‹ Essais d'histoire religieuse et mélanges littérairesChapitre 40 sur 47 · Celai 4o Vmitim ét QMtL · texte numérisé non relu

Celai 4o Vmitim ét QMtL

CHRISTIAN MXRRLIN 33S

(ées; mon pasteur n'y va pas par quatre chemins et . aTéerie : ■ Rien de cdlR 1 On \\i dans l'Écrilure lelle et • telle chose; Christ (oa un apètre) doit savoir mieox ^ue 1 nous ce qui en est. > Que faire alors t Si je dis oover* tement que je ne puis reconnaître )?ette autorité d'une manière absolue, il me rqiliquora : « Vous n'êtes pas 1 chrétien» ou c Comment pouve&>vou8 donc prêcher en » bonne coDseîenoe f » on encore, sSil est bienYeiUant, il me fera repasser toute la démonstration de Storr * ton* chant rantorité de Christ, pour me convertir. Que si, au contraire, je renonce à être franc et à dire nettement mon opinion, le premier imbécile venu peut me battre à coups de citations dn Noaveao Testament. Encore une fois» qoe ftiiret Renoncer à tooie disciission ? Cela n'est pas tonjoors possible. 8e laisser complaisamment battre, se laisser bonnement faire la leçon? Rien n'est plus agaçant. Se faire décrier comme un hérétique t Mais à quoi bon, si la vérité elle-même n'y gagne absolument rien I — C'est ainsi que notre posî* tton est toujours fâcheuse et que notre eiMence théologique est resserrée dans les plus étroites limites. ♦

Il dut être difficile à l'ami de Mhrkiin de répondre quelque chose de satisfaisant à une si vigoureuse argumentation : aussi ne rapporterons-nous pas sa réponse; mais nous dirons encore on mot d'un autre problème théologique discuté alors entre les deux jeunes gens et dont il vient d'être question : je veux parler de la doctrine de i'Ëglise sur les choses dernières. A cette épo-

1 ThéologiMi wSileiiibaiSMlft {Tni.

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que HSrklin était convainca poar lai-méme, «ti6jeetwenieiH, de la fausseté de cette doctrine ; mais il n'aurait pas encore été en état de la réfuter d'une manière objective et edeotifique. c II faudrait, écril>ii, attaquer ce dogme à sa radney et prouver que la pensée même d'une immortalité personnelle est busse ; les autres dogmes de détail n'offriraient plus alors de difticultés. Mais je n'ai encore trouvé nulle part celte preuve primitive et fondamentale; elle devrait ressortir d'une étude approfondie de la peraonnalîté bumainey envisagée comme synthèse d*«Bpri( el de matière. Combien je voudints — ajoute-l-â avec sa vivacité haUtaelle — mettre en pleine déroute tous ceux qui se repaissent de cette ennuyeuse idée d'immortalité, et établir fortement ma propre conviaion ! > On juge d'après cela avec quelle joie Marklin accueillit, deux ans après,, en 1833, le livre de Riobter sur les ekoêeê dermêreg; bien des années plus tard, il empruntait encore à l'auteur de ces lignes « le noble Richter, afin de battre avec son secoure Gicéroo et la mauvaise déaM)OfitraUoa des Tlmetflaiief. »

CHaiSIiAN MARkLiiX 3â1

QUKiiTlONS TUËOLOGIQUKS

...Au milieu de tous ces obstacles ^, la moisson

scientifique qui s'amassait à cetie époque dans l'esprit de Marklin et qui s'est déposée dans son livre sur le piétisme ne pouvait mùfir que très-lentement. La pensée de ce travail parait être née chez Marklin dés les premières années de son séjour à Calw, mais Touvrage ne fut achevé que vers la fin de l'année 1838*. Dans la position qu'il occupait à Calw, notre ami ne pouvait presque pas éviter d'en venir sur le piétisme à une explication décisive. Se rencontrant chaque jour avec les adversaires les plus décidés de ses oonvietioDS religteuses, il devait être amené une fois ou l'autre à faire sa déclaration de principes. L'occasion ne pouvait manquer dan::

1. Marklin ai^fès âU-hiiil Unit on deux «M pastés à Bnekanluini, et on téjoar à rUniversité do Bêrlin, nmpKl quelque temps lee foof^ lions do répititonr ân séminaire do TAbingea. Pois il ftal nommé diacre on seeond puteor à Calw, ot o'eol 14 ^o nooa le raironvons, so eonsaerani à sa tâche avec l'acUvité la pins dévouée , mais 0*070111 point renoncé à l'élude et à la science. \7raà.)

3. Étude critique sur le piétisme moderne, essai scienlitiqao par le docteur Cluistian Marjdin, diacre à Calw. Stuttgart, 1839.

- Ici'——

338 ESSAIS D'HISTOlRii: RËLIGIEUSE

une ville où une partie coDsidérable , et surtout très-aetive, delà population appartenait au piétisme, où sous la direction du docteur Bardi existe la société des publications de Calw, qui édite la Feuille des Missions et une foule de petits traités religieux. Dans les environs le môme parti faisait de continuels progrés pai mi les fi- . dèles comme parmi les ecclésiastiques, et les choses ont * même été si loin que plus tard, comme on sait, le pasteur du village deMôttlingen, irés-brave homme, mais d'esprit borne, s'est cru investi du pouvoir de faire des miracles. « Plus sont grandes les prétentions que le piétisme élève de nos jours », dit Sliirkiin dans la préface de son livre, c plus hautement 11 déclare sa cause identique à celle du christianisme lui-même et traite tous ceux qui lui sont hostiles comme des incrédules ou des chrétiens douteux, — plus pressant est le devoir, pour tous ceux qui sont en état de le faire, de prouvei* que ces prétentions sont outrées, que le piétisme est sans doute un élément légitime du développement religieux de notre é])0(|ue, mais n'est pas du tout la réalisation adéquate du christianisme, et qu'on peut être un bon chiétien et un bon protestant sans être un piétiste. j> — Tel est, brièvementy mais vigoureusement exprimé, le but du livre de Markiin; il voulait, oomme il le dit dans une lettre à un ami, < n'être pas seulement toléré dans rÉglise e*est là une situation par trop pénible — mais réclamer avec toute la précision possible le droit pour ses convictions de s'affirmer aa sein de i'Égttse. » Bien éloigné de ff»> chercher le succès par une caricature de mauvais ald, Harki» «'oCforc^t avec tout la sérieux de lasciencoi de

CHRISTIAN MÀRkLlN 339

pénétrer im foqd le plqs intime de cette conoeption de la vie rdigieuge, et de comprendre le système entier en

se plaçant ainsi au centre. De la sorte, son travail se divise tout naturellement en trois chapitres principaux : lo Iq caractère spécifique du piélisme ; 2° sadoginatique^ d* sa morale. Un quatrième et dernier chapitre renferme encore quelques remarques sur la plac^ et la valeur du piétisme dans l'histoire religieuse.

Marklin fait pour le piétisme ce qu'on devrait toujours faire, iorsiiu'on apprécie un phéDoméne importait de la vie spirituelle : il commence par relever nettement tout ce qu'il y a en lui de juste et de vrai* Au fond du piétisme actuel, comme an fond do vieux piétisme de Spener, il signale e la tendance à faire sortir le dogme chrétien de la sphère de rohjectivité pure pour le faire entrer dans celle de la conscience, à y voir an lieu d'un simple corps de doctrines le principe qui règle la vie intérieure. • La thèse que la foi traditionnelle, pour avoir une vcritohie valeur religieuse, doit être reçue dans leë profondeuis de 1 urne, — cette thèse, complétée par i-autre proposition qui y 'est implicitement contenue ; La foi elle-même n'a pas eu à l'origine d'autre source que l'âme humaine , que le sentiment pieuY, et doit à cela seul sa valeur religieuse, — cette thèse, ainsi complétée, ressemble étrangement au principe fondamental de Schleierniacher. liioua voyons ainsi la piétisme se rencontrer en apparence avec cette science modenie qui lui est si suspecte. Par malheur cetaooord inattendu ne dure pas. La tendance à faire de la foi traditionnelle quelque chose d'intérieur n'est qu'uu des éiémeat^^du

:m ESSAIS D UlSlOiaE HELlGlElSt-:

piéiisme ; l'autre^ Télément esseniielf c'est l'impossibilité qu'il y a pour lui d'y réussir; la consdenoe du pié-

iiste réunit dans le même acte deux prétentions contradictoires ; elle veut en même temps faire des objets de la foi quelque chose d'intérieur, et cependant les regarder loiyours comme étant en dehors d'ellci eomtne étrangers à sa propre nature. Malgré toutes les apparences, la vie religieuse redevient ainsi croyance à quelque chose d'extérieur, sans que le piéiisme abandonne le moinsdu monde pour ceia sa prétention d'être vraiment intérieur. > Telle est en particulier l'attitude qu'il prend vis^-vis des fails historiques du christianisme. Il tient à ces fails pour eux-mêmes, et si la sdence essaie de dégager l'idée qu'ils expriment, comme la seule chose essentielle, le piétisme voit là une œuvre de pure destruction. Sa pensée n'ayant pas franchi l'échelon inférieur de la connaissance sensible pour laquelle il n'existe que des individus et des choses individuelles, il Jie sait voir le divin qu'en un seul point de l'espace et dans un seul moment de la durée, dans la personne de Christ et dans les événements historiques qui s'y rattachent. Quant à l'époque actuelle, le domaine religieux et chrétien contient seul pour lui le divin; à Tégard de tout ce qui est étranger à ce domaine, il ne montre que de l'indifférence, et même, dès qu'il aperçoit quelque contradiction avec ses dogmes, il passe de l'indifférence à l'hostilité.

