait traduit les vingt premiers chapitres de Vlmtation. Sa disgrâce l'appela naturellement à se réfugier dans ce travail, dont les commencements avaient réussi. 11 s'y dévoua tout entier avec consolation intérieure et non sans profit. Les anciens maîtres de Corneille, dont il était demeuré l'ami, aidèrent au succès de son œuvre pieuse; de sorte que ce qu'on a considéré/ sur la foi d'un récit mensonger, comme un travail de pénitence et d'expiation, fut, en réalité, une bonne entreprise. Corneille, il faut s'en souvenir, ne travaillait pas seulement pour la gloire. Les éditions des différentes parties de Yirmtation se multiplièrent avec une grande rapidité. Ce succès ne s'est pas maintenu. 11 est vrai que les vere, souvent pénibles et presque toujours solennels, ne reproduisent ni l'onction ni la simplicité du texte original; mais on a eu tort

de délaisser complètement ce travail, où éclatent par intervalles de grandes beautés*. Nous pouvons, puisque l'occasion s'en présente , détacher quelques passages remarquables. Ainsi, le premier chapitre contient déjà un vers admirable sur le dédain de Dieu pour les orgueilleux :

II ne s'abaisse pas vers des âmes si hautes.

Voici encore qui est digne de Corneille :

L'âme, de ses défauts saintement indignée.

Doit jusqu'à la racine enroncer sa cognée, Et ne saurait jouir d'une profonde paix, A moins que d'extirper jusques à ses souhaits.

Et ce distique ne renferme-t-il pas une belle image de l'intelligence d'une âme pure?

L'âme pourrait alors, comme reine des sens.

Jusqu'au trône de Dieu porter des yeux perçants.

Connaît-on beaucoup de traits plus énergiques que ceux-ci, que j'emprunte à une description de l'enfer?

L'ivrogne et le gourmand recevront leurs supplices Du souvenir amer de leurs chères délices, Et ces repas traînés jusque» au lendemain Mêleront leur idée aux rages de la faim.

L'envieux qui verra du plus creux de l'abîme Le ciel ouvert aux saints et fermé pour son crime, D'autant plus furieux, hurlera de douleur Pour leur félicité plus que pour son malheur.

On peut conseiller de feuilleter quelquefois un livre où des vers pareils se rencontrent, non pas au hasard, mais sans

' M. Onésyme Leroy a tenté récemment une restauration de cet ouvrage. Il y a pratiqué avec dextérité des retranchements et quelques corrections. L'inconvénient de celte méthode est de donner un texte où les soudures faites par une main étrangère détruisent l'analogie du style. De simples extraits auraient une véritable utilité et sauveraient de l'oubli de beaux vers qu'on ne va pas chercher dans la foule.

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chercher beaucoup *. Je voudrais pouvoir citer dans toute son étendue Tiraposant chapitre du chemin royal de la Croix *. L'adieu de Corneille au théâtre n'était pas fait sans un secret espoir de retour, il avait été trop douloureux pour être complètement sincère. « Ma résolution, avait-il dit, n'est pas si forte qu'elle ne puisse rompre, w C'était demander qu'on lui fît violence. Cependant six mortelles années se passèrent sans provocation. Enfin, en 1659, un signe de Fouquet lui rendit la vie. Combien sa joie fut v^ve §t quelle fut l'ardeur de son réveil, on peut en juger PRi* Tempressemeiiit qu'il mit à composer Œdipe, et mi^ux encore par la chaleur de ses remerciments. Je sens, s'écâaitril.

Je sens le même feu, je eeps la même aadaoe, Qui fit plaindre le Cid, qui fit combattre Horace; Et je me trouve encor la main qui crayonna L'àme du grand Pompée et l'esprit de Cinna.

Il ajoutait avec un naïf orgueil qui ne déplaît pas :

Mes dix lustres et plus n'ont pas tout emporté Cet assemblage heureux de force et de clarté. Ces presUges secrets de l'aimable imposture Qu'à l'envi m'ont prêtée et Tart et la nature.

Le brillant succès d'Œdipe ne tarda pas à l'affermir dans cette douce illusion.

Fouquet, brillant dilapidateur de la fortune publique, était alors dans toute l'ivresse des fêtes somptueuses dont il amusait l'adolescence du roi et la vieillesse de Mazarin. L'or qu'il prodiguait lui donnait pour complices l'avarice du ministre,

* Corneille a retouché beaucoup sa traducUon. J'ai regretté de ne pas retrouver dans les dernières éditions ce trait profond qui m'avait frappé comme un excellent conseil de morale :

DéprendS'toi de toi-même ^

El tu retrouveras un précieux trésor.

Le calme intérieur ignoré de qui s'aime.

' Liv. II, chapxn.

CORNEttLE. 17d

la sensualité des jeunes seigneurs, la coquetterie des femmes et la reconnaissance des poëtes. Combien eût duré ce fastô ruineux sans Tenvie d'un commis sobre et laborieux, dont la fude enveloppe cachait encore un grand administrateur, et sans la jalousie du jeune roi, qui déjà voulait régner seul, au moins sur ses maîtresses? Nul ne Te sait; mais il est certain cpie quelques années de complaisances sans bornes et de luxé saûs frein laissêf'ent, au moment de la catastrophe, une terrible besogne à l'économie de Colbert. Corrupteur aimable, coôctissionnaire généreux, Fouqueit opposé encore aujourd'hui aux sévérités de l'histoire l'amitié de madame de Sévigné, le dévouement de Pellisson, la douleur de Là Fontaine, la gratitude de Cof aeille. Celle-ei fut sans réserve, parce que Corneille ne se croyait jamais quitte envers ceux qui, lui ëpafgriaient Id pudeur^ Ûe demander. Voltaire en parle bien à Éùït aise, loiréque, rfu hàiii dé son optiïe^'cé royale, il regretté ^e Cofftefffle n'aif pas préféré vivre â Rouen avec du pain bis et dé là ^léife. Corneille, sétrl, aurait pu se contenter dé gloire et dé pain bîs; il savait vivre de peu, et nous savons qu'on le trouva un jour occupé à restaurer sa chaussure avariée; ce n'est pas le superflu qu'il recherchait, mais le nécessaire pour lui et pour les siens. La gloire peut bien décorer la médiocrité, mais non pas la misère. 11 faut donc seulement gémir quand nous voyons Corneille, pressé par le besoin, faire, en 1550, argent de ses charges d'avocat du roi à la table de marbre, et de premier avocat à l'amirauté de Rouen, honorables sinécures qu'il avait conservées en mémoire de son père, et cédant, à la veille de la mort, la maison où i! était né.

Corneille, ranimé par les libéralités dé f ouquet, choisit entre trois sujets que le surintendant lui proposa, celui ^ Œdipe (165^). 11 pensait marcher d'un pas ferme sur les traces de Sophocle et de Sénèque, mais il comprit bientôt que rOEdipe des anciens ne pouvait pas s'arracher les yeux

La Fontaine.

ni faire ruisseler son sang de leurs orbites vides devant un parterre de Parisiens. Force lui fut donc de chercher d'autres sources d'intérêt^ et pour suppléer au défaut de matière il imagina ce qu'il appelle Vheureux épisode de Dircé et de Thésée. L'expédient fut jugé excellent puisque la pièce réussit^ et même « la plupart des auditeurs avouèrent que Ck)meil]e n'avait fait aucune pièce de théâtre où se trouve autant d'art ^ » Il est vrai qu'il n'y en a point où le naturel manque plus complètement. C'est là que nous entendons au début Thésée débitant à Dircé ces vers, hélas! trop célèbres :

Quelque ravage affreux qn^étale ici la peste, L'absenee aux vrais amants est encor plus funeste.

En vertu de cet axiome Thésée veut demeurer dans Thëbea pestiférée auprès de sa chère Dh*cé. Cette princesse, sortie du cerveau de Corneille, se trouve, de sa grâce, fille de Laïus et de Jocaste, sœur d'CEdipe. Le sang altier et querelleur des Labdacides ne se dément pas dans ses veines; elle tranche de la reine dépossédée et elle n'épargne pas les traits piquants à l'heureux usurpateur qui tient sa place. Ainsi OEdipe a déjà deux ennemis sur les bras, Thésée, à qui il refuse la main de la fille de Laïus, et cette fille ellemême, sans parler de Jocaste qui penche du côté des deux amants, lorsque commence sur le meurtre de Laïus l'enquête qui doit aboutir à la découverte d'un parricide et d'un inceste. Nous avons peine à comprendre comment on a pu iumiseulement supporter, mais applaudir ce mélange d'horreur et de galanterie, et cependant le préjugé fut tellement tenace que soixante ans plus tard Voltaire corrompit encore ce tragique sujet par une réminiscence d'amour entre Jocaste et Philoctète, ajoutant au vice du mélange le ridicule qui s'attache aux amours surannées. Quand nous sera-t-il donné de voir dans sa simple et magnifique horreur le drame de

< JVvis de Corneille au lecteur*

CORNEILLE. iSi

Sophocle que rien n'égale au théâtre ? Aujourd'hui nous sommes capables de tout entendre^ de tout voir ; mais où est le grand poète dont le génie sublime et docile ne trahirait pas Sophocle en le traduisant? Corneille a gauchi. Racine a reculé. Voltaire a côtoyé, la place est à emporter. Nous avons dans le rôle de Thésée quatre vers qui n'ont pas empêché Corneille de passer outre et qui portent la condamnation de son œuvre. Thésée dit en parlant d'OEdipe :

Pourra-t-U trouver bon qu'on parle d^hyménée Au mUieu d'une ville à périr condamnée, Où le courroux du ciel changeant Tair en poison Donne lieu de trembler pour toute sa maison ?

Cependant tout n'est pas à dédaigner dans cette tragédie manquée; on y rencontre de beaux vers, et Voltaire s'en est approprié deux : la définition du Sphinx,

Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion. Et l'image du supplice d'CEdipe qui

Des morts et des vivants semble le séparer.

le vois aussi dans un passage qu'on n'a pas remarqué le germe d'un des tableaux de notre grand peintre^ M. Ingres. Son (Edipe n'est-il pas dans ces deux vers?

Au pied du roc affreux semé d'os blanchissants, Je demande l'énigme et j'en cherche le sens.

Il faut encore citer la tirade sur la fatalité et le libre arbitre, étemels problèmes qui tourmentent les philosophes et qui aigrissaient alors les théologiens :

Quoi ! la nécessité des vertus et des vices D'un astre impérieux doit suivre les caprices, Et l'homme sur soi-même a si peu de crédit.

Qu'il devient scélérat quand Delphes l'a prédit? ^ L'âme est donc tout esclave ; une loi souveraine Vers le bien ou le mal incessamment l'entraîne, Et nous ne recevons ni crainte ni désir De cette liberté qui n'a rien à choisir.

Attachés pans relâche à cet ordre sublime, 2« Série, M

ISt ESSAIS D'HIStOlIlË IITTÉRAIRE.

Vertnwn lans mérite et Tldevx fnn% crime, Qu'on massacre les rois, qu'on briie les autels, C'est la faute des dieux et non pas des mortels : De toute la vertu sur la terre épandue Tout le prix à ces dieux, toute la gloire est due ; Us agissent eU nous quand nous pensons agir ; Alors qu*on délibère on ne fait qu'obéir.

Et taolre Volonté n'aime, hait, cherche, évite, Que suivant qUe d'en haut leur bras là précipite... N'enfoofOQs toutefois ni votre eeil ni le mien Dans ce profond aJ^me où nous ne voyons rien.

Corneille, «mimé par le succès û'Œdipe, qui lui attira, outre les suffrages de la foule, lés libéralités du n>i> songea eafiu k doiiBer ub recueil complet de ses tragé4ies; EUes s'élevaient déjà au nombre respectable de vingt-deux et formaient un total de plus de quarante mille vers. Non-seulement il publia ses œuvres, mais il les examina sans en dissimuler les défauts comme sabs en contester les beautés, et en cela il flt aete de courage et de bonne foi. Ces examens méritent d'être étudiés comme de précieuses confidences du génie ; ils prouvent avec quel soin le poète méditait un sujets quelle part il faisait à la vérité de l'histoire et i l'inventioo, quels étaient ses scrupules et ses hardiesses. Trois discours qu'il y ajouta, et dans lesquels il commente et complète la Poétique d'Arislote, attestent ses profondes réflexions sur les secrets de l'art dramatilijue. On y admire sa sincérité et sa pénétration^ tout en souriant, â l'occasion de la naïveté avec laquelle il mêle, dans les exemples qu'il allègue, ses pièces les plus imparfaites et ses chefs-d'œuvre, dont l'amour paternel fait une seule famille, où les plus disgraciés ne sont pas les moins aimés. Ces discours donnent à Corneille un rang élevé parmi les critiques. Les jeunes poètes y apprendront le respect d'eux-mêmes, du public et de Tart; ils y verront que la fantaisie et le caprice sont de méchants guides, et que le génie ne donne pas dispense de raison et de méditation. Ce n'est pas que Corneille ail compris partout

CORITEILLB. I8fe

le sens d'Aristote; il a échoué après tant d'autres dans l'interprétation de la fameuse définition de la tragédie ; il l'explique comme si Arîstote avait dit que la tragédie purge toutes les passions par la terreur et la pitié, tandis que le philosophe attribue seulement à la terreur et à la pitié tragiques le don de purger la terreur et la pitié elles-mêmes. Ce premier contre-sens sur le texte, que Corneille ne voyait qu'à travers une traduction latine, donne au principe d'Aristote, avec une fausse signification, une étendiae qu'il n'a pas. Aussi Corneille s'étonne-t-il de le voir si souvent inapplicablei Évidemment Aristote veut contredire Platon, c'est un plaisit qu'il ne se refuse guère, et il prétend montrer que la poésie, même dramatique, ne corrompt pas les âmes; que si elle excite la pitié et là terreur, qui sont réellement des principes d'énervement moral, elle purge ces mêmes sentiments, è'est-à-Klire qu'elle leur enlève ce qu'ils ont de contraire à la force de Tâme. Mais cette purgaticn ou purification s'opère-t-elle réellement, et si elle est réelle comment se produit-elle? Ce sont là des questions qui sont du ressort de la critique et de la morale. Si j'avais à présenter mes conjectures, je dirais que la terreur et la pitié éprouvées pour des dangers et des malheurs, ou éloignés ou fictifs, apprivoisent p^T une expérience inoffensive Tâme à ces mêmes sentiments, au point de lui donner la force de les dominer au lieu d'en être vaincue dans les dangers et les malheurs présents et fréels. 11 y a déjà, dit-on, sur ce point vingt-cinq opinions éontroversées. l'en livre une de plus à la discussion.

la TotÈon d*or (4661), que l'ordre des temps nous présenté «près Œdipe^ ramène Corneille à ses premiers héros tragiques, Jason et Médée ; mais il les prend dans leur âge d'intiocence relative, quand Jason n'a encore sur la conscience quHypBipyle trahie, et que Médée songe seulement à se faire ettleveré C'est ici que se trouve la pointe célèbre d'Hypfiipyle disant à la magicienne sa rivale :

le n*ai (|tie des attraits, et vous avez des charmes;

iS4 ESSAIS d'histoihb littéraire.

Le but du poète était surtout de donner place àut mervetl^ leuses machines de TorreUi, pour lesquelles le marquis de Sourdéac se mettait en dépense^ afin de fêter dignement le mariage de Louis XTV et de Marie-Thérèse. Le machiniste dut emporter le principal honneur^ et c'était juste, car entre autres divertissements pour les yeux il avait ménagé la vue^ d'un paUns d'horreur où «tout ce qu'il y a d'épouvantable en la nature servait de termes. L'éléphant, le rhinocéros, le lion, l'once, les tigres, les léopards, les panthères, les dragons, les serpents, tous avec leurs antipathies, y lançaient des regards menaçants. » On pense bien que c'était là un tour du métier de Médéeà rencontre d'Hypsipyle, ce qui prouve victorieusement combien les charmes ont de supériorité sur les attraits. Cette belle magie plut infiniment à Leurs Majestés.

Lorsque Sertorius parut sur la scène, en 1662, on put croire au complet rajeunissement du génie de Corneille; on y retrouvait sans appesantissement notable

La main qui crayonna L*àme da grand Pompée et Tesprit de Cinna.

