Tome II, page
♦ TomeV, page 98.
$K)lation! et sâ fille sait répondre. Quelle joie! Ces lettres qui viennent d'Aix, de Marseille ou de Grignan, sont de véritables événements. Aussi comme elles sont attendues! «Vous voyez assurément, dit-elle à sa fille , tout le manège que ie fais quand j'attends vos lettres ; je tourne autour du petit pont ; je sors de Vhumeur de ma fille, et je regarde par l'humeur de manière^ y si La Beaume ne revient point; et puis je remonte et reviens mettre mon nez au bout de l'allée qui donne sur le petit pont, » Et lorsqu'elle tient enfin une de ces lettres, c'est bien un autre manège : elle ne la lit pas, de peur de l'avoir lue ; et lorsqu'elle l'a lue et relue, elle la relit encore; et ce bienheureux papier règne sans partage jusqu'à ce qu'un nouveau courrier vienne lesupplanter.
Disons toute la vérité. Madame de Sévigné a outré la passion, et elle n'a pas atteint l'héroïsme dans l'amour maternel : elle ne sut pas voir que le mariage de sa fille créait pour toutes deux une situation nouvelle ; que madame de Grignan n'était plus tout à fait mademoiselle de Sévigné , qu'elle devait à son époux la meilleure part de sa tendresse, que le devoir d'une mère était , je ne dis pas d'étouffer, mais de contenir son amour, et, par le plus noble des sacrifices, de paraître s'oublier. Il n'en fut rien : madame de Sévigné continua de faire la cour à sa fille lorsqu'elle fut mariée, et si M. de Grignan se fût établi sur le même pied, la guerre était allumée. M. de Grignan évita par sa prudence les démêlés d'une rivalité dangereuse ; mais la position n'en était pas moins fausse, et madame de Grignan, placée entre les exigences de sa mère et les droits de son mari, dut souvent être embarrassée. On peut croire qu'elle en souffrit , et il est certain que, pour sa part, elle s'arrangea de manière à ne pas devenir incommode par excès de sensibilité. Quand elle eut une fille, elle prit le parti de l'aimer modérément, si même elle l'aima jamais, car sa mère lui disait à ce propos : « Tâtez, tâtez un peu de l'amour maternel : on doit le trou-
* Ces humeurs sont des noms donnés aux allées du parc des Rochers.
ver assez salé quand c'est un choix du cœur^ et que ce choix regarde une créature aimable *. »
Il convient de dire quelques mots de cette lille idolâtrée. Mademoiselle de Sévigné fut tout d'abord une enfant pétrie de grâces et d'esprit avant de devenir une femme véritablement distinguée par la culture de son inteUigence et par sa beauté. Le tort de madame de Sévigné fut de le lui dire de trop bonne heure et trop souvent. S'étant mise à l'adorer pour se préserver de toute autre passion, elle fit de sa tendresse un culte, et de l'objet de sa passion une idole. L'aimable enfant se laissa faire, et grandit sans s'émouvoir au milieu de ces prévenances et de ces flatteries. L'amour filial se développe par un mélange de sévérité et de douceur qui fait sentir l'autorité ; la crainte respectueuse est au fond, et elle engendre l'affection sous les formes de l'obéissance. Si on habitue l'enfance à ne rien souffrir, à ne rien désirer longtemps, on la dispose à compter sur les hommages qu'elle reçoit sans plaisir. Trop sûre de sa mère, mademoiselle de Sévigné n'eut pas ces effrois salutaires, ces cruelles petites douleurs qui sont les premiers aiguillons du cœur, et elle prit sous les baisers de sa mère une habitude de dignité froide qui passa pour de la fierté dédaigneuse. Sa contenance réservée et quelque peu altière semblait imposer les hommages comme un tribut, et les recevoir comme une dette. Elle détournait par là ceux qui auraient été les plus précieux , et il n'y a guère que sa mère qu'elle n'ait pas découragée.
J'avoue que madame de Sévigné me paraît avoir beaucoup mieux entendu son rôle de mère avec son fils. Elle en fit un jeune homme parfaitement aimable, et elle compta peu sur lui pour élever leur maison, car elle reconnut que son caractère n'était pas d'une trempe assez forte pour le soutenir et le pousser dans les affaires. Elle le peint tout entier d'un trait ; tt Quand il se divertit, tout est bien. » On se plaît à la voir entrer dans les faiblesses de ce fils, non pas adoré, mais tçn-
' Tome V, page 142.
drement aimé, pour Ten faire sortir par une voie honorable et douce. Le jeune marquis de Sévigné , ami du plaisir et homme de goût, eut ses premiers succès auprès de la Champmeslé dans la société des petit Racine et des petit Despréaux, sa mère les appelle ainsi, jeunes alors et convenablement dissipés ; Ninon voulut le mettre en honneur par un de ses caprices si enviés; mais le caprice passé, elle lui fit tort par ses plaisanteries indiscrètes. Après ces bonnes fortunes, il alla faire preuve de bravoure à la guerre, et il s'y distingua sans avancer. Insouciant sur les honneurs pourvu qu'il s'amusât, il finit par trouver un peu long le temps de son noviciat dans le guidonnage, il le dit assez gaiement : ce Toujours guidon^ guidon étemel , guidon à barbe grise ! Oh ! le ridicule nom de charge quand on le porte depuis cinq ans! » Madame de Sévigné ne s'affligeait pas trop de ce mécompte, et voici en quels termes elle s'explique : «Mon fils est bien affligé de ne pouvoir sortir de ce malheureux guidonnage ; mais il doit comprendre qu'il y a des gens présents et pressants qu'on a sur les bras, à qui l'on doit des récompenses, et qu'on préférera toujours à un absent qu'on croit placé et qui ne fait simplement que s'ennuyer dans une longue subalternité. » Le marquis de Sévigné attendit vainement le prix de ses services ; on paya sa bravoure en éloges, et ce fut à grand peine qu'il échangea le guidonnage contre le grade de lieutenant de roi. lien prit bravement son parti. Désabusé de bonne heure de la vanité des plaisirs et des chimères de l'ambition, il .vint charmer par les agréments de son esprit la solitude de sa mère, se rangea dans le mariage, fit un peu de littérature*, tourna à la piété, et se contenta d'être un honnête homme généralement aimé et justement considéré. A tout prendre, il y a de pires conditions.
* On a du marquis <jle Sévigné un mémoire sur un passage d'Horace qu'il comprenait autrement que Dacier. L'eruditet 1 homme du monde étaient à côté du véritable sens^ que Dumarsais a fait prévaloir. Le pasisage en lilige est le vers de Tart poétique : Difficile ai. propriè commutiia dicere.
Mais revenons à madame de Grignan et à sa mère^ si malheureuse de son éloignement- Elles se revirent souvent et longtemps; mais ces rapprochements si désirés, si impatiemment attendus, ne tenaient pas tout ce qu'on s'en était promis. Il y a à cela une raison générale : c'est que l'imagination était en jeu et que la réalité n'a jamais la perfection de l'idéal; le cœur rêve au delà de ce qu'il éprouve, de sorte qu'après les premiers transports, il y a toujours un peu de désenchantement. Madame de Sévigné, la plume en main, exaltait son amour en l'exprimant; sa fille elle-même parvenait à s'échauffer et à brûler le papier ; lorsqu'elles étaient réunies, les soins de la vie réelle venaient à la traverse; les entretiens même n'étaient pas aussi favorables aux épanchements, aux fusées de tendresse que la correspondance. D'ailleurs madame de Sévigné voulait toujours être inquiète de quelque chose; c'était un besoin de son cœur; à la moindre altération du visage de sa fille, il lui fallait qu'elle fût malade : celle-ci s'obstinait à se bien porter; c'était dissimulation. Un air de tristesse annonçait les regret§ d'un mari absent ou des honneurs de gouvernante. Votre mère ne vous sufQt-elle plus? Et sur ce texte mille tendres reproches, puis des pleurs en abondance. Madame de Sévigné laisse deviner ces obsessions et ces petits démêlés. Écoutons-la . « Il y a des gens, dit-elle à sa fille, qui m'ont voulu faire croire que l'excès de mon amitié vous incommodait; que cette grande attention à découvrir des volontés, qui naturellement devenaient les miennes, vous faisait assurément une grande fadeur et un grand dégoût >. » Ces gens-là étaient fort impertinents, mais bien près de rencontrer juste. Tant de prévenances n'amenaient pas le dégoût, le mot est trop rude; mais elles pouvaient être gênantes. Au reste, ces légers nuages sont un bien faible argument pour ceux qui représentent la mère et la fille en hostilité ouverte lorsqu'elles sont ensemble : nous ne voyons là que les incidents inséparables
' Tome III, page 288.
MADAME DE SJÊYIGNÉ. %JfJ
d'une affectioQ sincère des deux parts ^ exces^ÎTe d'un côté. Madame de Sévigné^ qui apportait beaucoup dans la eonimunauté^ prétendait quelquefois à recevoir en raison de m mise. C'était trop vouloir^ et souvent elle le comprenait; ear toute bonne et toujours sensée^ hormis le chapitre de sa fille^ elle s'accuse^ sauf à ne pas se corriger ; a II n'est pas Juste, disait-elle, de juger de vous par moi : cette mesure est té^iéraire^ » Et plus clairement encore : a Mes délicatesses, et les mesures que je prends sur moi, ont donné quelquefois du désagrément 4 mon amitié *, » Comment se bouder longtemps après de pareils aveux? Concluons donc que madame de Sévigné et sa fille faisaient bon et même excellent ménage; mais elles faisaient ménage. Tenons-nousen à ce mot qui n'envenime rien et qui n'a pas besoin de commentaire.
On se laisse aller volontiers à sonder ces âmes d'élite où les défauts mêmes ne sont qu'une sorte d'intempérance dans le bien. Telle est madame de Sévigné, quand on apprécie de sang-froid son idolâtrie pour madame de Grignan. Mais il y a d'autres aspects qui nous la montrent tout ensemble pleine de générosité et de mesure, et qui permettent de la louer pans restriction. Le plus chagrin des moralistes, le duc de La Rochefoucauld, disait qu'elle a contentait son idée de l'amitié avec circonstances et dépendances, » et ce. n'est pas jjeulement parce qu'elle venait assidûment charmer ses souffrances et celles de madame de La Fayette, mais parce que sa vie tout entière attestait la constance et le désintéressepfient de ses affections. On sait avec quelle ardeur elle embrassa la disgrâce de Fouquet, au périj même de sa réputar tion, et ses alarmes pendant le procès du surintendant, dont jClle a raconté tous les incidents dans ses lettres à M. de Pomponne. Celui-ci fournit plus tard matière à la même vertu, et lorsqu'il cessa d'être ministre, madame de Sévigné, qui c( avait fait ses preuves de générosité sur le sujet des
* Tome IL page 101.
> Tome 111, page 123.
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disgraciés, * » n'hésita pas à dire hautement ce que sa conduite sut bien prouver et ce que garantissait son cœur : (c Le malheur ne me chassera pas de cette maison. » Son affection pour MM. de Port-Royal, si souvent persécutés, ne se démentit jamais, et elle témoigna au cardinal de Retz le même dévouement. L'auteur des Maximes, autre débris de la Fronde, eut une égale part à son amitié.
Cette [constance dans des affections que d'autreâ auraient sacrifiées ou dissimulées par politique ne permit pas à madame de Sévigné d'entrer fort avant dans la faveur royale. Le rôle de courtisan ne convenait pas à son humeur; elle ne cache guère combien ces adorateurs de la fortune lui semblent peu dignes d'estime, et il n'y a nulle part de plus cruel sarcasme contre eux que cet éloge qu'elle fait, je crois, du duc de La Feuillade : « C'est le moins lâche et le moins bas courtisan que j'aie jamais vu *. » Elle ne paraissait volontiers à la cour que pour y servir les intérêts de son gendre et y recueillir sur d'augustes lèvres des éloges de sa fille, fidèlement renvoyés à leur adresse : on ne voit pas qu'elle ait été tentée de s'y établir, ni qu'on ait essayé de faire violence à ses goûts. On l'estimait assez pour croire que la Fronde avait laissé des traces dans son esprit et Fouquet dans son cœur : c'était trop pour un lieu où Ton n'aimait que des hommages sans réserve ; au reste, on devinait le fond de sa pensée, et en cela on voyait plus clair que les critiques et les historiens qui la croient complètement séduite parce qu'elle est sincèrement ralliée. On n'a pas assez remarqué cet arrière-goût de fronderie qui persiste en présence de la royauté triomphante. Je ne sais si je m'abuse, mais je crois surprendre un sourire légèrement ironique sur les lèvres de la marquise, lorsqu'elle écrit en parlant du roi : « Le plus sûr est de l'honorer et de le craindre, et de n'en parler qu'avec admiration. » L'enthousiasme ne se traduirait pas ainsi par un simple conseil de prudence. Mais voici qui
' Tome I, page 128.
2 Tome IV, page 42.
est plus clair, quoique toujours voilé : «La royauté, dit-elle à sa fille, est établie au delà de ce que vous pouvez imaginer : on ne se lève plus, on ne regarde plus personne *. » Peut-on accuser plus finement Tînfatuation de la puissance qui ne daigne plus même laisser tomber ses regards sur les marches du trône. Cela est légèrement décoché, mais le trait n'en est pas moins pénétrant. Le blâme est plus explicite, il éclate même à propos de Turenne, dont le souvenir périt si vite dans les fêtes d'une cour voluptueuse : (c A quel point la perte d'un héros a été promptement oubliée dans cette maison ; c'est une chose scandaleuse *. » La bonne âme de madame de Sévigné ne pouvait comprendre ce rapide évanouissement de la douleur après tant de services rendus au monarque et à l'État.
Suivons encore cette veine délicate d'opposition, et nous verrons que les souvenirs du petit archevêché ^ n'ont jamais été effacés. Voici, par exemple, sur les impôts une métaphore passablement démocratique : (c J*ai toujours, dit-elle, la vision d'un pressoir que l'on serre jusqu'à ce que la corde rompe *. » Ailleurs, elle raille agréablement ces bons Bretons, enchantés qu'on ait agréé les subsides qu'ils ont libé- . ralement votés : a Nous avons percé la nue du cri de Vive le Roi. Nous avons fait des feux de joie et chanté le Te Deum, de ce que S. M. a bien voulu prendre cette somme *. » Je ne veux pas épuiser les traits de ce genre, mais je me reprocherais de ne pas citer le passage suivant, qui contient en germe un pamphlet foudroyant; il n'y manque qu'un peu de fiel et de déclamation, mais il ne faut pas chercher ces ingrédientslà chez madame de Sévigné : « On tâche de réformer les libéralités et les pensions, et l'on reprend de vieux règlements qui couperaient tout par la moitié : je parie qu'il n'en sera
' Tome III, page 421.
2 Tome III, page 3G3.
^ C'était le pulaisda coacjjuleur pendant la Fronde. * Tome V, page 60.
3 Tome UI, page 200.
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250 ESSAIS d'histoibb utt^aire.
rieo, et que comme cela tombe sur nos amis les gouveraeura» lieutenants-généraux, commissaires du roi, premiers présidents et autres, on n'aura ni la hardiesse ni la générosité de rien retrancher*. »
Nous voilà bien assurés que madame de Sévigné a conservé sa liberté d'esprit au milieu delà fièvre d'adulation qui régnait à ses côtés. La contredanse royale dont parle Bussy ^ n'a pas eu la puissance de la lui enlever pour tou^^ jours. Malgré la licence des mœurs, si scrupuleusement dé^ taillée par M. Walckenaer, et l'indulgence qui semblait l'autoriser, madame de Sévigné a encore conservé le don de mépriser les femmes qui ont abusé de la galanterie ; et sur ce point elle a des touches dignes du pinceau de Tacite. C'est elle qui dit, en parlant de madame de Lionne, complice des désordres de sa fille ; «Je l'avais chassée depuis longtemps du nombre des mères'. ^) Quelle sentence! C'est elle qui dit encore: «Le nom d'Olonne est trop difficile à purifier*;» et quand une autre femme, renommée par le scandale de sa vie **, vient de mourir après de cruelles souflrances, elle écrit, avec un sentiment amer de pitié dédaigneuse et d'indignation contenue ; « La pitié qu'elle faisait n'a jamais pu obliger personne de faire son éloge ®. » Madame de Sévigné, qui était si éloignée d'être prude, avait par sa vertu sans faste mission pour maintenir les droits de la pudeur.
Petite-fille d'une sainte, liée d'amitié avec les docteurs les plus rigoureux de l'Église gallicane, madame de Sévigné
« Tome IV, page 101.
' Voici ce que raconte cette méchante langue ; « Un soir qae le roi venait de la faire danser, s'étant remise à sa place, qui était auprès de moi : il faut avouer, me dit-elle, que le roi a de grandes qualités ; je crois qu'il obscurcira la gloire de tous ses prédécesseurs. »
^ Tome II, page 140.
* Tome IV, page 80.
* La princesse de Monaco.
« Tome V, page 331.
n*eul longtemps que cette sorte de piété séculière qui ne défend pas de concilier les pratiques de la religion avec les plaisirs du monde. Les grandes austérités lui paraissaient une sainte folie : « Je crains, disait-elle, que cette Trappe, qui veut surpasser Thumanité, ne devienne les Petites-Maisons *.» Le grand Arnauld lui enseignait les abus de la fréquente communion, et elle suivait volontiers ce principe de la morale janséniste. Elle tenait encore de ses pieux amis une résignation aux décrets de la Providence, voisine du fatalisme qu'on a reproché aux théologiens de Port-Royal. Les Essais de Nicole, qu'elle méditait et dont elle aurait voulu faire un bouillon^ pour les avaler a son aise, ne pouvaient ni triorar pherde son paganisme maternel ni l'amener à la dévotion; «vous me demandez, disait-elle, si je suis dévote : hélas! non, dont je suis très-fachée '. » La grâce n'opérait pas; elle n'était ni à Dieu ni au diable ; cet état l'ennuyait, et cependant elle le trouvait le plus naturel du monde : le temps de se donner entièrement à Dieu ne devait venir qu'avec la vieillesse * ; c'était un peu tard, mais il faut lui savoir gré de ne s'être jamais tournée du côté du diable, et d'ailleurs, quand il y a peu à expier, il est juste que la pénitence ne soit ni bien longue, ni bien sévère. Elle a fait de son mieux pour ne se brouiller ni avec le monde ni avec Dieu, et quand il faudra quitter le monde pour aller à Dieu, elle trouvera la route aplanie et le passage ouvert; car Dieu ne repousse que les pécheurs endurcis.
Nous ne trouverons pas madame de Sévigné moins convevenable sur le chapitre de la philosophie. Bien qu'autour d'elle on se piquât d'approfondir Descartes, et que Gorbinelli
* Tome il, page 17.
* Voir la lettre du 4 novembre 167 1.
3 Tome IV, page 332.
* « Il est dévot , c'est un Beatiment qui est bien naturel dans le malheur et dans la vieillesse. » Tom. IV, page 30. « Je ne suis ni à Dieu ni au diable : cet état m'ennuie, quoique, entre nous, jele trouve le plus naturel du monde. » Tome II, page 83.
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232 ESSAIS d'histoire LITTÉRAIRK.
donnât, sur ce point, à madame de Grignan de sérienses leçons, dont elle a profité, madame de Sévigné ne voulut rapprendre que comme rhombre, non pas pour jouer, mais pour voir jouer*. Toutefois, on a dit spirituellement, le mot est de M. Cousin, qu'elle en sut assez pour faire la partie de sa fille. Je suis aussi de cet avis, car il faut avant tout qu'elle entre dans ses goûts, et « si elle se sait si bon gré d'être une substance qui pense et qui lit, ' » c'est encore en vue de madame de Grignan, à laquelle elle pense toujours, et dont elle ne se lasse pas de lire et de relire les lettres.
Nous avons maintenant quelques procès à débattre, entre lesquels il y en a un fort grave ; car ce n'est pas seulement le goût de madame de Sévigné, mais son cœur qui a été mis en cause; heureusement nous sommes assuré de nous en tirer à son honneur. Procédons par ordre, et souvenons-nous bien que, chez madame de Sévigné, les vieilles admirations sont incurables, et que c'est toujours son cœur qui juge, de sorte que ses préférences, même littéraires, sont encore des prédilections. On voit que nous voulons parler de ses jugements sur Corneille et sur Racine. On ne lui reproche pas d'admirer le premier, mais d'être injuste envers son jeune rival. Il est certain qu'elle pense que «rien n'approchera jamais des divins endroits de Corneille;» mais où est le crime? n'est-ce pas encore aujourd'hui l'opinion des maîtres de la critique? Mais elle admire peu Bojazet, qui ne lui paraît pas supérieur à Andromaque, et elle dit que Racine ne s'élèvera pas plus haut. En cela elle prophétisait mal, ne prévoyant ni Phèdre, ni Athalie, On oublie trop qu'en parlant ainsi elle avait sur le cœur l'humiliation de son cher Corneille, récemment vaincu dans la lutte des deux Bérénice, que Monime était le triomphe de la Champmesié, qui lui avait dérobé son fils, et que le petit Racine était mêlé à cette folie de jeunesse. Voilà bien des circonstances atténuantes
' Tome IV, page 372.
^ Tome m, page 465.
dont il faut tenir compte. Plus tard, lorsque ces nuages n'offusqueront plus son jugement, et que Racine aura pris son rang par de nouveaux chefs-d'œuvre, elle parlera de l'auteur d*Esther avec la plus vive admiration. Mais j'entends ici la phrase célèbre : « Racine passera comme le café. » Singulière prophétie qui se trouve vraie, étant doublement fausse; car le moka et Racine ont passé l'un comme l'autre, c'està-dire qu'ils paraissent devoir durer également. Mais comment madame de Sévigné, qui ne Tentendait pas ainsi, a-t-elle pu porter une pareille sentence? Ceci est grave. Voyons cependant s'il n'y a pas moyen de sauver ce ridicule à une fenrnie d'esprit. Remarquons d'abord qu'elle n'a point dit que Racine passerait ; en second lieu qu'elle n'a pas annoncé malheur au café, et troisièmement qu'elle n'a jamais comparé Racine au café. Voilà qui devient embarrassant. Comment donc se fait-il que tout lé monde l'accuse de ce triple délit, et que Tarrêt en question soit devenu proverbe? M. de Saint-Surin, qui a commencé à démêler cette affaire, et M. Aubenas, qui l'a éclaircie après lui, vous diront que le premier coupable est Voltaire, et que La Harpe a consommé le crime. Madame de Sévigné avait dit en 1672, dans une disposition d'esprit que nous avons constatée : «Racine fait des comédies pour la Champmeslé ; ce n'est pas pour les siècles à venir : si jamais il cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la même chose. Vive donc notre vieil ami Corneille ! » Quatre ans après elle écrivait à sa fille : « Vous voilà donc bien revenue du café; mademoiselle de Méri l'a aussi chassé. Après de telles disgrâces, peut-on compter sur la fortune? » Il y avait quatre-vingts ans que ces deux petites phrases reposaient à distance respectueuse, chacune à sa place et dans son entourage qui la modifie, lorsque Voltaire s'avisa de les rapprocher en les altérant : « Madame de Sévigné croit toujours que Racine n'ira pas loin; elle en jugeait comme du café ; dont elle disait qu'on se désabuserait bientôt *... » Sur ce texte, La Harpe compose alors la phrase
* Siècle de Louis Xiy, cbap. XXXII.
2« Séi'ie. 15
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âS4 ESSAIS d'hISTOUIE LilTÉRAIBE.
sacraineDteUe : a Racine passera comme le café, n II la porte tout simplement au compte de madame de Sévigpé; M. Suard Tadopte, et les moutons de Panurge viennent ensuite* C'est ainsi que s'est composé ce petit mensonge historique, qui sera longtemps encore upe vérité pour bien des gens. Cepaoid^nt m^me de Sévigné a loué hmm av^c entbousidfime >, et M* Aubepas ooiis f^it remarquer q\m dom^ lui dev9Pa pro^ bêlement l'usage du ç^iè au lait ^
Voltaire Taiicuse ailleurs d'avoir mis Ma^caroo aurdessus ()e FlécbieF, Voici le fait : après avoir entendu Téloge de Tprenue par Mascarou, elle défie Fléchi^r, qui travaille sur le même sujets de faire jamais au^i bien; Voltaire prend le défi pour un jugement définitif, et il oublie, du moins il ne dit pas, que Toraison funèbre de Tévêque de Nîmes ayant paru, madame de Sévigné avoua de bonne grâce la défaite de Mascaron. Elle ne songe pas à dire, et il est vrai qu'elle ne s'en doute pas, que quelqu'un a su, au cours de la plume, yaincre Mascaron et Fléchier. On lui reproche encore, comme ipdice de faux goût, le plaisir qu'elle prenait m\ romans de . la Calprenéde ; ici il n'y a pas à contester, car elle en fait l'aveu, et voici en quels termes : «Cette Lecture me divertit encore ; cela ^st épouvantable '. »
Nous n'avons rien fait, si nous laissons peser sur la mémoire de madame de Sévigné l'accusatipn de légèreté cruelle à propos des supplices infligés aux paysans bretons par les ordres de son ami, M. de Chaulnes, pendant le)s troubles de 1675. Ce n'est pas que sur ce point madame de Sévigné n'ait trouvé des apologistes qui, tout en admettant l'inhuamnité de ses paroles, la déchargent de toute responsabilité pour accuser ^ caste et son siècle. Voyez, dit-ou, quelle était la
« Voyeila lettre du 20 février 1689.
' On lit en effet dans ea correspondance (1660) : « Non» ayons ie& da bon iait et de bonnes vaches : nous sommes en fantaisie de faira bien éerémer ea bon lait et de le mêler avec da sucre et de boa café : n'ainwriea-vous pas ce ^ati cafeté ou œ café loUé? m
3 Tome II, page 104.
MADAME DE SfiTIGNÉ. %f^
puissance des préjugés du saag à cette épocgie ^i vuitée^ puisqu'une femme ^ justement renommée par la douceur de ses mœurs et la sensibilité de son âme^ ne trouve qu'un texte de plaisanteries dans )es exécutions barbares de ce$ pauyre3 Bretons roqés et pendus, parce qu'ils résistent à des taxes qu'ils pe peuvent acquitter» Il est vrai que si I4 Bruyère a fait une fidèle peinture des paysans dp son temps, il devait être fort difficile de reconnaître des hommes dans ces êtres misérables et dégradés; mais je n'admets pas ces i^pologies indirectes qui laisseraient subsister le cprps dii délit.
4'avais toujours pensé qu'on se méprenait sur le seQs^ des paroles de madame de Sévigné^ et j'ai été qhariné de voir que M* Aubenas levait ha^rdiment la paille. Pour bien comprendre, il faut remettre madame de Sévigné en situation. PlaçoQs-la entre M. de Ghauloes, gouverneur de la Bretagne, qui dirige h répression des troubles, et madame de Grignan, gouvernante de Provence^ qui applaudit à toutes ces rigueurs, et pous comprendrons d'abord qu'elle désapprouve la sédiition des paysans bretons, qu'elle ne peut pas faire un réquir fitQÏjre direct contre son ami le gouverneur, et qu'elle doit ^e garder de heurter de front les sentiments de sa li]]^^ Tput ce q\ie qous pouvons espérer dans ce conflit, c'est un blâme cpiivert et une pitié enveloppée. Elle dira bien pour plMr^ i sa fille, qui n'y verra pas d'ironie : «Cette province est un bel exemple pour les autres et surtout de respecter les gouverneurs et les gouvernantes, de ne leur point dire d'injures fit de ne pas jeter de pierres dans leurs jsudins ^ » Mais aussi êUe la contredira en affirmant que V. de Grignan n'aurait pus f^t comme Jll. de (3iaulnes% et cette affirmation est presque bâroique 4m^ la boucbç de madame de Sévigné»
* Tome IV, page 64.
' « Vous jugez guperfleiellement de celui qui gouverne eette pro* ^nee, quand tous erojei que Totn feriez de même. Non, vous ne feriez pas comme U a fait, et le service du roi ne le voudrait pas. » Lettre du 11 décembre 1675.
256 ESSAIS d'histoire littéhaire.
car, du même coup, elle blâme un ami et elle contredit sa fille. Transcrivons maintenant, sans plus long préambule, le passage incriminé : a Vous me parlez bien plaisanunant de nos misères. Nous ne sommes plus si roués. Un en huit jours seulement pour entretenir la justice. Il est vrai que la penderie me paraît maintenant un rafraîchissement. J'ai une tout autre idée de la justice depuis que je suis dans ce pays. Vos galériens me paraissent une société d'honnêtes gens qui se sont retirés du monde pour revenir à une vie douces » S'il n'y a pas là quelque secrète ironie, les premières lignes sont atroces, et les dernières niaises. Mais comment admettre ce mélange d'atrocité et de niaiserie dans un esprit aussi fin, dans une âme aussi tendre?
Essayons donc une traduction, ou plutôt un petit commentaire. Le voici : a Vous avez mauvaise grâce, ma fille, à plaisanter sur nos misères; il est vrai que nous sommes un peu moins malheureux, on ne roue plus aussi souvent, nos juges ne se donnent ce passe-temps qu'une fois la semaine pour ne pas en perdre l'habitude. Ce supplice est si affreux qu'au prix de la roue la pendaison semble un rafraîchissement. Ces gens-là entendent la justice autrement que nous. J'avais cru qu'une mutinerie était moins criminelle que le vol et l'assassinat; mais puisque je vois d'un côté les galères et de l'autre la roue, et, par amendement, la potence, il faut bien que je me sois trompée. Vos galériens sont d'honnêtes gens et nos paysans d'abominables scélérats. » Je demande pardon d'avoir substitué cette prose languissante et décolorée à la poignante ironie de madame de Sévigné et aux tours elliptiques qui donnent tant d'énergie à sa pensée, mais puisqu'on s'y était trompé, j'ai dû chercher la clarté dans une glose vulgaire, et mettre à nu cette noble indignation qui se déguise pour se produire. Le ton badin a été donné par les plaisanteries de madame de Grignan, inais madame de Sévigné change l'accent, et dans son apparente complicité elle
24 novembre 1675.
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a^ pour qui sait comprendre^ plus d'énergie et d'e^loquence que si elle protestait ouvertement.
Nous pouvons maintenant, je le crois, louer à notre aise cette femme dont le nom consacré est devenu la plus douce flatterie aux oreilles féminines. Gomment ne pas aimer celle qui résume et qui embellit toutes les qualités de son sexe? comment n'être pas fière de lui être comparée? Enjouée, tendre, rêveuse, compatissante, au sourire si souvent mouillé de larmes, esprit railleur sans amertume, badin sans licence comme sans pruderie, religieuse sans bigoterie, toujours simple, vive et naturelle, madame de Sévigné n'a eu d'excès que dans l'amour maternel et d'emportement que contre la déraison et la mauvaise foi. Quand on se représente tant ' de qualités brillantes, ornement d'une solide raison, on ne peut s'empêcber de porter envie à ceux qui ont vécu dans l'intimité de madame de Sévigné, et qui ont vu briller cet esprit dont madame de La Fayette a dit qu'il éblouissait les yeux. Nous n'en avons que l'image dans sa correspondance; mais ces lettres, telles qu'elles sont, nous donnent encore le spectacle unique d'un esprit supérieur , tout entier à ses pensées et à ses sentiments, courant en pleine carrière, se jouant, dans la souplesse gracieuse et forte de sa nature, par mille détours et brusques écarts, précipitant ou ralentissant son allure' au gré de ses émotions, s'arrètant sans fatigue et laissant sur sa trace un sillon de pure lumière d'où jaillissent, par instant, de vives étinceUes. Il n'y a plus à louer ce cbef-d'œuvre de naturel et de sincérité ; on a épuisé toutes les formules de l'éloge, et cependant on n'a pas exagéré le mérite de ce style qui peint tout ce qu'il exprime; tour à tour gai, attendrissant, pathétique, quelquefois sublime. Les souvenirs se pressent pour apporter témoignage de toutes ces qualités , et nous pourrions ajouter bien des traits à ceux que la critique a déjà popularisés ; mais à quoi bon choisir dans madame de Sévigné, lorsqu'on peut tout prendre. Quant à moi, je vais m'y remettre, car rien ne dispose à la lire comme de l'avoir lue.
Î58 ESSAIS D'hISTOIBÏ IITT^ÂIRE.
Cette correspondance, si animée quand madame de Sêvigné est loin de madame de Grignan, languit ou s'interrompt lorsque la mère et la fille sont réunies. Surtout les lettres tont rares à dater de 1690. Cent que désormais elles ne se sépareront plus. En Provence ou à Paris nous les trouvons toujours ensemble, et rien ne paraît troubler la douceur de leur intimité. Il est vrai de dire que dans cette communauté madame de Sévigné apportait ses revenus si bien administrés à une autre époque, sous la direction de l'abbé de Coulanges, et qu'emportaient alors, comme un ouragan, les prodigalités du comte de Grignan. Madame de Sévigné s'en étonnait toujours et n'y pouvait rien. Heureusement une opération de finance permit d'apaiser des créanciers, qui commençaient à devenir indiscrets et inquiétants. Le jeune marquis de Grignan se dévoua. Puisque le roi ne dégageait pas une fortune obérée à son service, on se résigna à faire une marquise de la fille d'un fermier général. Il se trouva d'ailleurs qu^elle était charmante. Madame de Sévigné eut bientôt après la joie sans mélange d'iinir sa chère Pauline au marquis de Simiane, riche et de pur sang. Jamais elle ne parut plus heureuse. Mais ce bonheur fut de courte durée. Sa fille fut atteinte d'une maladie qui mit ses jours en dan-^ gcr ; celle-ci devait y survivre, niais l'épreuve fut trop forte pour sa mère : pendant que madame de Grignan échappait à la mort, madame de Sévigné fut elle-même frappée de la petite-vérole : aux premiers accès de la fièvre elle comprit ^u'il fallait se préparer à mourir) elle s'y résigna courageusement, et après quelques jours de souffrances, elle expira le 18 avril 1696, heureuse encore de précéder dans la tombe 4a fille qu'elle avait si tendrement aimé«.
Voltaire disait en parlant de Boileau à ses jeunes amis, trop prompts à s'émanciper : « Ne dites pas de mal de Nicolas ; cela porte malheur. » En effet, il est arrivé à Marmontel, le plus opiniâtre de ces détracteurs de Despréaux, de faire de bien mauvais vers ; et s'ils sont le châtiment de son irrévérence, il faut avouer^ en y ajoutant certaine prose, que la punition a été terrible, témoin Ari&tomène et les fféracMes, les Incas et Bélisaire, c'est-à-dire de la prose poétique et des vers prosaïques ^ ! Voilà une leçon qui donne à réfléchir :
Discite judMti&m moniti et non temnerc Divos!
Instruit par cet exemple, nous parlerons respectueusement d'un maître qu'il est sî dangereux d'offenser.
Les habitants de Crosne veulent que Boileau soit né dans ce village voisin de Paris, comme ceux de Châtenay se glorifient de la naissance de Voltaire ; mais M. Ëerriat Saint- Prix veut enlever impitoyablement cette double illustration à la banlieue pour la restituer à la capitale. Avouons toutefois qu'il n'a pleinement réussi que pour Boileau, né réellement à Paris, rue de Harlay, près du Pàlâîs, et, dit-on, dans la chambre même du chanoine Gillot, premier auteur de. la Ménippée. C'est un berceau digne d'un satirique. Tout ce que
* Malgré son animosité contre Boileau, Marmontel n'en est pat moins un écrivain de mérite. Ses Éléments de littérature »oni un bon traité de crlUque littéraire, et les premiers livres de ses Mémoires^ écrits avec un naturel plein de grâce, une charmante lecture.
Crosne peut réclamer légitimement, c'est le surnom du poète, Despréaux, tiré d'un petit pré voisin de la maison de campagne de la famille de Boileau. C'est encore un assez beau fleuron de couronne rurale, et qui peut consoler les bons campagnards jaloux d*être les compatriotes d'un poète.
Boileau est donc né à Paris le i«' novembre 1636, fils de Gilles Boileau, greffier à la grand chambre du parlement de Paris, et d'Anne de Niélé, qui mourut deux ans après la naissance de son fils Nicolas. L'enfance et l'adolescence du jeune Bespréaux furent assez maussades; les soins d'une mère, si propres à développer la sensibilité, manquèrent à ses premières années; son père, excellent greffier, méconnut son esprit et sa destination ; des infirmités précoces attristèrent encore sa jeunesse. Un régent du collège deBeauvais, M. Sévin, reconnut seul et encouragea la vocation littéraire de Boileau ; mais cette vocation n'était point passionnée, et sa docilité de jeune homme était trop habituée à fléchir pour qu'il essayât de contredire la volonté de sa famille. Il se laissa donc conduire dans différentes carrières, et il se contenta de ne pas y réussir. Au sortir de la philosophie, qui lui avait paru une école de subtilités, d'arguties, de disputes, il entra dans le dédale de la procédure; il y fit peu de progrès: Corneille, Montesquieu et Rousseau passèrent par la même épreuve et eurent l'honneur d'être déclarés incapables par des clercs de procureur. Boileau ne demandait pas mieux; alors il essaya de la théologie : c'était tomber dans une nouvelle embuscade. La chicane, qu'il avait rencontrée au collège sous la forme scolastique, qu'il avait retrouvée au palais dans la procédure, lui revenait encore, comme on l'a dit, sous une troisième figure qui ne lui parut pas moins déplaisante. Cette dernière épreuve combla la mesure.
Après ces initiations stériles, Boileau avait le droit d'être de mauvaise humeur : il avait amassé de la bile, il fallait l'épancher. Contre qui va-t-il se tourner? Commencera-t-il par attaquer la chicane dont il a été le martyr? Non; trop heureux d'êlre échappé de ses griffes, il se contentera de lui
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BOILSAU DESPRÉAUX. 361
donner une légère atteinte; mais celle-ci n'y perdra rien: Boileau la rattrapera plus tard ; dans le Lutriny par exemple, où il fera son portrait, et de main de maître. Maintenant il a mieux à faire ; il se tournera d'abord contre les méchants poètes : il reprendra par la satire Tœuvre que Malherbe a conmiencée par la grammaire.
La campagne que Boileau ouvrit contre les rimeurs de son temps n'est pas une boutade de mauvaise humeur, un simple caprice, c'est une entreprise utile et courageuse : elle était nécessaire pour arrêter les progrès du mauvais goût. Il faut se rappeler qu'à cette époque Chapelain était le roi des auteurs; que l'invasion espagnole et italienne, contenue quelque temps par Malherbe, avait rompu ses digues. Le mauvais goût était partout : dans la chaire chrétienne, oùMascaron, jeune encore, lui payait un large tribut; au théâtre, où Scarron balançait Molière, et Scuderi Corneille; dans la poésie badine, où le burlesque introduisait la caricature; dans les romans, où la passion et l'histoire étaient dénaturées; dans répopée, que ridiculisaient les grands avortements des Chapelain, des Scuderi, des Coras et des Saint-Sorlin. Il fallait débhiyer le terrain pour faire place aux grands génies et aux véritaJ)les beaux esprits qui commençaient à poindre ; il fallait préparer le siècle à goûter Molière, Racine, Bossuet, madame de La Fayette. Ce fut le rôle de Boileau ; au nom du goût, il se fit le justicier et comme le grand prévôt de la littérature. Ce généreux dessein lui gagna tout d'abord l'amitié de Racine, dont il fut le guide utile et sévère ; de La Fontaine, qu'il défendit contre les partisans d'un autre imitateur de l'Arioste ; de Molière, qui vit en lui un puissant auxiliaire pour la réforme des mœurs et le redressement des travers sociaux.
Boileau, dans la satire, n'a pas la véhémente indignation de Juvénal, il n'a ni tout le sel ni toute la grâce d'Horace, il n'a pas la vigueur ni l'aimable nonchalance de Régnier; mais en retour il ne pousse pas l'hyperbole aussi loin que Juvénal , et en peignant le vice, il ne laisse pas soupçonner
ilS^ ESSAIS d'histôiâb IittIiiaire.
^uil 80î( atteint lui-même et gangrené par la 'comiptioh
'Contre laquelle il s'indigne; il ne tend pas comtne Horace à faire prévaloir les dodtrinès d'Un épiGUrêismè eiommode, plus dangereux encore par rélégaficè qui le déèOre; il n*à pîls comme Régnier cette sorte de cynisme candide qui ne démoralise pas, je l'avoue, mais (lui effarouche la délicatesse de
• rârae. En un triot, pour la pureté morale, il est supérieur à ses detailciers; comme poëte, uiie seule satire exceptée, il doit peut-éti*e leur céder le pas.
Les première essaie de BOileàu dahâ ce genre sont d'un disciple des anciens qui peut devenir maître à son tour, itials qui ne Test pas encore* Sa première satire^ imitée de luYétta],
- est déclamatoire, et elle n'a pas Ténergie qiii dans le modèle latin élève la déclamation jusqu'à l'éloquence. Lés plaintes amêres contre la corruptioii du siècle au temps de bomitien, après les beaux jours d'Auguste, dont le souvenir recelât formait uri contrasté propre & justifier l'indignation d'un poëte^ étaient sincères dans k bouche de Juvénal, tandis qu'à l'aurore du grand règne dfe Louis XIV elles ne sont pour Boileau qu^une réminiscence classique et un exercice d'école. C'est ainsi que pour exhaler sa colère d'emprunt, il charge du rôle de poëte méconnu le prosateur Cassandre, traducteur de la Rhétorique d'Aristote, déguisé sous le nom de Damon, et qu'il prend pour type de misère, de douleur et de mécomptes, le gras et joyeux Saint-Amant. Cette satire est donc un jeu d'esprit plutôt qu'une véritable explosion de colère, mais elle révèle l'habile écrivain dont le vers dira
' toujours quelque chose, et l'homme de bien, ennemi déclaré du vice. Déjà les vers heureux abondent, ces vers qui frappent d'abord, et qu'on n'oublie plus parce qu'ils expriment nettement une pensée juste. On pouvait bien augurer du jeune homme sincère et courageux qui disait à son début :
J'appelle un chat un chat, et Rolet un fripon ;
de celui qui refusait, par scrupule de goût et de probité, d'aller
BÛILEAU DCSPHÉAUX. MÈ
Crier dans ce pays barbare, Où Ton voit fous les les joars rinnocence alix abois Errer dans les détours d'un dédale de lois, Et, dans Tamas confus de chicanes énormes, Ce qui fut blanc au fond rendu noir par les formes.
Dans cette première latire^ Boileau avftit compliqué hi longue invectWé de Damon^i déjà bien confuse et surchargée^ . par la description des embarras de Paris^ qu'il en détacha et qui forma plus tard la sixième satire^ bien supérieure à la précédente, fin effets la mauTsûse humeur du poëte porte sur des inconvénients qu'il a tus et dont il a souffert. Ces lugubres cris dont il parle, ce sabbat des chats dans les gout^ tières avaient souvent frappé ses oreilles^ au haut du gre^ nier, dans Tétroit galetas où il passa ses nuits jusqu'à la mort de son père et même au delà ; il avait redouté ces voleurs qui infestaient Paris après la chute du jour^ et il faut ajouter qu'il ne les a pas inutilement signalés à la vigilance de la po* lice; il avait couru^ comme tant d'autres^ péril de mort dans «es rues étroites sillonnées de voitures ou rendues impratica« blés par un orage. Il parle de ce qu'il sait^ il décrit ce qu'il a vu, et il trace un tableau vrai au fond, et chargé seulement dans la mesure qui convient à la satire. 11 y a dans cette pièce une foule de vers eicellents.