Lesadversaires de Mârklîn lui ont reproché, à propos de l'exposition qu'il fait de la dogmatique du piétisme (nous allons y revenir), d'avoir porté ses coups contre

CHRISTIAN HARKLIN Mi

\i' f'hrislianismelui-nit'me autant (|ue contre le piétisme. i^our nous, à propos de la caractcrislique générale du piétisme qae vient de donner Màrklin, noas nous posons one question plus grave encore, et nous nous demandons si cette caractéristique ne s'applique pas tout aussi bien à la rclii;ion en général qu'au piétisme en |)articulier. Mettre toujours le symbole extérieur à la place de ridée ou du fait intérieur, ne voir l'idée que dans l'image, ne la saisir que dans les faits isolés, opposer le domaine religieux aux autres domaines de la vie comme le sacré au profane, — n'est-ce pas là le procédé de toutes les religions? xMarklin apj)elle le piétisme un parti religieux ;nou3 l'appellerions plutôt, nous, parti religieux, c'est-à-dire le parti qui dans l'époque moderne se maintient absolument au point de vue religieux. Sans doute, la grande majorité de notre nation est encore religieuse et ( iiiéiienne en un certain sens, mais tandis que cbez le chrétien ordinaire l'éiémeul religieux est corrigé, limité, adouci en mille façons par les éléments de culture si divers des temps modernes, par les progrés des sciences morales comme par ceux des sciences naturelles, le piétiste cherche à se soustraire le plus possible «ices influences et reste obstinément lidèle i\ la pensée purement religieuse de l'Orient. En ce sens Marklin était encore plus prés delà véritéqu'il ne croyait, en définissant le piétisme de telle sorte qu'il parût définir la religion elle-même; carie piétisme n'est antre chose que la religion devenue dans le cours des âges un parti et une affaire de parti.

Dans l'exposition de la dogmatique du piétisme, sui-

m ESSAIS D'HISTOlRfi KBLtGIBUSB

vant l'exemple de Schleiermacher (qui lui est comme un pont par où il fait entrer dans l'Église les idées de la théologie spéculative), Marklin part de l'antithèse du péché et de la grâce^ et arrive tout de sttile au point capital des controverses théologiques d'alors, au dogme de la personne de Christ; il distingue trois théories à ce sujet : « Les uns ne reconnaissent le Fils de Dieu que dans la personne historique de Christ, telle qu'elle a vécu une fois sur la terre k une époque déterminée ; ils ne se doutent pas assez que ressèntiel dans cette histoire, c'est l'idée qu'elle a symbolisée et rendue visible, l'idée de l'unité foncière du divin et de l'humain. Les autres comprepnent bien (juc l'histoire de Christ est avant tout rincarnation d'une idée; ils reeonnaisseni Tunité du divin et de l'humain comme étemelle et réelle en elle-même, indépendamment de l'histoire de Christ et de toute autre donnée expérimentale; mais ils estiment que cette idée a été pleinement et absolument réalisée dans la personne de Christ. D*autres enfin, encore: • plus résolument idéalistes, n'admettent pas cette incarnation de l'idée dans une individualité historique *, d'après eux, l'idée ne se réah'se pleinement que dons l'espèce humaine tout entière, dans le développement total de l'humanité: aussi n^admettent-ils entre Christ et les autres hommes qu'une différence de degré et non de nature. » L'opinion personnelle de Marklin sur te sujet dont il s'agit ressort très-clairement de ses lettres de cette époque, La premièi e édition de la Vie de Jésm l'avait satisfait sur tous les points, excepté sur un seul : il trouvait que i'éminence personnelle de Jésus n*y était

CHRISTIAN mXRKLIN 34s

pas assez mise en saillie; il aurait désiré qu'elle fût plo8 expressément reconnue, • en tant qae grandear purement humaine, » ajoute*t-)l aussitôt, « ee qui nous

laisse encore à une grande distance de la christologie orthodoxe. La question de Ja personne de Christ, écrit-il un autre jour à l'auteur de la Vie de JéiUê, est toujours la erux qui me tourmente. En laissant entièrement de côté les légendes miraculeuses et tout ce qui s'y rattache, en n'envisageant que la personne même de Jésus, on se pose le dilemme suivant : « Ou bien Jésus n'a pas été la haute personnalité que nous nous fîguronsy il n'a pas été celui dans la conscience duquel l'union du divin et de l'humain s*éta{t réalisée jusqu'à ne plus permettre la moindre note discordante : et dans ee cas il devrait perdre la place émincnlc qui lui avait été jusqu'ici assignée, le christianisme dans sa forme actuelle devrait tomber» et nous n'aurions aucune raison de le regretter. On bien il a été en réalité tel que nous venons de le définir ; et alors il doit conserver dans le monde chrétien une place éminente, il doit être plus qu'un des grands hommes du passé et de l'histoire ; et lors même que la conscience religieuse ne s'en tient pas exclusivement à lui, elle doit cependant revenir incessamment à ce type primitif — type de la vie religieuse, bien entendu, et non pas delà connaissance et de la science. Je reconnais toutefois qu'il est bien difficile de se reporter avec une pleine confiance à une personne dont l'histoire est mêlée de tant de légendes; à chaque instant ùh doute se glisse : ce que nous croyons de Jésus sur ce point-ci, est-ce donc vrai, estHse histori- .

que? Et d'ailleurs on a bien raison de dire que l'hîsloire, comme telle, ne donne jamais la certitude absolue qui appartient à l'idée seule. Mais d'un autre côté on (toit dire aussi : Si Christ a été réellemeat cette haute personnalité que nous admirons, ce serait une injustice de notre part que de ne pas lui rendre le tribut de respect et d'amour qui lui appartient, ce serait une abstraction de nous en tenir à l'idée ou à sa réalisation dans rhistoire de l'espèce» si elle se trouvait déjà pleinement réalisée dans la personne de Jésus. >

Tout ceci nous montre l'extrême conscience de BTâiw klin à peser minutieusement le pour et le contre, ainsi que l'état de crise où se trouvait alors la théologie et surtout la christologie. Avec des opinions aussi flottantes, non-seulement Marklin pouvait «.reconnaître ^ dans la personne et l'activité historiquer de Jésus l'intermédiaire nécessaire par lequel l'unité éternelle du divin et de l'humain était devenue une certitude pour la conscience religieuse b ; il pouvait encore déclarer « que, selon sa conviction, l'union du divin et de l'humain s'est trouvée accomplie reaUur dans la personne de Jésus de Nazareth. »

Cette déclaration, on l'a vu plus haut, ne doit s'entendre que d'une perfection morale et religieuse , Marklin ayant depuis longtemps reconnu que, dans le domaine de la oonDaîssanoe, Christ ne peut absolument pas être une autorité pour nous. Sur ce dernier point, il en revient toujours à la croyance aux anges et aux

t. Ces mott wnt tirés «hme lettre an doettar Bardi dont U Mvt VÊuOnn plm lois. (7V«1.)