C'est le même art et la même vigueur avec un moindre élan de grandeur et sans pathétique.- En effet, si on ajoute par la pensée un degré d'élévation dans les sentiments et quelques traits de passion, Sertorius monte au niveau d'Horace et de Cinna; mais Corneille n'a pas cherché d'autres ressorts que les grands intérêts de la politique. Il a mis en regard deux hommes d'Etat et de guerre, Sertorius et Pompée, et dans Tun la vraie grandeur, la vraie liberté de Rome et ses mâles vertus ; dans l'autre l'éclat extérieur de la gloire, la pompe du langage couvrant des mêmes noms de vertu et de liberté des espérances de domination. Sertorius remonte jusqu'à Scipion, et Pompée trace la voie à César. C'est là un grand spectacle, un moment solennel de l'histoire; et pour tout ce qui touche la politique et la guerre la main de Corneille n'a pas faibli ; mais la source du pathétique^ qui jamais n'avait

coulé eu abondance de sa veine que par accident^ s'est tarie; le poëte nous intéresse encore par Thabileté de ses combinaisons^ il nous élève par la noblesse des idées et des sentiments, il domine Tesprit, il ne touche pas le cœur ; l'amour qu'il introduit dans Aristie et dans Yiriathe se glace de raisonnements et de politique; ces tendresses du cœur soumises à la raison d'Etat, exaltées ou refroidies au gré de l'ambition , n'ont pas le don d'émouvoir. Au théâtre on ne s'intéresse. à l'amour que si celui qui l'éprouve souffre douloureusement de ses combats ou doit mourir de ses mécomptes. Ici il n'y a danger de mort de ce côté ni pour Yiriathe, ni pour Sertorius, ni pour Aristie, ni pour Pompée et cependant ils se donnent, tous quatre, pour amants. Le vice de cette belle tragédie est dans ces fausses passions, mais il lui reste une part de vérité qui la fait vivre. La conférence de Sertorius et de Pompée sauverait encore une pièce qui aurait d'ailleurs de moindres mérites de composition. Corneille en parle avec sa sincérité accoutumée : « Ne cherchez point, dit-il, dans cette tragédie les agréments qui sont en possession de faire réussir au théâtre les poèmes de cette nature : vous n'y trouverez ni tendresses d'amour, ni emportements de passions, ni descriptions pompeuses, ni narrations pathétiques. Je puis. dii*e toutefois qu'elle n'a point déplu, et que la dignité des noms illustres, la graodeur de leurs intérêts et la nouveauté de quelques caractères ont suppléé au manque de ces grâces ^ y»

Non, Sertorius n'avait pas déplu et ne pouvait pas déplaire à des spectateurs parmi lesquels on comptait Turenne et Gondé, et à défaut d'autres preuves nous devinerions que le succès en fut éclatant par les clameurs de l'envie. Corneille put se rappeler alors doublement la journée du Cid, Sertorius eut son Scudéri au prix duquel celui du Cid était un adversaire loyal et courtois. Scudéri hâbleur, fanfaron, ferrailleur,

* Préface de Sertorius. \\ fout lire toute cette préface, qui est un cbef-d'cBUTre de bon sens et de saine critique.

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i8d ESSAIS d'histoihb uttéraire.

est homme de Câeur/ après tout; ses vànteries et ses hyper^ boles amuseât i ses grands coups d'estoc ne font que ded égratignures : mais quelle vipère que sou successeur ! eomme il distille le fiel! quel veniu sur sa langue à triple dard! Scudéri était jaloui, Fabbé d'Aubignac, c'est de lui qu6 i)Ous parlons, était envieui. Critique médiocre, atiteur éé* testable, cabaleur infatigable, il était descendu de la chairs avec la prétention de régenter le théâtre dont il avait écrit la Pratique, Ce n'était pas celle de Corneille qui avait péussi contre les règles de Tabbé. De là toute sa colère contre rindocilité triomphante du grand poëte. La robe qui autori-^ sait alors les vilenies de ce méchant homme ne doit pas le protéger contre nos ressentiments. Anathème donc sur la bouche dont notre Conieille eut à soufMr les morsures !

La bonhomie et la grandeur de Corneille avaient fini par désarmer Fancien Scudéri et Mairet, ses confrères au théâtre et à l'Académie ; aussi lorsqu'il eut résolu de tenter le sujet 4e S9phonisbe (1663) que Mairet avait fait applaudir trente ans auparavant, il rendit hommage au mérite de son devancier et chercha loyalement le succès par des moyens nouveaux, laissant à Mairet la propriété de ceuK par lesquels il avait réussi : a J'ai cru, dit-il, plus a propos de respecter sa gloire et de ménager la mienne, par une scrupuleuse eiaetitude à m'écarter de sa route, pour ne laisser aucun lieu de dire ni que je sois demeuré au-dessous de lui, ni que j'aie prétendu m'élever au-dessus. » Malheureusement Mairet avait pris la route du pathétique, qui est la plus sûre pour arriver au succès, et Corneille resta dans celle oi)i SertDiius l'avait ^PS^g^'î ^^^ n'étant plus soutenu par la grandeur des intérêts et l'importance historique des personnages, il demeura avec tous les inconvénients des amours politiques et des mai^imes d'État. Syphax, Massinissa, Lélius ne sont que des subalternes : Corneille a pris soin d'avilir les deux premiers, pensant rehausser sa Sophonisbe, qui n'intéresse que médiocrement, parce qu'elle n'a que la passion de régner et le désir, d'ailleurs bien légitime, de ne pas orner un triomphe

yGoogk

au Capitule, la décadence est manitote dans SQphmm^^ )e ¥i?Mx c^iv^e s'est dépeuiUé^ la sève d'autOHi^e qui l'avait f|it reverdir un iostapt^ sans être complètement épuisée, ne rai^me^a plus déaçirmais avteur du trône rugueux que quel* ques rameaux plus longtemps rebelles à la mort. Cesl une raison de plus de chercher pieusement oea dentiert s^;Def d'une force q^i se retire et d'un feu qui s éteint. Ainsi dana Soj^km^ mêmOi Masainissa» qui autorise ses faiblesses dV mnur de Tei^emple des dieuK^ reçoit de Lélius cette QoUe et p^quai^te réponse :

N'aHégaea point les dieux : et Ton roit quelquefois Leur fiamine s'emporter en faveur de leur choix. Ce n*eet qu'à leur» pareils à suivre leurs exemples, fii vous fere< oommeeux quand tous aurcs des teadpMs; Cofame ils «ont da«» le ciel au-dessus du danger» Ils n>ut^àr^n à fralodre et rten à manager.

Mais que peuvent quelques traits de ce genre quand rintérêC n'a pas où se prendre entre tant de personnages sans passion vraie ou ssgos grandeur?

othon (1664) nous rend au moins Corneille dans PexpositioD^ qui est noble et faite en beaux vers, parmi lesquek il y en a quatre qui sont sublimes. Tout le monde les sait par cœiir :

le les yoyais taus trois se l^Slev «ou» un ^lattre Qjui chargé d'un long ftge a peu de temps à l'&tre» Et tous trois à l'envi s'empresser ardemment A qui dévorerait ce règne d'un moment.

Ces vent sortis d'un cerveau de soixante ans ne sentent pat k vieiUesse ; mais dis la seconde scène la pièce faiblit « pavée qu'on voit trop, dit Voltaire, que la tragédie ne sera qu'une intrigue de cour, une cabale pour donner un successeur ft Galba, v et cette intrigue ne nous offre que des cabaleurs mdgaires. Cependant on peut croire que dans la force dé l'âgÀ et du talent Corneille aurait su trouver un pinceau ^rgique et sur sa palette dea couleurs saisissantes pour

peindre dignemrat Tagonie roluptueuse et comme les convulsions de la grandeur romaine; mais ici le tableau qu'il trace est sans éclat ni profondeur. Le sujets s'il n'est pas mal choisi^ est mal conçu. Or la nature et la disposition du sujet sont au théâtre la plus sûre garantie du succès. Le style qui fait vivre les tragédies n'est pas nécessaire pour qu'elles réussissent. Mille exemples l'attestent. Voltaire remarque judicieusement que les pièces tombées de Corneille sont écrites à peu près du même style que Rodogune, qu'on applaudit encore. « Ce sont quelquefois^ dit-il, les mêmes beautés et toujours les mêmes défauts dans l'élocution; partout vous trouverez des pensées fortes et des idées alambiquées, de la hauteur et de la familiarité, de l'amour mêlé de politique, quelques vers heureux et beaucoup de mal faits, des raisonnements, des contestations, des bravades. Il est impossible de ne pas reconndtre la même main. D'où peut donc venir la différence du succès, si ce n'est du fond même du dessin? » Corneille, dans la préface de sa Sophonisbe, avait dit fièrement : « J'aime mieux qu'on me reproche d'avoir fait mes femmes trop héroïnes que de m'entendre louer d'avoir efféminé mes héros par une docte et sublime complaisance au goût des délicats, qui veulent de Tamour j[)artout et qui ne permettent qu'à lui de faire auprès d'eux la bonne et la mauvaise fortune de nos ouvrages. » Le trait n'allait alors qu'au jeune Quinault, auteur applaudi de Stratonice et d'Àstrate ; mais depuis Racine avait fait représenter son AUxandrcy dont le brillant succès donnait tort au conseil de Corneille, qui avait çngagé ce nouveau venu à porterailleurs qu'au théâtre son talent pour la poésie. Cette fois ComeiHe fut entraîné, et il voulut montrer aux admirateurs des dow" c&reuxy comme il les appelle, qu'il ne tenait qu'à lui de dire des douceurs. C'est dans cette pensée qu'il composa YAgésilas (1666), représenté sept mois après Alexandre. Il est vrai que rien n'est plus doux que cette pièce, mais aussi la douceur y est fade et languissante. C'est presque une.pastorale. Agésilas, Spitridate et Cotys n'ont rien à envier ni à l'ÂrtamèDe,

GORNBIULE. 189

ni à THoratius Goclès de mademoiselle de Scudéri. Ce long soupir de tendresse aboutit à un triple mariage dont Agésilas donne le signal en 'ces termes :

Rendons nos cœurs, madame, à des flammes si belles ; Et tous ensemble allons préparer ce beau jour Qui par un triple hymen couronnera l'amour.

Un Agésilas capable de dire de si belles choses appelait fatalement la douloureuse interjection^ si bien attachée à son nom^ de par Boileau S qu'elle en est désormais insé^ parable.

Attila (1667) mérite moins le holà du satirique, mais il ne doit la restriction qu'on y met qu'à une scène où le roi des Huns délibère avec Ardaric et Valamir sur le parti qu'il doit préférer entre la France qui s'élève et Rome qui tombe. C'est là que se trouvent ces beaux vers :

Un grand destin commence, un grand desUn s'achève,

L*empire est prêt à choir et la France s'élève ;

L*une peut avec elle affermir son appui

Et l'autre en trébuchant rensevelir sous lui.

Vos devins vous l'ont dit : n'y mettez point d'obstacles,

Vous qui n'avez jamais douté de leurs oracles ;

Soutenir un État chancelant et brisé

C'est chercher par sa chute à se voir écrasé.

C'est Valamir qui commence ainsi son discours, et Ardaric trouve dans sa réplique des traits de i6éme force;

Cependant regardez ce qu'est encor l'empire : 11 chancelle, il se brise, et chacun le déchire. De ses entrailles même il produit des tyrans, Mais il peut encor plus que tous ses conquérants.

Le reste de la scène n'est pas indigne de ces passages; mais, par malheur, cette délibération n'est qu'un piège tendu aux deux rois par Attila, indifférent entre la sœur de Mérovée

* J'ai vu r Agésilas,

Hélas !

IW ESSAIS D'qiSTOmB UTTÉRAIRE.

«t celle de VftleDtinieB, aQn de détourner le ooutoui^ toit de Méroyée/ soit de Tempereur sur celui des deux conseillera dont Tavis aura prévalu. Ainsi tout eOnaiste à savoir si Attila parviendra à jouer iin méchant tour à Ardanc ou à Valamir, et sll épousera Honorie ou Udione. Ce grand débat reste en suspens jusqu'à ce que le fléau de Dieu vomisse son âme avec son sang. L'hémorragie vient d'un accès de colère, et fort à propos pour permettre aux deux couples de princes et de princesses de contracter mariage. Était-il besoin d'évoquer Attila pour amener cette partie carrée? » Il faut aller jusqu'au bout et raconter, mais brièvement, comment Corneille se laissa mettre aux prises, à son insu, avec le jeune poëte qui, des fadeurs d'Alexandre, avait passé aux tragiques fureurs d*Oreste et aux crimes de Néron avec un tel applaudissement, que le poëte dû Cid et de Cinna avait enfin un rival. Henriette d'Angleterre, duchesçe d'Orléans, ménagea cette rencontre dont l'issue fit gémir les admirateurs de Corneille. Fallait-il ainsi traîner sur là scène le vieil et noble athlète, tout vaincu du temps, le front sillonné de rides, pour lutter dans un tournoi de galanterie contre toutes les grâces de la jeunesse et les forces croissantes du génie? Ce sont là jeux de prince. Était-ce malice ou simplicité? Corneille s'est fourvoyé en plaçant à côté de Titus et de Bérénice Domitien amoureux de la fille de éorbulon, Domitie, qui dispute par ambition le cœur de Titus à Bérénice, bien qu'elle soit éprise de Domitien. Domitien aimé et amoureux, n'est-ce pas assez pour assurer une chute? Bérénice, de son côté, tient surtout à ne pas être chassée de Rome ; et lorsque le sénat consent à son mariage avec l'empereur, elle y renonce aussi bien qu'à l'empire. Elle emportera son amour en Judée, et Titus sur le trône lui demeurera fidèle. Grâce à ce double héroïsme, Domitie fait retour à Domitien avec l'espoir d'être un jour impératrice- Cette esquisse montre à quel point la passion est sacrifiée dans ce drame, dont l'amour doit être toute la matière et le principal ressort. Reconnaissons cependant que le caractère

GQBXIIU.V. iM

^ ViiféoM 9»i desaoft ii^bldiDe»t éita» ia dermëie soèM. II9J4 ^^ ?àul un beau moutement au ptit df s loigi eniiiK d'une intrigue banale où se meuvent despcnomiagect firûidi (pii Q^QHl aaeuo aralha«»l Trai et qui aiment à disMiter ? Q^ u'mmU presque rien à citer de We eê Bérénie& sans u tr^ BiOMUe de ce qiie^ Boiteau appelait gatimattaa double^ e ealr^-dir^ cakii qui n'est eatendu m du lecteur ni de fauteur. ywx le {«tsage :

Fattt-ft mourir, madame ? et si proche du terme Votre illnsire inconstance est-elle encor si fermé Que 1«» restes d'iiD feu que j*a?ais cru si fort PaliMiit daas quatre jours se promettre ma mort *.

Corneilte fut plus heuçeux dans une œuvre dont il pa;*tage rhonneur avec Molière et Quinault. Sa part est la pliis considérable, quoique Molière ait tracé le plan et qu'il ^i écrit le premier acte et les premjlères scènes du seconà çt du troîsièn^e. Les intermèdes appartiennent à ftuinauU. La Fontaine avait pj;éparé la matière dans son roman dç Psyphé^ et LuUi fît la musique. Combien de grands noms pour un seul ouvrage , mais c'était Louis XIV et sa brillante cour qu'il fallait charmer. L'œuvre commune réussit à souhait. Corneille malgré ses soixante-cinq ans, travailla vite et bien. Quinault,

^ « Baron, le célèbre acteur, devait faire le rôle de Bomitien dans Tue et Bénérice; et comme il étudiait son rôle, robseorité dea quatre Ters : FauirH mQurir^ eip,, lui donna quelque, peine, ei U alla en demander TexplicaUpa, à Molière, cbe» qui il den^^raitsi Molière, après les avoir lus, amua qu'il ne les eotendaii paa non pUii-: « Mais « attendez, dit-il à fiafon, M. Corneille doit Yenir «ouper av^ nous « aujourd'hui, et voua, lui dires qu'il von» les explique. » ^ès que Corneille arriva, le jeune Baron alla lui sauter au cou, oomme il faisait ordinairemeot, parce qu'il l'aimait, et ensuite il le pria de lui expliquer ces quatre vers, disant à Corneille qu'il ne les entendait pas. Corneille, après les avoir examinés quelque temps, dit : • le ne les entend pas très-bien non plus ; mais réeites-les toujours : «I tel qui ne les entendra pas les admirera. » {Réeréùtiptu lUUroirê0, ptr dzeron-Rival,)

i92 ESSAIS d'histoire littéraire.

dans ses meilleurs opéras, n'a pas de scène plus tendre, écrite en vers plus faciles, plus harmonieux que l'entrevue de ; Psyché et de l'Amour.

Avec Pulchérie (1672) Corneille descend dans les limbes du Ba&-Empire. Cette impératrice vestale était fille d'Arcadius; dès sa quinzième année elle avait préludé à l'empire sous son faible frère Théodose II, et après la mort de ce prince elle épousa un vieux miUtaire qui dut se contenter du vain titre d'empereur. Elle ne mit à son choix d'autre condition que le respect de son vœu de virginité et de son autorité, et le vieux Martian se prêta de bonne grâce à cet arrangement. Corneille, pour trouver matière à ses cinq actes, donne à Pulchérie du penchant pour le jeune Léon qui régnera plus tard, et il prête au vieux Martian de tendres sentiments pour son impératrice, le tout sans préjudice d'un amour entre le patrice Aspar et Irène, sœur de Léon. Tous ces amants soupirent et dissertent jusqu'à la conclusion du mariage de Pulr chérie avec Martian. Corneille, rebuté par les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, porta son impératrice d'Orient à une troupe d'acteurs novices qui végétaient au Marais. S'il faut l'en croire, sa pièce peupla le désert et révéla parmi les acteurs des talents ignorés. Pulchérie n'en est pas moins son plus faible ouvrage. Cependant le début promettait; c'est Pulchérie qui parle :

Je TOUS aime, Léon, et n'en fais point mystère ;

Des feux tels qae les miens n*ont rien qu'il faille taire :

Je TOUS aime et non point de cette folle ardeur

Que les yeux éblouis font maîtresse du cœur,

Non d'un amour conçu par les sens en tumulte,

A qui r&me applaudit sans qu'elle se consulte,

Et qui ne concevant que d'aveugles désirs.

