LA CATHÉDRALE DB COLOGNE
Lui. Salut! et d'où viens-iu?
Moi.^ De Cologne.
Lut. Ah ! du jubilé des trois saints Rois!
Moi. Parmalhenr!
Lvi* le croynis que c'étoU le Jubilé qui t'avait attiré.
Moi. Moi? Une affaire m'appela soudain là-bas, et je tombai au milieu de la fête à laquelle je n'avais absolament pas pensé.
Lui. Elle doit avoir été grandiose.
Moi. Effrayante. A la gare les trains se succédaient, rh;irgés de troupes de pèlerins dans tous les costumes, qui bientôt remplirent rues et places, les yeux en Pair et se pressant les uns sur les autres; aux portes des églises, aflBehes d'indulgences pour tous les péchés possibles et pour je ne sais combien d'années; à toutes les maisons des drapeaux suspendus qui empêchaient li Itéra leinenl de voir le ciel; ajoute à cela l'air épais, étouffant, qui vous était la respiration, déjà fort gênée par réchiulfement de ratmosphére spiri-
DIALOGUES m
tuelle. Vraiment, j'invoquai comme un saint notre Luther, qui partout où a pénétré raction de son esprit, Dous a débarrassés de oes histoires-là.
Lui. Du moins nous a-Wil appris que des oe ne sont pas des choses saintes.
Moi. Non, pas mrine quand on saurait à qui ont appartenu des os qui prétendent dater de plusieurs siècles. Les choses les plus simples sont celles que Thumanité comprend en tout dernier lieu.
Lui. Queveux-to dire?
Moi. Que des hommes qui n'ont jamais vécu ae peuvent avoir laissé ici-bas leurs os.
Lui, Oh ! cela, on finirait bien par le compfendre ; mais nous autres protestants, nous croyons aussi que les trois Rois, ou si tu aimes mieux^ les sages de rient ont existé une fois et sont venus à Bethléem.
Moi. Soit. Pour nous deux, nous savons depuis longtemps à quoi nous en tenir li-dessus.
Lui. Mais dis : tu as sans doute été voir la cathédrale?
Moi. Assui'éinenl.
Lui. Et tu t'es réjoui du progrès des travaux. Depuis combien de temps n'étais-tu pas venu à Cologne t
Moi. Il y avait bien dix ans.
Lui. Oh I depuis ce temps-là les progrès sont Immenses. La grande nef avec les nefs transversales et les portails est achevée ; la petite tour est placée sur la croisée des nefs ; la paroi est {ivsrcée entre le chœur et la nef; la grande tour du nord est commeocée. Et quel travail 1 II y a là pour un homme de goût une jouissance
S80 BS8AI8 D'HISTOIRE RBLIGIEUSB
qui t'aura richement dédommagé du tumulte de la fé(6.
Moi. Oui, sans doaCfi ; mais le goût n'est pas loal dans cette affiaire ; il faat aussi tenir compte de l'histoire, de la politique et de la reiif^ion ; or à tous ces
points de vue, rachévement de la cathédrale de Cologne ne me choque pas moins que le jubilé des trois Rois.
Loi. As>tu vu la cathédrale comme elle était avant
les travaux récents?
Moi. Plus d'une fois.
Lui. Ël n'as-tu pas alors déploré qu'une œuvre si grandement conçue, si magnifiqoe dans ses premières assises, maintenant semblables à des ruines, — qu'une
telle œuvre n'eût pas été achevée !
Moi. Oui, si tu veux; c'est-à-dire que j'aurais bien voulu parfois pouvoir la contempler un instant achevée.
• Loi. £t m alors la baguette magique eût été à ta disposition pour achever d'un coup Tédifice
Moi. Tu plaisantes.
Lui. Ne te serais-tu paà servi de la baguette 1 . Moi. Je crois que j*y aurais réfléchi à deux fois. J'aurais craint de commettre un sacrilège.
Loi. Un sacrilège? et contre qui ?
Moi. Contre l'histoire. Klle n'a |)as permis que l'édilice fût achevé; un enchainement de causes profondes, qui appartiennent au plan divin du monde, l'a arrêté ; et moi, chétif mortel, je voudrais changer tout cela !
Lui. Ra8sure4oi 1 La cathédrale sera achevée sans
DIALOGUES au.
ton aide, par des forces qui appariiennent aassi bien
à l'histoire actuelle qu'appartenaient à celle du passé les forces qui un jour commencèrent l'édiiice et celles qui plus tard Tout arrêté.
Moi. Bien 1 ei quelles sont, dis-moi, les forces qui ont commencé TédiBce ?
Lui. En première ligne la piété, ce me semble.
Moi. Oui, la piété d'un temps qui avait mis l'art exclusivement au service de la religiont et qui ne savait satisfaire à ses besoins religieux que par la consfruccion de tels édifices, centres de son culte et symboles de sa dévotion.
Lui. Soit. Mais c'est aussi à la religion et au sens artistique qu'on doit de nos jours la reprise des travaux.
Moi. Dis plutôt : au clergé d*un côté, et au dilettantisme romantique de l'autre. Car tu n'as qu'à te rappeler les causes qui avaient arrêté la construction commencée.
Lui* Le malheur des tempe vers la tin du moyen âge, les troubles civils, les guerres^ rappauvrissement des villes
Moi. Oui, mais avant tout cela, on derrière tout cela, il y avait la transformation religieuse qui précisément abrsse préparait dans les cœurs. La cathédrale gothique est, pour ainsi dire, le vêlement pris sur mesure de la piété catholique du moyen âge ; dès que cell^i se transforma, dès que l'humanité commença à se sentir gênée dans les liens de la toute-puissante Église, elle perdit du même coup l'ardeur qui la poussait jadis à construire des édifices appropriés à ce genre de piété.
m ESSAIS D HISTOIRE RELIGIEUSE
Loi. Mais aujourd'hui enoove il y a des mUlioii» d'è» tm hnnaint qui se trouvent à l'aise dans oeUe forme
de la piéié.
Moi. Ce n'est pas d'eux , toutefois , qu'esl venu le mouvement qui a mené à la reprise des travaux de la cathédrale de Cologne. Ou plutôt, oui* ce mouvement est dirigé par des f ens qui se trouvent à Taise dans l'antique piété, en ce sens qu'ils se Irouvent fort bieo de ce que les autres y persévèrent.
Lui. Tu veux parler du clergé.
Koi. Ce n'est pas moi seul qui en parle, c'est l'évidence.