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démons qui est un des traits essentiels de la pensée de Christ, et que nous oe sommes pourtant pas le moins du monde obligés d'accepter. € Et toutefois, igoute-t-il dans une lettre à un ami, il serait d'un autre côté tout à fait pédant et déplacé d'accuser à ce sujet Jésus d'erreur. Sa manière de penser et la nôtre sont pour cela trop profondément différentes. Celle do Jésus, c'est celle de l'Orient, qui se meut essentiellement, eomme tonte pensée proprement religieuse, dans le domaine de l'imagination, tandis que nous autres Occidentaux nous pensons au moyen de notions abstraites. Si donc nous voulons comprendre véritablement la personne de Jésus, ce n'est pas au point de vue de la connaissance et de la pensée que nous devons l'apprécier ; nous devons . voir en lui Finitiateur d'une vie nouvelle, mais d'une vie essentiellement limitée au domaine religieux. »

On se le rappelle, ce sont surtout les critiques adressées par Marklin à la dogmatique du piétisme qui lui valurent le reproche d'avoir attaqué bien autre chose encore que le piétisme, à Bavoir les doctrines de l'Église chrétienne, et en particulier de l'Église protestante; Heproche qui fut exprimé par les avocats du piétisme (Barth, entre autres, dans une lettre dont nous allons parler) en des termes aussi inconvenants que ceux-ci : c Miîrklin de reste pas entièrement à l'abri du soupçon d'avoir voulu , sous prétexte d'attaquer le piétisme , porter un coup à la doctrine authentique de l'Église. » Ce procédé, qui consiste à incriminer les inlentiom d'un homme d'honneur, ne peut faire de tort qu'à ceux qui s'abaissent à de tels moyens de discussion. Et pour-

tant les adversaires de JMteirkiin ne se trompaient pas en estimant qne sur une foule de points la polémique de notre ami atteignait le dogme traditionnel et le christianisme tout aussi bien que le piétisme. Ou bien est-ce seulement le piétisme , n'est-ce pas la doctrine même de l'Église, qui place les principes du bien et du mai , l'un en Satan, Tautre en Gbristy comme quelque chose c d'extérieur à la volonté humaine en sorte que cette volonté serait , à vrai dire, c une forme vide qui ne paraîtrait recevoir de contenu réel que par l'action do l'un ou de l'autre principe I » £st-ce le piétisme seulement c qui ne voit dans ce monde , dans cette vie, que le temporaire, le passager, Tapparenoe, et qui ne trouve le vrai, l'étemel et le divin que dans une autre vie , où l'absolu, inaccessible ici-bas, sera réalisé? » Est-ce lui seulement c qui ne considère cette vie d'ici-bas que comme le moment de la semence et de la préparation, la vie future devant être le temps de la récolte et de la rémunération ? i> Et cette contradiction qui consiste à transformer en peines positives, arbitrairement décrétées par Dieu ei applicables seulcnient dans la vie future , c ce sentiment intérieur de triste^^se et de dégradation > qui est la seule vraie punition du péché comme il en est la conséquence inévitable; cetf^ iHiie contradicdon qui consiste « à faire passer sur un être étranger cette peine du péché qui est al)solument inséparable de l'être pécheur >, — ces contradictions ne sont-elles pas le fait, non-seulement du piétisme, mais du christianisme et même do tontes les religions! — £o présence de cet accord trop évident entre le plétisine

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et le dogme traditionDel, ce que Màrklin pooviH ré» pondre» o*eit que la doctrine de l'Église aurait dâ ee

développer et ^ndir eomne toute oiiose vivante, qu*en fait elle s'est développée dans les travaux de la théologie moderne, et que le piéiisme, en se renfermant avec obBtÎDaiion dans les vieilles formes primitives du dog» me^ se donne tort vis-à-vis de la théologie spéculative » et montre qu'il n'a pas suivi comme elle la marche et les progrès du principe protestant.

C'est grâce à cette large manière d'entendre le christianisme, grâce à cette distinction entre la lettre et l'esprit, que Marklin se persuadait à cette époque n'avoir pas quitté le terrain de l'Église et combattre pour une position légitime et loyale, c Nous devons prouver, — écrivait-il à l'auteur de la Vie de Jchus en lui témoignant son approbation pour la préface des J)eux feui^ la pacifiqueê — et nous pouvons prouver que dans notre lutte contre les idées traditionnelles, nous ne sommes pas placés en dehors du terrain chrétien ; que nous n'avons fait, au contraire, que nous pénétrer plus profondément de l'esprit chrétien. J'ai pensé moi-même autrefois que le temps viendrait où le christianisme cesserait d'exister* Je penssis ainsi parce que, à cette époque, je confondais le christianisme avec les formes diverses qu'il a revêtues jusqu'ici. Mais je crois maintenant que, toutes ces formes venant à disparaître , le

1. /wei fricdliche BÎ'iUler, 1839. Cctlo préface n';i pas été traduilo, mais la second»^ des dt'uv tlisserlalions dont se coinposo rtipiiscul " ici mentionné, a été traduite en 1867, sous le litre de Monologues théologiqu€9. (GeaèTe, H. Georg.) {Trad.)

318 i:SSAIS D'inSTOlUE RELIGIEUSE

chnstiaDisnie n'ea subsisterait pas nioios; il ne ferait que revêtir une forme nouvelle et plus appropriée, que. prendre mieux conscience de son propre principe. Ne me dis pas que nous voulons garder le nom en nous débarrassant de la chose. Vous autres, hommes de science, vous avez peine à vous convaincre de cette identité de la religion chrétienne à travers toutes ses transformations, parce que la tâche de la science consiste précisément aujourd'hui à faire table rase de tout ce qui est usé et vieilli. Pour nous, qui vivons dans l'Église t il nous est plus facile de conserver le sentiment de cette identité, parce que nous sommes plus familiarisés avec certains éléments de la conscience religieuse qui sont en dehors du domaine de la polé* mique théologique. La question des miracles , par exemple, ou celle de l'authenticité de certains écrits du Nouveau-Testament, etc., ne sontrelles pas secondaires auprès des doctrines spéciâquement chrétiennes du péché, de la rédemption, du St-Esprit, etc.? Etcesdoctrines n'expriment-t-elles pas quelque chose d'humain^ d'universel, de permanent, dont le philosophe ne saurait pas mieux se passer que le plus simple chrétien ? Sans doute il y aura toujours et partout une différence dans la manière de concevoir ces doctrines entre un homme ordinaire et un philosophe. Mais on aurait beau fonder une Église nouvelle, celte difTérence se reproduirait toujours, dés que cette Église ne serait pas composée uniquement de philosophes ex profeuo^ mais aussi d'hommes simplement instruits. Je suis convaincu que ceux-là seuls peuvent statuer une opposition

CUHISTIAN NAUKLIN 349

irréconciliable entre le christianisme et la spéculation, qui ne donnent le nom de christianisme qu'à ce qu'on

trouve dans le Nouveau-Testament, dans les confessions de foi , et dans la téte des gens, et qui ne pi'ennent pas la peine de remonter ao principe même de la religion chrétienne. Toutes les différences qu'on me signale entre le christianisme et la philosophie ne m'effrayent pas, parce que je retrouve dans l'un comme dans l'autre l'idée essentielle de l'identiié du divin et de l'humain, parce que je sens l'accord fondamental malgré les dissonances, passagères, et -parce que personne ne me persuadera que les conceptions imparfaites du dogme chrétien que se fui me le vulgaire soient le dernier mot du christianisme. Si l'opposition irrémédiable dont on parle est un fait réel, l'histoire du développement du christianisme ne devient-elle pas une énigme insoluble? Notre théologie spéculative estrclle donc venue du dehors s'ajouter à la dogmatique chrétienne, comme un corps étranger, comme une sorte d'appendice if N'est-elle pas plutôt sortie d'une manière naturelle et organique du développement de la doctrine chrétienne ? Et n'est-ce pas précisément pour cela qu'elle a eu, sur bien des points, des précurseurs dans les siècles qui ont précédé? A quel endroit, dans l'histoire des dogmes, pourrait-on tracer une ligne, et déterminer un point à partir duquel finirait le christianisme et commencerait un développement nouveau , auquel appartiendrait noire théologie spéculative? Tout cela n'est-il pas lié de la façon la plus étroite? Et nous-oièmes î S'il était vrai qu'avec nos vues et nos idées nous avons abandonné le terrain chrétien.

aïO S88A18 D'HISTOIRE RBLIGIBUSB

qael motif aurions-nous encore pour travailler à dénouer oe uœud difÛQUdf ei pour user noi i'orces daua h luUe eantre des formes VMiliios I No ferions^nous pas mîeax de laiflaei* lei morii «laaveUp km moHa, et de noue eo tenir à la oalme jeuisianee de notre point de vue supérieur? Mais cet intérêt pour le christianisme qui nous posâède enoore» toi, moi, et tous uoa ainiâ, et doat nous ne pourrions pas nous dépouiller quand mène noua le voudrions, trn> eette sympathie m'est un gage que notre théologie n'est qn'mi rameau nouvellement poussé sur lo vieux tronc chrétien, ou plutôt qu'elle exprime la pensée de l'esprit humain, arrivé à ce degré de sou développement où le vrai ohristianisme et la vraie spéeulalion se eonfbndent. »

