DE LA SATIRE POLITIQUE
à i^impudeur les visages qu'elle flétrit. La satire est le châtiment et non le remède de la corruption. Aristophane peut , aux applaudissements du peuple assemblé y qualifier ses orateurs , ses poètes et ses magistrats d'un nom qui n'a pas même d'équivalent dans le vocabulaire énergique des marins ; mais Athènes n'en aura pas moins ses Cléons et ses Démades. Juvénal ne se lasse pas de poursuivre Crispinus ; mais Crispinus et ses pareils y aussi infatigables dans leurs vices que Juvénal dans ses poursuites , bravent insolemment les traits du poète et les mépris du peuple.^ Dans ces jours de corruption sans vergogne y la satire donne de la prudence au menu des pervers qui , par une double faiblesse, cèdent au respect humain comme au vice ; mais les forts ajoutent le cynisme aux débordements et donnent un masque de courage à l'immoralité. Dans cette lutte , le satirique, au lieu de lâcher prise, s'irrite de l'impuissance de ses traite, il en aiguise le fer pour les rendre plus pénétrants, dans l'espoir d'atteindre la chair vive et d'arracher enfin au coupable un cri de douleur vengeresse. C'est là tout ce que l'homme peut contre la corruption ; il déchire , il peut cautériser , mais le baume qui adoucit, mais la vie qui régénère est ailleurs. Voilà pourquoi on éprouve je ne sais quelle tristesse profonde sur la destinée de l'exécuteur et de ses victimes.
Je ne sais pas s'il se rencontre de nos jours beaucoup de ces hommes au cœur chaud, aux nobles sentiments, aux passions désintéressées, tels que d'Au-
402 ESSAIS b'hist<»rb littéeaiilb.
lûgnéy au seizième siècle, et qui seuls auraient le droit de prendre en main la cause de la morale ; mais il s'élèye trop souvent de faux satiriques , comme autrefois les faux prophètes, qui font servir à des ressentiments misérables une arme dont l'emploi n'est légitime qu'à la condition d'être social. Combiai d'eqprîto légers ou pervers frappent au hasard ou à dessein, par simple caprice ou par une odieuse préméditation, des travers réels ou supposés , dont la révélation désigne à la haine ou au ridicule , plus mortel que la haine , des plasfarons , les uns inoflensifs , les autres honorables , sans profit pour la cause commune , et souvent au scandale des gens de bien que blessent tous les outrages faits à la vérité ainsi qu'aux lois de l'étîquettie morale et du savoir-vivre. Ces marrons de la satire ne sont pas le moindre fléau d'une société oôrrompue^ car leur Iftche industrie déconsidère le sarcasme et brise le dernier ressort moral en provoquant à l'indifférence en matière d'honneur.
JL9JLJULJ AXAJLAAAM t.>. ft 1 1, i fl J < « W .A lUl.ftJ. JAft A.% g.ftgOOP.OJtA
La poésie 68t Texpression la plus haute et la plus noble de la pensée humaine : elle s'élève si fort audessus de ses manifestations habituelles que les anciens n'ont pu l'expliquer que par l'intervention directe de la Divinité. De là ces fables antiques d'ÂpolIon^ des Muses et de Pégase, qui expriment la possession de Tâme humaine par l'esprit divin. En effet, dans les transports poétiques^ l'esprit de l'homme parait ne plus s'appartenir ; il est comme emporté par l'impulsion d'une force supérieure et étrangère. Les poêted ont été les premières dupes de cette illusion que le vulgaire a facilement partagée. Le mouvement irrésistible de la pensée, les alternatives de transport et d'épuisement, les caprices de l'inspiration ' rebelle à
' Le satiiiqae Régnter a ttécrit en yen Bdnriribleft eet êntolmces de l'inspiration :
Encor fli le tramport dont «M Hm «1 «aWa Avait qudi|a0 rciapMt étsamim»^ ttémégL^; Qifil se réglât sulyanl tes Heu «oiiis in|K>rlanii, Ou qu'a lllQiioix4as ioun, datt—m «MéetAenpi. Mais aux Joiui toa piM beMS de la ariMa ncNaiella» Qaa Zéphyre en ses rets surprend Flore la belle ;
404 ESSAIS D^HISTOIEB UTTjtEAIRB.
la Tolonté qui Tappelle ou qui la repousse, les saisissements soudaias et les abattements imprévus, toutes ces vicissitudes du travail poétique ont contribué à faire assigner à la poésie une céleste origine. Dès lors, la poésie n^a plus été que la voix du ciel entendue sur la 4erre, et les poètes les instruments involontaires de ce commerce mystérieux. Le génie mystique de Platon a essayé de donner à ce mythe, créé par Timagination et la crédulité populaire, la rigueur d^une théorie philosophique. « Semblables aux corybantes, qui ne dansent que lorsqu'ils sont hors d'eux-mêmes, ce n'est pas de sang-froid que les poètes trouvent leurs beaux vers; il faut que l'harmonie et la mesure entrent dans leur ftme, la transportent et la mettent hors d'elle-même. Les bacchantes ne puisent dans les fleurs le lait et le miel qu'après avoir perdu la raison; leur puissance cesse avec leur délire : ainsi l'ftme des poètes fait réellement ce qu'ils se vantent de faire. Us nous disent que c'est à des fontaines de miel, dans les jardins et les vergers des Muses, que, semblables aux abeilles, et volant çà et là comme elles, ils cueil-
Qoe dans Pair les oiflesox, les poissons dans la mer,
Se plaignent doucement du mal qui Tient d'aimer ;
Ou bien loiique Gérés de firoment se couronne.
Ou que Bacchus soupire amoureux de Pomone ;
Ou lorsque le safiran , la dernière des fleurs.
Dore le scorpion de ses belles eoolears :
Cest alors que la Terre insolemment m'outrage.
Que la raison forcée obéit à la rage.
Et que, sans nni respectées hommes ou du lieu,
Il faut que J'obéisse aux ftireurs de ce dieu.
(Sat. it).
lent les vers qn^ils nous apportent, et ils disent vrai.
En effet y le poète est chose légère, ailée et sacrée ; il
est incapable de chanter avant la venue de renihoa-
siasaie : josque là, point de vers ni d^oracles. Or,
comaie ce n^est point Tart, mais une inspiration di*
vine qui dicte au poète ses vers, chacun d^eux ne
peut réussir que dans le genre vers lequel la muse le
pousse. L^un excelle dans le dithyrambe, Tautre dans
Télégie ; celui-ci dans les chansons à danser, celui-là
dans le vers épique; un autre dans Tiambe; tandis
qu^ils sont médiocres partout ailleurs, car ils doivent
tout à rinspiration et rien à Fart. Autrement, ce
qu^ils pourraient dans un genre, ils le pourraient
également dans tous les autres. En leur ôtant la rai*
son, en les prenant pour ministres, ainsi que les
prophètes et les devins inspirés, le dieu veut par là
nous apprendre que ce n^est pas d'eux-mêmes qu^ils
disent des choses si merveilleuses, puisqu'ils sont hors
de leur bon sens, mais qu^ils sont les organes du dieu
qui nous parle par leur bouche ' . •
Cette théorie de Taliénation mentale, celte assimilation de la folie et de la poésie, ne supporte pas Texamen. Cependant , elle a été prise au sérieux par un grand nombre d^écrivains, même chez les modernes, et mise en pratique, notamment par Georges de Scudéry et Desmarets de Saint -Sor lin , qui déclare sérieusement que Dieu a mis la main aux
* ion., U»d. de Vict. ConsiD, t. iv, p. 260.
406 ESSAIS D'mfTïOlRJB LITTÉRAIRE,
neuf derniers chants de son poëine de CUmU^ Noos nous garderons bien d'admettre ees doctrines^ qui rendraient les poètes irresponsables, et qui mettraient tant d^extravaganees à la ehai^ de Tesprit de Dieu. U n'y a de divin dana la po^e que la vocation, c'est^ à«dire cette influence secrète dont parle Boileau. Les poètes, comme les autres hommea, sont soumia à la loi uoiferselle du travail. Ce qu'ils appellent inspiration n'est que la plénitude de la peQsée et Teialtation des forces de TinteUigence. Lorsqu'un vase est rempli, il déborde ; lorsque les développennents intérieurs de la pensée opt donné des ailes à rame, elle prend son essor et a'envote. Le phénomène de l'inr spiration n'est pas autre ehose ; c'est une ooaaéquenee des lois qui président à la génération intellectuelle. LMospiration varie suivant la nature dea întelligences; elle est plus rare ou plus fréquente, selon qu'elles sont plus ou moins fécondes, plus ou moins «etives : elle est plus ou moins élevée en raison de leur élévation naturelle. U y a des cerveaux dont le bouillonnement n'a pas d'intermittences, et qui vivent sous le charme d'une inspiration oontinue. Ce tempérament poétique est une véritable maladie votaiae delà frénésie. Le propre du génie est la puissance de mé* ditation, le don de se contenir jusqu'à cç qv'il ait recueiLH et mesuré ses fonces pour la course qu'il prépare, comme le géûéreux étalon d(mt Virgile a dit:
W LA POiSlB. 407
Ces réMrvea fatteft, tàobons de reconnaître quelle est FeseeRca èe U poésie, son objet, ses moyens d^expreaûon, son bat et ses déreloppements.
Den^ rame humeiw, la poésie est le sentiment vif da beau y do Bublime et du ridicule. La théorie de ces trois sentinaents est Tol^et d^une sci^otce que les AUemandâ ont abordée ayec succèa, et à laquelle ils oat donné le nom d^etikiÈique. Si, à ces principes de h poésie, on ajoute la faculté qui efaoisîteiqui combine les images, oo Tidéalisation, et le mouvement de rame qui la porte à exprimer ses émotions et ses idées sons une forme sensible, on aura réuni toutes les conditions internes ou psychologiques de la poésie, c^est-à-dire le goût et le génie ; le goût qui se compose des trois sentiments que nous avons nommés, et le génie, qui est la plus hante puissance de TabstractioD, de Timagination, de la raison et de rentbousiasme.
L^objet de la poésie est multiple : Tesprit poétique est en contact avec trois mondes divers : Thumanité, là aatare et Dieu ; c'est à ces trois sources qu^il s^a* breuve et s^enivre. La poésie se rencontre dans les événements de Thistoire, dans les passions de Fbumanité et dans ses travers, dans le spectacle de la nature et dans la contemplation de la puissance infinie du Créateur. Par la combinaison et le choix de ces éléments divers, le poète peut faire vibrer toutes les cordes de Tâme, exciter Tadmiration, Teffroi, la sympathie, arracher des larmes ou provoquer le rire, et produire chez les autres les ânotions qu'il éprouve.