Lui. Mais que pourrait faire le cleigé, s'il o'étaitsoulenu par les masses?
Moi. Les masses! on ne parait pas avoir une bien grande oonfîance dans leur zèle pieux, puisqu'on trouve nécessaire d'aiguillonner ce tèle par des moyens tout à fait profanes, comme la loterie de la cailitdrale. Il ne reste plus qu'à établir sous les voûtes sacrées une maison de jeu avec les petits plaisirs qui s'y joignent d'ordinaire, le tout au bénéfice de la cathédrale el de son achèvement.
Lui. La loterie est d'autant plus inexcusable qu'elle * n'était pas du tout nécessaire, puisqu'on pouvait compter, non-seulement sur les contributious des catholiques pieux, mais encore sur celles des protestants amis des arts et sensibles.
Moi. Sensibles, oui ; mais sensés, non.
Lui. Ët i'Éittt prussien n'a-t-ii pas depuis longtemps et volontîera reconnu comme son devoir de lavorîser
•IAL06UBS m
par des sommes importantes rachèvement du sancinaire tombé 8008 sa domina tion .
Moi. Frédéric-Guillaume IV, veux-tu dire?
Lui. Un roi chez qui le sens religieux et le sens artistique étaient également développés.
Mot. Plus développés, par malheur, ({ue le sens
bislorique et surtout que le sens politique.
Loi. Quelle faute politique vois-tu dans le fait que * rÉtat prussien aide à l'achèvement de la cathédrale de
Cologne T
Moi. Lm situation de la province du Rhin à l'égard de la Prusse t'est connue.
Lui. C'est précisément de cette situation que la Prusse me parsit avoir tenu compte dans cette affaire- avec
un vrai tact politique.
Mou Ainsi quand une province éloignée comme la Prusse rhénane possède dans son catholicisme une tradition particulière assez forte pour entraver perpétuellement son union avec le reste du royaume, il serait politique de fortifier encore ce particularisme !
Lui. Si l'&tat en majorité protestant auquel la province du Rhin a été inoorporée il y a cinquante ans
l'aide à bâtir son principal sanctuaire catholique, elle ne pourra qu'être touchée d'un tel gage d'impartiahlé| et s'attachera toujours plus étroitement à cet État.
Moi. Ceux de ses habitants qui ont quelque intelligence politique sont déjà aiiachés à la Prusse, surtout lorsqu'ils pensent à leur ancien gouvernement de prêtres etde moines ; quant aux ukramontains^ leur orgueil
et leurs prétentions grandissent à mesure que s'élève la
cathédrale restaurée.
Lui. Soit. Mais le gouvernement prussien peut sans peine parer à ce mal, en faisant quelques concessions à l*esprît libéral du peuple rhénan.
Moi. Je ne demanderais pas mieux : mais est-il d'une bonne politique de faire des choses auxquelles il faut tout de suite après apporter un correctif?
tut. J'avoue que ce n*est pas la politique, mais le sentiment esthétique et religieux qui a rendu Frédéric- Guillaume IV partisan de l'achèvement de la cathédrale.
Moi. a la bonne heure, si toutefois le sentiment esthétique et religieux consiste à avoir plus de goût pour la religion que de véritable religion, à jouer avec la piété et à faire de l'art dans un but pieux, à fausser Tune par
l'autre, au lieu de laisser l'une tendre la main î» l'autre.
Lui. Mais le sentiment religieux et le sentiment esthétique ne s'accordaientF>ils pas pour demander qu'on ne laissât pas inachevé un tel monument d'art ancien et d'ancienne piété.
Moi. Si à tous deux tu ajoutes, comme il est juste, le sens historique et le sens politique, tu trouveras que le sentiment artistique, limité par le sens historique, demandait simplement la conservation de ee qui existait. Solution qui satisfaisait le sentiment religieux et n'offensait pas le sens politique.
Lui. Politiquement , la chose n'aura pas les conséquences fâcheuses que tu crains ; et à tous les autres points de vue la cathédrale achevée restera comme une
DULOfiUES m
œuvre ooloBsale, comme te plus beau monumeDl qne
notre époque ait produit d'un art inspiré par le respect du passé.
Moi. Elle restera comme un mensonge coloBeal, et, avec (oote sa beaulé artniîqae, eRe sera an monument aUristant du trouble de nos esprits» de notre dBetlan* tisme sans idées dans la religion et dans l'art.
Lui. Tu serais donc également opposé à l'achèvement de la cathédrale d'Ulm et de maint autre noble reste du moyen âge dirétien qu'on a commencé ici et là à réparer?
Moi. Si dans la cathédrale d rlm on élève les contreforts et les arcs-boutants qui manquent pour préserver la voûte de dégradations ultérieures et d'une catastrophe finale, je ne vois là qu'une shnide eonservatioa de ce qui existe*
Lii. Mais comme cette grosse tour est laide, ainsi arrêtée dans sa croissance ! Et puisqu'on possède encore le plan du \neux maitre» pourquoi ne le réaiiserait-on pas tout entier, si on en trouve les moyens?
Moi. Ce qui Ait oororoencé avec sérieux et religion, l'achever par dilettantisme pur, — est-ce là une chose dont Dieu dans le ciel — si tu me permets le mot — puisse se réjouir î Est-ce là une chose dont puissent se r^uir des hommes sérieux et qui adorent Dieu dans fhistoire?
Lui. Mais précisément, notre piété a aujourd'hui quelque chose d'artistique.
Hou Dis plutôt : quelque chose d'artificiel. Si elle était encore naturelle et saittOf ^ ne eommetlrait pat
a8(. B58A1S 0'Hi$TOia& AfiLlGlfiUSA
I99 iéT9^s que hqqs lui voyops fair^ chaque joor. Elle
ne bâtirait pas pour le çulte protçsLant des temples en style gothique, c est-à-dire en style cailiolique; elle crpirait encore moins orner des temples prote^ot» en y faisant placer des vitraux peints.
Lui. Tu encore nous ôter les vitraux peints!
Moi. Qui parle d'ôter? Je n'ai pas besoin de prouver qu'à la lucidité d'esprit protestante répond la luniicre pleine et non brisée de fenêtres sans couleur, et non le claîfw>bscur crépusculaire des vitraux peints. Je ne veux d'ailleurs aucun mal à ces derniers, pour autant qu'ils sont des restes du culte catholique dans des églises devenues protestantes; mais en peindre de nouveaux et les faire placer dans nos temples, c*est là, selon moi, le fait ou bien de catholiques déguisés, ou bien de gens qui ne savent pas ce qu'ils font.
