JEAN-JACQUES ROUSSEAU
Les enthousiastes et les détracteurs n'ont pas manqué à Jean-Jacques Rousseau ; peu d'écrivains ont excité au même degré la sympathie ou la haine , et il faut avouer que la vie et les écrits de cet homme extraordinaire donnent également prise à la censure et à Tadmiration^ tant ils présentent de disparates et de choquantes contradictions. Quelques critiques ont été moins exclusifs : mieux encore , Tbistorien littéraire du dix-huitième siècle, M. Yillemain, a pesé dans une juste balance les torts et les mérites du philosophe de <>enève; mêlant à une admiration vivement sentie une généreuse compassion pour les aberrations d'un génie puissant, pour les fautes graves, disons plus, les bassesses d'un carac* tère élevé en quelques parties, il a fait, sans fléchir, la part exacte du mal et du bien, aussi éloigné de l'anathème que de Fapothéose. Cette ligne intermédiaire est celle de la justice; nous tâcherons de la suivre, car Rousseau n'est pour nous ni un réprouvé, ni un apôtre; il a souvent failli dans sa conduite, il s'est souvent trompé dans ses doctrines ; mais il aspirait à la vertu qu'il n a pas su pratiquer, à la vérité qu'il ne lui a pas été donné d'atteindre.
L'enfance de J.-J. Rousseau fut conmae un présage de sa vie orageuse. Sa naissance fut marquée par la mort de sa mère, que les douleurs de l'enfantement surprirent loin de sa maison où elle ne devait pas rentrer; de sorte que , privé des soins maternels que rien ne remplace , il passa ses pre-
mières années sous la garde d'une nourrice qui tempérait^ il est vrai, par sa tendresse, les brusques rigueurs de l'autorité paternelle, mais sans pouvoir les prévenir. Cette perte prématurée réagit sur toute la destinée de Rousseau, car il manqua de cette éducation domestique, de cet enseignement par l'exemple qui imprime si fortement la morale au cœur de Tenfant, et on peut dire avec assurance que la plus grave des fautes qui pesa si longtemps sur sa conscience, et qui charge encore sa mémoire, n'aurait pas été commise s'il eût connu sa mère. Le souvenir de cette femme distinguée par le ccteur et par l'esprit l'aurait gardé d'un attachement honteux, ou l'en aurait promptemeot dégagé. Presque abandonné à luimême, il occupa et aiguisa la curiosité de sa jeune intelligence par la lecture de romans qui lui donnèrent, comme il le reconnaît^ « des notions bizarres dont l'eipérience et la réflexion n'ont jamais bien pu le guérir, i» Plutarque , qu'il dévorait à la même époque, mettait dans son esprit un idéal héroïque de la vertu qui lui préparait d'autres il* lusions.
A peine âgé de huit ans, la fuite de son père, forcé de quitter son modeste atelier d'horlogerie pour échapper à la persécution, le rendit doublement orphelin, et le fit entrer dans cette carrière de privations, d'inquiétudes, d'asiles précaires et d'exils agités, d'où il ne sortira que par la mort. Userait peu intéressant de le suivre , pendant cette période de son existence, chez M. Lambercier, ministre à Bossey, où il apprit quelque peu de latin, en même temps qu'un châtiment corporel, infligé par la iiUe du pasteur, devenait le premier aiguillon de ses sens, et que la même peine, tant le fouet est habile à donner des leçons! appliquée une seconde fois avec iniquité, lui imprimait dans L'âme une haine profonde contre l'ii^ustice; puis au greffe du tribunal de Genève, d'où il se fait renvoyer sous la prévention d'incapacité en matière de chicane et de procédure. Déclaré inepte par l'autorité du greffier de Genève, il passa dans l'atelier d'un graveur nommé Ducommun, homme rude et grossier, qui ne lui apprit point
son étatj mais qui pervertit^ par la contrainte et la brutalité^ le naturel de son apprenti. Rousseau sortit^ ou plutôt s'évada de cette école avec le dégoût du travail^ l'habitude du mensonge et l'instinct de l'approiniation illégitime notablement développé. Dans sa fuite/ il se dirigea vers Annecy^ et il y fut recueilli^ sur la recommandation d'un honnête ecclésiastique, par madame de Warens^ qui, charmée de son heUr reuse physionomie, sous laquelle eue devinait les brillantes facultés que le régime des huit années précédentes (Rousseau accomplissait sa seiziènie année) avait refoulées, résolut de travailler à la réforme de son cœur et de son intelligence. Récemment convertie elle-même, elle voulut, avant tout, que son jeune protégé abjurât l'hérésie de Calvin : mais il fallait l'instruire, et elle le plaça à Turin dans l'hospice des catéchumènes* Pour sortir plus promptement de cet ennuyeux séjour, Rousseau brusqua sa conversion. Catholique et sans ressources , il ne trouva rien de mieux à faire que d'entrer comme laquais chez madame de Versellis. De chute en chute> son âme était descendue au niveau de cette condition. C'est ici que se place l'ignominieuse aventure du ruban dérobé^ que la calomnie a essayé plus tard de transformer en pièce d'argenterie ou en diamant, larcin lâchement imputé à une jeune fille innocente, qui paya de son honneur et de sa place le mensonge de son accusateur« Jean- Jacques ne garda pas longtemps la sienne; on le congédia avec sa livrée. Faut-il dire qu'il entra ensuite chez le comte de Gouvon, écuyer de la reine de Sardaigne, et que cette fois encore il fut mis sur le pavé? Quel début pour la vie d'un philosophe réformateur I
Rousseau, après cette dernière incartade, retourna chez madame de Warens, qui le reçut comme l'enfant prodigue : toujours jalouse de son salut, elle le mit au séminaire d'Annecy pour en faire un prêtre; mais, ne prenant aucun goût à la théologie, il quitta bientôt le séminaire, et sa protectrice le plaçaauprès du maître de musique de la cathédrale, nommé
maître^ Celtti-ci> «'étant pris de querelle avec le chapitre^
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se détermina à passer en France. Rousseau raccompagna jusqu'à Lyon^ où Lemaître^ surpris dans la rue par une attaque d'épilepsie^ fut abandonné sans secours par son compagnon de voyage, qui se hâta de retourner à Annecy. Cruel mécompte ou plutôt juste châtiment! Madame de Warens avait disparu : elle était partie sans laisser son itinéraire. Que fera Rousseau, réduit à la misère par Tabsence de sa bienfaitrice? Il imagine de tirer parti de la musique qu'il ne sait pas encore. Il se rend à Lausanne, où il prend enseigne de musicien et de compositeur. On le croit d'abord sur parole; mais un concert où il fait exécuter une cantate de sa composition, dont les notes discordantes produisirent l'effet d'un véritable charivari, le força d'aller chercher un autre théâtre. Dans cette audacieuse tentative, il n'avait compromis que le nom de Vaussore, anagramme prudemment substituée à son véritable nom. Il réussit mieux à Neufchâtel, car il conmiénçait à apprendre la musique en l'enseignant; mais il ne s'y fixa point. Un charlatan, qui prenait le titre d'archimandrite, et qui annonçait l'intention d'aller à Jérusalem, engagea facilement Rousseau à le suivre dans son pèlerinage. Mais le fourbe est arrêté à Soleure, et Rousseau partage sa disgrâce. L'ambassadeur de France le tire de ce mauvais pas, et lui donne les moyens d'aller jusqu'à Paris. Paris était le rêve de Rousseau : son entrée par la porte Saînt-Ântoine commença à le désenchanter; le froid accueil qu'il y reçut, les obstacles qu'il rencontra dans ses projets le forcèrent bientôt à la retraite.
Dans sa détresse, il apprend que madame de Warens, dont il avait perdu la trace, est à Chambéry. Il y court, et il y trouve la même tendresse, le même dévouement. Les choses allèrent même plus loin, car Rousseau n'était plus un enfant, et sa bienfaitrice n'avait pas renoncé à la galanterie, qui va bien au delà de la jeunesse chez les femmes qui en ont pris l'habitude. Pendant un séjour de quelques années à Chambéry, interrompu seulement par une excursion à Besançon, Rousseau se livra à Tétude et à l'enseignement de la mu-
sique^ se reprit de passion pour la lecture^ et s'occupa avec une ardeur plus vive qu'heureuse du jeu d'échecs^ degéonié<trie^ d'algèbre et même d'astronomie. Ce qu'il fit de plus pro*fitable^ ce fut de revenir sur le latin^ qu'il ne connaissait qu'imparfaitement. Des livres de médecine^ qu'il consultait alors dans son ardeur de tout apprendre, frappèrent vive^ ment son imagination et lui donnèrent la vision d'une des plus graves maladies dont ils décrivaient les symptômes. En vertu de cette contagion du livre sur le lecteur, Rousseau n'eut rien de moins qu'un polype au cœur. La faculté de ifontpellier était seule digne ^t capable de guérir un si terrible mal. Sur la route, le malade fit diversion à son polype par une passion profonde et passagère pour une madame de Lamage. Il paraît même que cette crise le guérit, car les médecins de Montpellier prirent Rousseau pour un visionnaire lorsqu'il parla de sa maladie. Sans faire consolider sa guérison par sa nouvelle maîtresse, comme il l'aurait pu, notre voyageur, saisi tout à coup par le souvenir de madame de Warens, veut aller renouer leurs amours, mais cette excellente femme avait eu compassion d'un nouveau-venu, et Rousseau, à son retour, se trouva réduit à un rôle subalterne dans ce commerce de galanterie. Quelle école de morale! Aussi avec quel enthousiasme mêlé de tristesse, par un douloureux retour sur les souillures de son adolescence, Rousseau célébrera-t-il, dans Emile, le charme ineffable que la pureté des mœurs donne à la jeunesse !
Toutefois sa protectrice ne l'abandonna point : elle Kii procura l'emploi de précepteur chez le grand-prévôt de Lyon, M. de Mably, frère des abbés de Mably et de Condillac. Le préceptorat est une condition bien épineuse, parce qu'il ne donne qu'une autorité déléguée et une position subalterne pour une œuvre qui demande toute la puissance de l'autorité directe et toute la considération qui s'attache à l'indépendance. Le caractère de Rousseau devait aggraver cet inévitable inconvénient : aussi reconnutril bientôt qu'il n'était pas né pour l'abnégation et la dépendance. Il se retira donc, mais en as-
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sez bons termes avec le père de ses élères^ quoique dans remploi de sommelier, qu'il cumulait arec le préceptorat, il eût détourné quelques bouteilles de Tin d'Arbois, et que, par surcroît^ il fût tombé amoureux de madame de Mably.
Rousseau revit alors madame de Warens, son refuge accoutumé; mais il n'y demeura pas longtemps. Avec quinze louis dans sa poche (jamais il ne s'était vu si opulent) et un système de notation musicale par les chiffres, dont il attendait la gloire et la fortune, il s'achemina de nouveau vers Paris. Cette fois il y fit un peu meilleure figure. L'Académie des sciences eiEamina son système, qu'elle n'osa pas condamner ; mais l'arrêt fut porté par Rameau, juge compétent, dont les conclusions furent sévères *. Malgré cet échec, Rousseau se lança dans le monde des philosophes et des financiers. Cependant il ne s'y enrichit pas, et ses amis, pour le tirer d'embarras, lui procurèrent la place dé secrétaire auprès du comte de Montaigu, ambassadeur à Venise. C'était encore une position précaire et dépendante. On sait mal ce que Rousseau fit dans les États de la sérénisâme république. Si on s'en rapporte à son témoignage, il trancha de l'ambassadeur en plusieurs circonstances devant le sénat de Venise ; bî l'on consulte la vraisemblance, il ne dut jamais paraître qu'à la suite de son maître, simple attaché de la personne, et non de l'ambassade : quoi qu'il en soit, il ne tarda pas à recevoir son congé* Ce fut le terme de sa carrière diplomatique.