Pour arriver à ces différents effets, la poésie ne dispose que de deux instruments, le son et la matière ; elle n'a pas d'autres moyens d'expression ; elle est ou phonétique ou plastique. Le son est le plus puissant de ses organes ; par ses diverses modifications, il se prête à l'expression de tous les sentiments, de toutes les idées, et même à la peinture de toutes les formes physiques. Le langage met en dehors Time humaine tout entière avec une admirable précision ; la musique ne convient guère qu'à l'expression des sentiments, mais elle leur prête une merveilleuse puissance. La poésie plastique, c'est-à-dire la peinture, la sculpture et l'architecture, produit des effets analogues, mais dans une sphère moins étendue. Ces deux formes de la poésie se trouvent réunies et combinées, en proportions diverses, dans les représentations théâtrales et dans les pompes de la liturgie.
Le but de la poésie, quelle que soit la forme qu'elle revêt, quel que soit le langage qu'elle emploie, n'est pas l'exacte imitation de la réalité ; si elle se plaçait sur ce terrain, elle serait vaincue d'avance dans sa lutte contre le réel, qui aurait toujours, sur les productions de sa rivale, l'avantage de la vie et du mouvement. La poésie ne peut prétendre à l'empire et même à l'existence, qu'à la condition de créer; elle ne saurait, comme la Divinité, créer les éléments de ses œuvres. Sa création consiste dans le choix et l'assemblage des éléments qui lui sont donnés, et la conception d'un idéal dentelle poursuit la réalisation.
Lorsqu'elle emprunte ses matériaui à Thistoire, il faut qu'elle ajoute à la réalité par rencbainement plus rigoureux des événements, et qu'elle donne une ▼ie nouvelle aux personnages qu'elle met en scène par le relief des caractères et la concentration des sen* timents. Si elle se borne à l'expression des émotions de l'àme, il faut qu'elle les relève par l'isolement et l'exaltation, et qu'elle les grave par le choix de mots colorés et pleins d'images. Lorsqu'elle veut rivaliser avec les beautés de la nature pbysique, elle doit choisir entre les formes déjà marquées du caractère de la gr&ce, de la beauté et du sublime, et les épurer encore. (Test par-là seulement qu'elle se fait un do* maine, où elle règne souverainement. La poésie n'est pas Tesclave, mais l'émule de la réalité ; elle est des*tinée à créer ef à suivre dans ses créations les procédés de rintelligence divine. Dieu est le poète par excellence ; il a marqué ses œuvres du triple caractère de l'intelligence, de la force et de l'amour infinis. Les fragments de son œuvre immense qui tombent sous nos sens élèvent la pensée humaine à des conceptions supérieures aux images qu'elle saisit : elle conçoit audelà de ce qu'elle voit, €t elle tend à réaliser ce qu'elle a conçu. C'est par-là qu'elle a créé cette grande famille idéale, dont les figures sont plus vraies que la réalité, puisqu'elles se rapprochent davantage du type divin, dont la société humaine n'est qu'une image altérée ; c'est par-là qu'elle a surpassé, à l'aide du marbre, de l'airain et des couleurs, la beauté phy-
440 ESSAIS d'histoiri^ littéraire.
sique dparse dans les ouvrages de la nature ; c^eat eo vertu de la même puissance qu^elle a trouvé ces harmonies ineffables qui semblent un écho des ccmcerta célestes, et qu'elle a dressé ces hardis monuments dont les vastes proportions et rindeatructîble solidité sont comme un symbole de Timmensité de Tespace et de Téternelle durée.
Puisque telle est la puissance de la poé^e, il n'est pas difficile de reconnaître quelle est sa missicm. C'est d'épurer les ftmes par le spectacle de la beauté, de les élever par le sentiment de l'admiration, de les aguerrir et de les fortifier par la peinture des passions, des misères et des grandeurs de l'humanité ; en un mot, de les ennoblir et de les tremper plus vigoureusement. C'est aussi, par la conception de l'idéal, de remuer sans cesse le possible, et de pousser indéfiniment le genre humain vers des destinées meilleures. Lorsqu'elle ne s'écarte pas de ce noble rôle, elle est le plus puissant auxiliaire de la mcH*aIe et le noeilleur instrument de civilisation. Sans la poésie, l'humanité, sans cesse courbée vers la terre, resserrée dans le cercle étroit des besoins physiques et des intérêts matériels, ne serait que le eomplément du règne animal^ et non plus l'intermédiaire entre Dieu et la nature. Combien donc sont aveugles ou coupables (^ux qui la méconnaissent ou qui la dénaturent 1 Que dire de ces hommes qui détournent la poésie au service des mauvaises passions, qui en font un instrument de blasi^hèroe ou de corruption, et qui s'en servent pour
M LA MJÉSIg. 444
éoerver et dépraver les âmes I Carruptio boni pêêiimu.
Au8», en préeeBoe des écarts de la poésie, est-on tenté de s'éeiier avec on de nos podtea :
Ils ne sayent donc pas, ces yalgaires rimeurs, QneHe force ont les arts penr démolir les mœurs ! 11» oe iftfeBi ëonc paa qae tours iilomes grœsiètcft Referment les siOons ereosés par tes Inmiàres 1 Combien il est aflfreui d'empoisonner le bien , Et de porter te nom de mairrais dtoyen !
Honte à eai ! car, trop loin de l'atteinte des lois, L'honnête homme peat seol les flétrir de sa voix I Honte i eu 1 car teur main Jamais ne s^est tassée De convfinle laidear rimmorleUe pensée M
Voyons maintenant quelles sont les différentes phases de la poésie, comment elle se transforme suivant les époques et la disposition des esprits, en partant de ce fait, qu'elle a ponr ressort la foi et Tamour.
Aux époques oà les questions religieuses et sociales sont résolues, lorsque le besoin de croire est satisfait, et qoé la sécurité s^est établie dans tee âmes avec la foi^ la sève intérieure se répand au-debors ; Tesprit s^attache aux objets de son culte. Le premier élan de la poésie la porte vers Tauteur des choses. Elle embrasse Funi vers, et s^y confond dans son enthousiasme et dans sa reconnaissance : c'est Tépoque des hymnes sacrés, des théogonies et des cosmogonies poétiques. Plus tard, elle s^abaisse vers Thumanité ; elle s'éprend de ses hauts faits, elle les célèbre en poëmes inspirés :
' Aii9*Bifbler,i(»mlff^iu.
4'I2 ESSAIS b'hISTOIEB LirrÉRAlRB.
c'est Tépoque des épopées et des cycles héroïques ; eii« suite, elle s^iotéresse aux passions et aux douleurs de ces familles héro'iques dont les noms sont mêlés aux traditions de Tépopée ; elle entre dans un cercle plus étroit, et il ne lui faut plus qu^un pas en arrière pour retomber sur elle-même : aussi longtemps qu^elie S'intéresse à Dieu et à Thumanité, qu^elle sort d^elleméme pour se porter au-dehors, c^est que les croyances qui sont le ressort de Tàme la poussent au-dehors d^elle-méme; mais ces croyances, ces principes d'affections extérieures, s'affaiblissent peu à peu par une loi fatale ; dès lors, les tiens qui la rattachent ao monde extérieur se détendent et se brisent, et elle retombe sur elle-même avec les ruines qu'elle a faites et qui l'oppressent. Ainsi, la poésie, dans ses circonvolutions, décrit une spirale, dont le point de départ est l'infini, et le terme, l'âme de l'homme isolée et réduite à elle-même. Quatre mots résument ce mouvement de la pensée : l'ode, Tépopée, le drame^ l'élégie. Plus la croyance a été neuve, énergique et profonde, plus le ressort de l'âme a été vigoureux, plus son impulsion au-dehors a été puissante. Son premier essor atteint Dieu ; après avoir plané quelque temps dans ces hautes régions, elle se joue longtemps dans le cercle immense de l'histoire héroïque, et dans le cercle plus étroit des passions sociales, et finit par retomber sur elle-même après avoir perdu les ailes qui la soutenaient dans son vol.
C'est alors que, privée des aliments qui faisaient sa
force et son énergie, elle se prend à elle-même, et ▼it de sa propre substance. G^est là son supplice : aussi poU88e-t*eIle de douloureux gémissements ; en vain se débat-elle pour remonter, pour s'abreuver aux sources de vie qui Tayaient rendue heureuse, puissante et féconde ; elle n^a de prise que sur son trouble et ses douleurs ; elle gémit ou blasphème ; regrets ou imprécations, voilà toute sa vie.
Ces considérations nous font toucher au doigt la vérité d'une maxime de Vauvenargues : « Il faut avoir de Tàoie pour avoir du goût. » Or Tâme, ce sont tes principes et les affections. J'entends par principes les croyances qui vont au fond des intelligences, et qui s'y incorporent pour les diriger et les échauffer. Lorsque tous les principes d'affections extérieures manquent à un siècle, on peut dire que l'ftme lui manque, comme on le dit d'un homme qui n'aime que lui<méme.
Tai bien peur que cet égoisme, ce défaut d'âme, ne soit le caractère de notre époque et la cause principe le des aberrations du goût. Lorsqu'on jette un coup d'œil sincère sur l'état de la poésie à notre époque, l'esprit est partagé entre deux prévisions, qu'appuient également les enseignements de l'histoire.
Si l'on considère d'un côté la chute des croyances, la décadence de l'admiration, qui est un des plus graves symptômes de l'affaiblissement moral d'un peuple (car, il ne faut pas s'y méprendre, nous savons encore nous engouer, mais nous avons perdu le don d'admirer, et notre engouement, cette parodie de
4i4 ESSAIS D'filSVOlEft LlTtÉRAIRE.
radflriratioii^ s'échauffe sous rinfliiteiiee de passions mesquines, et pour donner qoei^oe eiereîoe à ce qui reste d'aciiyité à nos Ames épuisées), les intérêts m»lériels marchant tète letée et prenant insolemment le pas sur les intérêts momuiL ; les écarts de la pensée et les monstrueut ainortemento de rimegtnation^ les eonvulsions du langage, qui se met à Tunisson de là pensée ; Tesprit, frappé de ces sympt6mes d^abais^ sèment, croit entendre les derniers cris d^une société mourante, et Ton attend, comme sous les empersare, une parole puissante qui rende la vie aux Ames, et des Barbares pour régénérer les corps. D'une autre part, lorsque Ton considère le mouvement irréguli» , il est vrai, mais rapide, imprimé aux esprits par la vennedes littératures du Nord et de l'Orient ; lorsqu'on lÉtisêiste à cette réaction violente et outrageuse de nos hommes de talent contre les gloires du passé, on croit assister è un second seizième siècle ; il semUe evioore que Du Bellay s'écrie : « Sus donc I marchez, Français, marchez courageusement vers cette superbe cité romaine, et desserves dépouilles d'elle, comme vous avez fait pite d'une fois, omèz vos temples et vos autels I » La croisade d'aujourd'hui n'est plus vers la dté romëine, mais vers la Germanie et vers l'Orient : on veut raviver les sources de la pensée par le mélange de nouvelles eisux . L'Italie et la Gt^ apportateoft leur tribut : c'est aujourd'hui TOrtênt et l'Âtlemagne. Le même Du Bellay traitait d'épiceries les naïvetés gauloises des poëtès qui, de Villon à Marot, avaient
eoûservé les traditions de T esprit français. Je crois qae de nos jours les gloires du siècle de Louis XIV et de Loois XV n'ont pas été beaucoup mieux traitées t je ne parle pas des épiceries de la république et de Tempire : quelques-unes sont cependant d'Msee haut goût pour qu'on y revienne avec plaisir. Ce dédain amer du passé) cette idolâtrie des littératures Idintâines^ rimitation indigeste de chefs-d'œuvre encore mal connus, et surtout Télan des âmes vers un avenir obscur, paraissent les préludes d'une renaissance qui promet une nouvelle carrière à la pensée. Cette lutte laborieuse ne se poursuit pas vainement; ce chaos douloureux s'agite pour un nouvel enfantement.