Boileau n'avait que vingt-quatre ans lorsqu'il composa ces deux satires. La mort de son père, en le rendant maître d*un modeste patrimoine qui suffisait à sa sobriété, lui permettait de se livrer sans partage à sa passion pour la poésie 5 qui ne s'était manifestée jusqu'alors que par le dégoût que lui inspi^ rait toute autre étude, et par quelques pièces Aigitives, parmi lesquelles on doit signaler une ode contre les Anglais^ qui est au moins une profession de foi monarchique et patriotique. n faut rapporter à la même période quelques chansons de table et un ou deux sonnets, où le jeune Despréaux s'essaye à la tendresse, qui ne lui réussit pas. Il avait avoué , de plus, une tentative prématurée de tragédie ébauchée dès le coUége^
26i ESSAIS d'histoirb littébaire.
et qui aurait eu pour héros de grands personnages ^ d'après
ce vers qu'il en avait retenu et dont il plaisantait :
Géants, arrêtez-vous ; Gardez pour Tennemi la fureur de tos coups !
Son aîné^ Gilles Boileau, esprit caustique et jaloux, de la cabale de Chapelain, qui lui ouvrit les portes de rAcadémie, tenta vainement d'écarter Nicolas de la carrière poétique, et vit avec dépit les succès de son jeune frère dont les premières satires, popularisées par des copies manuscrites et des lectures fort enviées, tirent beaucoup de bruit dans le monde. En prenant son parti d'être poète, Boileau s'était fermé tout retour à une autre carrière; il avait héroïquement sacrifié le prieuré de Saint-Paterne, récompense de ses labeurs théologiques, et qui lui valait huit cents livres de revenu. Il fit mieux encore : il restitua les fruits déjà perçus, et cette somme servit, dit-on , de dot à mademoiselle Marie de Bretonville, qu'il avait aimée et qui entrait en religion. L'émancipation de Boileau était complète. Enfin les six premières satires, réunies en un mince volume, parurent, de l'aveu de l'auteur, avec l'initiale de son surnom, vers \à fin de Tannée 1666, accompagnées du discours au roi, première note, un peu criarde encore, jetée par le poète dans ce prodigieux concert de louanges qui charma si longtemps les oreilles de Louis XIV. Ce discours, médiocre dans son ensemble, est une satire et un panégyrique; Téloge du roi y est un prétexte pour attaquer de méchants écrivains. Nous y trouvons un témoignage en faveur de Molière et un encouragement au jeune roi, qui n'osait, quelque désir qu'il en eût, autoriser la représentation du Tartufe,
On aime à voir les grands poètes, unis ainsi par l'amitié, s'entr'aider pour la gloire. Boileau ne manqua pas à Molière vivant; il célébra dans des stances ingénieuses le mérite de V École des Femmes; il se déclara ouvertement pour le Tartt{fe, contre les hypocrites, et lorsqu'au souvenir des soucis que lui a causés la rime, il se plaint de cette esclave indiscipli-
BOILEAU fiBSPRÉÀUX. 265
née y c'est à Molière qu'il s'adresse pour se féliciter de l'avoir
soumise:
JOans les combaU d'esprit savant mahre d'escrime, Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime.
Cette satire à propos de la rime est un renseignement précieux sur la manière dont Boileau travaillait ses vers. On y voit combien de peine lui coûtait l'expression de sa pensée^ quels scrupules de langage et de prosodie ralentissdeht et réglaient son essor, de quel prix enfin il a payé sa renommée, qui, à la vérité , ne doit point périr. C'est la plus utile des leçons que nous donne Boileau, après Horace, qui recommande aussi le Umœ. lahor et mora, et si l'on songe que parmi les écrivains qu'il a bafoués et que la postérité dédaigne, il y en a plusieurs que la nature avait doués plus libéralement que lui-même, on comprendra que pour les dons de l'esprit comme pour ceux de la fortune, l'ordre est une puissance créatrice , et qu'il n'y a point de trésor si riche que la négli* gence et la prodigalité ne puissent dissiper, comme il «n'y a pas de mince patrimoine que le travail et l'économie ne parviennent à féconder.
La troisième satire, le Repas ridicule, est une scène de comédie qui abonde en traits plaisants et en détails descriptifs habilement rendus. L'art de dire de petites choses sans s'abaisser, et de les exprimer avec élégance par des images qui les rendent poétiques, n'avait jamais été poussé aussi loin, si ce n'est dans quelques passages de Régnier, moins égal, moins soutenu que Boileau, mais plus original. Ce vieux poète a traité le même sujet, et Boileau, qui l'imita, ne l'a pas fait oublier. Sans doute, Régnier ne sait pas se borner, il dit tout, et par conséquent plus qu'il ne faut dire; sans doute, dans le portrait si vigoureusement tracé de son pédant, il abuse de l'hyperbole, mais aussi quelle verve, quelle chaleur de coloris, quelle hardiesse de dessin! comme ses convives se querellent! comme ils se gourment! quel chamaillis et quelle bagarre! Tout compensé, la paUne demeure encore au poète du seizième siècle.
S66 ESSAIS d'&istoiri: littéraire.
. Cent vingt-trois vers^ qui n'ont pas tous le mérite de Yè\êgance, sur les Folies humaines, composent la quatrième satire. C'est une faible esquisse dans laquelle la pensée ne sort pas du lieu commun. Un poète philosophe aurait trouvé là l'occasion d'un beau réquisitoire contre l'espèce humaine , mais Boileau se contente d'eflfleurer la matière et de décodier quelques épigrammes dont la pointe est émoussée. 11 revient à la charge dans la satire vui^ sur l'Homme > où il se croit plaisant et profond par une plaidoirie en forme au profit des animaux contre leur roi^ Ce paradoxe sur la raison des animaux^ qui n'en ont pas^ et la déraison de l'animal raisonna- * Me^ pouvait devenir piquant sous une forme légère donnée à de forts arguments^ mais ici la forme est parfois pesante et le fond manque de solidité. C'est qu'en réalité Boileau n'est pas sérieusement misanthrope, et qu'il ne s'était pas mis en mesure de gagner le procès qu'il fait au genre humain. Quoi qu'il ait dit et argumenté, la supériorité de l'âne sur l'homme n'est pas encore démontrée*
11 ne fallait pas autant de courage qu'on Ta dit pour prendre à partie la noblesse sous Louis XIV. Le roi, qui abandcmnaît les marquis à la verve railleuse de Molière, n'était pas fâché que la satire vint à son tour rabattre la vanité de ceux qui n'avaient d'autre titre que la naissance. D'ailleurs Boileau était couvert par l'exemple de Juvàial , et sa témérité paraissait surtout un hommage au génie des anciens. Cependant il faut rendre toute justice à Boileau. Sa satire sur la Noblesse n'est pas un simple exercice d'imitation, c'est encore la protestation d'un honnête homme qui n'admet l'hérédité du titre qu'à charge de transmission des vertus qui ont conquis le titre même<. Or, cette condition onéreuse ne faisait pas le compte de tant d'héritiers qui, dans une succession complexe, aimaient à prendre les bénéfices sans les
* « Un chréUen n*estime ni le rang, ni l'origine, à moins qu'il ne •'y rencontre une plus grande vertu. » Imitùtion de Jéfus-Ckrist^ liv. 111, chap. Liv, § U.
BOiLEÂÙ bfespftÉAtix. ÎI67
Boileau mi tout à fait sur son terraîn lorsqu'il entreprend, sfâtire m, à la suite d'Horace, de justifier la satire. En effet, la proscription absolue de la satire serait toute au profit du vice et de la sottise. II est vrai que la satire ne corrige point, mais elle punit et elle intimide , elle yenge le bon goût et la vertu outragés : c'est là son rôle et son utilité ; mais, il faut le dire hautement, le satirique qui tirerait sa vocation du seul besoin de médire, qui n^aurait d'autre intention que Finsuite, serait au-dessous même de ses victimes. 11 faut que rilitention soit droite , le cœur pur, l'esprit éclairé dans une semblable entreprise ; c'est la conscience du bien qui doit flétrir le vice, c'est le sentiment du beau et du vrai qui doit ridiculiser Terreur et la sottise. A ce double titre , Boileau , homme de bien et de goût, était légitimement investi de la magistrature satirique qu'il exerçait. La satire neuvième, etclusivement littéraire, est le meilleur modèle et la meilleure apologie du genre. Jamais Boileau n'a été mieux inspiré; il se justifie admirablement et il attache au front de ses ennemis un ridicule ineffaçable. Dans cette pièce, qui passe à bon droit *t)our un des chefs-d'œuvre de notre langue, le cadre ingénieusement tracé se remplit naturellement de traits vifs, d'idées piquantes, de sentiments vrais qui forment un ensemble achevé contre lequel la critique n'a point de prise. Ce fut un coup de maître et un véritable triomphe.
Après cette guerre contre les mauvais auteurs, Boileau, qui avait fait ses preuves, songea à consolider sa victoire en promulguant les règles qu'il avait suivies pour vaincre. VÀrt poétique, tel que Boileau Ta rédigé, comprend tous les préceptes de composition littéraire consacrés par l'expérience et légitimés par là raison. C'est le code du bon goût; mais la ' pureté du goût, on ne doit pas l'oublier, est une partie de la morale. Lorsque Vauvenargues disait : « Il faut avoir de l'âme pour avoir du goût,» il reconnaissait l'étroite parenté, l'al- ' liance indissoluble du bien et du beau. Les écarts du goût, qui attestent une dépravation dans le sentiment de la beauté, ■ supposent à un certain degré l'altération du sens moral. Les
â68 ESSAIS d'histoire littéraire.
esprits et les cœurs se corrompent en même temps : défendre le goût, c'est protéger les mœurs, et on peut dire rigoureusement qu'une poétique orthodoxe est un chapitre de morale. Mais si cette poétique exprime par sa forme la beauté dont elle renferme les préceptes, elle est doublement utile, doublement morale, comme règle et comme modèle. C'est le suprême mérite de ÏÀrt poétique de Boileau, qui nous rend plus éclairés et meilleurs. Toutefois Voltaire s'aventure un peu lorsqu'il place VArt poétique de Boileau au-dessus de VÉpitre d'Horace aux Pisons, Sans doute Boileau est plus méthodique, plus harmonieux, plus soutenu, mais il n'a pas la libre allure, la netteté, la profondeur de son modèle. Horace mêle et concilie Aristote et Platon dans ses préceptes, et, dans sa marche familière, il procède avec tant d'aisance et d'autorité qu'il paraît supérieur à la matière qu'il traite. Boileau a plus de gravité et moins de force, plus d'ordre et une moindre portée. Il convient donc de ne pas trancher ce débat au préjudice d'Horace, qui a toujours l'incontestable avantage d'avoir précédé et inspiré Boileau. '
Des quatre chants dont se compose le poëme de Boileau, le plus remarquable est, sans contredit, le troisième^ consacré à la tragédie, à l'épopée et à là comédie, où, par 1^ magie du style et de l'imagination, des genres littéraires deviennent presque des personnages vivants. Le même art avait, dans le chant précédent, personnifié, non moins heureusement, l'idylle, l'élégie et l'ode. Mais pourquoi ne s'était-il pas également exercé sur l'apologue? L'omission de ce genre, déjà élevé chez les anciens par Phèdre au niveau de la poésie, et que La Fontaine venait d'illustrer, s'explique peutêtre, mais ne se justifie pas. Si Boileau a craint de déplaire à Colbert et à Louis XIY, qui n'aimaient pas La Fontaine, c'est une faiblesse; s'il ne comprenait pas la valeur poétique des six livres de fables déjà publiés, c'est une défaillance de goût ; s'il a désespéré de parler convenablement de ce genre, c'est manque de courage. Enfin l'apologue, lors même que La Fontaine n'eût point fait de fables, avait sa place marquée
dans YArt poétique, et si c'est La Fontaine qui l'en a fait exclure^ nous avons à déplorer non pas seulement une lacune, mais une iniquité. La fable omise fait remarquer davantage la place trop étendue et l'importance données au sonnet^ dont la vogue avait cessé. A quoi bon ce tour de force si péniblement exécuté et dont on Teût tenu quitte si volontiers au prix de quelques vers naturels et poétiques sur l'apologue? C'est un tort de plus qu'il convient de signaler dans une œuvre où les taches sont si peu nombreuses, et puisque nous avons touché ce point délicat, relevons encore, en passant, le jugement qui semble placer Molière au-dessous de Térence, et les chicanes faites au génie du Tasse.
Le premier chant du poëme renferme la formule poétiquement exprimée de toutes les règles, de tous les préceptes, de tous les conseils propres à éclairer et à guider le génie. Le poète prend soin d'avertir ses lecteurs qu'il ne parle que pour un petit nombre d'élus consacrés par la muse. 11 écarte prudemment les téméraires qui n'ont d'autre passion que l'amour de rimer, ou, comme dit énergiquement Juvénal , scribendi cacoëthes, la démangeaison d'écrire. Boileau est sans pitié pour ces pestes de la littérature. Il revient à la charge dans le quatrième chant, où il déclare hautement que dans la poésie :
Il n'est point de degré du médioere au pire
Il se contente de le déclarer, mais Horace en avait donné la raison ; c'est qu'on peut se passer de faire des vers, et que dans les choses de luxe, l'excellent et Texquis sont seuls de mise. Gonune tous les métiers sont honorables, bien exercés, il ose renvoyer à la truelle et au mortier les rimeurs ou mauvais ou médiocres :
Soyez plutôt maçon ei c'est votre talent.
Mais la beauté du génie ne suffit pas, il faut la pureté des mœurs et la noblesse du caractère. Dans cette dernière partie de son poème, Boileau aborde directement la morale. Il ne
WO ESSAIS d'histoire LITTÉRAIRE.
veut pas qu'on diffame le papier ; c'est un crime que de rendre le vice aimable ; c'est un déshonneur que de transformer un art divin en métier mercenaire ; l'Hippocrène n'est point le Pactole :
Aux plus gavants aaleurs, comme aux plus grands guerriers, Apollon ne promet qu'un nom et des lauriers.
Ce désintéressement préservera avec l'indépendance du poëte la pureté de son âme, et alors il lui sera facile de respecter le plus important de tous les préceptes, dont Boileau avait donné l'exemple avant d'en faire une loi l
Que votre âme et vos mœurs peinieftdan» vos ouvrages, N'offrent j^imais de vous que de nobles images.
Dans ce poëme si attrayant, l'histoire littéraire et la satire diversifient a^ablement et relèvent d'une manière piquante le fond didactique. Les épigrammes abondent, vives et acérées. C'est de là que nous vient ce vers si souvent cité :
Un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire.
11 y a des traits piquants contre ces vains auteurs
Qui, fous de sens rassis.
S'érigent pour rimer en amoureux transis ;
contre ces autres, non moins plaisants.
Dont l'esprit flegmatique Garde dans ses fureurs un ordre didactique.
y en a à propos de ces bergers qu'on a vus
Dana leurs plaintes nouvelles Fidèles à la pointe encor plus qu'à leurs belles.
Mais la verve du poëte n'est nulle part plus plaisante que dans le préambule épisodique qui ouvre le quatrième chant, la métamorphose du médecin de Florence en architecte. C'est un modèle de narration satirique.
Nous avons dit que la personnification des genres littéraires était une des parties les plus brillantes de l'œuvre de Boileau. On peut louer encore les passages historiques, dont la marche
«et rapîdê et le toui* élégant. Cependant il est permis de ha-» sarder quelques remarques sur la courte histoire de la poésie étt France depuis Villon jusqu^à Malherbe. Et d'abord pourquoi commencer à Villon, au préjudice de Jean de Meung? Est-il bien vrai que Villon ait âébrmUlé Vatt confus de fioê ^ieus romanciers? Si Boileau les eût mieux connus, ces vieux romanciers, il aurait vu que toutes les fornies poétiques employées par Villon étaient déjà consacrées par un long usage* Ce n'est point la forme, mais te fond qui fait Toriginalité de ce poëte. Dans Téloge d'aîHeurs bien senti de Marot, Boileau a tort de dire qu'il tourna des triolets et rima des mascarades, car il n'y a pas une seule pièce de ce genre parmi ses charmantes poésies, et d'omettre l'épître badine, l'épigramme, le madrigal où il a si bien réussi. Mais il n'y a pas à réclamer contre l'éloge de Malherbe. Enjln Malherbe vint, et, en «ffet, il était temps qu'il arrivât.
Nous n'insisterons pas davantage sur la valeur de ce poëmé où l'enseignement moral et littéraire a tant d'attraits, où la saine raison se montre parée de tous les ornements dé la poésie, code durable dont quelques articles, il est vrai, sont tombés en désuétude, mais qui doit subsister dans ses prescriptions générales, solidement établies sur la nature et les besoins de l'esprit humain. Remarquons cependant que les conseils du poëte ne portent guère que sur la méthode et rexpression, et que négligeant l'invention, il a laissé à d'autres le soin d'indiquer les sources de l'inspiration et les tnoyens de féconder le génie. André Chênler a tenté cette entreprise dans son poënfie de Y invention, qui peut servir d'appendice et de complément à Y Art poétique, - Boileau venait à peiiie d'établir souverainement, par ce poëttié, soti autorité en matière de goût, qu'il s'ingéra fort à propos d'intervenir en faveur de la raison menacée par les prétentions de l'Université. Voici à quelle occasion. Les facultés de médecine et de théologie, qui juraient encore par Aristote, alarmées du succès de la Physique de Rohault, de la Méthode et des Méditanonsà^^ Ddscarteâ, de la Logique
de Port-Royal, du système de la circulation du sang/ des œuvres de Gassendi et de tant d'autres nouveautés philosophiques et médicales attentatoires à la routine, méditaient en 1674 une requête au parlement pour interdire à ces doctrines menaçantes Taccês de Técole. Pour prévenir cette honteuse et ridicule entreprise, Boileau aidé de ses spirituels amis Racine et Bemier, et de son neveu Dongois, formula par avance en style de pratique l'arrêt du parlement, et cette plaisanterie plus puissante qu'une invective fit reculer l'Université. Descartes triompha, et grâce à ce triomphe la raison eut la carrière libre, quoiqu'elle eût entrepris, selon les termes de Yarrét burlesque, a de diffamer et bannir des écoles de philosophie les Formalitez, Matérialitez, Entitez, Identitez. Virtualité?, Ecceïtez, Polycarpeïtez et autres êtres imaginaires, tous enfans et aïans cause de deiïunt maître Jean Scot leur père : ce qui porterait un préjudice notable et causerait la totale subversion de la Philosophie Scholastique dont elles font tout le Mystère et qui tire d'elles toute sa subsistance. » Tel fut l'effet de cette ironie charmante, qui « bannissait à perpétuité la raison des écoles de ladite Université, lui faisait défense d'y entrer, troubler, ni inquiéter ledit Aristote en la possession et jouissance d'iceUes, à peine d'être déclarée janséniste, et amie des nouveautés. » • Avant d'arriver au Lutrin, qui est l'œuvre la plus originale de notre poëte, il est à propos de jeter un coup d'œil sur la suite de ses épîtres, qui passent pour être supérieures aux satires. Il faut toujours mettre à part la neuvième, et nous avons dit pourquoi. La première de ces pièces, composée en 1669, est séparée par vingt-six années de la dernière, écrite en 1695, au moment où Boileau comptait onze lustres complets surchargés de quatre ans. Les neuf premières appartiennent à l'époque de sa maturité, les trois autres correspondent au commencement de sa vieillesse et s'en ressentent^ la dernière surtout ^
^ Les pages qui suivent sur les épîtrés sont extraites preqn6 tex«
BOILEAU DESPR£AUX. 273
La première épitre^ adressée au roi, fut composée d'après les conseils de Colbert, pour tempérer dans le cœur du jeune roi Tardcur guerrière qui le disposait à rompre la paix conclue^ en 1668, à Aix-la Chapelle. Boileau eut le mérite de donner en beaux vers un bon conseil cpii ne fut pas suivi. Nous retrouvons au début de cette pièce le poète satirique dans les traits lancés peu charitablement contre les poètes qui ne se lassaient pas de comparer Louis à César et au grand Alexandre. A quoi bon^ disait-il,
A quoi bon, d'une muse au carnage aminée, ÉchaulSèr sa valeur déjà trop allumée?
Cet excès de chaleur enferme, sous la forme de reproche, une louange qui devait plaire. Le poète raconte alors^ d'après Plutarque et 4>eut-ètre un peu d'après Rabelais, la conversation de Pyrrhus et de Cinéas, d'où il tire la conséquence qu'il faut se reposer et prendre du bon temps, aussitôt qu'on le peut, a Le conseil, dit Pascal, qu'on donnait à Pyrrhus de prendre le repos qu'il cherchait par tant dé fatigues recevait bien des difficultés. » En effet, le repos n'est pas la vocation de l'homme, et il n'est doux et légitime que s'il est acheté par de longs travaux. La scène reproduite par Boileau n'en est pas moins piquante, et c'est le passage le plus saillant de cette épître, riche d'ailleurs en détails poétiques, tel ce présage sur l'achèvement du canal du Languedoc, qui devait unir l'Océan à la Méditerranée :
J'entends déjà frémir les deux mers étonnées De YOir leurs flots unis au pied des Pyrénées.
Vers la fin de cette première épitre, après ce vers.
Que de savants plaideurs désormais inutiles 1
Boileau avait placé, dans l'intention de consoler les plaideurs réduits au silence, et pour divertir le roi, la fable de VUuitre
tuellement d'un travail plus étendu sur le même sujet qui fait partie (p. 135 à 152) de mon Tolume à* Éludes littéraires, troisième édition, publiée en 1852 par Jules Delalain, libraire.
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â74 ESSAIS d'hi^toihe uttéeaire.
et le» Plaideurs, On trouva qu'elle égayait médiocreoieDt un sujet sérieux^ et le poëte se décida à la retrancher. Mm, voulant sauver ce rogaton du naufrage, il composa sur Ut fianie des procès gne épître à Tabbé Desroches, ou sa fa^le put reparaître sans inconvénient. Cette épître, qui est la /seconde du recueil, est de mince valeur et da peu d'éteQdii9» Quant à Tapologue, pcca^ion de Tépître entière, à Tei^oep^ tipn du dernier vers :
Messieurs, l'huître était bonne. Adieu ! vivez en paix,
il manque de naturel et de couleur.
Tou« deux \^ fiontestalent, lorsque sur leur e^emin L^ JusUce passa la l)alance à la main.
Des voyageur» qui contestent nne huître, et la Justice avec sa balance allégorique, voilà une peinture bien froide. Le bon La Fontaine eut la malice de reprendre ce sujet et d'ensei^r à Boileau comment il fallait le traiter, et de donner une leçon au poëte qui dans son Art poétique avait oublié Tapologue et le fabuliste.
L'épître sur la Fausse Honte est adressée au grand Araauld. C'était en 1673, cinquième année de la paix de Clément IX, qui dura dix ans et fut une trêve aux querelles des jansé^ nistes et des jésuites, éj^oque mémorable pendant laquelle Tartufe put être joué (4660) et les Pensées de Pascal pu* bliées (1670). Au reste, dans la guerre comme dang la paix, Boileau ne ces^a pas un ini)ment de témoigner son {imitié et son admiration pour le grand docteur janséniste. Boileau commence par attribuer au respect humain Topiniâtreté du ministre protestant Claude, que les arguments d'Amauld ont dû éclairer sur ses erreurs; s'il persiste, c'est par respect humain et par crainte de Vkérétique douUtjtr de Ch&^ renton^; les libertins, c'est-à-dire, dans la langue du dix*
' Charenton représente ici par métonymie le calvinisme. Sa cé^ lèbre maison de santé lui a donné de nos jours une autre i^^ptiOA également figurée.
BOILEAU DSSPRÉÀtJX, i79
septième siècle^ les esprits ïoris, sont retaius par le mêma lien dans Timpiété : ainsi encore un malade n'avoue pas qull a la fièvre, et nieurt pour avoir rejeté les soins. qui l'auraient sauvé. C'est cette fausse pudeur qui a musé h chute du premier homme. Ce souvenir fournit au poëte l'occasion de peindre m vers b^rmoniQUJi )<3S délices du paradis terrestre, auxquelles il oppose le tableau 40s misères * de rhomme déchu^ et ses rudes travaux pour féconder le sein rebelle de la terre. Du péché originel découlent tous nos maux et tous nos vices, et le poète lui-même sent qu'il n'est pa3 exempt de la fi^usse honte qu'il combat, cai* il redoute le jugement quon portera sur ses vers. Ce jugement a été favorable. Nulle part, en effet, le poëte n'a mieux employé les secrets de 1 art des vers, mais on ne peut pas étendre cet éloge de la versification jusqu'aux idées, qui ont peu de force et moins encore d'enchaînement. Le sujet, n'est ni bien déterminé ni approfondi.
Le Passage du Rhin est, sans contredit, un des chefs-' d'oeuvre de la langue. Aucune de nos épopées, 3'il est vrai que nous ayçns des épopées, n'offre un épisode qui lui soit comparable pour l'invention, le coloris et le mouvement. Le début et la conclusion, qui sont du ton de l'épître familière, se lient habilement au sujet même pour lequel le poëte embouche la trompette héroïque. Cette adresse à changer de ton sans dissonance est un secret dont les vrais poètes ont ^euls le privilège. Boileau se joue d'abord des noms barbares qui devraient effaroucher sa muse , sachant bien qu'il en trouvera d'harmonieux pour célébrer son héros, et quand il a triomphé assez longtemps, il revient au badinage par la rencontre d'un nom rebelle à l'harmonie; ce qui n'empêche pas de reprendre et de terminer noblement le panégyrique du roi, seul but qu'il se soit proposé. Au reste, cet art de louer délicatement et sans bassesse n'est plus guère qu'upe curiosité historique, dans ces temps où des deux branches du genre démonstratif on cultive surtout l'invective; mais au besoin, on en trouverait le modèle dans
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cette épître et dans le chant ii du Lutrin, à Tépisode de la Mollesse. Ajoutons que si Boileau^ avec tous ses contemporains et pendant ces belles années où la France s'admirait et s'aimait elle-même dans son roi, a loué Louis XIV avec effusion de cœur^ il a mêlé assez de courageuses leçons à des éloges sincères pour qu'on ne lui jette pas la flétrissante épithète de flatteur^ comme Ta fait Voltaire dans un accès de mauvaise humeur par ce vers doublement inique :
ZoUe de Qainault et flattear de Louis.
Boîleau avait plus que personne le droit de recommander aux hommes la connaissance de soi-même : nul ne s'est mieux connu et apprécié qu'il ne fit. Il savait ce que valait son âme, ce que pouvait son génie ; il avait obéi de bonne heure à l'ordre de l'oracle : nosce tdpsum, et suivi le conseil du poète : quid ferre récusent, quid valeant kumeri. Toutefois, dans Tépitre sur la Connaissance de soi-même, adressée à M. de Guilleragues, le poëte se contente d'effleurer agréablement le sujet. Il ne l'approfondit pas. On y trouve plutôt des conseils de bon sens que des principes de haute philosophie. Quoique le poëte n'eût alors que trente-huit ans, il se donne pour un vieux lion devenu doux et traitable. C'est pour dire qu'il méprise les coups de Pinchesne et de ses pareils, et cette allusion au coup de pied de l'âne annonce par un trait satirique qu'il renonce à la satire. Il va donc moraliser. Les recherches astronomiques et les problèmes ontologiques, qui tourmentent tant de cerveaux, lui paraissent un travail stérile au prix de l'étude de soi-même. Ceux qui cherchent à tromper leur ennui par les voyages sont déçus dims leur attente : post equitem sedet atra cura :
Le chagrin moDte en croupe et galope avec lai. ^
Le conquérant lui-même, en ravageant la terre, ne parvient pas à l'évitet*; le trouble le suit au milieu de ses conquêtes. Le commerçant trouve l'or du Pérou, et non le repos. Un riche héritage, longtemps convoité, laisse celui qui le reçoit
BOILEAU DESPBÉAUX. 277
avec toutes ses misères, parce qu'il a conservé tous ses vices. Telle n'est pas l'opinion du vulgaire : pour lui,
La vertu sans argent n*est qu'un meuble ipulUe ; L'argent en honnêle homme érige un scélératy L'argent seul au palais peut faire un magistrat.
Mais l'homme de bon sens suit une autre route. C'est ce qu'a fait le poëte. Obéissant à la vocation qui le poussait à faire des vers, malgré l'effroi de sa famille, il apprit à se passer des richesses qu'il n'avait pas et qu'il ne pouvait pas acquérir dans son noble métier; heureusement les bienfaits du roi lui ont donné l'aisance dont il se contente, et rien ne troublerait son bonheur s'il pouvait payer ces grâces royales en éloges dignes du monarque.
L'épître à M. de Lamoignon, sur les Plaisirs des champs, est souvent citée comme un modèle. On y remarque des détails descriptifs habilement rendus. Au début, le poète met sous nos yeux le petit village d'Hautile, où il s'est retiré loin des ennuis de la ville : de là une comparaison entre la vie des champs et celle de Paris, où Boileau jette adroitement quelques louanges en l'honneur de Louis XIY et de Lamoignon. Quoiqu'il en soit, il ne quittera pas l'asile qui lui donne le repos, et il attend l'automne pour aller rejoindre, à Bâville, son ami, pendant le seul loisir que Thémis laisse aux magistrats; alors il y aura place pour de doux entretiens philosophiques. La campagne, on le sent, a du charme pour Boileau; mais elle ne le touche pas aussi profondément qu'Horace, Virgile et Racan, qu'il a imités. Combien ces vers :
fortuné séjour! ô champs aimés des deux !
Que, pour jamais foulant vos prés délicieux.
Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde.
Et, connu de vous seul, oublier tout le monde !
sont loin de^reproduire l'émotion pénétrante de ce passage
d'Horace :
rus 1 quando ego le aspieiam I quandoque licebit Nunc veterum libris, nunc somno, et inerlibus horis Ducere Bolliclt» jacunda oblivia vit» !
Î79 ESSAIS p'HlSTpIRP LIXTÉRAIRS.
Combien ils sont moin^ touchants que cette exclam^tioo d^ Virgile :
Flamina amem, silvasque inglorius ! ubi camp!, Sperchiusqueet virginibus bacchata LacsenîB Taygeta ! qui me gèlidis in yallibus Hœmi Sifltat, et iogenlf ramoram protegat umbral
U n'y avait akrs qpie le bon La Fontaii^e d'assez épris dei^ cban^ps pour parler de la solitude avec une émotion qui rap** pelle Horace et Virgile,
Vpippolifte de Pradon avait obtenu, grâce à ia qabale du duc de Nevers, un ^uccës bruyant et passager qui avait «fr fligé Racine, dont le chef-d'œuvre était ^n butte à de vives attaques. Boileau écrivit alors son épître s^r VUUUié des ennenUs, 11 conunence par Téloge du talent de Ha^ine; mais U talent irrite reqvie, et ce n'est qu'après sa mort que l'bonuB^ de génie peut espérer la justice ; Af olière en est un exempte. Racine ne doit donc pas ^'étonner d'avoir des envieui^, pui^ qu'il a eu des succès; mais ces ennemis ne sont pas inutiles ; ils aiguillonneiit le talent > ils le poussent à de iiouveau^ efforts; c'est par li que Corneille, Raciiie lui-p^ême et Boileau se sont surpassés. D'ailleurs, la cabale est iaipuissi^QO contre les bons Quyr^igesî l'équitable fivenir Içs met k leur place, et
La douleur vertaense De Phèdre malgré soi perfide, inceetueuse,
sera l'admiration de la postérité. Qu'importent les suffrages de la foule! ceux des hommes éclairés sont le seul tribut qu'un poète doive envier. Telle est la marche de cette épître, où les beaux vers abondent et dont le plan est irréprochable. La cause de Racine devient par l'art du poète une question générale dans cet ingénieux plaidoyer en faveur du génie ^t du goût contre les succès de la médipcrité et les caprices du vulgaire. On sait que malgré ces honunages et ces encouragements, Racine persista dans k résolution qu'il avait prise
BOlLEAtJ DËSPRÉAUX. 279
de ne plus travailler pour le théâtre. Félicitons Bolleau d'avoir dans cette épître loué sans restriction le génie de Molière et retiré les réserves quil avait faites quelques années auparavant dans son Art poétique, La justice est complète et digne de l'hotnme qui avait dit à Louis XIV que le plus grand poète de son siècle, c'était Molière.
Boileau ne se croyait jamais quitte avec Louis XIV. Sincèrement épris de la gloire du jeune roi 6t pénétré de reconnaissance pour ses bienfaits, il revient dans sa huitième épître à reloge qu'il a déjà présenté Sous tant de formes. A appelait cette épître son remerctment. « Il y soutient ingénieusement, dit M. de Saint-Surin, le personnage d'un satirique chagriné de se voir forcé de louer, et qui, feignant de ne savoir comment s'y prendre, n'en trouve que mieux le moyeii de louer d'une manière aussi délicate que neuve. » L'artifice est adroit, parce que des éloges donnés en grondant paraissent avoir plus de prix. Bolleau exprime dans cette pièce un scrupule d'une exquise délicatesse et qu'il éprouvait réellement :
11 me semble, grand roi, dans mes nouveaux écrits, Que mon encens payé n'est plus de même prix : J'ai ^ur que Tunlvers, (lui sait ina récompense, N'impute mes transports À ma redonnaistônoe, Et que par tes préMtits moti vers déerédité N'ait moins de poids pour toi dans la postérîté.
Malgré l'adresse du tour général de cette épître et la vérité des sentiments qui y sont exprimés, la faiblesse du coloris, une certaine négligence dans la versification, l'absence de traits pour relever la pensée, d'images poétiques pour la peindre, ne permettent pas de placer cette pièce au premier rang.
La suivante est supérieure. Le poëte y développe ujie pensée qu'il a toujours prise pour règle : Rïm rCest beau que le vrai. Boileaii attribue ses succès à la puissance du vrai :
C'est qu'en mes vers le vrai, du mensonge vainqueur, Partout se montre aux yeux et va saisir le cœur.
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2d0 ESSAIS d'histoirb littéraire.
Le coeur est un peu hasardé, mais le vrai dans les vers de Boileau satisfait et charme l'esprit ; c'est déjà beaucoup. Après cet éloge de soi-même, tempéré par les restrictions d'une modestie sincère, le poète craint encore de s'abuser, car toub le monde se déguise et se montre autre qu'il n'est réellement. Sur ce thème, le moraliste redevient satirique pour esquisser de piquants portraits. Le mélancolique affecte la joie ; ne pouvant plaire dans son naturel, il devient déplaisant sous le masque; l'homme de cour, qui se connaît en belles manières, veut trancher du critique et devient ridicule. C'est que la vérité est bannie de la terre. Heureux le temps où elle y régnait sans partage ! Elle en a été chassée par la corruption : de là tant de mensonges et de flatteries. Cependant on peut louer avec vérité et faire agréer l'éloge. Seignelay, à qui cette épître est adressée, ne refuserait pas de se reconnmtre dans le portrait tracé par Boileau. Telle est la suite des idées de ce morceau de morale, qui a laissé plusieurs passages dans la mémoire des gens de goût et mis en circulation quelques vers devenus proverbes en naissant.
Après Horace, après Martial, Boileau s'adresse à ses vers, impatients de voir le jour. Il fait du congé et des avertissements qu'il leur donne le sujet de sa dixième épître, qu'il composa lorsqu'il touchait à la soixantaine et qui porte à peine quelques traces d'affaiblissement. C'est là que se trouve cette périphrase dont il était si fier :
Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue, Sons mes faux cheveux blancs déjà toute chenue, A jeté sur ma tète avec ses doigts pesants Onze lustres complets surchargés de trois ans...
Ce qui, traduit en langage familier, signifie tout simplement : je porte perruque et j'ai cinquante-huit ans. 11 n'y a que les poètes pour dire les choses de cette manière. Boileau avertit ces enfants de sa vieillesse de ne pas compter pour eux sur l'accueil fait à leurs aînés : on se moquera d'eux ou on
BOILEAU DESPRÉAUX. 9Bi
les négligera. Cependant^ puisqu'ils veulent quitter leur prison, il les charge
D'effacer bien les traits Dont tant de peintres faux ont flétri ses portraits.
Il veut encore qu'on sache par eux qu'il a été l'historiographe du roi (précaution, inutile s'il eût rempli les devoirs de sa charge), que Colbert aimait à le voir et à Tentendre, et qu'aujourd'hui même tout affaibli qu'il soit de deux sens, la vue et l'ouïe.
Plus d'un héros, charmé des fruits de son étude, Vient quelquefois chez lui goûter la solitude.
En effet, la sotitude animée par les entretiens de Boileau devait avoir des charmes dans cette modeste maison d'Auteuil et sous les arbres de ce jardin gouverné par Antoine.
Antoine, gouverneur de mon jardin d'Auteuil :
voilà le début de la onzième épître, que Boileau adresse à son jardinier pour lui apprendre qu'il y a d'autres travaux que les travaux matériels, et que ceux de l'esprit ne sont pas les moins pénibles. Il est fâcheux qu'on n'ait pas tenu plus de compte de cette démonstration, et qu'en dépit de Boileau et du sens commun, certains publicistes, à la suite du jardinier Antoine, n'aient vu le travail que dans les efforts du système musculaire. Le poëte, après avoir montré qu'on n'est pas oisif pour ne pas bêcher, a labourer, couper, tondre, aplanir, palisser,» ajoute qu'il ne faut pas porter envie à l'oisiveté, mère de l'ennui et des mauvaises passions, bientôt punies du remords et de la maladie ; que le travail, soit du corps, soit de l'esprit, est nécessaire à l'homme, et qu'il n'y a pas de meilleure route pour arriver au bonheur. 11 allait sur ce texte faire un beau sermon ; mais voyant déjà bâiller son auditeur, il le renvoie à ses melons et à ses fleurs qui ont besoin d'être désaltérés. Dans cette pièce, assez piquante d'invention et judicieuse pour le fond, médiocrement poétique par l'expression, et où Boileau ne rencontre Horace
iÈt ESSAIS b^flîSTOfUe lltTÉRAIRE.
qu'une seule fois, on sent en plus d'un passage la faiblesse et Teffort, et on est tenté de rappeler les vers de Tépître précédente :
Malheureux, laisse en paix ton cheval vieillissant, 0e peur que tdnt 4 <soup, efflanqué, sans baleiâe, 11 Aelats^e en tombant son m aîti'e sor l'arène.
: €e n'est pas tout à fait le spèctacte que Dons pi^étile le poëte dans la dernière de ses épitres, adressée à Tabbé Re* naudot. Son Pégase n'est pas précisément efQaaqué, mais il a maigri, et s'il n'est pas hors d'haleine, son souffle esl moins puissant. Le sujet théologique de V Amour de Dieu demandait, pour être traité poétiquement, de là précision et du feu, et Boileau, qui n'avait pas pénétré les profondeurs de la science théologique, déjà refroidi par l'âge, devient prolixe pour rester exact, et marche paisiblement où il faudrait courir et prendre l'essor. Cependant> et c'est l'opinion de La Harpe» tes soixante premiers vers sont dignes de Boileau; de plus, la prosopopée qui termine l'épîfre, et dont le poète était charmé, est réellement d'un tour heureux et d'un mouve- • inent assez vif. C'est un double arrêt ironique mis dans la bouche de Dieu, appelant parmi ses élus celui qui s'est dispensé de l'aimer et envoyant au supplice étemel l'iix^rudent qui a pratiqué le premier article de sa loi. Telle serait, eo effet, la conséquence extrême de la doctrine qui retranche des conditions du salut la nécessité d'aimer Dieu. Pascal avait déjà combattu cette doctrine, qui comptait quelques partisans parmi des easuistes accrédités. Boileau se rangea bravement aux prmcipes de la plus saine théologie, au risque de passer pour janséniste, et il eut l'art de se faire applaudir par le père La Chaise, jésuite et confesseur du roi. Il s'en iélicite dans une lettre à Racine. Bossuet voulait «faire le pèlerinage d'Auteuil pour aller entendre de la bouche inspirée de M. Despréaux l'hymne céleste de VAnumr de Dieu. » Qn ne sait pas si, après l'avoir entendue, il en parlait encore avec le même enthousiasme.
Cette fè?ue ra|>idé, qui nous a conduit jusqu'à la vieiUesée de Bolléau^ nousi force à revenir sur nos pas pour aborder le poëibe qui parait aux connaisseurs le plus original et le plus Mllant de ses titres poétiques. Le îMtnn est né d'un défi jeté à la fin d'un repas^ par le président Lamoignon, à là verve de Bôileftu. Lé poëte prétendait que le plus inincé sujet pou- ?ait être fécondé par Timagination, et comtnè on lui opposait la querelle récente qui avait ému le chapitre de la Sainte- Chapelle, partagé entre le trésorier et le chantre à propos d'un lutrin feûversé, rétabli et enfin rejeté dans l'ombre, animé par la dispute, il accepta la gageure et se mit à l'œuvre «ans désemparer. 11 voulut de ce pupitre faire un âecùnd ilioh et il y réussit, car désormais le souvenir de ce plaisant débat, consacré par la poésie, ne périra point. Boiteau, prenant le contre-pied du burlesquç, qui dégradé les héros, ennoblit avec enjouement des personnages vulgaires et une action commune. Comme Molière et par d'autres moyensj il réussit à faire rire les honnêtes getis. Homère et Virgile, dont il emprunte les machines épiques, n'ont pas à Se plaindre de lui, car s'il détourne à la plaisanterie les procédés héroïques de ses modèles, il ne les avilit point par l'usage nouveau qu'il en fait. Le burlesque lui semblait un attentat, un sacrilège poétique, parce qu'il abaisse, parce qu'il déforme, parce qu'il fait grimacer les nobles figures créées parla poésie, mais le maintien héroïque et le langage noble prêtés à des personnages vulgaires lui parurent une espièglerie décente et comme un hommage de respectueuse malice. L'entreprise était épineuse et délicate; il sut s'en tirer heureusement, grâce à la finesse de son esprit, à la sûreté de son goût, à la profonde connaissance et au respect des modèles antiques.