Ces événements nous conduisent jusqu'à la trente-troisième année de la vie de Rousseau ; apprenti, catéchumène, laquais,
* La musique a toujours été le faible de Rousseau, et dans un autre sens, pour appliquer ici un mot du cardinal de Retz, elle n'a jamais été son fort. Le Dictionnaire de musique prête à la critique des connaisseurs par ses omissions et par ses erreurs. Hameau trouvait dans la partition des Muses galantes des morceaux dignes d'un maître consommé à côté d'autres qui accusaient une extrême ignorance. On sait d'ailleurs que Rousseau, voulant retoucher ie Devin du t^illage, ne féttttit qu'à le gâter. Il y a dans ces oo&tridiolions, au moias appi ^ rentes, un problème difficile à résoadre.
fiéiBinanste, musicien^ précepteur^ secrétaire, dans cette car* hère de servitudes diverses et de vagabondage, il a dû s'éprendre d'une terrible passion pour la liberté. Le voilà libre enfin ! il retrouve à Paris des amis, des protecteurs, il sait maintenant assez de musique pouf en vivre, soit qu'il copie, qu'il compose ou qu'il enseigne; il a même en portefeiiiUe un opéra complet, paroles et partition, ht Mmei galantes. Le duc de Richelieu le charge de revoir la Princesse de Namrte pour une nouvelle mise en scène, c'est-à-dire de retoucher Voltaire et Rameau. Il reparaissait donc sous d'heureux auspices dans ce Pans où deux fois il avait échoué. Mais il n'était pas au bout de ses épreuves : les Mvses galantes tombèrent avant d'être représentées, et la Reine de Navarre^ amendée, ne réussit pas. De plus, le malheureux Jean-Iacques, d peine arrivé à Paris, avait rencontré, dans son petit hôtel de la rue des Gordiers^ une servante sans esprit, sans beauté, qui l'ensorcela et qui perpétua jusqu'à la fin de sa carrière la fatalité de son adolescence et de sa jeunesse, Thérèse Levasseur, qui fut à ses côtés, tant qu'il vécut, le symbole vivant de l'abjection et de l'esclavage de ses premières années. La déconvenue de ses opéras le réduisit à occuper un emploi de commis chez M. Dupin, fermier général; il ajoutait quelque chose à ses minces appointements en copiant de la musique. Cependant sa passion pour Thérèse Fabsorbait. Une grossesse survint pour aggraver la gêne de sa situation. Le premier fruit de ce commerce fût envoyé aux Enfants*Trouvés, les autres eurent le même sort. Rousseau n'hésita pas. Le sentiment de la paternité n'émut point celui qui n'avait point connu les douceurs de la vie de famille : il ne vit dans la fécondité de sa compagne qu'une perspective de sacrifices sans compensation, et il s'y déroba. Qu'aurait-il fait de cette lignée illégitime que sa maîtresse n'était pas capable d'élever, à laquelle le pain aurait même souvent manqué dans le taudis qu'habitait ce couple disparate? Ce lien, formé par l'appât d'une grossière volupté, et resserré par la crainte, jusqu'à ce que l'habitude en eût fait une chaîne indisso-
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lubie, ne pouvait engendrer de devoirs; il devait conserver jusqu'au bout le vice de son origine. Ces produits de la débauche étaient attendus dans l'asile que leur ouvrait la religion. Rousseau n'a jamais été ni père, ni époux, malgré le mariage qui l'unit légalement^ quelque vingt ans plus tard, à cette indigne compagne. Je crains d'offenser les oreilles délicates, mais je ne trouve pour exprimer ma pensée qu'une seule formule, que je compose par un double emprunt au vocabulaire des comtes Joseph et Xavier de Maistre : Thérèse ne fut que la femelle^ de la bête* de Rousseau : elle l'enchaîna par les sens, elle gouverna sa luxure et son appétit. Tel fut auprès de lui l'empire et la condition de cette femme. Quoi de plus triste? je flétris en expliquant: mais je sépare deux choses distinctes, j'écarte de l'âme de Rousseau les souillures et les misères de ses sens, je déconcerte ces éternelles antithèses qui supposent une famille à Rousseau pour l'accuser d'avoir méconnu le plus sacré des devoirs. Sa cause n'en devient pas bonne, mais elle est mieux instruite.
Tous ces faits étaient dans le passé, et Rousseau avait près de quarante ans lorsque son génie prit tout à coup un essor imprévu qui, du premier élan, le porta sur les hauteurs. Une annonce insérée au Mercure ût jaillir l'étincelle électrique : «Le progrès des sciences et des arts a-t-il contribué à corrompre ou à épurer les mœurs? » Voilà ce que demandait l'Académie de Dijon : ce fut comme un éclair qui sillonna l'intelligence de Rousseau, et qui fit gronder dans son sein ses ressentiments contre son siècle et le dégoût de la corruption commune qui l'avait avili lui-même. Son antipathie contre une époque fière de sa littérature retombera sur les lettres ; sa détermination n'est pas moins soudaine que son inspiration : trente années de sa vie sont retranchées en imagination, l'âme du jeune lecteur de Plutarque se dé. gage des souillures qui ont rempli l'intervalle, enivrée de son idéal longtemps obscurci, toute prête à mesurer aux règles, à
* Joseph (le Maiàlre.
' Xavier de Maistre.
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peser au poids de l'antiquité les mœurs de ses contemporains. La mission qu'il se donne dans le transport de son cerveau sera un rôle, il le sait bien, mais ce rôle, il le remplira au risque d'être frappé de l'anathème qu'il va lancer. Ne pouvant être pur, il sera du moins le fléau de l'impureté. Rousseau entra donc dans la littérature par une diatribe contre les lettres. Cette attaque eut un long retentissement, car il n'y a rien de plus puissant sur les esi»rits que la sincérité dans le paradoxe. Le monde des lettrés, ainsi pris à partie, s'émut du coup qu'on lui portait au milieu de son triomphe. Ce premier succès, suivi bientôt du Devin du Village, qui réussit à Fontainebleau sous les yeux de la cour et du roi, et qui aurait procuré à son auteur, s'il l'eût voulu, de royales faveurs, le bruit de sa lettre sur la musique française, les avances de M. Francueil, receveur général des fmances, qui le mettaient sur la route delà fortune, tout cela n'avait pas suffi pour apprivoiser Rousseau, lorsque l'Académie de Dijon, en proposant pour sujet de prix la recherche de VOrigine et des fondements de Vinégalité parmi les hommes, lui donna l'occasion de rentrer en lice et de faire cette fois le procès, non plus aux lettres, mais a la société tout entière. Dans le précédent discours, en évoquant l'ombre de Fabricius, il faisait appel à des mœurs qui avaient au moins la vraisemblance historique; maintenant il imagine une ère d'ignorance et de pureté morale, sans autre autorité que les rêves de son esprit, et il accuse la société d'avoir substitué le mensonge de ses institutions aux rapports simples et légitimes que la nature avait établis. Ce nouveau factum, plus déclamatoire que le précédent, n'était pas moins sincère, car Rousseau, en présence d'une réalité qui l'opprimait, avait dû souvent se réfugier dans la région des chimères. Rousseau pensait vigoureusement, mais il observait peu; il n'avait vu les vices de la société que dans ses torts envers lui; au lieu d'embrasser l'ensemble des faits et de chercher dans ce qui existe le germe d'un meilleur avenir, il condamne en masse ce qu'il ne connaît qu'en partie, et encore sous le point de
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vue de la passion; il fait table rase, et il cherche le Mmt hors du possible.
Rousseau , qui ayalt dédié son discours aux citoyens de Genève, fut pris d'un violent désir de revoir sa patrie : il profita d'une occasion qui se présentait, et pendant son séjour dans cette ville, il se rattacha à la secte de Calvin, qu'il avait quittée par son abjuration à Turin. Genève lui parut l'asile de la liberté, il songeait même à s'y fixer, mais il en fut dé* tourné par le voisinage de Voltaire, dont il craignait l'in-' fluence sur ses concitoyens^ Ce fut alors que l'amitié de madame d'Ëpinay l'attira dans la délicieuse vallée de Mont<> morency, où il aurait trouvé le repos, s'il n'y avait porté les inquiétudes de son caractère ombrageux et le commérage compromettant de son indigne entourage. Rousseau n'habita que vingt mois l'Ermitage, que madame d'Ëpinay avait fait bâtir pour lui, mais il y composa la Nmvelle fféloïse, sous \t charme de quelques réminiscences d'amour mêlées à des sentiments exaltés que son imagination concevait, et qui de la descendaient vers son cœur qu'ils allaient réchauffer. C'est pour cela que dans ce livre, beaucoup trop vanté , la passion est éloquente , et que les sentiments comme les caractères sont généralement faux. Dans la Nouvelle ffélmse, il n'y a de complètement vrai que le paysage, parce que Rous* seau avait bien vu et vivement senti la nature; tout ce qui vient de la passion et ce qui touche au monde réel est sans vérité et sans proportion. Ce sont des êtres, et des sentiments d'imagination qui se meuvent et se produisent dans un monde que le romancier a fortement conçu, mais qu'il n'a pas vu. De là une vraisemblance relative entre les idées et les personnages, qui fait illusion si on se laisse entraîner dans le cercle tracé par l'auteur; et cet entraînement est inévitable, à l'âge où on ne connaît ni le monde, ni la passion réelle. La Nouvelle BéloUe est vraie et saisissante pour les jeunes imaginations : plus tard l'expérience nous arme contre la séduction, et il arrive souvctnt qu'on s'étonne de ne pourvoir relire ce qu'on avait dévoré.
Pendant que Rousseau se ber^t de cet idéal de passion^ il en tourmentait la sœur de madame d'Epinay^ la comtesse dHoudetot. Cet amour que la distance des âges et du rang, le sentiment des devoirs de l'hospitalité^ la notoriété du commerce depuis longtemps établi entre Saint-Lambert et la comtesse^ la commisération dédaigneuse de l'objet de ee culte et les plaintes grotesques de Thérèse auraient dû ré*primer^ dégénéra en frénésie* Rousseau ne voyedt que des ennemis dans ceux qui lui faisaient obstacle. Saint-Lambert fut averti et menaça de loin^ mais avec un mépris marqué ; madame d'Houdetot lui interdit sa présence, et coupa court à la correspondance qu'elle tolérait. Madame d'Epinay parut entrer dans le complot, et Rousseau , hors de lui , signifia brusquement son départ : il quitta l'Ermitage au cœur de l'hiver, et, sans s'éloigner de la vallée de Montmorency, il s'établit dans le voisinage, à Mont^-Louis. Quelque temps après, le marédial de Luxembourg lui donna un appartement au petit château de Montmorency, où le philosophe reçut, entre autres visites qui flattèrent son amour-propre , celle du prince de Conti. A tout prendre > Rousseau n'était pas imalheureux alors : il est vrai qu'il soupçonnait au moins de trahison ceux de ses amis avec lesquels il n'avait pas complètement rompu, mais il trouvait un dédommagement dans l'intérêt sincère que lui témoignaient d'illustres protecteurs, dans la sympathie de M. de Malesherbes, qui corrigeait les épreuves de ses ouvrages, dans le succès populaire de /«^ie, la composition d'Emile, et surtout le spectacle d'une nature si belle qu'elle repose et qu'elle enivre tout ensemble. Le «éjour de Rousseau dans la vallée de Montmorency, qui se pnrfongea pendant six années, est la période la plus féconde et la plus lumineuse du développement de son génie. C'est là qu'il composa, outre Un Nouvelle fféloiêe, le Contrai âocial et r^fiM/6. Remarquons, pour y faire penser, cette fécondation de l'âme par la solitude. Quatre grands écrivains ont laissé, au dit^-huitième siècle, des monuments durables, et le
nom de chacun d'eux rappelle une retraite honorée par
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leurs travaux. La Brède se souvient de Montesquieu , Montbar parle de Buffon, Cirey de Voltaire^ et Montmorency nous a donné Rousseau tout entier.
Rousseau avait composé la Nouvelle BélciUe pour occuper et divertir la fièvre de passion qui l'agitait dans sa solitude. Lorsqu'elle fut terminée, il eut à bon droit des scrupules de moraliste : ses deux discours étaient un engagement public et promettsùent autre chose. Il y a loin, en effet, d'un roman d'amour aux vertus de Tignorance et à l'innocente pureté de la vie sauvage. Rousseau se tire d'embarras par un détour habile : « J'ai vu les mœurs de m(m siècle et j'ai publié ce livre. Épouses coupables, apprenez à rougir : quant à tous, jeunes filles, si vous êtes tentées de me lire, vous êtes déjà perdues. — Je ne sais si ce sophisme satisfit pleinement Rousseau, mais il lui suffit pour donner cours à son oeuvre, dont le succès dépassa ses espérances et ses craintes. La menace dont il veut effrayer la pudeur des jeunes filles fut sans doute un aiguillon : pour les femmes, elles pouvaient lire en sûreté de conscience. Combien furent ramenées dans la bonne voie , combien égarées? nous ne savons : toujours est-il que l'infidélité par anticipation est un gage équivoque de la fidélité ultérieure , et que si Rousseau avait réellement un but moral, il aurait pu y tendre par une route plus droite.
Après avoir vécu en bonne intelligence avec les philosophes, au point de fournir des articles à l'Encyclopédie, Rousseau fit éclater ses dissentiments à l'occasion de l'article Genève , que d'Alembert avait écrit sous les inspirations de Voltaire. Suivant d'Alembert , les ministres prolestants de Genève étaient devenus de simples déistes chrétiens, sur les traces de Socin. Le philosophe les en félicitait , mais Rousseau repoussa l'éloge de d'Alembert comme une injure. Au reste, ce n'était là qu'un grief accessoire : ce qui avait surtout blessé Rousseau, c'était la proposition d'établir un théâtre à Genève. De là cette lettre à d'Alembert qui contient un long traité contre le théâtre et les comédiens. Si Rousseau
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se fût borné à montrer les dangers d'un établissement dra-* matique permanent dans un petit Etat comme Genève^ il eut pu trouver d'excellentes raisons, quoique , même dans cette limite, il en donne d'assez mauvaises : mais il vise plus haut, et, non moins rigoureux que les Pères de l'Église et Bossuet, il proscrit sans distinction tous les genres de poésie dramatique et leurs interprèles. Cette lettre est un chef-d'œuvre de style et une diatribe impuissante contre un des plus nobles délassements de l'esprit humain, qui a été la source de tant de chefs-d'œuvre. La morale demande et devrait exiger la réforme des abus de la scène, mais la destruction^de la scène est un vœu de barbare. Ajoutons que Rousseau, ayant quelques péchés dramatiques sur la conscience, n'avait pas mis* sion pour lancer l'anathème. C'est dans ce manifeste qu'il faut chercher le principe de l'animosité de Voltaire, qui passa toutes les bornes, il faut l'avouer, dans ses représailles contre le détracteur du théâtre.
Disons quelques mots de ce triste débat. Rousseau a toujours rendu hommage au génie de Voltaire ^^ et Voltaire n'a jamais nié celui de Rousseau. Ce n'est pas l'envie qui les a divisés. Leurs premiers rapports n'annonçaient pas les violences auxquelles Voltaire se laissa entraîner. Dans les lettres qu'ils échangèrent d'abord, Rousseau montra de la déférence et de l'admiration ^ et Voltaire de la courtoise : il ne se range pas aux idées de Rousseau, qui étaient la contre-partie des siennes , mais sa plaisanterie est encore discrète et amicale : « Vous donneriez , dit-il, l'envie de marcher à quatre pattes. )» Tandis que Rousseau se borna à déclamer, en gé^ néral, contre les lettres et la civilisation. Voltaire ne prit pas au sérieux ces paradoxes inoffensifs; mais lorsqu'il s'attaqua au théâtre , Voltaire se sentit menacé dans son plus beau domaine, et Rousseau commença à lui paraître dangereux. Ses arguments signalaient Femey à l'attention inquiète des Genevois. Voltaire dut craindre et craignit en effet pour son repos; et dès lors, stimulé par d'Âlembert et Diderot, il essaya de rendre Rousseau ridicule pour l'empêcher d'être
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41S ESSAIS D'HÏSTOtHK LITTÉRAIRE.
redoutable. A ses yeux^ Rousseau avait toujours été un rêveur hors du bon sens. Quand ces rêves d'un cerveau malade^ je parle comme pensait Tauteur du Mondain, lui paru-* rent menaçants^ il s'arma contre eux de dédain et de raillerie. Ce qui me prouve que Voltaire était sérieusement inquiet^ c'est qu'il manque d'esprit quand il attaque Rousseau. Au reste^ cetuin^i eut les honneurs de la guerre^ puisqu'il reçut toute cette mauvaise mitraille sdns sourciller et sans riposter.