Cest là ma ferme espérance. Je suis loin de me livrer au découragement qu'inspirent, à quelques esprits distingués, les rapports que j'ai signalés entre notre époque et celle qui suivit le siècle d'Auguste, et qui a fait dire qu'elle lui ressemblait à faire peur. Le rôle de la France, son importance dans le drame des destinées de l'humanité, la nécessité de ses grandeurs, qui sont l'espoir du monde civilisé, tout cela découvre à l'esprit attentif que notre pays remplit une mission qui n'est pas encore accomplie ; et puisqu'elle ne peut la conduire à bien que par la puissance des idées, j'ose affirmer que les idées philosophiques qui promettent l'empire du monde intellectuel au génie français pénétreront bientôt les âmes ; qu'elles y de« viendront d'énergiques croyances, qu'elles rendront aux esprits le ressort qui leur manque, qu'elles vivi-
446 B8SA1S D^HIÂTOiaB UTTÉRAIAE.
fieront rimaginatîon épuisée, et feront enfin jastioe des systèmes dégradants qui ont divinisé le plaisir aux dépens du bonheur et de la dignité de rhonime. Oui, la morale se replacera sur sa véritable base, le dévouement, et non Fintérét, et le goût, qui n^est qu^nne portion de la morale, prendra le beau et Fidéal, et non plus le réel et l'agréable, pour but de ses efforts.
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flaxmanv
Quatre frères du nom de Flatman combattaient, st ron en croit une tradition de famille, à Naseby^ dans les rangs des parlementaires. Jacques eut les deux bras cassés à la poursuite du roi; François mourut sur le champ de bataille. Le troisième, dont le nom h^a pas été conservé, arriva en Irlande avec Farmée victorieuse. Jean, le plus jeune des quatre^ renonça au métier des armes, et s'établit comme fermier, d'autres disent comme voiturier, dans le Buckidgham* shire ; ce fut le bisaïeul du grand sculpteur dont nous voulons faire connaître la vie et les ouvrages. Le père de cet illustre artiste, qui portait comme lui et comme son bisa!eul le nom de Jean, était un pauvre mouleur de figures, qui, manquant de ressources à Londres, avait coutume de courir le pays, avec sa femme> pour y trouver le débit de sa marchandise. Ce fut pendant le cours d'un de ces pèlerinages que Jean Flaxman naquit à York, le 6 juillet 4775. Il vint au
* Ce moroeta sor John Flaxman est empmnté pour le fond à an ouvrage anglais. Si Je le conserve dans un recaeil littéraire , c'est qoe Flairaan peut être considéré comme le modèle de ces artistes dont le crayon s'associe à la pensée des écrivains par ce genre de Iradoctfons qa'on appelle illuttratian$.
448 isssAis B^HtsToiu Lrrrâmuu.
monde si chétif et si faible qu'on désespéra de sa vie« A sii mots, son père Tamena à Londres avec un frère aine du nom de William , qui devait se distinguer comme graveur sur bois. Le vieux Flaxman, indépendamment du travail qu'il faisait pour les sculpteurs, avait établi dans New-Street, pour la vente des figures de plâtre, une petite boutique, quMl transporta plus tard dans le Strand* C'est dans cette échoppe que se développa le goût du jeune Flaxman pour les beaux-^arts. Dès son enfance Flatman annonça un tempérament calme et une âme enthousiaste^ Comme la faiblesse de son corps Tempéchait de se livrer aux jeux animés de renfaocC) il sut se créer des amusements so* Utaires« As^is dans un petit fauteuil assez élevé pour qu'il pût jouir de la vue du dehors; en face d'une petite table couverte de livres, de papiers et de pinceaux, il passait sa journée entre la lecture et l'esquisse de quelques dessins de fantaisie. On voyait souvent, dans la boutique, le père et la mère de ce frêle enfant occupés de sa santé et de son éducation. La gravité et pourtant la grâce de son maintien, la passion qu'il manifestait pour l'étude et son goût pour ie dessin, attirèrent bientôt l'attention des chalands; et comme les amateurs qui fréquentent les magasins de bo^es ne flanquent en général ni d'instruction ni de goût, ils s'aperçurent que le pauvre petit invalide n'était pas un enfant vulgaire. Ik prenaient plaisir à examiner les produits de sa jeune imagination, à Teniéûdjre rendre compte de ses lecttures, et surtout à
Toir de quel air il écoutait leurs récits lorsquIU venaient à liu parler de poètes^ de flculpteurs et de hé» ros célèbres, Op) a remarqué dans ces premiers essais de Tartiste enftint quelques scènes tirées d^Homère^ qui furent oomme un prélude à Tun de ses cbefs^ d'oMivre. Il parait cependant que ces esquisses ne dé* celaient pas encore un génie supérieur, s'il est yrai^ comme on le répète dans les ateliers^ que le sculptew RoubillaCy qui lui donua, dit*on, les premières le^ns de son art, déclara tout net qu'il ne voyait en lui aucun des symptômes du talent» Au reste, cette anee«> docte est fort suspecte, puisque Flaxman avait à peine sept ans lorsque Roubillac mourut, et que la faiblesse de sa constitution le confinait dans la boutique de son père. Ce ne serait d'ailleurs qu'une de ces prophéties malheureuses, assez familières aux vieux artistes comme aux vieux pqëtes, qui sembleot vouloir fermer la carrière à ceux qui doivent s'y pousser plus avant» Parmi ces connaisseurs bienveillants qui deviné^ rent le génie du jeune Flaxman, il faut citer en première ligne le ministre Mathew, homme de goût, doué au plus haut degré du sentiment des arts. Un jour qu'il se trouvait dans la boutique du vieux Flax« man, auquel il venait apporter un buste à restaurer, il remarqua un jeune enfant assis sur une petite chaise, et lisant avec beaucoup d'attention un livre placé de« vaut lui sur une chaise plus élevée qui lui servait de table. Frappé de rheureuse physionomie de cet enfant, il lui demanda quel livre il lisait. Le jeune Flaxman
420 ESSAIS d'hI^OIEB LITTÉEAIIIB.
se levant alors sur ses crosses, le salua ea rougissant avec modestie, et lui répondit que c'était un livre latin quUl s^étudiait à comprendre. « C^est à merveille, reprit Mathew ; vous êtes un aimable enfant, mais ce livre ne vous convient pas ; demain, je vous en appoiv terai un autre. » Mathew tint parole, et le jeune élève se soumit avec empressement à la nouvelle direction donnée à ses études. €ette rencontre fortuite fut le principe d'une inaltérable amitié. Dans cette entre^ vue, Flaxman montrait déjà le caractère qui l'a distingué pendant sa longue carrière ; car Tenfance contient eu germe toutes les qualités qui se développent dans la virilité. L'extrême courtoisie et la déférence de ce grand artiste aux avis des hommes de goût n^étaient pas des qualités d'emprunt, mais l'expression naive d'un cœur bienveillant et d'un esprit docile dans sa supériorité. Aussi, quoique guidé par l'instinct de son génie, il obéit, dans presque tous ses travaux, à l'impulsion que lui donnaient les amateurs qui lui servaient de conseils ou de patrons.
A dix ans une heureuse révolution s'opéra dans la santé du jeune Flaxman. Jusqu'à cette époque, son tempérament faible et maladif l'avait souvent forcé d'interrompre ses études, et la nécessité de soutenir sur des crosses son corps languissant, ne lui avait point permis de prendre part aux divertissements de son âge. Mais bientôt la force lui vint avec la santé ; il rejeta pour ne plus les reprendre ses tristes béquilles : un esprit nouveau s'empara de son être ; et cet
FLAXMAK* 424
enfant, qui naguère ne sortait de son fauteuil que pour passer dans un Ut, où le retenaient souvent de longues douleurs, ne songeait à rien moins qu^à marcher sur les traces des héros de roman, et cherchait partout un tbéètre pour y déployer sa générosité, son courage et ses forces. La lecture du D&n QuiehoU$ avait jeté son imagination dans la carrière des aventures ; pénétré des devoirs de la chevalerie errante, il se mit en mesure d^entrer en campagne et d^alLer, sur les traces du chevalier de la Manche, redresser les torts k travers champs. En conséquence, il partit un jour de grand matin, sans faire part à personne de son héroïque entreprise, seul et sans écuyer, ayant pour toute armure une petite épée française, qui devait faire merveille en ses mains contre la félonie, et assurer le triomphe de Tinnocence opprimée. Ainsi équipé, il erra tout le jour dans les environs de Hyde^ Park, mais son héroïsme ne trouva pas à s^eiercer ; désespéré de n^avoir trouvé ni enchanteur à combattre, ni demoiselle à déKvrer, pressé d^ailleurs par la faim, il rentra chez lui un peu confus de sa mésaven* ture. Cest ainsi que Bernardin de Saint-Pierre, la tète exaltée par la lecture de la Vie deiSainU, échappa un matin à la surveillance de ses parents, et chercha dans les environs du Havre un ermitage où il put se mortifier à son aise et devenir le rival des .saints ana* chorètes dont il était Tadmirateur; mais la faim mit ordre à sa sainteté copime à Théroisme de Flaxman. Cependant le chevalier de Hyde-Fark conserva tour
422 ESSAIS D^HISTOni tlTTÉAAIEB.
jours pour le modèle de son enfance one vive adaiiration. C'est qu'en réalité les vrais artistes sont tous de la famille de Don Quichotte^ amants désintéressés du vrai et du beau^ et partant quelque peu déplacés dans une société prosaïque où les principes de Sancho comptent en leur faveur une imposante majorité, dette légende de famille donne quelque vraisemblance à une autre anecdote qu'on raconte ici sans la garantir. Flaxman, ditH>ny décrivait un jour une statue re^ marquable par la vérité des proportions, et surtout par un caractère de beauté héroïque, qu'il avait vue quelque part en Italie; cooMne la parole ne sufBsait pas pour rendre clairement sa pensée, il prit la pose du chef-d'œuvre qu'il décrivait, leva la main et tendit le bras droit en disant à ses auditeurs : « regardez^ moi. » Dans son exaltation d'artiste, le bon Flaxman oubliait l'exiguité de sa stature et les inégalités de sa taille, comme autrefois il s'était fait illusion sur la vigueur de son bras et l'inMpidité de son cœur. C'est, comme dit Montaigne, une grande piperesse que l'i^ magination, mais elle est la mère des beaux-^rts.