Languit dans les faveurs et meurt dans les plaisirs.

Inconvenance à part, ces vers sont bien faits et prouvent, dit Voltaire, que Corneille aurait pu écrire encore avec force et . pureté, s'il avait voulu travailler davantage ses ouvrages ; mais la pièce est écrite très-négligemment : la forme y ré-

CORNKaiB. i93

pond à la matière^ et il n'y a point moyen de protester contre la brève et rigoureuse sentence du critique : «C'est un mariage ridicule^ traversé ridiculement^ et conclu de même.»

n est triste de voir Corneille, fermant les yeux sur sa décadence, exposer ses cheveux blancs aux dédains des acteurs et rejeter sur l'inconstance du siècle, les caprices de la mode, une tiédeur que justifiait de reste le déclin de son génie. Ni Horace^ ni Cirma, ni Polyeucie et ses autres chefs-d'œuvre n'étaient abandonnés, mais la foule n'a pas de longues complaisances, elle ne connaît qu'un crime au théâtre, c'est l'ennui, et à tout prix elle l'évite. Corneille ne voulut pas comprendre et il tenta un dernier effort. Il pensa à la Chine pour vaincre l'indifférence, mais il n'alla pas plus loin que î'Euphrate, et c'est à Séleucie qu'il plaça la scène de sa tragédie. Il fit d'un nom de dignité chez lesParthes, du Suréna, un nom d'homme, et, sur la foi de Plutarque et d'Appien, il peignit un sujet dont la grandeur et les services importunent un roi, qui sacrifie son bienfaiteur à ses terreurs. On peut croire que Corneille songeait au duc de Guise ^ dont le dernier descendant l'avait protégé. Ainsi l'instinct dramatique l'acheminait à rmventionde la tragédie nationale. On peut dire que jusqu'au bout Corneille a tenté des routes nouvelles. Suréna (1674) n'est pas sans mérite, l'idée du poème est dramatique, et deux caractères au moins, celui de Suréna et d'Eurydice, sont bien tracés, mais l'action languit, et il est fâcheux que le péril de Suréna vienne du refus d'épouser la fille d'Orode. Il eût été plus habile de grandir encore Suréna et de pousser les craintes d'Orode au point de rendre le meurtre du héros inévitable. Quand il s'exécute c'est un crime gratuit et qui de plus dans l'exécution paraît accidentel. L'attentat devait être mieux préparé et plus redouté pour émouvoir. Eurydice aussi n'a pas assez laissé prévoir l'effet de sa douleur, et lorsque la

Ml y a analogie de situation, et, tout au moins, allusion dans l'emploi du moi historique : on n'oserait.

494 ESSAIS d'histûiks UTTÉRÀIRE.

acwr dfi ^réna l'accuse d'ipsensibilité fw^rce qpi'^f n^ (Jeure pas et qu'elle répond ;

Nofi, je ua pleure pae, madame, mate |e.tte&r»,

ce beau vers, qui autrement amené serait, seloi^ Voltaire, le gublime de la douleur, surprend plus qu'il ne touche, parce que Tamour d'Eurydice |f a pas paru de nature à produire Utie crise de mort soudaine. Àu teste, ce dernier cri tragique sorti de la bouche de Corneille est un digne adieu au théâtre. Il est beau de couvrir ainsi sa retraite, et que le denuer combat fasse souvenir des plus beaux triomphes d'une carrière si longue et si glorieusement parcourue, Eurydice, avant ce dernier mot, a déjà eu de belles inspirations :

I/amapte 4' un hérea aiiqe à lui raaaamlKHr Et voit ainsi qi^e lui sça périls sans trembler.

C'est encore elle qui dit, pour détourner les coups qui menaeent Suréna :

Si Craasas est défait, Rome n'est pas détruite ; B'aulres ont ramassé les débris de sa fuite ; De nouveaux eaeadrons leur vonl enfler le eœur. Et vous avec besoin enoor de son vainqueur*

Suréna lui-même ne parle-t-il pas la langue àî Horace lorsqu'il dit:

Qu*on veuille mon épée ou qu'on veuille ma tè(e, Dites un mot, seigneur, et Tune et l'autre est prête : Je n'ai goutte de sang qui ne soit à mon roi, Et si Ton m'ose perdre, 11 perdra plus que moi. l'ai vécu pour ma gloire autant qu'il fallait vivre.

Ne reconnaît-on pas la main du grand Corneille daps ces paroles de Suréna, répondant à Eurydice, qui lui commande de prendre une autre épouse, parce que les illustres morts doQt il tient la place ont assez mérité de revivre en leur race :

Que tout meure avec moi, madame : que m'importe Qui foule après ma mort la terre qui me porte? SenUront-iis percer par un éclat nouveau

Çm illustre^ aïeux la nuit de I^ar tomb^a ?

BtiSpireront-ils Tair où le^ feront revivra

Ces neveux, <|ui peuMtre auront peine à les suivre,

Peut-être ne feront que les déshonorer

Et n'en auront le safig que pour dégénérer ?

Voltaire j 6i dur aux faiblesses du gtaad Corneille^ a*tril de pfireils traits dans les Lois d^ Minoi et dans les Pélopdes^ et 4e plus Teiemple et les paroles de Corneille lui-même iie Ta^ yerti8saient-*ils pas qu'il est temps à soixante ans de prendre ooQgé du théâtre^ et que « la poésie s'en va avec les dents ^ ? >) La vieillesse de Corneille fut contristée par Taffaiblisser mept de son génie et par Féclat des succès de son jeune rival. En vain son amour^propre lui faisait illusion ^ur les causes de cet abandon; en vain, dans sa tendresse pour ses derniers ouvrages, <pense-t-il qu'un regard du roi suffirait pour les placer à côté de leurs aînés; en vain s'éc.rie-t;il en s'adressant à Louis XIY :

Achève; les derniers' n*ont rien qui dégénère, . Rien qui les fasse eroire enfants d*ufi .autre père. Ce sont des malheureux étoufifés au beroeau, Qu'un seul de tes regards tirerait du toipbeau. On voit Serlorius, OEdipe, Rodogune, Rétablis par ton choix dans toute leur fortune ; Et ce choix montrerait qu'OUion et Suréna Ne soni pas des cadets indignes de Cinna.

Sophonisbe à son tour, Atliû, Pulchérie Iteprandraient pour te plaire une seconde vie* Agésilas en foule aurait des spectateurs, Et Bérénice enfin trouverait des acteurs.

Le ton de ces doléances montre que le découragement était entré dans son âme. Faut-il ajouter que la détresse de ses finances ajoutait les embarras de la vie matérielle à ces souffrances de Famour-propre ? Incroyable négligence de ces glorieux protecteurs des lettres qui ne savent pas aller au-de-

' « Ma poésie s'en est allée avec mes dents, » disait Corneille à Chevreau. '

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vant de la misère du génie^ oublieux Mécènes auxquels il faut que Boileau réveille la mémoire^ pour qu'une tardive aumône vienne atteindre sur son lit de mort celui que Napoléon aurait fait prince et dont la mémoire est l'orgueil de la France ! Malgré ces mécomptes^ malgré ce complot de l'indifférence publique et de l'oubliance royale^ on aime à penser que la grande âme de Corneille fut consolée par le sentiment de ses forces et raffermie par sa dignité morale; pour n'avoir pas à maudire, on veut croire fermement que le jour où Corneille, chargé d'années et de misère, parut au théâtre, et fut salué par les longues acclamations de l'auditoire, qui s'était levé en sa présence, ces'sufirages qui devançaient^ en les annonçant, ceux de la postérité, durent adoucir les blessures de son amour-propre, et lui rendre plus légères les douleurs de la vieillesse, par l'assurance d'une mémoire immortelle.

Corneille mourut dans la nuit du 30 septembre au i"' octobre 1684. Il était âgé de soixante-dix-huit ans trois mois et vingt-quatre jours. Racine, directeur désigné de l'Académie française, disputa à l'abbé de Lavau, dont les fonctions expiraient au moment de la mort de Corneille, l'honneur de faire célébrer le service funèbre. L'Académie décida contre lui, et Benserade, qui ne perdait jamais l'occasion d'un bon mot, dit à ce propos : « Nul autre que vous ne pouvait prétendre à enterrer Corneille ; cependant vous n'avez pu y parvenir. i> Racine fit mieux, il s'inclina devant la gloire de son maître, et il la célébra en termes dignes de Racine et de Corneille.

Il y a des écrivains sur lesquels on n'a jamais tout dit^ parce que le sujet est inépuisable^ et avec lesquels on ne craint pas les redites^ parce que, tout connus qu'ils sont , personne ne se fatigue d'en entendre parler. La Fontaine est de cette famille : aucun poète n'a été loué plus souvent et par autant d'habiles critiques, aucune biographie n'a été tant de fois reproduite, ni détaillée avec autant de complaisance; et cependant d'autres critiques et d'autres biographes viendront, qui, pas plus que nous, ne s'inquiéteront d'avoir été devancés. Pourquoi, en effet, se refuser à soi-même et interdire aux autres le plaisir de parler d'un vieil ami d'enfance dont le souvenir est toujours nouveau et charmant? Aussi bien sa vie nous expliquera peut-être dans quel sens il faut entendre l'antique proverbe que les Champenois répètent et laissent courir sans inquiétude.

Celui qu'on devait surnommer le bonhomme naquit dans une petite ville de la Champagne, à Château-Thierry, où son père, Charles de La Fontaine, exerçait les fonctions de maître des eaux et forêts. Sa mère, Françoise Pidoux , était fille d'un baiUi de Coulommiers. Enfant aimable et nonchalant, il étudia avec mollesse, et le cours de ses études ne révéla aucun des germes de son génie. A vingt ans, après avoir lu quelques livres de piété, il se crut la vocation de la vie ecclésiastique, et il entra au séminaire de Saint-Magloire,où il ne demeura qu'un an. Il ne prit aucun goût à la théologie >

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i98 ESSAIS d'histoire littéraire.

et on peut le croire sur parole lorsqu'il dit : « Ce n'est pas mon fait de raisonner sur les matières spirituelles^ j'y ai eu mauvaise grâce toute ma vie ^ » Son exemple avait entraîné son frère Claude, qui persévéra. Au sortir.du séminaire, La Fontaine mena, dans la maison paternelle, cette vie de désœuvrement et de plaisirs qui énerve, surtout en province, les jeunes gens de famille. Pour le ranger au devoir, on le maria, et son père lui donna la survivance de sa charge. Il avait alors vingt-six ans, et le démon de la poésie n'était pas encore venu. La Fontaine ne se pressa jamais.

Une ode de Malherbe, récitée par hasard devant lui, éveilla le gQÛt de la poésie dans son âme, que le plaisir et la paresse s'étaient seuls partagée jusqu'alors. Il lut avec transe port Malherbe tout entier, et tâcha de Vimiter ; mais Malherbe^ oui > Malherbe lui-même aurait gâté L^ Fontaine, si deux an\is, Pintrel et Màucroix , ne l'eussent conduit à la lecture des vrais modèles. La Font^^ine a fait lui-même l'aveu du danger qu'il a couru :

Je pris Mrlain auteur autrefois pour mon maître, 11 pensa me gâter ^ : à la fin, griuse aux dieuxi, Horace, par bonheur, me dessijla les yeux*

Platon et Plutarque, parmi lea anciens , ftirent 6es auteura

* hUtré lY, à madame de La Fontaiae.

^ Oa a souvent dit que La Fontaine désignait Voiture par ee « certain auteur qui pensa le gâter », je Val moirmôme répété, et peut-être cru, après beaucoup d'autres : tant il est naturel de suivre « en vrai mouton » les traces d'autrui ! La réflexion me ramène à penser qu'il s'agit de Malherbe. En effet, La Fontaine ajoute : L*auteur avait du bon, du meilleur : et ta France EsUmait dans ses vers le tour et la cadence.

Cela peut-il se dire de Voiture, qui est un poëte, affecté sans ^OQta, mais surtout négligé, et ne s'applique-t-il pas forcément à « eelui qui le premier en France, » comme dit Boileau,

Fit lenUr dans les vers une juste cadence.

Malherbe p^naafàtei^ notra poète parce que, tout entier l^ea mattre.

LA F0NTAIN6. 199

de prédilection; il les lisait dans des traductions^ car il n'% jamais su le grec ; entre les modernes, il s'était attaché ^& préférence à RabelaiS;, à Marot et à d'Urfé^ dont Yàtiêrép faisait ses délices.

Le mariage ne fixa pas Tinconstance de ses goûts. Marie Héricart, qu'on lui fit épouser en 1647^ avait de. la l>aauté et de Tesprit; mais elle manquait de ces qualités solides j s^mour de Tordre et du travail, fermeté d^* caractère, qui agiraient sul:\jugué et discipliné son mari. Pendant qu'elle lisait des romans, La Fontaine allait se distraire ailleurs, ou rô^

La Fentaind négligeait les tnoiens, et, ce qui aurait été plu» grave " çtieore, la maitresse des anciens^ la nature. C'eftt en effet à Tatde dcr ees deni modèles qu'on arrive à la sottpleaae* 4 la gràee, charme suprême de la poésjo. Aussi La Fontaine ajoiitert«il ;

Ils semoqnent de moi qui, plein de ma lecture,

Vfi|s partout prèehant Tart de la simple nA(ure« , '

Or Malherbe, qui est un si noble poète, n'est pas un poëte naturel, il aurait donc pu gâter son admirateur, et pour qu'on ne s'y trompe pas, La Fontaine caractérise Tautear qui a p$nêé 1$ gâter par un vers qu'il emprunte à Malherbe lui-même.

Tous métaux y sont or, toutes fleurs y sont roses.

Ce qui a pu égarer les interprètes» e'eit qu'en effet La Feataine» avant de se senUr poëte, au bruit d'une ode de Malherbe réoitée devaat lui, avait imité Voiture lorsqu'il rimait, par désœuvrement et sans passion, quelques bagatelles qui amusaient les oisifs de Chàteau- Thieri'j. En outre, à' la fin de la même pièce, La Fontaine rend un hommage éclatant aux odes de notre premier lyrique *.

Malherbe avec Racan, parmi les chœurs des anges, Là-haut de rEternel célébrant les louanges.

Ont emporté leur lyre.

Jout cela est vrai ; mais il est vrai aussi que La Fontaine, après avoir tenté de suivre Malherbe, n'est entré datis la vraie poésie que pAT l'étude des anciens et de la nature. Comnae il le dit :

Qp i^'égar^ en voulapt tçnir d>aire« eliamini.

âOO ESSAIS d'histoire littéraire.

Tait, soit à ses vers, soit à ceux de ses poètes favoris. La for-> tune du jeune ménage ne tarda pas à s'obérer. Le père de La Fontaine laissa, de son côté , une succession embarrassée : des emprunts contractés pour acquitter les dettes et laisser le bien intact devinrent de nouvelles causes d'embarras, de sorte qu'on s'explique facilement que notre poëte , inhabile aux soins d'intérêt, incapable d'ailleurs de s'imposer aucune privation, et ne trouvant auprès de lui ni secours, ni direction, ait mangé, comme il le dit gaiement, son fonds avec son revenu, de manière à n'avoir plus, après quelques années, ni revenu ni fonds *.

L'exercice de la charge de maître des eaux et forêts se borna vraisemblablement à de longues promenades sous les vieux arbres des bois soumis à sa juridiction, et à de non moins longs sommeils' sur les tapis de verdure au bord des ruis-

* On coDDalt répitaphe que La Fontaine destinait à sa tombe :

Jean s'en alla comme il était venu, Mangeant son fonds avec son revenu:

Tint les trésors chose peu nécessaire :

Quant à son temps, bien le sut dispenser :

Deax parts en fit dont il soûlait passer L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.

' La Fontaine était grand dormeur et il Tétait avec paision et reconnaissance ; il dit, en parlant au sommeil :

Je t'offre plus d'encens que pas un des mortels.

Songe de Vaux»

11 envie le sorAles Papimanes : car.

Le vrai dormir n'est counu que chez eux; et il 8*écrie :

Je le verrai ce pays où Ton dort!

11 disait à sa femme, leure 111 : « Moi qui suis enfant du sommeil et de la paresse. » Et il a écrit dans Psyché (1. 1!) : « J'ai toujours cru et je crois encore que le sommeil est une chose invincible : il n'y a procès, affection, ni amour qui tienne. » Finissons cette note naroo-

seaux murmurants. Nous avons bien le droit de le supposer, puisqu'il est avéré qu'à plus de soixante ans, il ignorait encore ce que les forestiers entendent par bois en grume, bois marmenteau et bois de touche K La poésie le charmait ; ses premiers essais se bornèrent à des vers de circonstance qu'on prisait fort à Château-Thierry : il s'enhardit enfin jusqu'à tenter une comédie; comme l'invention lui manquait, il prit une pièce de Térence dont il conserva l'intrigue, le nom des personnages, l'ordre des scènes, les paroles mêmes qu'il voulut reproduire avec fidélité'. Toutefois, par scrupule de morale, ce qui est à noter comme contraste avec ce qu'il fit plus

tique, déjà trop longue, par ces beaux vers tirés du Songe (Vun ha" bUmii du Mogol :

Je ne dormirai point sous de riches lambris : Mais voit-on que le somme en perde de son prix? En est-il moins profond et moins pleins de délices? Je lui Tone an désert de nouveaux sacrifices.