Le lecteur aura reconnu, dans les pages qui précèdent, les mêmes convictions que, dix ans auparavant, notre ami exposait dans une lettre à son père ; il les aura re-» tronvéeo seulement formulées avee plus de préoisioq et plus solidement motivées. Dans Tintervalie, comme on le voit par un passage de la lettre que nous venons de citer, et en se référant aux discussions des deux jeunes vicaires que nous avons rapportées ))lus haut, le doute avait para gagner du terrain et pénétrer beaoeoup plus avant. Mous allons voir blentèt que MHrklin ftit amené, dans le cours de sa lutte avec ses adversaires, à modifier ses vues ; mais, auparavant, nous avons à achever l'analyse de son livre sur le piétisme, dont la partie dogmatique nous a entrainé à cette digression, Dans l'exposition et Tappréelatlon de la mortUe du piétisme, tout en rendant justice a l'esprit d'union (appliqué seu->

CHBIiTIAM MiiftKLlN OBI

leiaent, par malheur, à des vues de parti), à la bienfaisance aux auirea veriua dea piéiistes, MiirkliD indique avee préoiaion et fenneté le défaut capital qui gâte et altère eea vertus. La morale piétiate R*a , aur i'clùaieiiL mensuel de la nature humaine, que des vues prohibitives ei né^ativeâ, parce qu'elle ne sait pas aocepter cet élément dans œ qu'il a de légitime, et l'élever, le spiritoaliaer le plua poaaible. De là réaplle que le piétiste, s'il réussit à se tenir à cette hauteor aaoédque, échappe rarement aux tentations de l'orgueil spirituel, ou, s'il n'y réussit pas, ne lait que succomber, d'une chute plua lourde, aux instincia d'abord violemment refonléa dé la nature inférieure. — An même prmaipe se rattache la tendance do piétiame i eatimer la valeur d'une action, non pas d'après i'iiwpiralion morale (^ui l'a dictée, maia d'après certaines idées conventionnelles. De là réaulte que pour lui la moralité ae rédoit, au foadi à dea aotea purement exténeura, et qu'il exclut arbitrairement do royaume de Dîeo mainte sphère élevée de 'activité humaine, comme la vio^ioHtique, les arts, etc. c Lq piélisme, dit excellemmeat Marklin, voudrait retrancher de l'arbre vigoureux et luxuriant de la vie humaine tOQtea lea branchea autrea que eelle de la religion, pour nourrir exclusivement cette dernière. » Ce qui est caractéristique pour la nature morale de MiirkUn, c'est l'insistance aveo laquelle il combat le panchaot du piétiame c à concevoir la velenlé divine eeeme une force qui ne meut le ehrétien que du dehom, et l'individualité du croyant comme un simple lieu depaa> aage pour le torrent da l'esprit divin. » C éUtii là, selon

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MiirkIiD, se méprendre absolument sur le principe de la morale chrétienne, et en particolier sur la notion chrétienne de la vertu. « D'après cette notion, dit4l, le divin

doit liabiter dans le cœur de l'individu, doit devenir, pour ainsi dire, tialure en lui, et la vie vraimenl vertueuse ne commence qoe le jour où l'autorité extérieure de la loi morale s'est confondue avec la volonté même de l'homme, où cette loi est devenue le principe essentiel de sa vie. »

Par cet écrit sur le pîétisme, dont nous venons de

résumer toutes les idées essentielles, Miirkiin avait fait comme un homme qui enfoncerail son bâton dans un guêpier placé tout près de sa demeure. 11 devait bientôt sentir les piqûres. Tout d'abord parut, dans une feuille populaire piétiste, le ChmUnbote (Messager chrétien), un article dont Markiin a fort justement caractérisé l'esprit et le ton dans le titre de sa réponse : « Le tribunal ioquisitorial du Chmienbote. » Cette attaque, due, comme on le sut plus tard, à la plume du diacre Hofacker, de Stuttgart, était par trop grossière et antiscientifique: d'autres théologiens qui m crurent attaqués, ou qui du moins s'intéressaient au proxivius ai dem Ucalegon, voulurent combattre Markiin avec plus d'adresse. Pahner et Dorner descendirent dans l'arène, — deux théologiens que Miiridin caractérise à merveille dans une de ses lettres, appelant le premier un piétiste, € mais un piétiste qui, comme tous ces messieurs, ne veut pas être tenu pour tel >, et reprochant au second

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c de courtiser à la fois l'Église et la science, l'Église avec tirop d'affectation et la science avec trop pea de

sincérité. > — « Ces gens-là, dit encore Marklin, se donnent toujours l'air de vouloir sauter par-dessus le rossé : ils se remuent, ils s'agitent, mais, en définitivci ils restent toujours au même endroit. J'aime encore mieux la vieille orthodoxie, qui du moins est honnête, que cette néo-orthodoxie, si artificielle, et vis-à-vis de nous autres si arrogante, si sûre de son fait. » — Mar- ' klin, avec sa délicatesse habituelle de procédés, avait envoyé lui-même son livre au docteur Barth, qui habi<tait à Calw, et, ayant reçu de lui une lettre à ce sujet, lui avait adressé une réplique. A la suite de celte courtoise correspondance, le bruit se répandit — bien à tort, comme on pense — que Barth avait positivement approuvé le livre de Marklin. Pour le coup, le docteur en Israël ne crut pas pouvoir garder plus longtemps le silence, et descendit dans l'arène de la publicité avec une • Lettre » à Marklin. Sous des formes polies, celte lettre renfermait des remarques très-déplacées, et laissait entrevoir beaucoup d'orgueil spirituel. L'auteur s'était d'avance exposé à toutes les représailles par le vœu vraiment clérical do sa conclusion : « Que son adversaire ne fut pas contraint un jour d'allumer un meilleur flambeau à la flamme de l'advei-sité ! > Néanmoins, Mariditt le tint toujours pour le plus honnête de ses contradicteurs, sépara toujours en lui l'homme, avec ses qualités naturelles, du théologien aux vues bornées, et lui fit l'honneur d'une réponse publique.

11 cherchait à y prouver que la théologie spéculative

ss .

3M ESSAIS b'HISTOIRB RELIGIEUSE

était restée fidèle au principe du prolestanlismc, — ce qu'il ne pouvait faire, avouons-le^ qu'en généràlisaiil à leioès ce principe. « Le protestantisme, disaitf-U, repousse tout intermédiaire humain pour la connaissance aussi bien que pour la volonté ; il veut entrer en relation immédiate avec le divin, et en faire le principe directeur unique de la vie individuelle comme de la vie générale. » Proposition que l'adversaire, enlevant a la pensée de Marklin tous ses voiles, aurait pu traduire fort exacieiiient par celle-ci: L'esprit humain rejette toute entremise prétendue divine et réclame une autonomie absolue. Plus loin Marklin, en réponse à certains reproches de Bartb, déclare qu'il conçoit bien Dieu comme un être personnel, maïs non comme un être ^ semblable à rhomme ; à propos de I immorialilc, il se retranche derrière cette échappatoire « que la négation de l'immortalité individuelle ne peut pas être regardée comme une des thèses de la philosophie hégéliennei puisque les disciples de cette école se partagent à ce sujet entre deux directions opposées. » Uieii d'élonnani, après cela, que quelques mois plus tard les idées exprimées dans oet écrit n'aient plus satisfait Fauteur lui* même.

Dans sa lenteur à se décider à une rupture avec

l'Église, dans ses effuris pour trouver un sentar (jui, si près qu'il fût de la frontière, ne la franchit pas tout à Adty dans sa résistance à la brutalité des représentants offidels do ohristlanisme, qui lui montraient toij^jours plus impérieusement la porte, — MSrkIin a été le représentant fidèle de la théologie spéculative de notre

agc. Nous (0Q8, nous n*avoDs pas fiedt autremeut; nous ne voulions pas croire ce que nos adversaires nous criaient pourtant assez haut aux oreilles: « que nous étions sortis du christianisme. » Ei nous n'an pensons pas plus mal de nous pour nous être si longtemps refusés à voir ce qui n'était en effet que trop clair. Qui donc quittera jamais volontiers une habitude devenue chère de la pensée et du sentiment» de Texistencc tout entière ! Qui pourrait se plaire à creuser un abîme entre lui et les hommeSi ses frères, — à se confiner dans une solitude eii ne le réjouira plus jamais la communauté des idées, l'échange cordial des sentimenls? il est trèsfacile à ceux qui ont mis une fois pour toutes leur pensée captive sous l'obéissanoe de rËgiise« il leur est très-»faoile de condamner impitoyablement les hommes qui ne peuvent pas obtenir de leur raison un tel sacrifice, et qui ne savent j)as néanmoins se décider à rompre sans loiuur avec l'Église. Oui, cela leur est aussi facile qu'il le fut de tout temps aux pharisiens de condamner les péagors. Mais qu'on examine le cas d'un peu près. A TUniversité, le jeune étudiant en théologie . sent naître en lui, au milieu de ses études philosophiques et critiques, toutes sortes de doutes à l'endroit du dogme orthodoxe; ces doutes l'agitent profondément, mais il n'est arrivé encore à aucun résultai définitif. 11 quitte l'Université dans un état de lutte intérieure, ras* suré cependant. par l'espoir d'une heureuse solution du problème, telle que la philosophie la promettait dans ce temps-lÀ. Il s'essaie à la vie pratique du pastorat; et si à c6té de l'esprit sdentifiquet il y a en lui du ocMir et