Flaxman, rendu à la santé, poursuivit ses études avec une nouvelle activité. La boutique de son père était son atelier et so» aoaééoMe. Les modèles anti«« ques qv'il av«»t sous les yeoi répondaient, p«r leur noblesse et leur sérénité, k Télévation et à la pureté de son imagination ) il ne se lassait pas db les contempler et de les reproduire, tantèt avec le crayon, tantôt avec ta cire, qui prenait toutes les (ormes sous ses
doigts inteUigents. S^il ett vrai que Roabillac ne re* coaDut aucune trace de génie dans les essais de sa première enfanee, il ne iut pas mieux traité alors par un antre artiste auquel il présentait Tesquisse d^un csil huaiain : « N^est-ce pas une hliitre^» demanda Mortimer. Cette méchante plaisanterie fit sur rftme sensible de Flazman une profonde impression, mais elle ne le décourages point; seuleitient il résolut de lie pas livrer à Tavenir ses essais au railleries des pédants qoi pensent faire preuve d'habileté en bumiliaal Tenfance. La conscience de son talent était à l'épreuve de quelques mots piquants ; elle le soutenait dans ses travAiix, et Fironie indiscrète d'mi mauvais plaisMtt n'ébmnla pas Tespmr d'immottalité qu'il avait conçu lorsque, jeune enfant, il passait son temps à la lecture des poètes, en présence des héros dont il admirait les exploits et les nobles images.
La mnison de M. Mathew était ouverte au jeune Flaxman, et la femme de ce respectable ministre se plaisait eUe*mème à s'entretenir d'ofa}eks propres à éveiller l'imagination du je«M artiste. On raconte que^ pendant que nristress Matfaei^ lisait Homère, en commentant les beautés pittoresques du pè#e de la poésie, Ffaaman se tenait près d'elle, réaUsauf par des trmts rapides les seènes qui le frappaient le plus vivement Ces eesftis de s» jeunesse oUt été conservés; ils sont empreints de: ce efaarBW tranquille et de cette énergie calme qui carastéirisenk ifëi lignés célèbres qu^il tira plus tavd du même pgële. Le goût qu'il déf
424 ESSAIS d'hISTOIRB LITTÉRAIBE.
ploya dans ces premiers travaux engagea M. Crutchely de SuDDiog-Hill-Park à lui demander une suite de dessins au crayon noir, d'une hauteur de yingt-quatre pouces, sur des sujets empruntés à l'antiquité. C^est un Œdipe aveugle conduit par sa fiUe Antigane au tempie des Furies ; Diomide tt Ulysse surprenant Vespion Dolon ; les Troyennes gimissant sur le corps d'Hector ; Alexandre prenant la coupe des tnains de son médecin Philippe ; Alceste quittant ses enfants et sacrifiant sa vie pour sauver celle de son époux; enfin , Hercule ramenant Alceste des enfers. Les éloges accordés à ces essais encore imparfaits encouragèrent leur auteur ; des amis plus bienveillants et plus sages dans leurs critiques que le railleur Mortimer annonçaient dèslors sa grandeur future ; mais ils eurent soin de lui faire comprendre que la renommée est au prix d'études sérieuses, et qu'il lui fallait diriger ses études dans la voie que lui traçait son génie, méditer longtemps les modèles d'héroïsme et de grâce, pour imprimer à ses œuvres ee caractère de beauté absolue qui frappe tous les peuples et tous les siècles.
A quinze ans, Flaxman entra comme âève à l'Académie Royale. Ce fut en 4 770 qu'il exposa une figure de Neptune en cire, et, en 4827, il exposa la statue de John KembU en marbre, son premier et son dernier ouvrages. Entre les deux, il s'écoula une période de cinquante-sept années consacrées entièrenoent à l'étude de la sculpture. A vingt ans, il n'avait encore envoyé que dix ouvrages à l'Académie ; mais, à cette
époqae^ le dessin faisait sa principale étude. On n'acc^orde pas de grands éloges à ses premiers travaux de sculpteur, cependant ils sont loin d'être sans valeur ; <sar son propre buste, demi-nature, qu'il exécuta à ▼ingtrtrais ans, est un chef-d'œuvre de force et dé naturel. Une de ces figures représentait la Comédie grecque, une autre une Vestale, le reste se composait de bustes d'amis.
Il se fit bientôt remarquer à l'Académie par son ardeur enthousiaste et son assiduité. Sa petite taille élancée, ses regards graves et pensifs, son invariable application, la rapidité de ses progrès, lui gagnèrent le cœur de ses maîtres, et l'on commença à parler de lui comme de quelqu'un de qui on pouvait attendre beaucoup. Ses principaux camarades furent Blacke et Stothard. Dans les compositions sauvages du premier, il vit plus d'élévation poétique ; et, dans celles da second, cette grâce féminine et cette simplicité qui lui donnent une place si élevée parmi les maîtres de l'art. Avec Blacke, surtout, il aimait a penser et à méditer ; et ils se plaisaient ensemble à donner la forme et quelquefois la couleur aui rapides créations de leur fantaisie. J'ai parlé de couleur, car pendant cette période de ses études, il fit quelques essais de peinture à Thuile si heureux, qu'un de ses tableaux, OEdipe et Ântigone, fut échangé contre un Bilisaire du Dominiquin. On sait que beaucoup de peiutres ont l'habitude de modeler leurs figures avant de les peindre, et il n'est pas étonnant que Flaxman ait voulu
426 ESSAIS D'HUTOimS tlTTÉ&AIRE.
peindre ses esquisses avant de les modeler^ selon la tradition des artistes grecs. « II me semble, dit Wilkie dans une lettre écrite durant son dernier voyage à Rome, que les artistes de Fantiquité apprenaient d'abord à peindre et ensuite à sculpter. L'art parait en éflet si libre dans le travail du marbre, que Fasped de ces sculptures me rappelle ee que nous appelons iwrface en peinture, et Ton y retrouve une si grande entente de la lumière et des ombres, qu'il semble que le pinceau du Corrége lui-même ne les aurait pas distribuées avec plus d'habileté. De nos jours la sculpture et la peinture sont moins étroitement liées qu'elles ne l'étaient cbes les Grecs, alors que les statues et les bas-reliefs étaient peints ou eiéeotés en marbre de plusieurs couleurs^ et que les peintures privées de perspec^ve n'étaient guère que des bas*r&liefs colorés.» Personne ne comprenait nueux que Flaxman la vérité de cette théorie, mais, il m& porta jamais son admiration pour l'antique au point d^exé^ cater ses statues en marbre de plusieurs couleurs, ou de les peindre et de les dorer à l'imitation des Grecs et des artistes du moyen âge. Il voulait que le marbre s'expliquât lui-même, et il rîaitdès artifices de Ganova, qui d(mnait une teiate jaune à ses statues pour imitar les effets du temps, et colorait de rose les joues ds son Hébé.
Flaxman qui, à quiufe ans, avait cd>teiin à l'A4îadémie la médaille d'argent, cosieounit pour la mé* daille d'or, brsqu'il eut atteint l'âge fixé pour ce
FLAUIAH. 427
tiouiwaa eoacours. Flaiman a?ait pour concorrent
EInglehearty artiste laborieui mais sans originalité, oe
qai D^est jamais un titre de défaveur auprès des aca*
demies. Lorsque TÂcadémie se réunit pour proclamer
le vainqueury tous les élèves que Tceuvre de Flaxman
aTait frappés d'admiration lui déoemai^t d'avance
le prix par des acclamations bruyantes ; son nom re^
tentissaît dans toute la salle, lorsque Josué Reynolds
prodama celui de son rival. €et échec affligea vive*
ment Flaxman, mais Tarrét des académiciens était
cmsaé d'avance par le suffrage unanime des élèves*
Engtelieart devait son succès aux préjugés si naturels
aux vieux artistes qui n^ont d'admiration que pour
leurs imitateurs. Cette malheureuse disposition dt)
Tesprit humain détourne les corps savants du but de
leur institution, puisque fondés pour assurer le pro^
gtès des arts et des sciences, ils en retardent au moins
la mamhe, quand ils ne l'arrêtent pas. On impute
souvent cas décisions qui scandalisent tes gens de goût,
à la favrar ou à l'envie ; mais ces sentiments y sont
presque toujours étrangers, leur principe est dans
Tesprit de routine qui natt naturellement de la paresse
et de l'amour-propre. Il est si commode d'avoir dans
Tésprit WÊ type invariable, un oritériun^ de beauté^
qui sert de basc^ à tous les jugements, et si do«x de
kl trouver dans ses propres œuvres I
La mortification que Flaxman avait éprouvée, loin d'abattre ton coarage, fat un nouvel aiguillon pour 90R génie ; mais les ressoarces de son père étant trop