De tons les ouvrages de Rousseau y le Contrat sœiai est celui qui a exercé ta plus grande influence sur la société; influence funeste^ car l'erreur s'y trouvé dans les prinelpes^ et dans les conséquences. La première est l'hypothèse d'un contrat entre les parties intéressées^ à l'origine des sociétés, comme si la société était un produit contingent de la volonté humaine et non le résultat nécessaire de la nature des choses; la seconde^ non moins grave^ est cet axiome abstrait qui fait d'un peuple une masse homogène dont tous les membres seraient unis par la communauté des idées et des intérêts. De ces données découle^ sous le nom de liberté et de souveraineté populaire , un système de servitude et de despotisme plus oppresseur que les législations les plus ty« ranniques de l'antiquité. Touteë les pièces de ce système se tieiment par un enchaînement rigoureux , et la logique qui les unit parait irrésistible. Rien n'est plus shnple^ car le pu» bliciste procède par la méthode géométrique, ^établissant ses axiomes et dégageant par déduction ce qu'ils contiennent; or, dans ce monde abstrait, il est naturel que les idées s'enchaînent étroitement, puisqu'elles s'engendrent. Dans ce travail, Rousseau ne s'est embarrassé ni de l'histoire, ni de la sdeaœ politique; sa pensée a combiné, dans l'isolement, les ressorts d'une machine simple et puissante, sans dessein d'application complète et prochaine, plutôt pour montrer la force et la sagacité de son génie, que pour remuer le monde. Mais l'autorité de son nom accrédita ces principes dont la clarté était déjà une séduction, et on voulut les éprouver
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sur une société qu'ils bouleversèrent sans pouvoir la réor* ganiser. Rousseau inspira la Convention, et si cette asseni* blée^ par l'emploi de la puissante madiine que le Contrat toeUil mettait dans ses mains^ a maintenu pour un temps rindépendance de la France , elle a gravement compromis rétablissement de la véritable liberté. L'expérience a ruiné les théories politiques de Rousseau : notre siècle n'admet pas rinfaillibÛité du peuple, il contr61e par l'étemelle idée de la justice les actes de tous les pouvoirs, quels qu'ils soient^ et l'autorité n'est légitime à ses yeux que par l'exerdce régulier de la puissance souveraine. Reconnaissons cependaat^ car, lorsqu'on juge Rousseau, on trouve toujours qu'il donne une impulsion vers la vérité tout en s'en écartant, reconnaissons que la politique lui doit le dogme , salutaire saufexplieation,de la souveraineté nationale, et le culte de la l(tt, sans lequel un État organisé d'après les principes de la liberté s'agiterait dans un cercle de mouvements contradictoires qui conduirait au despotisme à travers la licence.
En parcourant le cercle complet des institutions sociales ^ politiques avec une pensée de réforme radicale, Rousseau comprit qu'il fallait donner une base à l'édifice nouveau qu'il voulait élever. En effet, toute réforme est illusoire, toute prédication est vaine si l'on n'atteint pas le cœur même de î'bomme. La réforme de l'éducation est donc l'antécédent nécessaire de toute réforme sociale : de quelque manière que vous disposies la corruption, sous quelque angle que vous la placies, quelque vêtement et quelque direction que vous lui donniez, elle ne changera pas de nature, elle corrompra la vertu des plus belles institutions; elle emploiera pour le mensonge les meilleurs instruments de vérité; sous le masque de la justice elle pratiquera l'iniquité, et fera partout servir l'apparence des vertus au triomphe du vice. Si donc on veut régénérer le corps, il faut d'abord purifier la molécule organique; telle est la pensée-mère de VEmièe. . Avant tout, on a peine à comprendre comment le publi-
ciste républicain, qui absorbe si complètement rindivida dans Tunité nationale, écrit un traité d'éducation domestique; mais cette contradiction peut se résoudre, car éTÎdemment Rousseau a voulu faire de son élève l'instituteur du genre humain. L'éducation commune commencera quand l'éducation individuelle, bien dirigée, aura dégagé toute vérité dans une intelligence unique, et montré ce que comportent l'âme, l'esprit et le cœur de l'homme. Cette intelligence, préservée de la contagion antérieure, reprendra rhumanité à son point de départ et la replacera dans les voies de la Providence. Si Rousseau n'eût pas sous-entendu cette pensée, la contradiction indiquée plus haut resterait dans toute sa force, et de plus on Tembarrasserait fort en lui demandant comment il pourrait étendre à tous une éducation qui occupe un précepteur autour d'un seul enfant, sans compter, comme le remarque ingénieusement M. Villemain, les compères qui lui sont nécessaires pour la mise en scène des leçons décisives destinées à produire sur l'imagination de l'élève une impression profonde.
L'éducation d'Emile n'est donc que le prélude de Téducation nationale : mais, dans ce but restreint, est-elle complètement saine et praticable? Et d'abord, en demandant tout à la raison de son élève, dans un âge où l'intelligence est surtout alimentée par la foi et par la mémoire, Rousseau est-il bien sûr de ne pas opprimer la faculté qu'il surcharge? retrouvera-t-il, à point nommé, celles qu'il a laissées dormir? Que dire de cet ajournement de la notion de Dieu, que le précepteur réserve pour la faire luire à sa convenance, comme s'il était assuré que cette notion sublime, si nécessaire et si naturelle qu'elle semble innée, ne préviendra pas longtemps à l'avance le signal qu'il veut lui donner à son heure? Ces objections, d'une force réelle, troublent Ten* semble du système de Rousseau ; mais son livre n'en demeure pas moins un des plus beaux monuments que le génie de l'homme ait élevés, et les vérités partielles qu'il renferme ont suffi pour opérer une réforme heureuse dans l'éducation.
ROUSSEAU* 42i
On peut dire que YEmilc a reconstitué la famille par Timportance nouvelle qu'il donne aux enfants ; il a garanti la vertu des mères par l'exercice des devoirs que leur impose la nature^ que leur conseille la tendresse; il a protégé la jeunesse contre ces traitements barbares^ contre ces peines corporelles qui étaient toujours la dernière et souvent la seule raison des maîtres; en forçant peut-être l'emploi de la raison^ il a certainement détrôné la routine ; en pr^entant la notion de Dieu dans son antique simplicité^ il a arrêté l'irréligion sur la pente glissante de l'athéisme S 6t^ en for-* tifiant le principe générateur de tous les cultes^ il a préparé le retour vers le culte le plus digne de l'hommô et de la Divinité. Ce sont là d'incontestables bienfaits , des vérités durables qui compensent bien des erreurs, et qui permettent de dire que si Rousseau a rarement atteint la vérité, il y a souvent conduit. Ce n'est pas un guide assuré, sans doute, mais c'est un puissant promoteur.
Ce livre, à tout prendre, le plus utile et le moins révolutionnaire des écrits de Rousseau^ souleva contre lui une violente tempête; l'autorité civile lança ses arrêts, l'autorité religieuse ses anathèmes. Le parlement, qui allait frapper lès jésuites, essaya son glaive à deux tranchants contre l'auteur d'Emle. Le livre fut condamné au feu, et l'écrivain dé^ crété de prise de corps : Christophe de Beaumont attaqua le réformateur dans un mandement célèbre. Rousseau, prévenu à temps, quitta précipitamment sa chère vallée de Montmorency ; sur la route de Fexil, il sema la touchante élégie du Lévite d*Éphraïm, et, arrivé au terme de sa course, il se retourna pour jeter à la face de ses accusateurs une réplique foudroyante. La réponse au mandement de l'archevêque de Paris est, sans contredit, le plus éloquent des pamphlets ; la tribune antique n'a rien entendu de plus lier, de plus véhément et de plus incisif. Rousseau croyait trouver un
* « Rousseau, dit Bernardin de Saint-Pierre, fait douter ceux qui ne croient plus. »
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422 ESSAIS D'HISTûIU UTTéRAIRB
asile en Suisse, mais sa patiie se montra plus sévère encore que la France. Genève le condamne sans Tavoir lu, sur la foi du parlement de Paris; le sénat de Berne lui refuse un asile; et Tillustre fugitif est cb^gé de se placer sous la protection du roi de Prusse, dans le canton de Neufchftteî. Il s'établit à Métiers, où George Keit, milord Maréchal, gouverneur de Neufchftteî, le combla de prévenances et de bienfaits dont Rousseau garda toujours le souvenir. C'est là qu'il (Mit le costume arménien, qui excita plus tard à im si haut point la curiosité des Parisiens. Les lettres de la Mcntagne, autre chef-d'osuvre sorti de sa plume, écrites pour sa pn^re défense et dans l'intérêt de Tun des partis qui divisaient Genève, suscitèrent dans sa paisible retraite un orage devant lequel il se crut obligé de fuir. La petite tle de Saint-Pierre, dans le lac de Bienne, aurait fiié son choix, mais le sénat de Berne le sonmia de partir sans délai. Les dforts réunis de milord Maréchal, de Thistorien Hume et de la comtesse de Boufllers le déterminèrent à passer en Angleterre ; il prit pour arriver la route de Paris. Quatre ans s'étaient à peme écoulés depuis le décret de prise de corps lancé par le parlement; mais dans ce siècle de scepticisme, où les rigueurs de la loi étaient neutralisées par la tolérance sociale, il put impunément passer quelques semaines à Paris, protégé en apparence par le droit d'asile dont jouissait l'enceinte du Temple, où le prince de Conti l'avait reçu, mais en réalité par l'indulgence du pouvoir et par la sympathie de l'opimon. On ne lui demanda que le sacrifice momentané de son cos* tume arménien.
Hume conduisit Rousseau en Angleterre et l'établit à Voolton, dans le comté de Derby 2 là Rousseau, loin du monde et décidé à n'y plus rentrer, commença son examen de conscience, et écrivit en moins de trois mois les six premiers livres de ses Cm^siom, qui suffiraient, à défaut de ses autres chefs-d'œuvre, pour le mettre au premier rang des écrivains. Il paraissait heureux dans sa retraite et affermi dans la résolution d'y passer le reste de sa vie, lonMfu'on
apprend toul à coup que les lieiii d'amitié qui runisfiaient à Hume ont été violemment rompus. Quelles étaient les causes de ce brusque changement? D'abord les amis de Rousseau rayaient servi à leur mode^ et non à la sienne^ ne ménageant pas assez son ombrageuse susceptibilité, qui n'en» tendait recevoir les bienfaits que dans la mesure qu'elle avait librement liiée. Ge premier grief sonuneillait cepen* dant; mais Rousseau apprend, on ne sait par quelle voie, que son protecteur a trempé dans une raillerie ourdie contre lui par ses bons amis les philosophes ^ ; aussitôt, sans donner ni provoquer d'eiplications, il accuse Hume de trahison, et lui rejette ses bienfaits avec indignation. Ge brusque procédé était dans les habitudes de Rousseau, qui n'a jamais ménagé les transitions. Un mot profondément vrai, qu'il a dit de lui-même, nous explique ces coups de tête fréquents qu'on lui reproche : « Je suis, dit^il, d'un naturel hardi et d'un caractère timide.» L'audace de l'imagination et la fierté des sentiments, à côté d'une volonté faible, produisent habituellement ces rapides secousses. La décision, chez les caractères timides, ne se prend que sous l'empire d'une passion qui emporte la volonté ; l'impulsion est si vive qu'elle franchit toutes les bomesi et l'éclat en est si violent qu'il ne permet plus de retour. G'est ainsi que toutes les brouilleries de Rousseau ont été des ruptures soudaines et irrémédiables. La véritable force est dans l'énergie continue de la volonté qui domine une situation, et non dans la rapide violence qui
* Horaee Walpole, le fils da grand eorrnptaur, avait fabriqué eottfl le nom de Frédériet roi de Prua^t une lettre ironique dani laqueUe oe prince proposait à Houswau un aelle dans ses Ëtats aY«c promesse de le persécuter tant qu'il aurait le goût de la perséeuUon : « Si vous persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, choisissez-les tels que vous voudrez, Je suis roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits, » D'Alembert, HelvéUus, le duc de Nivernais et Hume lui-même, avaient coopéré à cette odieuse raillerie, qui égayait déjà nos beaux-esprit» au moment même où Rousseau partait pour l'Angleterre.
'Veut «'y soustraire. Les caractères faibles se font illusion en ce points parce qu'ils produisent en un instant un effet considérable; mais leurs coups de tête n'en sont pas moins des actes de faiblesse réelle, qui les séduisent par les apparences de la force.
