DE LA SATIRE POLITIQIIB. S
Que s'est-il donc passé ponr que Tor par se <îhaiigeât ainsi en nn vil plomb? N'est-ce donc plus rien d^aYoir préparé les voies à TaTCivr en balayant les débris du passé, et n'est-il pas permis de reprendre haleine après un si terrible exploit? Le peuple qui s'est armé au bruit d'un parjure, et qui, dans ses coups si bien frappés, si bien dirigés, s'est montré ifisiblement le fléau de Dieu, n'a-t-il donc plus de mission, a-t-il déclaré que sa tâche était finie, a-t-il signé quelque pacte avec ceux qu'il a vaincus? Si Paris a été la ville sainte pendant trois jours, si sa colère a été comme une intervention de Dieu dans les affaires de rhumanité, il y a désormais de l'impiété dans le désespoir. Homme de peii de foi, ne savez-vous pas que si les débris du passé reprenaient figure, un dé* gttisement né les masquerait pas longtemps, et que la force qui les a dispersés saurait bien de nouveau en jondier le sol? Pour flétrir ainsi le centre de la civilisation, il faut n'avoir envisagé qu'un aspect des choses ; c'est arrêter ses regards sur la chrysalide qui tombe en poussière, et ne pas voir l'insecte dont les ailes vont s'épanouir aux feux du soleil.
Le tort de la Révolution de juillet est d'avoir été belle comme une œuvre d'artiste. A ce titre, elle a sollicité les imaginations poétiques et enivré les cœurs généreux. On a cru qu'elle ne donnait pas seulement unspectacleau monde, mais unsignal.Sousle charme des émotions qu'elle fit naître, ou a pensé voir l'Europe, dont la violence et la victoire ont arbitraire-
994 Bssâis d'hiatoub uttbkaub.
meot deaaÎQé les oontcNirs , se disloquer et s^aUmer an néant pour laiasor paraître celle qui fit sous cette apparence mensonfàm, celle dont les sympathies des pei4>les y de conoert avec la nature j ont marqué la forme, celle ^ifin où la France appuie sa tète au revws des Alpes et baigne ses pieds dans les eaux de Rliin. Dons la secousse qui a si fort ébranlé le sol, cette Europe a donné signe de yie , elle existe , et chaque jour ses memlNres se fortifient. Le don de prophétie, qui est aujourd'hui une sorte d^instinct populaire^ ne ya pas à préciser le terme de cet enbatement; mais comme tous les esprits étaient dans Tattente, ei que les douleurs de juillet avaient para le dernier cri de la mère, les croyante, dans leur impatience, ont imputé les retards au mauvais vouloir des oiédectns. De là, selon la diversité des esprite, ces cris de haine, ces imprécations contre les coupables, on ce mépris envers Thumanité qui semble manquer à sa destinée , ou ce désespoir qui prend Tbomme quand toute lumière s'est éteinte devant lui. Aussi, pomr un dithyrambe édos dans les premiers jours de ferveur et d'admiration^ combien de satires, de saricasmes et de lamentables prophéties. C'est ainâ que Mémésis s^est armée de son fouet de serpente, et que l'iambe, né jadis d'un ressentiment de poète, est veno servir de nouvelles colères.
Deux jeunes poëtes ont été déçus Tan dernier ' ,
' Ce morceau, écrit en 1831 , porte n date dans les idées (jull exprime.
rw «a momie, Faiitre ca peliti^e. L'on avait ont V^SffmBin0 tué sans retour parce qtt^il y afvait en émx fmts «t demi de défiantéressefluat; TaBlre Toyait fai satotoHiJliaiioe a« tombeau paroe qne les maiites du filai tenda Mr la Franee avaient été roaapnes. Le déeaicbanleoMot les a pria tons les deux, œlm-d à la me d'fuie flwée d'hommes de proie s'abattant siirim efida^^ve^ oeloî-là en présenee de quelques syeophairtes s'efforçant k rattacher les fib du réseau rompu ; et tous deux se sont indigoés, oiais chacun selon son cara<4^ propre et la vocation particulière de son talent. M. Barbier possède par-dessus tout la faculté de oaépriser et de s'indigner; M. Bartfaéleny celle de hair et d'admirer : l'auteur des iambes est plus souciefm de la moralité du genre humain y Nimim s'înqtiîàte plus d^sa dignité» M. Barthélémy eaprime les eya^)athies héroïques du peuple, et ea haine in* stinbtive et hnMale contre la dynastie déchue ; il lui huit, comme au peuple, ses bords du Ahin, et d'à* yance il est l'ennemi personnel de tout gouvernement qui les lui refusera ; M. Barbier consent à laisser rEwope en paix, il n'a pas un mot de colère contre les Bourbons, pas un hymne à Vhamm$*gloirêf qu^au oontraire il maudit; ce qu'il demande, c'est au peupie des mesura, aux honuaes du pouvoir du désintéressement , à tous de la religion , même du catho* Ifcisme; moraliste avant tout, il flétrit toutes les pro&titutions morales. M. Barbier ne sait pas haïr : ses passions sont générales et pour ainsi dire imper-