428 ESSAIS d'histoieb littéraire.
modiques pour le soutenir pendant le long noviciat qui ouvre la carrière des arts, il (ut obligé, pour vivre, de se livrer à des travaux d^un ordre inférieur. Les hommes de génie qui ne meurent pas à la peine pendant ces épreuves auxquelles la misère les condamne, sont heureux de les avoir subies. Leur âme en sort merveilleusement trempée. Ben Jobnsoa fof ouvrier en briques, Burns conduisit la charrue, Gifford fit des souliers; et pas un d^eux n^ perdit son génie. Au reste ces métiers grossiers étaient bien autrement étrangers à la poésie que ne Tétaient à la sculpture les modèles que Flaxman composa pour la fabrique des Wedgwoods. Les travaux quMl exécuta pour cette fabrique de poterie, le laissaient dans la voie de ses premières études. G^était pour la plupart des petits groupes en relief de peu de saillie sur des sujets empruntés à Thistoire et à la poésie. Flaxman, qui respectait son génie, même dans des travaux mercenaires, imprima à ses compositions un caractère de beauté et de simplicité qui les plaça très haut dans Testime des connaisseurs. Après sa mort ces modèles de poterie furent très recherchés et payés fort cher. C'est ainsi que Flaxman passa unedixaine d'années, pendant lesquelles il exposa néanmoins un certain nombre d'ouvrages à l'Académie royale. On cite parmi ses œuvres le modèle d'un monument à Tinfortuné Chatterton, cette victime du génie, et de la protection dédaigneuse d'un Mécène ignorant. La plupart de ces travaux étaient exécutés en terre cuite ou en
plâtre de Paris, et dans de petites dimensions, ce qui prouve que les débots de noire artiste furent peu en* courages ; car s^il eût trouvé de riches protecteurs, il aurait sculpté en marbre quelques-uns de ces mode-* les. Au reste, les difficultés de sa position ne rarrôtè-» rent point dans sa carrière ; il sut, à force de traTaii et de tempérance, se rendre indépendant. En 4782, il quitta la demeure de son père pour prendre, dans Wardour-Street, une petite maison et un atelier. Â la méoie époque, il épousa Anne Denman, qu'il aimait depuis longtemps, et qui semblait créée pour s^unir à lui. Outre les qualités du cœur, elle avait du goût et de rinstruction ; elle parlait l'italien et le français, et, comoie son mari, elle n'était pas étrangère à la langue d'Homère^ Ce qui valait mieux encore, c'est qu'elle était remplie d'enthousiasme pour le génie de Flaxman, dont elle raffermissait le cœur dans ses heures de découragement, et qu'elle soulageait de tous ces soins domestiques que les artistes ne savent pas prendre, et qu'ils ne négligent pas impunément. Ces deux époux étaient bien la même chair et le même sang, suivant une expression plus biblique que parlementaire. Flaxman goûtait avec délices ce bonheur domestique, sans y sacrifier ses espérances de gloire, quand il rencontra par hasard sir Josué Reynolds. « J'entends dire que vous êtes marié, lui dit brusquement le présidentde l'Académie ; si cela est vrai, vous êtes coulé comme artiste. » Flaxman, de retour chez lui, s'asseyant auprès de sa femme et lui prenant la
450 ESSAIS D^ftlSTOlEB tltTéaAlRE»
main : « Je suis ooulé comme artiste, lai dit«>il avee im sourire mêlé de tristesse et d^eujouement. --^Gommest cela s^esMl fait^ et quelle en est la cause ?-«- Gela s^eil fait à Téglise, par Tentremise d^Ànne Demnan ; je le tiens de sir Josué Rejnolds^ qui tient de me l'appren* dre. »
Cet arrêt brutal troubla un peu Flaiman^ et Isi donna à penser sur son ayenir d'artiste. Pour domier plus sûrement un démenti à la wiistre prédiction de Reynolds, il se décida dès lors à faire un voyage an Italie; mais afin de réaliser ce projet, qu^ii voulut exécuter sans recourir aux largesses de TAcadémie, il thésaurisa secarètement pendant cinq longues années. Cet intervalle ne fut pas perdu pour sa gloire. Ge fat à cette époque qu^ii composa, pour la cathédrale de Chichester, le monument de Colline, qu41 r^résente assis en lisant la Bible, le seul livre que ce poëte eût ouvert pendant sa vie. Sa lyre et ses œuvres poétiques gisent à terre, confusément éparses, en signe de mé* pris. Un autre monument, d^un style plus élevé, est celui de mistress Morley, dans la cathédrale de Glo^ cester. Cette malheureuse mère, qui avait péri avec sa fille dans un naufrage, est représentée s'ékvant andessus des vagues, et répondant à Tappel des anges qui lui montrent sa place dans le cieK Ces deux corn* positions sont empreintes de cette sérénité simple et majestueuse qui s'accorde avec la sainteté des pensées. On ne sait pas pourquoi Flaxman prierait à ces deux monuments un groupe de Vinu$ eê de C^don, qui!
PLAXUkH. 45^
CKxnposa à la même époqae pour son ami M. Kaight de Pôrtland^Place* Lorsque Plaxman se vit eu pos- 8666100 au petit trésor qui devait assurer sou -exis« tence pendant sou séjour en Italie, il s'empressa de s^acheminer vers cette terre classique des beaux-arts. Les journaux du temps annoncent ainsi son départ. « Nous apprenons que Fiaxman, le sculpteul*, va quitter son modeste atelier de Wardour-Sireet pour 8e rendre à Rome. »
' Dans cette capitale du monde chrétien, Flaxman fut comme ébloui par les restes magnifiques de Fart antique et par la splendeur de Tart moderne. Il re* connut que les grands artistes de lltalie étaient de véritaUes poètes qui se servaient du marbre et de la eoolear pour exprimer les plus hautes pensées. La eritique ne les forçait point à replier les ailes de leur génie ; le goût et la nature étaient leurs seuls maîtres ; et leur inspiration, échauffée par les suffrages d'un peuple qui juge par le sentiment les œuvres de Timagination, enfantait sans efforts les merveilles de sculpture et de peinture qui décorent les murs et les coupoles de toutes les églises. La condition des artistes, •n Angleterre et en France, est mortelle à Tinspiratioo. L'esprit eritique qui tourmente les prétendus eomiaisseurs, au-delà et en deçà de la Manche, impose aux artistes un long travail de réflexion qui glace ^imagination, et répand sa froideur sur les œuvres savantes des plus beaux génies. Aussi, pendant que l'Italie se couvre de chefs-d'œuvre rapidement cou-
452 ESSAIS d'hISTOIHB lilTTÉRÀlAR.
ÇU8 et plas rapidement exéeutés, les artistes français et anglais consument de longues années dans ce double travail. C^est quMIs savent que leurs œuvres vont tomber aux mains de la critique, monstre sans entrailles, parce qu^il est impuissant. Depuis cette époque, la race de ces jugeurs de profession a pris sur la direction des beaux-arts un empire vraiment désastreux ; et si les artistes ne savent pas se liguer pour secouer un joug qui leur pèse et qui les humilie, Fart ne survivra pas longtemps à Tindépendance du génie. C'est vraiment pitié de voir que de nos jours le renom des artistes soit à la merci de quelques fats, auxquels on ne confierait ni une brosse ni un ciseau ; et cela, parce que, de leur autorité privée, ces nouveaux Winkelman se sont donné des diplômes d^hommes de goût. Le malheur est que ce pédantisme impertinent devienne pour quelques-uns un métier lucratif, dans notre siècle d^industrie et de fausse science.
Flaxman contempla les chefs-d^œuvre quUl avait sous les yeux en sculpteur et en chrétien. Il vit que les artistes de Tltalie avaient mis leur génie au service de Téglise; qu'ils en étaient les véritables prêtres, et que leurs travaux popularisaient, plus sûrement que les reliques et les images, les traditions qui entretiennent les erreurs et la superstition du vulgaire. En voyant ainsi Tari servir d'auxiliaire à Terreur, il conçut la pensée de Tappeler au secours de la vérité, et de rendre sensibles par la sculpture toutes les beautés
VLÀIMAN. 455
poétiques et morales des Saioles Ecritures. Les iaoomtNrables dessios qo^il a laissés sur des sujets re«» ligieox, et un grand nombre de monuments de sculp* ture sacrée, ne permettent pas de douter qu'il n'ait donné à ses travaux une direction religieuse. Mais c'était une œuvre surhumaine que de pousser le pro« testaatisme è la poésie.
Ces compositions bibliques n'empêchèrent pas Flaxman de se livrer à d'autres travaux» Ce fut à Rome qu'il exécuta ses niusiratians d'Homère, d'ES" chyle et de DoMle. 11 parait que pour ses premiers dessins homériques, il emprunta aux vases grecs la plupart de ses ûgures; mais bientôt, moins défiant envers son génie, il osa créer^ au lieu de se. borner modestement au rôle de copiste. Au reste, il admirait beaucoup les bas*reliefs des vases et des sarcophages antiques, et il pensait que l'artiste moderne ne pouvait pas puiser à meilleure source la science et Tinspiration. « La contemplation de ces modèles, dit-il dans ses Leçons «ur la Sculpture, en donnant à l'àme de nobles habitudes de pensée, la porte naturelle*ment à saisir en toutes choses la beauté, l'élégance et la grandeur, et lui inspire le dégoût de tout ce qui est bas et vulgaire. » C'est dans cet esprit de libre imitation qu'il composa son Homère. V Iliade contient trente-neuf dessins, qui offrent tous, à l'exception de deux, des figures de femmes. Il a jeté beaucoup de variété et d'harmonie dans ces compositions, qui se distinguent par un caractère de beauté grave, sévère
454 ESSAIS d'hISTOUUS LITTÉftAUUB.
et simple. La forme y est sobordonnée et noo sacri* fiée à TexpressioQ ; la Tigueor des héros n'y dégénère p«8 en bratalîlé, ni la grâce des femmes en mollesse. VOdy$$éêf qui ne comprend que trente^qoatre illustrations, se fait remarquer par les mêmes qualités, et plus spécialement par une sorte de dignité domestique, en harmonie parfaite a?ec le caractère de noble simplicité du second chef-d'ceuTre d'Homère. U est fâcheux que dans quelques-uns de ces dessins si purs, Flaxman ait cru devoir introduire certaines figures colossales, telles que Briarée, Otus et Éphialte, Polyphème, le roi et la reine des Lestrigons, hors de proportion avec les personnages qui les entourent. Il n'y a d'ailleurs rien de plus repoussant que le laid développé sur une grande échelle ; la beauté la plus régulière peut à peine supporter cette expansion démesurée. Ces colosses difformes ne peuvent pas être mis en rapport avec l'homme. Poussin, dans un sujet de même nature, a &it preuve d'un smis exquis. Son Potyphème aveugle n'a d'autre mesure que la montagne à laquelle il s'af^uie et les vastes plaines qui s'étendent à ses pieds. Son troupeau.et tous les petits objets sont dans l'éloignement. Grâce à cet artifice, ce grand peintre n'a pas manqué à Tanalf^ie, qui est la suprême loi des beaux-arts.
Ces dessins furent fsits pour mistress Hare Nayler au prix de quinae schellings la pièce. Ce faible salaire suffisait au désintéressement et à la modestie de Flaxman, mais le succès le paya aunielà de ses vœux.
nAXMAV. 456
La célébrité lui attira de nooreauk patrons plus généreux. A eette époque^ il «xécdtâeii marbre, pour TliCHnas Hope, un groupe ûe Cipkmk «f f JiiffM^, qui est an des plut beaux morceaux de la magniBque coliec^n de ee riehe amateur. La comtesse Spencer le chargea d'illustrer Eschyle après Homère^ et il entra avec autant de bonheur dans Fesprit d^ ce grirnd poète auisi majestueut et plus énergique que le chéntre d'Achille. Un patronage moins heureux pour notre artiste fut celui de fetcentrique Frédéric, qua^ trième comte de Bristol, éréqoe de Derry. Il s^en gagea à représenter dans un groupe de qufttre figures héroïques, la Fureur d'Àthamoê d'après les Métamorphosée d^Onde, moyennant six cents livres sterling. Un pareil ouvrage en talait au moins deiix mille. Fiaxman y mit du sien, sans compter le temps que lui coûta re grand morceau de sculpture, qui orne aujourd'hui le château du dm^te^Évèque^ à IckvfDrt, dans le ccmité de Soffoik.