Les Confessions, qui ont fourni tant d'armes aux détracteurs de Rousseau, sont bien, quoi qu'on ait dit, un li^Te de bonne foi. En mettant à découvert cet étonnant contraste d'un naturel vicieux et d'une âme enivrée de vertu *, elles expliquent la contradiction de sa conduite et de ses doctrines. Le culte de la vertu sincèrement professé le purifiait à ses yeux de toutes ses souillures, et lorsqu'il dit que son livre à la main il se présentera sans crainte devant le tribunal du juge suprême, il ne croit pas se flatter, mais se rendre justice. On voit, en effet, si on examine sa vie, que les faiblesses qui l'ont avili ne l'ont jamais dépravé, de sorte qu'en consultant son cœur, vivement épris de vérité et de vertu, il déclare hautement qu'il n'y a pas homme au monde qui vaille mieux que lui. Sa passion pour le bien est le principe de son illusion : cet idéal de vertu, dont la contemplation échauffait son sang et emportait son imagination, lui déro> bait les impuretés de sa vie. Le dégoût que lui inspiraient la bassesse des sentiments, les perfidies et la vanité de l'ambition, la poursuite des richesses, l'avilissement de tous les esclaves à chaînes dorées qu'il voyait régner sur les hommes, tous ces sentiments exaltés, dans la fière indépendance qu'il s'était faite au prix de nobles sacrifices, lui donnaient en idée la valeur morale qu'il s'attribue. Cet orgueil solitaire était d'ailleurs une compensation aux souffrances qu'il endurait, car ses amis s'étaient tournés contre lui, et il avait trop ouvertement rompu en visière au siècle tout entier pour ne pas croire à la réalité des haines dont il se voyait poursuivi. Disons à son honneur qu'il n'a haï personne, qu'il n'a
* Rousseau a dit : « Je suis yicieux, mais très-vicieux. « Et ailleurs : « JedcvîQs vertueux, ou du moins enivré de ia vertu. »
pas rendu injure pour injure, que la jalousie littéraire n'a pas même effleuré son âme, qu'il n'a eu ni fiel ni cupidité, et que s'il a poussé l'estime de soi jusqu'à la folie, e'est qu'en se plaçant si haut il pensait encore adorer la vertu. Au reste, cette illusion est plus conmiune qu'on ne pense, et il y a bien des hommes qui se croient en pleine vertu, parce qu'ils admirent passionnément la beauté morale et qu'ils méprisent énergiquement le vice. Cette grande morale ne de* vrait pas faire négliger la petite ^^ car on n'a pas souvent l'occasion d'être un héros ^ et on est tenu dètre honnête homme tous les jours.
Maintenant la carrière active de Rousseau est terminée (1767). Son séjour en Angleterre avait duré seize mois et s'était prolongé plus d'un an après l'éclat de ses ressentiments contre Hume. Les onze années qui lui restent à vivre ne seront plus guère signalées que par des pèlerinages volon* (aires ou forcés, et par un séjour de huit années à Paris, où il se montra librement, malgré l'arrêt de prise de corps qui ne fut ni révoqué, ni exécuté : tant les niœurs étaient peu d'accord avec les lois! Les faits les plus importants de cette période furent son mariage avec Thérèse Levasseur, contrac^, en 1769, sous le pseudonyme de Renou, par cette raison sin« gulière que «ce ne sont pas les noms, mais les personnes qui se marient )> ; sa souscription à la statue de Voltaire, hommage indiscret d'une admiration sincère, ou représailles
* Oa coDnaitle molde Mirabeaa : « La petite morale tue la grande. » On pourrait retourner celte sentence, et il serait certainement plus \rai de dire que la grande morale, telle que l'entendait Mirabeau et que la pratiquent la plupart des hommes poliUques, tue la peUte morale. Ce qui est encore plus vrai, c'est qu'il n'y a point deux morales, mais une seule, qui agit dans des sphères plus ou moins étendues , plus ou moins élevées, conformément à des principes qui ne changent pas, et qu'on ne yiole jamais sans honte et sans péril pour la société et pour les individus. Tenir sur celte matière un autre langage, c'est encourager la corruption des hommes faits et préparer celle de la jeunesse.
426 ESSAIS D'fiiSrOtKE LITTÉRAIRE.
cruellement généreuses des mauTais procédés du patriarche de Femey; l'envoi tardif d'un projet de constitution à la Pologne expirante (1772)^; enfin Taccueil empressé quil reçut à son arrivée à Paris^ où sa présence fit une véritable sensation. Son petit appartement de la rue Plâtrière reçut souvent d'illustres visiteurs^ mais on n'y arrivait pas sans peine, et on y revenait plus difficilement encore. Jean-Jao^ ques vivait fièrement du produit de ses tninces économies, placées viagèrement, et de son travail de copiste, sans rien demander à personne, et refusant même les arrérages de la pension qu'il tenait du roi d'Angleterre. Dans Tannée qui précéda celle de sa mort, une chute violente altéra sa santé, et ce désordre matériel donna un nouvel empire aux sombres idées qui assiégeaient souvent son esprit, idées nourries de terreurs imaginaires, de soupçons exagérés et de remords réels. Au reste, cette altération de son esprit datait de loin. On peut en saisir les premières traces au moment même où la gloire vint le surprendre inopinément après les longues épreuves qui avaient humilié sa jeunesse et son âge mûr. La secousse fut trop forte, et la persécution, se mêlant à l'éclat de la célébrité, dérangea irrémédiablement l'équilibre de ses facultés.
Rousseau, sentant ses forces décliner, accepta, vers la fin de mai 1778, l'hospitalité que lui offrait noblement M. de Girardin dans sa magnifique terre d'Ermenonville. 11 parut charmé de ce séjour. Logé dans un pavillon isolé, il allait souvent visiter ses hôtes, et il aimait à faire de longues promenades dans les allées du parc, autour des pièces d'eau dont le pur cristal charmait ses yeux, avec le jeune Stanislas Girardin, auquel il enseignait la botanique. Thérèse Levasseur l'avait accompagné et lui préparait tous les jours ses mets favoris. Le 3 juillet il se leva de bonne heure, fit dans le parc sa promenade accoutumée, rentra pour déjeu*
* Huit ans auparavant, Rousseau, consulté par la Corse, n*avaU pas été plus heureux ; la Corse arait cessé d*être indépendante lorsque ses conseils arrivèrent.
aer^ et comment sa toilette pour aller au ehâteau. Tout à coup, il se plaignit d'un violent mal de tète; sa femme lui donna quelques potions calmantes et s'efforçait de le soute* nir, lorsqu'il tomba violemment la tête contre terre. Le sang jaillit de son front et il eipirâ sans prononcer une seule parole f un épancbement de matière séreuse dans le cerveau venait de le foudroyer; il était âgé de soixante-six ans.
Cette mort soudaine et accidentelle donna cours au dehors à des bruits de suicide : le témoignage d'un ami de Rousseau, M. de Gérances, les accrédita; madame de Staël les a accueillis passagèrement, et le dernier des biographes de Rousseau, M. Musset-Pathay, les a fortifiés du poids de son autorité. Ce consciencieux écrivain complique même le suicide par l'emploi du poison et du pistolet. Des convictions sincères appellent une discussion ; mais, pour en ruiner le témoignage, il suffit de montrer sur quelle base fragile elles reposent. La mort naturelle de Rousseau est constatée par le concert de la famille de M. de Girardin, par le procèsverbal d'autopsie que dressa le docteur Lebègue de Presle, par la parole de Houdon, qui prit l'empreinte de la figure et du crâne, enfin par le récit détaiUé que Thérèse Levasseur a donné des derniers moments de son mari. Qu'oppose à cette masse de témoignages M. de Corancez? le diredu maître de poste de Louvres, écho d'un bruit sans consistance, et qu'une réflexion bien simple dépouille de toute autorité. Une chute détermine la mort de Rousseau : quel sera le premier cri des témoins de cette catastrophe? « M. Rousseau vient de se tuer! » Est-ce à dire que sa mort soit volontaire? Ce cri passe de bouche en bouche, et il arrive naturellement à une demi-lieue du théâtre de l'événement avec la circonstance classique du coup de pistolet. Un campagnard le répète sans le dépouiller de cet accessoire; un homme de sens l'accueille, soit par légèreté, soit par quelques motifs personnels, et une équivoque de langage devient ainsi le point de départ d'une opinion qui prend racine.
Quelques mois avant de régulariser par le mariage son union
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428 ESSAIS d'histoiue littéraire.
avec Thérèse Levasseur^ Rousseau avait écrit à celle qu'il considérait depuis longtemps comme sa femme: « Si quelque accident doit terminer ma carrière^ souvenez-vous en pareil cas de quel honome vous êtes la veuve^ et d'honorer sa mémoire en vous honorant. » L'avenir réalisa ce vague pressentiment d'une catastrophe. Un an après, la veuve de Rousseau devenait la fenmie d'un jeune et robuste palefrenier : elle se faisait expulser d'Ermenonville où reposaient, dans l'île des Peupliers, les restes de l'illustre mort, étendant ainsi, par un dernier outrage, ià funeste influence sur la destinée de Rousseau, au delà même de la tombe !
Paris avait chassé Jean-Jacques Rousseauet ne l'avait jamais rétabli dans ses droits, quoiqu'il ait toléré plus tard et même honoré sa présence; Genève, qu'il idolâtrait, l'avait frappé dans sa détresse ; et tant qu'il vécut son existence fut agitée et précaire. La mort a tout eflaoé : aujourd'hui la dépouille mortelle de Rousseau repose au Panthéon, et le premier monument que Genève offre au yeux du voyageur , c'est la statue du citoyen qui lui a légué tant de gloire.
La gloire de Delille est déjà un regret pour les hommes de notre époque qui ont été témoins de ses longs triomphes , à peine contestés; elle est une énigme pour la génération nouvelle : c'est pour tous un problème que l'avenir doit résoudre. Quelle sera dans l'histoire littéraire la valeur de ce nom, qui du moins vivra, car les grandes célébrités, même déchues, laissent toujours des traces profondes? De combien de degrés l'engouement des contemporains a-t-il dépassé la justice? à quel point la réaction eut-elle dû s'arrêter pour rester en deçà du dénigrement? Voilà ce que se demandent avec anxiété ceux dont Delille fût la première admiration , et qui voyaient avec orgueil dans l'éclat de ses succès un gage assuré d'immortalité. L'obscurcissement subit de cette célébrité, qui nous était chère parce que nous y avions apporté notre suffrage et qu'elle devait s'ajouter à la gloire de la nation, nous a déjà contristés ; mais la passion qui animait ces . représailles laissait vivre l'espoir, car la partialité a ses retours, tandis qu'on ne revient guère de l'indifférence. Delille sera-t-il un de ces poètes, non pas complètement naufVagés, mais échoués solidement, qu'on aperçoit toujours et qu'on ne peut remettre à flot? Notre intention n'est pas de décider la question, mais d'instruire avec ealme, et non sans une secrète sympathie qui tient à nos souvenirs les plus vifs, l^rce qu'ils sont les plus éloignés, un procès qui sera décidé plus tard en dernier ressort.
Jacques Delille naquit le 2â juin 1738, au château de Tour* nebèzci situé entre le Puy-de-Dôme et Pontgibeau, en Au-
Tergne^ et fut baptisé à Clermont^ dans Téglise du Pont, par M. de Ghevelanges , curé de cette paroisse. M. Montanier, avocat, le reconnut dans l'acte de baptême où ne figure pas le nom de sa mère , madame Marie-Hiéronyme Bérard de Ghazelle, qui lui avait donné naissance par une faiblesse peu digne du sang des Lhopital et des Pascal qui coulait dans ses veines. Delille ne connut pas sou père, qui mourut en lui léguant une petite rente, et ne fit guère qu'entrevoir par instants, et à 1^ dérobée, sa mère, qu'il paraît cependant avoir tendrement aimée» Malgré cette origine clandestine et irrégulière, son enfance ne fut ni délaissée ni rigoureuse^ m^t éprojuvée. Les cliamps de la Limagne laissèrent dans son imagination les souvenirs d'un séjour fortuné, il les revit avec bonheur dans l'occasion, et la joie qu'il éprouvait à les revoir lui a inspiré, outre de touchantes et gracieuses peintures, le vers suivant, qui est devenu proverbe :
On redevient enfant aux lieux de Bon enfance.
Un curé de campagne ébaucha l'instruction du jeune De* lille, qui conserva de ces premiers soins un tendre souvenir. Lorsque l'élève eut épuisé tout le latin du presbytère, il passa comme boursier au collège de Lisieux. Cet avantage fut-il l'encouragement des heureuses dispositions qu'il développait, ou le bienfait delà providence maternelle veillant sur le sort de l'enfant sans se montrer? On serait disposé à s'arrêter à notre première hypothèse, en songeant que les bourses nombreuses des collèges de l'ancienne Université allaient souvent trouver dans l'obscurité les enfants qui promettaient des hommes distingués. Tel doit être, en tout temps, l'emploi de ces libéralités : il ne convient pas, en effet, qu'elles s'adressent à des familles opulentes, et lorsqu'elles arrivent pour soulager une gêne réelle ou pour récompenser des services honorables , il importe de savoir si l'enfant qui va recevoir une éducation libérale est capable d'en profiter. L'instruction secondaire donnée gratuitement À ceux qui peuvent la payer, et sans discernement aux fils
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de ceux qui se trouTent dans certaines conditions^ est une iniquité dans le premier cas^ et elle devient souvent^ dans le second, une faveur funeste. Quelle qu'ait été Torigine de cette bourse au collège de Lisieux, Delille en profita, et il obtint, dans ses études, des succès qui ont fait époque comme ceux de La Harpe, autre boursier qui devint l'oracle de la critique, pendant que Delille prenait place aux premiers rangs parmi les poëtes.