de l'activité, sa nouvelle tâche rinlcresse vivement. Les scrupules scientifiques sont relégués à l'arriére-plan ; le jeune pasteur voit s'ouvrir devant lui un large champ d'activUô bénie, et assuré ainsi de l'avenir, il accepte des fonctions définitives; il s'établit, il se marie, il devient chef de famille. Tout serait bien, du moins pour son repos charnel, s'il pouvait prendre sur lui, comme tant d'autres, de ne plus du tout s'occuper désormais de science, liais cela lui est impossible ; il continue d'étadter, il soit avec attention le développement- de la théologie, il est même tenté de prendre part lui-même par quelque écrit aux débats engagés. Démarche singulièrement grave ! Aussi longtemps que ses con?ictions scientifiques se formaient dans son esprit sans qu'il les communiquât, autrement que de vive voix et à des personnes qui partageaient sa manière de voir, il pouvait continuer son ministère dans sa paroisse sans être • inquiété et justifier à ses propres yeux son silence en se disant : c Tu exerces une action salutaire sur le petit troupeau qui t'est confié ; tu aides les parents dans l'é- . ducalion de leurs enfants; tu travailles par ta prédication à maintenir chez les adultes le sentiment de leur vocation et de leur dignité d'hommes ; tu les avertis et tu les soutiens lorsqu'ils chancellent ; tu les consoles lorsqu'ils soufif^nt. Cette tâche si noblement- et si purement humaine, tu ne peux, il est vrai, la remplir auprès de ces braves gens qu'au moyen de formes qui, pourtoiy n'ont plus aucune valeur; mais TApôtre ne donnaifr4l pas du lait à ceux qui n'étaient pas encoreen état de supporter la viande? > — C'est ainsi qu'il pou-

CHRISTIAN MÀRKLIN nS7

vail coniinuor ses éiudos dans le silence du cabinet et ses travaux au sein de sa paroisse, conciliant dans son for intérieur les exigeoces opposées de la science et de la vie pratique, aussi longtemps da moins qu'il ne prenait aucune part aux controverses scîentiGques. Mais maintenant il est descendu dans l'arène : ses adversaires le poussent de conséquence en conséquence, et même ils font mine de vouloir l'expulser de sa position ecclésiastique ; il doit avouer, avouer aux autres et s'avouer à lui-même» qu*il n'est plus chrétien. Or souvenons-nous d'une chose : notre pasteur hérétique a une famille. De fortune, peu ou point ; il ne s'est pasiu *-paré à d'autre profession qu'à la profession eccicsiastique; le métier d'écrivain est ûnancièrement une ressource bien précaire ; il se réduit donc à la misère, lui et sa famille, s'il fait l'aveu dont nous venons de parler. C'est là un conflit moral des plus sérieux et des plus cruels ; ce n'est pas du tout uniquement un conflit entre le devoir et l'inclination ou la paresse: ce sont deux devons qui sont en lutte. Et ceux qui souvent ne se , sont épargné un tel conflit que grâce & leur paresse intelleciuello, ( eiix-là montrent aussi peu de cœur que de réflexion lorsqu'ils disent : Dans des cas semblables, la seule chose à faire, c'est d'obéir à la vérité. Mais il y a plus encore. Supposons que notre pasteur se trojivo, grâce à sa fortune particulière, à l'abri du besoin : l'aveu dont il s'agit aura toujours pour effet de le bannir d'un champ d'activité où il était heureux, parce (ju il sentait qu'il était utile. Que faire à l'avenir? Écrire des livres ? II ne se trouve aucune vocation pour cola. Il a

su» ESSAIS D'HISTOIRE RELIGIEUSE

bien pu se laisser tenter une fois à dire son mot dans une discussion; mais pour se poser en écrivain, pour faire de la littérature l'oocopation de toute sa vie, il ne se Irouve pas on talent suffisant. Mais n'éîre pour ainsi

dire rien, renoncer à ce qui jusqu'alors remplissait ses journées, à ce qui était la chose essentielle de sa vie, c'est un parti qu'il ne peut se résoudre à prendre. Qui donc pourra s'étonner qu'il se refbse le plus longtemps possible h se faire à lui-même le terrible aveu ? car, à coup sur, uno fois qu'il se le sera fait à lui-même, son cœur honnête ne lui laissera pas de repos jusqu'à ce qu'il l'ait fait à tons. Pour Marklio, les soucis matériels n'eurent aucune influence sur ses hésitations; car il était heureusement à couvert de ce c6té-là. Il n'en Ait que plus vivement et plus purement retenu par l'autre mobile. Comment un homme pour lequel l'action incessante en vue de Téducation morale des hommes était un besoin de nature, comment aoraitril pu abandonner sans regret un champ d'activité dans lequel miArissait <léjà pour lui une si belle moisson, — dans lequel il pouvait se dire qu'avec sa foi chancelante il travaillait plus fructueusement que la plupart de ses confrères avec leur irréprochable orthodoxie ^ f

l#Aprj^ qaelqop Ipmps oncorc de luuos et d'hésitations, Bllirîtlin M décida enfin à renoncer à ses fondions pastorales cl trouva comnii^ profeneor m gymnase de Heilbroon une ^tivité bien plus conforme à ses eoDTiclioDf phOosopliiques* €'«! à HeUbroiia qu'il jnoanit, 1« f 8 oelobra ISIS. Né en 1S07, il n'était âgé que dt 48 ans et quelqwB nois. (TVod.)

CHRISTIAN' MARKLIN

LE PHILOSOPUE ET L'UOMME

Nous venons de le voir toat noas ramène chez

notre ami à ce qui était le point central et vital de sa

noiiire. Sa vocation ne fui pas d'avancer telle ou telle brandie des connaissnnccs humaines : elle fut d'appliquer dans le domaine de la vie morale les progrès réalisés sur le terrain de la science. Ce n'est pas comme écrivain et dans des livres, c'est par sa \ ii , par toute sa manière d'être, par ses actions et par ses paroles, qu'il a prêché la philosophie de notre époque, cet Évangile tout laïque et vraiment humain.

Déjà, pendant les premières années de son développement spirituel, il avait été fortifié dans cette tendance native par la dociriin' de Schleierniacher qui attache un si haut prix à la formation de l'individualité ; plus tard encore il saluait avec un plaisir particulier les paroles prononcées dans le même sens par un Guillaume de Humboldt et par d'autres encore, c Celui-là seulement,

1. Lh pages qui nhrtot tant extnitM da ebt|fltri nn dêU Uografhitt d0 liflfkiiii, inlitalé : « CwMnlvim f^iiMit mr ton twM^kn ttsurm apù^icni. » {TraA*)

.160 r.SSAIS D'HISTOIRE RRLIGIBU8B

écrivait-il un jour à ce propos, celui-là seulement est OD homme véritable, chfiz lequel la nature humaine s*e8t développée d'une manière originale et a reçu4ine empreinte individuelle. C'est là une conviction que je dois à l'étude de Schleiermacher et (jui a donné tout d'abord un but précis à mes propres efforts; l'intelligence de cette vérité noua procure de grandea jouissanoes parce qu'elle noua apprend, en observant les hommes, à discerner chez eux les traits individuels, à aimer la nature humaine sous les formes si diverses qu'elle revêt, et à condamner moins sévèrement des fautes et des faiblesses qui ne sont que le revers inévitable des qualités et des vertus. » Marklin reconnaissait TefTort moral comme le trait essentiel de son individualité, telle que l'avaient faite à la fois la nature et réducation. Lorsqu'un de ses amis se plaignait de la trop grande austérilé de ses exigences morales, il se justifiait en disant qu'il était fait ainsi et qu'on devait le prendre tel qu il était. Il ne se dissimulait pas toutefois l'écueil contre lequel peuvent donner les caractères tels que le sien. < Si je n'étais pas pour mon bonheur devenu un disciple de la philosophie, — écrivait-il un jour — ou si j'étais resté ecclésiastique, je n'aurais pas tout à fait échappé au pédantisme et à l'aigreur du moraliste. A l'heure qu'il est, je suis, grâce au ciel, à l'abri de ce défaut; quant aux autres, je ne m'en défends pas. > Aussi a-t-îl bien soin de signaler le danger, au point de vue de la morale, d'une thèse que nous venons d'aifleurs de lui voir formuler à lui-même, à savoir que les défauts d'un homme ne sont que l'en-