Lui. Ne va pas prendre nia remarque en mauvaise part: mais que te font, dis-moi, les fenêtres des temples protestants, puisque tu n'y vas jamais?
Moi. Qui sait, — au cas où Ion réussirait à bannir aussi du sermon protestant les vitraux peints, — qui sait si je ne retournerais pas au temple ï
L4 r£i;»e*os mort
Lui. Ta dis si souveni : Sartout ne faites rien contre le temps!
Moi. le dis : Ne foltes rien contre Tblstoire.
Lui. N'est-ce pas la même chose?
Moi. Tout aussi peu que produit brut et produit net, (foerépeaatre et le grain.
ÏA», Ta veux dire
Moi. Le temps, veax-je dire, dans le battement de
ses roues, produit beaucoup de poussière, amène avec lui beaucoup de sotlises. Celui qui s'oppose à ces sottises et, par là même, à son époque, celui-là ne travaille pas contre l'histoirei mais contre quelque chose qui voudrait bien devenir de rhistoire, sans en avoir le moyen.
Lui. Mais quand quoique chose a une fois pris forme historique, on n'aurait plus le droit de s'y opposer? Ce quelqite chose sermt par là même justifié f 0 incorrigible hégélien ! pour toi ce qui est réel est toujours rationnel.
m ESSAIS D'HISTOIRE KELIGIBDSB
Moi. Pour moi, la réalité historique est tout juste wnsï bonne qu'elle peal l'éire, c'est^-dire qu'elle est toujours en quelque manière l'expression de circonstances positives, quoique peut-être passogères : autrement elle ne serait pas arrivée à se constituer ; et avant que ces circonstances aient changé, il n'est pas possible de rien faire centre oelte réalité. Mais si une foie à la suite de son propre développement une institution historique est tombée, si par là même l'histoire a prononcé son jugement sur elle, c'est une vaine tentative que de vouloir la restaurer ; car n'ayant plus de substance propre» elle ne pourra être qu'un pauvre mannequin.
Lui. A merveille, c^est justement où je voulais te faire arriver. S'il y a une institution condamnée par l'histoire, c'est bien la peine de mort, que tu veux maintenir.
Moi. Pour qu'on pùt me rétorquer ainsi mes propres paroles, il faudrait que la peine de mort fût déjà abolie
et que j*cusse l'intention de la faire rétablir. Or, nous n'en sommes pas encore là.
Lui. Mais oui, on y est arrivé en maint pays ; et si la chose dépendait de k majorité des hommes éclairés et capables de penser, on y seraU bientôt arrivi partout.
Moi. As-tu compté les voix ?
Lui. Jette seulement un regard sur la presse.
Moi. La presse I Ah bien oui I Un vote dans cette al&iire ne m'inspirerait quelque confiance que s'il était secret.
Lui. Mais précisément il n'y a guère de diUérence
aojoord'hiii ear oe point dans la presse entrelea diaseï^ talions signées dans les /kvuei et les arcîdes anonymes
dans les journaux. Sur dix qui traitent du sujet, il y en a toujours neuf contre la peine de mort.
Moi. Crois-tu donc que ce soit si peu de chose que de contredire dans son for intérieur (et bien plus encore à haute voix) une des thèses favorites de notre époque, une idée (jue Ton prône comme une exigence d'humanité, comme la couronne du progrès des siècles? Quel écrivain se soucie déjouer ainsi sa popularité? Quel journal voudra risquer de perdre ses abonnés libéraux?
Lui. Mais es qu'on voit dans la presse, on le voit aussi dans les parlements, dans les chambres; partout la majorité est hostile à la peine de mort.
Moi. Oh! je me rappelle bien comment, il y a quelques années» dans la seconde chambre badoise, raboÛtion de la peine de mort fut votée par tous les membres, moins trois. Les opposants étaient quelques membres de l'extrême droite qu'on avait vus au feu dans l'affaire du concordat peu de temps auparavant, et avec lesquels je D*aurai& voulu voter dans aucune antre question. Je me dis alors : Si tu avais été membre de cette Chambre, c'aurait été pour toi chose bien difficile à di^'érer que de voter cette fois-là avec MM. X. et Y. contre tes amis et coreligionnaires politiques habituet% et pourtant, à moins de trahir ta conviction, lu aurais dA avaler cette couleuvre.
Lui. Avec de pareils sentiments lu aurais voté dans la chambre wurtembergeoise comme les prélats et les sentinelles de Sion.
380 ESSAIS D'HISTOiaE RELIGIEUSE
Mou Mais non {Ma avec le prélat Mehhog, lieiireiiaa^ ne&i. Celui-là «8i opposé à kptîiMdaiikJHalntiiM^ (refÉorîtaredesoD oôté, A one virgule près. Qnaai aux autres, pourquoi pas? En i848, lorsque j'étais membre de cette chambre, n'ai-je pas bu amicalement plos d'une chope avec Wolfgaog Meosel ^ !
Lm. On l'en a assec blâmé.
Moi. El moi, je ne m'en sais jamais repenti. Opposés l'un et l'autre aux tendances d'un radicalisme subversif, nos routes politiques se sont un instant croisées : il a bien iallu alors oublier la vieille dispute liuéraire.
Loi. fin politique, je puis à la rigueur m'expliqner une telle union passagère. Mais que dans une question de droit un homme dont les convictions sont purement philosophiques puisse voter avec ceux qui s'appuient sur la parole biblique : Le meurtrier eu digne de mon, — c'est ce que je ne puis comprendre.
Moi. Gomme si les philosophes Kant et Hegel n'avaietu pas déduit la peine de mort de la notion rigoureuse de la rétribution !
Lin. Je n'ai jamais pu concilier cela, avec le reste de • leur système.
Moi. En un certain sens, cela se concilie très-bien : chez Kant, avec le rigorisme de son impératif catégorique; chez Hegel, avec l'arrière-goùt théologique qui est sensible en maint endroit de son système.
Loi. Nenrpas m*accu8er d'irrévérancei mais il me
1. En 1837, M. Strauss avait dirigé eoBir» M. Meiuel l'oa d0 se* ÉerUê poUmtqmi, (Trad.)
semble que Hegel, sa vie darant, ne dépoaiUa jamaift loQt à fait le sémioarisle Moi. GTest fort possible. If aïs je me place ici à un
point de wic tout à fait laïque ; je no (?onsidérc pas la peine comme quelque chose qui doit exister en soi et pour soi, comme une œuvre, exécutable sur la terre, de la justice divine. Je la regarde purement et simplement comme on moyen d'atteindre la Gn propre de l'État.