Fiaxman entreprit alors de restaurer le magnifique torse du Vatican, que Ton considère généralement coname le fragment d^un Bercui^. .11 se livra à ce travail ingrat et difficile avec son ardeur accoutumée. Lorsqu'il ouvrit son atelier, il offrit aux connaisseurs deux figures au lieu d'une seule. Hercule etOmphale. Oo ne pouvait pas nier que le feu des m mêlas et la pose do torse ne se prêtassent a (iétle combinaison, mais ils convenaient aussi à beaucoup d'autres, et comme chaque spectatett4r apportait aveu loi utoe
456 ESSAIS d'hIMOIAB LITTÉaAIEE.
théorie de restaaration toute faite , il arriTa qne Tœuvre de Flaxman, qui ne répondait à aucune de ces préoccupations, rallia peu de suffrages, quoiqu'elle décelât rime d'un poète et le Trai sentnnent de l'antiquité. Il faut cepandant avouer que, dans ce groupe, les formes plus que viriles d'Hercule foi^ maient un contraste un peu heurté avec la grâce féminine de la reine de Lydie. Quelque temps avant sa mort, Flaxman fit détruire ce pifttre qui lui rappelait une grande témérité et un médiocre succès ; nous ne cacherons pas que les connaisseurs gémissent peu de ce sacrifice.
C'est au patronage de l'auteur d!Âthan€ue^ que nous devons la troisième grande série des dessins ou lignes de Flaxman, les lUustrations de Dante. Dans celles d'Homère, l'artiste avait pour guide, outre les vers du poète, les monuments de l'antiquité. Pour Dante, il n'avait point les mêmes ressources ; le marbre n'avait ni arrêté ni popularisé le type de ses héros, et le modèle antique ne pouvait pas s'appliquer convenablement aux princes, aux poètes et aux guerriers du moyen. ftge. Malgré ces difficultés, Flaxman a montré dans son Dante une plus grande originalité qUe dans Homère, et si cette œuvre a moins de celé*
' M. TbiNiiM Hopd , amalear passionné et fort riclie éti productions des arts du dessin. Sa collection d'antiquités est une des plus bélies de l'Euiope. Athanase est un voyage dans la Grèce moderne et dans les autres parties de rempire ottoman, fait sur la première donnée du Jeune Anacharsis-, mais dont Teiéeution est bien plus vive et bien plus spirituelle.
flaxniln. 457
brité, on doit s^en prendre à rinfériorité relative du poème, dont les beautés ne sont goûtées qne par un petit nombre d^esprits excellents » et non au crayon de Farliste, car les juges compétents en matière d'antiqaité et de moyen &ge reconnaissent que, dans cette double lutte^du dessin et de la poésie, Flaxman a serré de plus près le poète de Florence.
Pendant un séjour de sept années à Rome, Flaxman se familiarisa avec tous les procédés de son art, et mit à profit la complaisance des modèles qui ne cachent pas aux artistes la vue des trésors dont la nature a été si prodigue en Italie. La pruderie anglaise met chez nous un obstacle insurmontable à Tétude de la nature vivante, comme les scrupules religieux en opposent à celle de la nature morte. Eir Italie, les femmes, grâce à la chaleur du soleil^ n'ont pas même le seul souci qui occupât la princesse Pauline, lorsqu'elle posait devant Canova * . Cette facilité^ qui ne dépose pas contre les mœurs du pays, est singulièrement favorable à l'art. Avant son départ, Flaxman avait été reçu membre des Académies de Florence et de Carrare. L'homme du destin venait de frapper en deçà des Alpes quelques-uns de ces terribles coups qui faisaient trembler les rois sur leurs trônes. Flaxman, quoique tranquille dans son atelier, ne voulut pas attendre à Rome le vainqueur d'Arcole et de Lodi. Dans
* On connaît la répons- naïve cl dégagée de la princesse PauHne , sœur de Napoléon , à propos des séances qu'elle donna an célèbre scalpteor.
458 ESSAIS d'histoire utteraiee.
sa vieillesse^ il se plaisait à raconter que, deux ou trois jours avant son départ, dans une soirée diplomatique, Tambassadeur de France montrait avec orgueil une médaille de Bonaparte : « Voilà, disait-il, le héros qui ébranle les trônes de la terre et qui consolide la république, n Alors, jetant les yeux sur la médaille : «Votre citoyen Bonaparte , dit-il , ressemble fort à César- Auguste '• — A un tyran I s^écria le Français, n^en croyez rien; je vous dis que c^est un tout autre homme; c^est un. jeune héros enthousiaste qui ne sooge qu'à la liberté et à Tégalité I » Prophète candide I
A son retour en Angleterre, Flaxman trouva Banks, Bftcon et NoUekens, en possession de la faveur publique. Toutefois, pendant son absence, sa réputation avait grandi, et il y mit le sceau par le monument du comte de Mansfield, qui lui avait été commandé à Rome. Dans cette magnifique composition, le sculpteur a représenté le juge assis en costume avec la Sagesse d^un côté et la Justice de Tautre; à ses pieds est étendu le corps d'un jeune homme qui passe dans quelques descriptions pour une image de la mort, mais qui n'est réellement qu'un coupable livré par la Sagesse aux mains de la Justice. Mansfield est calme, simple et sévère^ il est assis, solitaire, sans pompe , sans passion et sans orgueil : son regard ,
' La figure de Bonaparte est réellement dans le type romain. On peut voir au cabinet des médailles un Tibère et surtout un Germanicus, qu'on serait tenté de prendre pour un des portraits de Napoléon, .
FLAXIUM* 459
calme et pénétrant, rassure rîDDOcence et jette l'ef* froî cUios le cœar do criniÎDel. La figure du con* damné est une heureuse oonoeption ; l'espérance l'a qoitséy et ses oreilles sont remplies du bruit de la multitude qui se presse pour le voir lancer dans Té* temhé. Ce monument fut payé 2,500 livres sterling (62,500 fr.). A la fue de ce chef-d'œuvre, le sculpteur Banks s'écria : t Ce petit homme nous dépasse tons de la tête. »
Pendant que Flaxman travaillait è ce grand ou* vrage, il s'occupait aussi d'un travail de fantaisie destiné à témoigner à la compagne de sa vie la reconnaisMttoe que lui inspirait son dévoùment et sa tendresse. Il fit (aire un album in-quarto dont il remplit les feuilles avec des dessins à la plume et au fHnoeau. Le frontispice ofl're, sous une allégorie in- ^nieuse, l'image de son bonheur domestique ; les dessins qui suivent) au nombre de quarante, représentent, dans leBÂt)mture$ d'un CheioaU0' errant, les Epreuves de la Vertu et les Combats quelle Vice livre à Vàme ée Vhomme, et se terminent par le Triomphe ém héros qui s'unit à la Foi, à VEspiranee et à h Charité. Il y a beaucoup de dignité poétique dans l'invention et surtout dans rexécotion de ce petit poëme pittoresque. Ce swait rendre aux arts un service important que de publier cette belle allégorie*
Les succès de Flaxman firent comprendre è l'Académie que le rival malheureux d'Engleheart, déclaré mort poétiquement pour fait de mariage par ReynoMs.,
440 ESSAIS i/histoire littAiairb.
pourrait bien, malgré ces antécédents, répandre quelque éclat sur Tillustre compagnie. Il fallut quelques démarches assez actives pour déterminer Fiaxman h s^inscrire sur la liste des candidats au titre de membre associé; mais Tempressement avec lequel il fat nommé prouva combien on lui sut gré d^avoir oublié Técbec qu^il avait éprouvé. Ceci se passait en 4797, dans Tannée même où il exposa trois projets de basreliefs, tirés du Nouveau-Testament, en même temps que le monument de William Jones, qui figure maintenant dans la chapelle du collège d^Oxford. C'est un bas-relief dans lequel ce grand orientaliste est représenté avec quelques vénérables brahmines occupé à mettre en ordre le Code hindou. Flaxman était loin d^exceller dans les ouvrages de ce genre ; son ciseau ne savait donner de grâce ni aux costumes ni à la physionomie modernes. Flaxman était âgé de quarante-cinq ans iorsquHI fut nommé membre titulaire de TAcadémie royale. Les lois de ce corps obli* genttout récipiendaire è offrir à la collection quelque morceau sorti de ses mains. Cet usage contribue à enrichir la galerie de tableaux et de statues qui appartient à TÂcadémie. Flaxman fit hommage d^un groupe représentant Apollon et Marpesse, dont la dis{M>8itioD est fort heureuse; quant à rexécntion matérielle, Flaxman n^excella jamais à manier le ciseau.
L'idéal était, la véritable vocation du génie de Flaxman. Lorsqu'il fut question d'élever une colonne navale à l'occasion des victoires de Nelson, Flaxmaa
PLAUNTAH. 444
mit en avant le projet d^une statue de ]a Grande* Bretagne, de denx cents pieds de haut, qui devait être placée sar la hauteur de Greenwich. Il publia même, à Tappni de son projet, un mémoire dans lequel il prouvait par des exemptes empruntés à Tantiquité et à Thistoire moderne, Timportance nationale d^un pareil monument ; il y joignait Fesquisse du colosse qu'il méditait. Mais tous les travaux qui ne présentent pas quelque avantage matériel, quelque profit bien clair, sont accueillis parmi nous comme des rêves de visionnaire. Le comité s^assembla pour délibérer sur la proposition de Flaxman, fit un dîner copieux selon l'usage des comités, et rejeta le plan de Fartiste, tout en reconnaissant combien Texécution en serait honorable au sculpteur et au pays. Fiaxman essuya à cette occasion beaucoup de plaisanteries qui Taflectèrent peu, d'autant qu'elles roulaient en gêné* rai rar Fexiguité de sa taille, à laquelle il ne pouvait rien, et que d'ailleurs il ne voyait pas bien clairement pourquoi il serait défendu à un petit homme d'avoir de grandes idées. Au reste, ce projet, dans son exagération de grandeur, est beaucoup moins plaisant que celui de cet utilitaire qui proposait chez nos voisins une toute petite colonne de mille livres sterling environ, pour perpétuer le souvenir d'un des plus grands événements de l'histoire moderne. Cette motion burlesque d'un homme de bien, indique ce que deviendraient les beaux-arts sous l'empire de Tintécét bien entendu.