Liv. XI. f. V.

* « Il avoue qu*il a appris dans le Dieiiannavre univenel ce que e*e8t que du bois en grume, qu'un bols marmenteau, qu'un bois de touche, et plusieurs autres termes de son méUer qu'il n*a jamais su. • {Second factum de Furetière, p. 22.)

> 11 y réussit médiocrement ; je n'en citerai qu'un exemple. Lorsque Pbèdrie consent, à la prière de Thaïs, de s'éloigner pour deux Jours, il s'écrie :

Dies noctesque âmes me ; me desideres :

Me somnies : me exspectes : de me cogites :

Me speres : me te oblectes : mecum tota sis :

Meus fac sis postremo animus, quando ego sum tuus.

Que devient ce transport de la passion dans l'imitateur? le voici :

De cœur auprès de moi.

Rêvez incessamment, chez vous soyez absente.

Act. I, se. li.

On voit qae notre poëte n'annonçait pas encore un rival heureux des

tÔÉ ESSAIS d'histoire littéraire.

tard, il ôta au sujet ce qu'il avait de piquant et de dramâ-^ tique, en ne poussant pas les choses aussi loin que Térence. La pièce qu'il avait choisie, YEunuquey ne convenait guère à notre théâtre; il n'essaya pas de la faire représentei*, mais il la publia, et ce fut par cette œuvre médiocre, quoique assee bien versifiée, que son nom commença à se produire. Il avait alors trente-trois ans.

€e fut vers cette époque qu'un de ses parents, J. lannaH, conseiller du roi, le présenta à Fouquet dont il était le suIh stitut auprès du parlement de Paris. Le surintendant aimait les gens de lettres; il les accueillait avec grâce et les pension-^ nait généreusement. C'était dans le luxe royal de sa maison ou plutôt de sa cour, non pas un accessoire, mais un des ot-* nements préférés, et c'est de ce côté que lui vinrent, pluâ tard, les seules consolations de sa disgrâce. La Fontaine devint le poète ordinaire de Fouquet, et reçut une pension de mille francs, à charge d'acquitter chaque quartier par une pièce de vers. Dès lors il fut de toutes les fêtes, seà yeux étaient éblouis^ son cœur ému, son esprit éveillé. Les années qu'il passa au milieu des magnificences de cette vie voluptueuse furent un véritable enchantemetit : il en a laissé dei^ tracesdans les fragments du Songe de Vaux, premiers indices d'un talent qui devait s'élever jusqu'au génie; la reconnaissance fut sa première muse, mais la douleur l'iùspira biei| plus heureusement, car i* Élégie aux nymphes de Vaux, sur la disgrâce du surintendant, le plaça à la hauteur des maîtres; Jusqu'à ce moment La Fontaine n'avait guère été qu'un versificateur aimable, facile, ingénieux; cette fois, il fut poète, et ses plaintes touchantes sont demeurées un des chefsd'œuvre de la langue. La Fontaine ne pleurait pas seulement daus Fouquet la perte de ses plaisirs et de ses espérances, mais le malheur d'un homme qu'il aimait sincèrement par reconnaissance, et dont les brillantes qualités l'avaient séduit. Ce ne fut pas une émotion passagère : quelques mois après^ en passant à Amboise, l^ami fidèle voulut visiter la ebambre du château où Fouquet avait commencé sa captivité ; Uni»

La POffTAIKE. ÎÔd

put y pénétirer; mm il s'arrêta sur le seuil^ ses pleurs ebu^ lèrentavec amertume^ et « sans la nuit^ on n'aurait pu^ di^il, Tarracher de <5et endroit. »

Les succès de notre poëte, parmi cette élite de beaux esprits et de femmes charmantes qui se pressaient autour de Fouquet, ne s'expliqueraient guère &i l'on ajoutait foi pleine et entière à cette hêgende de distractions bizahres et de suN prenantes naïvetés qui nous est parvenue en se grossissant toujours. On tte saurait nier quîl ne fût volontiers rêveur, distrait et crédule; mais l'accueil qu'on lui fait, l'empressement qu'on lui témoigne^ en de si bons lieux, doit nous faire croire qu'il savait aussi être aimable quti^d il le voulait. Par ia distraction il dérobait son esprit au contact d'un entourage Importun, il ne se donnait qu'à ceux qui lui plaisaient;, mais alors il se donnait tout entier avec son enjouement 3 sa fine raillerie, sa délicatesse et sa spirituelle bonhomie. Sa nature nonchalante lui interdisait tout effort; il fallait se passer de lui^ si on ne savait pas le prendre et l'animer; en conservait bien la présence de son corps, mais son esprit se repliait ou s'envolait ; on peut même ajouter que la rêverie était en lui me manière de politesse pour dissimuler son ennui : sans doute alors il allait retrouver ses bêtes, mais il ne le disait pas. La distraction étant pour La Fontaine un moyen d'indépendance, à l'aide de quoi il pouvait se livrer à ses heures et se reprendre à sa fantaisie. Il n'y a pas à s'étonner que par là suite il ait laissé croître démesurément un défaut qu'on lui passait, et dont il se trouvait bien.

La disgrâce de Fouquet ramenait La Fontaine vers la vie de famille, moins propre que jamais à se soumettre aux devoirs qu'elle impose. Un fils lui était né > qui aurait dû l'y attacher, mais les enfants que notre poète a tant amusés depuis étaient ses ennemis naturels , et son aversion pour eux n'a jamais manqué l'occasion d'éclater. Ce p^tit peuple^,

' « De TOUS dire quelle est là famille de ce pa'rebt et quel nombre d'enfants il a, c'est ce (^ae Je n'ai pas remarqué, mon humeUi^ n'étant

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â04 ESSAIS D^HISTOIRE LITTÉRAIRE.

comme il les appelle y lui fut toujours insupportable : il est certain qu'aux indifférents ils paraissent exigeants, importuns, bruyants, avides de petits soins, et tyranniques au dernier points terrU)les enfin; d'ailleurs ils lui faisaient concurrence : partout La Fontaine a voulu être et il a été l'enfant de la maison, enfant gâté dont on choyait les caprices, dont on caressait les faiblesses. Ha vie est une enfance de tous les âges; il a grandi, grisqpné et vieilli dans une enfance non interrompue : il ne faut pas le juger autrement. C'est la clef et un peu l'excuse de cet abandon des sérieux devoirs de l'homme qu'il faudrait sévèrement blâmer en lui, si on y appliquait les règles d'une morale rigoureuse. On lui pardonne d'avoir voulu être heureux, parce que tout son ,être aspirait à la volupté. Volupté des sens, volupté de l'intelligence S impatience de toute douleur, de toute con-

nullement de m'arrêtera ce petit peuple. » Lttirt VI, à sa femme. — Les fables sont pleines de traits d'humeur contre Tenfance ;

Mais un fripon d'enfant, cet âge est sans piUé.

Lei Deux Pigeons^ liv. IX, f. ii.

Certain enfant qui sentait son collège, Doublement sot et doublement fripon, Par le jeune âge et par le privilège Qu'ont les pédants de gâter la raison.

VÉcolier, le Pédant et le Maître {Tun jardin, liv. IX, f. ▼.

L'enfance n*aime rien.

Les Dieux voulant instruire un fils de Jupiter, liv. XI, f. u.

* Sur ce point nous avons un aveu complet et assez poétique pour être reproduit :

« Volupté, volupté, qui fus jadis maîtresse

« Du plus bel esprit de la Grèce, « Ne me dédaigne pas ; Tiens-t'en loger chez moi,

« Tu n*y seras pas sans emploi :

« J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique.

traiûte^ de tout sacrifice; vif amour de tout ce qu'on peut aimer sans effort et sans vertu ; caractère inoffensif, bienveillant, sincère, quoique inerte, grâce merveilleuse, bonhomie charmante, délicatesse exquise de pensée et de langage, riante imagination, voilà tout La Fontaine. Qu'on se garde bien de lui demander autre chose.

De l'humeur dont il était, La Fontaine devait saisir avec empressement l'occasion de s'éloigner de sa fanûUe et de Château-Thierry, qui n'était plus pour lui qu'un tombeau. Pour se distraire de sa douleur, tout en s'y rattachant extérieurement, il suivit à Limoges son parent Jannart, exilé par lettre de cachet auprès de madame Fouquet, dont il administrait la fortune. Notre poète a fait le récit de ce voyage dans une suite de lettres à sa femme, semées de jolis vers et pleines d'enjouement. Son séjour à Limoges fut de courte durée , et nous le retrouvons bientôt partageant son temps entre Paris et Château-Thierry, tantôt en garçon, tantôt avec madame La Fontaine , qui d'abord le suivit assez souvent dans ses excursions. Ces déplacements et ce double train de maison durent précipiter le dérangement de ses affaires, mais il s'en inquiétait peu : d'ailleurs son bien seul y passait, car il n'y avait pas communauté entre lui et sa femme, qui plus tard put vivre dans l'isolement, à l'abri du besoin. Disons aussi , en passant , qu'il n'oublia pas tout d'abord ce fils qu'il jugea devoir être un charmant garçon, dans cette courte et singulière entrevue dont on a tant parlé , et qu'il s'en occupa jusqu'au moment où il fut déchargé de ce soin par la générosité du procureur général de Harlay. De cette époque datent ses rapports avec Racine, autre Champenois, son confrère en poésie. Leur liaison dut se faire par l'entremise de Molière, que La Fontaine avait connu et par consé-

« La viUe et la campagne, enfin tout : il n'est rien

« Qui ne me soit souverain bien, « Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique. » (AifbuBs DE Psyché, Uy. U.)

106 ESSAIS D^SISTOIRÏ LltTÉRAIRE.

quent aimé et admiré thei Foùquet i Racine amena Bôileao, et Molière Ghapelle^cet incurable provocateur d'orgies, Anaeréon aviné, toujours en guerre contre la raison de nos quatre poëtes, surtout vers la fin de leurs soupers. Le sévère Boileau gourmandait parfois les convives sans trop de succès, et Ton sait même qu'un beau jour Chapelle l'enivra pendant le cours d'un sermon improvisé sur la tempérance. Nos bons amis menaient une joyeuse vie, qui toutefois faillit avoir une issue tragique , puisqu'à la suite de ce dîner d'Auteuil, où l'ivresse les avait conduits à philosopher mélancoliquement, la philosophie les poussait vers la Seine pour y noyer leurs chagrins , si Molière n'eût par bonheur fait remarquer que ce dénoûment remis au lendemain serait plus héroïque. Quoi qu'il en soit^ la bonne chère n'était qu'un accessoire ; la poésie qui les avait rapprochés tenait le premier rang, et on peut se faire une idée du charme et de la solidité de leurs entretiens par ce qu'en rapporte La Fontaine dans le premier livre de sa Psyché. Cette heureuse confrérie se divisa bientôt. Un mauvais procédé de Racine éloigna Molière; la faveur royale rendit Boileau et Racine plus circons^pects; Chapelle se débaucha outre mesure, et La Fontaine , tout en gardant ses amis, allait rêver et se divertir ailleurs.

Pendant que cette intimité durait, La Fontaine emmenait souvent Racine et Boileau à Château-Thierry, où il allait de temps à autre vendre quelque bout de terre pour établir une espèce de balance entre ses recettes et ses dépenses. L'aimable Maucroix, autre épicurien, arrivait de son côté pour compléter la fête qui se continuait à Reims, où le chanoine attirait volontiers son cher La Fontaine, qui ne demandait pas mieux que de l'y suivre; car, nous dit-il,

Il n'est cilé que je préfère à Reims :

C'est Tornement et Thonneur de la France.

Quels que soient les motifs de la préférence qu'exprime ici La Fontaine, ce n'est pas moi qui le démentirai, Champenois que je suis de race et de coîur. Je tiens par trop de liens à la

hk FONTAIITB. 1Ô7

Yille OÙ je suis né et que je ne revois jamais sans une tendre éinotion , pour ne pas être touché du bien qu'on en dit et des hommages qu'on lui rend. Mais passons.

Cette vie de dissipation éloigna madame La Fontaine , qui cessa bientôt de suivre son volage époux à Paris : la sépara^ tion s'était opérée, sinon sans orages, au moins sans procès. Racine engagea souvent son ami à renouer, et c'est pour obéir à ces conseils qu'il fit ce voyage à Ghâteau^Thierry, dont il revint après deux jours sans avoir vu madame La Fontaine. L'anecdote est partout : « Eh bien ! êtes-vous réconciliés? avez-vous vu votre femme ? — J'y suis allé, mais elle était au salut. » Admirable naïveté^ s'écrient les biographes, trait charmant de bonhomie et de distraction! Hélas! non. La Fontaine savait ce qu'il faisait; il était parti à eontre-cœur, par condescendance pour ses amis; sa promesse le pousse jusqu'à la porte de son logis ; mais, n'ayant trouvé personne, il n'y reviendra pas, trop heureux qu'il est d'avoir dégagé sa parole et évité une entrevue qu'il redoutait ; puis, à son re* tour, il paye ses conseillers d'une exeuse d'enfant, dont il ne sera pas le dernier à rire de bon cœur. Rien de plus naturel que ce manège : il a cédé par faiblesse; mais sa volonté, qui persistait sous une docilité apparente, se retrouve et triomphe à la fin.

La Fontaine a déjà plus de quarante ans, et à part sa froide comédie de V Eunuque et l'admirable élégie sur Fouquet, ce n'est encore qu'un bel esprit aimable et un poète de société. Remarquons cependant qu'il dt^tint alors la charge de gentilhomme servant de la duchesse douairière d'Orléans, veuve de Gaston, frère de Louis XIII. La petite cour du Luxembourg, à défaut de celle du grand roi, accueillait La Fontaine, qui y vivait dans une douce intimité : sa charge n'étut pas simplement honorifique et elle servait à justifier des libéralités qui venaient toujours à propos. La duchesse de Bouillon ne négligeait pas non plus notre poète; il Favaitvue à Château- Thierry, et cette princesse de rnooiurs faciles et d'esprit voluptueux {'avait engagé à impliquer son talent pour les vers

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à Fimitation de ces contes badins et galants qu'Arioste et Boccace avaient empruntés à nos trouvères. Ce conseil, suivi avec empressement, fit rencontrer à La Fontaine une des veines de son génie et le mit sur la voie de Tapologue. Joconde fut son début dans le conte. Ce récit, librement imité de TArioste, fut l'occasion d'un débat littéraire dans lequel Boileau rompit une lance en faveur de son ami contre un autre imitateur qu'on lui opposait alors, et qu'on a oublié depuis ; quelque chose comme Pradon mis en parallèle avec Racine. Le succès encouragea le conteur, qui mit successivement aiu jour d'autres nouvelles non moins ingénieuses et tout aussi libres. Ce côté de la gloire de La Fontaine doit être voilé; car, bien que l'ingénuité corrompue du bonhomme n'ait pas embrassé l'immoralité de propos délibéré, et qu'il se soit étonné que pour cinq ou six contes bleus on l'ait accusé de pervertir Finnocence, l'accusation n'en est pas moins fondée ^ La licence des tableaux qu'il trace, loin d'être couverte par la grâce d'un style inimitable, n'en est que plus dangereuse. Toutefois, de ses deux chefe-d'œuvre en ce genre, il y en a un au moins, le Faucon, qui n'offense en rien la pudeur. Ajoutons bien vite , et pour courir sur ce sujet scabreux, que, dans aucune langue et par aucun poète, Fart du récit n'a été porté à ce degré de perfection.

Le talent désormais reconnu et apprécié de La Fontaine Faurait désigné aux bienfaits de Louis XIY, qui allaient audevant du mérite, et souvent même de la médiocrité tittéraire, si son genre de vie peu régulier et le caractère de ses dernières poésies n'eussent éloigné la faveur du monarque

* NoQB pouvons condamner La Fontaine par ses propres paroles t ilafortbiendit aiUeurs:

Point de tels amants dans ces lieux^ Psyché s'en tiendrait offensée ; Ne les offrez point à ses yeux, Et moins encore à sa pensée.

(Amours de Psyché, liv. 1.)

et du rigide Golbert, di^nsateur de ses libéralités. Le souvenir de Fouquet ne suffit pas à expliquer cette négligence» puisque l'éloquent défenseur du surintendant» Pellisson, était en ce temps même accueilli et protégé. La chute de Fouquet était assez profonde et désespérée pour que Tamnistie cou- TTÎt tous ses amis. N'attribuons pas non plus cet abandon à ce qu'on appeUerait aujourd'hui l'opposition de La Fontaine : le bonhomme n'était pas si courageux ni si progressif; il ne demandait pas mieux que d'étref poète de cour» et dans l'occasion sa voix se mêlait au concert universel pour célébrer les merveilles du règne de Louis le Grand. La vérité est qu'on lui tenait rigueur pour les licences poétiques de ses vers et de sa conduite : lorsqu'il aura promis d'être sage, on le croira sur parole» il aura part aux faveurs royales et on lui ouvrira les portes de l'Académie.