CHRISTIAN M'ÂRKLIN 361

vers de ses qualités. « Je suis, écril-il à un ami, toui à fait d'accord avec toi : pour juger un homme, il faut le voir sous toutes ses &ces» car sa constitution moralo tout entière est la condition de ses défauts comme de SCS vertus. Je reconnais aussi qu'en somme on ne peut devenir un homme de bien sans passer par beaucoup de folies et de fautes. Hais, dans Tapplication, je ne suis pas tout à fait d*aooord avec vous. De ce que les défauts d'un homme sont d'habitude l'envers de ses vertus, vous paraissez conclure que les uns sont aussi justifiés que les autres, vous n'attachez plus à ces défauts une idée de culpabilité, vous ne les regardez pas assez comme ce qui esl sans doute, mais ne dewrait pas être. Vous pensez que la vertu n'est rien sans les défauts, qu'elle ne peut pas sans eux être efficace, être vraiment vertu. £n thèse générale, cela est irès-vrai \ mais la vertu n'en pourrait pas moins parfaitement exister sans tel on tel défaut particulier. Il ne faut donc point caresser en soi ou excuser sophistiquement cette faiblesse trop chère. Arrachez-la, supprimez-la, et ne craignez rien : la nature saura bien pourvoir à ce que d'autres et de nouveaux défauts remplacent les anciens, à ce que les vertus trouvent toujours assez d'occupation et d'exercice en nous-mêmes et chez les antres. Hais ce (jui m'effraye, c'est de vous voir accepter avec une si claire conscience et une si tranquille réflexion cette vérité périlleuse que nous devrions ignorer, ou dont nous ne devrions du moins faire aucune application à nos actes moraux, — cette vérité, dis-je, que les défauts sont l'envers des vertus, qu'on n'airive au bien qu'a

ae« ESSAIS D'HISTOIRE RELIGIEUSE

travers beaucoup d'erreurs. Derrière cette vérité se cadient tous les sophismes de la passion pour nous mettre à l'aise lorsque nous voulons pécher. La passion singe ici la raison ; elle se joue de nous, et tandis que nous nous complaisons vis-à-vis de nos propres faiblesses dans une noble attitude de philosophes et de spéculatifs, nous imaginant les tenir en notre pouvoir, elles font de nous leurs humbles serviteurs. Et le dan* ger le plus grave, c'est qu'on peut facilement être entraîné par le principe à excuser d'avance le mal qu'on veut faire^ tandis que le sentiment moral doit y trouver tout au plus une excuse pour la faute après qu*dleaété commise. > — Miirklin était d'autant moins disposé à se laisser péduiro par ces apologies tirées des droits de l'individualilé qu'il croyait remarquer que, dans le plus grand nombre des cas» l'expérience plaiderait bien plutôt contre l'individu lui-même, c Pre5:que toujours, écrivait-il, la nature est meilleure que ce que l'homme en a fait. C'est pour cela que les enfants sont si aimables ; le dieu règne encore seul dans ces petits êtres. Souvent ma petite fille m'inspire à cet égard une sorte d'étonnement respectueux. Voilà, me dis-je, quelque chose d'entier, d'intact, un idéal en son genre. Nous autres, nous no sommes que des fragments, des débris, — ici un lambeau, là un autre, — tout sillonnés des blessures et des déchirures de la vie» mal recouverts de toolè sorte d'oripeaux, des invalides, des acteurs, tout en un mot, excepté ce que nous devrions être. •

Ainsi les études philosophiijues de Màrklin ne lui avaient pas seulement appris à faire, selon son expres-

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CHRISTIAN MÀHKLilS 363

sion, la part du c je suia » de la nature ainsi bien que celle du c je dois > de la morale ; èUes avaient encore aiguisé en lui le sens de cette dernière vérité, le sentiment de l'obligation. « Jo vois parfaitement, (écrivait-il, que sans les convictions que je dois àlascieDce, je serais resté dans la vieille ornière des idées morales courantes et n'aurais jamais eu la vraie mesure, le vrai compas pour l'estimation des actes moraux. » Cest à Téeole de la philosophie que Marklin s'était pénétré de ce grand principe que la vertu doit chercher sa récompense uniquement en elle-même, que le vrai mobile pour bien agir n*est autre que Tamour du bien. Suivant sa coutume de prendre note des passages qui le frappaient dans ses lectures comme s'accordani avec ses convictions personnelles, il avait transcrit un jour ces vers de Don CarloB :

Son «MUT brûle pour une nonreUe vertu

Qiii,llèrtt, pleioa d'assnnnoa, ei s» roffifant à tUê-mêat»,

Ne vent pat mendier aoprèf de le foi. • . .

Ces paroles rendent à merveille les sentiments de

notre ami, à condition toutefois de remplacer la fierté par l'idée moins hautaine d'une noble sérénité virile, c On trouve rarement chez nous, — dit-il dans un discours sur Tamitié *- — cette grandeur du sentiment

1 . Dana les lymneses da W&rtembergy le jenr de la fête du roi, l'un dcR professeurs prononce un diwonra qui est joint au programme de Vannée scolaire sniTente. C'est à celle occasion qtio MUrkIin prononça en 1S4S son discours « fur le ientimênl de V amitié dont Im temps oiiettiif el dans la lemps modernes, a (7rad.)

moral qui dislingue les caracléres vraiment antiques, celle virile dispositioD d'un cœur qui cherche le bieo poar lui-même et qui trouve dans cet acôomplissement du bieo son entière satisfecCion. £t peolril en être autrement quand c'est chez nous une sorte d'article de foi soutenu * par l'Église que la beauté seule du bien n'est pas pour la faible nature humaine un mobile suffisant, et quand on traite d'idéologues les philosophes qui demandent à rbomme de faire le bien sans autre récompense que le bien lui-même.

Parmi les articles de foi dont la vertu vulgaire prétend ne pouvoir se passer, aucun n'était plus suspect à notre ami que celui qui concerne l'immortalité. C'est sur cet article-là, disail^il, que son émancipation spirituelle avait commeiirc, cl j1 y attachait d'autant plus d'importance que c'est — il le voyait bien — de tous les dogmes traditionnels celui auquel les hommes même cultivés de notre tenips se cramponnent avec le plus de ténacité et même de passion. Ce qui le choquait dans cette croyance, ce n'était pas seulement le caractère superficiel et mercenaire de la doeu ine de la rémiméraliooi mais aussi l'égoïste ambition de la personne humaine, qui ne veut pas se contenter de moins que d'une durée inûnie. « La noble humanité se laissera volontiers tout prendre, — écrivait-il de ce ton vîf et sarcastique que lui inspirait volontiers le sujet dont il

i. En effaçant î\ nos pénis et riîiquos le correctif suui ent dix lexle imprimé, nous sommes bien assurés de ne pas nous éloigner de Tiotioie pensre de Miirklin.

CHKISTIAN MÀakiaN 305

s'agit — tout plutôt que l'ennuyeuse élernité. Les gens feraient pourtant bien de s'arranger pour le cas où ils ne continueraient pas d'exister à toujours avec leur ch&t moi. > Ailleurs encore il dit: c L'homme reste mauvais jusqu'à ce qu'il meure, et en mourant il trahit une fois de plus sa convoitise par cet appétit insatiable que la vie d'ici-bas n'a pas saiist'aii. » Au moment où il élait le plus accablé de travaux cl d occupations, il se plaignait en souriant e de ne pouvoir pas même se consoler par la perspective du far^nienie d'outre-tombe..»