Lui. En ce cas tu aurais tout d'abord à prouver que l!£tat ne peut pas s'acquitter de sa fonction sans. le tfe» cours de la peine de mort. Ainsi, et avant tout ; éomment définis-tu la fonction, le but de TÉiatî
Mot. Comme tout le monde : ce but est , selon moi^ la protection des personnes et de la propriété.
Lui. Quelle définition peu élevée !
Mot. Je n'exclus pas les fins supérieures de l*État ; seulement, je n'en ai pas besoin pour ce que je veux prouver. Je puis me contenter de cette thèse : Le moins que l'individu puisse demander à l'État, la chose élémentaii e sans laquelle celui-ci ne pourrait remplir ses devoirs les plus élevés, — c*est que l*État eaoptoie tous les moyens propres à garantir de toute agression la vie et les biens de ses ressortissants.
Ln. D'accord. Mais ces moyens, si tu me permets de continuer, seront avant tout les soins à prendre pour l'éducation de la jeunesse, pour l'éducation du pettple
1 Sti filer ^ Voir, poar l'eipllcation dn Ikiot, ptfe SiO da préiMt
volume.
JOI ISBAIft B'HIS.TOIRB IBLI61B1I8B
et le bien-élre du peuple » en second lieu, une police vigilante.....
Moi. En troisième lieo» la menace de peines proportionnées aux délita, et avec cela des institutions combînées pour la découverte des crimes» TadministratioD
des preuves et la punition assurée des coupables.
Lui. Cela revient à la théorie qui insiste surtout sur l'effroi qu'il faut inspirer aux criminels. Bien : c'est aussi pour moi la meilleure des théories pénales; maia je ne comprends pas comment à ce point de vue tu re» gardes la peine de mort comme indispensable.
Moi. Je suis aussi bien éloigné de vouloir la conserver pour tous les cas où on l'appliquait autrefois: je ne la veux ni pour crin e de faux, ni pour le vol avec effiraction ou sur les grenus dieniinst etc., etc.; je ne la maintiens que pour un seul crime, à savoir : le meurtre qualifié.
Loi. Ainsi, tu crois que les autres peines inspirent une crainte suffisante pour éloigner les hommes des autres crimes?
Moi. Tout le monde sait que cette crainte n'est pas suffisante pour empêcher tous les crimes ; mais les peiaes dont il s'agit ont assez d'action pour que l'État puisse se dire : J'ai fait mon devoir ; si je faisais davantage, si, par exemple, je statuais la peine de mort contre ces moindres déiiiâ , ju resterais au-dessous de mon devoir.
Lui. Comment, au-dessous ?
Moi. Voici : lorsque la législation menace le délit • moindre de la même peine que le délit plus grave, elle
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aboulie, DOD pas à ce que le criminel s'abstienne du délit moindre, mais au oontraire à ce qu'il se laisse aller au déiil plus grave. Le voleur, le brigand n'en veut qu'au bien d'autruî ; mais s'il sait que son crime, venant à être découvert, le mènera à l'échafaud, il ne se fera pas scrupule d'assassiner sa victime afin de pouvoir la voler plus sûrement et plus commodément. C'est ainsi qu'une législation draconienne produit un effet directement contraire i celui qu'elle se propose.
Lui. Crois-iu donc qu'il faille mainlenir a perpétuité ce régime draconien contre le meurtre? Pour ma part, je m'assure qu'à cet égard aussi nous aurions bientôt une législation plus douce, à la Selon.
Moi. Abolir la peine de mort, ce serait aller beaucoup au delà de Selon. Mais revenons à notre question. Plus un délit est contraire à la mission et à la fonction de l'État, plus énergiques devront être les moyens que l'État mettra en œuvre pour prévenir ce délit.
Lui. Gela est évident.
Moi. Or la violence faite aux personnes est encore plus inconciliable avec la mission de l'État que la violation de la propriété.
Lui. Mais si la tàcbe de l'État consiste à protéger les personnes et la propriété, le second des termes, semblet-il, devra cire tout aussi important pour lui (^e le premier.
Moi. 11 me semble, à moi, que si de deux choses la première peut bien exister sans la seconde , mais non pas la seconde sans la première, la première sera, plus
importante que la seconde.
Lui. On ne peut le oier.
Moi. Eh bien ! on peot se représenter la personne sans propriété| mais non pas la propriété sans une personne qui possède. De même on peut se représenter an
Étnt sans propriété individuelle (c<^ serait, je l'avoue, uo Ëiai ion imparfait) ; mais on oe peut pas se représenter an État sans personnes, paisqae l'Ëtai se compose précisément de personnes. La séearité des personnes est donc la base de TÉtat ; et si TÉtat doit déjà s'opposer aven énergie à la violation de la propriété, il doit» pour défendre la vie des personnes contre toute attaque violente, recourir aux moyens extrêmes.
Lui. Mais est-il nécessaire, est-il juste que œ moyen extrême soit la p«ne de mort? L*État a-t-il le droit de la prononcer ?(]elui qui n'a pas donné la vie à rhomme a-t-il le droit de la lui ôter?
Moi. L'État ne lui a pas donné la vie, mais il Ta garantie et conservée; et 8*il profégB chacun, c'est à la condition que chacun respecte la vie de tous les autres. Si un homme manque à cette obligation, s'il s'attaque à la vie d'un autre homme, il perd tout droit à la protection de l'État, il se comporte comme on être qui n'est pas capable de vivre en société, comme une bête fauve contre laquelle, si l'État n'existait pas , tous les autres hommes s'uniraient pour la défense commune, afin de rendre le meurtrier désormais imapahle de nuire, et, ii possible, de le (aire disparaître. Là où existe l'Élat, (fait à lai de se charger de cet office et de faire avec ordre et légalité ce que les iodividas feraient irrégulièrement et passionnément.
Lui. C'est pour nia part ce que je vois dans la peine de neit : aoe eiagération paenomiée, un reeta de via sauvage, eang pour sang.
Mot. Croirais-tu donc sérieusement que le meurtrier
est victime il'iuift injustice, lorsqu'on l'exécute? Le vieux Kaot croyait, au contraire, pouvoir en appeler au témoignage des assassins condamnés à mort, dont jamais aucon ne s'est plaint qu'on commit une injustice à son égard. Il pensait même qu'on rirait au nez du criminel qui ferait une observation de ce genre.
Lui. Les choses ont changé depuis Kani.