Le tort de ces compositions licencieuses doit être partagé entre La Fontaine» qui se laissa faire» et la duchesse de Bouillon qui le provoquai Quoiqu'il ait. continué de son plein gré» il n'avait pas la conscience parfaitement nette sur ce point » et il essaya de compenser ses torts par d'autres ouvrages. Sans y être invité» il voulut travailler» de son côté» à l'instruction morale et à l'amusement du dauphin» dont l'éducation commençait alors. C'était un moyen honorable de faire sa cour et de se purifier. L'élégance de Phèdre» la simplicité d'Ésope l'avaient séduit» et l'ambition lui vint de les imiter : quoique passé mdtre dans l'art de conter et de peindre» il ne se doutait pas qu'il allait éclipser ses modèles. Il se mettait naïvement aunlessous de Phèdre» et Fontenelle a dit plaisanunent que c'était par bêtise. Traduisons ce mot piquant par admiration sincère et exagérée des noms consacrés» et nous aurons la simple vérité. Le sentiment et le goût de la perfection est d'ailleurs un principe de modération

^ La Fontaine savait ai peu résister aux suggestions de l'amitié, qu'U composa encore, à la prière de la duchesse de Bouillon, un poëme sur le Quinquina, et^ d*aprë8 les conseils de MM. de Port- Royal, le récit de la Captivité de Saini^Malc,

HQ ESSAIS T/umOim LITTÉRAIRE.

dgQs i'aiDOur^proj^e. J'ai remarqué que les proAi^es d'orgueil qui nous épouvanteot dans riiistoire des lettres sa rencontrent {H'esque toujours chez les poètes à saog chaud, d'une fécondité inépuisable et sans goût. Scudériest un type en ce genre ^ mais il n'est pas unique. Des facultés mémo médiocres, exaltées par une fièvre nom intermitteote, simulent à merveUle les transports 4e la véritable inspiration, et le plaisir que donne la {production instantanée, irréfléchie, dégénérant en ivresse, ejqpliquent ces vanités démesurées, qu'on prend pour de la folie. JLa veine facile, ingénieuse dt délicate de La Fontaine, outre la «implicite naturelle de son caractère , le préservait de ces illusions et Tesposait mêms à méconnaître la valeur réelle de son génie. 11 fallut d'abord que sa vocation lui fût révélée, et, plus tard, la gloire seule put l'avertir que son talent l'élevait aux premiers rangs.

Le premier recueil des fables, composé de six livres, parut en 1668, sous le modeste titre ^ de Fables d* Ésope, mises en vers par M. de La Fontaine ; il était dédié au dauphin. Cette dédicace nous révèle la secrète intention du poète : plus tard , nous le verrons* coopérer plus directement encore à l'éducation du petit-fils de Louis XIV, par l'entremise de Fénelon. Avant d'arriver, après tant d'autres , au jugement de ces inimitables compositions , remarquons avec quelle lenteur ie talent de La Fontaine s'est développé pour parvenir à cette maturité féconde et sereine. Si notre poète , insouciant du côté de la fortune, a laissé son patrimoine dépéiir, voyez comme il a donné du temps, de l'air pur et du so]eil à la paisible culture, à la croissance continue de son génie, X'arbre s'est couvert de branches, les feuilles sont venues les orner dans la saison, et les fruits les pUis savoureux ne demandent qu'à s'en détacher. Illustre nonchalant, vous aviez bien le droit de négliger des soins vulgaires, de manger, comme vous l'avez dit, votre fonds avec votre revenu maté-

> La firuyère ptibliait de même «on chef-d'œuvre, enee cachant discrètement derrière XhéQphra^le.

riel^ puisque tous cultiviez un autre foads qui àommn i'ish Oiorteiles richesses! ou voit des temps où Ton procède au>t trement : TimagioatioD n'exclut pas toujours les caioult intéressés; mais certains auteurs appliquent a leur intellir gence la méthode que vous avez suivie pour dissiper votre héritage; dans leur folle prodigalité^ c'est le fonds de leur génie qu'ils dévorent avec le revenu ; impatients de produire^ ilf ne se cont^itent pas des fruits légitimes^ ils prennent sur le capital ; leur fécondité de serre-chaude épuise le terrain , et après qudques moissons lujuuiantes, ce sol qu'on voulait croire inépuisable^ tant il paraissait riche ^ n'offre (plus que des landes stériles et dévastées.

L'imprévoyance de La Fontaine devait tenir un peu à sa conGance dans le dévouement de ses amis, qui, du reste, ne lui manqua jamais. Lorsque la mort vint lui enlever la pro^ jtection de la duchesse d'Orléans, il fut aussitôt recueilli par madame de la Sablière , dont la générosité pourvut à tous ses besoins, et dont la délicatesse prévint tous ses désirs. C'est sans doute la reconnaissance qu'elle inspirait qui ar^ racha du cœur de La Fontaine ces vers que tant d'autres ont pu depuis répéter avec amertume :

Qa*un ami véritable est ane donoe ehose ! etc.

Voilà encore un de ces noms devant lesquels on aime à s'arrêter. Madame de La Sablière exerça un véritable patronage sur les savants et les gens de lettres ; sa maison leur était ouverte, et sa fortune encourageait leurs travaux. Sauveur, Roberval, Bernier, éprouvèrent sa discrète libéralité, qui se déguisait pour se répandre plus largeihent. Elle aimait la science, et la possédait sans l'afficher; elle faisait le biep avec passion, tout en le dissimulant avec des ruses délicates; elle put, sans perdre l'estime publique, donner son cœur au marquis de La Fare, et transformer en vertu, aux yeux d'un monde indulgent, une fidélité transposée, mais inaltérable. Au reste, ce dévouement de l'amour mondain ne fut qu'une transition aux élans de la piété la plus sincèi e> qui remplit les

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denrières années de sa vie. La Fontaine fut^ jusqu'à soixantedouze ans^ le génie familier de Tfaôtel de madame de La Sablière; il y passa plus de vingt années dans une complète sécurité, d'abord dans le commerce d'une société choisie de beaux esprits et de savants, et plus tard en hôte indépendant, faisant lui-même les honneurs du logis à des visiteurs un peu mêlés quil attirait pendant les longues retraites religieuses de la maîtresse de la maison, désormais tout entière au salut de son âme.

La Fontaine n'a plus à chercher de nouveaux protecteurs ; sa destinée est assurée : coomie le rat de la fable, il a

Le vivre et le couvert: que faut-il davantage?

il lui fallait bien quelque chose encore, et il le trouvait sans trop de difficultés. Nous sommes donc tranquilles sur son compte comme lui-même : il profitera de cette sécurité pour se livrer avec abandon au démon de la poésie qui ne le quitte plus. Ses premières fables ont été accueillies avec • transport, il en composera de nouvelles, et par un bonheur que peu de poètes ont rencontré, ses recueils, en se succédant, soutiendront sa renommée. Cependant ce genre préféré ne l'avait pas absorbé complètement, le roman de Psyché, et quelques pièces de théâtre l'occupèrent par intervalles. Piycké, qu'on néglige de nos jours et bien à tort, l'amusait beaucoup ; il y revenait volontiers pour se délasser d'autres travaux, et il parvint à l'achever, quoique les longs ouvrages lui fissent peur. Le Songe de Vaux fut moins heureux ; mais comment rappeler les enchantements et la féerie de ce château quand Fouquet usait obscurément les restes de sa vie dans une douloureuse captivité? Versailles avait surpassé ces magnificences, et le talent descriptif de La Fontaine se dirigea vers la peinture du palais dont les merveilles naissantes frappaient tous les yeux : il les rattache incidemment à la trame de sa fable allégorique, encadrée à la manière de Platon, et où il introduit avec lui-même , sous des noms empruntés, Molière ou plutôt Chapelle, Boileau et Racine. La

publication de ce romao^ dont la prose est élégante et qui renferme une foule de vers excellents y suivit de près les premières fables. On Taccueillit avec faveur^ et Molière^ aidé de Corneille et de Quinault; en tira un opéra dont la musique fut composée par Lulli. Dans ce roman , La Fontaine a pris Apulée pour guide , mais il ajoute beaucoup à son modèle et il l'efface lorsqu'il l'imite. On peut dire qu'il en use avec lui comme il a fait avec Phèdre.

Les tentatives dramatiques de La Fontaine furent rarement heureuses^ on doit l'avouer^ mais Furetière eiagère certainement lorsqu'il nous dit que les comédiens n'osaient ja* mais donner une seconde représentation de ses pièces de peur d'être lapidés. Quoi qu'il en soit^ le théâtre le charmait et plus encore la société des acteurs : quand le salon de madame de La Sablière lui paraissait trop sérieux^ il allait se distraire chez la Ghampmeslé^ et pendant que Racine formait le talent de cette grande actrice^ La Fontaine aidait le mari dans la composition de comédies médiocres où son talent a laissé peu de traces. C'est ainsi qu'où lui a fait partager la responsabilité de Ragotin, plate imitation du Roman comique. Il n'y a rien à dire de Je vous prends sans vert, qu'on lui attribue et qu'on peut laisser à Champmeslë^ qui n'y gagnera pas grand chose : La Fontaine y perdrait. On remarque des scènes ingénieuses dans la Coupe enchantée; mais^ entre toutes les pièces présentées au théâtre par Champmeslé y il n'y en a qu'une qu'on voudrait pouvoir assi^er à La Fontaine en sûreté de conscience , c'est le Florentin, petite comédie amusante qui contient une scène digne de Molière. La part de La Fontaine dans ces pièces qui lui ont été attribuées ou imputées est difficile à déterminer. Ce qui est hors de doute, c'est qu'il a eu un moment la pensée de faire une tragédie, peut-être à l'instigation de Racine , qui ne se refusait guère une malice^ entre amis surtout. Achille fut le héros de notre poète : mais il s'arrêta prudemment après un conunencement d'exécution.

Ceci nous amène à dire un mot de la grande^ unique et

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%ié ESSAIS d'histoire LITTÉRAIRE.

courte colère de La Fontaine. Toujours prompt à céder aut conseils de ses amis , il prêta imprudemment l'oreUle au perfide LuUi qui lui demandait à bref délai les paroles d'un opéra. La musique devait être merveilleuse^ la cour porterait aux nues le compositeur et le poëte^ qui aurait son entrée au Uiéâtre et force droits d'auteur. Quelle séduction! La Fon- ^ine se mit à la besogne courageusement sous la surveillance de Lulli, qui le pressait vivement et lui imposait chaque jour de nouvelles corrections; le poète se prêtait avec docilité au travail accéléré et même aux ratures. Il avait fini, lorsqu'il apprit que son déloyal instigateur avait passé avec tout son bagage de notes à la Proserpine de Quinaul t. Qu'on juge de sa fureur! Quatre mois d'efforts en pure perte, la captation, l'abandon imprévu, la fourberie, peut-être aussi des nuits sans sommeil, combien de griefe contre le traître ! La Fontaine n'y tint pas, et il fit une satire pleine de fiel et de bile, dans laquelle il se plaint d'avoir été enquimudë. Ce violent transport ne dura pas. Madame de Thianges pratiqua entre te coupable et l'offensé une réconciliation qui présenta peu d'obstacles; car, après tout, LuUi était bon convive et La Fontaine n'était pas de force à loger longtemps la colère. Un ressentiment l'aurait gêné : aussi pendant toute sa vie il ne garda jamais d'inimitiés; ses amis pouvaient se refroidir ou se brouiller entre eux, il les conservait tous et les voyait séparément. Qn croirait qu'il avait pris pour devise le vers du vieux poëte Gamier :

Je m'unis à Tamour et non pas à la haine.

' Les excursions poétiques de La Fontaine hors de son vrai domaine n'enlèvent rien à sa renommée; elles demeurent comme inaperçues entre les rayons de sa gloire de fabuliste. Pour la postérité, il n'est pas autre chose, puisque nous devons oublier ses Contes ; mais la fable , telle que l'a faite La Fontaine , est une des plus heureuses créations de Tesprit humain. C'est proprement un charme, comme il le dit , car toutes, led ressources de la poésie s'y trouvent employées dans

lA FONTAINE. ' 2i%

un cadré étroit. L'apologue de La Fontaiae tient à Tépopée par le récit, au genre descriptif par les tableaux, au drame par le jeu des personnages et la peinture des caractères, à Ifi poésie gnoraique, par les préceptes ; ce n'est pas tout , car le poète intervient souvent en personne. Le charme suprême de ces compositions, c'est la vie. L'illusion est complète ^ elle va du poëte qui a été le premier séduit, au spectateur qu'il entraîne. Homère est le seul' poëte qui possède cette vertu au même degré. La Fontaine a réellement sous les yeux ce qu'il raconte, et son récit est une peinture ; son âme, doucement émue du spectacle dont elle jouit seule d'abord , le reproduit en images sensibles. Là se trouve le secret prin*cipal du style de La Fontaine ; tout y est en tableaux et en figures. Cette simplicité dont on le loue n'est que dans le n^^ turel des images qu'il choisit ou qu'il trouve pour représen^ter sa pensée ou plutôt son émotion. Si l'on y regarde de près, on verra que l'invention dans le langage n'a jamais été portée plus loin; le mot abstrait ne paraît pas, la métaphore y supplée de manière à parler aux sens. Les h^èiles critiques qui se sont donné, sur quelques fables, le plaisir d'en ana^ lyser les beautés, n'ont pas eu d'autre soin que de signaler des images, des hypotyposes, comme disent les rhéteurs. A proprement parler, on ne lit pas les fables de La Fontaind^ on le^ regarde I on ne les sait pas, on les voit. Ne prenons qu'un exemple, la Mort et le Bûcheron, puisque deux grande poètes ont misérablement lutté contre le bonhomme : ce qui tiie Boileau et J.-B. Rousseau dans cette risible rivalité; c'est l'abstraction ; ce qui fait triompher La Fontaine, c'est l'image qui luit aux yeux et qui pénètre le cœur. Si l'on ajouta à cet attrait continu de la réalité vivante le plaisir que causé Timage de l'humanité visible sous ces symboles animés, on aura les deux principes de l'intérêt universel qu'excitent les fables de LaFontaine, je veux dire l'illusion qui éveille l'ima^ gination, et l'allusion qui fait coup double dans l'esprit: L'illusion qui domine et inspire si heureusement La Fontaine ne tient pas seulement à l'imagination, mais à ik sensi-

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2i6 ESSAIS d'histoire littéraire.

bilité : dans sa longue familiarité avec les animaux^ il s'est pris pour eux^ comme pour la nature^ d'un amour véritable ; il les porte dans son cœur^ il plaide leur cause avec éloquence^ et dans l'occasion il s'arme de leurs vertus pour faire le procès à l'humanité. Ajoutons qu'il donne à la fable le pas sur la réalité^ c'est elle qui est à ses yeux la démonstration du fait, et il le déclare avec une adorable naïveté :

De celte vérité deux fables feront foi, Tant la chose en preuves iCbonde!

Comment l'illusion de celui qui est si bien et si complètement sous le charme ne serait-elle pas contagieuse?

11 ne faut pas croire que La Fontaine n'ait pas eu de précurseurs en France dans la fable. Les trouvères s'y étaient exercés, et l'un des plus smguliers monuments de la littérature au moyen âge, le Roman de Renart, est une véritable histoire de la société féodale, représentée par le règne animal. L'assimilation des hommes et des bêtes y est complète, et cette étrange épopée tire son intérêt de la perpétuelle allusion que nous venons de signaler dans La Fontaine. Mais notre poète n'a pas puisé à cette source féconde, il ignorait également que Marie de France, au treizième siècle, avait porté, d(ms l'imitation d'Ésope, la naïveté qu'il a retrouvée et surpassée, et que d'autres poètes du même temps avaient développé les mêmes siyets, en lui dérobant par avance quelques vers qu'il a repris sans le savoir ^ . La Fontaine a remonté directement aux sources grecque, latine ou orientale, Ésope, Phèdre et Btdpaï sont habituellement ses modèles; mais parmi les Français il a rencontré quelques guides qui auraient pu le diriger vers la perfection que seul il a pu atteindre. P. Blanchet, dans Y Avocat Patelin, a introduit la fable du Corbeau et du Renard, auquel il a donné le nom de maître, adopté par La Fontaine; Clément Marot a fait un petit drame plein de grâce et d'enjouement , de la fable du

* Robert, Fables inédites, e\t.

nat et du Lion, et le génie de Régnier le satirique avait pris les devants, sous d'autres noms, pour celle du loup et du Cheval, LaFontaine n'a pas connu d'autres aïeux que ces trois poètes parmi les modernes , et l'on peut ajouter qu'il n'a guère songé à les imiter : malgré quelques analogies fugitives qu'il est bon de noter comme curiosité littéraire et comme linéaments prophétiques, La Fontaine demeure complètement original dans sa manière.