442 BSSA18 D^HJflTCARB LITTÉRAIRE.
Lorsque la paix d^Amiens ouvrit la France à tous les voyageurs, Plaxinan visita Paria et parcourut avec la foule de ses concitoyens rimuiense galerie du Louvre, qui renfermait alors les plus riches trésors de la sculpture et ^e la peinture, Flaxman, qui voyait dans le consul Bonaparte Tirréconoiliable ennemi de l'Angleterre, tout en répondant avec courtoisie aax avances qui lui furent faites, refusa d'être présenté aa futur empereur. Les politesses du peintre David Fembarrassèrent davantage. Régicide et athée, à ce double titre Tartiste jacobin devait inspirer une vive antipathie au sculpteur. Flaxman, religieux jusqu'aa mysticisme, sensible jusqu'à la mollesse, voyait avee une sorte d'eflroi le peintre pour qui la mort de Marat ' fut Toccasion d'un chef-d'œuvre. La vue de Paris, à cette époque de gloire, d'incrédulité et de mauvaises mœurs, blessa notre voyageur dans ses sentiments de patriotisme, de religion et de pur^ morale. U emporta à Londres une impression peu favorable, et la conviction qu'il ne s'était pas trompé en comparant Q<Niaparte au premier despote romain»
Le mysticisme religieux engendre souvent la mélancolie et pousse au mépris de la vie ceux qi|i s'eni^ vrent de ses visions décevantes. Flaxman, quoique
* CetaUetu,qoteil|M«t-éCMleplubeloavrtge4li|)i]ioeud6DaTiiI, ne figure point tu Loayre où, on pourrait rexposer «qjoord'hiit sans craiote de paraître rendre hommage A un homme qui inspire un dégoût universel. On dit quil est devenu la propriété d'un colonel de notre armée, M. Husson, amateur éclairé des beaux-arts.
WLAXUAK. 445
porté par la tendresse de son âme h se ranger parmi les partisans de Swedenborg y ne se laissa pas aller à dédaigner la terre par amour da ciel. Il était gai et plaisant dans le commerce de sa vie. Ses soirées d'hiver se passaient en famille à composer, pour le plaiâr de sa femme , de petites histoires en prose ou en vers, avec des dessins au trait, sérieux ou burlesques. Ces bagatelles donnaient carrière à son imagination, et c'était plaisir de voir avec quelle verve de gaieté et de bouffonnerie il se délassait des travaux serienzet des hautes pensées de la journée. La plupart de oes plaisanteries ne survivaient pas aux circonstances qui les avaient fait naître, mais Tune d'elles, the Coêketf s^est conservée et donne une idée de ces cniepses compositions. G^est une épopée badine composée à Foecasion d^une boite chinoise que Flaxman avait achetée pour sa femme et sa sœur. Ce petit poème bércH-comique se compose d'une dixaine de deesms, oA sont représentés la généalogie et les aventures de cette boite merveilleuse qui émeut toutes les puissances du ciel et de l'enfer» avant d'arriver en Angleterre où le génie de la Grande- Bretagne raccueille avec un sourire. Flaxman disait avec Horace :
Dulee est detipere in loco.
A cette-époque, Flnman composa un grand nombre d'ouvrages qui augmentèrent sa réputation et sa fortune. Les sujets qu'il traitait avec le plus de plaisir
444 ESSAIS d'histoirr littéraire.
étaient emprontés à la Bible, et il ne manquait aucune occasion de travailler pour les églises, qui payaient peu généreusement ses chefs-d^œuvre ; mais ^argent n^était pas son but. Toutefois la fortune lui vint sans qu'il Teùt recherchée. Llnde, Tltalie, TÉcosse, Tirlande et les deux Amériques, lui demandèrent des statues et des bas-reliefs. Le royaume de Tanjore rendit hommage à son génie. Le rajah lui fit faire sa statue et un monument en Thonneur du missionnaire Schwartz. Ces deux morceaux sont arrivés è leur destination, et Févéque Héber en parle avec éloge dans ses intéressants Mémoires. Il fit aussi pour la Compagnie des Indes deux monuments en T honneur de lord Cornwallis, un buste de Warren Hastings et une statue du marquis Hastings. Il paratt que ces travaux ne tombèrent pas à la charge de Fartiste comme la Fureur d'Àihamag, car Flaxman aimait à parler des nobles procédés de la Compagnie, et à reconnaître, la libéralité et la courtoisie de ces marchands-législateurs et conquérants. On doit rapporter è cette époque les statues de Reynolds, de Sir John Moore et de Pitt.
En 4840, r Académie royale institua, après y ayoir longtemps pensé, et non sans opposition, un cours de sculpture dont elle chargea Flaxman. Elle affecta une somme peu considérable pour six leçons par an : le professeur n^en mit pas moins de zèle à s^acquitter de son devoir. Sa première leçon, qui eut lieu en 4814, attira en masse les académiciens, les élèves et
FtAUlAN* 445
les amateurs des beaux-^rts. A son entrée, il fut salué par de nombreux applaudissements. Ses ouvrages et sa réputation de savoir et de eonsoience comman^ daient une attention respectueuse, pendant que la flimplicité de son débit, la gravité de ses manières et la douceur de sa voix, exerçaient une sorte de séduction sur son nombreux auditoire* 11 parait cependant, par une plaisanterie de Fùseli, que ce célèbre artiste comptait peu sur le succès de son collègue. On raconte qu'à un dîner d'amis, il se leva brusquement, après s'être recueilli un instant, et que, d^une voix gravement comique, il s'écria : t Adieu, amis; adieu, bons vins; adieu, saillies spirituelles ; je vous quitte pour aller entendre le premier sermon prêché par le révérend lohn Flaxman. » Ces leçons, au nombre de dix, traitent les sujets suivants : sculpture anglaise; sculpture égyptienne; sculpture grecque; science; beauté; compositicm; style; draperie; art antique; art moderne. Comme compositions littéraires, ces leçons contiennent un exposé clair et complet de l'histoire et des procédés de l'art chez les anciens et chez les modernes ; elles abmident en idées saines, en remarques judicieuses et en préceptes que la pratique de l'art peut seule faire découvrir. Le style en est un peu lourd, et on ne peut pas dissimuler qu'on y chercherait en vain de l'éloquence et du mouvement; mais elles étaient plutôt destinées à instruire qu'à échauffer ceux qui venaient les entendre. Le poëte Campbell loue fort la sobri^é du style de Flaxosan^
446 ESSAIS d'hisiiihib littéraieb.
et le trouve {>airfaitemeDt approprié aux sujets didac* tiques. Il ajoute que, pour les ouyrages légués par les grands hommes, rimagioation est déçue comme une héritière avide, parce que ie legs est toujours aadessous des espérances dont elle s^est bercée. Fiaxman a laissé, outre ces leçons, un assez grand nombre d'écrite, la plupart anonymes^ qui portent tous Vmr preinte de son talent simple^ £scile et consciendeoik On lui doit une appréciation desodvrsges de Romney^ insérée dans la Vie de ce peintre, par Hayley ; les articles Armure, B^n-relief, Beakité, Bronté, BustD» Coàlposition, Jet et Gérés, >dans VEmychpéiiê ds Hees^ L'étude approfondie de la sculpture gotbiqoé }tti fut fort utile pour traiter avec supéi^iorité la question de Tarmure» D'auti^ critiques font surpassé par la richesse du langage, la chaleur et Téclat de Texpression, mais nul n^a porté aussi loin que lui le sentiment de la dignité austère et chaste de VarL
Si on pf ut reprocher quelque froideur à la pdume de Ftaxman, on ne peut pas en dire autant de son pinceau ni de son ciseau « Toutes ses esquisses et ses dessins témoignent d'une richesse et d'une activité d'imagination prodigieuses. L'énumération de ces dessins remplirait p^usîeur^pagos, et il ne faudrait pas moins d'un volume pour en offrir une description fort succincte. Parmi ses IHusIrations du Pu* grim'i Progress, il y en a quelques-unes qui égaient en simplicité les plus nobles pages de ce roman reli* gievx, et qui les surpassent de beaucoup par la grèce.
FLAXIffAK. 447
On peut dire la même chose des dessins qu^il composa pOBr la traduction d^Obiron par Sotheby; mais e^est surtout dans son Hésiode quMI a déployé toutes les ressources de son imagination. Il aimait à vivre par la pensée dans ces jours d^innocence où les philosophes, si philosophes il y avait, marchaient pieds nus, où les rois guidaient la charrue, les princesses larvaient leur linge, et les poètes, comme les ménestrels au Nord, chantaient pour obtenir un morceau €le pain. Cet oeuvre se compose de trente-six vignettes qui, poor la simplicité, le charme et la grftce, le disputent à tous ses autres dessins. Elles représentent THistoire de Pandore et les effets de sa présence sur la terre. L^une déciles avait une telle valeur aux yeux de Tartiste, qu^il Va modelée en relief : c'est Mercure conduisant Pandore du ciel sur la terre, et traversant les airs avec son gracieux fardeau.
Flaxman avait alors eoixante-six ans, et jouissait d^one réputation plus qu'européenne. Les commandes loi arrivaient de toutes parts, et son activité ne pouvait y suffire. Les plus importantes furent un saint Michel vainq'ueuf de Satan et un Bouclier d'Achille. La première fut faite par lord Egremont, zélé protecteur des beaux-arts, et la seconde par Rundell et Bridge, orfèvres distingués : ce dernier ouvrage passe pour un des chefs-d'œuvre de Flaxmau. L'intention du poète n'était rien moins que de représenter Tunivers sur la surface de ce bouclier. Il commence par nous montrer le système général du monde ; les cieux qui
448 ESSAIS d'hISTOIRK UTTÉAAiaB.
s' étendent y les astres suspendus à la Yoûte des cieux ; la terre immobile au-dessous, et les mers qui Vea* tourent comme une ceinture. Ensuite il fait voir la terre sous un point de vue spécial ; les villes heureuses dans la paix ou terribles dans la guerre \ les travaux des champs, et le résultat de ces travaux dans la moisson et la vendange ; la vie pastorale avec ses douceurs et ses dangers ; en un mot, tous les tra-* vaux qui occupent et toutes les ambitions qui divi** sent le monde. Pope, dans la distribution de ces dif* férentes scènes et la mesure probable du bouclier, a suivi le plan de Boivin', qui a classé tous les éléments donnés par le poète avec une précision mathématique. Mais dans sa passion pour les lignes droites, le savant académicien français a fait du poétî* que bouclier d'Homère une roue de chariot, dont les rayons encadrent symétriquement douze scènes de grandeur uniforme, jQOupéea en outre par neuf cercles ou même davantage, qui détruisent toute Thar^ monie de Touvrage par d^innombrables intersections. Flaxman a sagement réduit de moitié le nombre de ces cercles, et il a remplacé les lignes droites par des courbes onduleuses qui séparent les différents groupes sans offenser la vue.