Moi. ▲ qui le dis-tu? Ces jours encore je lisais dans le Nouveau PitoMd^ one histoire qui en est la meilleure preuve. En Suisse, dans le canton de Ziirich, un valet de ferme, pour se procurer le moyen de faire des cadeaux à son amante et de payer les frais de sa noce, avait pendant la nuit sssommé dans son lit un riche paysan» chez lequel il avait antrefois servi. Le meurtrier avait aussi tué la femme de ce paysan. Le jury, à VVinterthur, prononça la peine de mort; mais le défenseur adressa au Grand Conseil une demande en grâce. . En effet il ne manquait pas de circonstances atténuantes. Le coupable avait grandi dans la mendicité, avait peu fréquenté les écoles, et mis, encore jeune garçon, dans une maison de correction, il y avait été complètement corrompu parles criminels enfermés avec lui. La Commission des pétitions — ou du moins la majorité de la Commîssîoo — se fonda sur ces faits pour demander la commutation de la peine de mort en celle de la réclusion à perpétuité. Mais le Grand Conseil dé-
308 ESSAIS D' HISTOIRE RBLIGIBUSE
cida par 102 boules noires contre 99 blanches que la peine de mort serait appliquée. Cette décisioo fut appiécîée par une feuille soricoise en ees termes : c Sur SOI .
votants il s'est trouvé 99 hommes »; et l'auteur de l'article du Nouveau Pilaval^ quoiqu'il ne formule pas une appréciation positive, parait aussi blâmer la décision du Grand Conseil.
Loi. Je dois dire qu'elle me parait, à moi aussi» trèsdure.
ftfoi. Dure, oui, mais dictée pnr la justice, dictée par le devoir. On peut ressentir de la compassion pour le criminel, voir dans sa mauvaise éducation, dans son enfance abandonnée, une circonstance atténuante. Mais dans une société bien ordonnée, il faut recourir aux . mesures les plus rigoureuses pour empêcher que des êtres paisibles soient tués dans leur lit par quelqu'un qui convoite leur ai^nt. L'État doit remplir sa mission ; il doit donner réellement à l'individu la garantie qu'il lui a promise, la sécurité personnelle, la protection contre la violence; et le sou\crain, tout porté qu'il puisse être à commuer la peine, n'en doit pas moins tenir compte de cette obligation.
Loi. S'il ne s'agit que de rendre le meurtrier incapable de nuire à l'avenir, la prison perpétuelle suffit, et de plus clic permet de iravaillcrà aniondei' lo c oupable, à le rendre digne de rentrer dans la société bumaine. C'est, selon moi, un argument décisif ocmtre la peino de mort, que la suppression de celte possibilité dont elle ne tient pas même compte.
Moi. £o vue de celte amélioration, — toujours possi-
BIALOGUBS Sn
Me H est vrai, quand on reste dans des termes aussi va-, gues — le philanthrope pourrait, j'y consens, inoposerà l'État ia dépense et les risques d'une surveillance per-* pétuelie des assassins, — si par malheur un tel adoaeissemeot de la peine D*aTait pour conséquence d'aflki* blir l'action terrifiante qui doit être pourtant le but essentiel de la pénalité.
Lui. Avec votre action terrifiante 1 Gomme si la peine de mort empêchait les assassinats!
Moi. Elle ne les empêche pas, mais elle contribue à les rendre moins fréquents.
Lui. Mais la statistique a prouvé que dans des pays où la peine de mort a été abolie» les cas de meurtre ne sont pas devenus plus fréquente ou même sont devenus rares.
Mot. Il faut avant tout ne pas se laisser éblouir par ces prétendues preuves statistiques. Ceux qui les administrent ne tiennent pas compte des autres circonslances qui contribuent à un si heureux résultat : Tamélioration de l'enseignement populaire, l'accroissement du bien-être, les soins plus grands donnés à la police de sûreté: toutes choses qui peuvent avoir compensé, et nu delà, les inconvénients qu'aurait eus en elle-même l'abolition de ia peine de mort.
hou Mais un emprisonnement de plusieurs années ou de toute la vie ne peut-il pas produire un effet aussi terrifiant, plus terrifiant même que la peine de mort?
Moi. Nonl ou du moins précisément pas sur les caractères en vue desquels la pénalité doit être établie. Phis un hoinme est méchant et vulgaire, plus il tient à
m £SSAIS D'HISTOIRE RELIGIEUSE
la vie par-d688ii» toute chose. Celui qui préfère la mort
à une vie dans la honte et dans les chaînes, celui-là ne conunettra un crime capital que dans des circonstances tout exceptionnelles. Il y a autre chose encore : le criminel espère tonjonrs écha|^ an oachot Avec la mort il n'y a plus moyen de se nourrir d'illosiens.
Luu Mais il espère avant tout échapper aux recherches, fl eipére que son crime ne pourra pas être prou vé, quelle que soit d'ailleurs la punition que statue la loi ; et c'est cette espérance-là, celle de Ilmpunlté absolue,
qui constitue la plus grande tentation.
Moi. Gela tient à l'imperfection de toutes les choses humaines, imperfection que nous devons nous efforcer
de corriger sans cesse et toujours plus, quoique nous ne puissions jamais y réussir complètement.
Lui. N*est^l pas bien plus facile d'empêcher révasion des prisonniers?
Moi. Mais ce que nous ne pouvons pas empêcher, c'est l'espérance que nourrit le criminel à ses débuts lorsque la prison seule le menace, espérance qui se fonde sur la possibilité de l'évasion. Il espère s'échapper heureusement de la prison, se soustraire à la vigilance de ses gardiens; il espère être gracié au bout d'un temps qui ne sera pas très-long ; il espère, lorsque Té* difice de la société humaine sera renversé — et de telleB gens croient volontiers à des catasurophes qu'ils dési* rci't,— il espère pouvoir s'échapper à travers les ruines. Ici donc il faut ugii' sur son imagination, en lui montrant un dernier point qu'il est impossible de franchir.
une maio de 1er qai saisit sans piiié ie criminel : tt ee point, cette main, ce n'est pas autre ehese que la peine de mort.
Lui. Oui, je raccorde, pour des temps et pour des peuples barbares, elle a pu être néeessiiire.
Moi. Des temps et des peuples barbares ! Comme s'il n'y avait pas à chaque é))oque et dans chaque nation des couches sociales et des recoins où la barbarie se perpétue!
Lui. Mais elle diminue, grâce à la civilisation et aux lumières.