C'est surtout dans le Lutrin que Despréaux est arrivé à la perfection de l'art des vers. C'est là qu'il échappe , après Racine , à l'uniformité de la coupe de nos alexandrins, à la monotonie du rhythme; qu'il tire de l'analogie entre les sons et les idées les plus surprenants effets d'harmonie imitativé, qu'enfin il trouve partout des images sensibles pour peindre
sa pensée. Voici la part du versificateur et de l'écrivain. Du côté de l'invention il n'est pas moins heureux. Je ne parle pas des machines épiques qui introduisent dans ce badinage un merveilleux qui s'y adapte sans effort: l'intervention de la Discorde et de la Renommée; la Mollesse, divinité née du cerveau du poëte et pourtant si réelle, si concrète, qu'on irait chercher son dortoir à Cîteaux; la Chicane, autre création digne de Dante ou de Rembrandt; le songe du chantre, vision plaisante et terrible, confuse et saisissante, égale dans son genre à celle d'Athalie ; je parle des mœurs observées avec une fidélité qui ne se dément pas et des caractères tracés et soutenus à la manière des vrais poètes. En effet, Boileau ne fiait point de ces portraits moraux et antithétiques si familiers à Voltaire et si froids, qui sont comme accrochés et immobiles sur les panneaux d'une galerie ; il met les personnages en scène et en mouvement, il les'peint par leurs actes et par leur langage. Ainsi il ne dit nulle part que son vieux chantre est un sot gonflé de vanité ; mais au soin qu'il prend, parmi son trouble, de revêtir jusqu'au dernier de ses insignes, et lorsque nous l'entendons s'écrier :
Je ne pourrai donc plu8 être tu que de Dieu !
nous n'avons pas besoin d'autre renseignement ; nous savons de science certaine que la vie pour lui c'est d'être vu en grand costume, à l'église, par la foule. Que dire du chanoine Evrard qui lit la Bible autant que VAlcoran, et de Fabri soulevant avec tant d'aisance le vieil Infortiat dont il terrasse ses adversaires, sinon que Rabelais et Homère ont conduit le pinceau qui les fait vivre sous nos yeux ? Disons tout cependant, car il faut louer avec vérité ce qu'on admire sincèrement : le poëte annonce avec trop de fracas le principal champion du prélat, le perruquier l'Amour et Anne sa femme; ce couple, qui occupe d'abord tant de place, disparait tout à coup, et même TAchille du premier chant ne prend aucune part à l'homérique combat du cinquième. Ajoutons que le dénoûment est annoncé sous forme de prétention, et que dans
le deruier chant surviennent de nouveaux personnages d'une, gravité disparate , ia Piété, Tiiémis , Ariste , de sorte que la congédie se termine en sermon. Cette faute contre les règles de l'art n'a point sans doute échappé à la sagacité du pôëte, mais chrétien sincère, Boileau aura voulu dans cet épilogue montrer sans voile ses véritables sentiments , et réprimer le zèle de ses détracteurs trop disposés à transformer en outrage impie l'ingénieux badinage d'un bel esprit et d'un honnête homme. L'équité demande que l'enjouement de Boileau sur un pareil sujet soit expliqué par la raison qu'il donne lui-même à la décharge du président Lamoignon^ son instigateur et son complice : « Gomme sa piété était sincère y elle était aussi fort gaie et n'avait rien d'embarrassant. »
Cette appréciation du Lutrin termine la revue des œuvres capitales de Despréaux. Il composa sa première satire à vingtquatre ans ; il en avait trente-trois lorsqu'il cqmposa sa première épitre. A la même époque, il commença Y Art poétique, et à trente-huit ans il publiait les quatre premiers chants du Lutrin. Cette période de quatorze ans enferme la naissance, les progrès et l'apogée de son talent. Son premier chefd'œuvre, la satire ix, correspond à sa trente et unième année. Ainsi sept ans ont sufii à la composition des ouvrages qui feront vivre le nom de Boileau aussi longtemps que la langue française. La garantie de son immortaUté n'est pas, je l'avoue , dans l'éclat du génie , mais dans la lumière d'un bon sens exquis et dans l'agrément d'un esprit juste et solide. On a tort de lui refuser l'invention, puisqu'il a fait le Lutrin; rimaginati(>n, puisqu'il peint par la parole et qu'il produit ses idées en images; la sensibiUté même, puisqu'il a tout au moins celle que blessent les défauts et que charment les beautés littéraires ; en retour on lui accorde, sans contester, le discernement du vrai et du faux, et le don d'exprimer nettement des pensées judicieuses. Or, cette raison plus ferme qu'élevée, mais si lumineuse,, ce tact lin et délicat, cette rare élégance d'un langage toujours naturel, l'ensemble et le bon
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286 ESSAIS d'histoire tlIXÉRAIRE.
emploi de tant de précieuses facultés^ n'est-ce pas du génie littéraire? Ne disputons pas sur les mots : Boileau est un maître dont la parole fait autorité, et, de tous les écrivains, c'est lui gui fournit aux esprits bien faits les traits les mieux aiguisés, les armes les mieux trempées pour l'éternel combat du bon sens contre la sottise.
H faut se garder de prêter à Boileau la rudesse de visage fet râpreté de caractère qu'on attribue si volontiers à un éatirique et à un législateur. L'ami de Molière , de La Fontaine et de Racine n'avait rien de farouche : le sévère Boileau ne fut pas un pédant; il se déridait datis l'occasion, selon la maxime d'Horace, dulce est deéipere in lôco , et nous savons qu'il fut un convive aimable. Avant d'égayer par ses chansons la table de président de Lamoighon, à Bâville, il avait été à Auteuil un de ces intempérants qui voulurent un soir, après souper, aller se jeter dans la Seine, sous lesyeut de Molière, pour en finir avec les misères de la vie; il céda parfois à la contagion du voisinage de Chapelle ; volontiers il se laissait Conduire par Racine cheï Champmeslé, et avec Racine, par La Fontaine, à Château-Thierry, d'où nos bons amis poussaient jusqu'à Reims, où l'on goûtait le vieux vin pétillant du chanoine Mâucrolx. Dans ces joyeuses réunions, Boileau, habile à copier les gens, comme on disait alors, ajoutait â la gaieté de ses amis par la malice et la verve de son talent mimique, qui reproduisait à s'y méprendre le jeu de Molière, bi jusqu'à la danse de Jannart. C'est ad milieu de ces éclats de rire qu'on parodiait Corneille aux dépens de Chapelam, qu'on fabriquait V Arrêt burlesque, et qu'on donnait â Racine, iBans compter, des vers pour ses Plaideurs, Toutefois, le fond feolide et sérieux du caractère de Despréaux tempérait ces saillies de jeunesse et venait à propos les réprimer, de sorte que la faveur de la cour le trouva prêt pour le maintien digne et composé qu'il fallait garder en ce pays nouveau. Lorsqu'il fut appelé devant Louis XIV, il y parut sans «mbarras, gardant le respect et sa franchise.
Quoique Boileau ait fait assez bonne figure à côté du roi.
BOILEAU OESPRISAUX. 289
qu'il y ait maintenu son autorité de critique et sa dignité d'bompie , on imagine quelque chose de plus profitable ejt d'aussi digne dans la suite d'une vie qui aurait été exclusir irement littéraire. A quarante ans il avait achevé tous le§ ouvrages qui honorent sa mémoire : comment devait-il 6^lployer les quinze années de force qui lui restaient ^rès V^Cr complissement de sa mission? Il avait tiré des anciens^ p^ une imitation originale, tout ce qui avait pu sa fondre dan^ son génie propre; il avait mis à contribution^ pour l'exprèsmon de ses idées favorites, Horace, Juvénal, Persa^^ Vij^ile et Homère; enfin il avait produit tous ses fruits naturels, rendus plus savoureux par la greffe antique ; n'était-ce pas pour Boileau lo moment de naturaliser en France, par quelque^ traductions, ces anciens qu'il aimait tant, qu'il comprenait ^i bien, auxquels il avait fait des emprunts si heureux ! Sa mission une fois remplie et toutes s^ preuves personnelles éta^t faites, Boileau devait traduire. Il commença : le Traité du svr blime le mettait sur la voie ; il fallait co^tiouer ; ni le t^mp^ ni le force ne lui manquaient, et seul il était capable de r^ produire Horace dans ses satires et ses épitres, Virgile et peutêtre Homère, à son choix. Cette fin était, à notre avis, 1^ vrai et légitime couronnement de sa vie.
l£& grâces de la cour, qu'il n'avait pas mendiées et q^i lui laissèrent toute son indépendance, tant qu'il se contenta d'être le pensionnaire du roi , engagèrent enfin sa liberté , lorsqu'en 1677 il se laissa imposer, avec Racine, I4 cbargp d'historiographe. Il fallait au moins faire mine de remplir ces fonctions délicates, se résigner à quelques voyages, a^ pister à des sièges, monter à cheval , quoiqu'on n'y fût p$is bien préparé ; écrire quelqines bribes de récits qu'on allait lire dans le cabinet du roi , devant madame de Maintenon , au risque, si la conversation se détournait vers la poésie, de lancer quelques brocards contre ce misérable Scarron. Malgré cette nonchalance d'historiographe , cette gaucherie d'apprmti cavalier, ces distractions de satirique incorrigible, Boileau conserva jusqu's^la fin la faveur de Louis XIV et de |a
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â88 ESSAIS d'histoire LITTERAIRE.
veuve de Scarron. Il sut même faire respecter en lui sa loyale complicité avec les jansénistes, et le silence, alors si difficile à garder, sur la révocation de l'édit de Nantes. Mais aussi avec quel empressement il se dérobait à cette contrainte , avec quel charme il retrouvait, pour s'y tenir le plus longtemps possible, sa chère petite maison d'Âuteuil, qui lui rappelait celle de Molière et les plus heureux jours de sa jeunesse!
Ces loisirs d'Auteuil ramenaient Boileau à la poésie. On regrette qu'il en ait profité pour écrire, sur la foi et à l'exemple de Juvénal, une longue satire contre les femmes. Ce n'est pas que son talent de poëte ne se retrouve encore dans cette œuvre, quoique gâté par l'hyperbole de son modèle. Je reconnais volontiers que cette pièce abonde en vers mordants et en portraits finement ou vigoureusement tracés; msds à quoi bon cette sortie contre les femmes dans un siècle où les fautes les plus éclatantes étaient lavées par les larmes du repentir, et où les La Fayette et les Sévigné unissaient la vertu à la supériorité de l'esprit? Pourquoi ces lieux communs de dénigrement qui poussent les esprits frivoles et les cœurs gâtés au mépris des devoirs les plus sacrés et des plus doux liens? Boileau a une double excuse, il n'a pas connu sa mère, et il admirait Juvénal. Il n'avait pas été mieux inspiré lorsque vers le même temps il eut l'imprudence de célébrer dans une ode, qu'il crut vraiment pindarique, le siège de Namur. C'était tenter bien tard le genre lyrique, qui demande un feu que Boileau n'avait pas eu, même dans sa jeunesse. Son illusion fut de cjroire, après Ronsard, que l'imitation extérieure des mouvements de Pindare suffisait, sans enthousiasme réel, à reproduire l'élan et la majesté du poète grec. «Quelle docte et sainte ivresse!» s'écrie-t-il, comme s'il suffisait de dire qu'on est ivre pour le paraître. « J'ai tâché, disait Boileau, de faire une ode à la manière de Pindare, c'est-à-dire pleine de mouvements et de transports, où l'esprit parût plutôt entraîné par le démon de la poésie que guidé par la raison. )> D'autres, après lui, s'imposèrent la
BOILEAU DESPRÉÀUX. 289
même tâche et de là nous sont venus en ligne directe et les pacifiques transports de J.-B. Rousseau, et les égarements symétriques de' Boudard deLamotte. Quoi qu'il en soit, on a trop médit de ce malencontreux dithyrambe, car s'il était radicalement mauvais, le latin de RoUin n'en aurait pas fait une œuvre lyrique, et puisque cette métamorphose s'est opérée par le passage d'une langue dans une autre, c'est que Boileau péchait par l'expression plus que par le fond. Il y a d'ailleurs au moins une strophe qui est assez poétique, même dans le français ; il est bon de la citer pour la rareté :
Mais qui fait enfler la Sambre Sous les Gémeaux effrayés?
Des froids torrents de décembre Les champs partout sont noyés.
Gérés s'enfuit éplorée De voir en proie à Borée Ses guérets d*épis chargés.
Et sous les urnes fangeuses Des Hyadés orageuses Tous ses trésors submergés.
Cet essai malheureux, suivi bientôt du succès équivoque de la satire sur les femmes, rendit quelque courage aux ennemis de Boileau depuis longtemps muets, et le malin Fontenelle, que Despféaux et Racine faisaient languir au seuil de l'Académie, profita de l'occasion pour décocher l'épigramme suivante :
Quand Despréaux fut sifflé pour son ode,
Ses partisans criaient dans tout Paris :
Pardon, messieurs, le pauvret s'est mépris.
Plus ne louera, ce n'est point sa méthode.
11 va draper le sexe féminin,
A son grand nom vous verrez s'il déroge.
11 a paru, cet ouVruge malin :
Pis ne vaudrait quand ce serait éloge.
Comme c'est là le seul trait piquant que Boileau ait reçu
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^90 ESSAIS ï)'aiSTOIBE LITTÉRAIRE.
|[)ettdaEit sa longue guerre contre tant d'auteurs^ nous avons €ru devoir le recueillir.
Cette malice de Fontenelle nous rappelle que Boileau était de rAcadémie. Il y était entré en 4683, sur un de ces désirs de Louis XIY qui étaient des ordres. L'Acadéaite oubliait les iiyures du poëte satirique, qui eut la malice de les rappeler en disant, dans un froid remerciement, qu'il se trouvait heureux d'être admis duis une compagnie « d'oii tant de fortes raisons semblaient devoir à jamais l'exclure. » Au reste, Il fut peu as^du aux séances, où il aurait rencontré Charpentier, Boyer, et Tabbé Tallemant, « le sec traducteur du français d'Amyot. » 11 est vrai que Chapelain, Sçudéri et Cotin, ses principales victimes, avaient disparu; mais Charles Perrault s'y pavanait encore, et vint un jour lire et faire applaudir un éloge du siècle de Louis XIY qui parut un outrage à l'antiquité, premier délit qu'il aggrava bientôt par ses Parallèles des anciens et des modernes. Boileau perdit patience, fit des épigrammes contre l'Académie, et poursuivit à outrance, dans ses Réflexions critiques sur Longin, l'ignorance et la présomption de Charles Perrault. Eijfih on l'apaisa. Mais s'il finit par se réconcilier avec Perrault, il garda toujours contre l'Académie un secret ressentiment, et pour le mieux marquer, il ne manquait pas une séance de l'Académie des médailles, où se fabriquaient les inscriptions en l'honneur du roi.
Boileau, qui aimait toujours les vers, avait à peu près cessé d'en faire, lorsqu'il eut l'imprudence de se remettre à l'œuvre à soixante-deux ans. 11 y fut poussé par le désir de se venger des traitants, qui l'avaient inquiété, lui et sa famille, sur leurs titres de noblesse. La chose était grave non-seulement pour l'honneur, mais pour l'argent, car les usurpateurs de titres étaient obligés de payer aux fermiers-généraux le montant de certaines taxes exclusivement roturières, dont ils avaient été dispensés pendant qu'ils passaient pour nobles. Les Boileau prouvèrent victorieusement qu'ils descendaient d'un secrétaire du roi, Jean Boileau, dûment anobli en 1371 par Charles V, et que par conséquent ces avides traitants
iMHIEAtJ DESPRÉAUX. ^
s^avai^t rien à reprendre ew eux. Mais Despréaux était piqué au vif, et il se ranima pour écrire de sa plume de satirique une longue dissertation, où il distingue le faux honneur du véritable, fi parait qu'en composant ii oublia ce qui Tavait poussé à écrire, car il ne dit pas «n mot des dnanders, qui, du reste, venaient d'entendre La Bruyère, et que dix ans plus tard, du vivant même <k Boileau, Lesage devait prendre à partie. Sept ans après, Boileau eut une rechuté. Sa verve de septuagénaire produisit ia satire ée t Équivoque, qui lui démontra, comme à tout le monde, que s'il savait enciMre versifier, il avait cessé d'être poëte. Ce dernier effort témoignait au moins de sa constante passion pour le vrai, dont l'équivoque est la plus cruelle ennemie ; il s'y montre également Mêle à son admiration pour Pascal S lorsqu'il re-
* Madame de Sévigné rapporte, dans saleltre du 15 janvier 1690, un trait fort plaisant qui prouve combien était vive et courageuse cette admiration de Boileau pour l'auteur des Provinciales, La scène vaut bien qu*on la rapporte : les acteurs étaient M. de Lamoignon, oh« qtti Ton avait dîné; âeut évoques, MM. de Troyes €t de Toul9B ; le père Bourdatoue, un |é&iiite, compagnon da père Bourdaloue ; Despréaux et Corbineili. « On parla, dit madame de Sévigné, des ouvrages des anciens et des modernes : Despréaux soutint I«s anciens, à la réserve d'un seul moderne, qui surpassait, à son goût, les vieux et les nouveaux. Le compagnon de Bourdaloue , qui faisait Tentendu et qui s'était attaché à Despréaux et à Corbineili , lui demanda quel était donc ce livre si distingué dans son esprit. Despréaux ne voulut pas le nommer; Corbineili lui dit :« Monsieur, Je vous eoojure de me le dire, afin que je le Use toute la nuit. » Despréaux lui répondit, en riant : « Monsieur, vous l'avez lu plus d'une fois, j'en suis assuré. » Le jésuite reprend avec un air dédaigneux et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux. Despréaux lui dit: « Mon père, ne me pressez point. » Le père continue. Enfin Despréaux le prend par le bras, et, le serrant bien fort, lui dit* « Mon père, vous le voulez; eh bien! morbleu, c'est Pascal. — Pascal, dU le père, tout rouge, tout étonné; Pascal est beau autant que le faux peut Têtre. — Le faux I reprit Despréaux ; le faux ! Sachez qu'il eei aussi vrai qu'il est inimitable; on vient de le traduire en trois langues. » Le père répond : « Il n'en est pa^ plus vrai. » Deiipréaux s'é-
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prend, pour les émousser, il est rm, les traits si acérés que le vengeur de Port-Royal avait lancés, cinquante ans auparavant, contre les sophistes de la ni(Nrale évangélique.
La décadence du talent poétique n'enleva point à Bgileau son autorité d'arbitre littéi-aire. On continuait de le consulter, et ses décisions étaient reçues comme des arrêts. La conâdération qui s'attachait à son caractère d'honnête homme maintenait l'ascendant de l'homme de goût. Âuteuil était devenu comme un pèlerinage où se rendaient et l'élite des courtisans, et les jeunes écrivains qui aspiraient à l'héritage de la grande poésie. Cest là que venaient, en disciples dociles, J.-B. Rousseau et Louis Racine. On y voyait aussi d'anciens adversaires sincèrement réconciliés, et notanunent Boursault, qui dès 1685 avait gagné l'amitié du satirique, malade à Bourbonne d'une extinction de voix, et qui vint de Moulins pour lui offrir un prêt de deux cents louis. Le bon Rollin quittait par instants le soin de ses chers élèves, dans l'espérance de recueillir à Auteuil des leçons de goût dont ils profiteraient à son retour. Lamotte y vint aussi pour une réconciliation avec J.-B. Rousseau, que Boileau avait ménagée, et qu'il crut sincère. Brossette, jeune alors et sans autre titre que sa dévotion pour notre poète, accourait de Lyon poiur obtenir de vive voix, au profit de son futur commentaire, des éclaircissements que Boileau négligeait de donner dans sa correspondance.
Parmi tant de visiteurs, le plus cher des amis de BoUeau manquait depuis longtemps. Racine était mort avant la lin
chauffe, et, criant comme un fuu : « Quoi, mon père, dlrez-voufi ^ qu'un des YÔlres n'ait pas fait imprimer, dans un de ses livres, qu'un chrétien n'est pas obligé d'aimer Dieu ? Osez-vous dire que cela est faux ? — Monsieur, dit le père en fureur, il faut distinguer. — Distinguer, dit Despréaux ; distinguer, morbleu ! distinguer, distinguer si nous devons aimer Dieu ! » Et, prenant Corbinelli par le bras , s'enfuit au bout de la chambre ; puis, revenant et courant comme un forcené, il ne voulut Jamais se rapprocher du père, s'en alla rejoindre la compagnie qui était demeurée dans la salle où l'on mange. Ici finit l'histoire, le rideau tombe. »
du siède qu'il avait illustré, mort dans la disgrâce, elBoileau, qui avait porté cette triste nouvelle à la cour, témoin de la froideur du roi, s'était promis de ne pas mettre à une plus longue épreuve la faveur qui lui était conservée : « Qu'irais-je faire là, disait-il, je ne sais plus louer. » La vérité est que la matière lui faisait défaut plus que Tart; Boileau avait su louer, mais il n'avait jamais pu flatter. Il s'ensevelit plus profondément que jamais dans la retraite avec le souvenir de cette longue amitié, où, pour sa part, il avait apporté tant de conseils sévères courageusement suivis; amitié mémorable entre deux hommes qui suivaient la même carrière , avides de gloire et non jaloux, et recevant chacun pour soi la part de tous les deux dans l'acclamation publique. Ils faisaient aussi cause commune pour l'iiyure : qui blessait l'un blessait l'autre. Disons, pour être vrai, que le principal honneur de cette inaltérable affection paraît appartenir à Boileau ; car Racine, au moins pendant sa jeunesse, abusait, dans la dispute, de son esprit railleur jusqu'à la cruauté et dominant jusqu'à l'orgueil. Ne cachons rien cependant, dût ce dernier trait assombrir un peu l'image que nous achevons : Boileau devint morose sur ses vieux jours. 11 paya ce tribut à la surdité et à d'autres infirmités, compagnes de sa vieillesse. Sa sévérité avait dégénéré en rudesse. Les nouveaux écrivains lui paraissaient des barbares au prix des Boyer, des Pradon et des Cotin de son jeune âge. Il est vrai que les vers de Crébillon devaient lui paraître une cruelle musique, et il le disait, non sans colère. Ces symptômes de décadence l'affligeaient sur le bord de la tombe où il allait bientôt descendre, et c'est sous le poids de ces tristes pressentiments qu'il mourut à Paris, le i3 avril i71i. Uétait âgé de soixante-quinze ans. On l'enterra d'abord dans la Sainte-Chapelle, au-dessous de la place même autrefois occupée par le Lutrin qu'il a rendu si fameux; depuis, ses restes mortels ont été transportés dans l'église Saint-Germain-des-Prés, où ils reposent encore.
Tel fut Boileau. Homme de bien, caractère digne et noble, avec lequel il fallait compter; poëte incomparable dans le
Îd4 ESSAIS B'HiSTOIKE LITTBKAIRE.
genre tempéré; sans ailes pour s'élever aux rég^os supérieures, mais qui ae tombe jamais ; d'une marche ferme et pourtant élégante, d'un maintien grave, d'une physionomie €|ui sait se dérider dans Foccasion et froncer à propos Se sourcil; à tout prendre, homme supérieur par l'ensemble et l'harmonie de facultés moyennes. Ami fidèle, ennemi facile à désarmer, il n'eut qu'une passion ardente, née av^ lui et qu'il conserva jusqu'à la tombe, la haine des sots livres qui avive l'admiration des bons ouvrages. Il est complet dans sa sphère, poursuivant le mal, traçaiit la route qui conduit vers le bien, marchant lui-même au but et le touchant. Ses services sont ineonte£^tables; il a mis en déroute les mauvais auteurs et déconcerté leurs partisans ; il a dépossédé Chapelain de sa ridicule et tyrannique royauté; il a secondé Molière, il ai soutenu et vengé Racine ; il a fait respecter en sa personne la dignité de l'homme de lettres ; par sa requête aristotélique, il a plaidé et gagné la cause du progrès des sciences et de la philosophie; par sa description des embarras de Paris, non moins funeste aux voleurs de nuit qu'aux méchants écrivains, il a éveillé la sollicitude de la police; quatre vers de sa plume ont fait bannir de la procédure une épreuve immorale; jamais, et c'est là son plus beau titre, dans le périlleux métier de satirique, il n'a fait rougir la pudeur. Ses bonnes actions ne se comptent pas : il restitue les fruits d'un bénéfice ecclésiastique ; il vient noblement en aide à l'honorable pauvreté de Patru ; à Bourbonne, il fait soigner à ses frais un pauvre paralytique ; il s'indigne de l'abandon où on laisse le vieux Corneille, et il obtient qu'on écarte au moins la misère du chevet d'un grand homme mourant; enfin il a mérité que Racine, avant d'exhaler son dernier soupir, lui l«ssât pour adieu ces mémorables paroles qui louent également les deux amis : « Je regarde comme un bonheur pour moi de mourir avant vous. »
Une étude nouTelle sur le caractère et le génie de Racine serait tout à fait un hors-d'œuTre et une témérité gratuite, si l'auteur de Phèdre et à'AtfuUie n'avait pas été troublé de nos jours dans la pakible possession de sa renommée. Mais puisqu'il nous a été donné, entre autres surprises, de voir éclater un complot de dénigrement contre ce poète qui ne recevait plus que des hommages; puisque la discussion a été rouverte par une émeute et par des blasphèmes, nous ne regrettons pas d'avoir eu i, exprimer et à motiver notre admiration, qui ne s'était point déconcertée pendant Forage. Nous ne demandons pas mieux que d'avoir de nouveaux chefsd'cBuvre à louer, et grâce à Dieu nous ne sommes pas de ceux qui méconnaissent le rare mérite, le génie même de quelques-uns de nos contemporains; nous sommes pleinement convaincu que plusieurs ont travaillé et travaillent encore sous nos yeux pour la postérité ; mais nous ne voulons rien sacrifier de notre trésor littéraire, nous tenons à garder intact le dépôt de gloire que les siècles précédents nous «mt légué. A qui donc profiterait l'amoindrissement de Racine, et sommes-nous assurés qu'après l'avoir déprimé, on serait en mesure de compenser au profit de la France le dommage qu'elle aurait éprouvé? Laissons donc ce grand homme sur son piédestal, à la hauteur où l'a porté l'admiration publique, et souhaitons seulement qu'à côté de lui, au même niveau, se dressent de nouvelles images pour le culte de l'immortelle beauté.
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Jean Racine, né le 2i décembre i639, à la Ferté-Milon, était fils de Jean Racine, contrôleur du grenier à sel, et de Jeanne Sconin, fille de Pierre Sconin, procureur du roi des eaux et forêts de Villers-Cotterets. A peine âgé de cinq ans, déjà orphelin de père et de mère, il passa sous la tutelle de son aïeul maternel, qui l'envoya au collège à Beauvais, faire ses premières études. C'était pendant les guerres de la Fronde, qui mirent aux prises les enfants comme les hommes. Le jeune Racine dut prendre parti : nous ne savons pas s'il fut mazarin ou frondeur; toujours est-il que, dans ces combats d'écoliers, il reçut au front un coup de pierre qui lui laissa une légère cicatrice, glorieux témoignage de sa bravoure. En 4655, on le conduisit à Port-Royal, où il eut pour instituteurs Antoine Le Maître, M. de Sacy, Nicole, M. Hamon et Claude Lancelot. Racine trouvait dans cette pieuse et savante solitude une partie de sa famille, sa grand mère et trois tantes. On sait que, pendant la persécution qui suivit, en 1638, l'emprisonnement de l'abbé de Saint-Cyran, Antoine Le Maître et un de ses frères, M. de Séricourt, avaient été recueillis à la Ferté-Milon chez madame Vitart, tante de Racine. Cet exil avait établi, entre Port-Royal et la famille de notre poëte, les rapports qui lui ouvrirent plus tard c^tte école célèbre, où il puisa le goût et la connaissance de l'antiquité. Certes Richelieu ne prévoyait pas qu'un coup d'État contre le jansénisme préparait, par des voies détournées, un successeur et un rival du grand Corneille.
Racine passa trois années à Port-Royal, et ces trois années de solitude, sous la discipline de maîtres habiles et dévoués, lui donnèrent, par l'étude appjrofondie des modèles antiques, l'ambition de les imiter. Toutefois, son goût n'était pas formé, et ni Sophocle ni Platon ne le détournèrent d'Héîiodore, dont il dévorait l'éthiopique roman, les Amours de Théagène et Chaticlée, On a peine à croire qu'il l'ait appris par cœur, même pour faire pièce à Lancelot, qui lui en avait confisqué et brûlé deux exemplaires. C'eût été acheter bien cher une vengeance. Quoi qu'il en soit, ce malheureux
livre doit être pour quelque chose dans les premiers essais poétiques de Racine, et il lui a joué un méchant tour jusque dans Àndromaquey où il a glissé ce vers que la critique n'a pas ménagé :
Brûlé de plus de feux que je n'en allumai.
Racine commença à rimer à Port-Royal; mais ces débuts étaient loin d'annoncer ce qu'il serait un jour. 11 composa sept odes sur les beautés champêtres de sa solitude, sur les bâtiments du monastère, sur le paysage, sur les prairies, rétang, etc., poésies telles que Saint-Amant aurait pu, à son choix, ou les avouer, puisqu'elles sont dans sa manière, ou les désavouer, puisqu'il a fait mieux dans ses bons jours. Au reste. Racine réussissait dans les vers latins; et d'ailleurs il faisait sa rhétorique , circonstance qui atténue beaucoup le délit, si elle ne l'excuse. Ce fut au collège d'Hareourt qu'il se réfugia pendant la tourmente qui dispersa les solitaires de Port-Royal, à l^époque du procès d'Amauld et des Provinciales, pour étudier la philosophie. Il y prit peu de goût; et il disait alors, toujours en vers médiocres :
Je ne respire qu'arguments.
Ma tête est pleine à tous moments
De majeures et de mineures.
Vers le même temps, il commit un aiître péché de jeunesse, à propos de la naissance d'un enfant de madame Vitart, sa tante. C'est un sonnet paré de tous les faux brillants qui scintillent dans Voiture et Malleville, et d'un style plus précieux que les sonnet? à*Vrame et de la Belle Matineuse, On y lit :
Et toi, ÛUe du jour, qui nais devant ton père, Belle Aurore, rougis...
Trissotin n'eut pas mieux dit. Port-Royal gronda fort, non parce que les vers étaient mauvais, mais parce que c'était des vers, et que leur disciple se détournait vers le démon.
Le mariage du roi en 4660 fut l'occasion du premier succès de Racine, alors âgé de vingt et un ans. La Nymphe de la -
2d8 ESSAIS d'histoisb littéraire.
Semé, épitbalaoïe lyrique, fit paraître lespresiières lueurs de son talent poétique. Chapelain loua beaucoup eette œuvre de jeune bonune, et débusqua les Tritons, dieux marins que le poète, par mégarde, avait fourvoyés dans les eaux de la Seine. Cet excellent homme remplit non-seulement le rôle d'Aristarque, mais celui de Mécène; de sorte que, par son crédit, Racine obtint, outre ui^e gratification de cent louis, une pension de six cents fïrancs. «Quel sujet d'émulation, dit L. Racine, pour un jeune homme très-inconnu au public et à la cour, de recevoir de la part du roi une bourse de cent louis ! et quelle gloire pour le ministre qui sait découvrir les talents qui ne commencent qu'à naître, et que ne connaît pas encore celui même qui les possède. v> Après cela, je suis fâché de voir Racine mêlé à la plaisanterie du Chapelain décoiffé, et rimant de compte à demi avec Despréaux un bon mot de Puimorin contre l'auteur de la Pttcelle, Sans doute Chapelain était bien ridicule avec sa perruque de chambre et sa perruque de ville, dont aucune n'était neuve, et par ses vers rimes en dépit de Minerve; mais Racine avait perdu le droit d'en jamais rire. 11 ne faut pas que les bons mots puissent passer pour de méchants traits.
Ce succès et ces largesses royales n'assuraient pas l'avenir de Racine. Un vieil oncle maternel, chanoine régulier de Sainte-Geneviève et ancien général de cette congrégation, l'attira à Uzès par l'espoir d'un bénéfice ecclésiastique. Racine essaya de s'en rendre digne en feuilletant des livres de théologie; mais il y mêlait la lecture des poètes, et déjà même il écrivait, à côté de la Somme de saint Thomas, quelques scènes d'une tragédie de Théagène et Chariclée, Las d'attendre vainement, poussé d'ailleurs de la passion des vers, il revint à Paris, où Molière l'accueillit, l'aida, dit-on, de sa bourse, et lui proposa de traiter le sujet de la Thébaïde. L'ode de la Renommée aux Mmes lui amena une nouvelle gratification du roi et, ce qui valait mieux encore, les conseils et l'ainitié de Boileau, qui devait lui apprendre l'art de faire difficilement des vers faciles. Malheureusement la Thébaïde était achevée.
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Il y »^ à propos de cette tragédie^ dans le nécrotoge de Port-Royal^ une méprise d'une charmante naî¥eté : « lié avec les savants solitaires qui habitaient le désert de Port- Royal^ cette solitude lui fit produire la Tkébaïde. » Le pieux écrivain ne soupçonne pas qu'il y ait d'autre Thébaïde que le désert^ et il substitue dans sa pensée les anachorètes aux terribles fils d'CËdipe. Ce n'est pas là que Racine avait été chercher ses héros ; mais^ à les voir tels qu'il les a façonnés, on ne se douterait pas qu'il les a empruntés au théâtre antique, la Thébaide est tirée des Phéniciennes d'Euripide, et on peut dire que jamais modèle ne fut plus étrangement défiguré. La tragédie d'Euripide est un chef-d'œuvre, dans lequel toutes les difficultés d'un sujet où l'horreur paraissait inévitable ont été vaincues. Tous les personnages y sont intéressants : Ëtéocle même, dont le parjure peut être considéré comme une inspiration patriotique, n'a rien de repoussant. Polynice, par sa tendresse pour sa mère, par la justice de sa cause, par les regrets qu'il éprouve à combattre contre sa patrie, attire et mérite l'intérêt du spectateur; Jocaste a toute la dignité attendrissante de l'amour maternel; Antigène émeut par son dévouement; et rien n'est plus touchant que le vieil GEdipe sortant de sa prison, approchant ses mains (iéfaillantes du cadavre de ses fils, et partant pour l'exil, où l'attendent de nouvelles misères. Racine a fait des deux frères deux bêtes farouches, ivres de fureur, également odieuses. Le double fratricide qui nous en débafrasse n'arrache pas une larme. Créon est un déplorable tjran, pétri de vices et de sottise, qui devient grotesque par smi amour pour Antigène. Hémon et Antigone, par leur froide gidanterie, perdent le charme qui s'attache au malheur et à la jeunesse. Cependant Racine comprenait déjà «que les tendresses ou les jalousies des amants ne sauraient trouver que fort peu de place parmi les incestes, les parricides et toutes les autres horreurs qui composent l'histoire d'CEdipe et de sa malheureuse famille. » Mais l'exemple l'entraînait, et il cédait par faiblesse, tout en croyant y résister, à la contagion du
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mauvais goût^ que Corneille vieillissant ne combattait plus dans Pertharite et dans Œdipe, Ajoutons cependant qu'une scène, une seule, la dispute d'Ëtéocle et de Polynice, au quatrième acte, faisait pressentir un poète dramatique, et que le récit du combat annonce le^and écrivain.
L'Alexandre^ qui suivit à une année d'intervalle (1665), est d'une autre école : Racine a quitté les traces de Corneille déchu pour l'emphase gasconne de La Calprenède et l'héroïsme doucereux de mademoiselle Scudéri. Cette fois il éclipsa ses modèles, car il apporta de son fonds quelques traits de passion vraie et d'une élévation voisine du sublime. Il rencontre aussi, par intervalle, la langue tragique, pleine ' de souplesse, de force, d'élégance et de pathétique. Le caractère de Porus est déjà l'œuvre d'un maître : mais cette supériorité du roi indien est une faute, puisque, contre l'intention du poète, le rival d'Alexandre devient le véritable héros de la tragédie. Cléophile, Axiane, Taxile, Alexandre même, viennent en droite ligne du Cyrus et de la Cléopâtre, Malgré ces défauts, ou plutôt à cause de ces défauts mêmes, le succès fut grand. Saint-Ëvremond annonça un héritier de Corneille ; et peut-être Corneille avait-il au fond la même pensée lorsqu'il conseillait à Racine d'employer son talent pour la poésie ailleurs qu'au théâtre, lui rendant ainsi le compliment que trente ans auparavant il avait reçu, pour son propre compte, de la bouche d'Alexandre Hardy. Racine fit comme Corneille avait fait. Il continua, malgré le sinistre présage de l'officieux vieillard : même il regimba violemment contre la critique, et donna, dans une préface satirique, le premier exemple de cette humeur aigre et irritable qu'il ne sut pas modérer dans sa jeunesse. Son triomphe l'avait enivré, et il persifla des censeurs qui n'avaient pas complètement tort. Boileau, tout en ménageant son ami, l'avertit lui-même du vice capital de son œuvre, lorsqu'il fait dire à son campagnard dans la satire du festin :
Je ne sa!s pas pourquoi l'on vante l'Alexandre : Ce n*e8t qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre,
Le plaisant est que La Harpe, ne comprenant pas la fine ironie de ces vers, ait sérieusement demandé compte à Boileau de son injustice : «Est-ce bien, s'écrie-t-il. Despréaux qui parle ainsi d'Alexandre? Certes il est aussi tendre que tout ce qu'il y avait alors de tendre au théâtre. » La Harpe aurait pu ajouter : « et dans les romans ; » et c*est précisément ce que Boileau insinue avec beaucoup d'adresse. C'était aussi l'opinion de je ne sais quel malicieux critique, qui introduisit furtivement l'Alexandre dans le Dialogue des Héros de romans, où il n'était pas trop déplacé à côté d'Artamène, de Clélie cherchant ses tablettes, et d'Horatius Codés chantant à l'écho.
Désormais Racine est décidément engagé dans la carrière du théâtre; il songe moins aux bénéfices ecclésiastiques, quoiqu'il n'y ait pas tout à fait renoncé; il est aussi bien loin de Port-Royal, ou plutôt il va s'en rapprocher, et ce sera pour combattre ses anciens maîtres. Voici à quelle occasion. Desmarets de Saint-Sorlin, que Richelieu avait longtemps protégé et poussé à des emplois lucratifs, pour le récompenser de sa facilité à remplir par des vers médiocres les cadres tragiques que son Ëminence fournissait aux cinq auteurs, ce Desmarets, qui engagea le premier la querelle des anciens et des modernes, et qui fut le précurseur de Perrault, s'était mis enfin à faire aux jansénistes une guerre acharnée. Cet honmie, qui avait eu jadis de l'esprit, et qui même avait critiqué judicieusement quelques passages de Boileau, était devenu visionnaire en quittant pour la théologie le théâtre, où il avait fait applaudir sa comédie des Visionnaires. Son cerveau s'était déjà brouillé dans la fabrication d'une épopée romanesque dont Clovis est le héros. Surpris de la rapidité avec laquelle il avait bâclé les derniers chants de ce détestable poëme, il s'imagina que Dieu les lui avait inspirés, et qu'il les avait écrits sous sa dictée. C'était déjà quelque chose que d'avoir été le secrétaire de Dieu ; mais cet honneur ne lui suffit point; il voulut en être le prophète, et il le fut. On peut voir dans ses livres à quels excès l'emportèrent ces mys-
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aCa ESSAIS d'histoire UTTÉRAIRE.
tiques et samgQhtaires eitraTagances^ qiii sont tout à la fois d'un cerveau déréglé et d'un méchant homme. Nicole prit à parti ce fou malfaisant^ et se mit à le réfuter dans une suite de lettres publiées sous le titre assez bien choisi de Visionnaires. Desmarets avait débuté par des comédies et par des romans où la morale n'est pas moins outragée que le goût. Nicole^ théologien et moraliste^ lui en fait reproche, et imprudemment il enveloppe dans Tanathème qu'il lance tous les poètes qui travaillent pour le théâtre, et sans façon il les traite d'empoisonneurs publics des âmes. Racine, que Port- Royal avait exconimunié, vit dans la phrase de Nicole une attaque personnelle, et il entreprit de l'en faire repentir. Il n'y réussit que trop bien. Jami^s la raillerie ne fut plus cruelle et plus ingénieuse : l'élève de Port-Royal perça des traits les plus acérés ses anciens maîtres, coupables seulement de s'être montrés fidèles à l'austère morale qu'ils liii avaient enseignée. Racine, le disciple chéri, le fils d'adoption d'Antoine Le Maître, pour venger son amour-propre irrité, donna aux jésuites le plaisir de voir leurs ennemis atteints de ces traits envenimés dont Pascal les avait blessés. C'est la même verve de raillerie, la même adresse impitoyable à décocher, à enfoncer la flèche imprévue et inévitable. Les deux lettres de Racine seraient au niveau des Provincialesy si le sarcasme y était un instrument de doctrine et une arme morale. Il n'en fit parîutre qu'une seule; la seconde, provoquée par deux réponses, l'une de M. Du Bois, l'autre de Bar> hier d'Aucourt, adoptées toutes deux par Nicole, qui les inséra à la suite d'un de ses ouvrages, fut sacrifiée aux scrupules de Boileau, qui fit comprendre à son ami qu'il faisait briller son esprit aux dépens de son cœur. Cette seconde lettre a été retrouvée depuis et publiée avec la piquante préface qui la précède : nous ne nous en plaignons pas.
S'il est juste de blâmer sévèrement Racine d'avoir cédé à la colère qui l'arma contre d'anciens maîtres^ bienfaiteurs de son enfance, il faut lui savoir gré de s'être arrêté dans cette guerre où les rieurs étaient de son côté. Avouons encore qu'il
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0Si dur de s'entendre traiter d'empoHtonneur publk et de se Toir attribuer des hoinieides spirituels. Raeine était alors dans toute Tardeur de la jeunesse; le théâtre était sa vie présente et son avenir; la peinture des passions^ quel Nicole qualifiait de crime social^ était sa pensée et son ambition 5 il la croyait innocente, et il en attendait la gloire. Comment alors ne pas essayer de la justifier? il le fit avec emportement, avec amertume : e'est un signe de faiblesse ; mais cet emportement lui prêta la force dont il avait besoin pour ne pas reculer devant Tanathème de ses maîtres et de sa famille ligués contre lui. Cette révolte par laquelle il repoussa des conseils sévères, et sans doute aussi ses propres scrupules qui aigrissaient sa colère, nous vaut Andromaque et les chefs-d'œuvre profanes qui ont suivi. Il est encore permis de croire que Racine éprouvait alors tous les transports et les souffrances de la passion, qui devait être Tâme de ses tragédies. Comment, en effet, expliquer le brusque passage d'Alexandre à Andromaque? Comment s'est opérée soudainement cette transformation qui fait d'un imitateur de VAstrée et du Cyrîss le peintre le plus vrai , le plus pro- • fond, le plus original du cœur humain, de ses violences , de ses angoisses et de ses faiblesses? On peut bien, si l'on veut, faire honneur aux conseils de Boileau du progrès de l'homme de goût; mais leur influence ne s'étend pas au delà. Andromaque est plus qu'un chef-d'œuvre, c'est , aussi bien que le Cid, une date, une époque dans l'histoire du théâtre; c'est le véritable avènement de Racine et de la tragédie fondée sur l'amour. La tragédie s'est-elle abaissée en quittant la région héroïque où Corneille l'avait élevée et maintenue ? Est-ce une déchéance d'avoir substitué, comme ressort, à l'admiration qu'inspire la grandeur morale des caractères , l'intérêt pathétique qui naît de la peinture des transports et des faiblesses de la passion? Nous n'avons pas à résoudre ce problème : nous constatons seulement une révolution dramatique. Reconnaissons cependant que la passion, telle qu'elle se montre dans Andronutque , n'est ni énervante , ni corrup-
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trice. Ni Pyrrhus , ni Hermione , ni Oreste n'encouragent à aimer; cette forte peinture des troubles de Tâme n'est pas une séduction ; le spectateur qui a frémi et qui s'est attendri ne se sent pas entraîné sur la route qui conduit Pyrrhus à la mort^ Hermione et Oreste à l'assassinat. Il y a d'ailleurs dans l'idéal, même passionné, je ne sais quelle secrète vertu qui épure et qui fortifie.