Nous lisons dans des souvenirs écrits par madame Delille, presque sous la dictée de son mari<, que lorsque la nourrice transporta, à Tâge de quatre ans, l'enfant qui lui était confié, à la pension de Chanonat, cette séparation mit en péril les jours du jeune Delille. Il appelait par des cris plaintifs sa marne absente, et comme ses cris étaient sans écho, une fièvre ardente suivie de convulsions le saisit, et ce ne fut pas sans peine que, cette crise passée, il se détermina à partager les jeux de ses camarades. Pendant son séjour à Chanonat, L'enfant reçut un jour une visite mystérieuse : une femme qu'il n'avait jamais vue le fit demander en secret, le serra vivement dans ses bras, le couvrit de caresses et de hirmes, et disparut. Delille sut alors qu'il avait une mère, et ne comprit pas sans doute pourquoi cette tendresse si vive ne pouvait s'épancher qu'à la dérobée. Ce malheur d'une naissance clandestine n'eut pas de fâcheuse influence sur le caractère de Delille ; sa vivacité naturelle le sauva de ces sombres pensées que suggère à certains esprits une condition fausse : il ne rendit personne responsable d'un hasard malheureux. Son humeur enjouée, la pétulance de ses manières, la malice bienveillante de son esprit lui firent donner par ses condisciples les surnoms d'écureuil et de sapajou : « Il est certain, dit l'un d'eux •, cité par M. Sainte-Beuve, que
* Ce précieux manaiertt noai a M eonimunlqaé avec une grâce parfaite et une charmante coortoUie par M. A. Sauvage. Nous en tirerons plus d'un reoseiguemeot curieux,
' Desforges, l'auteur de la comédie de Tom imui à Tendres,
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cet aimable jeune homme avait toute la vivacité^ toute la gentillesse de Tun et de Tautre, et, disons la vérité, un peu de la malice du dernier; mais il avait aussi l'innocence et la grâce du premier. »
Les succès universitaires de Delille firent sensation dans le monde. On se disputa dans les salons aristocratiques et litté** raires le plaisir de fêter le jeune lauréat. Le comte d'Hérouville, le premier président, le maréchal de Brissac lui tirent des avances ; le duc de Bouillon voulut qu'il lui fût présenté ù Versailles. Madame Geoffrin , caustique et bonne , et qui aimait à intimider ceuii qu'elle voulait encourager, lui donna d'une façon assez originale le baptême philosophique. Lors^ que le jeune écolier lui fut présenté : « Monsieur, lui dit-elle d'une voix imposante et d'un ton brusque, vous faites bien du tapage !... » Ce début intimida Delille, qui resta muet. « 11 n'est question que de vous, continua-t-elle du même ton, et je ne vois pas comment vous pouvez justifier un pareil scandale. » L'écolier, déconcerté, essayait de balbutier une façon d'apologie : « En quoi donc, madame , aurai-je eu le malheur de vous déplaire? » Une corbeille remplie de sucreries et de tablettes de chocolat tira tout le monde d'embarras; les friandises passèrent dans la poche de l'écolier, qui fut choyé, carrosse, bourré de dragées et de compliments. L'esprit lui revint avec l'assurance, et, en se retirant, il emporta ces paroles gracieuses : « Il faut nous voir souvent , entendez-vous? »
Il semble que de pareils succès devaient porter du premier coup Delille aux rangs élevés de l'enseignement des lettres, où sa vocation l'appelait. Il n'en fut rien. Alors les plus habiles commençaient par le commencement. Celui qui avait fléchi sous le poids des couronnes débuta modestement comme maître de quartier au collège de Beauvais, où il eut pour collègues, Thomas son compatriote, Lagrange, traducteur de Lucrèce, et Sélis qui, plus patient que saint Jérôme, a donné de la clarté à Perse, sans le brûler. Ces fonctions subalternes n'humiliaient personne et paraissaient
un noviciat nécessaire avant d'arriver à renseignement : exercées par des jeunes gens distingués, elles avaient l'avantage de présenter aux élèves, au plus humble degré de la hiérarchie des maîtres, des supérieurs et des amis. Delille commençait alors à s'occuper de la traduction des Géorgiques, à laquelle il associait ses élèves, en excitant leur émulation sur les passages les plus difficiles. C'est à cette époque qu'il faut placer sa visite k Louis Racine, qui, d'abord effrayé de ce projet téméraire, lui conmianda de poursuivre ce qu'il avait si bien commencé.
La suppression de l'ordre des jésuites laissant vacantes un grand nombre de chaires, Delille fut envoyé comme professeur à Amiens, où il visita le chantre de Ver-Vert, qui expiait ses succès de poésie badine et de comédie dans la retraite et la dévotion. Gresset accueillit et goûta le jeune professeur, déjà connu par quelques pièces fugitives, et surtout par son épître didactique à M. Laurent *. Delille fut bientôt rappelé à Paris comme professeur de troisième au collège de La Marche. C'est dajis l'exercice de ces pénibles fonctions qu'il acheva sa traduction des Géorgiques. Le succès de cet ouvrage fut immense, et Delille reçut de l'admiration contemporaine le surnom de Virgile français. Voltaire, dont le suffrage aimait à consacrer les réputations naissantes, parla du nouveau traducteur avec enthousiasme; il ne se contenta pas de lui délivrer, conMne à beaucoup d'autres qui ont laissé périmer la donation anticipée qu'il faisait volontiers de son héritage, la survivance de sa royauté poétique, il écrivit de son propre mouvement à l'Académie française une lettre dans laquelle
^ Cette épître, composée à roccaBion d'un bras arUûciel, passe en reyue toutes les merveilles de rindustrie : « Elle semble , dit M. Sainte-Beuye dans une excellente notice, avoir été pour Delille le programme qu'il se posa, ou, si c'est trop dire, Técheveau qu'il tourna et dévida toute sa vie. » Ce jugement spi^tuel paraît trop exclusif, car Delille a plus souvent chanté la nature que l'industrie, et il a touché la philosophie, la politique et le monde, par le Dithyrambe sur Fimmortalité de Fâmey la Piiié et la Conversation,
2« Série. 25
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il proclamait le mérite éminent de cette traduction, que le grand Frédéric appelait de son côté une œuvre originale. Dès lors commence autour du nom de Delille ce bruit de gloire que la révolution fera taire pendant quelques années, mais qui reprendra avec plus de force au milieu des triomphes de l'époque impériale. Au reste, la critique mêla sa voix à ce concert de louanges. Clément de Dijon, stimulé par Lebrun le pindarique, publia deux volumes d'observations, dans lesquelles l'aigreur et l'amertume n'excluent pas la judicieuse sévérité du goût. Pendant que Saint-Lambert provoquait contre le critique, Aristarque et Zoïle tout ensemble, les rigueurs arbitraires du pouvoir, Delille, plus sage et mieux avisé, profitait des bons avis de son détracteur pour améliorer notablement plusieurs passages de sa traduction. On raconte à ce propos que Clément, menacé de la Bastille, osa se présenter chez Delille pour l'intéresser en sa faveur. Le poëte était alors avec Dureau de la Malle. Clément balbutia quelques excuses, et promit de se rétracter; Delille, pour toute réponse, récita un passage traduit de Pope tombant à plomb sur son interlocuteur, qui se confondit en excuses de plus en plus humbles. Dureau de La Malle, qui bondissait d'impatience, mit fin à cette scène par un geste énei^que. Clément se trouva heureux de sortir par la porte. Delille, qui connaissait la fougue de son ami, avait pris la précaution de se placer devant la fenêtre.
Malgré quelques critiques fondées, les Géorgiques de Delille demeurent le chef-d'œuvre de la traduction. Je suis bien éloigné de penser, avec M. Sainte-Beuve, « qu'on glisse avec Delille sur un sable assez fin, peigné d'hier, le long d'une double palissade de verdure, dans de douces ornières toutes tracées.» Sans doute Delille n'a pas reproduit toutes les mâles beautés de l'original, il n'a pas laissé vivre dans sa touchante profondeur cette sensibilité qui vivifie dans Virgile jusqu'aux prescriptions de la science; il n'a pas la fière et libre allure de son modèle, son langage n'a pas cette perpétuelle invention des mots, ce coloris des images dont se corn-
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pose la désespérante perfection du poëte latin, trais il a triomphé des difScuités de sa tâche autant que le permettaient rinfériorité matérielle de notre langue et les entraves de ce travail qui, soumettant l'inspiration à des formes déterminées^ enferme le poète dans un cercle infranchissable. Quelle souplesse dans cette inûnie variété de tours^ quelle sûreté de pinceau dans ces nuances finement et vigoureusen^ent touchées, quelle dextérité pour faire entrer toutes ces idées et ces images dans le moule inflexible de Talexandriu! Certes, la traduction n'a ni le titre ni le poids du modèle; le métal est de qualité inférieure, mais ici le problème à résoudre ce n'est pas l'égalité, c'est la moindre différence; or, jusqu'à preuve contraire, il est vraisemblable que Delille a porté l'imitation à ses limites extrêmes. D'autres ont fait autrement, personne n'a fait mieux, et ce n'est pas un mince mérite que d'être le premier même dans un genre secondaire. On a dit que Boileau et Voltaire avaient mieux traduit, mais ils n'ont réussi que dans des passages de peu d'étendue et en prenant des libertés qui leur laissaient l'emploi de toutes les ressources de leur génie. Quoi qu'on puisse dire, Delille aura la gloire d'avoir été plus loin que pas un dans une carrière marquée par des chutes fréquentes de lutteurs habiles, et par là il a gagné une place élevée et distincte, il a conquis une palme qu'on ne peut pas lui ravir.
A deux reprises, l'Académie française, impatiente de compter parmi ses membres l'habile interprète de Virgile, porta sur lui la majorité de ses suffrages. Louis XV, qui n'ahnait pas la gloire parce qu'elle fait trop de bruit, trouva la première fois (1772) que l'Académie s'était beaucoup pressée : peutêtre pensait-il qu'elle dérogeait en s'associant un régent de collège; c'était punir Delille des torts du pouvoir, qui aurait dû lui donner l'indépendance quand l'opinion lui décernait la gloire. En 1774, la seconde élection de Delille fut confirmée par Louis XVI, et l'amitié de M. Le Beau, lecteur du roi au Collège de France, appela le nouvel académicien à
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partager avec lui l'enseignement public de la littérature latine. La poésie revenait de droit au traducteur de Virgile, Le Beau se réserva l'éloquence.
De 1774 à la révolution, la vie de Delille est un triomphe paisible et radieux. La cour le protège et l'enrichit <, il est l'oracle de l'Académie et du Collège de France, l'idole des salons. L'effet de ses vers, lorsqu'il les lit d'une voix enchanteresse, est prodigieux; sa conversation brillante et familière, semée de mots ingénieux et d'anecdotes piquantes, lui donne le premier rang parmi les hommes aimables; sa physionomie ouverte et mobile fait oublier Tirrégularité de ses traits, et il ne tiendrait qu'à lui d'avoir tous les succès des abbés de boudoir. Les soupers, les parties de campagne se succédaient sans interruption, et les mieux placés devaient s'y prendre longtemps à l'avance pour le posséder. Cest au milieu des distractions de cette vie charmante, possible seulement à l'époque de sécurité voluptueuse qui précéda les orages de la révolution, que Delille composa par fragments, ou plutôt par compartiments, cette brillante mosaïque qui est le poëme des Jardins. Dans cet ouvrage, il abordait en son propre nom sur les traces du père Rapin, et comme pour obéir à un désir ou plutôt ^ un regret de Virgile *, le poëme didactique.
Pour réussir complètement dans ce genre, où la poésie, voisine de la prose et tributaire de la science, n'a ni l'inspiration de l'ode, ni la magnificence de l'épopée, ni l'intérêt du drame, il faut pouvoir y employer toutes les ressources du génie; ici l'invention n'est possible que dans l'expression, dans les récits et les tableaux épisodiques. Comment parvenir à être méthodique sans froideur, exact sans sécheresse,
* Le comte d'Artois, depuis Cliarles X, fût le plus actif et le plus généreux de ses protecteurs.
' Verum hœe ipse equidem, spatiis exclusus ÎDiquis, Prœtereo, atque aliis posthac memoranda relinquo. Géorg., 1. IV, v. 147-8.
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technique sans obscurité? Comment allier le précepte et rimage^ le sentiment et la description? Gomment parler en même temps à l'entendement^ au cœur et à Fimagination? En un mot^ comment poétiser la science? Virgile n'a ignoré aucun des secrets de cet art si difficile; la poésie vivifie les détails et l'ensemble de ses Géorgiques; elle circule comme un feu subtil sous la trame de ses vers ; elle brille à la surface comme une pure lumière. C'est pour cela que ce poëme passe à bon droit pour le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Hésiode et Lucrèce^ dans le même genre, touchent de bien près à la perfection. Delille n'est pas poète didactique dans le grand sens que donnent à ce mot les poèmes de Virgile et de Lucrèce. 11 a le goût plutôt que la passion de son sujet : son poëme s'est fait sans avoir été conçu, il a été arrangé plutôt que composé. Mais à défaut de ce lien puissant qui fait d'une œuvre d'art un tout vivant, quelle habileté dans l'arrangement des parties ! A défaut de ce style souverain qui grave la pensée, combien de tours heureux, d'expressions brillantes, de traits délicats et spirituels? Qu'on relise les Jardins, et l'on verra que cette parure coquette, qu'on déclare fanée, conserve encore, après bien des années, de la fraîcheur et de l'éclat. Remarquons d'ailleurs que si la grâce de Delille touche quelquefois à la manière, cette recherche de l'élégance se trouve ici en rapport avec la nature artia-- Usée, comme dirait Montaigne, que nous présentent les Jardms. Le succès de ce poëme, qui parut pour la première fois en 1782, fut complet. Delille sentit à peine la piqûre que lui fît Rivarol, en publiant les doléances du chou et du navet, indignés de n'avoir pas leur place dans les vers du poëte,qui avait oublié le potager. Les Jardins eurent les honneurs d'Orne vingtaine d'éditions et de plusieurs traductions allemandes, polonaises, italiennes, anglaises.