Moi. 11 est domma^ seulement (qu'avec les vraies lamières les fausses pénétrent anssi chez les peuples, et que souvent même les fausses devancent les vraies, surtout dans certaines classes, lis sont usés et hors de service, les antiques liens qui retenaient Thomme dans la bonne voie, et les nouveaux ne «sont pas encore prêts.
Lui. Tu prononces là une parole plus vraie que tu n'imagines.
Moi. Je comprends : tu veux dire que si les vieux liens religieux ont perdu leur force^ nous autres, théologiens critiques, nous en sommes aussi responsables.
Lui. Tu l'as dit.
Moi. Mais j'aurais encore bien des choses à «jouter. Prwièrement que nos doutes critiques ne sont pas descendus aussi ))rofond dans les couches populaires que
les théorie» du niatériiUisme allemand, ou les revendu
oommQDinne français .Secoodenieni, qa'aaeiiiie forme de civilisation ne s'est montrée et ne se montre encore
plus féconde en crimes, que celle qui se rattache le plus éiroilenient à l'église, celle où le prêtre a le pouvoir d'absoudre les plus grands scélérats en n'exigeant que certaines pénitences ou certains actes tout eitérieurs; d'autant plus que sous ce régime la jeunesse est presque totdlemenl négligée et ne reçoit que peu ou point d'instruction.
Lui. Mais n'y a-t-ii pas là plutôt un sérieux avertisBement d'user de clémence envers le criminel , puisque sa dégradation est dans ce cas moins sa propre faute que celle de la société au milieu de laquelle il a
grandi ?
Moi. Certes, chaque crime que l'Htat se voit forcé de punir est en même temps on aiguillon qui doit le poua* ser A prévenir le renouvellement de malheurs semblables par une meilleure éducation du peuple; mais, en attendant, il doit, en considération de ses autres membres, cher cher à maintenir l'ordre aussi bien quil peut. D'ailleurs, malgré les efforts éducatifs les f^us louables, je doute que l'humanité arrive jamais à pouvoir se passer tout à fait de ces moyens énergiques.
Lui. Ce serait là une perspective bien désolante. Mais, pour l'heure, réfléchis encore à une chose : à l'effroyable danger d'une erreur. Si l'innocent condamné à tort est en prison, il peut, lorsque son hmopenoe vient à être découverte, être mis en liberté et même être dédommagé jusqu'à un certain point; si la vie lui a été ùtée, qui la lui rendra ?
Moi. Ce danger ne peut être évité d'une manière absolue, aussi longtemps que ce sont des hommes qui siègent dans les tribimaux ; mais il ne faut pas non plus y mettre one exagâratioD d'hypoooDdre. Ce daiiger diminaeray et il a déjà singalièrement diminoé grâce aux perfectionnements de la justice pénale : ce qui en reste encore ne tient plus qu'à l'imperfection de toutes les choses terrestres» imperfection dont noua ne aommea pas responsables.
Lui. Non ! Plutôt renvoyer cent meurtriers impunis — et ce n'est pas de cela qu'il s'agit, il s'en faut bien, c'est de les emprisonner an lieu de les exécuter, — plutôt cela qne de toer nn senl innocent!
Moi. Mais c'est aussi un innocent celui que le meurtrier tue; et c'est uniquement pour prévenir autant que possible ces meurtres d'innocents que nous conrons. d'un antre côté la chance invraisemblable (mais possible à la rigueur comme d'autres accidents) que nos mesures combinées avec le soin le plus consciencieux frappent néanmoins un innocent. Nous ne pourrions plus bâtir ni moulins, ni machines, si une telle possibilité était une -raison suffisante de s'abstenir.
Lui. El enOn, comme conclusion digne de toutle reste, l'échafaudl On commence pourtant à reconnaître un peu partout que ce spectacle inhumain, bien loin de moraliser le peuple, ne h\i que le rendre plus grossier et plus brutal.
Moi. Aussi commence-tpon un peu partout — et avee raison — à faire consommer l'acte sanglant dans des en»
m ESSAIS D'HIStdlHli RELIGIEUSE
ceintes fermées, où il a lieu devant de? témoins désignés à cet effel et n'est annoncé à la foule assemblée âu Mion qin par le son lugubre île la cloche des
0KlHS>
Loi. Mais toIb si je ii*al pas raison au ibnd. La marche de l'histoire, le progrès des idées d'humanité a fait abolir la torture, puis les circonstances aggravantes de la paifie de nort; enfin les cas d'application de là peine de mort ont été toujours plus restreints. On n'en restèra pas Ift, on abolira aussi la peine de mort comme le dernier reste de l'antique barbarie.
Moi. Casi possible, car s'arrêter au point juste est la chose que notre pauvre humanité sait le moins faire. Mais sais-tu ce qu'a dit à œ suyet un homme très-sage, le vieux de Weimar ?
Lui. Tout le monde ne ^aitpas comme toi son Gœthe par cœur.
Moi. Il a dit deux choses. D'abord : c Si la société renonce au droit de prononcer la peine de mort, l'mi*tiative personnelle reprend immédiatement le dessus : la vengeance du sang frappe à no? portes. »
Lui. Pour un pays comme l'iiaiie, un tel mot peut être vraiy et en ce sens le gouvernement italien peut 'avoir eu raison de se refuser à Tabolition de la peine de Yhort. Mais • dans la froide Allemagne » » comme dit Leporello, ce danger n'existe pas.
Moi. L'autre mot de Gœihe ne s*cn appliquera que mieux à nous, c Abolir la peine de mort, disait le vieux lage, sera une chose difficile; mais» une fois abolie, nous nous verrons fereés à Toccasion de la rétablir. »
m DIALOGUES 403
Lui. La rétablir sera bien plue diffipile encore que de Tabolir.
Moi. Oai| ce qu'on a jeié par-dessiis bord est d'ordinaire difBciie ft repêcher : avant de prendre un parti si grave, il nous faut donc y réfléchir à deux fois.