Trois ans s'étaient à peine écoulés depuis le jour oii Radne, guidé par Euripide, faisait, d'après un des chefs-d'œuvre du théâtre antique, un drame déclamatoire et ampoulé, sans intérêt comme sans vérité, et voilà que, transformant une œuvre imparfaite du poëte qu'il vient de défigurer, il étonne, il charme, il transporte son siècle par une tragédie où les caractères sont fortement dessinés; où l'intrigue, habilement conduite, renouvelle à chaque situation un intérêt qui ne cesse de croître ; où la passion, vraie et profonde, s'élève sans efforts Jusqu'à l'éloquence. VAndromaque d'Euripide n'a fourni à Racine qu'un titre et la situation d'une mère tremblante pour son fils; mais> dans le poëte grec, ce fils n'est pas Astyanax, et la veuve d'Hector est devenue la femme de Pyrrhus. Racine efface du front de la mère ces stigmates de l'esclavage pour faire briller dans toute sa pureté l'amour maternel et la fidéhté de l'épouse. Virgile, il est vrai, avait montré, au troisième livre de Y Enéide, Andromaque, veuve de Pyrrhus, femme d'Hélénus, et pourtant si pieusement fidèle au souvenir d'Hector, que le spectacle de sa douleur fait douter qu'elle ait jamais eu un autre époux. Cette illusion produite par le génie est le germe de Ja conception de Racine, qu'on n'aurait pas dû rattacher sans intermédiaire au spiritualisme chrétien, puisque Virgile a préparé la transition. Ce qui appartient exclusivement à Racine , c'est le rôle entier de Pyrrhus, qui ne paraît point dans la pièce grecque, la jalousie d'Hermione , la passion d'Oreste et ses fureurs, et l'art merveilleux qui associe deux actions distinctes dans un intérêt unique, concentré sur la noble et touchante figure d'Andromaque.
L'enthousiasme public éveilla Tenvie , et la critique mêla sa voix discordante au bruit des acclamations. Un écrivain obscur, Subligny, composa, pour amortir l'éclat du succès, la Folle Querelle, comédie d'ailleurs assez plate, en trois actes et en prose. Racine ne s'en émut pas et mit à profit quelques critiques de détail sur le style, qui ne portaient pas à faux. Il fut plus sensible aux propos de certains courtisans qui cherchaient à l'abaisser pour maintenir le vieux Corneille à son rang. Créqui et la comtesse d'Olonne en furent cruellement punis par de sanglantes épigrammes. Racine leur prouva que l'aiguillon de l'abeille fait de cuisantes et profondes piqûres. Corneille lui-même ressentit quelque chagrin de ce triomphe, et il n'eut pas l'adresse de déguiser son dépit. « Je croyais , écrivait-il à Saint-Évremond , que l'amour était une passion trop chargée de faiblesses pour être la dominante dans une pièce héroïque; j'aime qu'elle y serve d'ornement et non pas de corps. » Racine aurait dû ménager cette faiblesse d'un vieillard dont il inquiétait la gloire; mais sa malice l'emporta , et , sans déclarer la guerre , il ne se refusa pas le plaisir de légères représailles dont Corneille fut piqué. Le public remarqua dans les Plaideurs la parodie qui fait passer les vénérables rides de don Diègue sur le front patibulaire d'un huissier, sans parler du jeu de moi'&^xjx exploits : Ses rides sur son front gravaient tous ses exploits.
Mais ce n'était pas la seule irrévérence de ce genre glissée dans cette pièce. Corneille, plus clairvoyant que la foule, reconnut sans doute le Viens, mon fils, viens, mon sang, à^ son héroïque vieillard dans le Viens^ mon sang, viens ma fille de Chicaneau ; et encore : Achève , et prends m4i vie, dans : Achève, prends ce sac^. Ces trois espiègleries de Racine
' Dans répigramme sur Créqui, Racine introduit encore, mais, cette fois, sans intention maligne, un vers proverbial qu'il emprunte à Corneille.
Si quelqu'un Tentend mieux, je Tirai dire à Rome, est tiré textuellement du Menteur, acte V, scène y.
étaient autant de coups d'épingle en retour des censures de CorneiUe. Les grands hommes sont des hommes.
Les Plaideurs sont un accident de la Tie dramatique de Racine : dans la chasse aux bénéfices qu'il avait entreprise ayant de passer au théâtre^ il avait gagné le prieuré de TÉpinay^ mais uâ compétiteur le lui disputa avant qu'il pût en prendre possession^ et il n'en tira qu'un procès où ni lui ni ses juges n'entendirent jamais rien. Ce n'est pas nous qui entreprendrons de débrouiller l'affaire ; ce qui nous importe^ c'est que Radne ait pris gaiement sa mésaventure^ et qu'après avoir été débouté^ il ait écrit, en compagnie de ses joyeux amis Boileau, Furetière et Chapelle , la piquante satire en dialogues et en tableaux où nous trouvons, sinon ^intérêt, au moins le style de la comédie. Racine, dans cette pièce, ne vise ni à la haute comédie de mœurs ni à la comédie d'mtrigue : il amuse sans intéresser; il parodie, et il ne peint pas. Les personnages qu'il met en scène ne sont pas des caractères; les passions de ceux qui en ont sont des manies. Dandin est un vieux fou ainsi que Ghicaneau, et la comtesse de Pimbesche n'est qu'une vieille extravagante : tous trois ont leur loge qui les attend aux Petites-Maisons. Isabelle et Léandre peuvent ou non se marier sans qu'on s'en émeuve; l'Intimé et Petit-Jean appartiennent au genre bouffon. Le parterre de l'hôtel de Bourgogne goûta peu cette satire, où la plaisanterie a trop de finesse et les travers une bizarrerie trop spéciale ; le palais prit la chose de travers , et il n'y eut d'abord que Molière pour protester contre l'indifîérence du public et la mauvaise humeur des hommes de chicane. Molière fit en cela preuve de goût et de générosité, car il avait à se plaindre de Racine, déserteur de son théâtre au profit d'une troupe rivale. Les bourgeois commencèrent à comprendre et se décidèrent à rire lorsque Louis XIV et sa cour eurent donné le signal. Malgré ce succès par ordre du roi, les Plaideurs^ si divertissants à la lecture et dont tant de vers sont devenus proverbes, étincelants de tant d'esprit, et d'un style si net et si vif, les Plaideurs plaisent médiocrement à la re^M^ésentation,
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parce que te spèclatewr, ne craignant rien et ne désirant rien, reste froid devant des travers excentriques et hyperboliques. lês Guêpes d'Aristophane avaient à Athènes un tout autre intérêt pour un peuple de plaideurs, et le cadre fantastique où sont jetés les personnages prête de la vraisemblance à Fexagération de leurs travers. Au reste , le comique grec a fourni peu de traits et seulement quelques scènes à son^ imitateur, qui a puisé plus largement au trésor inépuisable de notre Homère bouffon, de Rabelais, véritable précurseur et seul rival de Molière.
On ne saurait passer des Plaideurs h Brittmnmis sans admirer la souplesse du génie de Racine. Il quitte Aristophane et Rabelais pour Tacite, ce rude jouteur, comme on l'a dit, et il se gardera biep d'être vaincu. Dans Andromaque, le génie du poète a déjà toute sa force ; dans Brîtannicus il atteint sa maturité. Voltaire a dit que c'était la pièce des connaisseurs ; et, en effet, phrs le goût ^'attache à examiner la savante structure de cette composition, la vérité des mœurs et des cauractères, l'ordre et la proportion des scènes, l'art du style, et plus on admire. 11 est vrai que l'émotion tragique n^est pas tout à fait au niveau de la gravité des événements, et cela tient à l'inévitable infériorité du héros à côté de personnages tels que Néron, Agrîppine et Burrhus. L'intérêt est celui de l'histoire, qui ne donne pas toujours la première place aux victimes. C'est déjà beaucoup d'avoir élevé au point où l'a porté Racine cet adolescent qu'on n'a pu qu'entrevoir et qui meurt soudainement. Le miracle du poète est d'avoir fait revivre la Rome impériale, déjà souillée de crimes et de perfidies, et retenant de sa force qui va s'épuiser, de sa grandeur qui chancelle, un prestige dont se tempère encore le spectacle de sa dégradation; d'avoir montré sous des formes imposantes le prélude de cette orgie qu'arrosera bientôt le sang des martyrs et que punira plus tard le glaive des Barbares. Sans doute, le poëte pouvait mettre à nu ces plaies qu'il voile de draperies majestueuse»; mais s'il dérobe quelque chose à nos yeux, il in-
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dique tout, il fait tout comprendre. On a regretté de nos jours que la pudeur du peintre et son amour de la beauté idéale aient éloigné de nos regards les impuretés et les horreurs que fournissait l'histoire : nous sommes bien loin de partager ce regret. L'art a une autre destination que de faire naître le dégoût; son but est d'élever et d'épurer les âmes par l'image idéalisée des vertus et des vices. L'ambition d'Agrippine, la lâcheté cruelle de Néron et sa luxure, la bassesse de Narcisse, déjà purgées par la forme poétique qui les limite en les exprimant, laissent à la mâle vertu de Burrhus, à la généreuse candeur de Britannicus, à l'innocence de Junie, ce charme de pureté qui pénètre l'âme et qui la fortifie ; Agrippine n'est pas moins odieuse, Néron moins méprisable, Narcisse moins vil, parce que la réalité brutale de leurs passions et de leurs vices nous échappe; il suffit que l'image nous en soit présente dans leurs discours et dans leur conduite, et que la vérité des sentiments qu'ils expriment prête les apparences de la vie à la passion ou à l'idée qu'ils représentent. Ce ne sont pas de pures abstractions, comme on le prétend pour les réprouver, ce ne sont pas des portraits tels que les voudrait la critique réaliste, ce sont des idées qui ont pris un corps, un visage, une âme, idées vivantes de cette réalité poétique qui suffit à charmer les esprits délicats. L'illusion que produisent ces belles créations ne naît pas dans toutes les intelligences, cela est vrai; mais, qu'on y prenne garde, Tinsensibilité qu'elles rencontrent, le dédain qui les accueille, ne les accusent ni ne les amoindrissent, et il est pennis d'y voir, à la charge des insensibles et des railleurs, un signe d'infirmité ou de dépravation. En dépit des détracteurs, Britannicus demeure, avec Cinna, le chef-d'œuvre de la tragédie historique.
Le parti de Corneille, grossi des envieux de toute gloire «qui maigrissent de l'embonpoint d'autruî, » chicana le succès d'abord contesté, bientôt brillant et définitif de Britannicus, Néron caché pendant l'entrevue de Junie et de Britannicus; ce jeune prince vieilli de deux ans; Junie entrant
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aux vestales sans dispense d'âge dûment légalisée^ et sur la volonté populaire; Narcisse calomnié, telles furent les armes de la critique, traits débiles qui n'atteignaient pas l'œuvre et qui n'auraient pas dû blesser l'auteur. Mais, cette fois encore. Racine manqua de sang-froid et de générosité. La première préface de Britamicus, supprimée depuis, car Racine avait du moins la vertu du repentir, abonde en sarcasmes contre quelques-unes des tragédies de Corneille. Cependant le hasard lui ménageait une vengeance qu'il ne prévoyait pas. Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, curieuse de voir aux prises les deux rivaux entre lesquels se partageait l'opinion, les attira, à l'insu l'un de l'autre, sur le même terrain. Elle proposa à tous deux de traiter le sujet de Bérénice. C'était préparer au vieux Corneille une défaite éclatante et douloureuse. Corneille ne trouva plus sur sa palette les traits délicats dont il avait peint Chimène et Pauline, tandis que son jeune rival, maître de tous les secrets de la passion qu'il devait exprimer, prêta aux douleurs de Titus et de Bérénice un langage dont rien ne dépasse la douceur, la pureté et la pénétrante émotion. Bérénice n'est pas la meilleure, mais la plus étonnante des tragédies de Racine. Ce n'est, dit-on, qu'une élégie; soit; mais par quel art cette élégie est-elle devenue dramatique ? Par combien de ressources cette situation unique et sans issue favorable prend-elle des aspects divers qui suspendent entre la crainte et l'espérance l'âme du spectateur, toujours bercée de lajdouce harmonie des vers, jusqu'à cet hélas, qui résume la pièce et qui défie intrépidement les railleurs! Voltaire s'est ému à ce souvenir lorsqu'il a dit, en rapprochant le vaincu et le victorieux :
Tandis que, plus aimable et plus maître des cœurs, Racine d'Henriette exprimant les douleurs, Et, voilant ce beau nom du nom de Bérénice, Des feux les plus touchants peignait le sacrifice.
Sans doute aussi le poète, en traçant ces vers mélancoliques, se rappelait que la duchesse d'Orléans, enlevée par cette
mort que le cri sublime de Bossuet nous reod toujours présente y n'avait pas été témoin de la lutte qu'elle avait pr^ivoquée.
Bérénice est par excellence la tragédie du sentiment. Noble^ mais non sans mollesse^ elle détend les ressorts de ràme^ elle est purement attendrissante^ et^ à ce titre^ elle manqua de l'élévation morale, qui peut seule justifier la peinture des agitations du cœur. 11 ne suffit pas que Bérénice et Titus accomplissent au dénoûment un sacrifice douloureux, si le spectateur ne s'y associe point et s'il emporte un regret qui témoigne de sa complaisance aux faiblesses qui l'ont ému. Or, ce sacrifice, on l'admire moins qu'on n'en gémit, et l'impression dominante est une sourde et lâche protestation du cœur contre la raison. C'est, au reste, le vice du sujet qpe Racine n'a point choisi et qu'il a merveilleusement traité. Bajazet le ramène aux effets tragiques de la passion dont les fureurs sont des enseignements; et je ne crains pa$ de dire que Rôxane coupable est de meilleur exemple que la vertueuse Bérénice, car la moralité du drame n'est ni dans les sentiments ni dans les actions des personnages, mais dans l'effet qu'ils produisent. Si un spectacle me laisse plein de courageuses pensées, fier de ma nature, capable de généreuses résolutions, Tœuvre qui a produit ce résultat, n'importe par quels moyens, est jugée; je la tiens pour saine et vraiment littéraire. C'est le critérium que propose La Bruyère; il n'y en a point de plus sûr; et c'est pour cela que Corneille sera toujours le grand Corneille. Racine, il est vrai, ne monte pas à la hauteur où plane Corneille, mais on peut dire encore, à son honneur, qu'il ne quitte guère la région élevée où l'âme humaine respire, pour ainsi parler, le sentiment de s^ force et de sa dignité.
Bajazet après Bérénice est un retour à la tragédie virile ; c'est, d'ailleurs, une tentative hardie. Aborder l'histoire moderne, idéaliser les mœurs du sérail, rester fidèle à la vérité générale des passions modifiée par les traits spéciaux d'une civilisation étrangère, c'était se proposer un important pro-
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blême dramatique. Racioe pensa l'avoir compléteiBent résolu; Corneille fut d'un autre avis^ et il le dît tout bas à Segrais, qui l'a répéJtè : « Ces Turcs, disait-il, sont des Franr çais ^ » Corneille avoue par là au moins que ce sont des hommes, et c'est déjà quelque chose ; nous ne sommes pas toujours aussi heureux au théâtre : mais si Corneille n'est pas jaloux, comme il craignait de le paraître, il n'est pas complètement juste. Nous lui posons Atalide, qui n'aurait pas été déplacée à la cour de Louis XIY à côté de mademoiselle de La Yallière, et même à un certain point Bajazet; mais Acomat, mais Roxane n'ont-ils pas sur leurs traits si vigoureusement d^sinés l'empreinte du sérail? ne sont-ils pas, l'un l'idéal du vizir, l'autre de la sultane, tels que l'imagination les conçoit et avec ce caractère de réalité concrète que l'art seul peut atteindre par un suprême effort? Comment se fait-il que ces deux créations si vraies, si originales, n'aient pas sufû pour placer Bajazet au premier rang parmi les œuvres de la scène? Tous les critiques sont d'accord sur le mérite supérieur de l'exposition et la valeur des deux caractères principaux; quelques négligences de style, signalées par La Harpe, sont à peine des taches sensibles; mais l'impuissance du héros, la ténuité des fils qui nouent l'intrigue et des ressorts qui la développent, les petites manœuvres d'Atalide et sa physionomie toute française, qui détruit l'analogie des caractères , voilà les éléments de faiblesse qui amoindrissent cette tragédie, où tant de parties sont d'un maître consommé. On sait que madame de Sévigné a méconnu les beautés durables de Bajazçt, et qu'elle en attribuait le diarme passager à la jeunesse du poëte et a son amour pour la Champmeslé; mais cette critique n'a pas la portée qu'on lui donne; c'est up trait d'humeur qui prouve
* « Segrais rapporte qu'étant auprès de lui à la représentation de Bajazeif Corneille lui fit observer que tous les personnages de celle pièce avaient sous des habits turcs des senUments français. « Je ne le dis qu*à vous, ajoula-t-il, d'autres croiraient que la jalousie me Tatt parler. » LouiHRacInn. Mémoires sur la vie de /. Racine,
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seulement que madame de Sévigné avait sur le cœur la défaite récente de son vieil ami Comeilie , et les équipées du jeune marquis de Sévigné, mêlé avec Racine à la société des acteurs, où tant d'écueils, que la jeunesse n'évite pas, alarmaient justement la tendresse d'une mère. Racine ira plus loin, en dépit de madame de Sévigné, surtout lorsqu'il aura cessé de travailler pour la Champmeslé, et madame de Sévigné elle-même ne sera pas la dernière à le reconndtre, quand, sous le charme d'une représentation ^'Esther, elle écrira de sa plume toujours sincère et cette fois enthousiaste : « Tout est beau, tout est grand, tout est écrit avec dignité! » MithridatCy qui suivit immédiatement Bajazet, n'eut pas moins de succès. C'était une nouvelle tentative dans le genre historique, où Racine s'était distingué par Britannicus sur les traces de Comeilie, et ce ne fut pas la moins heureuse. Nulle part le poëte n'a montré plus d'invention, et cette fois du moins le personnage qui donne son nom à la pièce en est le véritable héros. Le caractère de Mithridate n*est pas jeté dans le moule cornélien, il n'est pas tout d'une pièce : c'est le mélange jde passions diverses combinées dans une âme humaine et complète; le poëte ne lui enlève rien, il ne sacrifie aucun de ses vices, aucune de ses vertus. C'est, sans contredit, la plus forte et la plus complexe étude de caractère qui soit au théâtre; la férocité du barbare tempérée par la grandeur d'âme, l'esprit de ruse et d'artifice du politique et du guerrier, les caprices du despote, les feux de Tamour si ardents au cœur de Thomme lorsqu'ils s'y allument hors de saison *, le désir de la vengeance, l'assurance de tout regagner au moment où tout semble perdu, la haine du nom romain enracinée par quarante ans de combats, tous ces sentiments s'agitent dans cette âme à triple fond, et concourent à
* C'est ce qu'exprime Syphax, dans ces vers de Corneille {Sopho^ nisbe, acl. IV, se. ii) ;
De ce mourant amour les ardeurs ramassées Jettent un feu plus vif dans nos veines glacées.
former une physionomie , multiple de traits, une d'expression, et d'une incomparable puissance. Si Mithridate est le caractère le plus savammment composé, Monime a la même supériorité entre les créations nobles et pures; je n'en excepta ni Chimène, ni Pauline, nilphigénie. Jamais TalUance de la pudeur, de la passion et du courage n'a été réalisée dans une image plus vraie et plus idéale. Cette figure suave justifie de reste le triple amour qui l'obsède, et d'où naissent les incidents principaux de la fable ; et cependant c'est là un vice du sujet, parce que les graves intérêts de la politique souflrent du voisinage de l'amour, qui souffre aussi d'être rejeté sur le second plan. D'ailleurs, la ruse par laquelle l'Annibal du Pont découvre le secret de Monime et de Xipharès a Tinconvénient de reproduire une situation que Molière, et avec lui la comédie, s'étaient appropriée. Quelques raisons qu'on allègue pour maintenir le droit du poète tragique sur tous les mouvements du cœur, et tout en admettant que cette analogie dans les moyens n'est pas une faute, il faut bien reconnaître que c'est, tout au moins, un malheur. Sans cela, qui hésiterait à mettre Mithridate au niveau de Britannicus, et même à le préférer, puisqu'ici le poëte tire de lui-même toutes les beautés de son œuvre, et qu'il n'a plus comme ressource et comme aiguillon le génie d'un Tacite?
Dans les quatre tragédies que nous venons de rappeler. Racine a pris pour matière quelques pages d'histoire que son imagination a fécondées; maintenant il va reprendre les traces d'Euripide, et transformer à l'usage de son siècle deux des chefs-d'œuvre du théâtre antique, Ylphigénie en Aulide et YHippolyte. Ici, l'œuvre est vraiment périlleuse et les ressources mêmes que fournit le modèle deviennent des difficultés. Naturaliser sur un sol nouveau, transporter dans un autre temps ce qui est né, ce qui s'est formé dans des conjonctures qui ne sont plus, c'est tenter l'opération de Médée, le rajeunissement d'un vieillard qu'il faut tuer avant de le faire revivre. Ces membres dispersés du poëte, disjecti membra poetee, pourront-ils s'assembler en un corps nouveau et
Hit ESSAIS d'histoirs littéraire.
reprendre de justes proportions daos la chaudière magique où ils fermentent? Un simple geruîe poétique peut bi^^ dans rintelligence qui le féconde^ recevoir des éléments analogues dont il se nourrit une croissance régulière et harmonieuse; mais un corps tout organisé^ en se décomposant pour se reformer, ne prendra-t-il pas nécessairement ^ en échange des parties qui auront péri, quelques éléments réfractaires et mal disposés à s'accorder avec ce qui demeure de la forme première? Ainsi l'antiquité, déjà protégée contre l'exacte reproduction de ses oeuvres par ilnfériorité des langues modernes comme par 1% différence des mœurs, résiste encore à la transformation par Textrême diffîculté d'établir l'harmonie où manque l'analogie.
Ces prémisses ne tendent pas à déprécier Viphiffénie de Racine, elles prépari^t une excuse aux défauts que la critique peut signaler dans cette admirable tragédie. Radae, qui s'est fait applaudir par ses coatemporains, et qui a mérité que le sévère Despréaux écrivit pour célébrer son triomphe :
Jamais Iphigénie en Aulide immolée
N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée ;
Racine ne doit pas être sacrifié à Euripiik qu'il transforme; mais Euripide, à son tour, ne doit pas être condamné au profit de son heureux imitateur. L'avaatage d'Euripide est d'avoir traité un sujet grec d'un intérêt tout ensemble religieux et najtiemai pour des Athénieas; le mérite de Racine e^ d'avoir fait de cette tradition mythologique un drame de passion humaine et universelle qui a ému les Français du <Ëx-se(^ème siède, et qui garde pour tous les temps ui^ part durable de vérité et de pathétique. On ne louera jamais avec excès la noble simplicité du poète grec, le charme na' turel,religpeux et patriotique de sa poésie. L'Iphigénie grecque demandant grâce de la vie, paroe qu'il est si doux à une jeune fille de voir La lu*mière, de goûter les caresses de ses parents, de jouir de leur grandeur comme 4e Imv affection, d'aittendre
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les ebastes joies d'un héroïque hytnénée; puîs^ cédant à Perdre des dieux, vaineue par la fatailité, courant à cette iriort tout à Fheure si redoutée, l'embrassant avec joie, avee orgueil, parce qu'elle prépare Taffranchissement et la gloire de la Grèce, cette Iphigénie sera toujours un modèle achevé de pureté et d'héroïsme, et le poète qui a créé une si noble figure sera toujours un des maîtres de la scène. Laissons Voltaire et La Harpe gourmander Euripide d'aToir été de son siècle et de son pays, ne rions pas avec eux de ce pudique et modeste Achille donnant aux jeunes Athéniens une le^n de pudeur que n'auraient goûtée ni les courtisans coquets de la grande monarehie, ni les adolescents blasés de la régence, et gardons-nous également de suivre W. Schlege), sophiste à sa manière et dans un sens opposé. Racine était tenu d'introduire l'amour dans la fable antique, et avee l'amour la jalousie, ce qui l'amenait à modifier la physionomie d'Iphigénie, à dénaturer Achille et à découvrir une rivale pour sa princesse. Cette passion nouvelle, il devait la traiter selon les. sentiments et dans les idées auxquels la chevalerie et la politesse modenie avaient donné cours. Jusque-là il est inattaquable, parce qu'il n'est pas libre. Il nous paraît toutefois que l'exemplaire de majesté royale qu'il avait sous les yeux l'a conduit à hausser un peu trop le cothurne qui soulève ses personnages, et à les guinder outre mesure, et cependant ses juges ne trouvaient rien d'excessif dans la taille des héros ni dans leur langage. Cet Agamemnon, qui s'étonne d'avoir à réveiller Areas, est proche parent du roi qui a dit à ses gentilshommes : a Messieurs, j'ai failli attendre. » Mais le diapason donné par ces vers fastueux: Oui, e*esé Agamemnon, e*est ton roi qui i'évéilley une fois admis, tout se tient et s'harmonise, il n'y a plus de dissonance. On accepte même et on adihire cet Achille fanfaron, trempé par sa mère dans les eaux du Styx et par le poëte dans celles de la Garonne. Ne songeons ni à Euripide ni à Homère, à qui Racine a su dérober tant de traits ou touchants ou héroïques, faisons taire notre érudition, acceptons un anacbro*
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nisme volontaire et inévitable, suivons le poëte dans la sphère où il nous entraîne, et par un peu de docilité nous goûterons les plus vives jouissances de Tâme et de Fimagination.
Si Ylphigénie a dû éprouver tous ces changements avant d'arriver sur la scène française et pour s'y faire applaudir, Ymppolyte avait à subir une bien autre transformation. En effet. Racine comprit tout d'abord que le sujet n'était abordable que si l'intérêt qui s'attache dans la pièce grecque au fils innocent de Thésée pouvait être transporté sur son épouse coupable. La mort du héros de la chasteté, tombant sous la vengeance de Vénus, pour n'être pas révoltante, doit être adoucie par les regrets de son père et par l'intervention de Diane qui le console à ses derniers moments et qui le glorifie. Ce martyre mythologique appelle l'emploi d'un merveilleux qui nous trouverait incrédules et froids, sinon railleurs. La donnée du poëte grec n'était donc pas de mise sur notre théâtre. Racine, qui accepte le sujet, déplace le centre d'action et d'intérêt. La Phèdre d'Euripide, destinée à faire éclater la pureté d'Hippolyte et à préparer par la calomnie l'apothéose de la victime, passe au premier plan dans la tragédie française; sa passion, qui n'était qu'un moyen, devient le sujet même du drame, et par contrecoup la résistance d'Hippolyte n'est plus qu'un ressort secondaire; Hippolyte descend de son piédestal pour faire place à sa marâtre; le sujet reste le même et le but de l'action a changé. Gomment s'étonner après cela que l'Hippolyte français soit de moindre valeur que l'Hippolyte grec, et comment reprocher à Euripide l'infériorité de sa Phèdre? A qui voudrait placer des antithèses, l'occasion serait belle, car le contraste est partout entre ces deux œuvres qu'on a ou rabaissées ou exaltées, l'une à l'aide de l'autre, et toujours injustement, puisque le dessein des deux poëtes étant opposé, on ne saurait reprocher à Tun d'eux de ne pas avoir procédé comme son rival. Cependant, pourquoi ne pas avouer que Racine a chèrement payé l'incomparable beauté du rôle de Phèdre?
W. Schlegel n'est pas trop sévère pour cet entourage. Disons-le sans détour^ Hippolyte et Aricie sont de fades amoureux, Théramène est un gouverneur peu digne, quoique excellent narrateur, Thésée est fabuleusement crédule. Rien de semblable dans Euripide : Hippolyte est complètement pur d'amour et de perfidie; Thésée aussi doit croire le témoignage de Phèdre, qui a donné foi à la calomnie par sa mort, de telle sorte qu'Hippolyte n'a plus que sa parole à opposer au cri du sang. Phèdre vivante encore dans Racine après le retour de Thésée laisse les moyens de dévoiler rimposture, et il ne faut pas moins que Taveugle emportement du père et les scrupules insensés du fils pour que la catastrophe s'accomplisse. Tout cela est vrai; mais ce qui ne l'est pas moins, c'est que Phèdre couvre et rachète tout. N'essayons pas sur ce point une analyse qui serait incomplète, et moins encore une appréciation qui languirait au prix de l'émotion- qu'excite ce chef-d'œuvre *.
Faut-il rappeler ici l'odieuse et ridicule concurrence suscitée par une cabale envieuse prenant pour instrument un détestable rimeur ? Pradon opposé à Racine ! 11 n'y a pas moyen d'en douter, et même on parvint à simuler une défaite pour le poët« et un triomphe pour le rimeur. Il est vrai que l'expédient coûta cher et que l'illusion dura peu. Ce fut l'affaire de quelques soirées. Le duc de Nevers, qui avait le malheur de faire des vers médiocres, ce qui conduit infailliblement à ne plus goûter les bons, loua les deux salles pour les six premières représentations : le théâtre de la rue Mazarine où se jouait la pièce de Pradon se remplissait ainsi d'amis zélés et de compères aux mains mercenaires et vigoureuses, pendant que l'hôtel de Bourgogne était à peu près désert. La plaisanterie eût été ruineuse eu se prolongeant; aussi Pradon fut-il
* J'ai essayé dans mon Histoire de la littérature française^ p. 380 et 381, d'indiquer par quels procédés de style et de composition Racine a pu atteindre ce point de perfection, qui ne laisse guère à la critique d'autre formule que Texclamation de Voltaire : « Beau ! sublime ! harmonieux ! »
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3i8 ESSAIS D^fllSTOIRE LITTÉRAIRE.
bientôt délaissé et Racine applaudi avec transport. Il y eut aussi à ce propos une guerre de sonnets qui faillit tourner au tragique. On est fâché d'y voir figurer la douce madame Deshoulières, qui, du reste, avait à venger sur Racine luimême deux sonnets épigrammatiques, Tun contre la Troade jAe son ami Pradon, l'autre contre son propre Genséric, Elle composa donc le fameux sonnet-parodie qui commence par ce vers :
Sur un fauteuil doré Phèdre tremblante et blême, etc.
Les amis de Racine ripostèrent sur les mêmes riraes^ et, par une méprise bien naturelle, se tournèrent contre le duc de Neversqui devait avoir inspiré Tépigramme, s'il ne l'avait écrite. Le duc, trompé à son tour, et il devait l'être, menaça du bâton Racine et Boileau qui, sous la garde du grand Condé, en furent quittes pour une épigramme, toujours sur les mêmes rimes, et décochée cette fois par le duc métromane qui a posé, dit-on, pour l'Oronte de Molière *.
Phèdre réconcilia Racine avec Port-Royal. Il parîut étrange au premier coup d'œil que la peinture la plus émouvante de l'amour, et d'un amour incestueux, ait procuré l'amnistie de celui que Nicole avait classé parmi les empoisonneurs ; mais les théologiens jansénistes ont eu parfois des vues transcendantes outre la portée de nos faibles yeux. Le grand Amauld découvrit, dans la douleur vertueuse de Phèdre, une application de son dogme favori, l'impuissance de la volonté humaine et la nécessité de la grâce efficace. Racine était rentré au giron janséniste; le théâtre n'était plus forcément une école de corruption : on s'embrassa, et tout fut oublié. Mais, par un retour piquant. Racine revenait de son côté à l'opinion de ses maîtres. Il quittait brusquement le théâtre et la trar gédie profane ; il se dérobait, à trente-huit ans, le lendemain d'un succès, dans toute la force de son génie. Quels sont les vrais motifs de cette résolution? Ferons-nous, après tant
* On lira avec profit sur cet épisode littéraire une piquante noarelle historique, les deux Phares, par M. Bernard Jullfen.
RACINE. 31 d
d'autres, honte de ce silence aux détracteurs? AccorderoUftnous à la critique la puissance d'avoir fermé pendant douse ans la bouche la plus harmonieuse qui fût jamais? Ce crime de lèse-poésie est -il bien avéré? Racine a-t-îl eu cette faiblesse et la cabale a-t-elle emporté cette odieuse victoire sur le génie? Nous oserons la lui contester. L'envie ne fait pas toujours tout le mal qu'elle veut faire. A notre avis, si Racine a quitté le théâtre, il n'en a pas été éloigné par des clameurs qu'il avait longtemps bravées : il faut chercher des raisons plus solides. Celle qui domine toutes les autres, c'est le retour sincère à la piété, retour qui poussa Racine jusqu'à la dévotion : la vie dissipée qu'il avait menée jusqu'alors, et qu'il eût fallu poursuivre en restant dans cette voie, n'avait plus l'excuse de la jeunesse; le temps de se ranger était venu. D'ailleurs ces considérations d'ordre moral enveloppaient, décoraient et soutenaient un calcul de prudence dans l'intérêt d'une gloire acquise, et qui ne pouvait plus croître après le miracle de Phèdre. On peut affirmer sans crainte que Racine avait fait vibrer toutes les cordes de l'âme, et qu'ayant parcouru tout le clavier des passions, il n'aurait pu que va- ' rier les motifs qu'il avait déjà développés. Aurait-il trouvé la même puissance quand la matière perdait pour lui l'attrait de la nouveauté, et qu'il n'avait plus en lui le même feu de jeunesse? Ne risquait-il pas d'être à lui-même son Campistron? Sans doute, après Euripide, Sophocle lui offrait une autre occasion de lutte; et si, au lieu du génie de la poésie, il en eût eu le démon, rien ne l'aurait détourné de tenter un nouvel effort. Racme put se contenir, parce qu'il n'était pas possédé; il pouvait à son gré, et c'est un des rares privilèges de son heureuse nature, recevoir ou refuser l'inspiration, qui n'est pas moins haute en lui pour n'avoir jamais été une fureur. Nous concevons l'Œdipe-Roi comme couronnement de l'œuvre de Racine dans la tragédie profane. Il y a songé, mais il s'est abstenu, et cela par deux raisons : c'est que, n'ayant que deux procédés à employer, ou la reproduction intégrale, ou la libre imitation, il comprit d'un côté que
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ses contemporains n'auraient pas accepté Tœuvre antique dans sa noble simplicité^ et de Tautre^ qu'il ne pouvait pas déplacer ou sacrifier une seule partie de l'édifice sans le dégrader. Racine, et le seul Racine, qui en doute? pouvait égaler Sophode en le traduisant; mais son siècle aurait dédaigné Sophocle ; et il n'a pas voulu l'altérer pour complaire à ses juges. Ce qu'il pratiqua sans scrupule et avec succès sur Euripide, dramaturge éminent et non sans défauts, lui eût paru avec Sophocle, qu'il admirait sans réserve, un procédé sacrilège.
Lorsqu'on parle de la jeunesse de Racine et de ses écarts, il ne faut pas y associer l'idée de scandale : je n'en veux pas d'autre preuve que son entrée à l'Académie, où il fut admis à peine âgé de trente-quatre ans, et où il attendit pendant plus de dix ans (1673-1684) ses amis Boileau et La Fontaine, tous deux consignés à la porte du sanctuaire, l'un pour ses méfaits de satirique , l'autre pour les licences poétiques de sa vie indolente et de sa plume indiscrète. Racine, dégagé des liens qui l'attachaient au théâtre, réconcilié avec Port-Royal, reçu et choyé à la cour, se maria pour affermir ses bonnes résolutions*, et peut-être aussi pour échapper à la tentation de se faire chartreux,qui lui était sérieusement venue pendant la première ferveur de sa conversion. Il accepta avec Boileau les fonctions d'historiographe du roi, qui ne furent pas, quoi qu'on ait dit, une sinécure. Les deux poètes suivirent l'armée, où ils affrontèrent plus de brocards que de coups de feu , témoins éloignés des exploits qu'ils devaient raconter et auxquels il leur convenait de survivre. Cavaliers novices, on riait de leur gaucherie, mais on ne leur cachait rien, et personne ne les soupçonna de vouloir frauder la postérité. Racine était capable d'écrire l'histoire, et il l'a prouvé ailleurs.
* Racine épousu, le f juin 1677, Catherine de Romanet, fille d'un trésorier de France du bureau des finances d'Amiens, femme de bon sens, très-vertueuse, étrangère aux lettres au point de ne pas connaître les tragédies de son mari. Elle lui a survécu pendant trente ans.
Son génie le portait de ce côté aussi bien qu'àréloquence et à ]a poésie. Selon l'occasion, il a été poète, orateur et historien, toujours supérieur dans le genre auquel il s'applique. C'est à tort qu'on a dit et répété que Racine renonça à écrire l'histoire de Louis XfV, après l'avoir inutilement tenté. Cette assertion repose sur un seul témoignage facile à infirmer, celui de M. de Valincour, qui succéda à Racine comme historiographe, et qui, n'ayant pas écrit un mot sur Louis XIV, et déplus ayant laissé consumer dans un incendie le travail de son devancier, était intéressé à se justifier par l'exemple et à atténuer la perte qu'avait causée son imprudence. Nous savons certainement que Racine et Boileau lisaient souvent devant le roi, en présence de madame de Montespan et de madame de Maintenon, de longs fragments de leur histoire, et c'est même dans ces entrevues que Boileau se laissa aller deux fois à parler dé Scarron en termes. qui mirent à une rude épreuve la veuve et le royal successeur du poète burlesque. M. de Valincour n'était, en réalité, que Dutrousset , auteur d'une critique de la Princesse de Clèves et d'une histoire du duc de Guise, honmie habile à se faire valoir, et simulant la noblesse sous son nom d'emprunt par un artifice qui ne nuit pas aux gens de lettres à la suite des grands. Proposé par Racine à madame de Montespan pour l'éducation du comte de Toulouse , il avait su depuis marcher seuL C'est à lui que notre poëte dit un jour, en le voyant entrer de son air effaré et iniçortant dans la grande galerie de Versailles : a Eh, Monsieur, où est le feu? » Racine ne soupçonnait pas qu'il serait un jour à Saint-Cloud, précisément dans la chambre de M. de Valincour, et tout exprès pour y dévorer ses fragments historiques.
Puisque j'ai cité ce mot d'un comique si franc et si fin , il convient de rappeler quels agréments Racine apportait dans le monde. Rien ne lui manquait pour charmer : sa noble et spirituelle figure, dont Louis XIV remarqua la beauté, le timbre de sa voix, qui était uhe musique , l'aisance de ses manières, la promptitude et le désintéressement de son
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3ââ ESSAIS d'hISTO^RK iITTÉBAIIVK.
esprit^ disposé à faire Taloir celni des autres^ tout en lui contribuait à faire du grand poète le plus bel ornement de la cour et le héros de ses assemblées. 11 y était en posture de gentilhomme et non d'auteur^ car il avait la discrétion, peutêtre la fierté, et certainement le bon goût de ne jamais parler de vers. Louis XIY, madame de Maintenon, le grand Gon<M, Cavoie et Télite des courtisans recherchaient ses entretiens, qu'il ne prodiguait pas, car, avant tout, il était Tami de Boileau, l'époux de sa femme, le père de ses enfants. Nulle part il ne paraît plus aimable que dans sa famille, à laquelle il s'est dévoué et où il accomplit religieusement ses devoirs, dont il a.fait ses plus grands plaisirs. Il instruit ses enfants, il dirige leurs jeux comme leurs prières; c'est pour eux qu'il pratique la cour, heureux quand il en rapporte une bourse • pleine de l'or de la cassette royale, plus heureux encore lorsque, se dérobant aux spiendides festins des princes, il vient s'asseoir autour de la table modeste embellie et « couronnée de sa race^ » Dans cette seconde époque de sa vie, on chercherait vainement trace des défauts de caractère auxquels il avait trop souvent cédé dans sa jeunesse : l'amour-propre irritable qui l'armait contre ses adversaires à la moindre offense, la cruauté de cet esprit qui humiliait le bon La Fontaine et qui allait jusqu'à blesser Boileau, tout cela s'était effacé pour laisser paraître sans alliage l'homme de bien, l'ami dévoué, le chrétien sincère. Même il saisit avec empressement les occasions qui lui sont offertes de réparer ses anciens torts. C'est ainsi qu'il se fit l'historien de celte maison de Port- Royal, qu'il avait afSigée en suivant le théâtre, et qu'il avait outragée par ses éjïigrammes contre Nicole, le plus doux des hommes , et contre la mère Angélique, sœur héroïque du grand Arnauld. Cette histoire, qui est une expiation, reste aussi comme monuuïent Mttêraire. Racine n'y est pas seulement un prosateur éminent, mais il dispose les faits avec un
* Je Yoyais mon foyer couronné de ma rafcc.
(Racan, Betgerieë.
art infini; il pénètre les intentions en moraliste consommé, et, sans découvrir ses propres sentiments/sans prodiguer i'éloge, sans employer l'injure 9 il passionne le lecteur en paraissant impassible, et il excite où il lui convient l'admiration ou la baine; en un mot, dans un sujet au-dessous de Thistoire, il se fait voir Té^l des maîtres du genre. Je ne conseUle pas cette lecture à ceui qui sont décidés à aimer les adversaires de Port-Royal. Un autre tort moins grave Cut aussi noblement expié. Racine avait pu, pendant la lutte, tourmenter le vieux Corneille , mais il n'avait jamais méconnu le génie de son rival. 11 récitait à son jeune fils de longs passages des tragédies de Corneille, il en faisait remarquer les mmtes, et il lui arriva de s'écrier : n Corneille fait des v«rs cent fois plus beaux que les miens, v Cet bommage> il le rendit un jour publiquement : ce fut à la réception de Thomas CorndUe, qui succédait, en 1685, à son frère, comme académicien ; et les paroles vraiment éloquentes de Racine sont demeurées l'éloge tout ensemble le f4us général et le plus préds de l'auteur de Polyeucte. N'oublions pas que ce discours £8t le pre- ^lier modèle accompli de l'éloquence académique. Ainsi , les deux morceaux qui assignent un rang à Racine entre les historiens et les orateurs consacrent également le souvenir de deux bonnes actions.
Racine avait dit adieu à la poésie, et surtout à la poé^ dramatique, sans esprit de retour. Une circonstance fortuite l'y ramena. Madame de Maintenon avait introduit dans le programme des études de Saint-Cyr des exercices dramatiques auxquels ses jeunes pensionnaires avaient pris beaucoup de goût, et qu'elles exécutsnent à ravir. A défaut des pièces en prose delà directrice, madame de Brinon, qui réussissait mieux dans les homélies que dans les comédies, pièces fort morales, mais non moins insipides, qui avaient été écai*tées,ces jeunes filles jouèrent Andromaque, Madame de Maintenon trouva qu'elles l'avaient trop bien jouée, et elle entrevit un péril qui alarma sa conscience. Dans cet embarras, elle s'adressa à Racine pour composer, sur un sujet tiré de rÉcri-
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ture sainte, une tragédie capable d'intéresser sans amour. Racine vit dans cette prière un ordre, et s'engagea aussitôt, sans prendre les conseils de Boileau, qui l'aurait détourné de cette entreprise. Il choisit le sujet d'Esther, qui fut agréé d'autant plus volontiers, que le poète ajoutait, à l'analogie fournie par l'histoire entre l'héroïne qui a supplaaté l'altière Vasthi , et madame de Maintenon héritière de madame de Montespan , un rapprochement entre les jeunes compagnes d'Esther élevées sous les yeux et par les soins de la reine, et Ja maison de Saint-Cyr. La manière dont le poëte se tira de ce pas dangereux efface tous les regrets qui pourraient rester encore sur son silence de douze années. En effet , il ne fallait l)as moins que ce long recueillement, passé en partie dans l'étude des Écritures où la piété avait plongé Racine , pour que la tâche imprévue qui lui était imposée le trouvât préparé à produire dans un genre nouveau de nouveaux chefs-d'œuvre. Esther et Athalie ont certainement plus de prix que toutes les œuvres que Racine aurait produites dans la double ligne historique et mythologique qu'il suivait ; et s'il eût continué d'y marcher, il aurait été pris au dépourvu en abordant la tragédie sacrée.