Notre ami avait appris è se passer de la foi à l'immortalilé aussi bien dans ses peines de cœur que dans les luttes de la vie morale. Écoulons à ce sujet les paroles qu'il adressait à un ami en deuil pour lui faire partager les sentiments qui l'avaient soutenu lui-même dans un cas semblable (il avait perdu peu d'années auparavant une sœur tendrement aimée.) Ici chaque mot est une perle, nous nous ferions scrupule d'en retrancher un seuL t Que la mort de ta femme m'ait pénétré de douleur, c'est ce dont tu ne doutes pas ; mais c'est là un sujet dont je ne puis te parler longuement. Je ne peux pas vouloir te consoler. Tu sais loi-même ce que tu dois te dire et lu éprouveras par toi-même dans le malheur qui te frappe la vérité de nos convictions. Cela n'est pas facile sans doute, et je m'en suis bien aperçu dans une grave maladie récente de mon enfant; mois je crois que lorsque l'heure fatale a sonné, l'esprit conserve ou reprend son élasticité et apprend à faire du mal qui l'atteint un élément de sa vie intérieure. Or c'est là l'essentiel^ puisque nous ne pouvons nous con-

m ESSAIS D'HlSTOiKE RELIGIEUSE

soler par la pensée de la j^nmdmtia êpmaUê comme le simple croyant, cl puisque nous sommée contraiDls

de voir la nature accomplir inexorablement en nous tt autour (Je nous ?a marche clernelle, ce procès de la vie el de la mort qui, dans l'ensembief est divin sans doute, mais qui dans le détail parait bien souvent aveugle et cruel. Il faut, puisqu'il en est ainsi, que Tesprit se montre du moins après coup le maître do la nature, qu'il fasse tourner à son profit le fait le plus brutal. Il me tarde bien de savoir quelles ont été à ce sujet les impressions et quelles expériences tu as faites. > Et comme l'ami, dans^sa réponse, montre à côté de sa profonde douleur une fermeté toute virile, Màrklin se réjouit de voir « leurs communes convictions si hautement justifiées en lui >; il doute néanmoins que ces convictions arrivent jamais, sur ce point, à être seulement comprises par la foule, parce que c'est précisément dans la foi à l'immorlalitéque se résume et seconceuUo cette conception atomislique et ég(<ïsle do la vie qui est celle du vulgaire. « Si je pouvais seulement montrer ta lettre à ces âmes endurcies ei leur dira aveo m accent de triomphe : Hic Rhdâuê, hio êtUtmni unuê e» nos fris. • Le même ami ayant perdu quelque temps après un de ses enfants, Markiin lui écrit : c Plus je sens profondément le coup qui te frappe, plus je craindrais d'être un pauvire consolateur, si je ne savais qu'une franche et réelle sympathie nous soulage plus efficacement que toutes les consolations. La vie est un train de guerre, cher ami; les blessures y sont inévitabloi» ; nous devons nous y attendre, car nul n'y échappe. Mais il en doit

CHRISTIAN M.XRKLIN 387

être de nous comme du Mai soldat dont le courage, la joie, la juste tierlé, bien ioiu de diminuer voni eu augmentaDt avec les blessum et les cicatrices. — Je ne puis beaucoup t'écrira « continue-l^il, chaque fois que je relis la lettre, la douleur me saisit de nouveau, et je ne veux pas lo le cacher. Dans des cas semblables, on lâche de faire illusion à ceux qui souffrent en s'imposant à soi-même un calme« une sérénité qu'on n'a pas; moi, je voudrais être auprès de toi et pleurer avec toi. C'est une part de nous-mêmes qui meurt avec un de nos enfaiils. Cher ami' notre nature Sjiiiiiuelle ne se laisse rien imposer de force; elle veut en toutes choses la mesure, le temps, l'espace Déoessaire à son développement. Laisse donc cette nouvelle douleur agir en toi, ne cherche pas de consolation ; tous les événe» ments de notre vie finissent par s'assimiler d'euxmêmes à notre propre nature, par tiouver leur place en nous, par exercer sur nous une action bénie. Hais ij ne faut rien vouloir précipiter, et surtout il ne faut pas se faire de reproches inutiles. Pourquoi te tourmentestu à l'idée de ce qu'on aurait pu faire (pour sauver encore l'enfaDt) sinon afin de chasser bientôt ces idéeslà et de revenir au bon sens ? Tu te fais des reproches pour pouvoir te dire que tu n'as pas de reproches à te faire : c'est une contradiction pure. La douleur n'esteiie pas plus noble, plus spirilnelle, plus morale, lorsque ta pensée s'arrête avec émotion sur la chère image de l'enfant qui, donné, fut pour toi la source de tant de joies, ct(|ui, enlevé, garde à jamais sa place dans (on cœur t » Lt plub laid dans une autre lettre après avoir

368 ESSAIS D'HISTOIRE RBLIGIBOSE

exprimé son bonheur de la résignation avec laquelle se» ami accepte peu à pea le douloureux évéoemeol : d Au reste, dii-il, je crois que nous devons regarder la douleur comme un élément constitutif de notre vie et de notre nature: si nous savons nous l'assimiler, si nous lui donnons dans notre vie spirituelle la place et le rôle qui lui reviennent, elle nous sera un secours et une force de plus. Ne cherchons donc pas à lui échapper, puisque d'ailleurs nous ne le pouvons pas. Elle . sera en tout cas notre fidèle compag[ie, à nous, hommes de l'avenir, (jui vivons dans une si intime contradiction avec les idées de noire époque ; elle ne nous quittera que le jour où nous nous coucherons dans la tombe, car nous ne verrons pas se lever Taurore de la pleine émancipation religieuse de l'humanité. »

 propos de la douleur, citons encore ces belles paroles adressées par Marklin à un ami qui, persécuté par un inquisiteur ecclésiastique, avait désespéré un moment de continuer ses fonctions pastorales : c Ce que jo désire, ce n'est j)as que tu le sentes heureux et con- (oQi en restant pasteur, car nous ne sommes pas en ce monde pour être heureux. Tu peux sentir et tu sentiras toutes les épines de ta position; mais tu ne dois pas t'agiter à Taveugle et X'aigrir contre elle ; tu dois porter ce fardeau avec la virile résignation d'un philoso-. phe, lu dois ne rien demander au monde, mais le reposer dans le sentiment que tu as fait pour lui tout ce qu'il pouvait demander de toi ; tu dois, s'il le faut, sentir que ton cœur se brise, mais sentir aussi que tu as néanmoins rempli ton devoir dans les circousiances

CHEISTIAN MÀRKLIN 889

OÙ la étais placé. Et si ta as ee sentiment da devoir

accompli, ton oœor ne se brisera pas, tu ne défailliras pas, comme tu le crois nujourd'hui, mais tu arriveras au vrai calme et à la vraie fermeté. » — L'idéal de la sagesse n'était pas,' selon Mariciin, le calme absolu, Tégailibre imperturbable, tataraxie stoïcienne; il la regardait comme irréalisable dans la mêlée de la vie ; pour lui, il cherchait l'harmonie intérieure dans quelque chose d'assez différent: dans l'effort persistant et infatigable vers le juste et le bien, i travers toutes les fluctuations du sentiment, dans la fidélité d'une Ame qui ne se laisse détourner de cette poursuite ni par les hommes, ni par les choses. Là était selon lui l'idéal véritable, et un idéal réalisé par quelques-uns, réalisé en particulier par tous les grands hommes de l'histoire.

C'est — à l'exclusion de tous les mobiles religieux plus ou moins équivoques — c'est dans les leçons de la philosophie de notre siècle que Marklin trouvait, non pas simplement un mobile suffisant, mais le plus fort des mobiles, le seul pur et inattaquable, de cette absolue Gdélité au devoir, t La science, écrivait-il à un ancien élève, doit èire, pour le jeune étudiant comme pour l'homme fait, une religion, c'est-à-dire une puissance spirituelle qui élève son cœur au-dessus de tout ce qoi est mauvais et bas, qui fasse de la vie idéale on besoin pour lui. • — c Notre manière dépenser, disait-il encore à un ami, doit avoir la force, après s'être formulée et fixée dans le domaine intellectuel, de se montrer vivante aussi dans celui da sentiment et de la vo-

m ESSAIS D'aiSTOUl£ REUfilBDSE

loDté. TradnHeen aeothneDt, elle devient leli^oo \ ei c'est par une vraie moralhé que novs devons imposer

à nos adversaires aOn qu'ils apprennent, bon gré mal gréy à nous estimer. Ob ! que mes ennemis ici (à Calw) ei daM la cooirée seraient oharmés, slis poavaieni décrier ma condoiie sur quelque point que ce fâi I Nous n*auron8 gagné notre cause qae lorsqu'on verra dies ceux qui partagent nos convictions une haute et solide moralité) mais aussi longtemps que notre philosophie ne sera pas devenue cfaex ses adhérents une puissance eflBeace» elle n'aura aueun droit à /aire sentir son action dans le cours des événements et dans la marche historique de l'humanité: le gouvernement du monde appartiendra encore aux vieilles doctrines. » Aussi notre ami était^il profondément blessé et affligé toutes les fois qu'il constatait quelque tort grave de conduite ches ses coreligionnaires philosophiques. Il en étsit désolé comme d'un abus qui mettait en péril cc principe de Tautonomie de l'esprit auquel il devait pour sa part la délicatesse toujoure plus sévère de sa conscienee morale. U croyait en effet remarquer que souvent les adeptes de la philosophie sont fort habiles « à loi soutirer sophistiquement un passe-port pour leur vieil Adam, une lettre d'indulgences à la Telzel. » — c Mais qtt*est»ce donc, dit-il à ces philosophes, qu'est-ce que