596 ESSAIS D^HISTOIRB LITT^EAIRE.
sonnelles; laNémésis se distingue par un toot antre caractère, M. Barthélémy garde rancune à Tordre social y le ressentiment du prolétaire se trahit dans ces élans d^une Ame ulcérée et peut-être envieuse ; M. Barbier est un privilégié qui lève, bon an, mal an, deux ou trois milliers de pistoles, sans bras décroiser. C'est du sein de cette grasse sinécure qu4l foudroie l'immoralité du siècle. Dans ses mépris, il ne descend pas des vices aux vicieux, même il semble qu'il ne sache pas un nom propre ; chez M. Barthélémy, au contraire, il n'y a pas un vice, pas une bassesse, pas un ridicule qui n'ait un nom d'homme, ou plusieurs, au besoin ; de sorte qu'on ne voit pas toujours clairement s'il poursuit le vice dans l'homme, ou l'homme dans le vice. Au reste, cette recherche serait une vaine curiosité psychologique : que le poète en veuille plus ou moins aux personnes ou aux dioses, toujours est-il que, choses et personnes, il ne ménage rien , et qu'il met à remplir son office une impitoyable persévérance '.
Revenons à M. Barbier. On n'a pas oublié la sensation que produisit l'apparition de la Curée dans la ReofM de Paris. Ce fut un événement littéraire et politique. L'âpreté de l'invective et la nouveauté du stylé remuèrent vivement les esprits. A dater de cette pu-
< Cette penéféranoe ne devait pas doier longtemps. L'autenr de la JYémésis a déconcerté par ane briu<iae manœayre ses adversaires et ses partisans. Mes remarques snr le r6le de la satire n'en subsistent pas moins , il faut seulement en détourner l'applicatioD.
BE tA SATIBB P0L1TIQUV« : 597
MicatioDy M. Barbier a pris dans la littérature une place élevée et solitaire. On put penser alors que ce sublime élan de colère serait le seul cri de son auteur, et qu^il se reposerait après cette bonne fortune poétique, ou, comme dit Platon, pour un certain Tynnichns de Cbalcis, auteur d^un hymne unique, le chef-d'œuTre du genre, cette trouvaille des Muses. M. Barbier n'en est pas resté 1%, mais, malgré le mérite de ce qu'il publie , il est et sera toujours Tauteur de la Curée, comme M. Lemercier est demeuré Tauteur à^Agamemnon. C'est que du premier bond il avait touché le but. Style et pensée avaient fait leur va-tout dans cet audacieux coup de dé. Toutefois le droit de cité donné ainsi à la populace des mots n'est pas un progrès de la langue, c'est une dernière ressource, c'est le suffrage universel introduit dans la grammaire. Le beau langage se mourait d'impuissance, la noblesse était usée : déjà pendant le règne ou plutôt l'interrègne du romantisme, bon nombre de parvenus avaient fait irruption; cependant il y avait lutte ou du moins anarchie ; M. Barbier nous pousse en pleine démocratie. Son style est le dernier ternie de la réaction du mot cru contre la périphrase et les fausses synonymies , vains oripeaux du style noble; c'est le triomphe définitif du carrefour sur Tacadémie, le complément littéraire des barricades. Les satires, sorte de parodies dramatiques des anciens, s'écrivaient, à ce qu'il parait, de ce style ochlocratique ; mais il ne faut pas oublier qu^Horace , si
5M ES8A» s'mnoiu urrtRAMB.
touteCMfl ton auknrké est de quehfie pokb, iPédfioraTt eoi^re eette liee&ee :
Non ego inomaia et dominarUia nonUna solttm f^w^bwfUBf JPHionâSf lU^tmiMi iCfiptOT (WuibOt
Au reste, nous ne redoutons de M. Barbier foe son école. Pour lui, il est sous la sauve-garde du raccèa; si les matériaux qu'il a mis en œuvre sont vulgaire»^ son œuvre ne Test pas ; tout ce qu^il a pétri s^est eor nobli, car le ciment de cette matière brute est une pensée généreuse et pure. Le cj[nisme apparent de Tauteur n^est pas de Teffronterie,, c^est une vertueuse indignation ; i) s^arme de certains mots, coaune le bourreau du fer rouge, pour flétrir le vice, maïs sa main reste pure après avoir dépesé le stigmate brûlant '.