L'originalité de LaFontaine n'est pas uniquement dans le tour particulier de son imagination et de son esprit, mais encore dans la langue qu'il emploie. Il se rattache sans doute à son siècle par l'élégance et la pureté du langage, et par ce je ne sais quoi d'achevé qui est le trait commun des grands écrivains de son temps; mais son idiome est plus riche, plus souple et plus naturel. Il a une veine gauloise, abondante et limpide, qui lui donne par l'archaïsme un air de nouveauté. L'emploi des vieux mots et des tours antiques qu'il rsgeunit est une véritable conquête sur le passé, et un moyen d'introduire avec aisance des idées que la noblesse trop soutenue du langage classique aurait dénaturées. Marot, Rabelais, la reine de Navarre, apportent leur tribut pour former la langue la plus personnelle que jamais écrivain ait parlée. Les larcins de La Fontaine ne paraissent pas, ils s'unissent à la trame du discours pour l'orner, et jamais l'écrivain n'est plus naturel que dans ses emprunts, ou plutôt dans ses réminiscences. C'est ainsi qu'il a également dérobé les anciens, sans se trahir; qu'Horace, Virgile, Platon même, lui ont fourni les traits les plus heureux qui avaient résisté aux efforts des traducteurs, traits qu'il s'approprie en n'y songeant pas : son esprit les saisit au passage selon les besoins de la pensée, et ils coulent comme de source avec le reste. Virgile retrouve son frigus captabis opacum dans goûter Vombre et le frais ; Horace son 6 imitatores, servum pecuSy dans quelques imitateurs^ sot bétail, je V avoue; et encore atnostnproavi, etc., dans nos aïeux, bonnes gens, etc. Mais ni Virgile ni Horace ne crieront au vol ou à la 2« Série, 13

2tô ESSAIS d'histoire littéraire.

trahison; ils salueront, à la rencontre, un frère en poésie. Ainsi La Fontaine est poëte, non-seuïettient par Faction de ses petits drames, par l'exacte observation des mœurs et des caractères, mais ehcore par son style où toute parole est image ou sentiment* le tt'aYaié pas d*abord songé â coûfifmef ïhes aêeertiens pA^ ^eà ie^empléi* ca^ piél^ohne he s'était afisé de conti^ster au boft La Fontaitoe sôû titré de po6té et de grand écrivain ' ; mais ce paradoxe s'étàtat produit sôuslé patronages d'un nom justement célèbre, comiirè il niô hous est pas pBrmig de dédaigner un tel adversaire, la héiôê^ité de la défensie nous amène à faire ^rler notre poëté lul^ ihême, et à dégager^ Comme argumients, (Jueliques-uus déS traits exquis dont abondent ses ouvrages, et qui toht servir de parure à cette étude. La Fontaine est en réalité le plus aimable et le plus varié de nos poètes : de la simplicité, de la candeur enfantine, il s'élève sans eflbrts jusqu'à la plus virile éloquence; il sait peindre, il sait badiner, il sait émouvoir, sur sa riche palette il a toutes les couleurs : il est plein de gaieté et de malice, il a la véhémence et le pathétique, et quelque ton qu'il prenne, à quelque degré qu'il se place, il est toujours naturel ; l'auteur ne se laisse pas surprendre : c'est un homme qui converse avec nous, homme simple et supérieur qui ne se guindé jamais, toujours familier, lors même qu'il est sublime. En vérité, ceux qui ne savo.nt pas se plaire a^-ec La Fontaine ignorent ce que la volupté de l'esprit a

» Ce paragraphe et les suivants, jusqu'à la page 222, ne se trouvent pas dans la première édition de cet essai.. On voit que Je les ajoute pour répondre à M. de Lamartine, qui a déelaré son dédain pour notre poète de prédilection à deux reprises, dans Raphaël et dans le Conseiller du Peuple. Au reste, cette attaque si vive et si imprévue a déjà amené sur la brèche M. Sainte-Beuve, qui vient de venger La Fontaine dans une de ses spirituelles C4au8erie8 (tom. VU, p. 4 12). Elle n'est pas non plus étrangère à la composiUon d'une thèse trèsdistinguée de M. Taine, un des élèves de notre chère École normale : Essai sur les fables de La Fontaine, vol. in-8 de 200 pages, librairie dé madame veuve ionbert.

LA tî-OîrTAlNE. èî9

de plus dëiieat et de plus savoureux. Les malheureux! il leur manque un sens pour la plus vive et la plus douce des joies de rame.

Et d'aftord, La Fontaine est le peintre par excellence : les mots qu'il jette sur le papier parlent aussi vivement aux yeux que les couleurs étendues sur la toile par le pinceau le plus habile. Lorèqu'il nous dit :

Yoyez-Tous celte main qui par les airs chemine ?

on la voit si bien qu'on ne cesse de la voir. Le semeur est là, sous nos yeux, épandant le grain sur la terre, et cette image, saisie au passage, restera gravée dans la mémoire. Regardons encore :

Sur un chemin montant, sablonneux, malaisé, Et de tous les côlés au EOleil exposé»

Six torts chevaux tiraient un coche:

Femmes, moines, vieillards, tout était descendu, L'attelage suait, soufflait, était rendu.

et le reste. Comme cette scène est vivante ! Quel coup de pinceau dans le petit vers de quatre pieds qui détache et met en relief le coche et les six forts chevaux sur l'espace qu'ils essaient de franchir, sous le soleil qui les brâle, au milieu de la foule qui les entoure; comme leur souffrance se communique au spectateur dans l'alexandrin qui se traîne haletant et brisé à la fin de la période ! Aussi, lorsque la montée aura été gravie et que la mouche, qui croit avoir tout fait, dira : « respirons maintenant, » le lecteur, qui a tout vu et tout éprouvé, sentira comme elle, et avec plus de raison, sa poitrine soulagée. Après cette épreuve du labeur d'autrui, si nous voulons goûter l'allégresse de l'âme et le plaisir des mouvements agiles, suivons la course de la Laitière, emportant vers la ville, légère et court-vêtue, son pot au lait et sa fortune. Le poète qui parle ainsi aux yeux et à l'âme n'est-il pas, comme dit Horace, un véritable magicien? Cette magie, La Fontaine la porte dans toutes ses descriptions, et on lui refusemt le nom de poète !

Nous n'avons pas à donner de preuves de son enjouement et de sa malice. Sur ces deux points il n'a rien à envier ni à Marot, ni à Rabelais. Cherchons de préférence les hautes pensées, les sentiments graves, les accès lyriques, le pathétique, l'éloquence, nous trouveronsdetout cela, etmême nous aurons à choisir. Platon ou Bossuet auraient-ils rencontré pour parler de la Providence et de ses impénétrables desseins de plus belles paroles que celles-ci :

Quant aux volontés souveraines De celui qui fait tout, et rien qu'avec dessein. Qui leâ sait que lui seul ? Comment lire en son sein ? Aurait-il imprimé sur le front des étoiles Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ?

Quoi de plus grave , de plus majestueux? où trouvera-t-on plus de pathétique que dans ces plaintes sur les rigueurs de la Mort :

Défendez-vous par la grandeur, Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse;

La Mort ravit tout sans pudeur:

Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.

Où la menace a-t-elle plus d'énergie que dans ces sévères et prophétiques paroles du Paysan du Danube :

Craignez, Romains, craignez que le ciel quelque jour Ne transporte chez vous les pleurs et la misère, Et, mettant en nos mains, par un juste retour, Les armes dont se sert sa vengeance sévère,

11 ne vous fasse, en sa colère,

Nos esclaves à votre tour.

Veut-on entendre, non plus la menace frémissante du vaincu, mais la plainte résignée et toutefois amère de l'opprimé, quoi de plus touchant et de plus incisif que ce témoignage de la vache prise pour arbitre entre l'homme et la couleuvre :

Je nourris celui-ci depuis longues années ; 11 n*a sans mes bienfaits passé nulles journées ;

Toat n'est que pour lui seul ; mon lait et mes enfanti Le font à la maison revenir les mains pleines : Même j'ai rétabli sa santé que les ans

Avaient altérée; et mes peines Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin. Enfin, me voilà vieille : il me laisse en un coin Sans herbe. S'il voulait encor me laisser paître ! Mais je suis attachée : el si j'eusse eu pour maître Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin L'ingratitude? Adieu, j'ai dit ce que je pense.

Que serait-ce si nous écoutions dans la même cause les avis du bœuf et de Tarbre ; si nous notions, outre la force des raisons, la convenance des paroles et des caractères si bien gardée, et sans laquelle il n'y a point d^ véritable éloquence ! Je ne puis pas poursuivre indéfiniment cette apologie, mais je demanderai en terminant, et à propos d'un dernier exemple, comment un poëte lyrique tel que M. de Lamartine, le chantre d'Elvire, Fauteur du Lac, a pu méconnaître la parenté qui devait l'unir tendrement à celui qui rappelle et qui regrette ses amours dans ces vers où l'ivresse du souvenir se mêle à tant de mélancolie :

J'ai quelquefois aimé ; je n'aurais pas alors

Contre le Louvre et ses trésors,

Contre le firmament et la voûte céleste»

Changé les bois, changé les lieux Honorés par les pas, éclairés par les yeux

De l'aimabie et jeune bergère

Pour qui, sous les lois de Cythère, Je servis engagé par mes premiers serments.

Hélas! quand reviendront de semblables moments?

Je regrette de terminer cette digression qui deviendrait facilement un long plaidoyer, tant les œuvres de notre La Fontaine abondent en arguments de ce genre. J'en laisse et des meilleurs, mais il faut reprendre le lil de notre histoire.

La Fontaine fut admis à présenter son second recueil de fables à Louis XIV, et il obtint pour la publication un privi-

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222 ESSAIS D'mSTOIllB ^TTÉRAIRE.

lége fort honorable^ puisque, par une eKeptien presque unique, Téloge du livre était mêlé à l'autorisation de le faire paraître. Notre poëte avait Tair de se ranger, et par égard sans doute pour sa bienfaitrice, il évitait le scandale. Une autre considération le dirigeait encore, car il nourrissait la secrète ambition d'arriver à l'Académie, Dans cette espérance, il fit effort sur lui-même jusqu'à louer Colbert, qui avait été l'instrument passionné de la ruine deFouquet. Il est vrai que l'illustre compagnie lui faisait des avances, et qu'elle le priait d'agir de telle sorte que le choix qu'elle préparait pût être agréé. Sa bonne volonté était si prononcée qu'à la mort de Colbert, qui suivit de près les éloges de La Fontaine, elle préféra le fabuliste à Boileau, qu'appuyait la faveur royale. Mais il fallut attendrez Le choix de l'Académie ne fut ni annulé ni copfîrmé; on temporisa jusqu'au moment oh la mort d'un autre immortel ayant ouvert une vacance nouvelle, Boileau et La Fontaine purent entrer de front à l'Académie, Boileau de plaiu-pied, et La Fontaine, après une année de consigne. -11 avait fait, comme on dit, son purgatoire, et Louis XIV avait bien voulu croire à sa promesse d'être sage. Nous verrons que La Fontaine n'eut que la force de promettre, et qu'il vérifia le refrain d'une de ses plus jolies ballades :

PromeUre est un, et tenir est un airtre.

11 est bon de remarquer que La Fontaine n'avait pas moins de soixante-trois ans lorsqu'il fut reçu académicien, et que les six premiers livres de ses fables avaient paru depuis quinze ans : de nos jours les poètes sont moins patients; à vrai dire , les réputations risquent de passer si vite qu'il ne serait pas prudent d'attendre , et c'est sagesse de saisir au vol le prix d'une célébrité qui peut s'évanouir du jour i^u lendemain, comme elle est née.

L'Académie fut une des passions de La Fontaine. L'amitié de ses confrères et son goût pour les lettres l'y attiraient : il se fît remarquer par son exactitude aux séances, où il arrivait toujours assez à temps pour toucher ses jetons de pré-

U FONTAINE. 9i3

sepce^ Unç fois, il ï\\i çq reUrd (c'était sans doute ce jo^r où il prit le plus long) : le règlement était formel, toutefoii^, les membres présepts^ qui savaient que celte petite recette hebdon^adaire garnissait presqvie seule la pocl^e de leur cei|r frère, proposaient de laisser dormir cette fois la règle a^dér mique, mais La Foptaine fut inflex^bie. Ce beau trait d'hé^ roïsn[ie n'empêcha pas Furetière, dans ses démêlé^ a¥^ TAcadémie, de lui lancer à la tête Tépithète de jetonnipr. On sait pourquoi cet abbé lexicographe, bilieux comme tous les grammairiens réformateurs, entra en campagne contre ses confrères, et comment son opiniâtreté et ses mauvais procédés, quoiqu'il n'eut pas tort au fond, le tirent ^xçlufe de l'Académie. La Fontaine, aoit distraction ou esprit de corps, ce qui est plus probable, avait mis, comme up autre, la fatale boule noire pour l'expulsion d'un vieil ami récalcitrant; aussi Furetière le poursuivit-il avec un acharnement implacable, et dans ses piquants fkctums, plus injurieux encore que plaisants, le bonhomme a un peu plus que sa part d'outrages. Ce fut la seule épreuve de ce genre qu'il eut à subir, mais elle fut rude. Il ne tient pas à ce rancuneux abbé de Chalivoix que le plus inoffensif des hommes ne soit un monstre de perfidie, pieu nous garde tous des ressentiments d'une défunte amitié ! il n'y a rien de pareil pour le venin et la calomnie.

La Fontaine se trouva mêlé à un autre débat académique non moins vif, mais dans lequel ses adversaires ne manquèrent pas d'urbanité : je veux parler du procès entre les anciens et les modernes, réveillé en pleine Académie par Ch. Perrault, Boileau en fut exaspéré aussi bien que ïls^cipe. La Fontaine se rangea de leur parti avec plus de sçing^froid mais autant de décision. Ainsi les trois meilleurs arguments

' Ces jetons datent du 17 Janyier 1673. Ce dirent les étrennes de Louis XIV à rAcadémie. La somme allouée pour chaque séance était de quarante livres, qui se partageaient entre les membres pré^ sents.

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224 ESSAIS d'histoibe littéraire.

que le panégyriste des modenies aurait pu employer à l'appui de sa th^e se levèrent contre lui. Le tour que prit cette querelle est vraiment singulier : les rivaux sérieux de l'antiquité se déclarèrent en sa faveur, pendant que des écrivains médiocres, plus désintéressés dans la question qu'ils ne le supposaient, proclamaient avec passion la supériorité des modernes. Saint-Sorlin avait commencé, Perrault fit une nouvelle levée de boucliers, et Lamotte-Houdart continua la guerre. Étranges champions du progrès dans les lettres, que ce paradoxe a presque seul sauvés de l'oubli ! Au reste, la seule pièce qui intéresse encore dans le volumineux dossier de cette affaire, est l'admirable épître de notre poète au savant Huet, alors évêque de Soissons. C'est là que se trouvent ces vers qu'on ne saurait trop méditer, quelque modèle qu'on se propose de suivre ;

Quelques imitateurs, sot bétail, je l'avoue;

Suivent en vrais moutons le pasteur de Mantoue.

J'en use d autre sorte, et, me laissant guider,

Souvent à marcher seul j'ose me hasarder.

On me verra toujours pratiquer cet usage.

Mon imitation n'est pas un esclavage ;

Je ne prends que Tidée, et les tours et les lois,

Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois.

Si d'ailleurs quelque endroit plein chez eux d'excellence

Peut entrer dans mes vers sans noUe violence,

Je l'y transporte, et veux qu'il n'ait rien d'affecté.

Tâchant de rendre mien cet air d'antiquité.

C'est ici qu'il convient de recueillir quelques traits qui montreront avec quel naturel et quelle liberté La Fontaine imite les anciens. Ainsi ces ' beaux vers qui terminent le Chêne et le Roseau :

Celui de qui la tête au ciel était voisine.

Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts,

ne sont pas une traduction, mais une double réminiscence; car si Virgile {Géorg,, liv. II, v. 291), a dit :

Quœ quantum vertice ad auraé iËthereas, tantum radice ad Tartara tendit;

il a dit aussi dans V Enéide (liv. IV, v. 177) :

Ingrediturque solo et caput inter nubila condit,

et La Fontaine a tiré quelque chose de l'un et de Tautrc passage. Pour la même fable^ il a pris du Vmti phrenetici septmtriwmm filii de Varron :

Le plus terrible des enfants Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs.

Dans cette touchante exclamation :

Solitude où je trouve une douceur secrète, Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais, Loin du monde et du bruit goûter Tombre et le frais? Oh! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles?

ne retrouve-t-on pas, outre le trait que nous avons déjà signalé ^^ et qui appartient à la première églogue, un souvenir de ce passage des Géorgiques, (liv. II, v. 88) : qui me gelidis in vallibus Hœmi Sistatl

Il arrive quelquefois que la filiation ne se trahit que par un rayon de lumière adoucie, par une nuance de sentiment presque insaisissable, de sorte que le rapport ne se démontre pas, mais est simplement senti, comme dans ces traits indéterminés dont se compose ce qu'on appelle Tair de famille sur les visages humains. Ainsi, entre ces tendres reproches de l'un des deux pigeons à son frère :

Voulez- vous quitter votre frère?

L'absence est le plus grand des maux.

Non pas pour vous, ernei ! Au moins que les travaux,

Les dangers, les soins du voyage.

Changent uu peu voire courage.

Ëncor si la saison s'uxunçait davantage !

AtUsndcz les zéphyrs.

Frigtis capiaOis opacum.

186 ESSAIS d'histoirb littéraire.

et la douleur autrement passionnée de Didon, qui s'écrie :

Quin etiam hiberao moliris sidère classem, Et mediis properas aquilonibas ire per altum, Grudelis !

le goût discerne une analogie^ une parenté qu'aucun de eeut qui pqt vécu familièrement avec les deux poètes ne sera tenté de nier. Pour ceux-là : a Voulea-vous quitter » vient de moliris, « attendez les zéphyrs » dérive de mediU aguilonibus. Heureusement Texclamation a-udeiu! commune à l'un et à l'autre discours, met les profanes eux-mêmes sur la voie,

Voici un dernier exemple où l'imitateur prend l'idée et reproduit toute la grâce du modèle sans lui emprunter un seul mot. Virgile avait dit, en parlant de Camille :

lUa vel intactœ segetis per summa volaret Culmina, nec teneras planta la^sisset aristas ;

La Fontaine peindra ainsi la démarche de la princesse de Conti :

L'herbe l'aurait portée ; une fleur n'aurait pas Reçu l'empreinte de ses pas.