LA NEUTIÈMB STHPIOIHI BB BBBTHOTBN
LETIRI HOflGALB O'om TÉII lOaRÉI 1
Vous secouez la vôtre à ce singulier tilre; vous y irouvez une modc&ùe iouUle» diUft-vous, el voui voulez dire affedée ; nous nous coonusaons, mais vous cependant paraissez encore ne fMS me ooonaiire to^i
à fail, car cette fois vous me faites vraiment tort. Depuis une certaine occasion, on m'a tant el si clairement donné à entendre que je ne sens pas la musi-
1. Cet article, qui parut d'abord en 1S53, dans la GazeUed'Augt' bwrg, fait partie det KliiM Sekriftent jtvhhés par l'anteiir ea I86S; — à, lldllitr m % dosné, dam la Hwat ftnmnique (maniSsa),' •ne tiadadlon qai te ttovva iei iatifralaBMBt nprodoii», am fantoiisitioa de rteiMDtftndaekiar. D lovs a eeenblé en effal, d*BBeôlé, qM ee ■ e w ia ^ nafieH à lew dfwdtf ea filial BeeMll* M de Peiln^ fe>U éiail ai iMiBtte«tfle denCON aa ImiaUfal Mt d4|ft Mt «I fort bien ftut. (IV«d.)
406 ESSAIS 0'HtSTOiaB ABLI6IE0SB
que, que j'en suis depuis longtemps entièrement convaincu.
Et cette oocasion! — Eh bien , ce fut une soirée d'amateurs de musique; l'entretieu roulait sur la neuvième symphonie de Beethoven, exéeutée quelques
jours auparavant: admiration, extase de tous les côtés , tous les âges, tous les sexes, dans toutes les formes et sur tous les tons. Le silence que je gardais avait sans doute frappé dés8|;réablement non voisin, virtuose 06lébre : ■ Mais vous Tadmirez bien aussi, la dernière et première de notre plus grand maître ? • me demandal-il à voix assez haute, c C'est-à-dire », répliquai-je pendant le silence attentif provoqué par la question du virtuose, c c'esirà-dire et je n'ijoutai rien de pliis; et depuis ce fatal « c'est-à-dire, > mon incapacité musicale est un fait acquis pour tous les amateurs de notre résidence. C'était sans doute une réponse par trop simple et insuffisante à une telle question de répliquer : < Cest-ànfire », et puis de rester court. Cent fois depuis, en vrai Sehmabe *, aurais -je presque ajouté, je me suis récité dans ma pensée ce que j'aurais dû dire alors à haute voix aux aulres, el c'était une dissertation approfondie. La voulezvous!
Quand il y a tant et tant d'années — e'est ainsi que
j'ai l'habitude de commencer mon sermon, — à la féte de Beethoven, à Bonn, Franz Liszt fit exécuter la neu-
1. Souabe. Les Soaabes pnlen AJIemaKue uue r^uUon proverbiftle «l ifadilHMiB»Ue, pM» juiUfiét du rest» , de n«Xv»l4 M d» §»• clMrir.
LA NBDVIÈKB SYMPHONIE HB BBBTIOVEN 409
viéme symphonie , elle était pour ainsi dire encore une nouveauté co Allemague. Elle n'avait encore obtenu qu« peu d'aoditîoos, à cause de sa difOeullé, et peu de rao» céfi, à ca ose de sa bizarrerie. Les auditeurs se âdiguaiMl dans les sombres labyrinthes de la première partie, se trouvaient dépaysés aux bonds démoniaques dti la deuxième, et à peine comiucugaieut-iis à s'échauffer à la plainte profonde et. pénétrante de l*adagio, qu'ils se sentaient comme arrosés d'une douche par le récitatif de basse de la quatrième partie ; et alors un frisson les prenait, dont même l'Iiymiie à la joie ne pouvait les débarrasser, et qu'ils étaient obligés d'enq)orter dans leur lit : déplorable lin d'un plaisir qu'ils s'étaient promis si exquis ! Tout cela a sans doute bien changé. Nos orchestres ont appris à surmonter ou à tourner les dîlB» cultes de l'œuvré «:i«rantes(pie, et l'habitude en a rendu let^ singularités familières à notre public. La neuvième symphonie est devenue célèbre, et même en quciqae sorte-populaire, du moins ne manque*|pelle pas une fois de faire chambrée complète. A l'entrée des voix, après trois parties et demie ile musi(jue itisirutiieniale, là où les cheveux se dressaient il y a dix ans, les cœurs s'épanouissent aujourd'hui. La profonde symbolique indi* quée par le passage de l'orchestre & la voix^ le moi de Ténigme de la neuvième symphonie, à savoir : que l'honjme ne trouve que dans l'homme et par l'homme la solution de ses doutes ei la fin de ses tourments, le Mme Aemtm Jkuê de Feoerbaoh, est devenu une banalité que tout cavalier glisse à Toreilie de sa dame. Les hommes de progrès proclament depuis longtemps que
m ESSAIS »^IST01RB ftlUGlBUSS
Beetlioven s'est surpassé lui-même dans cette œuvre, et a ftayé par eUe des voies oouveiles et inattendues à la Biottqiie, et W public se persuade qu'il la préfère, ne fûl-oe qae paroe que penoime n'aime à s'isoler des hommes de progrès.
Et maintenant, après cette révolution dans le goût musical de rAllemagne et même du monde entier, que dires-yons si je persiste à me ranger parmi ceox qni n'ont rien appris et rien oublié, qui n'oni pas oublié cette douche fatale, ni appris à se servir de la clef enchantée que tout auditeur reçoit maintenant avec le programme du concert ? Me reprocherez-vous encore ma modestie eugérée ou affectée t Dieu pardonne au pro- * fesseurde latin qui m'afoit autrefois apprendre la moitié d'Horace par cœur ! C'est à lui qu'il faut s'en prendre si le souvenir de la neuvième symphonie fait toujours bourdonner à mon oreille le vers : Ilunuuio capiU cermem |Moler e^tiiiMHn. Penses de moi ce que vous vou* dres , mais je suis obligé de dire que si la sjrmbolique justifie la composition anormale de la neuvième symphonie, elle justilie aussi, au point de vue de Tan, le dieu à téte de chien ei le taureau a tête d'homme. Ces figures n'ont-eiles pas aussi leur profonde symbolique? Ibis en sont-elles moins pour cela des monstres? Voilà donc à quoi je me tiens : montrer dans une œuvre d'art une idée symbolique, c'est en faire ressortir la signification et peut-être la profondeur; ce n'est pas en 4iéfflontrer la beauté» et cependant la beauté est et reste la condition fondamentale de toute œuvre d'art, même la plus sublime.