Esther rendit à Racine, avec innocence, toutes les joies dont s'était enivrée sa jeunesse. C'est le plus beau moment de sa vie. Il retrouvait de jeunes talents à former dans l'art de la déclamation, où il excellait, lui le maître de» Baron et de la Champmeslé; il entendait de nouveau les acclamations du théâtre, douces encore à son oreille de converti ; et, devant le suffrage imposant de la royauté et de la cour, la critique, autrefois si cruelle, était à peu près désarmée. Ce triomphe était bien légitime, car Esther, dans son cadre et à sa place, ne laisse rien à désirer. Jamais Racine n'avait parlé un langage plus pur et plus harmonieux; et cette harmonie enchanteresse accompagnait les idées les plus élevées et les sentiments les plus chastes. En outre, le poëte avait enfin trouvé un lieu propre à l'alliance de la poésie lyrique et du drame, alliance qu'il enviait au théitre d'Athènes et (ju'il réa-
Usa sans atteinte à la yraisemblance. Il marquait en même temps sa supériorité dans ce genre^ où le seul Malherbe avait donné des modèles. Le succès s'augmenta de la difficulté de satisfaire une curiosité partout éveillée. On enviait ardemment riionneur d'être admis à Saint-Cyr, et les élus faisaient entrer leur reconnaissance dans la vivacité de leur admiration. La malignité y contribuait aussi pour sa part^ car elle aimait à reconnaître madame de Montespan dans Vasthi et Louvois dans Aman. L'allusion n'allait pas au delà : ceux qui ont voulu voir, dans Tédit qui condamne la nation des Juifs, un blâme indirect de la révocation de Tédit de Nantes, prêtent à Racine une intention qu'il n'avait pas et un courage qu'il ne pouvait pas avoir. Racine approuvait cette iniquité, qu'il loue clairement dans le prologue même de la pièce ; et ne Teût-il pas approuvée, comment aurait-il osé laisser soupçonner une telle pensée devant le roi, qui avait signé l'édit, devant madame de Maintenon, qui l'avait conseillé, et cela dans une fête destinée à célébrer l'union de l'Esther et de l'Assuérus de lart'ance?
Là s'arrête l'heureuse fortune de Racine, mais non la force de son génie. Athalie va bien au delà d'Esther, et rien ne dépasse Alhalie, qui est, selon Voltaire, le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Boileau se contentait d'y voir le chef-d'œuvre de Racine. M. Lemercier éprouve sur cette pièce les vingtquatre règles que sa théorie sévère et minutieuse impose comme conditions de perfection absolue au drame tragique, et il n'y en a pas une qu'elle ne remplisse rigoureusement. En effet, la donnée, la conduite, les caractères, le style de cette • admirable composition déconcertent à l'envi tous les arguments de la critique. Joad, Abner, Josabeth, Éliacin, Athalie, sont, dans leurs actes et dans leur langage, ce qu'ils doivent être; nulle part la langue n'a plus de souplesse, puisqu'elle passe naturellement, en traversant tous les tons, de la sublimité des prophètes à la naïveté de l'enfant. Jamais l'intérêt ne languit, et il ne cesse de croître jusqu'au dénouement. Voilà l'ensemble que Racine offrait à un siècle dont il avait 2« Série. 19
.826 ESSAIS d'histoire XITTERÀIRE.
éclairé le goût littéraire, et dontBossuet gouvernait la pensée religieuse. Cependant, ce siècle ainsi préparé méconnut Athalie, et, pour que rien ne manque à l'étrange destinée de cette merveille de la tragédie sacrée, ce fut le caprice d'une cour irtjpie et licencieuse, el Taccident d'une minorité sous une régence corrompue, qui tirèrent de l'ombre l'œuvre de divine poésie, devenue depuis longtemps un olqet de dtdain, et même de raillerie. On raconte que de jeunes seigneurs dans leurs jeux s'in[q)Osaient pour pénitence la lecture de pages à'Athalie, plus ou moins nombreuses selon la gravité du délit : et n'avons-nous pas une épigramme où je ne sais quel Zoïle, on a dit que c'était Fontenelle, et je veux n'en rien croire, s'écrie :
Mais pour nous donner pis qn^Esther Comment Racine a-l-il pu faire ?
Le mal est venu de l'envie réveillée par le succès ô'Esther, et des scrupules de madame de Maintenon, qui ne voulut point renouveler ces fêles dramatiques où le succès avait exalté outre mesure )a vanité des pensionnaires applaudies. Si, au lieu d'être jouée clandestinement dans la chambre du roi, Athalie eût paru comme Esther sous les yeux de la cour, sur la scène aristocratique de Saint-Cyr, l'opinion publique aurait suivi une seconde fois le suffrage royal. Racine souflrit de cet abandon, et en dépit de Boileau, impuissant à le rassurer, il en vint à penser que son œuvre était condamnée irrévocablement. Pardonnons-lui, dans le dépit qu'il dut en ressentir, le retour de malignité qui lui inspira vers ce temps deux épigrammes, l'une sur la Judith de Boyer, l'autre contre VAspar du neveu de Corneille. Nous devons bien les noter, car ni Marot ni J.-B. Rousseau n'ont jamais aiguisé plus finement le trait railleur.
Racine n'en continua pas avec moins de conscience ses fonctions d'historiographe et ses promenades militaires. 11 partit courageusement (1693) pour ce glorieux siège de Na-
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Biiir, cause de la grande mésaventure pihdarique de Boileau * . La faveur diirôi, qui lui dondait alors une charge de gentilhomiriè de ta chambré, Ik conflaTîce de madame de Màintenoiïy la cordiafilé apparenté du P. de La Chaise, riiiaUérable amitié de Despréaux, la prospérité de sa faipille eiitretenuè par le produit dé ses emplois, sa maison sageinent administrée par madame Racine, les espérances que donnait son fils aîné engagé dans la diplomattié sbus le patronage dé M. de Torcy, la piété exemplaire de ses filles, leur vêture même et leurs vœux, cstr elles entraient au couvent et donnaient cours à ces larmes qu'il aimait taht à verser, tous ces bienfaits du roi et de la Providence Charmaient Tarrière-saison de Racine et cicatrisaieiit certainement la blessure que lui avait faite là disgrâce à'Athùlie; mais, après quelques années de ce calme heureux, son âme tendre et disposée à là mélancolie, cette âme à laquelle rien n'a manqué qiie d'être fortement trempée, fut soumise à une épreuve qui abrégea ses jours, et qui empoisonna la fin d'une vie si bien remplie et si glorieuse. Madame de Sévigné disait, en 4689 : «Racine aime Dieu comme il a aiiiié ses maîtresses. » L'imprudent aimait aussi Louis XIV, et il s'en croyait aimé, parce qu'il en avait reçu des largesses et des sourires. L'àflection sincère qu'il éprouvait lui servait de mesure au sentiment qu'il croyait inspirer. Aussi combien fut amer le mécompte de son cœur, lorsqu'il lui fallut reconnaître que l'amitié n'avait pas gerfaé à cette hauteur où régnait souverainement l'égoisme i
* Racine, mieux avisé, ne fit point d'ode, et il écrivit en prose simple et noble une relation du siège, qui a été conservée. On lui attribue encore, sur la retraite précipitée de Guillaume 111, l'éplgramme suivante que me fournit la riche et complaisante mémoire de M. Âncelot :
Si César vint, vit et vainquit, Guillaume vint et vit de même ; C'est un vrai César en petit :
Des trois choses que César fit, Il ne ttianque que la troisième.
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3!28 ESSAIS d'histoire uttébairs.
Louis XIV, Fénelon et Saint-Simon en sont d'assurés témoins, n'a jamais aimé que lui-même; et le jour où Racine blessa ce moi si prodigieusement gonflé qui absorbait l'État, la nation, l'Église même, une parole méprisante l'écrasa. Le faste du roi et ses guerres ruineuses avaient tellement épuisé la France (1696), que, même sur les marches de son trône, on parlait avec effroi de la misère publique. Madame de Maintenou s'en alarmait ; Racine partageait ses alarmes; et comme il avait gémi avec éloquence, madame de Maintenon l'engagea à consigner dans un mémoire le tableau de ces calamités et les moyens d'alléger des maux devenus intolérables. Ce mémoire, confié à celle qui l'avait demandé, tomba sous les yeux du roi, qui voulut connaître le nom de l'auteur : « Croit-il tout savoir, s'écria-t-il, parce qu'il sait faire des vers? et, parce qu'il est grand poète, veut-il être ministre? » Ce mot cruel, qui lui fut transmis, entra comme une flèche dans le cœur de Racine. Dès lors il dut se perdre dans la foule des courtisans, d'où il cherchait douloureusement un regard qui ne tombait plus sur lui, pendant que la prudente madame de Maintenon ne l'abordait plus que rarement et à la dérobée. Racine espérait encore (tant une bonne conscience a de clémence et d'illusions !) que le mécontentement du roi s'effacerait : un sourire, un mot lui auraient rendu l'âme : il attendit vainement; sa disgrâce était sans remède. Il se souvint alors des vers par lui composés à la louange d'Arnauld ; et si on ne les lui avait pas reprochés au passage, si le P. de La Chaise avait continué de lui être gracieux, il pensa que peut-être on ne les avait pas oubliés, et que le tort d'avoir paru sensible à la détresse du peuple s'aggravait dans l'esprit du roi du crime de jansénisme.
Madame de Maintenon gémissait du mal qu'elle avait causé, sans oser tenter un effort énergique pour le réparer. Tremblante elle-même devant la volonté du roi, esclave de ses caprices, il lui était défendu de recevoir Racine dans son appartement, et elle était réduite à profiter de rencontres fortuites, où elle essayait de calmer la douleur du poëte par
RAaiTE. 329
des espérances qu'elle n'avait pas. Il y a, à ce propos, dans
les Mémoires de Louis Racine, une page qu'on ne saurait lire
sans un serrement de cœur, et qu'il faut transcrire : « Un
jour, madame de Maintenon ayant aperçu mon père dans le
jardin de Versailles, elle s'écarta dans une allée pour qu'il
pût l'y joindre. Sitôt qu'il fut près d'elle, elle lui dit : « Que
« craignez-YOus ? c'est moi qui suis la cause de votre mal-
« heur; il est de mon intérêt et de mon honneur de réparer
« ce que j'ai fait; votre fortune devient la mienne. Laissez
a passer ce nuage; je ramènerai le beau temps. — Non, non,
« Madame, lui répondit-il, vous ne le ramènerez jamais pour
a moi. — Et pourquoi, reprit-elle, avez-vous une pareille
« pensée? Doutez-vous de mon cœur ou de mon crédit? »
Il lui répondit : « Je sais. Madame, quel est votre crédit, et
«je sais quelles bontés vous avez pour moi; mais j'ai une
« tante qui m'aime d'une façon bien différente. Cette sainte
(t fille demande tous les jours à Dieu pour moi des disgrâces,
« des humiliations, des sujets de pénitence ; et elle aura
« plus de crédit que vous. » Dans le moment qu'il parlait,
on entendit le bruit d'une calèche : C*est le roi qui se pro-
mèney s'écria madame de Maintenon : cachez-vous ! Il se sauva
dans un bosquet. » Combien cette scène est poignante dans
le simple récit qui nous la transmet! Racine se cacher!
Racine se dérober pour éviter la présence de Louis XIV !
Hàtons-nous d'écarter ce douloureux souvenir et de remettre
à son rang le poète humilié; relevons-le par les magnifiques
paroles que nous fournit à propos son éloge de Corneille :
(,i Du moment que des esprits sublimes, passant de bien loin
les bornes communes, se distinguent, s'immortalisent par
des chefs-d'œuvre, quelque étrange inégalité que, durant
leur vie, la fortune mette entre eux et les plus grands héros,
après leur mort cette différence cesse. La postérité, qui se
plaît, qui s'instruit dans les ouvrages qu'ils ont laissés, ne
fait point de difficulté de les égaler à tout ce qu'il y a de
plus considérable parmi les hommes, fait marcher de pair
l'excellent poëte et le grand capitaine. Le même siècle qui
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330 ESSAIS D'HISTOiaii I.ITTERAIRE.
^e glorifie aujourd'hui d'avoir produit Auguste ue se glorifie guère moins d'avoir produit Horace et Virgile. »
Çç que Racine disait pour Corneille^ la postérité le répète aujourd'hui pour Racine. Égalité tardive ! stérile justice ! car, après cette avanie, Raciae n'avait plus qu'à mourir. Atteint bientôt d'une de ces maladies que la mélancolie engendre et qu'elle développe rapidement, il n'essaya point de lutter : le ressort qui l'aurait ranimé étant brisé, il ne fit plus que languir, consolé cependant par les saintes espérances de la religion, oii il s'était toujours confié, et qu'il embrassait alors avec ferveur. Son recours était à celui qui « entend tes soupirs de l'humble qu'on outrage. » A ses derniers moments, il était résigné et courageux; sa famille, dont il réprimait les larmes, ne remarqua aucun signe de faiblesse. 11 reçut de Boileau les soins pieux qu'il avait rendus quelques années auparavant à La Fontaine mourant, et il le quitta en lui adressant les touchantes paroles que nous avons rapportées, paroles qui révèlent toute la tendresse de sou âme : Louis XIV ne soupçonna point l'atteinte que sa froideur avait portée au cœur du poète qui allait mourir; il crut s'acquitter en lui faisant témoigner quelque intérêt pour ses souffrances, comme il avait autrefois consolé par une dernière aumône la détresse du grand Corneille à son lit de mort.
Racine mourut le ai avril {6dd. Sa dernière pensée fut pour les niaîtres de son enfance. Il voulut que son corps fût transporté au monastère de Port-Royal des Champs, noble témoignage de repentir et de recomiaissance, courage posthume, si Ton veut, mais qu'avait annoncé et que faisait pressentir l'hommage publiquement rendu à la mémoire d'Antoine Amauld. Arrière donc ce lâche et méchant mot si souvent répété : « Il n'aurait pas fait cela de son vivant. »
FéneloD^ placé sur la limite de deux siècles, glorieux à des titres divers, continue la tradition religieuse du premier, et inaugure le génie réformateur du second : TÉglise l'avoue comme un de ses plus dignes enfants, et la révolution Fhonore comme un des précurseurs de la liberté politique ; de sorte que la religion et l'humanité consacrent à l'envi son nom par leurs hommages. Pressentant les périls que couraient la foi et la monarclûe, il a prêté une attention inquiète aux bruits qui présageaient sourdement un double orage, et sa prévoyance indiquait les moyens de le conjurer. Si l'autorité de ce grand homme avait prévalu, si ses desseins avaient été suivis, on peut croire que le pouvoir monarchique, fortifié par une alliance opportune et discrète avec la liberté, et le catholicisme, retrempé aux sources vives du savoir et de la vertu évangélique , auraient prévenu et l'écroulement de la monarchie, et les sanglantes catastrophes qui ont mis à un si haut prix la régénération de la France.
François Salignac de Lamothe-Fénelon naquit le 6 août 1 651 , au château de Fénelon, en Périgord. Son père, Pons de Salignac, comte de Lamothe-Fénelon, après un premier mariage avec Isabelle Ësparbès de Lussan, épousa Louise de La Cropte de Saint-Abré,' bientôt mère, du JQune enfant qui devait grandir popr ajouter l'éclat de la gloire au nom des Fénelon, d^jà recommandable par la durée, par d'honorables services dans les armées, dans l'Eglise, dans la diplomatie.
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et par une suite non interrompue de vertus publiques et privées. Mademoiselle de Saint-Abre avait de la naissance, de la beauté, les charmes de Tesprit, la noblesse du cœur : elle fut, à côté de son mari, la première institutrice du Jeune Fénelon, dont la précoce intelligence fut cultivée avec amour dans la maison paternelle. Les leçons d'un précepteur instruit et judicieux Tinitièrent rapidement à la connaissance des lettres anciennes. Cicéron et Virgile, Homère, Platon et Démosthène lui étaient familiers dès Tâge de douze ans, et son goût naissant s'était déjà déclaré en faveur de Taimable et forte simplicité du génie grec. C'est à cet âge qu'il alla terminer ses humanités et étudier la philosophie à l'université de Cahors, alors florissante. Ses succès y furent brillants et l'appelèrent sur un théâtre plus élevé. Son oncle, le marquis de Fénelon, homme admirable et dont le grand Condé disait : <t II est également propre pour la conversation, pour la guerre et pour le cabinet, » le fît venir à Paris et le plaça au collège Du Plessis, où ses progrès étonnèrent ses maîtres. On voulut bientôt tenter un essai public de cette éloquence qui se faisait remarquer dans les exercices de l'école. Cet orateur de quinze ans renouvela avec le même t-alent l'épreuve par laquelle Bossuet, au même âge , avait émerveillé les beaux esprits de l'hôtel Rambouillet ^ Un cercle nombreux et choisi applaudit le début de Fénelon. Le bruit de ces applaudissements retentit au dehors et annonça un rival aux maîtres de la chaire chrétienne. Mais le marquis de Fénelon craignit pour son neveu les séductions d'une célébrité prématurée : il replaça cette vive lumière sous le boisseau. De fortes études suivies avec calme alimentèrent le génie de Fénelon, qui dut quelques années plus tard se ranger sous la discipline du savant M. Olier, fondateur et directeur de Saint- Sulpice, et du vénérable M. Tronson, docteur renommé par la sagesse de ses principes. Les sulpiciens formaient dans
* On sait que le Jeune Bossuet ayant prêché à la fin d'une soirée, Voiture dit à ce propos qu'il n'ayalt jamais entendu prêcher ni ai t5t, ni si lard.
FÉNEION. 333
FÉglise une école tliéologique intermédiaire, qui sut jusqu'à nos jours se tenir à distance égale entre deux excès, la complaisance des jésuites et la dureté de Port-Royal, école prudente et pacifique, qui se gardait d'altérer la morale et d'assombrir le dogme, conservatrice dans le vrai sens de ce mot, ennemie de la nouveauté, et prévenant toute réforme par une orthodoxie sans âpreté et par une morale sans rigueur comme sans faiblesse.
Fénelon reçut les ordres à vingt-quatre ans. Sa naissance lui permettait de prétendre tout d'abord aux plus hautes dignités, mais son ambition aspirait avant tout aux périls et aux travaux, en attendant les honneurs. Son zèle ardent et sa poétique imagination le disposaient aux conquêtes de la foi : le plus beau rôle dans le sacerdoce était à ses yeux celui du missionnaire, qui va, désarmé, le crucifix à la main, combattre l'idolâtrie et cueillir la palme du martyre. La faiblesse de sa santé lui défendit les rudes travaux de Tapostolat, mais on peut voir quels furent ses regrets par le magnifique éloge qu'il fait des missionnaires. Citons cet éloquent panégyrique : « La charité va plus loin que l'orgueil. Ni les sables brûlants, ni les déserts, ni les montagnes, ni la distance des lieux, ni les tempêtes, ni les écueils de tant de mers, ni l'intempérie de l'air, ni le milieu fatal de la ligne où l'on découvre un ciel nouveau, ni les flottes ennemies, ni les côtes barbares ne peuvent arrêter ceux que Dieu envoie. Qui sont ceux-ci qui volent comme les nues? Vents, portez-les sur vos ailes. Que le Midi, que l'Orient, que les îles inconnues les attendent et les regardent en silence venir de loin! Qu'ils sont beaux, les pieds de ces hommes qu'on voit venir du haut des montagnes apporter la paix, annoncer les biens éternels, prêcher le salut et dire : «0 Sion, ton Dieu régnera sur toit Les voici, ces nouveaux conquérants, qui viennent sans armes, excepté la croix du Sauveur. Ils viennent, non pour enlever les richesses et répandre le sang des vaincus, mais pour offrir leur propre sang et communiquer le trésor céleste *. » ' Sermon pour la fête de l'Epiphanie.
334 ESSAIS d'hkioim littéraire.
Fqieloti oe renonça pas sans amertume à respéra^ce de ces conquêtes évangéliques : soô âmQ héroïque rêvait Ta^ franchissement de la Grèce ; le joug musulnian lui pesait plus qu'aux descendants des^ Thémistocle et des téonidas, ou plutôt il était devenu leur concitoyen par sa reconnaissance et son admiration pour la poésie dont il s'était enivré. Pindare, chrétien et pyoph^tp, supposons-le un instant, n'aurait pas annoncé d'un mouvement plus lyrique la renaissance de sa patrie. Transcrivons cette inspiration vraiment prophétique : «La Grèce entière s'ouvre à moi, le sultan effrayé recule : déjà le Péloppnèse respire en liberté, et l'Église de Corinthe va refleurir : jît vqjx de TApôtre s'y fera encore entendre. Je me sens transporté dans ces l)69ux lieux et parmi ces ruines précieuses ppur y recueillir, avec les plus curieux monuments, l'esprit même (Je l'antiquité. 4e cherche cet aréopage où saint Paul annonça aux sages du monde le Dieu inconnu. Quand est-ce que le sang des Turcs §e mêlera avec celui des Perses s^r les plaines de Marathon, pour laisser la Grèce entière à la religion, ^ la philosophie et aux beauxarts^ qui la regardent cpmine leur patrie ?
Arvabcata
Petamus, arva divites et insulas.
Je ne foubherai pas, 6 île consacrée par les célestes visions du disciple bien-aimél ô heureuse Patmos! J'irai baiser sur la terre les pas de l'Apôtre et je croirai les cieux ouverts. Là je me sentirai saisi d'indignation contre le faux prophète qui a voulu développer les oracles du véritable, et je bénirai le Tout-Puissant qui, bien loin de précipiter l'Église comme Babylone, enchaîne le dragon et la rend victorieuse. Je vois déjà le schisme qui tombe, l'Orient et l'Occident qui se réunissent à l'Asie, qui voit renaître le jour après une si longue nuit; la terre sanctifiée par les pas du Sauveur et arrosée de son sang, délivrée de ses profanations et revêtue d'une nouvelle gloire ; enfin les enfants d'Abraham, épars sur la surface de toute la terre et plus DonQi)reux que les étoiles du
FÉNELpN. 33S
firmament^ quj^ rassemblés des quatre vents^ viendront qa foule recpnnaitre le Christ qu'ils oot percé et montrer à 1% fin deç temps une résurrection. y> '
Ces rêves généreux aboutirent à un ininistère moins glorieux sans doute, mais non moins utile, et dai^s lequel Fénelon put exercer les qualités aimables, les dons de persuasion, et, si Ton peut dire, de pieuse séduction qui le rendaient 9i puissant sur les âmes. Il fut chargé de la direction des Nouvelles Catholiques, institution fondée sous le règne de Louis XIll par de pieuses femmes qui se consacraient à Tinstruction des jeunes filles protestantes récemment converties, et florissante alors sous les auspices de Louis XIV. On sait que, pour amener l-unité des croyances dans son royaume^ ce prince tenta d'abord les voies de douceur ou de captation. ' Pour obtenir des abjurations promptes et nombreuses on employa tout, jusqu'à l'argent ; et Pellisson, tout animé du zèle de sa récente conversion, eut l'intendance de ces largesses faites au profit de la foi. Mais ces abjurations précipitées Vivaient besoin d'être affermies S et aucune âme, aucune voix n'était plus propre que celle de Fénelon à cette œuvre d'édification. Le jeune abbé s'y consacra avec ardeur et un plein succès : il y employa dix années de sa vie, pendant lesquelles il pénétra tousles secrets du cœur humain, saisis dans la naïveté de l'enfance et dans les premières agitations de l'adolescence. La direction de ces jeunes filles lui donna une expérience qu'il aurait vainement demandée au monde, où tout se déguise et se dénature. C'est de là sans doute que nous viennent ces touches vives et délicates qui donnent tant de
* Madame de Caylus est un piquant exemple de ces conversions brusques et superficielles : « Nous arrivâmes, dit-elle, à Paris, où madame de Maintenon vint aussitôt me chercher, et m'emmena à Saint-Germain. Je pleurai d*abord beaucoup; mais je trouvai le lendemaiti la mesie du roi si belle, que je consentis à me faire catholique, à condition que je Tentendrais tous les jours et qu'on me garanUrait du fouet ; c'est là toute la controverse qu'on employa et la seule abjuraUon que je fis. * {Souvenirs <ie madame de CayluSj p. 22.)
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grâce et de Térité aux figures d'Eucharis et d'Antiope. Mais ce qui est incontestable, c'est que Fénelon a recueilli dans cette maison cette foule 'd'idées et de sentiments dont il a composé le plus utile et le plus charmant des livres sur l'éducation des filles.
Ce traité, chef-d'œuvre de délicatesse, de grâce et de génie, composé à la prière de madame de Beauvillers pour la guider dans l'éducation que ses filles recevaient sous ses yeux, devint public, et prépara la haute fortune qui attendait Fénelon. Le duc de Beauvillers se garda bien de retenir, comme un privilège de famille, un livre qui devait éclairer toutes les mères. On peut croire sans témérité que cet homme vertueux, appelé d'avance par la voix publique • et par l'estime de Louis xrv à l'emploi de gouverneur auprès du fils du dauphin, voulut, de son côté, désigner par cette publication le précepteur qu'il devait s'associer, et j'ose ajouter que la secrète ambition de Fénelon répondait à ce calcul de l'amitié. Il se tenait prêt pour l'avenir, et, sans orgueil comme sans intrigue, il ouvrait les voies à la faveur qui s'avançait dans l'ombre. L'humilité chrétienne qui nous fait si petits au regard de Dieu, si bienveillants envers les hommes, n'enlève pas au génie le sentiment de sa force et de ses droits. Fénelon briguait silencieusement ce que la fortune parut lui donner ; il resta à la portée du prince et sous ses yeux dans un emploi peu envié, où ses vertus et ses talents paraissaient d'autant mieux qu'il semblait les dérober, et le choix qu'il attirait discrètement devenait plus vraisemblable par sa discrétion même; car les juges magnanimes, et Louis XIV avait le goût des nobles procédés, ne sont jamais mieux disposés à choisir le plus digne que s'ils pensent le surprendre, parce qu'alors, faisant preuve en même temps de pénétration et de délicatesse, ils ont encore l'honneur de s'être décidés sans contrainte et d'avoir été justes avec générosité,
Fénelon se sépara pendant plusieurs mois de la maison des Ifouvelles-Converties pour une mission où il fit éclater la
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puissance de la religion, sans autres armes que la vérité et la vertu. Louis XIV, cédant à de funestes conseils, et oubliant le mot profondément religieux de l'Apôtre : Oportet hœreses esse, <« il faut qu'il y ait des hérésies, » avait révoqué l'édit de Nantes. Des missionnaires furent envoyés dans les diocèses où les protestants s'obstinaient à ne quitter ni leurs croyances ni leur patrie, et presque partout les dragons vinrent en aide à la prédication. Fénelon, désigné pour la Saintonge et l'Aunis, refusa le cortège menaçant qu'on lui offrait. Il ne croyait pas que l'emploi de la force fût un moyen légitime de conversion : contre l'erreur, il ne connaissait d'autre puissance que la persuasion. La contrainte morale est un attentat sur la conscience, dont le succès ne produit trop souvent que l'hypocrisie ; et alors le principe et le résultat sont également contraires à l'esprit chrétien, qui est un esprit de douceur et de sincérité. Fénelon partit seul, et nulle part la mission ne fut plus heureuse, plus féconde : le miel coulait des lèvres du missionnaire, le feu de la charité qui échauffait son cœur animait ses paroles; on accourait pour l'entendre, et, parmi les plus endurcis, les uns se retiraient convaincus, les autres ébranlés, tous pénétrés d'admiration et de respect. Dans cette occasion, Fénelon donna un grand exemple et une salutaire leçon : il fit acte de foi. Le recours à la force est un signe d'incertitude, et je ne crains pas de dire que le fanatisme intolérant cache le doute et la crainte sous les emportements du zèle. Les hommes convaincus sont patients; ils croient fermement que la lumière qui les éclaire pénétrera dans toutes les âmes, qu'il suffît de lui donner ouverture; et, comme rien n'est plus propre que la douceur à ouvrir les intelligences, ils ne menacent pas, ils enseignent; ils n'injurient pas, ils discutent. Quant à la violence, outre qu'elle est une marque certaine de faiblesse dans le caractère, c'est encore un symptôme d'inquiétude. Ainsi les persécuteurs sont bien loin de prouver qu'ils soient croyants, ils montrent seulement le besoin de dominer et l'impatience de vaincre. Ceux qui envoyaient des
338 ESSAIS d'histoire iittéraire.
dragons pouvaient être des athées; Fénelon^ qui les écacte, est un chrétien mébranlahle dans sa foi.
Ecoutons sur ce grave sujet les paroles mêmes de f énebn, que le ministre de TÉvangile et les hommes d'État ne sauraient imprimer trop profondément dans leurs cœurs ; « De quoi s'agit-il dans le ministère apostolique? Si vous ne voulez qu'intimider les hommes et les réduire à faire certaines actions extérieures, levez le glaive, chacun tremble, vous êtes obéi. Voilà une exacte police et non une sincère religion. Si les hommes ne font que trembler, les démons tremblent autant qu'eux et haïssent Dieu. Plus vous userez de rigueur et de contrainte, plus vous courrez risque de n'établir qu'un amour-propre masqué et trompeur. Où seront donc ceux que le père cherche et qui l'adorent en esprit et en vérité? Souvenez-vous que le culte de Dieu consiste dans l'amour : Nec colitur ille nisi armndo. Pour faire aimer, il faut entrer au fond des cœurs ; il faut eu avoir la clef ; il faut en remuer tous les ressorts ; il faut persuader, et faire vouloir le bien, de manière qu'on le veuille librement et indépendam* ment de la crainte servile. La force peut-elle persuader les hommes? peut-elle faire vouloir ce qu'ils ne veulent pas? Ne voit-on pas que les derniers hommes du peuple ne croient ni ne veulent pas toujours au gré des plus puissants princes? Chacun se tait, chacun souffre, chacun se déguise, chacun agit et paraît vouloir, chacun flatte, chacun applaudit; ^l^is on ne croit et on n'aime point; au contraire, on hait d'autan( plus qu'on supporte plus impatiemment la contrainte^ qui réduit à faire semblant d'aimer. Nulle puissance humaine ne peut forcer le retranchement impénétrable de la liberté d'iip cœur ; . » Fénelon entrait dans sa trente-huitième sonnée : simple prêtre à Saint-Sulpice pendant quatre ans, il avait ensuite consacré dix années à l'instruction des Nouvelles Catholiques. Sa mission en Saintonge n'avait été qu'un court épisode. Toutefois son nom était célèbre. Sans parler des instruction?
* Discours sur U sacre de V électeur de Cologne.
gu'il improvisait arec une si heureuse abondance de cœur, le sermon pour la fête de TÉpiphanie, prononcé en 1685 dans l'église des Missions-Étrangères^ avait marqué sa place à côté (les premiers orateurs chrétiens. Un écrit sur le ministère des pasteurs, où il dépouillait de ses titres d'institution le clergé protestant^ avait montré son aptitude à la polémiqua; l'opuscule sur l'éducation des filles le mettait au prepiier rang des moralistes pratiques. Des amis illustres ajoutaient encore à sa considération. Bossuet aimait en lui un disciple brillant et docil^, me^dame de Maintenon se laissait aller au charme de ses entretiens, et le duc de Beauvillers l'avait pris pour confident et pour guide. Il était l'oracle de cette maison, ou plutôt de ce sanctuaire où régnaient toutes les vertus, à côté d'une cour qui, cessant d'être scandaleuse, commençait à devenir hypocrite. Ainsi, quoique simple abbé, Fénelon n'avait réellement au-dessus de lui dans le clergé que Bossuet, qui dominait l'Eglise ^
Fénelon avait paru redouter la faveur de l'archevêque de Harlay, prélat peu édifiant, mais dont le crédit l'aurait porté à l'épiscopat. Proposé pour l'évêché de Poitiers, il avait été éliminé par le mauvais vouloir de monsieur de Paris, qui, piqué de la rareté de ses visites, lui ayait dit : « Vous voulez être oublié, on vous oubliefa. » Heureusement cette menace n'était pas une prophétie. Le lendeAiain du jour où le duc de Beauvillers fut nommé gouverneur des enfants de France, Fénelon étajt appelé à l'emploi de précepteur. 11 était digne de cette éminente fonction, et le choix dont il était honoré ne surprit personne. La France vit avec confiance l'éducation du petit-fils de Louis XIY, que sa naissance des-
' Jl joui»tait du revenu du prieuré de Carenac, dans le diocèse de ^>'arlat, grâce à l'abandon que lui en avait fait l'évêque de Sarlut son oncle, frère du marquis Antoine de Fénelon. Fénelon, à sa prise de possession, avait été accueilli avec de grands honneurs, et il a donné de cette récepUon triomphale un récit plein d'enjouedaciit et de grâce, dans une lettre adressée en 1681 à madame la marquise de Laval, sa cousine.
tinait à la royauté, remise aux soins de deux hommes dont la vertu et le mérite devaient préserver leur élève de la contagion des gens de cour. Il y avait beaucoup à faire, car le jeune duc de Bourgogne était né avec un naturel violent et vicieux, que la faiblesse de ses gouvernantes n'avait pas même essayé de combattre. Recueillons sur ce point le précieux témoignage de Saint-Simon; sans doute, selon sa coutume, il accuse les traits d'un pinceau trop vigoureux, mais il est facile de saisir le vrai sous l'hyperbole : a Ce prince, héritier nécessaire, puis présomptif de la couronne, naquit terrible, et sa jeunesse lit trembler; dur et colère jusqu'aux derniers emportements et jusque contre les choses inanimées ; impétueux avec fureur; incapable de souffrir la moindre résistance, même des heures et des éléments, sans entrer dans des fougues à faire craindre que tout ne se rompît dans son corps ; opiniâtre à l'excès ; passionné pour toute espèce de volupté, il aimait la bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avec une sorte de ravissement, et le jeu encore, où il ne pouvait supporter d'être vaincu et où le danger avec lui était extrême ; enfin livré à toutes les passions et transporté de tous les plaisirs; souvent farouche, naturellement porté à la cruauté, barbare en raillerie, et à produire les ridicules avec une justesse qui assommait. De la hauteur des cieux il ne regardait les hommes que comme des atomes avec qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'il fussent. » Tel était le caractère qu'il fallait dompter et assouplir : la tâche était rude, mais les difficultés n'étaient pas insurmontables, car dans l'éducation il n'y a d'incurable que l'indolence et le défaut absolu d'esprit. C'est contre ces écueils queBossuet avait échoué : la nature matérielle, inerte, obtuse du grand dauphin ne donnait aucune prise ni à la force ni à l'adresse, tandis que Féiielon, mieux servi, malgré l'énergie des résistances, put du moins lutter et sortir de la lutte à son honneur. Le maître trouvait des secours à côté des obstacles, car cet enfant indompté et farouche avait une rare intelligence. Laissons encore parler Saint-Simon : « L'esprit,
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ia pénétration brillaient en lui de toutes parts. Jusque dans ses furies ses réponses étonnaient; ses raisonnements tendaient toujours au juste et au profond^ même dans ses emportements. Il se jouait des connaissances les plus abstraites. L'étendue et la vivacité de son esprit étaient prodigieuses. » On voit déjà que, si les difficultés étaient grandes, les ressources ne manquaient pas.
Le caractère de Fénelon était merveilleusement disposé pour une tâche à laquelle toutes les lumières de l'esprit ne suffisent pas. C'était un mélange exquis de tendresse et de force, de complaisance et de fermeté, de patience et de souplesse, où l'énergie se tempérait de grâc«. Le plus sûr moyen de maîtriser l'enfance est de l'aimer et de ne la craindre pas, de se dévouer sans s'asservir, car cette affection courageuse, qui prévient toute faiblesse et toute violence, est le point d'appui et le levier de l'autorité. Les enfants ont une stratégie pleine d'artifice, que le sang-froid peut seul déjouer : céder avec mollesse ou résister avec emportement, c'est se trahir également à ces petits regards pénétrants et impitoyables ; soit qu'ils lassent ou qu'ils irritent, ils sentent leur avantage et ils en profitent en tyrans consommés. 11 faut avec eux du caractère et de l'âme; de l'âme pour les attirer, du caractère pour les dominer. Ces deux qualités, Fénelon les possédait dans un rapport plein d'harmonie : il en usa pour prendre sur son élève l'ascendant nécessaire, et dès lors il put instruire avec fruit cette jeune et riche intelligence, frémissante encore par intervalles, mais domptée et disciplinable.
Les débuts de cette mémorable éducation furent orageux. Dans un de ses accès de colère si fréquents, l'intraitable enfant avait osé dire à son précepteur: «Vous^ oubliez qui je suis et qui vous êtes, i» Fénelon ne répondit rien. Pendant tout le reste du jour un morne silence laissa le coupable à ses réflexions : pas un mot à échanger, pas un regard à rencontrer, aucune distraction au sentiment intérieur de la faute commise, nul prétexte à une colère nouvelle, nul moyen d'aggraver ses torts et de se soulager dans une crise plus
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violente. !1 fallut porter jusqu'à la nuit, jusqu'au jour, le poids de cette insolence sans punition, sans pardon. Le lendemain matin Fénelon entra plus tôt que de coutume dans la chambre de son élève, et d'un ton grave et triste, prévenant tout témoignage de repentir, il lui dit : « Je ne sais, monsieur, si vous vous rappelez ce que vous m'avez dit hier : que vous saviez ce que vous êtes et ce que je suis; il est de mon devoir de vous apprendre que vous ignorez l'un et Tautre. Vous vous imaginez donc, monsieur, être plus que moi? Quelques valets vous l'auront dit ; et moi, je ne crains pas de vous dire, puisque vous m'y forcez, que je suis plus que vous. Vous comprenez assez qu'il n'est pas ici question de la naissance. Vous regarderiez comme un insensé celui qui prétendrait se Caire un mérite de ce que la pluie du ciel a fertilisé sa moisson, sans arroser celle de son voisin. Vous ne seriez pas plus sage si vous vouliez tenir vanité de votre naissance, qui n'ajoute rien à votre mérite personnel. Vous ne sauriez douter que je suis au-dessus de vous par les lumières et les connaissances. Vous ne savez que ce que je vous ai appris, et ce que je vous ai appris n'est rien comparé à ce qu'il me resterait à vous apprendre. Quant à l'autorité, vous n'en avez aucune sur moi, et je l'ai moi-même, au contraire, pleine et entière sur vous. Le roi et monseigneur vous l'ont dit assez souvent. Vous croyez peut-être que je m'estime fort heureux d'être pourvu de l'emploi que j'exerce auprès de vous? Désabusez-vous encore, monsieur ; je ne m'en suis chargé que pour obéir au roi et faire plaisir à monseigneur, et nullement pour le pénible avantage d'être votre précepteur, et afin que vous n'en doutiez pas, je vais vous conduire chez Sa Majesté pour la supplier de vous en nommer un autre, dont je souhaite que les soins soient plus heureux que les miens*.»
Ce n'était pas une vaine menace : Fénelon était prêt à ce
* Histoire de Fénelon, par le cardinal de Bausset, tome I, p. 155» r«édit.» 1808.
SÉKBLON. 34:V
saçriûcç^ car il savait que, pouc être utile dans un emploi, il kut pouvoir Vexercer dignement. Toutefois il pressentait que le duc de Bourgogne fléchirait, et que le coup si bien frappé serait décisif; il ne se trompait pas : l'enfant royal se répandit en pleurs et en prières, îl promit tout, et pour le moment ne reçut aucune promesse en échange. Fénelon prolongea à dessein son anxiété et ne parut céder qu'aux sollicitations de madame de Maintenon, qu'on fit intervenir. C'est s£|ns doute à la suite de cette douloureuse épreuve que fut écrit le billet suivant, dont l'original a été trouvé dans les papiers de Fénelon: «Je promets, foi de prince, à M. l'abbé de Fénelon de faire sur*le-champ ce qu'il m'ordonnera et de lui obéir dans le moment qu'il me défendra quelque chose; et si j'y manque, je me soumets à toutes sortes de punitions et de déshonneurs. Fait à Versailles. Signé Louis. » Cet engagement d'honneur assurait l'autorité du précepteur, la docilité de l'élève, bridait les défauts du caractère et rendait facile la culture de l'intelligence.
On découvre facilement dans les écrits de Fénelon les principes de sa méthode d'enseignement : elle tendait à rendre l'étude attrayante et morale. Fénelon entretenait l'ardeur de son élève en rattachant ses compositions aux incidents mêmes de sa vie d'écolier. C'était tantôt un éloge, tantôt une excuse, plus souvent une leçon enjouée ou sévèrei Le j^une duc s'était-il montré trop sensible aux railleries d'un page, indiscret témoin de ses 'méprises grammaticales, Fénelon reproduisait cette petite scène de malice et de dépit dans un charmant apologue : le prince devenait Bacchus enfent, et le page était déguisé en jeune Faune S qui marquait à Silène (le précepteur) , par un ris moqueur , toutes les fautes que faisait son disciple ; et Bacchus, ne pouvant souf-
* « Le critique élaU jeane, gracieux et folâtre ; sa tête était couroDDée de pampre ; ses tempes étaient ornées de grappes de raisin ; de son épaule gauctie pendait sur son côté droit, en écharpe, an feston en lierre, etc. • Bacchus et le jeune Faune.
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344 ESSAIS d'histoire UTTEEAIRE.
frir un rieur malin, toujours prêt à se moquer de ses expressions si elles n'étaient pures et élégantes, lui disait d'un ton fier et impatient : « Comment oses-tu te moquer du fils de Jupiter?» —Et le Faune répondait sans s'émouvoir: «Eh! comment le fils de Jupiter ose-t-il faire quelque faute ? » L'enfant recevait ainsi sous déguisement une leçon de patience et de mythologie, et, par surcroît, un exercice de traduction ; car il fallait mettre en latin ces apologues improvisés. Un orage avait-il, pendant la nuit, interrompu le sommeil de l'enfant et retardé son lever, Fénelon excusait cette légère infraction à la discipline, et faisait dire au soleil : «Je veux qu'il dorme, le sommeil rafraîchira son sang, apaisera sa bile... pourvu qu'il dorme, qu'il rie, qu'il adoucisse son tempérament, qu'il aime les jeux de la société, qu'il prenne plaisir à aimer les hommes et à se faire aimer d'eux, toutes les grâces de l'esprit et du corps viendront en foule pour l'orner*.» Si l'élève n'a mérité *que des éloges, le rossignol et la fauvette, de leur voix la plus harmonieuse, célébreront à l'envi un jeune pasteur qui vient visiter leur bocage, et promettront à ce fils des dieux, pour prix de son amour pour les Muses, un règne fortuné qui ramènera Tâge d'or sur la terre*. Le mal s'est-il mêlé au bien de manière à faire craindre que le terrible enfant d'autrefois ne reparaisse avec ses travers et ses vices, une lettre datée d'Amsterdam', signée de Bayle, dénonce aussitôt l'existence d'une médaille dont le revers contredit M' face et met en suspens la sagacité des savants. Est-elle véritablement antique , ou plutôt ne figure-t-elle pas quelque chose de notre temps? En effet, « l'on affecte de faire entrevoir malignement quelque jeune prince, dont on tâche de rabaisser les bonnes qualités par des défauts qu'on lui impute. » Les mêmes craintes font écrire le Fantasque, et il semble alors que Fénelon ait dérobé le burin La Bruyère.