De la guerrière de Virgile et de la princesse de La Fontaine, laquelle est plus légère et plus gracieuse ? Voilà, je pense, assez de bonnes leçons pour s'instruire à l'imitation sans servilité. Sur ce point La Fontaine est le meilleur des guides. Mais quittons le poëte, et revenons à l'homme que nous avons à suivre jusqu'au terme de sa carrière.

Aussi longtemps que madame de La Sablière eut l'œil sur La Fontaine, on ne peut guère lui reprocher que des peccadilles ; mais dès qu'elle eut fermé son salon, abandonné par le marquis de La Fare, et qu'elle se fut livrée aux pratiques d'une dévotion austère, le vieil enfant qu'elle laissait sans guide prolita de son indépendance, comme un écolier émancipé. Les princes de la maison de Vendôme, qui se divertissaient au Temple en véritables templiers, l'attiraient à leurs festins, et le provoquaient, par leurs exemples, à payer un

large tribut au malin. D'autres séductions entretinrerit ^\i delà du terme convenable son goût pour les plaisirs d'up autre âge. On souffre de ces faiblesses, mais on peut les rappeler, puisqu'elles ont été expiées par un rçpentir sinpère. Pendant ces années de liberté mal employée, les duchegses de Bouillon et de Mazarin , retirées toutes depx en Angleterre, essayèrent, avec Saint-Évremont, de décider La Fontaine à faire un voyage d'outre-mer. Il aurait cédé san^ doute, malgré son âge et quelques infirmités qui commençaient à déranger sa robuste santé, si une jntrigu^ d'arriérer saison, dont M. Walckenaer, en biographe inexorable ^ § donné tous les détails, ne l'eût retenu. Mads^me Ulrich abusa de son empire jusqu'à lui faire écrire de nouveaux contes. Nous voyons ici combien est vrai ce n\oi cruel et profpn4 d^un moraliste moderne * : « Le châtiment de ceux qui ont trop aimé les femmçs est de les aimer toujours. »

Heureusement une maladie sérieuse vint avertir L^ Fontaine que le temps était venu de se retirer des plaisirs et qu'il fallait songer à bien mourir. Jamais, même au plus fort de ses dissipations, il n'avait manqué de respect à la religion; il la négligeait et ne l'outrageait pas. La facile morale des gens du monde au dix-septième siècle n'était pas uije révolte systématique contre les principes religieux ^ on savait qu'on vivait contre la règle, mais on n'érigeait pas le dérèglement en vertu ; les plus désordonnés se réservaient de faire un jour pénitence : le libertinage ne changeait pas de nom pour s'appeler force d'esprit, et on peut dire que jamais pu ne sut mieux mourir *. Avec de pareilles dispositions rien n^est désespéré. Certes La Fontaine avait beaucoup tardé çt revenir; mais il revint complètement et s^vec toute la ferveur de cette piété qu'il avait prise aq sortir de l'adoles-

« M.Jonbert.

> Cest le temps où Boileau disait à un ab))é qui iro^yait le mv(^^\ des bénéfices si bon pour vivre : t Mais pour mourir, monsieur Vabbé ! » En efftt, c'est là qu'il fau| venir e^ \\ e^t boq d'y songer^

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cence pour une vocation religieuse. Racine, qui avait réparé depuis longtemps les courtes erreurs de sa jeunesse, assistait son ami dans le cours de cette maladie et ménagea sa réconciliation avec l'Église. Ce fut lui qui amena au chevet du malade ce vieux confesseur auquel La Fontaine proposait naïvement de répartir en aumônes le prix des exemplaires qu'un libraire devait lui abandonner sur une nouvelle édition de ses contes. Cependant le mal s'aggravait. Un jeune vicaire de Saint-Rocb, l'abbé Poujet, fut chargé de mener à bonne fin la pénitence de La Fontaine : il le trouva dans les meilleures dispositions; le malade consentit à avouer et à déplorer devant une députation de l'Académie ses péchés littéraires; il s'engagea en outre, s'il survivait^ à ne plus traiter que des sujets de morale ou de piété, et enfin, il sacrifia aux scrupules de son directeur et de la Sorbonne une comédie en vers que le théâtre attendait et que le poète aimait comme un enfant de sa vieillesse : dernier sacrifice bien méritoire, car il ne s'accomplit pas sans regrets! Aucun doute ne s'éleva sur la sincérité de cette conversion; La Fontaine reçut les derniers sacrements, et lorsque le bruit vint à se répandre qu'il avait cessé de vivre, on dit qu'il était mort comme un saint. Ce bruit n'était pas fondé; la santé lui revint avec la paix de l'âme, et il eut le temps de prouver, par une pratique rigoureuse des devoirs du chrétien, sa bonne foi et son repentir. En suivant toutes les phases de cette solennelle préparation à la mort, une chose m'étonne et m'attriste : autour de ce lit d'un mourant, je vois l'Académie, le clergé, des amis en foule; mais je cherche une femme et un fils : la distraction de La Fontaine avait-elle donc gagné tout le monde?

Lorsque l'hôte illustre et désormais chrétien de madame de La Sablière entrait en convalescence, celle-ci mourait aux Incurables où elle s'était retirée. A peine rétabli, La Fontaine dut quitter l'hôtel qui lui avait servi d'asile pendant vingt-deux ans; il en sortait lorsqu'il rencontra M. d'Hervart, qui venait lui proposer de le conduire à son hôtel de la rue

Plâtrière. On connaît la réponse de La Fontaine : il y allait.'

Qui d'eux aimait le mieux?

Ce fut dans cette magnifique demeure décorée par le pinceau de Mignard que La Fontaine passa paisiblement les deux années qui lui restaient à vivre : il allait encore à l'Académie^ mais plus souvent à Téglise ; il rimait quelques psaumes, paraphrasait poétiquement le Dies irx, et retrouvait par instants la verve de son âge mûr pour écrire de nouvelles fables. Fénelon l'associait ainsi à l'éducation du jeune duc de Bourgogne, qui paraissait fournir les sujets que le bonhomme mettait en vers avec une reconnaissance enfantine ; le précepteur et son royal élève rivalisaient de soins et d'attentions délicates pour charmer le vieillard aimable qui n'avait laissé périr dans sa conversion ni la bonhomie de son caractère, ni les agréments de son esprit. Grâce à cette protection, à la vigilance de l'amitié et aux consolations de la religion, il sera vrai de dire lorsqu'il fermera les yeux :

Rien ne trouble sa fin, c'eBt le soir d'un beau Jour.

La Fontaine s'éteignit doucement après quelques mois de faiblesse extrême, le 13 février 1695, dans la soixante-quatorzième année de son âge. Racine le vit mourir avec de sincères regrets, et Fénelon, dans sa douleur, se fit en termes exquis l'interprète de l'admiration publique. Citons les derniers traits de cette courte oraison funèbre : « Lisez-le, et dites si Anacréon a su badiner avec plus de grâce; si Horace a paré la philosophie et la morale d'ornements plus variés et plus attrayants; si Térence a peint les mœurs des honmies avec plus de naturel et de vérité; si Virgile^ enfin, a été plus touchant et plus harmonieux. x> Nous ne chercherons pas d'autre hommage^ à son génie : quant à son caractère, voici une précieuse confidence qui a jusqu'ici échappé aux biographes. M. Walckenaer nous i'en-

%3fy ESSAIS D'mSjTO^R^ {JT^ERAIRE.

viara ^ En apiire^ant la mort de son yiei) ami, MaqcFQU écrivait ces lignes touchantes : « Mon très-cher et très-fidèle ami M. de La Fontaine est mort. Nous avons été amis plus de cinquante ans, et je remercie Dieu d'avoir conduit Tapiitié extrêfne qqe j^ lui portais jusqu'à une assez grande vieillesse sans aucune interruptioq ni aucun refroidisisenient, pouvant dire que je l'ai toujours tendrement aimé, autant le dernier jour que le premier. Dieu, par sa ipiaéricorde, le veuille mettre dans son saint repos. C'était l'âme la plus sincère et la plus candide que j'aie jamais connue ; jamaisi de déguisement. Je ne sajs s'il a menti en sa vie- » Le ^œu qu'exprime Maucroii^ dans sa sollicitude pour l'âme de SQi| amlest sans doute exaucé; car, pour apporter ici un dernier et naïf tépioignage, qui d'entre nous n'a pas répété aprè§ ^^ ga^rde-malade : « Dieu n'^ur^ pas le courage de le dc^mner. i^

* Je l'emprunte aux Mémoires de Maucroix, publiés par H. L. Paris, bibliothécaire-archiriste de la ville de Reims, p. ô3, liv. II.

a Si je pouvais seulement vivre deux cents ans^ il me sei^ble que je serais une personne très-admirable ^ » Ce souhait dp longue durée, que formait madame de Séyigné en vue de |çi perfection morale qu'elle désirait atteindre, se trouve aujourd'hui réalisé pour sa mémoire : elle a conquis^ sans y prétendre, une admiration qui ne s'épuise pas, et qui appelle sur son nom les hommages réservés au génie. On l'aurait bien surprise et un peu alarmée, si on lui eût fait entrevoir qu'en laissant courir sa plume libertine * la bride sur le cou, comme elle dit, sur ce papier que dévorait si rapidement sa grande écriture, elle achevait la gloire d'un siècle, illustra antre tous, et prenait place à côté des Pascal, des Molière, des La Fontaine; et cependant rien n'est plus vrai : car il ne faut pas s'y méprendre, madame de Sévigné est bien de cette race de privilégiés auxquels il suffit de se montrer \eh qu'ils sont, et qui marquent naturellement l'emprehite de leur supériorité dans des œuvres inimitables. La correspondance de madame de Sévigné est de même titre que les Propinciales, les Fables et les Femmes savantes, et ce titre p'est la perfection dans un genre donné, ûq se récrie parce qu'ici la gloire n'a pas coûté d'etibrts, Ëh, qu'importe! ellen'ep

< T. m, p. 123, édition de M. Montœerqué.

^ « Je suis tellement Ubertine quand j'écris, que le premier tourque je prends règne tout le long de ma lettre. » (T. V, p. 416.)

23S ESSAIS d'histoire littéraire.

est pas de moindre valeur : c'est une bonne fortune sans doute^ mais il n'y a ni dol ni surprise, la possession est légitime. Laissons les étrangers nous envier cet accident impérissable; pour nous, jouissons-en chèrement, comme d'un bien qui pouvait nous échapper.

Voyons, en effet, quel concours de faits contingents était nécessaire pour produire et pour amener jusqu'à nous cette correspondance. Avant tout, il fallait que la Providence fît naître de noble race et dans une maison opulente une enfant merveilleusement douée des dons de l'esprit et du cœur; que la culture de cet esprit supérieur fut complète, et qu'il échappât, malgré l'entourage, à la contagion du pédantisme et de l'afféterie; qu'un veuvage survînt, après quelques années d'une union féconde, et que, par un double miracle, pour l'époque, ce veuvage fût opiniâtre et chaste. Ce n'est pas tout : une séparation cruelle devait faire naître le besoin d'épancher et de transmettre des sentiments devenus plus vifs par cette séparation même. Il fallait encore que l'ambition littéraire n'arrivât pas avec la conscience du talent, car si madame de Sévigné eût donné la moindre distraction à son cœur, le moindre détour à son esprit, en regardant du coin de l'œil la postérité, le charme était rompu. Nous avions un auteur de plus, écrivant d'agréables mémoires, plus ou moins mensongers (nous en avons déjà tant) ; mais la femme du monde, avec l'entrain de son intarissable enjouement, mais la mère et l'impétuosité de sa tendresse nous étaient ravies. Ainsi le désintéressement de toute gloire était la condition de l'immortalité ! Voyez encore : ces feuilles légères, couvertes par de rapides improvisations, soumises aux caprices des courriers, exposées aux infidélités du cabinet noir, monstre nouvellement né dans l'ombre, et dont heureusement on ne se défiait pas, à la négligence de ceux qui les reçoivent, parfois à la curiosité indiscrète du voisinage, qui peut les égarer après eu avoir passé son envie; tous ces jeux de l'esprit, toutes ces tendresses du cœur fixés sur une matière fragile, combien de périls devaient-ils traverser pour

MADAME DE SÉYIGNÉ. 233

ne pas périr sur la route de l'avenir? Mais enfin nous les tenons, et Dieu en soit loué, car ce n'est rien de moins qu'un chef-d'œuvre. Aussi n'est-ce pas sans raison que l'Académie française proposait, il y a quelques années, dans ses concours, l'éloge de madame de Sévigué, que devait suivre celui de Pascal, et que nous rencontrons aujourd'hui deux historiens sérieux qui ont lutté de zèle et d'érudition pour nous faire connaître, dans tous leurs détails, la vie et les écrits de cette femme immortelle ^

Rien ne nous empêche de crayonner après tant d'autres la figure de madame de Sévigné, puisque MM. Walckenaer et Aubenas nous en ont offert le prétexte et les moyens, et que nous pouvons d'ailleurs apporter pour cette esquisse nouvelle quelques souvenirs d'un commerce assidu. Laissons de côté les détails d'une généalogie glorieuse, qui nous montre parmi les aïeux de Marie de Chantai une foule de braves gentilshommes, et, ce qui vaut mieux, une sainte. Madame de Sévigné trouvait là de bons exemples sans en tirer vanité. C'est d'elle seule que nous avons à parler. Orpheline à cinq ans, Marie de Rabutin Chantai fut d'abord confiée aux soins de son aieul maternel, dont la mort la Ut bientôt passer sous la tutelle d'un excellent oncle, le bon abbé de Coulanges, qui gouverna avec une tendresse presque paternelle la fortune et l'éducation de sa nièce. Il sut augmenter au profit de sa pupille un bien déjà considérable, et il orna son esprit de connaissances solides et variées. Elle eut plus tard pour maîtres Chapelain et Ménage qui lui apprirent, à l'envi l'un de l'autre, l'espagnol, l'italien, le latin, peut-être même un peu de grec. On sait que Ménage aimait à endoctriner les jeunes filles et qu'il était sujet à s'éprendre de ses élèves : ses madrigaux pour mademoiselle de La Vergne et ses lettres à Marie de Chantai en font foi. Pour ma part, je n'aime guère (M. Walckenaer paraît d'un autre avis, mais M. Aubenas abonde dans mon

< On sait que le prix a été décerné à madame A. Tasiu. Les deux historiens auxquels je fais aUusioD sont MM. Walckenaer et Aubenas.

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234 ESSAI8 d'HISXOIBE UTXÉiUIRE.

sens^, ce pédagogue qui fait le damet^eten dél)itant sqb latia> et j'admire la bonne âme de ces belles jeunes filles qui lui conservent leur amitié. Voyez-vous d'ici ce juré poseur de syllabes^ cet inquisiteur d'étyipologies^ s'adonisant auprès de Julie d'Angennes, de Marie-Madeleine Pioche de Ul Vergne, et de Marie Rabutin Chantai^ et qui prépare galainiQent pour l$t cour et la ville la marquise de Mont^usieri la comtesse de La Fayette et la marquis^ de Sévigné^ c'est-àdire ce que le dix-septième siècle nous offre de plus digne^ de plus tendre^ de piMS spirituel, parmi tant de femmes dont on remarquait Tesprit et la beauté. Heureux pédant ! Mais il payera quelque jour les torts de sa galanterie empesée, car Molière n'est pas loin, il le surveille, et il tirera de sa physionomie quelques-uns des traits dont il peindra Yadius. Le bon Chapelain fut plus circonspect ; il avait plus de conscienee que d'imagination, et le feu qui prenait si difficilement à son cerveau ne lui échauffa jaoïais le cœur. Son élèye lui sut gré de ses leçons, et l'en aima au point d'être blessée a^ vif des épigrammes de Boileau. Quant à Mépage , elle se fit un jçu de décourager sa passion à force de confiance et de familiarité : elle le fourrait intrépidement dans son carrosse, bien assurée qu'on ne n^édirait pas de ces tête-à-tête*.

A vingt ans, Marie de Habutin devint, par son mariage, marquise de Sévigné. Elle eût pu mieux rencontrer. Le ma^*quis était spirituel et brave, mais évaporé, dissipateur, querelleur, libertin : les grâces de sa jeune épouse ne purent te jixer, Ninon l'entraîna, Ninon devait se trouver souvent sur la route de madanae de Sévigné ; elle lui débaucha d'abord son mari : yingt ans après elle çlérangea son fils, et aprè§

* M. Aubenas dit spirituellement à ce propos : « Ménage était arrivé d'Angers, sa patrie, avec un assez bon bagage de latin et de grec, et une heureuse vocation pour le pédantisme qui tint tout ce qu'elle avait promis, » Page A%.

^ Nous voyons encore qu'elle s'amusait à ses dépens : « Le père Bouhours et Ménage s'arrachent les yeux et nous diverUssent. p Tome IV, page 466.