Sur la lisière du bouclier, Tartiste a représenté rOcéan, dont les flots doucement agités se soulèvent comme les toisons d'un troupeau* Au eentre, Apollon
* Voir ta Collection des Mimoifu de V Académie des Inscriptions et Belhs^Lettres*
OU le soleil , monté sur son char, verse la lumière sur le monde. Ce cercle central n^a guère qu^un pied de diamètre (tout le bouclier en a trois) ; et cependant , dans cet espace étroit , l'artiste a représenté :
La terre et la mer et les deui, Le soleil qui répand d'infatigables feux , La lime toat entière et la yaste couronne Des astres éclatants dont l'Olympe rayonne, Les Pléiades en chœur , le puissant Orion, Et rOurse , qui du Char acceptant le surnom , Fidèle au tour prescrit , vers Orion penchée , Seule dans l'Océan ne s'est jamais couchée '.
Dans les douze tableaux qui remplissent Tinteryalle qui sépare la bordure du cercle central que nous venons de décrire , Flaxman a montré toute la science d'un érudit et Tinspiration d^un poëte. Les figures ont environ six pouces de hauteur, et quelquefois un demi-pouce de relief. Le foyer de la surface convexe n'est pas placé à plus de six pouces au-dessus du plan du bouclier, et cependant plus de cent figures d'hommes se détachent de ce fond si peu étendu. Flaxman s'enorgueillissait à juste titre de ce magnifique ouvrage ; les dessins et le modèle furent payés 620 livres sterling (4 5,000 fr.). La première épreuve en argent doré , au prix de 2,000 guinées (48,000 fr.), fut placée par le roi sur son buffet ; une seconde ,
* Ces vers sont tirés d'une traduction d'Homère par M. Bignan , ouvrage fort estimable qui aurait donné une célébrité méritée à ce poëte » auprès d'une génération moins distraite par les graves intérêts delà politique*
450 ESSAIS d'histoirs littéraire.
du même métal et da même prix , fut offerte par le roi au duc dTork. Lord Lonsdale et le duc de Northumberland en firent tirer chacun une de la même valeur. Les propriétaires du moule en firent couler deux en bronze pour eux-mêmes , et trois en plâtre pour FÂcadémie royale, pour Thomas Lawrence et pour Flaxman.
Quelques-uns des plus beaux ouyragea de Flaxman appartiennent à cette dernière époque de sa yie, entre autre sa Psyché , son Apollon B^g^, et les statues de Raph<iël et de HfickeUÂnge , ainsi que le groupe de saint Michel et de Satan. > La Psyché et V Apollon Pasteur annoncent bien le génie de Tillustrateur d^Homère. Le Michel-Ange et le Raphaël sont poétiques , et poprtant réels , héroïques et familiers ; leur costume est pittoresque sans cesser d^étre historique. Les statues de Bums et de Kemble ne méritent pas les mêmes éloges. L^acteur, qui est représenté dans le rôle de Coriolan , est un peu lourd , et la mise da poète qui médite , une marguerite à la main y est par trop n^Iigée. Le groupe de V Archange Michel et de Satan est un morceau du premier ordre ; la conceptioo en est vraiment épique, la c(isp0sition grandiose et Tactiou diyine. L'archange triomphant foule aux pieds son ennemi, et Tagonie résignée du vaincu montre bieç qu'il a été touché par la lance d'un demi-dieu. Les artistes qui veulent se faire un nom dans le genre historique ou poétique devraient b^en étudier ce cbe(d'œuvre , oÀ UMt f «t oiarqué d'un caractère de gr^R-
deur sans exagération y qui jette Feffroi et non le dégoût dans l^ôme. Qu^on le compare avec le Promélhée de SaWator Rosa. Dans ce tableau y la victime est étendue sur le flanc ; le vautour lui déchire le foie ; et ses ailes , violemment agitées , font pleuvoir le sang autour de lui : c'est une scène de carnage et non de terreur.
Les ouvrages de Flaxman se divisent naturellement en quatre classes , selon la nature des sujets qu'il à traités : religieux, poétiques, classiques et liistoriques. Il a laissé dans ces genres divers des morceaux d'un mérite distingué ; mais il n'a pas atteint dans tous la même supériorité. Dans le genre historique , il triomphe rarement des difficultés du costumé , et dans le genre classique, son génie est asservi à la forme antique ; mais dans les sujets poétiques et religieux , il s'est placé au-dessus de tous les sculpteurs modernes par la pureté et la simplicité du style. Ses compositions religieuses sont des groupes ou des figures , dans lesquels il réalise poétiquement les plus beaux passages de TÉeriture. Ce sont en géuéral des morceaux de petite dimension, sculptés en marbre ou coulés en plfttre , sans parler des dessins qui ornent un grand nombre d'albums. Ces dessins au pinceau sont conservés par sa sœur, et les murs de son atelier sont encore couverts d'un grand nombre de bas-reliefs de cette espèce. Presque toutes leâ églises possèdent «n outre quelque sculpture de ^ grand artiste; il est fâcheux que ces compositions n'aient pas été faites
sur une plus grande échelle , elles auraient prodoit un effet plus imposant , quoiqu'elles n'y eussent rien gagné en vigueur de sentiment.
Flaxman était , comme on Ta déjà dit , d'une petite stature ; sa démarche était sans grâce et sa flgure un peu commune. Mais lorsqu'il parlait, sa physionomie révélait aussitôt la supériorité de son esprit. Ses grands yeux s'animaient y et jetaient un vif éclat ; la douceor inexprimable de son sourire tempérait ce qu'il y avait de fier dans l'expression habituelle de sa bouche ; son front élevé , emblème du génie , se perdait sous ses cheveux longs et noirs, qui retombaient négligemment des deux côtés de sa tête. Sa mise était simple , mais assez soignée. Devenu riche , il ne prit ni voiture , ni laquais , ni livrée. Il se considérait plutôt comme le compagnon que comme le maître des ouvriers qu'il employait. Deux fois l'an , il les conduisait à la campagne , et présidait gaiement au repas qu'il leur donnait. Dans les circonstances extraordinaires , par exemple , dans les diners d'Académie , il faisait placer à sa droite John Burge, son polisseur de marbre. Il traitait comme des membres de sa famille les douse ou quinze ouvriers qu'il occupait dans son atelier ; il les faisait soigner et les payait pendant leurs maladies ; et s'il leur arrivait de tomber dans la gène , il savait les tirer d'embarras sans les humilier. Aussi était-il généralement aimé , et sa bonté était tellement connue, que les hommes du peuple qu'on interrogeait sur son compte répondaient aussitôt dans leur lan-
gage naïf : t C^est le meilleur maître que Dieu ait jamais fait. » Son genre de yie était sobre et régulier; renfermé dans le cercle étroit de ses affections , il se tenait prudemment loin d'un monde dont il ne voulait être ni le courtisan ni le détracteur. Il mettait ainsi en sûreté sa dignité et son génie. L'auteur «de cet essai interrogeait un académicien pour en obtenir quelques renseignements sur son illustre collègue. « Je ne puis rien vous dire , répondit celui-ci ; Flfxman vivait comme s'il n'eût pas été de ce monde; ses allures ne ressemblaient pas aux nôtres : c'était un homme de l'ancien temps. Il s'habillait vous savez comment; il dînait à une heure, travaillait après dîner : ce que nous nous gardons bien de faire; il prenait le thé à six heures ; le soir, on ne le rencontrait jamais dans les cercles des riches ni des nobles : il était heureux chez lui , et il y restait. De tous les membres de l'Académie , celui que je connaissais le moins , c'est Flaxman. »
Dans les dernières années de sa vie , Flaxman, au milieu de sa gloire et de sa prospérité, reçut plusieurs coups qui altérèrent son bonheur. En 4820, il perdit sa compagne, et cette séparation répandit l'amertume et le deuil sur le reste de ses jours. Il ne lui restait plus qu'un petit nombre d'amis. Hayley, qu'il estimait comme homme , avait cessé de vivre , ainsi que Banks , son ami et son rival , et Romney, le seul des peintres anglais dont il fût vraiment épris. 11 avait conservé Thomas Hope et Samuel Rogers , qu'il ché-
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rissait pour leur génie et Id beauté de leur ftme ; il avait aussi de l'estime pour le peintre Howard et de Tamitié pour Hothard. Le commerce de ces hommes distingués et les soins de deux femmes , sa sœur et celle d^Anne Denman, répandaient encore du charme sur ses derniers jours. Sa santé y quoique affaiblie , était loin de faire craindre une catastrophe prochaine, lorsqu^ati commencent de ThiTer de 4826, il reçut un matin la visite d^un étranger qui vint le surprendre au moment de son lever. « Monsieur, lui dit le> visiteur, en présentant un livre, voici un ouvrage que Fauteur, artiste italien, m^a envoyé pour vous l'offrir, et en même temps pour en justifier Tétrange dédicace* Le bruit de votre mort s^était répandu dans toute TItalie. Mon ami voulant montrer au monde Testime quUl faisait de votre génie , n'a pas hésité à placer Touvrage quMl allait publier sous votre invocation. G'estpoùrquoiila écrit en tétede son livre: « ATOmbre de Flaxman. » Le livre était à peine publié que la nouvelle de votre mort fut démentie. L'auteur se félicite de sa méprise , et il espère que vous voudrez bien accueillir son ouvrage et son apologie. » Flaxman sourit , reçut le volume avec sa modestie accoutumée; et le soir, d'un air indifférent , il raconta le fait à ses amis et à sa famille comme une curieuse aventure. Cette scène se passait le samedi matin, 2 décembre. Tout le jour, Flaxman fut de belle humeur et de bonne santé ,- le lendemain, il alla, selon son usage, à l'église. Il y gagna un refroidissement subit , qui le
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força de se mettre au lit en rentrant chez lui. Il ne voulut pas cependant qu^on appelât son médecin. Le lundi, il se leva en disant à sa sœur qu'il se trouvait assez bien pour recevoir quelques amis quMI avait invités. Ses convives , en arrivant , furent frappés de Taltération de ses traits ; mais Tenjouement de leur hôte, pendant le repas, les rassura con^plétement. Le^ lendemain , le rhume dégénéra cin inflammation du poumon. Le mal fit de rapides progrès; tous les efforts de Fart ne parvinrent pas à rarrôter, et le jeudi matin , 7 décembre 4826 , le plus grand sculpteur de TÂngleterre rendit son âme à Dieu. Le 45 du même mois , le président et le conseil de TÂcadémie royale conduisirent , à la tète d'un nombreux cort^e, sa dépouille mortelle au cimetière dç Saint- Gilles-des-Champs , et on plaça sur sa tombe Tinscription suivante : « John Flaxman , R. A. P. S. , dont la vie mortelle fut une préparation constante à rimmortalité des saints; son âme angélique est retournée à son divin auteur, le 7 décembre 4 826 , après avoir séjourné soixante-douze ans sur la terre. »