' Le Nourrisson des Muses favorisé du Soleil (fable). ^ Le Rossignol et la Fauvette.
3 U Médaille.
FKNELON. 345
Ainsi furent composées, dans Toccasion et au besoin de chaque jour, les fables et les contes qui furent un amusement si profîtable. Les Dialogues des morts concoururent au même but d'instruction, de morale et d'agrément. Fénelon, sous cette forme piquante , fit passer dans l'esprit de son élève les faits les plus intéressants de la Fable, et les plus graves enseignements de l'histoire et de la politique. Ces dialogues mettent en lumière des doctrines contraires à la pratique habituelle des gouvernements ; ils respirent l'amour de la vertu, et ils inspirent l'aversion de ces violences et de ces perfidies heureuses qu'on a trop souvent admirées dans les hommes d'État et les conquérants. On voit que Fénelon n'a qu'une pensée, qui est d'introduire la probité dans la politique, et de gouverner les nations par les règles de la morale universelle. Fénelon eut sans doute la hardiesse naïve de développer ces idées devant Louis XIV, et ce doit être après un entretien de ce genre que le monarque déclara qu'il venait « d'entendre le plus bel esprit et le plus chimérique de son royaume. »
Les leçons de Fénelon eurent un succès qui tient du prodige ; non-seulement elles firent en peu de temps du duc de Bourgogne un esprit orné de connaissances solides et variées, mais elles opérèrent une transformation morale qui frappa tous les yeux. Saint-Simon nous a dit ce qu'était le jeune prince, il va nous apprendre ce qu'il devint sous la discipline de Fénelon : « De cet abîme sortit un prince affable, doux, humain, modéré, patient, modeste, pénitent, et, autant et quelquefois au delà de ce que son état pouvait comporter, humble et austère pour soi. Tout appliqué à ses devoirs et les comprenant immenses, il ne pensa plus qu'à allier les devoirs de fils et de sujet avec ceux auxquels il se voyait destiné. La brièveté des jours faisait toute sa douleur '. » On put
* Les soins donnés au corps n'eurent pas le mCme succès : « Il sorlit droit d'entre les mains des femmes. On s'aperçut de bonne heure que sa taille commençait à tourner. On empjoya aussitôt et
même craindre que Fénelon n'eût trop bien réussi, et que, voulant former un roi, il n'eût fait un saint : aussi fut-il oUigé, ses lettres en font foi, de tempérer et d'éclairer la religion du prince par des conseils de sagesse purement humaine. Cet excès de vertu avait ses inconvénients. Sa solide piété faisait ombrage au roi « avec sa dévotion et sa régularité d'écorce, » et le dauphin, atout livré à la matière et à autrui',» en était humilié et gêné. Saint-Simon paraît rapporter le principal honneur de cette éducation aux ducs de Beautillers et de Chevreuse, ses amis; mais il nous éclaire et nous rassure par un aveu qui le réfute : «Ces deux frères, dit-il, n'étaient qu'un corps et qu'une âme, M. de Cambray en était la vie et le mouvement. Leur abandon pour lui était sans bornes , leur commerce secret était continuel. »
Jusqu'ici tout sourit à Fénelon, sa marche est heureuse et facile comme son génie; il s'élève sans eflbrts, on Tapplaudit, on l'admire, on l'aime. 11 exerce autour de lui iftie séduction irrésistible, et dans la région supérieure où il planfe déjà, son âme est sans orgueil et ses yeux sans ébionissement: il semble qu'il doive toujours s'y déployer à Taise, comme porté sur des ailes divines. Cependant un orage Ée formait qui devait le précipiter. Le roi n'aimait pas le précepteur de son petit-fils, et Fénelon, de son côté, trop sévère pour Louis XIV, voyait en lui plus de faste que de graindeut véritable : il ne lui pardonnait pas de tout sa,mfier à Téclat
longtemps le coUier et la croix de fer qu'il portait tant qu'il élait dans son appartement, même devant le monde, et on n'oublia aucun dès jeux et des exercices propres à le redresser. La nature demeura la plus forte. » La princesse Palatine, mère du régent, est d'un autre avis que Saiht-Simoh. Elle attribue lé mal aux moyens employés pour y remédier : « U était bossu : je crois qhe cela venait d'une barre de fer qu'on lui disait porter pour l'habituer à se tenir droit, mais qui faisait que, pour éviter la douleur qu'elle lui causait, il se tenait de travers. Je l'ai souvent dit au duc de BeauviUera. • Mémoires de la princesse Palatine t p. 201.
> Saint-Simoiî, Mémoires,
extérieur et à Tagrandissement de son pouvoir. Sa pensée secrète éclatait dans les instructions qu'il donnait au duc de Bourgogne *. C'était une opposition intime et de tous les instants, sur les marches mêmes du Irône; opposition redoutable, parce qu'elle agissait et que ses œuvres parlaient pour elle. L'avenir aussi lui appartenait ; le duc de Bourgogne , même du vivant de son père qu'il éclipsait, aurait été le vrai successeur de Louis XIV, et il n'aurait pas eu d'autre ministre que Fénelon. Une cour dissidente se formait au sein de la
^ Féneiou n'avait pas caché ses véritables sentiments à madame de Maintenôn et au duc de Beauvilliers, qui avaient l*oreille du roi ; mais il ne put îes déterminer à Taire entendre dés conseils sévères. C'est alors qu'il écrivit, sans se faire connaître, une lettre adressée à Louis XIV, et dans laquelle il ne ménage rien. L'authenticité de cette lettre rameuse n'est aujourd'hui l'objet d'siucun doute. On y Ht des passages tels que ceux-ci : « Ceux qui tous ont élevé ne vous ont donné pour toute science de gouverner que la déÛance, la jalousie, réioignement de la vertu, la crainte de tout mérite éclatant, le goût des hommes souples et rampants, la hauteur et l'attention à votre 'seul mérite. » El plus loin : « Vos peuplés, que vous devriez aimer comme vos èhrants, et qui ont été jusqu'ici si passionnés pour vous, meurent de faim. Là culture des terres est presque abandonnée, etc. ; le peuple même (il faut tout dire), qui vous a tant aimé, qui & eu tant de confiance en vous, commence à perdre Tamitié, la confiance et même le respect. Vos victoires et vos conquêtes ne le réjouissent plus; il est plein d'aigreur et ^de désespoir.» Citons encore : « Vous n'aimez point Dieu, vous ne le craignez même que d'une crainte d'esclave; c'est l'enfer, et non pas Dieu, que vous craignez. Votre religion ne consiste qu'en superstitions, en petites praUques superficielles... Vous n'aimez que votre gloire et votre commodité... Vous avez un archevêque (de Harlay) corrompu, scandaleux, incorrigible, faux, malin, etc.. Pour votre confesseur (lé père de La Chaise) il n'est pas vicieux, mais il craint la solide vertu et il n'aime que les gens profanes et relâchés, etc. » Cette lettre, écrite à la fin de 1694, à la veille des débats sur le quiétisme, est un trait de lumière. Peu importe que Louis XIV l'ait lue et qu'il en ait connu l'origine : l'homme qui avait pu l'écrire devait se trahir et laisser pénétrer les sentiments qui lui dictaientues rudes remontrances.
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cour. Le roi vieillissant était menacé de déchoir : son orgueil et sa conscience de despote s'alarmèrent à l'aspect de ce pouvoir nouveau et à la prédication de ces doctrines qui soumettaient les rois à la justice, qui les asservissaient au bonheur et aux droits des peuples. On n'a pas assez fait remarquer ce contraste et la puissance de Fénelon, qui cependant expliquent seuls sa disgrâce. La querelle religieuse ne fut guère qu'une occasion et un moyen.
On peut juger des craintes que devait inspirer Fénelon par les espérances qu'il faisait concevoir, et par l'empire qu'il exerçait autour de lui : pour s'en faire une juste idée* il faut avoir présent à l'esprit cet admirable portrait que Saint-Simon a tracé : « Ce prélat était un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l'esprit sortaient comme un torrent, et une physionomie telle que je n'en ai point vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvait oublier quand on ne l'aurait vue qu'une fois. Elle rassemblait tout, et les contraires ne s'y combattaient point. Elle avait de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté; elle sentait également le docteur, l'évêque et le grand seigneur; ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c'était la finesse, l'esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. 11 fallait effort pour cesser de le regarder. Tous ses portraits sont parlants, sans toutefois avoir pu attraper la justesse de l'harmonie qui frappait dans l'original, et la délicatesse de chaque caractère que le visage rassemblait. Ses manières y répondaient dans la même proportion, avec une aisance qui en donnait aux autres, et cet air et ce bon goût, qu'on ne tient que de l'usage de la meilleure compagnie et du grand monde, qui se trouvait répandu de soi-mtme dans toutes ses conversations ; avec cela une éloquence naturelle, douce, fleurie ; une politique insinuante, mais noble et proportionnée; une élocution facile, nette, agréable ; un air de clarté et de netteté pour se faire entendre dans les matières les plus embarrassées et les plus dures; avec cela un homme qui ne voulait jamais avoir plus
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d'esprit que ceux a qui il parlait^ qui se mettait à la portée de chacun sans le faire jamais sentir, qui les mettait à Taise, et qui semblait enchanter, de sorte qu'on ne pouvait le quitr ter, ni s'en défendre, ni ne pas chercher à le retrouver. C'est ce talent si rare et qu'il avait au dernier degré qui lui tint tous ses amis si entièrement attachés toute sa vie, malgré sa chute, et qui, dans leur dispersion, les réunissait pour se parler de lui, pour le regretter, pour le désirer, pour se tenir de plus en plus à lui, comme les Juifs pour Jérusalem, et soupirer après son retour, et l'espérer toujours, comme ce malheureux peuple attend encore et soupire après le Messie. C'est aussi par cette autorité de prophète qu'il s'était acquise sur les siens, qu'il s'était accoutumé à une domination qui, dans sa douceur, ne voulait point de résistance. Aussi n'aurait-il pas longtemps souffert de compagnons s'il fût revenu à la cour et entré dans le conseil, qui fut toujours son grand but; et une fois ancré et hors des besoins des autres, il eût été bien dangereux, non-seulement de lui résister, mais de n'être pas toujours pour lui dans la souplesse et l'admiration. »
Il était nécessaire d'avoir sous les yeux ce témoignage d'un contemporain, juge pénétrant et hostile jusque dans son admiration, pour bien comprendre les faits qui vont suivre. Fénelon était si haut placé dans l'estime publique, son parti avait à la cour des racines si profondes, il était si bien hors d'atteinte par ses mœurs, par son caractère, qu'on n'aurait pu l'attaquer directement. Aussi le premier signe de sa disgrâce fut-il une faveur. Le roi le nomma à l'archevêché de Cambray. Cette dignité le faisait duc et pair, prince du saint empire, et paraissait la récompense longtemps at^ tendue de ses services. Fénelon dut l'accepter avec des marques de vive reconnaissance, et de plus, comme si tous ses vœux étaient comblés, il se démit de l'abbaye de Saint-Valeri, seul bénéfice ecclésiastique dont il fut pourvu ^ Cet
* 11 avait abandonné à l'abbé de Beaumont le prieuré de Carenac en recevant l'abbaye de Saint- Valeri.
dM £SSaIS D^HISTOIRE LlTTÉRAtRË.
abandon de dangereux exemple scandalisa les gros bénéficters, qui n'avaient point de pareils scrupules. Le nouveau prélat se plaignit doucement d'un honneur qui Féloignerait de son élève, mais orl lui répondit gracieusement que neuf mois de résidence suflisaient, qu'il en passerait trois à Versailles, et qa'il enverrait de Carabray ses instructions. Les amîs de Fénelon furent déconcertés, ils attendaient pour lui le siège de Paris, que la mort imminente de monsieur de Hafrlay allait rendre vacant, et dont la possession n'aurait pas entravé i'édncation du prince. Cambray, donné à temps, déjouait cette combinaiscm si favorable à la fortune et au crédit de fénelon. La duchesse de Béthune vit là une perfidie qui l'indigna jusqu'aux larmes : fille de t'ouquet, elle croyait peu à la loyauté de Louis XIV, et son amitié pour Fénelon n'était pas exempté de cabale. Au reste, elle avait bien compris. Neuf mois de résidence à Cambray étaient un commencement d'exil dont on espérait profiter pour détacher peu à peu le jeirtie duc de la domination de son précepteur.
Fénelon venait d'être sacré par Bossuet, lorsqu'il fut enveloppé dans l'affah'e de inadaniè Guyon. C'est une longue histoire qu'il faut débrouiller. Cette femme singulière, qui avait de la naissance, de la beauté, de l'esprit, et une vocation religieuse irrésistible, devenue veuve à vingt-huit ans, avait sacrifié sa fortune personnelle, la garde-noble de ses enfants, qui valait quarante mille livres, et ne s'était réservé qu'un modique revenu pour se livrer sans partage à la vie dévote et à la propagation de ses idées mystiques. Après six années de pieux vagabondage, en compagnie d'un bamabite, le père Lacombe, son directeur et son acolyte, pendant lesquelles, tour à tour objet d'édification ou de sèandale, elle avait partout excité l'attention par l'étrangeté de ses manières et par son éloquence, madame Guyon était venue à Paris, en 1687, pour y répandre ses doctrines. Le moment était mal choisi. Molinos venait d'être condamné à Rome, pour avoir fait du mvsticisme une doctrine de débauche sous le nom de
quiéUsme. Motinoç^ mettait toute la religion dans Funiondè i'âme avec Dieu, laissaU, eomnae autrefois les gnostiques, toute liberté au corps, en vertu du divorce opéré par Fextase. La chair, abandonnée à elle-même , avait abusé en Molinos et les siens de son émancipation^ et Rome avait dû sévir. Les excès du quiétisme rendirent suspects le mysticisme de madame Guy on et son commerce avec le père Lacombe. Monsieur de Harlay, sévère pour les mœurs d'autrui, craignit la contagion de doctrines qui pouvaient infecter son diocèse : le père Lacombe et madame Guyon furent arrêtés. Celte-ci, enfermée au couvent des reUgieusp de Sainte-Marie, subit avec sécurité plusieurs interrogatoires et gagna rapidement Taffection des religieuses, qui furent touchées de ses discours et prirent modèle sur sa conduite. Madame de Miramion elle-même la vit, l'entendit, et fut séduite.
Rendue à la liberté, madame Guyon, par Tentremise de la duchesse de Béthuae, fut accueillie chez madame de Beauyillers, où elje trouva tfardenfes prosélytes. Madame de MaintenpA, toute prudente çt froide qu'elle était, se laissa charmer, et voulut même la faire entendre aux pensionnaires de Saint-Cyr. Ce fut chez le duc de Beauvillers que Eénelon vit pour la première fois madame Guyon, et que commença la liaison toute spirituelle que ses ennemis surent tourner contre lui. Comme toutes lésâmes tendres et élevées, Fénelon était disposé au mysticisme; dès sa jeunesse, à Saint- Sulpice, il avait étudié avec passion les écrits de saint Clément, de Grégoire de Na?ianze > de Cassien, le Trésor çLscéiiçiue, François de Sales, Jean de La Croix; il retrouvait dans les entretiens de madame Guyon les maximes de ses docteurs préférés, et il s'habitua à la considérer comme une sainte. Ce comiperce de piété ei^pansive durait depuis plusieurs années sans trouble et dans un perpétuel ravissement, lorsque la i;nystique amie de Fénelon fut en butte à de nouveaux soupçons qui amenèrent une nouvelle enquête. L'éveil fut donné par l'évêque de Chartres, Godet-Desmarais, confesseur de madan^e de Maintengn et directeur spirituel de Saint-
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Gyr. A cette première alarme, madame de Maintenons qui n'eut guère de constance que dans ses rancunes, et qui fut si prompte à se détacher de ses amis quand il y avait péril à les défendre, se refroidit pour madame Guyon. Bientôt elle lui fut hostile, et ne tarda pas à se tourner contre Fénelon luimême, lorsque la lutte fut engagée.
Madame Guyon menacée se réfugia auprès de Bossuet ; elle fut assez habile pour obtenir de lui la communion et un certificat dont elle fit trophée. Cette approbation suffisait pour ses intentions et pour ses mœurs ; mais ses écrits restaient en cause, et eUe demanda, pour les examiner, une commission mixte, où les juges laïques seraient en nombre égal avec les ecclésiastiques. On n'y consentit pas. L'affaire fut soumise à Bossuet, à M. de Noailles, alors évêque de Châlons, et au vénérable Tronson, supérieur de Saint-Sulpice. Pendant les conférences tenues à Issy, Fénelon fut nommé à l'archevêché de Cambray et admis à prendre part comme juge à la délibération. On reconnut les erreurs de madame Guyon; mais, la pureté de ses intentions étant hors de doute, comme celle de ses mœurs, les commissaires se contentèrent, sans la censurer directement, de rédiger en articles les principes de la véritable spiritualité et les règles des voies intérieures. Fénelon signa ces trente-quatre articles, et tout parut terminé.
Pendant les conférences, Fénelon avait maintenu son droit déjuge : devenu par sa nouvelle dignité l'égal de Bossuet, il s'était départi de la docilité qu'il aimait à témoigner comme simple prêtre. .Bossuet en fut surpris. Fénelon, qui n'avait pas défendu les livres incriminés, et qui s'était engagé à blâmer, dans un mandement, les doctrines qu'on attribuait à son amie, pensait qu'on n'avait plus à lui demander de nouveaux sacrifices. Mais Bossuet lui ménageait une cruelle surprise. Le prélat annonça sur les états d'oraison une instruction où madame Guyon était censurée avec amertume, et il voulait qu'elle parût avec l'adhésion de l'archevêque de Cambray. 11 y avait péril dans le refus et dans le consente-
ment. Fénelon pouvait-il^ en accusant publiquement madame Guyon, flétrir celle qu'il avait honorée et s'accuser lui -même contre le témoignage de sa conscience ? Bossuet disait : « Un homme, un chrétien, un évêque a-t-il tant de peine à s'humilier! » Il voulait donc que Fénelon fût humilié. Et pourquoi? Mais ici l'humilité amenait le déshonneur. D'un autre côté, la résistance ne pouvait manquer de passer pour un aveu de complicité. Comment Bossuet osait-il placer un évêque, un précepteur des enfants de France, dans la nécessité de se déconsidérer? Quel avantage pouvait en revenir à l'Eglise et à la religion? La signature donnée aux articles d'Issy, le mandement promis, n'était-ce pas une adhésion suffisante, et tout n'était-il pas sauf, la doctrine et l'honneur?
Cependant madame Guyon, qui pouvait se croire hors de cause, avait été enfermée au donjon de Vincennes, et Bossuet en avait été ravi *. Fénelon laissa faire la persécution et s'affermit dans la résolution de ne pas s'y associer. « On veut , disait-il, que je la condamne avec ses écrits. Quand l'Église fera là-dessus un formulaire, je serai le premier à le signer de mon sang et à le faire signer. Hors de là, je ne puis ni ne dois le faire. J'ai vu de près des faits certains qui m'ont infiniment édifié ; pourquoi veut-on que je la condamne sur d'autres faits que je n'ai point vus et qui ne concluent rien par eux-mêmes?... Ses écrits ne sont-ils pas assez condamnés par tant d'ordonnances qui n'ont été contredites de personne?... Que veut-on de plus?... Me convient- il d'aller accabler une pauvre personne que tant d'autres ont déjà foudroyée et dont j'ai été ami?... Tout se réduit de ma part à ne vouloir point parler contre ma conscience, et à ne point insulter inutilement une personne que j'ai révérée comme une sainte, surtout ce que j'en ai vu par moi-même. En vérité, peut-on douter de ma bonne foi ?... Pourquoi me demander ce qu'on exigerait à peine d'un homme suspect d'imposture'?...» Ainsi Fénelon ne demandait qu'à fee taire et laissait le champ
* Lettre à madame de Mainienon, 2 janvier 1C96. ^ Leure à monsieur Tronson, 2G Tévricr 1G96.
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3^ ESSAIS d'histoire I.ITTÉRAIRB.
^breaux ennemis de madan^e Guyop;[mais Bos$uet Toulait une soumission ou un combat. Fénelon prit le seul parti qui lui offrît encore quelques chances favorables. Il se hâta de faire une profession de foi qui le mît au-dessus du soupçon et qui établît la pureté de sa doctrine : pour plus de sûreté, il se fit un rempart des Maximes des saints , relatives à la prière et àTamour de Dieu. Cette tactique^ toute habile qu'elle fût, ne lui réussit pas. Les saints eux-mêmes ne protègent pas toujours ceux qu'on veut perdre : il y a des détours propres à éluder leur autorité, et Fénelon aurait dû se rappeler que la Sorbonne, en 1656, avait atteint le grand Ârnauld à travers saint Paul et saint Augustin.
Dès que Fénelon eut parlé, madame Guyon fut rejetée sur le second plan. Elle ne reparaîtra plus qu'au besoin , quand il sera utile de la diffamer pour déconsidérer Fénelon. Au fond ou s'inquiétait médiocrement de cette femme ^ dont l'exaltation pouvait, selon l'humeur des gens^ recevoir des interprétations opposées. Le fait est qu'elle était folle de Dieu, et que ses transports faisaient passer dans son langage toutes les figures qui sont à l'usage de l'amour profane. C'est le propre des mystiques, et cette confusion n'est dangereuse que pour les âmes corrompues : omnia munda mundts. Quoi qu'il en soit, Fénelon se découvrait, et Bossuet put prendre corps à corps cet adversaire jusque-là insaisissable ; mais il lui fallut du temps pour le terrasse^. Alor^ comnieoça, sur une question qui aurait pu dormir sans péril , un terrible duel qui laissa pendant près de deux années l'Eglise en suspens. Les deux athlètes se trouvèrent dignes l'un de l'autre : celui-ci plus fort, plus exercé; l'autre plus souple et fécond en ressources imprévues'; l'un étonpé d'une résistance qui portait atteinte à sa longue domination sur les esprits, l'autre soutenu par le sentiment de son droit et déternainé à ne céder qu'à l'autorité qui règle la foi. Bossuet voulait être le juge de Fénelon, mais Fénelon soumit le débat à la décision du saintsiége, et par là il força celui qui pensait être l'arbitre de la cause à devenir sa partie, il maintint l'égalité jusqu'à sa dé-
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faite^ et de cette défaite mêiae i) ml faire un triomiïhe par sa prompte soumission.
Avant de pénétrer plus loin dans les détails de cette controverse. J'ai besoin d^ m'expliquer sur le rôle qu'y joua Bossuet. Dieu me gar^e de ternir la glpire de ce dernier des Pères de l'Église par Je spupcon de mauvaise foi ou de jalousie. Bossuet a servi 4es ressentiments qu'il n'avait pas, il a prêté sa puissance à une intrigue qu'il aurait désavouée s'il l'eût connue. Habitué à régner sur l'Église, qui acceptait ses décisions comme des oracles, il a été entraîné par son dogmatisme impérieux, par son altière orthodoxie, à des excès de parole, à des écarts d'action qui nous étonnent, qui nous affligent sans que nous puissions accuser la pureté de ses intentions. Avouons encore que les conseils de son neveu, l'abbé Bossuet, venant de Rome, les terreurs et les calomnies de cet esprit court et violent, égarèrent sa loyauté.
Ce livre des Maximes des saints eut peu de succès. Fénelon n'avait prétendu faire qu'une compilation et un commentaire irréprochables. Les gens du monde le trouvèrent fastidieux et inintelligible : ils étaient dans leur droit, l'auteur n'ayant pas voulu les amuser et ne pouvant leur doimer l'intelligence de ces matières. Les théologiens le tinrent pour suspect, et Bossuet était assuré d'avance de le trouver coupable. 11 ne s'en cacha pas avant d'avoir vu le livre , puis il promit des remarques qui devaient être soumises à l'auteur seul et qui ne lui arrivèrent pas ; il tenta ensuite de faire comparaître Fénelon devant une commission qu'il aurait dominée, et de lui arracher une rétractation. Sous le nom d'un docteur, i| écrivit une censure amère; enfin il publia une déclaration , signée de lui, de l'évêque de Chartres et de l'archevêque de Paris, qui tranchait )a question pendante en cour de Rome. Cependant Féqelon, qui avait demandé la grâce d'aller luimême à Rome défendre son livre, recevait en réponse l'ordre de partir pour son diocèseet d'y rester. Le duc de Beauvillers était menacé de destitution, et bientôt après |e contre-coup de la disgrâce du prélat allait frapper les abbés de Beaumont
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et de Langeron, sous-précepteurs du prince : le frère de Fénelon, exempt des gardes, était congédié, et quelques mois après Fénelon lui-même était dépouillé de son titre de précepteur. Madame de Maintenon , Bossuet , Louis XIV rivalisaient d'ardeur pour accabler Tarchevêque de Cambray. Bossuet était infatigable dans sa polémique, et, il faut le dire, dans ses menaces. Louis XIV donnait cours à ses ressentiments, et comme il frappa dans le théologien accusé et non condamné le précepteur de son petit-fils, on put comprendre que réducation du duc de Bourgogne était à ses yeux le véritable crime du prélat. Daguesseau a dit le mot de ce débat : tt C'était plutôt une intrigue politique qu'une affaire de religion. » La question religieuse pouvait se vider sans éclat. En effet, comme le disait Fénelon écrivant à Bossuet : a Un évoque qui soumet son livre, et qui se tait après l'avoir soumis, ne peut être comparé ni à Pelage ni à Julien. Vous pouviez envoyer secrètement à Rome, de concert avec moi, toutes vos objections ; je n'aurais donné au public aucune apologie , ni imprimée ni manuscrite : le juge seul aurait examiné mes défenses; toute l'Église aurait attendu en paix le jugement de Rome ; ce jugement aurait tout fini. La condamnation de mon livre, s'il est mauvais, étant suivie de ma soumission sans réserve, n'eût laissé aucun péril pour la séduction; nous n'aurions manqué en rien à la vérité : la charité, la paix , la bienséance épiscopale auraient été gardées*. »
Les invectives de Bossuet et les rigueurs de la cour tournèrent la faveur publique du côté de Fénelon, dont les réponses se succédaient rapidement , toujours fermes et modérées , souvent éloquentes. Bossuet n'avait jamais entendu un pareil langage ; et il faut ajouter que, de son côté, il poursuivait son confrère avec plus de vivacité et d'aigreur qu'il n'en avait mis contre les hérétiques. Quoi de plus incisif, de plus ému, de plus cruel au fond que ces paroles de Fénelon à son terrible antagoniste? n'était-fce pas un peu, comme Ta si bien dit M. Joubert, le fiel de la colombe? « Qu'il m'est dur, ' Première lettre de Fénelon à Bossuet.
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monseigneur, d'avoir à soutenir ces combats de paroles, et de ne pouvoir plus me justifier sur des accusations si terribles qu'en ouvrant le livre aux yeux de toute l'Église, pour montrer combien vous avez défiguré ma doctrine! Que peut-on penser de vos intentions? /c suis ce cher auteur que vous portez dans vos entrailles pour le précipiter, avec Molinos, dans l'abîme du quiétisme. Vous allez me pleurer partout, et vous me déchirez en me pleurant! Que peut-on penser de ces larmes, qui ne servent qu'à donner plus d'autorité à vos accusations? Vous me pleurez, et vous supprimez ce qui est essentiel dans mes paroles! Vous joignez, sans en avertir, celles qui sont séparées! Vous donnez vos conséquences les plus outrées comme mes dogmes précis, quoiqu'elles soient contradictoires à mon texte formel. Quelque grande autorité, monseigneur, que vous ayez justement acquise jusqu'ici , elle n'a point de proportion avec celle que vous prenez dans le style de ce dernier livre. Le lecteur sans passion est étonné de ne trouver, dans un ouvrage fait contre un confrère soumis à l'Église, aucune trace de cette modération qu'on avait louée dans vos écrits contre les ministres protestants. Pour moi, monseigneur, je ne sais si je me trompe, et ce n'est pas à moi à en juger, mais il me semble que mon cœur n'est point ému, que je ne désire que la paix, et que. je suis avec un respect constant pour votre
personne »
Cette résistance ou plutôt cette révolte inattendue contre la dictature théologique de Bossuet, de la part d'un prélat renommé par la douceur de son caractère, arracha à son adversaire des paroles où perce le dépit: «Pour des lettres, disait-il, composez-en tant qu'il vous plaira : divertissez la cour et la ville; faites admirer votre esprit et votre éloquence, et ramenez les grâces des Lettres provinciales ; je ne veux plus avoir de part au spectacle que vous semblez vouloir donner au public.» Ce spectacle même, Bossuet essaya de le faire cesser. On fit intervenir le nonce pour fermer la bouche à Fénelon, qui, loin de se taire, redoubla d'énergie. De nou-
3^8 ESSAIS D'HISTOIM UTTÉRAntE.
Telles lettres a|outèrenl à l'initation de Bossuet. Gkons encore un passage dans lequel Fénelon accuse et se justifie avec une incomparable vigueur.
« Il m*est impossible de vous suivre dans toutes les objections que vous semez sur votre chemin ; les difficultés naissent sous vos pas. Tout ce que vous touchez de plus pur dans mon texte se convertit aussitôt en erreur et en blasphème; mais il ne faut pas s'en étonner ; vous exténuez et vous grossissez chaque objet, selon vos besoins, sans vous mettre en peine de coincilier vos expressions. Youlez-vous me faciliter une rétractation, vous aplanissez la voie ; elle est si douce qu'elle n'effraie plus. Ce n'e*^ dites-vous, qu'un ébloulssement de peu de durée. Mais si Ton va chercher ce que vous dites ailleurs pour alarmer toute l'Église, pendant que vous me flattez ainsi, on trouvera que ce court ébloulssement çst un malheureux mystère et un prodige de séduction,
« Tout de même, s'agit-il de me faire avouer des livres et des visions de madame Guy on? Vous rendez la chose si excusable, qu'on est tout étonné que je ne veuille point la confesser pour vous apaiser. Est-ce un si grand malheur ^ dites-vous, d'avoir été trompé par une amie 1 Mais quelle est cette amie^ C'est une Priscille dont je suis le Montan. Ainsi vous donnez, comme il vous plaît, aux mêmes objets les formes les plu^ douces et les plus affreuses.
«Je ne veux pas me juger moi-même. En effet, je dois craindre que mon. esprit ne s'aigrisse dans une affaire si capable d'user la patience d'un homme qui serait moins iaaparfait que moi. Quoi qu'il en soit, si j'ai dit cpiejque chose qui ne soit pas vrai et essentiel à ma justification, ou bien si je l'ai dit en des ternies qui ne fussent pas nécessaires pour exprimer toute la force de mes raisons, j'en demande pardon à Dieu, à toute l'iplglise et à vous. Mais où sont-ils, ces termes que j'eusse {ui vous épargner? du nçioins, marquez-les-moi; mais en les marquant, défie?-vous de votre délicatesse. Après m'avoir donné si souvent des injures pour des raisons, n'avez-vous point pris mes raisons pour des injures?
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« Cette douceur, dont vèus me dites que je m'étais paré, on la tournait contre moi ; on a dit que je parlais d'un ton si radouci parce que ceux qui se sentent coupables sont toujours timides et hésitants. Peut-être ai-je ensuite un peu trop élevé la voix ; mais le lecteur pourra observer que j'ai évité beaucoup de termes durs qui vous sont les plus familiers. Nous sommes, vous et moi, l'objet de la dérision des impies, et nous faisons gémir tous les gens de bien : que tous les autres hommes soient hommes, c'est ce qui ne doit pas surprendre ; mais que les ministres de Jésus- Christ, ces anges des églises, donnent au monde profane et incrédule de telles scènes, c'est ce qui demande dès larmes de sang. Trop heureux si, au lieu de ces guerres d'écrits, nous avions toujours fait notre catéchisme dans nos diocèses, pour apprendre aux pauvres villageois à craindre et à aimer Dieu. »
Bossuet, poussé à bout par ces répliques qui emportaient l'opinion du côté de son adversaire, rassembla toutes ses forces pour frapper un coup décisif. Il écrivit la ndation du quiémme, chef-d'œuvre de dialectique vigoureuse et de raillerie amère, qui étendait sur Fénelon le ridicule dont madame Guyon était enveloppée. On le crut blessé à mort par cette arme, dont les blessures étroites sont si profondes, mais il renvoya ce qu'il avait reçu avec une promptitude et une dextérité surprenantes, a II y eut, dit M. de Bausset, telle province en France où la réponse à la Relation du quiétisme parvint en même temps que la Relation ellemême. On ne savait ce qu'on devait le plus admirer dans cette réponse : là clarté dans l'exposition des faits; l'ordre et l'exactitude rétablis dans leur marche naturelle; chaque accusation détruite par des preuves irrésistibles ; le mérite si rare de mettre plus de précision dans la justification que n'en offraient les accusations mêmes; l'accord plus rare encore de la simplicité, de l'élévation et de la noblesse du style ; l'art admirable avec lequel Fénelon avait su , sans faiblesse et sans mollesse, mettre à l'écart le cardinal de
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Noailies et Tévêque de Chartres, le roi et madame de Maintenon, pour ne faire tomber ses traits que sur Bossuet seul, qui Tarait si cruellement offensé; en un mot, cette profonde indignation d'une âme vertueuse , qui se fait plutôt sentir qu'apercevoir, parce qu'elle conserve encore assez d'empire sur elle-même pour respecter, dans son adversaire, la dignité de son propre caractère; telles sont les faibles nuances qui peuvent offrir une image imparfaite de cette admirable composition ^ »
Bossuet, voulant amortir l'effet de cette réponse, publia des Remarques qui n'ajoutaient rien à la Relation du guié" tisfne^ où il avait épuisé ses ressources de malignité et de ridicule. D'ailleurs, les rôles étaient intervertis : Bossuet, tout en continuant d'accuser, se défendait!... Fénelon, qui avait pris l'offensive, répliqua, et il se montra plus décidé, plus pressant, plus incisif que jamais. Il avait dit : a Tandis que le saint-siége me permettra de montrer mon innocence, et qu'il me restera un souffle de vie, je ne cesserai de prendre le ciel à témoin de l'injustice de vos accusations. » 11 tint parole. Bossuet dut se repentir plus d'une fois d'avoir évoqué le souvenir de Montan et de Priscille; en vain avaitil cherché à pallier un tort inexcusable, en disant qu'il ne s'agissait, entre Montan et Priscille, que d'un commerce d'illusion. « Vos comparaisons tirées de l'histoire, répondait Fénelon, réussissent mal. Ma prétendue illusion ne ressemble point à celle de Montan. Ce fanatique avait détaché de leurs maris deux fenmies qui le suivaient : il les livra à une fausse inspiration, qui était une véritable possession de l'esprit malin, et qu'il appelait l'esprit de prophétie. 11 était possédé luimême aussi bien que ces femmes ; et ce fut dans un transport de la fureur diabolique, qui l'avait saisi avec MaximiUe^ qu'ils s'étranglèrent tous deux. Tel est cet homme, l'horreur de tous les siècles, auquel vous comparez votre confrère, ce cher ami de toute la vie, que vous portez dans vos entrailles;
» Uitioirt de Fénalou, tome !, liage dernière.
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et Yous trouvez mauvais qu'il se plaigne d'une telle com»' paraison! Non, monseigneur, je ne m'en plaindrai plus; je n'en serai affligé que pour vous. Et qui est-ce qui est à plaindre, sinon celui qui se fait tant de mal à soi-même, en accusant son confrère sans preuve ? Dites que vous n'êtes point mon accusateur eu me comparant à Montant Qui vous croira? et qu'ai-je besoin de répondre? Pouviez-vous jamais rien faire de plus fort pour me justifier, que de tomber dans cet excès, et dans ces contradictions palpables, ' en m'accusant? Vous faites plus pour moi que je ne pourrais faire moi-même. Mais quelle triste consolation, quand on voit le scandale qui trouble la maison de Dieu, et qui fait triompher tant d'hérétiques et de libertins ! Quelque fin qu'un saint pontife puisse donner à cette affaire, je l'attends avec patience, ne voulant qu'obéir, ne craignant que de me tromper, et ne cherchant que la paix. J'espère qu'on verra dans mon silence, dans ma soumission sans réserve, dans mon horreur constante pour l'illusion, dans mon éloignement de tout livre et de toute personne suspecte, que le mal que vous avez voulu faire craindre est aussi chimérique que le scandale a été réel, et que les remèdes violents contre des maux imaginaires se tournent en poison. »
Pendant ce débat, Rome procédait avec lenteur à l'examen du livre de Fénelon. Vainement l'abbé Bossuet mettait-il en jeu tous les ressorts de l'intrigue et de la violence : ses calomnies et ses menaces, combattues par le dévouement de l'abbé de Chanterac, mandataire de Fénelon, et par l'équité impartiale du cardinal de Bouillon, ambassadeur de-France, ne précipitaient point la marche compassée de la congrégation du Saint-Office. D'ailleurs Innocent XII était favorable à Fénelon, qui, outre ses vertus et son génie, avait à ses yeux le mérite de se piquer médiocrement de gallicanisme. La démarche de l'archevêque de Cambray était un hommage au saint-siége, une protestation contre l'autorité de Bossuet, dont la dictature théologique humiliait Rome en dominant l'Église. Bossuet allait de mécompte en mé- 2e SéHe. 21
compte ; il avait cru faire plier Fénelon, et FéneloD combattait avec vn courage de liou ; il avait pensé que Rome condamnerait sans hésitation, sans délai ; et non-seulement Rome tardait, mais elle était indécise. Bien plus, après une délibération qui avait duré plus de quinze mois, la congrégation du ^int-OfTice se trouva partagée ; cinq docteurs sur dix jugèrent le livre irréprochable. Ce partage était, selon la coutume, un ^rrêt de non-lieu, Fénelon triomphait. Mais la politique l'emporta sur la jurisprudence consacrée; l'affaire fut déférée au collège des cardinaux, et, Louis XIY aidant, te livre fut censuré. On y trouva vingt-trois propositions répréhensibles ou de dangereuse conséquence. La sentence fut libellée sous la forme adoucie de bref, et non de bulle; la terrible formule d'hérésie fut écartée> et le livre proscrit ne fut pas condamné au feu. Il fallut que la cour de France m contentât de cette demi-victoire.
Telle fut rissue de cette douloureuse affaire. On peut en déplorer l'éclat, car la religion n'y a rien gagné, et elle trouble les admirateurs deBossuet. En engageant le combat, ce grand homme s'était mis dans la nécessité de vaincre, et Ton sait à quelles extrémités entraîne une situation dont on ne peut sortir que par la victoire. Tout paraît juste alors. Pans Temportement de la lutte, Bossuet employa des armes qui n'étaient pas à son usage. Toutefois, j'ai hâte de le dire, sa conscience lui voila ses torts, puisqu'il en vint à se persuader, car il le dit, qu'il y allait de toute la religion. Mais cette conviction n'avait-elle pas sa racine dans une injuste prévention ? On voulut voir Molinos dans madame Guyon, et madame Guyon dans Fénelon, et cependant madame Guyon n'avait que l'élan d'une Sapho catholique , elle relevait de sainte Thérèse, et Fénelon était un disciple de saint François de Sales. La doctrine de l'amour divin, pur et désintéressé, peut être une chimère, mais elle est en dehors du dogme. 11 faut aimer Dieu, bien que certains casuistes nous en dispensent; mais il y a des nuances et des degrés dans cet amour. Bossuet ne veut pas qu'on le sépare
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de Tespérance du salut. Fénelou trouve qu'il y a quelque chose de mercenaire dans ce mélange^ et il pense qu'il y a plus de pureté à aimer Dieu pour lui seul^ pour sa beauté^ pour sa bonté; en un mot^ parce qu'il est lui^ sans égard à la récompense qui suit cet amour. On peut dire que ce détachement absolu est une iUusion, un vain rête de perfection au-dessus de la nature de l'homme; il est possible encore que certains esprits^ enivrés de cet amour^ se bercent dans une inaction voluptueuse qu'ils prendront pour de la sainteté ; mais cette quiétude découle^t-elle nécessairemetit du principe de l'amour désintéressé? Fénelon proteste de toutes ses forces contre de telles conséquences. Il ne veut pas une brutale indifférence sur le salut : il désire que l'idée de récompense n'altère pas les mérites du chrétien^ et il pense qu'on est d'autant plus digne de la béatitude qu'on n'y a pas songé en servant Dieu et en l'aimant.
Le bref d'Innocent XII affligea Fénelon> mais sa soumission prompte et sincère termina heureusement cette longue querelle. Ses ennemis virent de l'ostentation dans son humi-* lité, et; sans doute^ ilà lui en auraient disputé le mérite si l'applaudissement unanime du monde chrétien ne leur eût fermé la bouche^. Et maintenant posons cette question: Si Rome eût prononcé dans un sens différent et qu'elle eût absous FéneloU; ses adversaires auraient«-ils montré la même déférence pour la décision du saint-siége?
Pendant le débat; un incident imprévu avait envenimé l'animosité de Louis XIV contre le précepteur de ses petits-fils. L'infidélité d'un domestique avait livré aux libraires de Hollende une copie du Télémaque. On sait que Fénelon avait préparé ce poëme pour couronner ses instructions au duc de Bourgogne. C'était pour la morale politique le complément des Dialogues det vmtU. La malignité publique vit dans cette belle fiction antique des allusions injurieuses. Idoménée^
* « Debout et le bras étendu pour instruire les hommes, dit M. Dé Maifttre« il peut avoir un égal ; prosterné ponr se condamner luimême, U n'en a pla8« • 5otr^ de SaiM''Péursèowg.
Adraste^ Pygmalion peut-être dénonçaient Louis XIV à l'Europe : on voulait reconnsutre Louvois dans Protésilas. Le roi fut du parti de ses détracteurs. Il avait ses raisons pour soupçonner Fénelon, et cependant il se trompait. Le Télémaqtte est autre chose qu'une satire. aSansdoute, adit excellemment M. Yillemain^ le Télémaque présente quelques réflexions que Ton peut détourner contre Louis XIV, mais c'est une absurde injustice de chercher dans cet ouvrage la censure allégorique et méditée de ce grand roi; il était même impossible d'avoir mieux combiné tous les détails pour décoo' certer les allusions, et pour échapper, autant que possible, à l'inévitable fatalité des ressemblances. Nous croyons que cette précaution généreuse occupait encore Fénelon écrivant pour le bonheur des peuples, et qu'elle lui fit chercher cette conception poétique, ces mœurs primitives, ces sociétés antiques si^loignées du tableau de l'Europe moderne. Pourquoi, d'ailleurs, aurait-il voulu peindre Louis XIV sous les traits de l'imprudent Idoménée ou du sacrilège Adraste, plutôt que sous l'image du grand et vertueux Sésostris? » Empruntons encore à l'illustre écrivain quelques considérations d'une justesse frappante : «Comme le Télémaque est surtout un livre de morale poUtique, ce que l'auteur peint avec le plus de force, c'est l'ambition, cette maladie des rois qui fait mourir les peuples ; l'ambition grande et généreuse dans Sésostris ; l'ambition imprudente dans Idoménée; l'ambition tyrannique et misérable dans Pygmalion; l'ambition barbare, hypocrite, impie, dans Adraste*.»