Le voyage de Delille à Constantinople fut presque un enlèvement. Sans projet arrêté, il se laissa faire par M. de Choiseul-Gouffîer, charmé de se donner un si agréable compagnon. Delille rapporta de cette excursion quelques ira-
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43S ESSAIS d'bistoire littéraire.
pressions poétiques^ qui furent le germe du poëme de l'Imagination, et des yeux affaiblis par l'éclat du soleil et le reflet éblouissant des blanches murailles de Gonstantinople. A Paris, il retrouva ses amis, que Tabsence n'avait pas refroidis, et cette vie mondaine qui le séduisait, et que la révolution vint bientôt troubler. DeliHe, quoique suspect d'encyclopédisme, tenait à la cour par ses habitudes et par la reconnaissance; il ne fut donc pas entraîné dans ce mouvement de liberté qui devait d'ailleurs déposséder la paisible poésie didactique. H bouda la révolution sans l'attaquer, et se fit oublier en s'abstenant. Ce fut alors, en 89, qu'il alla passer l'été en Auvergne, où il revit sa mère, que déjà il avait visitée au sortir du collège. Ce séjour de plusieurs mois dans son pays natal fut une longue fête. Il revint à Paris, se tenant toujours sur la réserve : secrètement hostile, mais prudent *. Toutefois, on lui demanda un hymne religieux pour la fête de l'Être suprême, et il fit de son obéissance un acte d'opposition, car en flétrissant la tyrannie, il parut attaquer ceux qu'André Chénier appelait des tyrans barbouilleurs de lois. Quelle qu'eût été l'intention du poète, il devint suspect, et il ne fallut pas moins que la protection de Ghaumette pour le garantir. II avait ainsi passé sans encombre les années les plus périlleuses de la révolution; le l* frimaire an m, il récitait des vers à l'ouverture du Collège de France, et la même année son entrée était accueillie, à une des leçons de la grande école normale, par de vifs applaudissements : la terreur avait cessé, les temps étaient devenus meilleurs, et cependant Delille quitta la France. On n'a jamais bien su le
1 Sa prudence ne put cependant contenir une salUie qui failUt le compromettre. 11 cherchait un livre dans la boutique de Le Jay, au Palais-Royal. La femme du libraire questionnait un gros homme, le vicomte de Mirabeau, assia près d'elle, i Ma chère amie, tais-loi, tu es bête, mais bête comme le décret d'hier. -* Pourquoi dater? » dit Delille tout en cherchaut @pn livre. Le lendemain on cria dans lea rues : « Bon mol du ciloyen Delille, à deux sous. » {Maniisc, de ma^ dame Delille.)
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motif de oe départ; serait-ce rancune de poète pour la préférence accordée à un versificateur aujourd'hui complètement oublié^ Le Blanc, auteur de Manco^Capac, dans le partage des récompenses nationales <? Youlait-*il, comme on Ta insinué, se mettre en règle avec l'avenir? c'eût été prévoir les cboses de bien loin. Dans ce cas, ûelille n'aurait pas eu les bénéfices de sa lointaine prévoyance, car il est mort la veille de révénement qui justifiait sa sagacité. 11 est vraisemblable qu'il ne s'éloigna d'abord que pour faire remarquer son absence; puis les instances quLle rappelaient n'étant pas assez vives, il se sera laissé aller par degrés jusqu'à l'émigration, et s'il prolongea son exil volontaire, ce fut sans doute par la difficulté de rentrer avec convenance après être sorti sans raison. La faiblesse explique bien des choses qui passent pour de la force. Quoi qu'il en soit, cette longue bouderie de Delille fut confisquée au profit de la légitimité, et elle l'engagea tellement, qu'après son retour en France Napoléon ne put gagner de lui que son silence.
En 1789 Delille n'était pas marié *, mais il s'était attaché,
* La Convention iivaU décrété en faveur de Le Blanc un don de deux mille livre9« Je me trompe en diiant que Le Blanc est complu toment oublié, puisqu'on a retei^u de sa tragédie ce vers fameux :
Croia-tu d'un tel forfait Manco-Gapac capable ?
' Delille put se marier sans enfreindre de vœux, car, bien qu'il prît le tilre d'abbé, 11 n*était pas entré dans les ordres. On le voit clairement par l'anecdote suivante, qu'il aimait à raconter. En 1778, M. de Maurepat, qui loi voulait du bien, loi ménagea une entrevue avec le cardinal de La Roche-Âymon, chargé de la feuille des bénéfices, et voici le dialogue qui s'élablit entre le poeie et le cardinal. « En quel diocèse êtes-vous grand-vicaire P — Je ne suis pas grandvicaire. — De quelle paroisse étes-vous curé? — Je ne suis pas curé. — Vous n'êtes donc que diacre — Je ne suis pas diacre. — Quoi, vous seriez resté crapuleusement sous-diacre ! — Je n*ai pas l'honneur d'être sous-diacre. — Per caput juro, nil habebis. Entendez-vous le latin ? — J'aurai Thonneur de l'expliquer à Votre Ëminence, si elle le permet. »
sous le nom de nièce et comme gouvernante, une jeune personne dont il avait touché le cœur pendant une visite faite trois ans auparavant au couvent des dames de Sainte-Claire, à Metz. La jeune novice, que l'esprit du poète avait charmée, devint plus tard madame Delille. Le soin qu'elle prit tout d'abord d'écarter les importuns auxquels Deliile sacrifiait deux choses également précieuses, son temps et sa santé, est le point de départ d'une légende, grossie par la rancune et la crédulité, qui transforme cette femme dévouée en une sorte de dragon, avare et jalou]^, défendant les avenues du poëte, le séquestrant impérieusement, le mettant à la tâche d'un certain nombre de vers, rançon d'une liberté passagère, et toujours prête à dévorer les imprudents qui auraient voulu forcer la consigne. La vigilance de celle qui devait être madame Delille commença à se prononcer au début de la révolution, pour tenir le poète en garde contre les jeunes seigneurs clubistes qui auraient voulu l'entraîner dans leurs réunions. « Le dépit, écrit-elle à ce propos, se vengeait par le ridicule. Heureusement ce dépit ne put se tourner contre M. Delille. L'amitié, satisfaite d'avoir contribué au repos, peut-être à la vie d'un homme précieux, redoublait sa vigilante inquiétude : l'amitié n'a-t-elle pas son autel et son holocauste? Qudud elle remplit tout le cœur, qu'importe le monde?» Ces lignes, que le cœur a dictées, doivent être prises en considération et réduire à leur juste valeur les commentaires injurieux dont madame Delille a été l'objet. En 1790, Delille fut sur le point de réaliser le vœu qu'il avait si bien exprimé dans le second chant du poème des Jardins.
Oui, j'en jure Virgile et ses accords sublimes, J'irai, de l'Apennin je franchirai les cimes, J'irai plein de son nom, plein de ses ^ers sacrés. Les lire aux mêmes lieux qui les ont inspirés.
Ce voyage devait se faire en compagnie de Mesdames, tantes du roi ; mais au moment du départ, le passe-port du
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poète ne se trouva pas et ne reparut que quelques jours plus tard. Il est probable que cet obstacle imprévu vint encore de la vigilante amitié qui protégeait Delille, car ce départ eût été une séparation douloureuse et de plus un péril. Voyager dans un pareil temps avec des filles de roi, c'était se désigner, par une démarche décisive, à l'attention du parti dominant; c'était s'éloigner ou pour ne plus revenir ou pour être ramené sous escorte. Après cette tentative avortée, Delille continua de demeurer à Paris, comme nous l'avons dit, et il ne le quitta qu'après la journée du 9 thermidor.
Au mois de mai 1795, Delille partit pour les Vosges. 11 s'y arrêta longtemps dans la charmante petite ville de Saint- Dié, où, parmi ses promenades champêtres et dans le recueillement du cabinet, il achevait la traduction de V Enéide tout en ébauchant le poëme des Trois Règnes et mettant la dernière main à Y Homme des Champs, L'état de sa fortune n'était pas brillant; avant la révolution, une banqueroute de grand seigneur lui avait enlevé tout le fruit de ses économies, et la révolution l'avait privé du revenu de quelques bénéfices qu'il devait surtout à la protection du comte d'Artois. Il vendit alors au libraire Levrault, de Strasbourg, le manuscrit de Y Homme des Champs y qu'il ne devait livrer qu'après son arrivée à Baie, car il méditait alors un voyage en Suisse. Des Vosges, où il avait séjourné près d'une année, il s'achemina vers l'Alsace, et il put obtenir à Colmar un passe-port que lui avait gracieusement refusé la municipalité d'Épinal : « Nous verrions avec peine, disait-elle, un homme d'un si grand mérite, dont la nation se glorifie, quitter le sol français. La patrie est jalouse de conserver le citoyen Delille dans son sein. » Delille avait avalé cette pilule dorée sans la digérer, et il profita de la bonne volonté ou de la tiédeur patriotique des autorités de Colmar. Toutefois, sa résolution n'était pas si bien prise qu'il ne formât le projet de rebrousser chemin vers Saint-Dié pour s'y fixer de nouveau. Mais M. Levrault, inquiet de son manuscrit qu'il ne devait
44i ESSAIS d'histoire littéraike.
recevoir que de Bftle^ vint surprendre le poète dans un petit village voisin de la Suisse^ et le décida à franchir la frontière. Arrivé sur la limite des deux territoires^ Delilte hésita encore^ et plaçant le pied droit sur le sol étranger et laissant le pied gauche de l'autre côté^ il demandait de quel côté il devait marcher. Enfin^ le pied gauche rejoignit le pied droite et rémigration de Delille fut consommée.
La Suisse ne fut pas longtemps pour Delille un asile assuré : la guerre grondait sur la frontière, et de Baie où il était, il entendit avec un effroi douloureux le bombardement d'Hunmgue, il poussa jusqu'à Glairesse, d'où il alla visiter, dans le lac de Bienne, l'île de Saint-Pierre, illustrée par le séjour de J.-J. Rousseau et les reliques que le philosophe de Genève y a laissées. Ces excursions n'ont pas nui au poème de 1'/magination, A Fribourg, il vit Malîet du Pan, qui le quitta pour aller en Angleterre. Delille lui-même ne tarda pas à sortir de la Suisse. En traversant Darmstadt, il eut le plaisir de voir, autant que le permettaient ses yeux de plus en plus faibles, les jardins du duc, dessinés d'après son poëme. Il séjourna quelque temps à la cour de Brunswick, où il reçut de la sœur du grand Frédéric un accueil flatteur. Le célèbre Heyne, commentateur de Virgile , lui fit les honneurs de Gœttingue, le consulta, honneur singulier! sur le sens d'un passage de VÉnéide, et le mit aux prises avec l'enthousiasme des étudiants de l'Université. A Hambourg, car il allait toujours s'enfonçant dans l'Allemagne, il rencontra Rivarol, qui promenait à travers la Germanie son esprit caustique et l'universalité de la langue française. Il profita de la rencontre pour se réconcilier avec le défenseur officieux du chou et du jiavet : sur la terre étrangère , on ne se tient pas séparés pour si4)eu. A cette époque, Delille rejeta les offres les plus séduisantes, qui lui vinrent presque coup sur coup de Berlin et de Vienne, où on voulait l'attirer comme professeur; mais notre poëte ne voulait pas rompre avec la France. Le désir de sauver un deniier débris de sa fortune compromis par la gêne du dépositaire conduisit Delille en Angleterre : peut-
être aussi soDgeail^il déjà à traduire fSoraère des Anglais^ et à prendre Hilton corps à corps sur son propre terrain^ après avoir déjà traduit VEssaisur l'Homme de Pope. Il partit donc pour TAngleterre.
Delille arriva à Londres le 5 juillet 1799^ et il y resta trois années, occupé presque exdusivement de Ta^^veroent des . grands poèmes de V imagination et des Tn^s nègnes, de la traduction du Paradis Perdu et du remaniement de ^a Pi^^ qu'il avait composée pendant son séjour à Brunswick. Recherché de l'aristocratie anglaise^ il la vit discrètement^ sans se livrer, faisant applaudir son esprit et respecter sa dignité. Parmi les émigrés il retrouvait d^anciens amis, qui étaient pour lui rimage de la patrie absente. Lorsque M. Pitt lui fit témoigner le désir de le recevoir, il déclina cet honneur par une r^nse qui mérite d'être conservée : «Je rends justice aux talents de M. Pitt, dit-il, mais je me rappelle que je suis Français.» L'affaiblissement de sa santé, altérée par l'excès du travail et par l'influence d'un dimat brumeux, lui fournit un prétexte hpncM'able de revoir cette France qui ne l'avait pas oublié et qu'une longue séparation lui avait rendue plus chère. La vue de Calais lai causa une joie inexprimable, et l'accueil qu'il y reçut fut le prélude de ces longs hommages qui l'accompagnèrent jusqu'au terme de sa carrière. La terre françsûse sembla au premier moment lui rendre la vigueur de sa jeunesse : aussi lorsqu'on lui demanda à son premiier repas quel vin il voulait qu'on lui servit. — Des vins de France, répondit-il.— Desquels? —De tous, rq)rit-il avec l'assurance d'un buveur intrépide. Il fallut satisfaire eetransport bachique^ et pour que son estomac ne souffrît point de son patriotisme, on lui fit prendre sous des étiquettes différentes le même vin étendu d'eau à doses inégales ^
* Madame Delille était inexorable sur le chapitre dea vins* Dans un dîner au Collège de France, auquel assistaient» enlre autres convives, un jeune lauréa^t de l'Université, M. Villemain, et M. de Féletz, Delille avait obtcuu par tolérance, au desserlj^ quelques gouttes
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La publication du poème de la Pitié marque ie retour de Deiiile eu France. C'était rentrer sous les auspices du régime qui n'était plus^ et dont les débris allaient reparaître. La police fit mine de jeter l'interdit sur ce poëme^ mais les obstacles furent facilement levés. Cette noble élégie sur des malheurs passés convenait à la politique qui les réparait^ et le premier consul entendait sans déplaisir l'éloge d'une dynastie qu'il faisait oublier et qu'il allait rmnplacer. Tout ce qui ranimait le sentiment monarchique devait bientôt profiter à sa puissance. Bonaparte laissa s'établir la royauté littéraire de Deiiile^ qui allait orner la gloire militaire de son règne ; il aurait voulu l'entrdner dans sa sphère, mais il la laissa se développer isolément, car cet éclat paisible était une décoration et non une rivalité. Delille put recevoir les hommages empressés de ses admirateurs sans inquiéter le pouvoir politique; rinstitut, qui avait attendu trois ans sans le remplacer, s'empressa de le rappeler, et lorsqu'il reparut pour la première fois au niilieu de ses collègues, le frère même de l'Empereur, Lucien, président de l'Académie, vint à sa rencontre et le reconduisit ensuite jusqu'à sa voiture. Bonaparte repoussa toujours les insinuations qui tendaient à l'exciter contre le poète, et à propos de la Pitié, qu'on l'engageait à proscrire, il fit une réponse qui prouve sa prédilection pour Delille. <( Que feriez- vous donc, lui disait-on, pour les poètes républicains, puisque vous laissez librement cÏTcuier la Pitié? — Je le ferai savoir dans l'occasion,» répondit-U sèchement, et il tourna le dos à son interlocuteur. DeliUe reparut aussi au Collège de France, où il inaugurait, par une séance solennelle, son cours que M. Tissot continuait avec succès.