LA NEUVUMB BTHMOKIB BB BBBTBBVBN 4M
En ÎDsislanl sur ki limite que riiisloire nicine de la' musique a élevée enlre la musique vocale ei la musique inslrumeotale , je sais bien quel désavania^ je me donne yi»-à-vÎ8 d'une é])oque appliquée à se distinguer des précédentes par la confusion de tous les arts. Sans doute rorciiestre, à coté de sou rôle indépendant, a de tout temps [)récédé et accompagné la voix, comme la peinture d'histoire peut placer la Ogure humaine au miliea d*un paysage. Précédant la voix^ la musique instrumentale est : ou bien inlrodiiclmi , en disposant l'auditeur, en piéparant la situation (jui éclate ensuite et s'épanouit dans le cliant ; ou bien ouverture^ en exprimant^ avec les ressources des instruments, les mêmes idées que l'opéra ou l'oratorio développera ensuite sous forme de chantMramati(|ue ou lyrique, avec le concours de l'orchestre, descendu alors du rôle principal au rôle acce8s^)ir(;. Ce sont là des formes et des combinaisons qui se justifient par la nature des choses. Si l'accompagnement incombe toujours aux instruments et jamais à la voix, et si, d'un aulre côté, une introduction vocale à une coiii|)Osition insd umeiiialc serait une monstruosité, cela vient de ce que le cbant emprunte un sens plus précis à son union avec la parole, à son rapport plus intime avec Tàme, qui se manifeste immédiatement par la voix humaine.
Dans la neuvième symphonie, la musique instrumentale précède la musique vocale, ce qui est dans les règles ; mais elle ne la précède ni comme introduotioB ni comme ouverture , lesquelles , à n'appliquer d'abord qu'une mesure purement extérieure , ne doivent pour
41* BftSA.» rilSTOltB lILIGlIUftB
le moins jamais excéder les dimensions de l'œuvre qu'elles annoncent. ËUe o'esi paa une ouverture, car l'orchesm n'énonce |>aa les idées que conliendra le chtm; il n'en révèle abeelament rien, il les cherche seulement et se héte vers elles. EUe n'est pas non plus une introduction, car elle ne prépare pas un premier thème vocal, se développant ensuite en une série de ikémes et de situations ; tout au contraire, elle parcourt eHe-méme une série d'idées et de développements, tan» dis que le chant qui suit se borne i l'expression d'une
idée seule et unique.
La musique iosirunieotale pure» et lout pariiculièremeot la symphonie, suppose que le cercle de senti'* mènes humains nécessaire à la création d'une œum musicale or^^a nique et complète peut être exprimé sans l'aide de la voix et avec le seul concours de divers instrtuueata, La musique vocale suppose, tout au contraire, que, de mène que le sentiment est inséparable de l'âme, et a pour organe naturel la voix humaine, de même il ne peut trouver son expression musicale complète que par la voix et a\ ce le concours de la parole. Les deux suppositions sont justes eu elles-mêmes et chacune en son lieu ; le compositeur peut choisir entre les deux, et passer de l'une & l'autre dans des œuvres différentes, mais non pas dans une seule et même œu* vre, sous peine d'en détruire l'unité.
Le compositeur dramatique qui place une ouverture devant on opéra nous dit en quelque aorte : c Voyez, le dresse musical que je vais développer teut à l'heure, je pu» vous le montrer avant le lever du rideau comme
LA NEUVIÈHk: SYMPHOiNIB HE BEETHOVEN ii\
UD mirage UistrumeDlal , mais la réaliié ue vieinlra qu'après. » U D'abandonné donc en aueune manière
• soD principe, qui est de considérer la musique vocale avec arcompagnemeiit comme la vraie. Beethoven, au coairaire» part dans la neu\ ième symphonie du poioA (oui. opposé, il s'arrête, il s'enfonce, il s'absorbe dans la musique instrumentale, comme s'il la croyait capable de recevoir et d'exprimer tout le flot de ses sentiments, pour la rejeter à la fin, et recourir à la voix comme au
seul organe capable d'exprimer quoi ? le sentiment
Humain en général? non, car il a manifestement jugé l'orchestre capable de pleinement exprimer l'une des feees du sentiment, la douleur sous toutes ses formes et toutes ses couleurs; ce n'est que l'autre face , celle de la joie, qu'il ne doit pas pouvoir exprimer, et c'esi ici que la voix bumaine est jugée indispensable. Geile hypothèse concède à la voix unie à la parole trop ou *trop peu. Non, ce n'est pas seulement la joie, c'est aussi la douleur qu'elle seule peut exprimer dans toute sa plénitude et dans toute son intensité ^ mais, dans la me^ sure de sa puissance, Ja musique instrumentale peut l'un aussi bien que l'autre ; pour dénouer un noeud instrumental, il n'est jamais besoin d'un Dem ex mac/ti«a vocal. Qui donc en a jamais regreliê l'absence dans la symptiouie en ut mineur ou en U majeur du même maître?
l'ai comparé plus haut le rapport entre la musique vocale et la musique instrumentale à celui qui existe entre la peinture d'histoire et le paysage \ je vais invoquer celui de la peinture en général e( de la sculpture.
Celle-ci suppose que la beeulé multiple du corps huncaîn peut être exprimée par la simple forme corporelle^ ssns le secours de ta couleur. La peinture dit t « Non ;
plutôt que de me laisser prendre la couleur, j'aime mieux abandonner la forme matérielle. » Elles eut encore raison toutes les deux, et chacune peut prouver sa thèse à sa. manière ; mais elles ne peuvent pas prouver les deux thèses dans la même œuvre. Que dirait-on d'un artiste qui, après avoir taillé les jambes, le tronc et les bras d'une ligure dans le marbre incolore, dirait, venant à la tète : c Non, ce* n'est plus cela, il me faut idi de la couleur > T On dirait qu'il a perdu l'esprit. Mais n'est-ce pas là justement l'histoire de la neuvième symphonie ?
El voilà d'où vient — j)uisque aussi bien je me suis assez compromis pour n'avoir plus rien à cacher — cette impression fatale dontjenepuis me débarrasser chaque fois que, dans la quatrième partie, la basse commence son récitatif^ et qui me fliit me demander : « Est^ moi* qui divague ou bien la musique? » — Cela vient de ce qu'à ce moment l'œuvre change tout à coup son centre de gravité, et semble vouloir entraîner l'auditeur dans sa chute. Et Beethoven surtout, si ineomparaMeroent plus fort dans la musique instrumentale que dans la mu* sique vocale, et qui justement dans le chœur final de notre symphonie ne traite la voix humaine que comme, un instrument, et ne rappelle en rien la puissanee organique des dMBurs de Hœndel , comment a4-il pu de plein gré se donner un tel désavantage et risquer un tel contre-sens au plus fâcheux endroit? Car, soiuiil en passant, avec tout le respect dû au maître si vénéré d'ail-