Avant de suivre Fénelon dans son diocèse, d'où il ne sortira plus désormais, nous devons, et Télémaque nous y convie, essayer de caractériser sommairement le génie de l'écrivain et de l'orateur : il faut dire aussi quelques mots du pliilosophe et du critique. Le Traité de V existence de Dieu sutlfirait pour immortaliser Fénelon : il y déploie une riche imagination dans le développement des beautés et de Tordre de
* 11 faut lire dans les Mélanges de M. de Villemain tout œ morceau sur le Télémaque t plein de vues neuves et profondes.
la nature considérés comme preuves de la puissance et de la jsagesse divines, et il se montre métaphysicien et logicien supérieur dans l'exposition des arguments métaphysiques et dans la déduction des attributs qui dérivent de l'idée de cause et de substance infinies. Disciple de Descartes, il s'est arrêté sur la pente qui a entraîné Malebrancbe et Spinosa. Il faut lui savoir gré d'avoir montré comment la raison s'élève par ses propres forces à ces notions sublimes, et de les avoir mises en lumière au profit du sentiment religieux, qui n'a pas de meilleur aliment que la contemplation de l'infini. S'il eût écrit de nos jours, il aurait eu bien de la peine à échapper aux censures de certains théologiens, auprès de qui il y a péril à parler de la toute^puissance de Dieu; bon gré, mal gré, on ferait de lui un panthéiste.
Le TraUédeVextiiencedeDieunon^romène plus directement qu'on ne pense aux débats théologiques de Fénelon et de Bossuet, et J'y reviens, au risque de paraître faire une digression. Sans doute dans cette querelle mémorable, les deux rivaux ont payé, dans leur force même, tribut à la faiblesse humaine. Bossuet songeait à maintenir sa dictature en défendant l'intégrité de la foi ; peut-être encore était-il importuné des succès, du crédit et de la renommée croissante d'un disciple long* temps soumis : sans doute encore l'habileté, la souplesse, la vigueur, pour tout dire en un mot, les ressources inépuisables du génie de Fénelon ne se déployèrent point sans un secret sentiment de fierté ; mais si ces motifs humains expliquent Tanimosité et l'acharnement du combat, ils ne sont pas le principe de la lutte elle-même. Elle pouvait nsdtre au premier choc d'un dissentiment réel, et de la diversité de ces deux génieâ qui n'ont en commun que la sincérité et la grandeur. Bossuet et Fénelon étaient trop clairvoyants pour ne pas pressentir les périls qui menaçaient la religion, et trop pénétrés des vérités qu'elle annonce pour ne pas chercher les moyens de la préserver d'un nouvel ébranlement. Or c'est sur ce point qu'ils étaient divisés .
Que Fénelon ait vu les dangers que courait la religion,
366 ESSAIS d'histoiiui littéraibe.
eela est inconteslable^ et J'ai hâte d'en apporter la preuve, puisque j'y trouve l'occasion de le Ikire parler. Voiei, en effet, ee qu'il disait du haut de la chaire évangélique quel* ques mois avant la révocation de Tédit de Nantes * : « Un bruit sourd d'impiété vient frapper nos oreilles, et nous en avons le cœur déchiré. Aprèi s^étre corrompus dans ce qu'ils connaissent, ils blasphèment enfin ce qu'ils ignorent. Prodige réservé i nos jours! linstruction augmente et la foi diminue. La parole de Dieu, autrefois si féconde , deviendrait stérile si Timpiété l'osait. Cependant de tous les vices on ne craint plus que le scandale : que dis-je? le scandale même est au comble; car l'incrédulité, quoique timide, n'est pas muette ; elle sait se glisser dans les epnversations, tantôt sous des railleries envenimées, tantôt sous des questions où Ton veut tenter Jésus-Christ, comme les Pharisiens. En même temps l'aveugle sagesse de la chair, qui prétend avoir droit de tempérer la religion au gré de ses désirs, déshonore et énerve ce qui reste de foi parmi nous. Chacun marche dans la voie de son propre conseil ; chacun, ingénieux à se tromper, se fiait une fausse conscience. Plus d'autorité dans les pasteurs, plus d'uniformité de discipline, le dérèglement ne se contente plus d'être toléré, il veut être la règle même, et appelle excès tout ce qui s'y oppose. La chaste colombe, dont le partage ici-bas est de gémir, redouble ses gémissements. Le péché abonde, la charité te refroidit, les ténèbres s'épaississent, le mystère d'iniquité se forme; dans ces jours d'aveuglement et de péché, les élus mêmes seraient séduits, s'ils pouvaient l'être. Le flambeau de l'Évangile, qui doit faire le tour de l'univers, achève sa course. Dieu ! que vois-je ? où sommes-nous ? le jour de sa ruine est proche, et les temps se hâtent d'arriver. Mais adorons en silence et avec tremblement l'impénétrable secret de Dieu '. »
Ce bruit sourd d'impiété, la révocation de l'édit de Nantes ne rétûuffa point, et devenu plus distinct dans le silence de
' 6 janvier 1685.
' Difloours pour la fête de PËpiphanie.
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rhérésie^ il continua d'inquiéter les chefs derÉglise. Le péril était plus grand et se faisait mieux connaître depuis qu'on avait fait taire les dissidents religieux. Bossuet et Fénelon essayèrent tous deux de le conjurer^ mais chacun selon sa nature et par des moyens divers. Bossuet^ esprit ferme^ cœur altier^ opposait au mal les étreintes rigoureuses du dogme; il voulait dompter et maîtriser la rébellion ; Tâme tendre de Fénelon aspirait à la fléchir par la douceur du sentiment^ et à l'attirer par la lumière de la vérité ; il comptait sur le charme de Tamour divin et sur les clartés de la Ihéodicée, pendant que Bossuet mettait sa confiance aux mystères impénétrables de la théologie et aux prescriptions impérieuses du devoir. Ainsi disposés^ on comprend^ maison n'en regrette pas moins^ que ces grands hommes se soient heurtés, puisqu'ils tendaient au même but, et que leurs conquêtes se faisaient au profit de la même cause.
Gomme orateur, Fénelon n'a pas la sublimité de Bossuet, la rigueur de Bourdaloue^ le pathétique de Massilkm , mais il s'élève, il raisonne^ il touche avec un naturel et un tour aisé qui ne sont qu'à lui : il a au-dessus de tous la souplesse et la fécondité. Il y a en lui le docteur et le grand seigneur, selon la remarque de Saint-Simon. Nous avons vu , par quelques trdts, quelle vigueur lui donnent la passion et la bonne conscience dans sa polémique^ qui a fait dire, en outre, à Bossuet « qu'il avait de l'esprit à faire trembler. » Comme critique, Fénelon mérite une place à part. Aux préceptes des anciens interprétés avec goût il ajoute des vues neuves et justes : il laisse la routine aux pédants, le paradoxe aux beaux esprits ; il se tient aux principes qu'il semble créer, parce qu'il les renouvelle en les prenant à leur source même, dans le cœur humain.
Quel que soit le mérite de composition, de style et de pensée dans ces dififêrentes œuvres, le principal titre littéraire de Fénelon sera toujours le Télémaque, œuvre unique dans notre Uttérature par la variété des caractères, qui se dessinent dans l'action et ne se démentent jamais^, par la richesse desdes-
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368 ESSAIS d'histoire uttéraibe.
criptionSy le coloris des tableaux, qui remplissent rimagînation, par la vérité des moEurs et des passions. Cette prose que Voltaire trouve un peu traînante, parce qu'elle a de l'ampleur et de la noblesse, a le mérite d'exprimer des pensées et des images poétiques sans rien emprunter, comme on l'a fait depuis, de la construction et des tours particuliers à la versiflcation. Fénelon est poète en prose sans qu'on puisse Taccuser d'avoir confondu les genres et composé de la prose poétique, comme Terrasson, Reyrac et d'autres que je ne nommerai point. On voudrait n'avoir pas à dire que le successeur de Fénelon à TAcadémie française se crut obligé de ne pas parler du Télémaque, Etait-ce prudence ou docilité? Je ne sais : toujours est-il que ce silence est la plus surprenante flatterie qu'on se soit permise à l'Académie.
La disgrâce de Fénelon était complète. Il ne devait plus revoir Versailles, où il avait formé l'héritier du trône avec la noble ambition de travailler un jour avec lui au bonheur de la France. Le gouvernement d'un grand peuplé, selon les maximes de la morale évangélique, a été la pensée dominante de la vie de Fénelon , et dans son exil de Cambray, il la caressait encore : il saisit même avec empressement toutes les occasions d'éclairer de ses conseils ceux qui dirigeaient les affaires publiques. Le duc de Beauvillers le consultait, et le représentait dans le cabinet. Malgré ces préoccupations, Fénelon comprit qu'il se devait à son diocèse, et, tout en conservant ses espérances pour l'avenir, il se dévoua avec ardeur au ministère religieux qui lui était confié, a Retiré dans son diocèse, dit Saint-Simon , il y vécut avec la piété et l'application d'un pasteur, avec l'art et la magnificence d'un homme qui n'a renoncé à rien, qui se ménage tout le monde et toutes choses. Y> Ne pouvant gouverner la cour, il prit le parti de se faire adorer à Cambray, et de donner à ceux qui l'avaient chassé, sinon des regrets, au moins quelque honte par le bruit de ses vertus. Au reste, cette vengeance n'était que l'exercice naturel des qualités de son esprit et de son âme. Jamais pasteur ne fut plus actif et plus édifiant. « Ses aumônes, dit encore
Saint-Simon^ ses visites épiscopales réitérées plusieurs fois Tannée, etqui lui (irentconnaîtrepar lui-mémeàfond toutes les parties de son diocèse, la sagesse et la douceur de son gouvernement, ses prédications fréquentes dans la ville et dans les villages, la facilité de son accès , son humanité avec les petits, sa politesse avec les autres, ses grâces naturelles qui rehaussaient le prix de tout ce qu'il disait et faisait, le firent adorer de son peuple; et les prêtres, dont il se déclarait le père et le frère, et qu'il traitait tous ainsi, le portaient tous dans leurs cœurs. Parmi tant d'art et d'ardeur de plaire, et si générale, rien de bas, de commun, d'affecté, de déplacé, toujours en convenance à l'égard de chacun ; chez lui abord facile, expédition prompte et désintéressée; un même esprit, inspiré par le sien , en tous ceux qui travaillaient sous lui dans ce grand diocèse. »
Les malheurs de la France, que Fénelon avait prévus, mais qu'il n'avait pu détourner, donnèrent un nouvel éclat à ses vertus : « Il y a longtemps, avait-il dit à Louis XIV, au milieu de ses prospérités (i69i), que Dieu tient son bras levé sur vous; mais il est lent à vous frapper, parce qu'il a pitié d'un prince qui a été toute sa vie obsédé de flatteurs , et parce que, d'ailleurs, vos ennemis sont aussi les siens. Mai&il saura bien séparer sa'cause juste d'avec la vôtre qui ne l'est pas, et vous humilier pour vous convertir. » Ce temps des expiations était arrivé, et il faut dire que Louis XIV supporta les rigueurs de la fortune avec honneur, et que, s'il avait été enflé de ses succès, il ne fut pas abattu par les revers : même il fallait cette épreuve pour que la postérité lui confirmât le titre de Grand, que l'enivrement des peuples lui avait donné pendant ses triomphes. L'acceptation du testament de Charles II, que Fénelon avait déconseillée parla voix du duc de Beauviilers, avait armé contre la France l'Europe coalisée. Les défaites se succédaient, vainement réparées par des efforts qui épuisaient la nation. La famine vint se joindre, en 1709, à ces désastres. Fénelon fut admirable de générosité et de dévouement : les approvisionnements qu'il tenait en réserve nourrirent l'ar-
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mée^ et le respect que mm nom inspiFait an étrangers pro- ^ea son diocèse contre la dévastation. Après la bataille de Malplaquet , Gambray fut un refuge où les blessés français . trouvèrent des soins et des ressources inespérés. Féoelon se multipliait : on le voyait dans les hôpitaux, dans les églises, partout où il y avait des consolations à offrir, des secours à porter. Parmi les malheurs publics, et par eux, Fénelon eut la joie, mêlée d'amertume, de revoir, après dix ans de séparation, son élève fidèle à ses principes, fidèle à son amitié. Pendant ces dix années d'éloignement, le duc de Bourgogne n'avait pas cessé de demander et de recevoir secrètement les conseils de son précepteur. Mais en cela il désobéissait à son inflexible aïeul, qui fut si obstiné dansscm aversion, qu'à la mort de son petit-fils*, il fit brûler tous les monuments de ce long commerce entre Télève et son précepteur exilé. Car, il faut le dire, si ht postérité possède les admirables leçons renfermées dans un des plus beaux ouvrages de Fénelon, les pàuctiom pour la catuciencê dun foi, ce n'est pas la faute du roi, mais un bienfait de la prévoyance du duc de Beau* villert, qui gardait chèrement copie de tous ces écrits.
Tout paraissait désespéré pour la France. En vain Louis XIV s'était-il humilié par ses ambassadeurs ; l'ennemi victorieux voulait poussOT à bout les représailles , et le grand roi avait résolu d'aller mourir à la tête de sa noblesse som les murs de LlBe. Fénelon eut alors une idée de génie. Il comprit que le pays ne pouvait être sauvé que par la nation elle-même, et qu'on ne pouvait exiger d'elle un dernier sacrifice qu'en lui rendant ses dredts, qu'il fallait obtenir de son libre consentement ee qu'on avait trop longtemps imposé à son dévouement et à sa résignation, et Notre mal vient, écrivait-il au due de Beauvillers, de ce que cette guerre n'a été jusqu'ici que l^affaire du roi; il faudrait en faire l'aiedre véritable de tont le corps de la nation; elle ne Test que trop devenue, car, la paix étant rompue, le corps de la nation se voit dans un péril prochain d'être subjugué. » Fénelon voulait que la France fût consultée, et il voyait dans cette convocation des
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notables des trois ordres un acheminement aux états généraux, qu^il voulait appeler régulièrement tous les trois ans pour délibérer sur les besoins de TÉtat. C'eût été un beau speetacle que de voir le despotisme, à bout de ressources, proclamant Timpuissance, avouant les dangers du pouvoir absolu , se dépouillant pour sauv^ la force publique* Louis xrv parut entrer dans ce dessein , qui aurait sauvé la monarchie en la réformant; il rédigea même la proclamation qui devait apprendre à la France que la royauté avait besoin de la force du peuple et de ses conseils : mais la disr grftce de Malborough et la victoire inei^érée de Denain prévinrent Teffet de cette résolution. La paix fut signée à Utrechtj et, le péril passé /la nation resta sous le régime du pouvoir absolu , qui n'était plite tempéré par la gloire. L'admiration pour Fénelon était générale, tous les regards se tournaient vers lui avec espérance, et on pensait que son dévouement et ses vertus avaient enfin désarÂié les ressentiments de Louis XIV. Mais sa disgrâce était irrévocable : il n'était pas bon, sous ce règne, de prendre en main la cause du peuple ^ Racine et Yanban en moururent. Fénelon ne se décourageait pas. Pendant que le roi s'affaissait sous le poids des années, le gfand dauphin mourut, et l'archevêque ée Gambray se prépara avec une ardeur nouvelle au rôle qui l'attendait Sa prévoyance embrassa toutes les réformes à introduire dans la constitution de FÉtat, et tous les détails de l'administration : en un mot, il dressa le programme complet du nouveau règne. Le duc dé Bourgogne approuvait tout : états provinciaux pour chacun des gouvernements, états généraux pour la nation entière, soumission à la loi, gratuité de la justice, répression d'un luxe corrupteur et ruineux, maintien de la paix; telles étaient les bases générales du système concerté entre le roi présomptif et son ministre. La Providence déjoua ces projets. Le duc de Bouiigogne fut enlevé par une mort soudaine, où la douleur publique voulait voir un crime : la postérité plus juste n'y a vu qu'une déplorable fatalité. Jamais, depuis le meurtre de Hairi IV, la mort
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372 ESSAIS d'histoihr littéraire.
n'avait étouffé de si nobles projets,' ni déconcerté tant d'espérances. Cette déception cruelle ne permet que des conjectures. On peut dire qu'aucune prudence humaine ne pouyait détourner le cours que les événements ont suivi ; mais le champ des hypothèses est libre, et il est permis de croire que la loyauté dans les conseils du prince, sa piété sincère^ l'exemple de mœurs irréprochables auraient rallié la nation au gouvernement, ravivé les croyances, prévenu le débordement de la corruption. 11 est du moins hors de doute que lavénement du duc d'Orléans et de Dubois, tous deux sceptiques et cyniques, mit à nu la dépravation des mœurs, l'affaiblissement des croyances^ l'avilissement du pouvoir, et acheva ce que le despotisme avait commencé. Osera-t-on dire que la probité, la religion, l'amour de l'humanité auraient produit les mêmes effets que le vice effronté? Ou bien prétendra-t-on que, pour arriver à l'égalité civile, à la tolérance religieuse, à la jouissance des droits politiques, enfin à tous les bienfaits de la civilisation moderne, il fallait une secousse que la révolte des esprits sous un despotisme impuissant pouvait seule amener? Ceci est encore une hypothèse qui ne nous empêchera pas de regretter que l'expérience d'un gouvernement probe, religieux, et, si l'on peut ainsi parler, honnête homme, telle que la méditaient Féne- Ion et son disciple, n'ait pas été faite. Le deuil de la France à la mort du duc de Bourgogne prouve tout au moins les espérances qu'on avait conçues.
On crut que Fénelon ne survivrait pas à la mort de son élève : « Tous mes liens sont rompus, s'écria-t-il, rien ne saurait plus m'attacher à la terre!)) Cependant il lutta contre la douleur et surmonta son désespoir. L'administration de son diocèse n'en souffrit pas : il trouva même quelques consolations dans l'inaltérable amitié du duc de Beauvillers, que le même coup frappait non moins cruellement. Nous le voyons, pendant ces dernières années, répondre avec empressement aux désirs de l'Académie française , qui le consultait sur les travaux qu'elle devait entreprendre. Sa lettre
montre que la polémique religieuse et les méditations politiques n'avaient pas émoussé la délicatesse de sou goût littéraire, ni diminué la richesse et la vivacité de ses souvenirs classiques. Vers le même temps, il recevait une sollicitation d'une autre nature, qui le trouva tout aussi compétent et non moins empressé : le futur régent, qui pensait sans doute avoir un Jour à compter avec lui, le pria de le tirer de ses doutes sur Dieu, sur l'immortalité de Tâme et sur le libre arbitre. Nous ignorons quelle impression produisirent les puissantes raisons développées avec tout le cbarme de l'éloquence dans les réponses de Fénelon sur le cœur de cet étrange catéchumène, mais on sait qu'elles l'auraient ramené de loin si elles avaient fait de lui un bon catholique.
Fénelon, déjà sous le poids de l'âge et de la douleur, vit les premiers débats suscités par le livre du janséniste Quesnel et par la bulle Unigenitus, Quoiqu'il eût flétri par de nobles paroles les violences exercées contre Port-Royal, il était loin d'être favorable au jansénisme; aussi n'hésita-t-il point à se déclarer contre le père Quesnel. Dans cette triste querelle, il rencontra encore le cardinal de Noailles, l'ancien allié de Bossuet au temps du quiétisme. Cette fois, l'archevêque de Paris était en lutte avec Rome, et se montrait moins habile et moins soumis que ne l'avait été l'archevêque de Cambray. Dans son diocèse, Fénelon ne donnait aucune autorité aux jésuites, qui le caressaient et qui ne lui déplaisaient pas, et se gardait avec un soin égal d'inquiéter les jansénistes, dont il ne partageait pas les opinions. Fénelon, dont toute la théologie se résumait dans l'amour de Dieu et toute la morale dans la charité, combattait de bonne foi le jansénisme, dont les doctrines aggravent les mystères du dogme et tournent en rudesse la pureté des maximes évangéliques. On a soupçonné que l'espérance de désarmer Louis XIV et madame de Maintenon, s'unissant au plaisir d'embarrasser un ancien adversaire, avait stimulé le zèle de Fénelon dans cette affaire : sans doute ce double avantage se rencontrait, mais rien ne nous force à mettre en jeu l'ambition et la ran-
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cune^ puisque Féuelou^ pour prendre ce partie n'avait qu'à suivre ses opinions: «Quand la conduite d'un homme vertueui^ dit M. Villemain^ est autorisée par son devoir^ il ne fout pas l'eipliquer par ses faiblesses.» Quoi qu'il en soit, on aimerait roteui n'avoir pas à parler tout ensemble de fénelon et de la bulle Unigenittts,
L'amitié de M. de Beauvillers, le sentiment des devoirs à remplir, l'espérance de convertir le duc d'Orléans, avaient donné à Fénelon le courage de vivre après la mort du duc de Bourgogne; mais il se sentit atteint au cœur lorsqu'il apprit que le duc de Beauvillers avait cessé de vivre. « Nous retrouverons bientôt, écrivait-il à la veuve de son ami, ce que nous n'avons pas perdu : nous en approchons tous les jours à grands pas; encore un peu, il n'j aura plus de quoi pleurer.» Fénelon fut bientôt pris de la maladie qui termina ses jours. Tout Cambray s'émut de la fin prochaine de son archevêque, et la France partagea ses alarmes. Fénelon, dont la vie en* tière avait été une préparation à mourir saintement^ ne se démentit pas à l'heure suprême : il vit doucement approcher la mort, el il expira le 7 janvier 1715^ au milieu des larmes de ses serviteurs et de ses amis. Par un miracle d'ordre etde générosité, il ne laissait ni une dette ni une obole : tant il avait bien compris ses devoirs de dépo^taire et de dispensateur du bien des pauvres ! La France, qui l'avait adnnré, le pleura amèrement, et, dans la tristesse générale qui assombrit les dernières années du grand règne, cette mort fut un éclat de douleur : on voyait s'éteindre en Fénelon la dernière spl^deur du passé, la plus noble espérance de l'avenir. Queljqueê mois après, le convoi de Louis XIY s'acheminait vers Saint*Denis, au milieu des imprécations et des railleries de la populace, et Philippe d'Oiiéans prenait en main la régence du royaume.
Une biograplde de Voltaire écrite atec détail formerait l'histoire à peu {M'es complète des mœurs et de la littérature au xTiii* siècle. Noua n'avons pas l'ambition d'offirir même l'esquisse d'un pareil tableau; iiotre but est uniquement de faire connaître en quelques pages les circonstances principales de la vie de cet homme extraordinaire^ d'énumérer et de juger sommairement ses ouvrages, nous réservant toutefois de faire connaître avec quelque étendue les œuvres dramatiques du successeur de Corneille et de Bacine.
François-Marie Arouet, fils de François Arouet> notaire à Paris, et de Catherine d'Aumart, naquit à Chatenay, village voisin de Paris, le ^ février i 694 3 il vint au monde si faible et si chétif que, n'osant le conduire à l'église pour le faire baptiser, on se contenta de l'ondoyer, et qu'il fallut attendre neuf mois avant de lui donner le baptême, qu'il reçut à Paris, le 2â novembre de la même année,* à Saint-André-des- Arts. 1) eut pour parrain l'abbé de Cbàteauneuf, qui fut aussi, hélas! son premier instituteur, et fit si bien que, lorsque son pupille, âgé de six ans, entra au collège Louis-lerQrand, ses nouveaux maîtres, les jésuite, reçurent des mains du vieil ami de madame Arouetet de Ninon de l'Enclos un petit incrédule. Mais l'enfant était si vif, si aimable, d'un esprit si curieux et si pénétrant, que les bons pères, éblouis et charmés, s'amusèrent de ses saillies sans songer à réprimer ses témérités. Le père Le tey seul Jeta le cri d'alarme, et annonça un jour, plein d'effroi et de colère, qu'il voyait en
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lui le futur coryphée du déisme en France, mais Toumemine^ Tarteron et Porée ne se départirent jamais de leur indulgente amitié. Au terme de ses études, Arouet reçut une de ses couronnes de la main de J.-B. Rousseau, alors tout rayonnant du premier et vif éclat de sa gloire lyrique. Au reste, le jeune lauréat était déjà pour le poëte un confrère, car, dès le collège, il avait versifié, ses vers d'écolier avaient fait quelque bruit dans le monde, et même Ninon, pour Tencourager à la poésie, lui avait légué deux cents pistoles.
Le jeune Arouet entra cavalièrement dans le monde, au grand déplaisir de son père, déjà mécontent du jansénisme de son fils aîné et beaucoup plus alarmé du libertinage de son cadet. Celui-ci n'était pas né pour s'asseoir sur les bancs de l'école de droit ni pour s'enfermer dans une étude de notaire ou de procureur. Accueilli, caressé, fêté par l'élite de ces courtisans et de ces abbés, épicuriens émérites, les Conti, les Vendôme, les La Fare, les Chaulieu, les Courtin, qui préludaient, sous Louis XTV, triste de sa vieillesse, de ses revers, de son insurmontable ennui, aux orgies de la régence, Arouet, novice encore, apportait dans ce commerce le feu de sa jeunesse, les étincelles de son esprit, l'ingénuité relative de son cœur, au profit de ses précepteurs depuis longtemps blasés. Aussi était-il le héros de ces fêtes qui n'étaient pas seulement des débauches d'esprit. Cependant il fallait choisir une carrière. Arouet partit donc pour la Hollande à la suite du marquis de Châteauneuf, en qualité de page. Cet essai de diplomatie aboutit à une intrigue d'amour qui ramena le jeune homme à Paris, où il retrouva ses élégants corrupteurs charmés de le revoir, et son père plus grondeur et plus irrité que jamais. Pour le désarmer, Arouet parut se soumettre et entra héroïquement dans Tétude d'un procureur. Mais il y rencontra encore, sous la figure de Thiriot, le démon des vers satiriques et de la dissipation, qui réloigna bientôt de la procédure. M. de Caumartin, intendant des finances, ami de sa famille, l'emmena hors du tourbillon au château de Saint-Ange, pour s'y recueillir et
réfléchir mûrement sur le choix d'un état; et, en effet, Ârouet se décida, mais ce fut, en dépit de sa famille, pour la poésie. Les sérieux entretiens du père de M. Caumàrtin, vieillard retiré du monde, plein des souvenirs de Henri IV et des belles années du règne de Louis XIV, enflammèrent son imagination au point de lui inspirer l'ambition d'une épopée. D'ailleurs il avait déjà ébauché une tragédie. Il quitta donc Saint-Ange fermement résolu à courir la carrière des lettres, c'est-à-dire à suivre une vocation tellement impérieuse en lui qu'aucune force humaine n'aurait pu l'en détourner.
Arouet ne tarda pas à éprouver les inconvénients de la célébrité qui le charmait. Les traits mordants qu'il aimait à décocher, les satires dont il se vantait et celles qu'il désavouait le désignèrent aux soupçons de la police comme auteur d'un pamphlet en vers qui, sous le titre des J'ai vu, contenait une longue énumération de misères et d'infamies récentes, et se terminait par ce trait qu'on a retenu :
J'ai vu ces maux et Je n*ai pas vingt ans.
En fait, il avait plus de vingt ans; mais il était jeune et sujet à médire : il n'en fallut pas davantage pour le charger de ce méfait et l'enfermer à la Bastille. H n'en fut ni surpris ni fâché. La Bastille consacrait l'importance d'un homme : la lettre de cachet était une espèce d'ostracisme à l'usage de la monarchie, qui mettait en relief et au secret les personnages à qui le gouvernement faisait l'honneur de les croire dangereux. Arouet entra donc gaiement au terrible donjon, dont il fit un cabinet d'étude; il y termina son Œdipe, déjà fort avancé, et il y composa les deux premiers chants de son épopée. On dit même que le Second chant de la HenriadCy le meilleur du poëme, est le produit d'un sommeil inspiré qui laissa les mille alexandrins, que nous lisons encore, fidèlement gravés dans la mémoire du poëte. Une année de réclusion pour des vers qu'un autre ^ avait composés parut
* L'auteur des rai vu élait un personnage pbscur du nom de Le
une expiation sufflsante, de sorte qu'Arouet put sortir de la Bastille sur les ordres du régent. Ce prince ajouta ménie à la délivrance une gratification considérable, dont le jeune poète se montra reconnaissant : « Je remercie, dit-il, Votre Altesse de ce qu'elle veut bien se charger de ma nourriture, mais je la prie de ne plusse charger de mon logement. »
Arouet laissa son nom à la Bastille, et il en sortit sous celui de Voltaire, que nous lui donnerons désormais. Ce nom sonore et vibrant était destiné à être répété par les mille voix de la foule, tantôt avec amour, tantôt avec colère, jamais avec indifférence. Les transports qui accueillirent sa tragédie d'Œdipe, jouée en 1718, le signalèrent pour la première fois à Tadmiration. Lamotte déclara qu'elle annonçait un héritier de Corneille et de Racine. Le succès fut tel qu'il réconcilia Voltaire et son père. Le vieux notaire pleura et fut désarmé, il permit à son fils d'être poëte. Œdipe n'est pas une œuvre irréprochable, mais les beautés qu'elle renferme couvrent les défauts, et les connaisseurs sont d'accord pour avouer que le quatrième acte demeure pour le style tragique et l'intérêt au niveau des plus belles créations dramatiques. C'était beaucoup pour le début d'un poëte de vingt-quatre ans. l4i Corneille ni Racine ne s'étaient élevés à cet âge à la même hauteur. Malheureusement, pour complaire au goût dominant qu'il ne pouvait ni diriger, ni heurter de front. Voltaire n'osa point suivre résolument les traces de Sophocle; il corrompit la majesté de son antique sujet par un dliage moderne qui le défigure. Il lui fallait remplir cinq actes, quoiqu'il n'y eût de matière tragique que pour trois ; la routine théâtrale le voulait ainsi, et, de plus, il devait bon gré mal gré introduire l'amour dans son drame, sous peine de ne pas trouver d'actrice pour y jouer un rôle. C'est ainsi qM'il consentit à remplir les vides de Faction par les soupirs de Jooaste et par les rodomontades de Philoctète, et c'est
Brun, el l'aUribution de ses vers aussi plats que violents au jeune Arouet élail une iniquité et une Injure.
pour cela que soo Œdipe, qui supplanta i la soène celui de Corneille, pâlit et s'éclipse devant la terrible et imposante simplicité de la tragédie de Sophocle.
Voltaire, rendu à la liberté^ mena de front les plaisirs^ les intrigues et la poésie. La poésie en souffrait. Artémire, écrite à la hâte dans les courts loisirs d'une vie dissipée^ n'a laissé que le souvenir d'une chute irréparable^ et un seul vers, mais il est beau> édiappé du naufrage :
Soldats sous Alexandre et rois après sa mort.
Artémire, c'est tout ce que nous pouvons en dire^ est l'épouse ignorée, innocente et persécutée de Cassandre, un de ces soldats dont la mort d'Âleiandre avait fait des rois. Voltaire, qui l'a mise au monde, n'a pas réussi à la faire vivre.
Cet échec n'arrêtait pas les succès de Voltaire dans le monde, qu'il continuait de charmer par l'éclat et le libertinage de son esprit, et d'ailleurs il comptait sur une revanche éclatante. Son épopée et d'autres projets de tragédie promettaient d'efifacer le triste souvenir d'Artémire, Vers cette époque , il accompagna en Hollande madame de Rupelmonde , qui est lUranie de cette épître célèbre, où le poète balance les motifs de croire ou de ne pas croire en penchant du côté de l'incrédulité. Le couple voyageur s'arrêta à Bruxelles, où Voltaire visita J.-B. Rousseau alors en exil. Cest là que dans le cours d'une promenade amicale. Voltaire, qui ignorait encore la récente conversion de son vieux maître, eut l'imprudence de le lui lire l'épître qu'il venait de composer. Il fut étonné de recevoir une réprimande sévère, au lieu des compliments qu'il attendait. Rousseau, pour l'édifier, lui lut en retour de ses vers sceptiques le Jugement de Minos *, allégorie violenfe
* Le récit fort scorédité qui met en jeu, dans cette eonversation aigre-douce, Tode à la Postériié, de Rouiseau, et la piquante réponse de Voltaire, disant que cette pièce n'irait pas à son adresee, eonUent un gr^ve anuchrooi»mc, puisque Tode à la PowUriU n*a été eompoeée que seize ans après l*entrevi^e de Bniselles. C'est alors saulement
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et insipide^ et la Palinodie, ode médiocre. Voltaire garda le silence, la blessure était faite des deux parts , elle s'aigrit avec le temps par des torts réciproques , et enfin la guerre éclata, triste guerre entre deux hommes supérieurs, autrefois amis. De retour en France, Voltaire fit représenter Mariamne , qui ne devait pas réussir au début. La reine de Judée fut victime d'un quolibet lancé au moment où çlle approchait de ses lèvres la coupe empoisonnée. Un plaisant cria la reine boit, et il fut impossible de continuera L'année suivante, Mariamne reparut, ne buvant plus de poison, et fut vivement applaudie. Cependant elle n'est pas restée au théâtre, le style, image de celui de Racine, et le jeu des acteurs la soutinrent dans sa nouveauté ; mais lorsque ce charme fut dissipé, le vice du sujet éloigna de la scène cette œuvre longuement travaillée, riche de beaux vers , de tirades pathétiques, de scènes bien conduites. Ces mérites sont insuffisants. Mariamne tourmentée d'abord, puis sacrifiée par un tyran qu'elle n'aime pas, qu'elle ne peut jamais aimer, condamnée d'avance ou à la mort ou au supplice de rester unie à Hérode, peut être le sujet d'une élégie et non l'héroïne d'une tragédie. En effet, pour qu'une mort soit réellement tragique, il faut, ou qu'elle mette fin à une situation heureuse, ou que la crise qu'elle termine ait pu aboutir à une issue favorable. Notons en passant, à côté de la prospérité passagère de Mariamne , le mince succès de l'Indiscret , esquisse en vers dont la première scène est du ton et du style de la comédie noble, que Voltaire n'a pas su retrouver depuis.
que Voltaire, écrivant au marquis d*Argens (2 janvier. 17 39), ti dit ; « Rousseau a fait une ode à la Postérité, mais la postérité n'en saura rien. » Les lettres de J.-B. Rousseau et la chronologie ruinent ainsi l'anecdote qui a cours, et que j'avais moi-même répétée, avant Texamen qui m'amène aujourd'hui à rectifier ce détail.
* On répète partout que cet incident eut lieu la veille de la fête des Rois. Il n'en est rien. L*à-propos n'était pas nécessaire pour égayer le parterre, il suffisait de Tallusion. La première représentation de Mariamne est du 6 mare 1724.
TOLTAIRE. 3M
Cependant l'épopée depuis longtemps promise touchait à son terme. Voltaire la lut enfin dans un cercle d'amis choisis et sévères. Les objections- lui parurent si fortes^ si menaçantes^ que, de dépit , il jeta le manuscrit au feu. C'était un sacrifice digne de Virgile; heureusement le président Hénault le sauva des flammes aux dépens de ses manchettes de fine dentelle, qui furent consumées. Voltaire emporta son manuscrit^ résolu de mettre à profit les critiques qui l'avaient' irrité et découragé. Il y mettait tous ses soins lorsque son poème parut sous le titre de la Ligue ^ imprimé sur une copie furtive et fautive par les soins intéressés de cet abbé Desfontaines, qui fut comme tant d'autres l'obligé de Voltaire avant de devenir son ennemi déclarée Le poème, tout défiguré qu'il fût par les bévues du copiste, les omissions et les interpolations, fut reçu avec tant de faveur, que l'auteur se préparait à le publier lui-même lorsqu'il fut obligé de quitter la France.
On regrette d'avoir à raconter cette aventure, mais elle a eu trop d'influence sur la destinée de Voltaire pour éire omise. Voltaire dînait chez le duc de Sully, son ami, et, dans le feu de la conversation, il repoussa par un mot piquant une impertinence aristocratique du chevalier de Rohan-Chabot, qui se retira déconcerté et furieux. Quelques jours après. Voltaire, resté mdtre du terrain, était encore à la table du duc lorsqu'on vint l'avertir que quelqu'un l'attendait à la porte de l'hôtel. C'était , disait-on , pour tirer d'embarras un malbeureux.il y court, s'approche du carrosse où il était attendu, et là, retenu à la portière par une main traîtresse, il reçoit par derrière plusieurs coups de bâtoii vigoureusement assénés. Quand il en eut reçu cinq ou six, le chevalier de Rohan, placé à quelques pas de là, cria c*est
' Ce méchant écrivain, convaincu d'un vice honteux, avait dû son élargissement à l'intervention de Voltaire. Doué du plus facile et du plus méprisable des talents, celui de la satire, U vécut du produit de ses libelles et prit Voltaire pour but de ses sarcasmes. 11 est l'auteur de la yoltairomanie.
38^ ESSAIS d'HISTOIRB LITTÉRAIRE.
assez. La correetioo lui paraissait suffisante. Voltaire hors de lui remonte c^ez son hôte, demande vengeance : le duc de Sully reste froid et refuse d'intervenir. Voltaire abandonné à lui-même nourrit sa colère dans le silence. Il s'enferma nuit et jour, et apprend Tescrime et Tanglais pour se préparer, dit spirituellement M. Villemain, une vengeance et un asile. L'escrime ne lui servit de rien, car si Rohan accepta le déû, il obtint avant Theure du rendez-vous une lettre de ea* cbet qui ramenait Voltaire à la Bastille. 11 y resta moins d'un mois et n'en sortit qu'à la condition de s'expatrier, et partit pour l'Angleterre le 2 mai 1726.
L'Angleterre était l'asile naturel de Voltaire : il y fut accueilli avec faveur par les grands seigneurs et les philosophes. Au milieu des plaisirs , il n'eut pas à regretter Paris , et parmi les penseurs il trouvait des principes et un savoir qui fortifiaient son scepticisme religieux et lui fournissaient des armes pour la cause qu'il avait d'abord embrassée par instinct et par humeur. Ce ne furent pas là les seuls avantages qu'il trouva sur cette terre hospitalière. On ouvrit, pour la publication de la aenHade, qui fut dédiée à la reine d'Angleterre^ une souscription dont le produit fut considérable. Ce fut la première assise véritablement solide de cette fortune, augmetn tée depuis et portée jusqu'à l'opulence par des spéculations hardies, habiles et heureuses, noblement employée, non sans ostentation toutefois , et maintenue , malgré de \rudes secousses, par un esprit d'ordre, une vigilance soutenue qui s'alliaient dans cette tête puissante à la passion littéraire et à l'ardeur de l'imagination. Voltaire avait de bonne heure pensé à être riche pour devenir indépendant. Cest le conseil qu'il aime à donner à ses jeunes amis, et comme il avait réussi , il prétend que cela est toujours facile. Bien lui prit de n'avoir pas échoué , car les témérités de son esprit ne pouvaient avoir de sauvegarde durable que l'opulence. Pour, plus de sûreté, il se fit le patron financier de quelques jeunes seigneurs obérés et influents, qui le prônaient en retour de son obligeance : il eut même des princes souverains au nom-
TOLTAIR£. 3âS.
bre de ses débiteurs. « Si Socrate, disaiMi^ avait eu un grand état de maison^ ses ennemis^ au lieu de le laire mourir^ au* raient été lui demander à dîner. »
Le succès de la Benriade, saluée du nom d'épopée^ prouve surabondamment que les Français n'ont pas la tâte épique. Gela était vrai^ surtout au dix-huitième siècle^ où l'esprit narquois de notre race était mêlé de scepticisme. Ce poème héroïque n'esta à proprement parler^ qu'une thèse Aiorale contre le fanatisme et en faveur de la tolérance^ relevée par de brillantes descriptions et glacée par de froides allégories. Le poëte aime son héros pour avoir triomphé de la Ligue qu'il déteste; mais on comprend qu'il lui sait peu de gré d'avoir abjuré l'hérésie^ et il ne le convertit pas au point de le rendre orthodoxe. On voit trop que le chantre de Henri IV n'a d'autre religion que l'amour de la paix et de l'humanité* Satirique et moraliste^ il lui manque la foi qui^ par le sentiment religieux 9 lui aurait donné l'inspiration poétique. Quelques tableaux peints vigoureusement^ des porljraita iraoés d'un burin énergique et ingénieux^ de beaux vers en grand nombre et de nobles idées bien exprimées^ ne suffisent pas pour une épopée ; il faut des caractères variés^ des personnages agissants et vivant de la vie héroïque, le commerce du ciel et de la terre, enfin l'unité d'action et d'intérêt, conditions vitales qui manquent à la Henriade. Cependant Voltaire avait rencontré juste, il avait traité ses contemporains à leur gré, et, plus heureux que ses nombreux et tristes devanciers dans cette carrière, plus heureux encore que ses successeurs non moins nombreux et également tristes, il lui fut donné de faire lire sans fatigue dix mille alexandrins savamment aUgnés.
Voltaire rapporta (17^) de son séjour en Angleterre, après trois ans d'absence, outre le riche produit de la Henriade, un ample approvisionnement d'érudition antichrétienne , de nouveautés scientifiques et de germes dramatiques. Le premier qu'on vit éclore fut Brutus, où revit avec les souvenirs du collège le sentiment de mâle liberté et d'austère patriotisme que le poëte avait reçu du spectacle de l'Angleterre.
Toutefois les leçons du père Poréeet Finfluence de Corneille y sont plus sensibles que l'empreinte de ce Shakspeare dont Voltaire admira les sauvages beautés, qu'il loua avec mesure, en le faisant connaître aux Français, et que plus tard il se crut obligé de décrier pour réprimer une admiration qu'il avait provoquée et qui dépassait les bornes. Malgré le caractère vraiment romain de Bru tus et le pathétique du cinquième acte, cette belle étude de l'antiquité fut accueillie froidement et n'a jamais pleinement réussi, même à l'époque où l'esprit républicain , renouvelé de Rome, en faisait chez nous une pièce de circonstance. C'est que la sévérité du sujet est gâtée par une intrigue d'amour qui compromet le fils de Brutus, sans le rendre ni assez coupable, ni assez intéressant. Si Voltaire avait osé peindre à grands traits celte jeunesse dorée de Rome dans la réalité de ses vices élégants, dans ses regrets d'une monarchie où la volupté et l'ambition des fils de patriciens avaient une carrière si large, si séduisante , si facile, ces mœurs polies et dépravées auraient présenté tout ensemble un contraste dramatique et un motif plausible au complot qui met en péri] la liberté naissante. Elles auraient mieux montré l'impérieuse nécessité d*un châtiment exemplaire.