Le poëme de la Pitié traçait le rôle de Delille sous l'Em-
d'un Tin d*Espagne. Le poëte s'apprêtait à récidiver, pensant tromper la vigilance conjugale ; mais au moment où le verre touchait ses lèvres, une main vigoureuse, qui avait passé brusquement sous le visage de M. de Féletz, saisit le bras du coupable. « Vous voilà convaincu, s'écria madame Delille, — Et atteint !» ajouta avec rçsignation le buveur désappointé.
pire. Placé entre ses regrets du régime déchu et ses obligations envers la puissance nouvelle qui protégeait son repos, il n'y eut rien d'hostile dans sa réserve, et il se contenta d'admirer en silence les prodiges de cette grande époque. 11 accepta même de l'empereur une pension de six mille francs, non à charge d'éloges (on les aurait payés bien davantage), mais en signe d'adhésion. M. Michaud, qui refusa la même faveur à la même époque, et qu'on voulait entraîner par l'exemple de son confrère en poésie et en royalisme, répondit plaisanunent : « Oh! pour l'abbé Delille, cela ne m'étonne pas, il a si grand peur qu'on lui ferait aisément accepter cent mille écus de rente. » Le mot est piquant, mais Delille acceptait, parce que le refus lui aurait paru de mauvaise grâce, et que le bienfait reçu ne l'engageait que dans la mesure de ses vrais sentiments. Delille était si peu hostile au fond du cœur à Napoléon, qu'il a composé, pour épancher ses sentiments, une ode fort longue, retrouvée dans ses papiers, conservée par sa veuve, et qui a disparu lorsque madame Delille fut morte. En voici une strophe :
D'autres, par de riches entraves,
A ta grandeur restent liés.
Moi seul debout vois à tes pieds
De tous ces avides esclaves
Courber les fronts humiliés.
Non, par le choix pénible et nécessaire
Des chaînes ou de la misère Ce cœur indépendant ne fut jamais froissé,
Et ma pauvreté magnanime
Reconnaît ton âme sublime
Au néant où tu m'as laissé.
Delille resta donc, sans ostentation conmie sans faiblesse, avec ses regrets poétiques et sa discrète gratitude. Auprès de M. Pitt il n'oublia pas qu'il était né en France, devant la nouvelle cour il se souvint des faveurs de l'ancienne : le sentiment des convenances le préserva d'un culte nouveau qui aurait paru une apostasie. Voilà les vraies proportions de l'hér
446 ESSAIS d'histoirs littéraire.
roïsme de DeliUe, Le rôle qu'on lui a fait après coup n'allait pas à sa taille : la paisible religion de son cœur n'enviait pas le martyre^ ou plutôt il ne se faisait pas brave eoBtre un péril imag'maire.
Delille savoura sans orgueil les douceurs de sa royauté littéraire. Les dernières années de sa vie fuirent une ovation tempérée par les réclamations de la critique^ qui sacrifiait régulièrement le poème nouveau à la gloire de ses ^nés, de sorte que l'approbation n'était jamais unanime que sur les publications antérieures. Les récalcitrants consentaient à admirer lorsque la fécondité du poëte livrait une nouvelle victime à leur férule^ el s'ils avaient autre chose à frapper, ils commençaient à caresser ce qu'ils avaient déchiré. Dans la réaction qui a suivi, on a fait du tout un bloe^ non pour admirer, mais pour anéantir ; on n'a plus voulu voir que les défauts, et on a tenté de briser brusquement la statue que nos pères avaient élevée. Sans doute il fallait abaisser le piédestal, mais pourquoi le détruire avec l'image qu'il exhaussait ?
Une chose doit donner quelque espoir à ceux qui regrettent la gloire de Delille et qui voudraient la voir refleurir, c'est que l'effort des iconoclastes, qui s'est porté sur lui d'abord, s'est continué contre Voltaire, et qu'il a tenté d'atteindre Racine. Or Racine n'est pas tombé et Voltaire se redresse. On pourra bien par le même mouvement revenir à Delille. Ce poëte ingénieux et brillant est non pas de la même taille mais de la même famille que nos grands génies, il a marché dans la même voie : venu plus tard, il a exploré d'autres filons de la même mine, et il y a appliqué les procédés du même art. Il y a donc solidarité entre lui et ses devanciers; sa part n'a pas été la meilleure, mais elle est brillante encore, et surtout elle représente une des phases nécessaires dans le développement de l'esprit poétique. C'est un des anneaux d'une chaîne continue qui indique la marche régulière et presque fatale de la poésie chez tous les peuples. ie crains plus pour ceux qui relèvent d'eux-mêmes que pour
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les derniers héritiers d'uiie tradition consacrée. Delille est partie intégiante de Tesprit français : le genre qu'il a cultiiré et qui devait ndtre en son temps a reçu de lui Téclat des images^ la vivacité du coloris^ i4n certain degré de sensibilité^ naïve quelquefois^ plus souvent spirituelle, et une parure élégante où la coquetterie va rarement jusqu'à la manière. 11 y a d'ailleurs dans les vers de Delille un signe de durée, c'est qu'on les retient vite et qu'ils ne sortent pas facilement de la mémoire.
Je pense donc que Delille a quelque chance de reprendre faveur, et que son esquif, mis à sec sur la plage, doit, comme a dit Déranger en parlant de Manuel, compter sur le retour des flots. 11 me semble que M. Yillemain, avec son habituelle sagacité, devançait le jugement de l'avenir lorsqu'il disait S quelques mois après la mort du poëte : «Puis-je oublier ici la touchante leçon que présente la vie du grand poëte dont nous avons vu les derniers feux s'éteindre et jeter en mourant une si vive lumière ? Sa longue carrière, marquée par taut de succès, ne fut pas respectée de l'envie. Quelles opiniâtres censures avaient poursuivi sou premier chef-d'œuvre! combien de fois elles se renouvelèrent! et quand il fallut enfin céder à la renommée, avec quelle obstination artificieuse on s'efforça longtemps de borner le talent de M. Delille par les prodiges mêmes de son art, et d'admirer beaucoup ses vers, pour mieux l'exclure du grand nom de poëte ! mais ce poëte continua de chanter d'une voix plus forte, plus flexible et plus sonore. 11 avait écouté la critique sans colère et sans dédain ; il en avait souri, et, ce qui n'est pas moins rare, il en avait quelquefois profité. Pendant que la critique examinait sévèrement ses fautes brillantes, sa verve, longtemps exempte de vieillesse, enfanta des beautés plus fières et plus hardies. On combattit, mais on céda. Le nom de M. Delille se vit environné de l'admiration des hommes de lettres, ceux dont la justice est toujours la plus
Discours sur la Critique,
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prompte et la plus sûre. La critique perdit son amertume et sa rigueur^ et se para quelquefois d'une grâce ingénieuse pour célébrer un talent qui allait bientôt finir, dont les beautés s'étaient agrandies, et dont les défauts mêmes, conservés sous les glaces de l'âge, devenaient une singularité incorrigible et piquante. »
Delille mourut dans la nuit du !"• au 2 mai 1813, frappé d'apoplexie. Cette mort imprévue causa une vive et douloureuse sensation. Son corps resta plusieurs jours exposé au Collège de France, sur un lit de parade, la tête entourée d'une couronne de laurier, le visage découvert et légèrement fardé. La foule se porta avec recueillement vers ces restes d'un homme illustre dont le caractère bienveillant avait désarmé la haine et dont la renommée avait fait taire l'envie. Son convoi eut quelque chose d'une apothéose, et ses funérailles ont laissé le souvenir d'une grande solennité nationale. Sans doute, l'admiration stimulée parla douleur ne comptait pas exactement avec la gloire, mais l'excès de ces hommages n'a-t-il pas été expié outre mesure par un injuste retour de l'opinion, et n'est-41 pas temps de ranimer un peu, au profit de notre histoire littéraire, cette grande renommée aujourd'hui délaissée et languissante ?
La poésie est l'expression la plus haute et la plus noble de la pensée humaine : elle s'élèye si fort au-dessus de ses manifestations habituelles^ que les anciens n'ont pu l'expliquer que par l'intervention directe de la Divinité. De là ces fables antiques d'Apollon^ des Muses et de Pégase, qui expriment la possession de l'âme humaine par l'esprit divin. En effet, dans les transports poétiques, l'esprit de l'homme paraît ne plus s'appartenir ; il est comme emporté par Timpulsion d'une force supérieure et étrangère. Les poètes ont été les premières dupes de cette illusion que le vulgaire a facilement partagée. Le mouvement irrésistible de la pensée, les alternatives de transport et d'épuisement, les caprices de l'inspiration * rebelle à la volonté qui l'appelle ou qui la
' Le satirique Régnier a décrit en beaux vers ces insolences de rinspiration :
Encor si le transport dont mon âme est saisie
Avait quelque respect duranl ma frénésie ;
Qu'il se réglât suivant les lieux moins importants.
Ou qu'il fît choix des jours» des hommes ou des temps. »
Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle,
Que Zéphyre en ses rets surprend Flore la belle ;
Que dans Tair les oiseaux, les poissons dans la mer.
Se plaignent doucement du mal qui vient d'aimer;
Ou bien lorsque Gérés de froment se couronne,
Ou que Bacchus soupire amoureux de Pomone ;
Ou lorsque le safran, la dernière des fleurs,
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repousse^ les saisissements soudains et les abattements imprévus^ toutes ces vicissitudes du travail poétique ont contiibué à faire assigner à la poésie une céleste origine. Dès lors, la poésie n'a plus été que la voix du ciel entendue sur la terre , et les poëtes les instruments prédestinés de ce commerce mystérieux. Le génie mystique de Platon a essayé de donner à ce mythe, créé par l'imagination et la crédulité populaire , la rigueur d'une théorie philosophique. « Semblables aux corybantes, qui ne dansent que lorsqu'ils sont hors d'eux-mêmes, ce n'est pas de sang-froid que les poètes trouvent leurs beaux vers; il faut qua l'harmonie et la mesure entrent dans leur âme , la transportent et la mettent hors d'elle-même. Les bacchantes ne puisent dans les fleurs le lait et le miel qu'après avoir perdu la raison; leur puissance cesse avec leur délire ; ainsi l'âme des poëtes fait réellement ce qu'ils se vantent de faire, lis nous disent que c'est à des fontaines de miel , dans les jardins et les vergers des Muses, que, semblables aux abeilles, et volant çà et là comme elles, ils cueillent les vers qu'ils nous apportent, et ils disent vrai. En effet, le poëte est chose légère, ailée et sacrée*; il est incapable de chanter avant la venue de l'en^ thousiasme : jusque là, point de vers ni d'oracles. Or, comme ce n'est point l'art, mais une inspiration divine qui dicte au poëte ces vers, chacun d'eux ne peut réussir que dans le genre vers lequel la muse le pousse. L'un excelle dans le dithy-
Dore le ecorpion de ses beUes couleur» :
C'est aloN que la verve insolemmenl m*outrage , Que la raison forcée obéit à la rage, • Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu,
Il faut que J'obéisse au& fureurs de ce dieu.
(Sat. XV).
* Nous retrouvons ici la trace d'un de ces freins si- heureux de notre La Fontaine, qui a dit :
Je suis chose légère et semblable aux abeilles, A qui le bon Platon compare nos merveilleti.
rambe^ Tautre dans l'élégie; celui-ci dans Iqs ohansous à danser^ celui-^là dans le vers épiquQ ; un autre dans rîambe; tandis qu'ils sont médiocres partout ailleurs^ car ils doivent tout à l'inspiration et rien à l'art. Autrement^ ce qu'ils pourraient dans un genrC;, ils le pourraient également dans tous les autres. En leur ôtant la raison, en les prenant pour ministres y ainsi que les prophètes et les devins inspirés , le dieu veut par là nous apprendre que ce n'est pas d'euxmêmes qu'ils disent des choses si merveilleuses, puisqu'ils sont hors de leur bon sens, mais qu'ils sont les organes du dieu qui nous parle par leur bouche S »
Cette théorie de l'aliénation mentale, cette assimilation de la folie et de la poésie, ne supporie pas l'examen. Cependant, elle a été prise au sérieux par un grand nombre d'écrivains, même chez les modernes. Nous nous garderons bien d'ad" mettre ces doctrines, qui rendraient les poètes irresponsables, et qui mettraient tant d'extravagances à la charge de l'esprit de Dieu. 11 n'y a de divin dans la poésie que la vocation, c'est-à-dire cette influence secrète dont parle Boileavi. Les poètes, comme les autres hommes , sont soumis à la loi universelle du travail. Ce qu'ils appellent inspiration n'est que la plénitude de la pensée et l'exaltation des forces de l'intelligence. Lorsqu'un vase est rempli, il déborde ; lorsque les développements intérieurs de la pensée ont donné des ailes à Tâme, elle prend son essor et s'envole. Le phénomène de l'inspiration n'est pas autre chose ; c'est une conséquence des lois qui président à la génération intellectuelle. L'inspiration varie suivant la nature des intelligences ; elle est plus rare ou plus fréquente, selon qu'elles sont plus ou moins fécondes, plus ou moins actives : elle est plu§ pu moins élevée en raison de leur élévation naturelle. U y a des cerveaux dont le bouillonnement n'a pas d'intermittences, et qui vivent sous le charme d'une inspiration continue. Ce tempérament poétique est une véritable maladie, voisine de la frénésie. Le propre du génie est la puissance de médi-
» Ion., Irad. de Vid. Cousin, l. iv, p. 260.
tation, le don de se contenir jusqu'à ce qu'il ait recueilli et mesuré ses forces pour la course qu'il prépare , comme le généreux étalon dont Virçile a dit :
Colleetumque premens volvit 8ub naribus ignem. Ces réserves faites, tâchons de reconnaître quelle est l'essence de la poésie, son objet, ses moyens d'expression, son but et ses développements.