* M^BttMw ne feliTeiireiMBenld'aïQim'aiitiefOfllB^iiiÉkqMkpMi traits empruntés se sont fondus dan» l'originalité de aa physkmoiiiie. Ainsi La Fontaine, André Gliénier, Jayénal et le jeone A. de Musset ont «xeMé une influenee marquée sur la maiflèi^ et tes idéea àb radteor det Jatnbis, on voit qu'il s'est nounrl de lear anlMitanse, fl«e l'est atsitnilév» selon le droit des gens en littérature. Je pourrais «iter plusieurs passage où eette parenté intellectuelle, cet air de fàmifle se laissent apercevoir; j'aime nilittiB tfâdsciire un pasMge qui me semblé à petf près la pM luMIé et^ piession du talent de l'auteur* C'est l'allé|pii»del»RmneB».ref*éienléi9|800s l'image d'une jeune cavale que Napoléon pousse k travers l'Europe., sans pftté , sans relftche , sur mifle champs de bataille , jusqu'à ce qu^elle le désarceoneeKtoBÉlMuil. L'esptf t «iAiMXrté dan eettepéHedeildpétMitt^^ ftiMe», haletante» à 1a suite de l^iaapito|;rible4a?alk», admirei treniUe^ maudit, demande grâce, et ne respire qu'après la chute du counier :
Corse à cheveux plats, que ta France était belle A'u grand 9<]ilQil de TtiessidoM
VB Là, SATBI POLITIQVB. 59^
. La ioMtioD de ntiriqM est une missimi trop im-' portante posr qu'on en laisge Texerciee an premier
G'éliit ime ecnle IndoBpcàbl» «t letaBB,
Sans firein d'acier ni rênes (Tor; die jument santage à la cnmpe rustique,
Furaanle enoor da sang des rois, Mai flére et d'un pied libre heurtant le sol antique
libre pour la prenMre fba ; Jamais aucune main n'avait passé sur elle
Pour là flétrir et Foutrager, lamili ses larges flancs n'avaient porté la Mlle
Et le harnais de TéUranger; Tool sn poO éait Tierge» et, belle vagabonde,
L'csil hant, la croupe en mouvement Sur ses Jarrets dressée, elle effrayait le monde
Dabrutt êb son iMnoissemenl.
Tu parus, et sitôt que tu vis son allure,
Hes reins si souples et dispos, Geatanre knpélaeuXyta pris sa cUevetase,
Tu montas botté sur son dos.
Aiftft eomme CBe aimait les nuneurt de la guerre,
La pondre et les tambours battants, Fouf champ de course alors tu lui donnas la terre.
Et des eembils pour passe^lea^is; Alors plus de repos, phis de nuits, phis de sommes.
Toujours Pair, toujours le travail, Tonjours comme du saUe écraser des corps d'homMes,
Toti^ours du sang jusqu'au poitrail ; QUiiiie ans, son dur sibot dans sa course rapide
Broya les générations ; Quinze ans, eDe passa fumante , à toute bride.
Sur le ventre des nations.
Enfin, lasse d'aller sans finir sa carrière.
D'aller sans oser son chemin.
De pétrir l'univers et comme «ne poussMm
De soulever le genre humain ; Les jarrets épuisés, haletanie ei sMis force.
Prête à fléchir à chaque pas.
Elle demanda grâce à son cavaUer corse.
Mais, bourreau, tu n'éeoaiast pasf Tu la presses plus fort de ta misse nerveuse^ Pour étouffer ses csis ardents.
Tu retournas le mors dans u bofishe baiisu», De fureur tu brisas ses dents ;
400 ESSAIS b'hISTOIKE LITTàlAIRE.
Tenu sous prétexte de Yocation poétique ; la société ne doit avouer pour exécuteurs de ses arrêts , pour échos de ses imprécations , pour vengeurs de ses droits, que des voix pures et des consciences sans reproche.
Le sacerdoce satirique s'introduit aux époques de transition pendant lesquelles la société sans garantie religieuse doit cependant se défendre contre les assauts que lui livre incessamment régoïsme effréné de ses membres. La venue du poète satirique indique la déconvenue du prêtre j c'est la dernière ressource de la morale outragée ; quand les avertissements pacifiques sont accueillis par la risée , la mansuétude des cœurs honnêtes n'est plus de saison. Il faut un stigmate aux fronts où la rougeur ne monte plus. La fibre morale ayant cessé de vibrer, en désespoir de cause on essaie de la douleur physique. Le fouet de la satire nous blesse matériellement en nous signalant, corps et âme , à la haine , au mépris public , car le vers du poète que la vue du coupable réveille dans toutes les mémoires, est comme un écriteau qui se promène avec lui. Mais la satire punit sans corriger, elle blesse , elle irrite ceux qu'elle poursuit sans les amener à résipiscence. Souvent même , et en cela elle nuit à la cause qu'elle prétend servir, elle pousse
Elle se relera : nuis an Jour de bataille,
Ne pouvant plus mordre ses freins,
Mourante, elle tomba sur un lit de mitraille, Et du coup te cassa les reins.