A la même époque, parut VBistoire de Charles XII, dont Voltaire avait recueilli et classé les matériaux eu Angleterre. C'est le chef-d'œuvre de l'histoire narrative, et, depuis les Commentaires de César, jamais récit n'avait eu la même précision, la même vivacité, le même coloris. Cette histoire, qui tient du roman par la singularité des faits, par le caractère du héros, par l'intérêt continu de circonstances étranges et imprévues, par le contraste d'une prodigieuse prospérité et de revers inouïs, n'en est pas moins un modèle d'exactitude et de sincérité. Le témoignage du roi Stanislas est là pour démentir les contradicteurs; et d'ailleurs. Voltaire, qui avait puisé à des sources sûres, n'avait aucun intérêt de parti à dénaturer la vérité. Une nouvelle tentative tragique fut moins heureuse. En souvenir du spectre à'ffamlet. Voltaire évoqua
dans Ériphyle l'ombre d'Amphiaraus^ qui fut obligée de rentrer 80US terre au bruit des sifflets. Ce drame^ écrit avec précipitation^ n'avait aucun des mérites qui auraient pu l'aire accepter à un parterre incrédule l'apparition, nouvelle alors, d'un fantôme. Voltaire n'avait donc pas encore à se féliciter beaucoup de ses réminiscences d'outre-Manche ; mais sous le coup de la cbute d' Ériphyle, il lui souvint d'Othello, et, dans un heureux transport de cœur et de cerveau^ il écrivit Zdire (1732). Pour cette tragédie, chef-d'œuvre de pathétique. Voltaire ne prit à Shakspeare que la donnée d'un amant qui, dans un accès de jalousie, tue une maîtresse qu'il adore et dont il est aimé. Tout le reste diffère. Il est curieux d'observer ce travail de création dans l'imitation, de voir comment les personnages se transforment, comment les caractères se modifient, comment les temps et les lieux sont changés, afm qu'une œuvre conçue pour l'Angleterre, et qui sous sa forme première ne peut convenir qu'au peuple pour qui elle a été faite, s'adapte aux mœurs d'un autre pays et devienne le charme d'une autre nation et d'une autre époque. Voltaire développe ce beau thème dramatique en le rattachant à un grand fait historique et national, les croisades, et fait sortir la péripétie de son drame de la religion. Le cadre est imposant, la scène immense, le sujet émouvant, les personnages animés de passions vives et de sentiments vrais. Orosmane, Zaïre, Lusignan, Nérestan même ne sont pas des figures de théâtre, des êtres de raison ou d'imagination ; ils vivent et caractérisent, dans une physionomie humaine, la passion qu'ils représentent. Sans doute Corneille et Racine ont creusé plus profondément le cœur humain et créé des caractères plus fortement accusés, mais ils n'ont pas reproduit avec phis de mouvement les sentiments généreux de la nature et les premiers élans de la passion. Tout est jeune, impétueux, sincère dans ce jet brillant du cœur et de l'imagination. Aussi ce fut un véritable ravissement. Voltaire avait enfin produit son originalité dramatique, jusqu'alors contenue par son respect pour Corneille et Racine, que tour
386 ESSAIS d'histoirb iittéraire.
à tour il imitait. Enfin il était lui-même, il devenait itiattre, il engageait le théâtre dans une voie non frayée et semblait promettre à la France, comme autrefois le ad, et plus tard Andromaqtie, mie forme nouvelle de Tétemelle beauté. L'illu*sion fut complète au théâtre, mais la réflexion reft^oidit l'enthousiasme ; car il fallut reconnaître que ces grands effets étaient achetés par beaucoup d'invraisemblances et que ces sentiments si vrais, si touchants, étaient exprimés avec négligence. Voltaire prévoyait ce retour lorsqu'il disait :
Mais quand le lecteur morfondu L'aura dans sa bibliothèque.
Tout tpon honneur sera perdu.
Tout et perdu, c'est trop dire, mais on ne peut nier que la différence ne soit grande entre la représentation et la lecture de cette belle tragédie.
Le Temple du Goût, badinage charmant et judicieux, où la critique littéraire mêlée à l'allégorie jugeait avec une indépendance cavalière les morts et les contemporains, souleva contre l'auteur une animosité violente, qui se déchargea sur Adélaïde du Gueselin (1735). Cette tragédie, écrite avec verve^ avec éclat, moins négligée que Zaïre, d'un intérêt moindre et toutefois puissant, est un exemple des caprices de l'opinion : avec toutes les conditions du succès elle fut outrageusement accueillie et se termina au bruit des huées et des sifflets provoqués par une de ces saillies ' qui peuvent tuer en un instant, sous le ridicule, une œuvre d'art conçue avec amour, longuement méditée et digne d'être aq)plaudie. On ne voit pas que Voltaire ait pris au tragique cette mésaventure. Il parut oublier sa tragédie, mais pour faire pièce au public, il la lui rendit dix-huit ans plus tard déguisée, dépaysée, débaptisée, au fond toujours la même, et il rit beaucoup de voir applaudir, sous le nom du Duc de Foxx,
* Au dénoûment, Vendôme revenu de sed fureurs, et après aroir uni Nemours à Adélaïde, dit à son ami : Bi-4u cùtiteni, Coud? an plalsAiit eria comsi, cousH,
voLTAms. 3St
ce qu'on avait sifflé sous celui d'Adéiaïde. A la cour de Prusse, en supprimant les rôles de femmes qui n'y étaient pas de mise, il la réduisit en troig actes et la fit jouer par les princes de la fiaœilie royale, sous le titre du Dui éPAlençm, Ce n'est pas tout, treiie ans aprè& la réussite du Duc dé Faix, il apprit qu'on applaudissait à outrance, sur le théâtre de Paris, une Adélaïde du Guesclin, et il sut bientôt que c'était la sienne, celle-là même que trente ans auparavant il avait délaissée après sa catastrophe. L'acteur Lekain l'avait exhumée et s'était chargé du rôle de Vendôme, dont il exprimait avec génie les tragiques fureurs. On reconnut alors le mérite de ce drame, qu'on avait dédaigné dans sa nouveauté. 11 offre en effet des beautés durables, qui tiennent à la vérité des passions, et de plus, comme l'action est liée aux événements qui ont préparé le triomphe de la royauté au quinzième sièele, il a pris depuis un intérêt de circonstance aux époques de restauration monarchique. C'est là que se trouvent ces vers si souvent cités, et qui n'avaient pas protégé la tragédie à sa première apparition :
- Oui, le sang des Qapets eat toigouré adoré. Tôt ou tard il faudra que de ce troqc sacré Les rameaux divisés et courbés par l'ora^^e, Plus uni» et plus beaux, soient notre unique ombrage.
Ges vers donnent une idée de l'éclat métaphorique du style, et aussi des sentiments politiques qui ont toujours animé Voltaire, partisan sélé de la liberté de penser et de la royauté. Au reste, quelle que goit la valeur dramatique û'AdékMe du GuescHn, elle n'est qu'au second rang parmi les tragédies de Vohaire, elle sommeille aujourd'hui, et il ne paraît pas qu'elle ait chance de fournir une nouvelle carrière, après les nombreuses aventures dont nous avons retracé te cours.
La Mort de Cémr se rattache aussi an séjour de Voltaire à Londres. Voltaire en prit l'idée dans le Juleê César de Shakspeare, mais il traita son sujet selon les règles de la tragédie classique. Il le gâta en tirant le peu de pathétique
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388 ESSAIS d'histoir£ utteraire.
qu'il y a mis de la prétendue paternité de César. Toutefois le cadre est sévère, et le caractère de Brutus est bien tracé. M. Yilleroain a montré dans un admirable parallèle combien le poète anglais est en même temps plus fidèle à l'histoire et plus dramatique ^ Voltaire, qui pensait avoir innové avec hardiesse parce qu'il n'avait point mis de femme sur la scène, et qu'il y avait montré les sénateurs en robes rouges, nous paraît aujourd'hui bien timide, et sa pièce n'est guère aux yeux des connaisseurs , malgré des scènes dignes de Corneille, que le chef-d'œuvre des tragédies de collège. Composée en 1734, elle ne put paraître que dix ans après sur le théâtre, où elle fut froidement accueillie.
Les succès et les revers du théâtre ne suffisaient pas à l'activité de Voltaire et à sa soif de renommée. Il avait à remphr son rôle philosophique indiqué par quelques vers é'CEdipe, continué par la Henriade, et qui consistait à saper dans sa base l'autorité religieuse. Ce dessein se produisit plus clairement dans les Lettres sur les Anglais, dont la publication clandestine devait, bien que désavouée, alarmer le pouvoir séculier et provoquer ses rigueurs. VÉpitre à Uranie, multipliée par l'impression, était un nouveau grief aussi bien que le Mondain, plaisanterie de sybarite qui passa presque pour un crime d'Etat. L'orage, dont quelques éclats avaient déjà annoncé la présence, continuait de gronder. Voltaire toujours prudent, même dans ses plus grandes témérités, et habile à éluder les conséquences de périls qu'il aimait à se créer, s'imposa une sorte d'exil en se retirant à Cirey, château sur la lisière de la Champagne et de la Lorraine, d'où il pouvait facilement, à la première alerte sérieuse, passer à l'étranger; déjà il avait pris ses précautions contre la cour de France par sa liaison avec le prince royal de Prusse qui, alors devenu roi, aurait été charmé de lui offrir un asile. Sans renoncer aux projets qui furent l'âme même de sa vie, il parut se ranger dans la solitude, donna plus de gravité à ses travaux, plus de sérieux à son esprit, annonça
> Tableau de la liuéraîurejrançaiseau xviii« tibcle, 1. 1, p. 228 et suiv.
qu'il allait consacrer son génie à la science, forma un cabi^ net de physique, fit des expériences, étudia les mathématiques, concourut même pour les prix de TAcadémie des sciences, disserta sur la nature du feu, sur les forces vives, attira près de lui les savants les plus célèbres, Maupertuis, Clairaut, Kœuig, et tour à tour leur disciple et leur émule, rivalisa avec eux de zèle pour la science. Il avait pour compagne de ses travaux madame du Cbatelet, femme distinguée et singulière, qui bravait sans scrupule la loi morale et la décence publique, pour avoir le plaisir de gouverner un homme de génie. Mais Voltaire ne soutint pas longtemps cette gageure scientifique. Il revint aux lettres et se remit avec plus d'ardeur que jamais à la poésie et à l'histoire, Alzire, Mahomety Mérope en sont les brillants témoignages. Il est vrai que la triste Zulime est de la même époque. Cest encore à Cirey qu'il composa le drame moral de l'Enfant prodigue, qu'il prépara les matériaux du Siècle de Louis XIV, et qu'il ébaucha YEssai sur les mœurs et Vesprit des ruttions. 11 faut bien ajouter que sous le couvert de cette sagesse et pour s'en dédommager, il écrivit ce poème qu'on n'ose plus nommer et qu'heureusement on n'a plus le goût de lire ; • triste témoignage de la dépravation des mœurs et du libertinage de l'esprit, dans ce siècle qui préparait en riant la crise terrible où la Providence, ne trouvant plus guère, dans les camps opposés, que des coupables, n'eut à prodiguer que des châtiments. Les bienfaits sont venus plus tard et nous les avons' recueillis.
Parmi les tragédies composées à Cirey, il en est trois qui passent pour les chefs-d'œuvre de Voltaire. Nous devons en dire quelques mots.
Alzire n'est pas la plus touchante des créations du poëte, puisqu'il a fait Zaïre, mais c'est la plus neuve et la plus brillante. L'action se rattache à une grande scène historique, la conquête du nouveau monde; elle met en contraste deux religions et de plus la civilisation et l'état de nature. Ces grands objets sont déjà une cause d'intérêt, mais le
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39Q ESSAIS d'histoirs littéraire.
érame qui se développe sur cette trame et dans ce cadre est par hii-même saisissant et pathétique. Les personnages K^ai^ de représenter les passions et les idées qui sont en jeu attachent par la diversité de caractères bien U-acés. Alvarès, ZaïBore, Guzman^ Alzire surtout/ ne sont pas des ébauches, mais des êtres réels, qui parlent et qui agissent selon cte» passions vraisemblables, attachantes, qui ne se démentent pas. La pensée philosophique que le poète veut faire prévak»r, et quil enseigne sous forme dramatique, ne le domine pas au point de déplacer ou de glacer l'intérêt : il prêche la tolâranoe, sans doute, mais il en démontre les bienfaits par une actioa rapide, qui tient la curiosité en éveil, qui touche le eœur, et dont lissue satisfait le sentiment moral. H faut ajouter à ces qualités le mérite de Tinvention, qui s'étend à toutes les parties d» drame, et Féclat soutenu d'un style que dqtarent seulement quelques négligences. Voltaire, n'eût-il faitqu'i4^ssir(^, aurait noblement gagné le nom de poète dramatique e^ un rang élevé parmi les maîtres de la scène.
Mahomet vise plus haut qn' Alzire et dépasse le but qu'il yent attendre. Le dix-huitième siècle y vit le suprême effc»tdu génie, et nous y voyons, nous, la suprême erreur de Voltaire et de son siècle. Pour Voltaire l'établissement d'une rdigion ne va jamais sans imposture. Fondateurs et ministres, tout lui semble auteur ou complice dfe fraude et d'hypocrisie. Dans ce système, lu bonne foi devient aveuglement ou fttnatisme. Voltaire pensa faire un coup de maître en montrant sous les noms de Mahomet et de Séide Timposture et le fanatkme, parce qu'il pouvait se défendre d'avoir voulu atteindre indirectement la vraie religion, prêchée et propagée par de tout autres moyens que ceux qui ont amené le triomphe de l'islamisme. Mais l'apologie est si bien fondée cpi'elle détourne complètement le coup fourré que lé philo-^ sophe prétendait porter.
Gep^idant sa secrète intention donna l'éveil à' quelquesuns de ces esprits courts et ombrageux, soutiens maladroits des causes qu'ils embrassât, qui firent au çhristiamsme et
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à son fondateur ITinjure de eroire qu'ils étai«Eit eniFeloppé$ dans la flétrissure de Mahomet, Plus de dairvoy^ince leur aurait mouti^ que Mahomet lui-même D*ea était pas atteint. Vollatre a tetlemeat défiguré l'histoire , sa conception est tellement arbitraire^ la violence de ses coups est si mal dirigée, que cette machine si formidable en. apparence est complétement impuissante. Il a toùIu, dit*ii, nous montrer Tartufe les armes à la mainl Mais Tartufe ne se bat point, Tartufe ne fonde pas de religion; il se sert de celle qu'il trouve établie, il y fonde son industrie et ses bénéfices ; il se garde bien des entreprises qui demandent du dévouement et qui exposent à des sacrifices. Mahomet, tel que Ta peint Voltahre, loin de convaincre et de conquérir la moitié du monde, n'aurait pas entndné à sa suite un seul chamelier, ni dominé la moindre des bourgades de TÂsie.
La pape Benoit XIY, qui reçut la malicieuse dédicace de Voltaire, fit preuve d'esprit, et put sans danger conseiller au poëte de récidiver. Il ne reste donc de cette tragédie si vantée que quelques tirades pompeuses, nombre d^ beaux vers, deux caractères bien tracés. Séide et Palmire, une scène imposante jusqu'à Femphase, une autre où le pathétique touche à l'horreur sans s'y confondre, et le souvenir d'un succès que le temps devait amomdrir et qu'il pourra bien éteindre eemplétement.
UéFopê est bien supérieure à Mahomet, Cest la pièce où Voltaire s'est le plus approché de ce caraetèfre de simplicité antique qu*il avait faussé dans son Œdipe, et qu'il crut phis tard avoir fidèlement reproduit dans son Oreste, Chose étrange I pour ces deux tragédies, il avait un modèle achevé dont il pouvait recevoir l'inspiration, et cependant il a manqué le but, et dans Mérepe, où cet appui lui manquait, il y marche avec plus d'assurance et le touche. C'est que, peu familier avec la litféf9ture des Grecs, il en concevait mieux le caractère général quHi n'en goûtait les beautés réelles. Là est surtout la supériorité de Racine, qui, par un long commerce avec les Grecs, avait acquis le seiitiment profond des modèles
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antiques. Quoi qu'il en soit^ il est incontestable que le génie sobre et pur de la tragédie grecque respire dans la Mérope de Voltaire. Les pères Tournemine et Brumoy, juges compétents, n'hésitèrent pas à proclamer le mérite de leur disciple. En effets l'ordonnance de cette tragédie a la simplicité majestueuse d'un temple grec, les figures ont cette netteté de contour qui rappelle la sculpture antique, les passions y sont naturelles et contenues, le langage des personnages ne s'enfle jamais jusqu'à la déclamation. Mérope demeure comme un type de l'amour maternel ; Egisthe représente bien, avec une teinte de naïveté, la candeur héroïque de la jeunesse ; il n'y a pas jusqu'à Polyphonte qui ne soit un tyran sortable, chose rare pour son espèce, même au théâtre. Mérope est donc, comme on Ta dit, toute proportion gardée, VAthalie de Voltaire. On n'y peut guère reprendre que quelques sentences ambitieuses et d'assez graves invraisemblances, qu'il était difficile d'éviter dans un sujet où le héros passe pour s'être assassiné lui-même.
On ne comprend guère comment Voltaire, qui savait par expérience combien il importe au théâtre, ou de produire des personnages historiquement célèbres, ou de placer des personnages d'invention au milieu d'une grande scène historique, a pu imaginer et surtout exécuter sa ZuUme, qui réunit tous les ingrédients dont se forme l'insipide. Cette héroïne est la fille d'un chef africain, et rien ne prouve qu'elle ne soit pas négresse; elle s'est énamourée d'un prisonnier espagnol, qu'elle enlève sans savoir qu'il est déjà marié. Mais comme il s'agit de la liberté et de la vie pour l'Espagnol et pour sa compagne, on laisse agir et s'enferrer la princesse africaine. C'est à peu près le sujet de Bajazet; mais il y manque un Âcomat, comme Voltaire l'a remarqué lui-même, et Trémizène n'est pas Byzance. Voilà pour Voltaire une chute absolue dans la plénitude de sa force, comme le fut Théodore pour le grand Corneille. 11 a été donné au seul Racine de n'avoir pas de pareilles défaillances.
Le succès de Mérope (1 743) devait ouvrir à Voltaire les portes
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de TAcadémie. Le cardinal de Fleury laissait par sa mort un siège vacant. Louis XY consentait. Mais il convint à l'ancien évêque de Mirepoix, Boyer, d'y faire obstacle : il ne voulait pas qu'un mécréant fût chaîné de louer un prince de l'Église. Il se trouva, non sans peine, pour recueillir la succession, un prélat de bonne volonté, et l'auteur d'Alzire et de Mérope fut évincé. Cette avanie couvrit d'un prétexte plausible un voyage de secrète diplomatie, où Voltaire, usant de son crédit sur le roi de Prusse, posa les bases d'un traité favorable à la France. Pendant les négociations^ Voltaire, qui paraissait avoir fui devant la cabale de Boyer, ne tarissait pas d'épigrammes contre le malencontreux évêque. On en riait en Allemagne, on les répétait à la cour. Boyer alla se plaindre au roi de ce que Voltaire le faisait passer pour un sot : C'est convenu, lui répondit Louis XV avec un flegme tout royal. A son retour. Voltaire, déjà vengé, n'eut pas d'abord la récompense du service qu'il avait rendu, le ministre qui l'avait chargé de cette mission étant tombé en disgrâce. Toutefois il avait gagné de ne plus être inquiété, et il était sur le chemin de la faveur. L'avènement de madame de Pompadour, qu'il avait connue lorsqu'elle n'était que madame d'Étiolé, leva les derniers obstacles. Les fêtes pour le mariage du Dauphin lui donnèrent l'occasion de faire une comédie médiocre, la Princesse de Navarre, et un détestable opéra, le Temple de la Gloire; dès lors on n'eut plus rien à lui refuser : pension sur la cassette, emploi d'historiographe du roi, charge de gentilhomme de la chambre, tout lui vint à la fois, et même l'Académie, comme par enchantement. Aussi ne put-il s'empêcher d'en témoigner sa sui*prise dans cet impromptu :
Mon Henri IV et ma Zaïre
Ni mon Américaine ÂIzire Ne m*ont valu jamais un seul regard du roi :
J'eus beaucoup d'ennemis avec très-peu de gloire. Les honneurs et les biens pleuvent enfin sur moi,
Pour une farce de la Toire.
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394 ESSAIS d'hISTOIBB LITTÉRAiaE.
Une faveur portée avec une aisance si dégagée et presque dédaigneuse ne devait pas durer longtemps. Le roi d^ailleurs n'eut jamais de sympathie pour Voltaire, trop prompt à se familiariser, et dont la langue ne l'eût pas épargné dans l'intimité. Aussi le nouveau gentilhomme ne put-il prendre racine à la cour. Madame de Pompadour ne tarda pas ellemême à se refroidir pour son protégé. Elle eut un tort plus grave. Ce ftit de réchauffer la rude verve de Crébillon, qu'il convenait de pensionner, puisqu'il était pauvre et illustre , mais qu'il ne fallait pas provoquer à de nouvelles tragédies, puisque son génie était épuisé. On fêta le vieillard, on ie caressa; ses œuvres furent imprimées au Louvre; on cabala pour procurer à son Catilina un succès d'enthousiasme. Cette préférence blessa Voltaire, qui de Cirey, où il était renfermé, envoyait à Paris de nouvelles tragédies sur les sujets traités par Crébillon. Cest ainsi qu'il fit successivement Sëmi" ramis, Oreste et Rome sauvée. Il se garda bien d'engager la lutte sur Rhadamiite, qui seul aujourd'hui protège le nom de Crébillon. Vainqueur dans ces trois rencontres, il eut l'imprudence de continuer et d*opposer les Pélopides à l'^itrée , qui a du moins l'avantage d'être horrible. Pour les deux Triumvirats, ils se valent et ne valent rien. Cette vengeance poétique de Voltahre, sans être signalée par des chefsd^œuvre, a du moins produit trois pièces qui méritent de ne pas être oubliées.
Sétniramis est moins une belle tragédie qu*un grand spectacle. Elle retrace dans la décoration, et souvent dans le style, quelque chose de la pompe et de la magnificence de Baî>ylone. Ce faste plus que royal plaisait à l'imagination de Voltaire. Mais tout cet appareil de machines et le fond romanesque de l'intrigue conviennent plus à un opéra ou à un mélodrame qu'à la scène tragique. Ce n'est donc, malgré quelques beautés supérieures, qu'une pièce de second ordre. Cette reine, amante d'un fils qui doit être son meurtrier par l'ordre des dieux, cet inceste en perspective , prévenu par un parricide renouvelé d*Érfphile, mais rendu moins repous-
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sani par la gra&deur des personnages, la noblesse du langage et l'éclat du spectacle, n'en demeurent pas moins une monstruosité. L'ombre de Bélus ^ plus heureuse que celle d'Amphiaraiis , sortit de son tombeau sans exciter le rire. Mais il 7 a encore là, à côté des grandes figures tragiques ou héroïques de Sémiramis , d'Arsace ^ une de ces princesses doucereuses destinées à recevoir et à rendre de tendres déclarations, la sensible Azéma qui prodigue ces fadeurs dont Voltaire s'était promis de purger le théâtre. Au reste, malgré ces graves imperfections , la Sémiramis de Voltaire laisse bien loin derrière elle la Sémiramis de Grébilloti.
Oreête aussi est supérieure à YSlectre^ quoique Grébillon ait imaginé le beau rôle de Palamède et que dans les deux derniers actes, il soit pathétique et terrible. Là Harpe s'est donné la peine de le prouver longuement, et il aurait pu s'épargner ce soin. Mais il insinue que Voltaire pourrait bien avoir égalé , surpassé même Sophocle qu'il croyait imiler.' Cest là qu'il faut contredire notre Aristarque. Sans doute Voltaire n'a pas altéré la simplicité du sujet par le mélange d'épisodes romanesques, comme l'a fait Grébillon ; il a su tirer de la donnée primitive tdus les développements dé son drame; mais en introduisant dans les caractères des éléments nouveaux, il a substitué un pathétique vulgaire à la sainte terreur que produit dans Sophocle l'inexorable puissance de la fatalité. Sophocle ne comporte pas de changement; tout ce qui modifie ses conceptions les affaiblit; il est tout entier, qu'on, nous passe cette expression vulgaire, à prendre ou à laisser. Racine l'a bien compris. Voltaire a été plus hardi, parce qu'il entrevoyait seulement les béantes du modèle à travers un nuage. Il a crû reproduire, il a cru embellir Sophocle , et il n'est parvenu qu'à construire une pièce hybride qui aurait révolté les Athéniens , et que les Français ont médiocrement goûtée. En effet, c'est mitiger la terreur et dépouiller le drame de toute valeur morale , de tout enseignement, que de prétendre transporter l'intérêt sur Glytemnestre> épouse adultère, homicide, en lui laissant les
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396 ESSAIS d'histoire uttéraire.
sentiments d'une mère^ et d'atténuer le parricide d'Oreste en ramenant pas une méprise. Qu'est-ce donc qu'Oreste, si le destin n'entradne pas son bras et sa volonté au meurtre de Qytemnestre? Qu'est-ce que Clytemnestre elle-même'^ si elle ne conserve pas l'audace du crime etTimpénitence? Gly« temnestre repentie et visant à couler en paii ses vieuï jours au sein de sa famille^ unie sous le patronage d'ÉgistheS (^st un personnage chimérique; Oreste, fils respectueux^ devient insignifiant; Electre elle-même^ dont le poëte grec avait fait le génie de la piété et de la vengeance^ est abâtardie. Tous ces beaux monstres antiques^ ainsi apprivoisés^ ont perdu leur attrait de terreur, leur charme d'épouvante. Que valent après cela des scènes bien conduites, quelques tirades pathétiques, une intrigue régulière? Le terrible prestige de la race d'Atrée est détruit, et nous n'avons pas même en échange des gens de bien.
Il ne manque à Rome sauvée qu'une intrigue attachante pour être une belle tragédie historique. Les rôles de Cicéron, de Gatilina, de Gaton et de Gésar, sont habilement tracés d'après l'histoire. Deux scènes capitales, l'une entre Cicéron et Gatilina, l'autre entre Gatilina et Gésar, paraissent dignes du pinceau de Gomeille. Mais l'ensemble n'est qu'une suite de dialogues et de récits. On entend trop la conspiration, on ne la voit pas assez. Il y a d'ailleurs une certaine Aurélie , femme de Gatilina, mêlée à l'intrigue pour faire naître le pathétique, et qui vient se tuer en plein sénat, sans que le coup de poignard dont elle se frappe cause la moindre émotion, parce que le poëte, qui la montre à peine, n'a pas su la rendre intéressante. Voltaire a mis sur le premier plan^ et son sujet le lui commandait , le prince de l'éloquence , Gicéron, et c'est pour cela que son œuvre est plutôt oratoire que tragique : ce rôle de prédilection fait par lui et pour lui,
< Je voudrais dans le sein de ma famille entière Finir un jour en paix ma fatale carrière.
(OrMie, act. 1, s(^. ii.)
il aimait, dit-on, à le jouer sur son théâtre particulier. 11 s'y montrait presque grand acteur, et lorsqu'au cinquième acte, il déclamait, non sans emphase, ces vers dont il n'avait pas besoin de provoquer l'application :
Romains, j'aime la gloire et ne veux point m* en taire...
toute sa petite salle retentissait d'applaudissements qui pouvaient impunément se prolonger. Vers le même temps il faisait applaudir Nixnine.
Lorsque Rome sauvée fut représentée pour la première fois à Paris (1752), Voltaire n'était plus en France. Il y avait à cet éloignement volontaire plusieurs motifs. Crébillon continuait d'être en faveur, et Voltaire avait dit avec humeur :
On préfère à mes vers Crébillon le barbare.
D'ailleurs l'illustre Emilie, la marquise du Chatelel, venait de ipourir à Nancy, après une maladie de six jours à la suite de couches imprévues. Frédéric profita de cette perte, que dans son langage, un peu tudesque cette fois, il appelle un coup assommant *, pour renouveler ses instances auprès de Voltaire. Elles furent si vives et ses offres si séduisantes, que le poëte philosophe se laissa vaincre. Il partit pour Berlin au printemps de l'année 17S0. H entra dans \e palais d*Àlcine avec joie et sécurité, et à l'accueil qu'il y trouva, à la liberté dont il jouissait, il put croire et il crut qu'il avait rencontré l'amitié dans un roi et l'indépendance dans une cour. L'enchantement dura plus de deux années. Sans parler de la cordialité du prince, des soupers qui terminaient gaiement et savoureusemcnt toutes les journées, l'hôte préféré de Frédéric avait un logement à Potsdara, la clef de chambellan, la croix du mérite, une pension de vingt mille francs et un magniSque train de maison ; la seule charge était d'épurer la prose et les vers de Sa Majesté. Cette besogne épineuse
* t Ce fut un coup assommant pour la sensibilité de M. de Voltaire. » Éloge de Voltaire par le roi de Prusse.
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devait être la pierre d'achoppement : quelque dextérité que Voltaire y apportât^ il était difficile que te nombre des fautes corrigées et des fautes incurables ne blessât pas la vanité de rélève couronné. Quelques mots indiscrets furent rapportés et envenimés. Les bons apôtres de philosophes parasites que Voltaire avait rejetés sur le second plan prêtèrent à Frédéric un mot cruellement machiavélique : « Laissez faire^ aurait-il dit^ on presse l'orange et on en jette Técorce quand on en a sucé le jus. » Après cela, il n'est pas étonnant que Voltaire ait parlé inrévérencieusement du linge sale du roi qu'il lui fallait hUmcfûr, et moins surprenant encore que cet échange de méchants propos ait laissé des deux parts de profondes blessures. Toutefois la rupture n'éclata qu'à Toccasion d'une querelle de Maupertuis contre Kœnig, dans laquelle le roi prit parti pour le président de son académie et Voltaire pour le savant Hollandais. Les choses allèrent si loin, que le roi fit brûler par la main du bourreau la Diatribe du docteur Àkakia, qui n'en courut que plus rapidement à travers l'Europe^ où Maupertuis devint partout un objet de risée.
Cependant les deux amis parurent se réconcilier. Voltaire avait renvoyé la clef de chambellan, le brevet de sa pension^ et il dut les reprendi^e. 11 y eut de nouveaux soupers, de nouvelles tendresses. Mais Voltaire allégua l'état de sa santé, et il obtint l'autorisation d'aller prendre les eaux de Plom* bières. Toutefois il ne se pressait pas d'y arriver et restait imprudemment à la portée de Frédéric, dont Maupertuis réveilla les ressentiments. Voltaire avait emporté un exemplaire des poésies du roi, on craignait qu'il n'en abusât. Frédéric le fit réclamer par un de ses agents. Prussien zélé et brutal, qui mit Voltaire aux arrêts à Francfort jusqu'au moment où Y œuvre de poesbie du roi son maitre pourrait lui être restituée. Le malheureux volume était déjà à Strasbourg, d'où il fallut le rappeler, et lorsqu'il arriva, Freytag, c'est le nom du Prussien, éleva de nouvelles difficultés contre lesquelles Voltaire s'irrita. Il avait raison; l'autre avait la force, il en abusa. Voltaire et sa nièce, madame Denis, furent
rudoyés selon la méthode allemande^ payèrent les frais de l'avanie qu'on leur avait fait subir^ et purent enfin se retirer humiliés et la rage dans le cœur. Tel fut le dénoûment des tendresses de Voltaire et de Frédéric. Celui-ci n'avait pas commandé les violences de son agents et se contenta de les désavouer sans les punir. Malgré tout^ Voltaire^ qui tenait à sa clientèle de rois, répondit plus tard aux avances épistolaires venues de Berlin, et noua même une correspondance impériale avec Catherine II. Tout lui était bon pour gagner de puissants appuis à la cause de la philosophie.
Voltaire était à la cour de Prusse lorsque son Histoire du siècle de louis XIV, depuis longtemps promise, fut publiée pour la première fois. 11 lui parut piquant et magnanime Renvoyer d'une terre étrangère cet hommage à la grandeur de la France et à la majesté de la monarchie. Ce pouvait être aussi une habile tactique. Il est certain que cette œuvre nationale aurait dû lui préparer un accueil favorable dans sa patrie. 11 n'en fut rien. Lorsqu'il eut fait sonder le terrain par ses amis et par sa nièce, il comprit qu'il n'était pas solide pour lui. C'est alors que maître d'une grande fortune, célèbre par la supériorité de son génie, redoutable par l'audace encore contenue de ses doctrines, éclairé d'ailleurs sur les dangers du métier de courtisan, il songea à garantir son indépendance ou plutôt à fonder à son profit une royauté d'intelligence assez bien assise pour tenir en échec les pouvoirs réguliers d'une société qu'il aspirait à dominer et à transformer. Ce fut à l'extrémité de la France, à deux pas de la Suisse, qu'il établit enfin sa forteresse.
Après avoir résidé quelque temps àColmar, traversé Lyon où il eut comme un prélude du triomphe qui l'attendait à Paris au terme de sa carrière, essayé même du séjour de Genève dans sa maison des Délices, aux portes de cette ville, il se fixa dans le canton de Gex, à Femey, où il devait passer les vingt dernières années de sa longue vie. Cest de là qu'il agita l'Europe. Jamais son ardeur militante^ que Tâge aurait dû refroidir (il avait plus de soixante ans), ne fut plus vive.
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Elle soffisait aux détails d'une correspondance infinie, à 1% production de pamphlets qui se succédaient presque sans interruption, à l'administration d'une fortune considérable qu'il fallait employer et maintenir, à l'achèvement du plus important de ses ouvrages historiques, VEssai sur les moeurs et Vesprit des nations, à la composition de \ Histoire de Pierre le Grand y du Siècle de Louis XV; de satires, de contes, d'épîtresen vers, petits chefs-d'œuvre qui ont l'éclat, la verve, la vivacité de la jeunesse ; de romans pour lesquels il n'avait pas eu de modèles et qui défient l'imitation, enfin à l'invention de canevas dramatiques dont quelques-uns ont été remplis, de manière à augmenter le nombre de ses bonnes tragédies. Ce n'est pas tout encore, car nous laissons de côté, dans cette imparfaite énumération, les soins d'une colonie industrielle à fonder et à faire prospérer, et ce qui n'est pas un titre moins glorieux, la défense infatigable, acharnée, on peut le dire, des victimes que le fanatisme de quelques tribunaux frappait au nom de la justice odieusement méconnue. Ce qu'il fit pour les Calas, les Sirven, pour l'infortuné géqéral Lally, pour tant d'autres, atteste la générosité de son âme, et non-seulement la haine de l'intolérance, mais l'amour pas* sionné de la justice. Ajoutons qu'il dota généreusement et délicatement la nièce du grand Corneille, et que cette bonne action a produit dans ses Commentaires un modèle de critique vive et pénétrante. Tant d'actes honorables lui ont permis de dire avec un juste orgueil :
J'ai fait un peu de bien , c^est mon meilleur ouvrage.
Il est fâcheux qu'il faille ajouter qu'il a fait beaucoup de mal : car dans l'emportement de la lutte engagée contre le fanatisme et la superstition, il poussa la liberté du langage jusqu'au cynisme, et il osa tout, même contre le christianisme. Malgré ces excès déplorables, il ne faut pas le confondre avec la tourbe des matérialistes qui s'agitèrent autour de lui et qu'il a toujours combattus : car dans ses plus grands écarts il n'a pas cessé de maintenir la notion d'un Dieu créa-
VOLTAIRE. iOl
icur, rémunérateur et vengeur, en dépit des railleries des La Mettrie, des Grimm et des d'Holbach.
Voltaire avait voulu, pendant son séjour aux Délices, payer l'hospitalité de Genève en intervenant comme médiateur dans les querelles intestines de cette petite république; ne pouvant y réussir, il s'était retiré de la mêlée et attirait à son château de Femey, sans distinction de parti, les Genevois qui consentaient à se divertir. 11 comptait sur son théâtre pour adoucir et pacifier ces sectateurs de Calvin. Ce fut pour J.-J. Rousseau un prétexte de refuser l'asile que Voltaire lui offrit lorsqu'il fut banni de France. 11 lui reprochait de vouloir corrompre par les jeux de la scène les mœurs de ses compatriotes. Voltaire, qui aurait dû compatir à cet accès d'orgueilleuse misanthropie, s'en irrita avec une inconcevable violence, et dans sa colère il écrivit ce détestable poème de la Guerre civile de Genève, où il n'y a pas un bon vers ni une seule étincelle d'esprit. Rousseau plus habile ne s'émut pas de ce torrent d'injures, et lorsque les gens de lettres ouvrirent une souscription pour ériger une statue à Voltaire, il envoya son offrande.
La seule inspiration lyrique que Voltaire ait jamais éprouvée, quoiqu'il ait fait quelques odes, lui fut communiquée par l'aspect du Léman et la vue des Alpes, lorsqu'il arriva sur le territoire de Genève ^ Le calme de la campagne, comme
' Il est bon de citer cet accès lyrique, unique dans la vie de Voltaire, et qu'éprouva, à plus de soixante ans (1655}, en présence d'un des plus sublimes spectacles que présente la nature, ce mondain qui jusqu'alors n'avait paru s'intéresser qu'aux passions de l'homme et aux destinées de l'humanité. Citons au moins quelques passages de celle pièce vraiment inspirée:
Que tout plaît en ces Ueux à mes sens étonnés ! D'un tranquille Océan l'eau pare et transparente Baigne les bords fleuris de ces champs fortunés ; D'innombrables coteaux ces champs sont couronnés. Bacchus les embellit; leur insensible pente Vous eonduit par degrés à ces monts sourcilleux
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autrefois à Cirey, sembla retremper son génie poétique. C'est à sa maison des Délices qu'il composa VQrphelin de la Chine, digne encore dans quelques-unes de ses parties de Fauteur de Mérope. Idamé est aussi un type de Tamour maternel; le mandarin Zamti^ qui ofire son fils à la mort pour y sous* traire le fils de son empereur, est un caractère héroïque, neuf et bien soutenu. Sans un vice organique qui Taffaiblit, je veux dire la duplicité dlntérét et d'action, cette oeuvre d'un sejta- ^énaire serait au rang des meilleures pièces. Telle que nous la voyons, elle prouve que le talent dramatique, si précoce che^ Voltaire, s'y est maintenu au delà du terme ordinaire. Quatre ans plus tard Tmcrèds^ que VEcossaise avait précédé, vint en fournir une preuve nouvelle, plus surprenante encore. Le style seul accuse la main d'un vieillard, mais le plan de la pièce est le plus hardiment imaginé, le plus savamment purdi que Voltaire ait composé. La Harpe en a montré tout l'artifice dans une analyse à laquelle nous renvoyons nos
Qoi pressent les enfers et qui fendent les cieux. Le voilà ce théâtre et de neige et de gloire, Ëternel lïoulevard qui n'a point garanti
Des Lombards le beau territoire 1 Voilà ces monts affreux célébrés dans l'histoire, Ces monts qu'ont traversés par un vol si hardi, Les Charles, les Othon, Gatinat, et Conti
Sur les ailes de la victoire.
€'est sur ces bords heureux Qu'habite des humains la déesse éternelk^ L'âme des grands travaux, l'objet des nobles vœux, Que tout mortel embrasse, ou désire, ou rappelle*^ Qui vit dans tous les cœurs et dont le nom sacré Dans les cours des tyrans est tout bas adoré, La Liberté I J'ai vu cette déesse alUère, Avec égalité répandant tous les biens, Descendre de Morat en habit de guerrière, Les mains teintes du sang des fiers Autrichiens, Et de Ghariet le Téméraire.
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lecteurs; les caractères de Tancrède et d'Aménaide sont pris dans le vif du cœur humain ; ils excitent un puissant intérêt^ et on peut dire que même dans Zaïre le poëte n'a pas porté plus loin le pathétique. Tancrède est d'ailleurs un tableau brillant et fidèle des mœurs chevaleresques qui depuis le Cid et Don Sanche n'avaient pas été peintes au théâtre.
Si Voltaire eût consulté l'intérêt de sa gloire^ il aurait ter* miné sur ce triomphe sa carrière dramatique. Mais sa pas* sion dura plus longtemps que sa force. Le danger quand on a fait des tragédies est de ne pas cesser d'en faire. Voltaire l'éprouva plus cruellement que Corneille lui-même ^ et il faut renoncer à donner une idée de ses dernières tragédies. Le Triumvirat , les Scythes , Sophonisbe, parurent un instant sur la scène comme de pâles ombres; les Guèbres, Don Pèdre, les lois de Minos, les Pélopides, n'osèrent s'y montrer. Irène seule y fut applaudie quelques instants, dani» l'emportement de l'ivresse qu'avait provoquée en 1778 la présence de Voltaire à Paris. L'année suivante^ Agathocle, dernier fruit de sa veine mourante^ s'éteignit paisiblement , hommage posthume^ devant une assemblée de fidèles admirateurs réu* nis pour célébrer au théâtre le premier anniversaire du poète qui a fait Bruttis, AUire et Mérope,
li est temps de résumer par quelques mots la vie littéraire de cet esprit étendu et puissant^ qui a tenté tous les genres. Comme tragique^ il s'est placé avec un caractère original à côté^ mais au-dessous de Corneille et de Racine; dans l'é* popée il tient chez nous le premier rang, bien en deçà de Virgile et de l'Arioste^ qu'il a pris pour modèles; inégal dans la satire, il a plus de vivacité et moins de correction que Boileau; ses contes ne laissent au-dessus de lui que La Fontaine; il rampe dans l'ode, grimace dans la comédie, détonne dans l'opéra; ses épîtres et ses discours de morale sont d'uii poëte disciple d'Horace et rival de Pope : il est incomparable dans la poésie légère. Comme prosateur, il n'a point de rivaux pour la netteté, la vivacité, l'élégance, le naturel; historien, il charme, il entraîne, il séduit ; sa nar-
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ration est vive, ses descriptions simples et colorées, ses réflexions courtes et judicieuses; ses romans ne laissent pas languir l'intérêt et provoquent le rire par des saillies imprévues, ils sont satiriques et plaisants; ses pamphlets décochent de ces traits qui pénètrent et qui restent dans la plaie; sa correspondance, merveilleusement féconde, est le produit le plus étonnant et l'image la plus vive de cet esprit variée infatigable, inépuisable, de ce composé d'air et de flamme, selon la poétique expression de M. Yillemaîn.
Voltaire avait quatre-vingt-quatre ans lorsqu'il se détermina à quitter un moment Femey pour aller visiter Paris, qu'il avait quitté vingt-huit ans auparavant. L'accueil qu'il y reçut fut un triomphe. L'Académie, la Comédie française, les citoyens de tous les rangs, depuis les grands seigneurs jusqu'aux artisans, rivalisèrent d'empressement à fêter le patriarche de Femey. Son buste fut couronné en plein théâtre ; on alla jusqu'à applaudir Irène. Tant d'émotions ajoutées aux travaux littéraires qu'il s'imposa, pour donner l'impulsion etTexemple à ses confrères de l'Académie, allumèrent son sang. La fièvre se déclara; il fut impossible d'en arrêter les progrès, et il expira le 30 mai 1778, dans l'hôtel du marquis de Villette, sur le quai des Théatins, qui a pris et qui garde le nom de Voltaire. Son corps ne put être inhumé à Paris et fut transporté secrètement à l'abbaye de Scellières, en Champagne, par les soins de l'abbé Mignot, son neveu, avec une rapidité qui rendit inutile le refus de se. pulture en terre sainte expédié par l'évêque de Troyes. Les restes de Voltaire ne furent exhumés que pour être transférés, en vertu d'un décret de l'Assemblée Constituante, au Panthéon, où ils reposent encore.