1 M'ùklin s'est exprimé ailleurs pins •ucteraent encore lorsqo'il m dit : « La religion, comme tèllt, B*est ptas on beioiD ponr le pUlotophe : sa leligion, à.lni, n'est rncia pnr leqnel il nssemble les nyons de t'idét êpm dann In mnlUpUelté desphAionênes, et les Mteniroalté. ••

CHRISTIAN MARKLIN 371

la bberlé de Teiprit, œHe pierre de l'angle de k pàil»* Sophie; qulm-oe, an point de vue pratique, antre ohoee

qae la domination absolue et la victoire sur la nature, en d'autres termes la moralité, la fidélité au devoir dans œ qu'elle a de pins austère ? Celui donc qui aur un senl point commet nn acte de niéehancecé on qui croît pouvoir jeter sur la petite morale unr regard de dédrio génial, — celui-là se déclare par cela même un disciple infidèle de la spéculation. Que dire enfin lorsqu'on voit quelques-uns de ces soi-disant spéculatifs rester au-dessous des plus vulgaires exigences derbonnéteté, — lorsqu'on voit la connaissance acquise des plus hautes idées philosophiques impuissante à élever ces hommes au-dessus d'intérêts mesquins, à leur donner la vraie noblesse de lame? Et n'est-ce pas un juste châtiment» s'ils se retrouvent par là exactement au même niveau que ces esclaves de la lettre, qui leur inspirent d'ailleurs un si haut dédain ? Aussi longtemps que les disciples de la spéculation — ou quel que soit le nom qu'ils se donnent — ne se distingueront pas par la rectitude sévère de la conduite, je me sentirai mal à l'aise au milieu d'eux et je ne pourrai pas penser sans tristesse que c'est à de telles mains qu'est confié le soin d'implanter sur le sol de la réalité les conquêtes de la pensée. Mais je ne veux pas accuser seulement les autres — continue le consciencieux Marklin — je m'accuse aussi moi-même, quand je vois sur combien de points ma volonté n'a pas encore été transformée par la connaissance de la vérité scientifique, quand je retrouve en moi ce désaccord propre à notre époque entre le

an ESSAIS D'HISTOIAE AELlGIfiUSB

MToir «futt o6lé« la volonté el le «anctëre dè l'aatre. > — Pins Marklin aiwiçaU sur la roula dtt par*

fectionnement moral, plus clairement aussi il croyait voir la distance qui le séparait encore du but: pur de toute tacha groBBièra, il n'en était que plas pmpîcaca ai ploB impitoyable poor laa petites faiblesBeB qu'il saiilaiiaMHreenloi.

LE HOHENSTAUrSlC

Lui. Eh bien! le peuple allemaDd va enfin s'occuper de payer une vieille dette.

Moi. Pour ma part, j'aimerais mieux qu'il s'ocoopèi de faire rentrer ses vieillee créances.

Loi. La maison princidre

Moi. Précisément, il y aurait bien des réclamations

à leur adresser, à ces maisons princières.

1 Cm troii dialofUM toat MlniU dM MUin$ SchrtfUn, dt iSSS.

{Trad.)

m B88A18 DVI8T0IM aBLIGIBUSB

Lui. Tu ne me comprends pas. Les Hohenstaufen...

Mou Paix soit à leurs cendres! Une brave dynastie!

Lm. Mais oommeni les honore-i-on parmi nous?

Moi. Comme on peut. On ne leur élève pas de statues, parce qn'on ne sait plus quelles figures Ils avaient; on ne célèbre pas leur fêle, parce que leur 80uveDi|r ne s'est pas incarné dans desr institutions encore subaistantes; mais on étudie leur histoire» on se sent élevé par le spectacle de leur grandeur et instruit par celui de leurs fautes; on chante leur gloire; on contemple leur montagne, l'esprit tout pensif^ on la monte avec une véritable piété.

Lui. Oui, et que trouve-t-on au sommet?

Moi. Rien, comme de juste.

Lm. Gomme de juste? Aucun abri pour le voyageur, aucun portique pour le poète, aucun monument qui montre aux nations étrangères comment l'Allemagne sait honorer un passé glorienxl

Moi. J'ai été plus d'une fois sur le Staufen, par le soleil et par la pluie, mais il ne m'est jamais venu en tête de regretter l'absence d'un abri. Le village n'est-il pas tout près ?

Lui. Mais ce sommet dénudél

Mbi. Qu*y teux-tu donc mettre?

Lui. Il vient de -paraître un appel invitant les poëtés de la Souabe à prendre en main la cause de la montagne classique. On pense, je crois, à un portique.

Moi. Dans quel style? ionien? dorien? des Propylées? une Walhalla?

Lbi. le ne sais. Plutôt gothique ou roman , si l'on

DiALO«iris m

veut, pour rester fidèle à l'histoire. Tout ce qu'on voudra, pourvu que le sommet perde son triste aspect.

lloi. Triste? Mais deprâ quand rhiatoire a«4-alle pour objet de divertir?

Lui. Tu dis l'histoire; mais songe seulement à la manière dont les choses se sont passées. Dans la guerre des paysans, le château fut ruinée plus tard, diu-oa, les duos de Wurtemberg (comme si tours aïeux ne (aient pas déjà saisis d'une assez belle part de l'héritage des Slaufen), en ont fait descendre toutes les pierres dans la vallée pour s'y construire un nouveau château.

Moi. Cehi est fâcheux, sans- doute, mais cela est arrivé : c'est de rhîstoire et il n'est pas possible d*y rien

changer.

Lui. Ce que les hommes ont gâté, on peut le réparer.

Moi. Une jolie réparation que vous feries là! Une

^ peliie maison, un petit temple, une petite chapelle sur

la montagne historique!

. Lui. Eh! qui sait? Si le peupla allemand fait aum devoir, on obtiendra une somme qui permettra de

rétablir la résidence impériale dans ses proportions primitives, telles qu'on peut les conjecturer.

Moi. Et quand vous édifieriez une tour de Babel, ce serait quelque chose de mesquin auprès de ce que la

montagne dénudée nous donne naainlenant à penser.

Lm. A penser, oui; mm Tosil vent aussi voir «pilr^ que chose*

Moi. N'as tu jamais lu dans Tacite l'histoire des funérailles de la vieille Junia ?

Lui. La vieille lania! Quel singulier rapprochemenil

Moi. Elle avait été la sœur de Marcus Brutus, l'épooae de Caius Cassiad, le dernier des Romains. Les fanérailles furent magnifiques ; les images des ancêtres de vingt des plus grandes familles de Rome y figuraient; et pourtant, ajoute Tacite, le souvenir de Brutus et de Cassius remplissait tous les cœurs, précisément parce qu*on ne voyait pas leurs images.

Lui. Je crois bien, sous Tibère.

Moi. Eh bien ! si les images de ces hommes avaient pu paraître, l'impression aurait-elle été plus grande? Précisément à ce fait qu'elles manquaient, le Homain mesurait la grandeur des changements survenus.

Lui. Mais quelque chose est pourtant plus que

rien.

Moi. Âu contraire, ici ce serait moins que rien. La distance qu'il y a de la nudité actuelle du Uohenstaufen à la puissance impériale de ses anciens maîtres fait me* surer à l'imagination la grandeor de la race disparue.

Lui. Mais ne pouvons-nous rien faire pour honorer son souvenir?

Moi. Ce que nous devons faire pour le souvenir de nos grands empereurs, c'est une tout autre question; mais, pour leur montagne, notre devoir est de respecter le décret du sort qui i*a dépouillée et de ne pas dianger en une pièce larmoyante la grande tragédie historique que nous rappelle ce sommet dénudé.

DIALOGUES 9n

Lui. Allons! ta n'es qa*un puriste. Pôor moi» si la

souscription s'organise, j*y prendrai part.

Moi. Et moi aussi, je donnerai volontiers mon obole pour des dépenses du genre de celles qu'a faites jasqu'ici la société du Hobenstaufen, pour la restauration de la petite église dans le village, pour Tentretien des chemins, etc. ; mais si vous me gâtez la montagne devenue sainte el sa forme unique par une bâtisse sur le sommet, — vois-lu, ce serait là une invention qui pourrait faire de moi un incendiaire.

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