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vingt autres années^ dit-on^ son petit-fils : daogereuse et incurable beauté qui corrompt trois générations dans la même famille, pour la douleur de la plus vertueuse des épouses, de la plus tendre des mères. Madame de Sévigné aimait ce jeune et infidèle mari, mais son cœur était navré. L'épée du chevalier d'Albret lui procura le veuvage. Il faut dire comment* : Le 4 février 1651, en pleine Frpnde,, le marquis et le chevalier se rencontrèrept derrière Picpus : comme le sujet de la querelle n'était point grave (il s'agissait d'une maîtresse banale et de propos que désavouait le marquis)^ les deux champions commencèrent par s'embrasser. Maisi, étant venus sur le terrain, ils jugèrent convenable de croiser le fer, Quelles «mœurs ! et combien , grâce à Dieu , nous sommes éloignés de ces meurtres par raffinement du point d'honneur. Sévigné porta quelques bottes à son adversaire, puis il s'enferra étourdiment dans l'épée de d'Ajbret, qui \e traversa de part en part. Le lendemain Sévigné piourut. S^ ferpme accomplissait ce jour-là même sa vingt-cinquièniç année.

La Fronde, qui à son début enrôla tant de gens d'esprit, entraîna toute la famille des Sévigné, alliée au çoadjuteur. Renaud de Sévigné commandait le régiment organisé au petit archevêché, et ce ftit lui qui reçut en cette qualité la première aux Corinthiens, qui ne fut pas la seule, car les frondeurs n'étaient pas heureux hors de l'enceinte de leurs murailles. Le marquis fit cause commune avec son onele, et on peut penser sans témérité que madame de Sévigné, en^ traînée par l'exemple, dut décocher quelques épigrammes contre le Mazarin. Mais sa part dans cette petite guerre n'est p^s assea considérable pour qu'on fasse d'elle le pivot de tous leii événements. C'est en cela que M. Walckenaer nous paraît avoir manqué de discrétion, quoique, à vrai dire, ses

' Voyez Bur ce duel les curieux Mémoires de Conraru édition de M. de Moumerqué. Colleci. Peiitot. Depuis M. de Moptmerqu^, l'érudition a fait encore d^heureuset trouvailles dans lea manu8CPit« de Gonrart conservés h l'Arsenal.

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récits* soient animés et intéressants et que ses Mémoires se fassent lire encore après ceux du cardinal de Retz. Madame de Sévigné fut janséniste comme elle était frondeuse^ par affection de famille : les Arnauld étaient liés avec les Sévigné. Serait-on autorisé par cette rencontre à grouper autour de son nom toute Thistoire de Port-Royal? M. Sainte-Beuve ne s'en est pas avisé.

Veuve à vingt-cinq ans, que fera-t-elle de son veuvage, de cette liberté inattendue qu'elle retrouve à un âge où il est si facile d'en abuser et de la reperdre? Elle est jeune, elle est belle, elle est maîtresse d'une fortune un peu compromise, il est vrai, par les prodigalités de son mari, mais considérable encore, et bientôt rassise par la providence du bon abbé de Coulanges. Les prétendants ne devaient pas manquer et moins encore les amants. Madame de Sévigné n'est pas d'humeur à pleurer longtemps, quoiqu'elle aime à pleurer souvent*. Son amie, madame de La Fayette, lui a dit : «Vous paraissez née pour les plaisirs, et il semble qu'ils soient faits pour vous : la joie est l'état véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire qu'à qui que ce soit*. » 11 arriva sans doute comme pour la Jeune Veuve du fabuliste :

On fait un peu de bruit et puis on se console : Sur les ailes du temps la tristesse s'envole, Le temps ramène les plaisirs.

Madame de Sévigné était trop sincère pour faire beaucoup de bruit à l'occasion d'une perte où elle gagnait le repos : c( L'affliction, comme dit quelque part' La Fontaine, pour un autre veuvage, fut d'abord plus forte que le souvenir des torts du défunt, et le temps fut plus fort que l'affliction. » Elle ne tarda pas donc k être, sinon consolée, au moins

* EUe disait à sa ûlle : « Vous pleurâtes, ma très-chère, et c'est une affaire pour vous. Ce n'est pas la même chose pour moi : c'est mon tempérament. » (Tome V, page 87.)

' Portrait de madame do Sévigné.

» Psyché, 1. II.

MADAME DE SÉVIGNK. 237

abordable. La sérénité de son front ramena les courtisans de sa beauté. M. Walckenaer en a donné la liste, qu'il a peutêtre trop chargée. Contentons-nous d'en citer deux dont les poursuites furent sérieuses. Bussy-Rabutin, qui avait négligé d'épouser sa cousine, quoique rien ne s'opposât à cette alliance, se mit à l'aimer aussitôt qu'elle fut mariée ; il l'était aussi, mais ce personnage n'était rien moins que scrupuleux. Le mariage n'avait pas été un frein, le veuvage fut un aiguillon. Bussy perdait son temps, quoique ses entretiens fussent agréables et recherchés : madame de Sévigné ne voyait pas les vices du cœur sous les agréments de l'esprit, et elle ne fut pas même éclairée lorsque son cousin se fut doublement trahi. Bussy, las d'attendre un prêt dont quelques formalités retardaient la conclusion, ne tint aucun compte de la bonne volonté de madame de Sévigné et partit courroucé contre elle. Ce n'est pas tout, il composa, pour son Histoire amoureuse des Gaules, un portrait satirique de sa cousine, et ce portrait, qui avait couru manuscrit, avec ou sans l'aveu du coupable, parut dans le livre imprimé, au mépris d'un engagement formel. Lorsque le calomniateur fut puni par où il avait péché, et que son livre l'eut précipité dans une de ces disgrâces dont on ne se relève jamais, parce que la considération a péri en même temps que la faveur, madame de Sévigné, qui avait cruellement ressenti l'outrage, fut assez bonne pour pardonner, et elle oublia si bien qu'elle put retrouver son enjouement dans sa correspondance avec le perfide qui l'avait diffamée. Le second poursuivant, plus redoutable encore parce qu'il était plus aimable, fut le surintendant Fouquet, qu'entouraient alors tous les prestiges de la faveur, de l'opulence et du mérite personnel. C'est sans doute au souvenir des dangers qu'elle courut dans ce commerce plein de séduction qu'il faut rapporter ce qu'elle disait plus tard : «11 y a des moments où Ton admire qu'on ait pu s'approcher à 900 lieues du Cap ! » Il restait sans doute beaucoup à faire pour y toucher, mais on était presqu'à moitié chemin : les conseils et les exemples ne lui manquaient pas

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238 ESSAIS D'flisToiftt: Littéraire.

pour aller jusqu'au bout. Lorsque Fouquet fut arrêté, ittadatne de Sévigné ne dissimula pas sa douleur, et quand on sut que des lettres écrites de sa main se trouvaient dans la cassette mystérieuse où le surintendant avait rehfermé les liasses de sa correspondance amoureuse, le soupçon fut permis. Combien de belles pécheresses espérèrent Un instant que cette vertu, qui leur portait ombrage, allait être convaincue d'hypocrisie! Il tt*en fut rien : madame de Sévigné, par une glorieuse exception, faisait mentir le vers de Boileau *. Pourquoi cela? C*est que la jeune veuve était mère, et que sa tendresse la protégeait contre Tamour. Nous avons èur ce point son propre aveu, lorsqu'elle dit à sa fille : «Je nfe sais de i^uoi votre amitié m'a gardée, mais quand ce serait de l'eau et du feu, elle ne me serait pas plus chère. »

Après le proicès de Fouquet, délivrée des àngoîsêeà déi l'amitié qui avaient distrait sa tendresse maternelle, madame de Sévigné songea à produire dans le monde ses enfants, sur lesquels elle avait concentré toutes ses affections. Ce fut sur ce pied-là qu'elle s'établit. Elle s'abrita derrière la beauté de sa fille, et c'est avec raison qu'elle lui disait plus tard : tt Je vous aurais cachée, si j'avais voulu être aimée. » Cependant madame dé Sévigné n'avait rien perdu des agrémenta de sa jeunesse, et même elle avoue, longtemps après le mariage de sa fille, qu^elle eét « d'une taille si merveilleuse qu'elle ne conçoit pas que cela puisse changer, et pour son visage cela est fidièule d*étte encore comme II C5f *.» Ainsi Betiserade n'était que juste lorsqu'il noua tnoUtre madame de Sévigné,

Se lassant aussi peu d*être sage que belle.

Toutefois, lorsqu'il fut bien avéré qu'elle était exclusivement mère, la galanterie se le tint pour dit. La jeune veuve n'eut

* Jamais surintendant ne trouva de cruelles.

Il faut ajouter mademoiselle de La Vallière ; mais elle avait d'autres raisons.

* Tome IV, page 565.

MADAME DE SÉYICNé. 239

plus à détourner d'avances honorables, ni â repousser d'hohl- IDages injurieux. Entre elle et le monde, il ne fut plus question que de sa fille. C'était le chemin de son cœur, et elle tfavait d*amis que les admirateurs de ses enfants. Au reste, Tadmiration était générale pour ce couple gracieux, et rtiême ott ne voyait pas d'hypétbole à comparer madame de SéVigtté entïie son fils et sa fille, à Latone ésèorîêé de Diane et d'Apollon.

Comme il y â des gens pour avancer et pour éoutenir toutes les opinions, on â dit que tnadame de Sévigné n'àiilàaît pas sa fille. Ceci nous semble lié sublime du parado^ itapertinent. Eh ! comment madame dé Sévigné n*âurait-elle pas aimé sa fille? hée avec un cœur tendre, ce cœur avait été froissé par les désordres d'un mari qu'elle chérissait : veuve à vingt-cinq ans, c'est-à-dire dans un âge où le besoin d'aimer dévorerait l'âme s'il ne trouvait pas un aliment, sa vertu la garda de ces galanteries qui donnent le change à la passion, et sa prudence, d'un nouveau lien. Là flamme intérieure, concentrée alors dans un même fôyier, rayonna sur Un même objet. N'est-ce pas assei pour donner à un sentiment unique tous les transports de la passion? et di tout conspire à l'entour pour aviver cette flamme, si te îftènde répète chaque jour à cette mèr<e éprise de sa fiUè qu'elle a raison d'en être fière, comment veut-on que l'imagination et le cœur, travaillant dé concert, échauffée l'un par l'autre, animés par cette enivrante complicité de l'admiration publique, né s'exaltent pas, et que le feu qu'ils attisent ne pénètre pas l'âme tout entière?

Nous n'accuserons donc pas madame de Sévigné de manquer de sincérité dans l'amour maternel. Mais nous ne la tenons pas quitte de tout point ; nous lui reprocherons de manquer de mesure. Sans être janséniste comme Arnauld d'Andilly, on peut penser avec lui qu'une mère chrétienne ne doit pas aimer ainsi. « Vous êtes, lui disait-il, une jolie païenne. » Ce mot est juste et profond^ et madame de Sévigné en sentit la portée; elle eut des scrupules, mais

240 BSSAIS d'histoire LITTÉRAIRIL

elle ne voulait pas guérir; ce péché, c'était sa vie même, et elle ne le croyait pas mortel : a A-t-on gagé d'être parfaite, disait-elle gaiement : si j'avais fait cette gageure, j'y aurais bien perdu mon argent ^ )> Mais voici un aveu plus direct : « Cette petite circonstance d'un cœur qu'on ôte au Créateur pour le donner à la créature me donne quelquefois de grandes agitations *. » Du côté du monde elle se rassurait plus facilement: ((Vous m'empêchez, dit-elle à sa fille, d'être ridicule, p Sa fille était si accomplie à ses yeux ! d'autres mères n'auraient pas la même excuse : « A moins d'avoir des raisons conuiie moi, on peut se dispenser d'avoir cet excès d'amour maternel '. y> Nous la prenons au mot sur l'aveu, et nous faisons nos réserves sur l'excuse. Au reste, nous sommes tous sujets à nous mettre hors de la règle, au moins sur quelque point, et qui n'a pas dit, une fois en sa vie, comme Dauville, dans V École des Vieillards : a Mais moi, c'est autre chose ! »

Cette beauté que Bussy, peu flatteur par nature, avait proclamée <c la plus jolie fille de France » et La Fontaine, « toute belle, à son indifférence près, » mademoiselle de Sévigné est arrivée à l'âge d'être mariée ; elle a brillé dans ces fêtes dont l'image électrisait la vieillesse de Voltaire*; elle y avait dansé avec une grâce qui tirait des larmes des yeux de sa mère; Benserade s'était surpassé dans les madrigaux qu'il composait pour elle; enfin il n'était bruit que de son esprit et de ses charmes. De plus, madame de Sévigné devait compter cent mille écus avant la signature du con-

* Tome II, page 90.

' Tome m, page 177. EUe dit ailleurs» à propos de cette excessive tendresse : « C'est ce qu'il faudrait avoir pour Dieu, si l'on faisait son devoir. » Tome I, page 237. Et ailleurs : « Je vous aime comme il faudrait aimer son salut. » Tome IV, page 302.

' Tome IV, page 69.

* Quels plaisirs quand vos jours, marqués par vos conquôles, S'embellissaient encore à l'éclat de vos fêtes.... etc.

Voltaire. Le Russe à Paris.

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MADAME DE SÉYIGNÉ. " 241

trat. Cependant les prétendants ne se pressent pas; on n'arrive pas des quatre coins du monde pour disputer ce trésor à sa mère. Qu'est-ce à dire? L'admiration aurait-elle produit les effets de la crainte? Madame de Sévigné s'étonne, mais enfin elle peut choisir entre plusieurs partis dont les avantages se balancent, et sa préférence s'arrête sur le comte Adhémar de Grignan, de noble race provençale, dont le blason remonte avec honneur jusqu'aux croisades. M. de Grignan était homme de mérite ; déjà éprouvé dans d'importants emplois, il paraissait réservé à une plus haute fortune; si ses grandes manières l'avaient, dans sa jeunesse, incliné à une négligence voisine du désordre, le temps, qui mûrit les bons esprits, devait avoir réduit sa prodigalité aux termes d'une générosité chevaleresque ; de plus, l'expérience de deux mariages antérieurs l'avait suffisamment exercé à la pratique des vertus domestiques. En somme, il n'avait contre lui que son aptitude au veuvage, qu'on pouvait croire épuisée, et qui était balancée par la perspective d'un brillant avenir dans l'armée ou dans les affaires.

Nous touchons à l'événement décisif qui renferme la destinée à venir de madame de Sévigné. Un an après son mariage, M. de Grignan fut appelé à exercer les fonctions de gouverneur de la Provence , sous le titre de lieutenant général du roi, à la place du duc de Vendôme, trop jeune alors, et plus tard trop ami des plaisirs et de la guerre pour résider dans son gouvernement. 11 n'y avait pas à hésiter, car c'était une brillante fortune que cet emploi; nous n'avons rien, dans notre régime administratif, qui puisse donner une idée de ces vice-royautés de l'ancienne monarchie : un gouverneur de province tenait de la délégation royale un éclat et une autorité qui compensaient, pour la noblesse, l'indépendance de la grande féodaUté. M. de Grignan allait entraîner sa femme à l'autre bout de la France, et arracher cruellement la fille à sa mère. Toutefois, une grossesse commencée ajourna cette douloureuse séparation, mais enfin il fallut s'y résoudre. Née le 5 février 1626 , veuve le 5 février 1651 ,

242 ESSAIS ^'histoire littéraire.

madame dé Séyigné se sépara de sa fille le *5 février 1674. Ainsi le sort^ qui avait déjà placé sur le même jour sa naissance et sou veuvage, amenait encore à la même date, après un intervalle de vingt années, la crise principale de sa vie. Épreuve déchirante ! mais la gloire était à ce prix.

Il faut lire dans madame de Sévigné l'expression de ses angoisses maternelles. Tout d'abord « elle a senti de vingt lieues cet éloignement cruel comme elle sentirait un changement de climat. » L'idée des périls de ce voyage lointain efface bientôt les douleurs de la séparation ; elle ne voit plus que les hauteurs de Tarare, le pont d'Avignon et la rapidité du Rhône. Lorsque madame de Grignan est arrivée dans son gouvernement, il y a bien quelque dédommagement, car les bannières se déploient en son honneur, le canon gronde, les hommages pleuvent de toutes parts; Aix et Marseille rivalisent de galanterie. Mais le premier bruit s'apaise, les alarmes recommencent ; sans parler de la pesanteur de l'absence *, il faut encore « porter l'épouvantable inquiétude qu'on a d'une santé si chère ; » on a mal à la poitrine de sa fille, puis on s*écrie à la nouvelle d'une grossesse : a Que votre ventre me pèse, ma chère petite* ! ri Comme on plaint cette pauvre mère à la merci de tous les caprices de son imagination, car pour un cœur tel que le sien « toutes les tristesses de tempérament sont des pressentiments , tous les songes sont des présages , toutes les précautions sont des avertissements, enfin c'est une douleur sans fin*. » Aussi n'a-t-elle pas d'autre pensée que de se rapprocher de sa tille, et de précipiter dans cette espérance , suivant l'énergique expression qu'elle emploie, les restes de sa vie : « Je prête la main aux jours pour aller plus vite, et je consens de tout mon cœur à leur rapidité jusqu'à ce que nous soyons ensemble ♦. » Heureusement, madame de Sévigné peut écrire. Quelle con-

■ « Je connais la pesanteur de votre absence. » Tom. Y, p. 25. ' Tome II, page 224.

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