Dans l'âme humaine, la poésie est le sentiment vif du beau, du sublime et du ridicule. La théorie de ces trois sentiments est l'objet d'une science que les Allemands ont al)ordée avec succès, et à laquelle ils ont donné le nom d'esthétique. Si, à ces principes de la poésie, on ajoute la faculté qui choisit et qui combine les images, ou l'idéalisation, et le mouvement de l'âme qui la porte à exprimer ses émotions et ses idées sous une forme sensible, on aura réuni toutes les conditions internes ou psychologiques de la poésie, c'est-à-dire le goût et le génie; le goût qui se compose des trois sentiments que nous avons nommés, et le génie, qui est la plus haute puissance de l'abstraction, de l'imagination, de la raison et de l'enthousiasme.
L'objet de la poésie est multiple : l'esprit poétique est en contact avec trois mondes divers : l'humanité, la nature et Dieu ; c'est à ces trois sources qu'il s'abreuve et s'enivre. La poésie se rencontre dans les événements de l'histoire, dans les passions de l'humanité et dans ses travers, dans le spectacle de la nature et dans la contemplation de la puissance infinie du Créateur. Par la combinaison et le choix de ces éléments divers, le poëte peut faire vibrer toutes les cordes de l'âme, exciter l'admiration, l'effroi, la sympathie, arracher des larmes ou provoquer le rire, et produire chez les autres les émotions qu'il éprouve.
Pour arriver à ces différents effets, la poésie ne dispose que de deux instruments, le son et la matière]; elle n'a pas d'autres moyens d'expression; elle est ou phonétique ou plastique. Le son est le plus puissant de ses organes ; par ses diverses modifications, il se prête à l'expression de tous
les sentiments, de toutes les idées, et même à la peinture de toutes les formes physiques. Le langage met en dehors rame humaine tout entière avec une admirable précision ; la musique ne convient guère qu'à l'expression des sentiments, mais elle leur prête une merveilleuse puissance. La poésie plastique, c'est-à-dire la peinture, la sculpture et l'architecture, produit des effets analogues, mais dans une sphère moins étendue. Ces deux formes de la poésie se trouvent réunies et combinées, en proportions diverses, dans les représentations théâtrales et dans les pompes de la liturgie.
Le but de la poésie, quelle que soit la forme qu'elle revêt, quel que soit le langage qu'elle emploie, n'est pas l'exacte ' imitation de la réalité ; si elle se plaçait sur ce terrain, elle serait vaincue d'avance dans sa lutte contre le réel, qui aurait toujours, sur les productions de sa rivale, l'avantage de la vie et du mouvement. La poésie ne peut prétendre à l'empire et même à l'existence, qu'à la condition de créer, et elle ne saurait, comme la Divinité, créer les éléments de ses œuvres. Sa création consiste dans le choix et l'assemblage des éléments qui lui sont donnés, et la conception d'un idéal dont elle poursuit la réalisation. Lorsqu'elle emprunte ses matériaux à l'histoire, il faut qu'elle ajoute à la réalité par l'enchaînement plus rigoureux des événements, et qu'elle donne une vie nouvelle aux personnages qu'elle met en scène par le relief des caractères et la concentration des sentiments. Si elle se borne à l'expression des émotions de l'âme, il faut qu'elle les relève par l'isolement et l'exaltation, et qu'elle les grave par le choix de mots colorés et pleins d'images. Lorsqu'elle veut rivaliser avec les beautés de la nature physique, elle doit choish* entre les formes déjà marquées du caractère de la grâce, de la beauté et du sublime, et les épurer encore. C'est par là seulement qu'elle se fait un domaine, oîi elle règne souverainement. La poésie n'est pas l'esclave, mais Témule de la réalité ; elle est destinée à créer et à suivre dans ses créations les procé-
dés de l'intelligence divine. Dieu est le poète par excellence; il a marqué ses œuvres du triple caractère de Tintelligencc, de la force et de l'amour infinis. Les fragments de son œuvre immen^ qui tombent sous nos sens élèvent la pensée humaine à des conceptions supérieures aux images qu'elle saisit : elle conçoit au-delà de ce qu'elle voit^ et elle tend à réaliser ce qu'elle a conçu. C'est par là qu'elle a créé cette grande famille idéale, dont les figures sont plus vraies que la réalité, puisqu'elles se rapprochent davantage du type divin, dont la société humaine n'est qu'une image altérée ; c'est par là qu'elle a surpassé, à l'aide du marbre, de l'airain et des couleurs, la beauté physique éparse dans les ouvrages de la nature ; c'est en vertu de la même puissance qu'elle a trouvé ces harmonies ineffables qui semblent un écho des concerts célestes, et qu'elle a dressé ces hardis monuments dont les vastes proportions et l'indestructible solidité sont comme un symbole de l'immensité de l'espace et de l'éternelle durée.
Puisque telle est la puissance de la poésie, il n'est pas difficile de reconnaître quelle est sa mission. C'est d'épurer les âmes par le spectacle de la beauté, de les élever par le sentiment de l'admiration, de les aguerrir et de les fortifier par la peinture des passions, des misères et des grandeurs de l'humanité ; en un mot, de les ennoblir et de les tremper plus vigoureusement. C'est aussi, par la conception de l'idéal, de remuer sans cesse le possible, et de pousser indéfiniment le genre humain vers des destinées meilleures. Lorsqu'elle ne s'écarte pas de ce noble rôle, elle est le plus puissant auxiliaire de la morale et le meilleur instrument de civilisation. Sans la poésie, l'humanité, sans cesse courbée vers la terre, resserrée dans le cercle étroit des besoins physiques et des intérêts matériels, ne serait que le complément du règne animal, et non plus l'intermédiaire entre Dieu et la nature. Combien donc sont aveugles ou coupables ceux qui la méconnaissent ou qui la dénaturent ! Que dire de ces hommes qui détournent la poésie au service des mauvaises
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passions^ qui en font un instrument de blasphème ou de corruption^ et qui s'en servent pour énerver et dépraver les âmes ! Corruptio boni pessima. Aussi^ en présence des écarts de la poésie, est-on tenté dé s'écrier aveo un de nos poètes:
Ils 06 savent donc pas, ces vulgàifei rimean,
QueUe force ont les arts pour démolir les mœurs !
Combien il est affreux d'empoisonner le bien,
Et de porter le nom de mauTais citoyen 1
Honte à eux ! car, trop loin de Tatteinte des lois» L*honnète homme peut seul les flétrir de sa voix! Honte à eux ! car leur main jamais ne s^est lassée Découvrir de laideur Tim mortelle pensée * !
Voyons maintenant quelles sont les différentes phases de la poésie, comment elle se transforme suivant les époques et la disposition des esprits, eri partant de ce fait, qu'elle a pour ressorts la foi et l'amour.
Aux époques où les questions religieuses et sociales sont résolues, lorsque le besoin de croire est satisfait, et que la sécurité s'est établie dans les âmes avec la foi, la sève intérieure se répand au dehors; l'esprit s^attache aux objets de son culte. Le premier élan de la poésie la porte vers l'auteur des choses. Elle embrasse l'univers et s'y confond dans son enthousiasme et dans sa reconnaissance ; c'est l'époque des hymnes sacrés, des théogonies et des cosmogonies poétiques. Plus tard, elle s'abaisse vers l'humanité; elle s'éprend de ses hauts faits, elle les célèbre en poèmes inspirés : c'est l'époque des épopées et des cycles héroïques; ensuite elle s'intéresse aux passions et aux douleurs de ces familles héroïques dont les noms sont mêlés aux traditions de l'épopée ; elle entre dans un cercle plus étroit, et il ne faut plus qu'un pas en arrière pour retomber sur elle-même: aussi longtemps qu'elle s'intéresse à Dieu et à l'humanité, qu'elle sort d'elle-même pour se porter au dehors, c'est que les
^ Aug, Barbier, ïambes, xii.
croyances, qui sont les ressorts de Tâme, la poussent au dehors d'elle-même; mais ces croyances, ces principes d'affections extérieures, s'affaiblissent peu à peu par une loi fatale; dès lors, les liens qui la rattachent au monde extérieur se détendent et se brisent, et elle retombe sur elle-même avec les ruines qu'elle a faites et qui l'oppressent. Ainsi, la poésie, dans ses é?olutions, décrit une spirale, dont le point de départ est l'infini, et le terme^ l'âme de l'homme isolée et réduite à elle-même. Quatre mots résument ce mouvement de la pensée: l'ode, l'épopée, le drame, l'élégie. Plus la croyance a été neuve, énergique et profonde, plus le ressort de l'âme a été vigoureux, plus son impulsion au dehors a été puissante. Son premier essor atteint Dieu; après avoir plané quelque temps dans ces hautes régions, elle se joue longtemps dans le cercle immense de l'histoire héroïque, et dans le cercle plus étroit des passions sociales, et finit par retomber sur elle-m^e après avoir perdu les ailes qui la soutenaient dans son vol.
Cest alors que, privée des aliments qui faisaient sa force et son énergie, elle se prend à elle-même et vit de sa propre substance. C'est là son supplice; aussi pousse-t-elle de douloureux gémissements; en vain se débat-elle pour remonter, pour s'abreuver aux sources de vie qui l'avaient rendue heureuse, puissante et féconde ; elle n'a de prise que sur son trouble et ses douleurs; elle gémit ou blasphème ; regrets ou imprécations, voilà toute sa vie. Ces considérations nous font toucher au doigt la vérité d'une maxime de Vauvetiargues : « 11 faut avoir de l'âme pour avoir du goût. » Or l'âme, ce sont les principes et les affections. J'entends par principes les croyances qui vont au fond des intelligences, et qui s'y incorporent pour les diriger et les échauffer. Lorsque tous les principes d'affections extérieures manquent à un siècle, on peut dire que l'âme lui manque, comme on le dit d'un homme qui n'aime que soi. Or je le demande, à ce compte, avons-nous encore une âme?
En songeant ainsi à la nature de la poésie et à ses desti-
nées, étroitement liées à celle des peuples, Fesprit qui con* froDte le présent au passé se sent partagé entre des craintes de décadence et des espérances de rénovation. En effet, il y a, en faveur de Tune et de l'autre opinion, de graves symp« tomes. Si Ton considère, d'un côté, la chute des croyances , l'inconsistance des opinions, les accès de fièvre qui nous emportent, et les défaillances qui nous abattent, les intérêts matériels marchant tête levée et prenant insolemment le pas sur les intérêts moraux; si Ton prête l'oreille à ce mélange de voix plaintives ou courroucées, à ces gémissements et à ces cris de colère, si Ton considère le nombre des sycophantes et leurs succès, on est tenté de croire que l'on assiste aux préludes d'une agonie. D'autre part si, à côté de ces signes inquiétants, on remarque l'ardeur des esprits tournés vers l'avenir, les conquêtes de l'industrie et de la science qui changent la face du monde, les témérités mêmes de la pensée qui se forge des biens imaginaires et qui surfait ses espérances conrnie pour se préserver du désespoir ; si Ton considère, dans la sphère de l'imagination, la puissance poétique qui a dégagé des souvenirs d'hier les éléments d'une épopée populaire ; si, en outre, on recueille les analogies qui nous montrent, comme au seizième siècle, la vivacité des controverses religieuses et politft[ues, le goût de l'érudition, de nouvelles sources littéraires, parties cette fois du Nord et de l'Orient, troublant encore et précipitant le cours de la pensée, le dédain superbe des œuvres qui ont précédés et l'effort violent pour en effacer la trace ; ces nouveautés qui honorent l'homme et ces ressemblances avec une époque agitée, mais féconde, qui préparait un grand siècle, écartent Tidée de la mort et font plutôt pressentir une renaissance , de sorte qu'il est permis de croire que cette crise laborieuse ne se prolonge pas en vain, et que les entrailles du monde s'agitent pour un nouvel enfantement.
Pour ma part, je suis bien éloigné, en présence du spectacle qui se déroule sous nos yeux, de me livrer au découragement qu'inspirent, à de nobles âmes, les rapports qu'on
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peut signaler entre notre époque et les temps qui accomplirent la déchéance de la Grèce et de Rome. L'importance du rôle de la France dans le drame des destinées humaines^ la nécessité de ses grandeurs, qui sont l'espoir du monde civilisé, nous défendent de croire qu'elle doive laisser là sa tâche inachevée, et, puisqu'elle ne peut la mener à bien qu'à la lumière des idées et par le ressort des croyances, sans nous laisser troubler ni de ses défaillances, ni de ses convulsions, osons croire qu'elle reprendra toute sa force par le sentiment des devoirs qui lui sont imposés, qu'elle marchera d'un pas assuré dans la voie que lui a tracée la Providence, qu'elle fera justice des systèmes dégradants qui ont divinisé le plaisir et la matière, qu'elle retrempera son âme à la source éternelle du vrai et du beau, et qu'elle retrouvera, pour son honneur et au profit de tous, la puissance d'accomplir de grandes choses et de produire de nouveaux chefs-d'œuvre.