‹ Essais d'histoire religieuse et mélanges littérairesChapitre 44 sur 47 · LA DÉESSE EN PRISON · texte numérisé non relu

LA DÉESSE EN PRISON

c Soit! Mais celui qui entie là ne peut 86 soustraire à rimpression du Heu, du noble édifice par laconstruo- . tîon duquel le roi Louis s'est acquis des titres à une gloire durable. L'homme illettré lui-même sent qu'il entre ici dans un monde tout différent du nôtre, dans le royaume des formes et des ombres, dans une spbêre qui n'a rien de commun avec la vie de tous les jours, avec ses besoins et avec ses convoitises. Un frisson religieux passe dans ses veines, et ce sentiment, pour être d'un autre ordre que celui qu'il éprouve en entrant dans une église^ n'a pas moins pour effet de le purifier» de Tennoblir, — - et cet eÎBret est d'autant plus puissant que le spectateur comprend mieux ce qu'il voit.

« Mais c'est justement la difficulté , répliqua mon adversaire. Sur cent personnes qui entrent dans ces salles, à peine en est-il une seule qui soit en état de comprendre ce qu'elle voit. Pour le savant, pour l'homme exercé à la réflexion et parvenu à la maturité, un tel . aspect peut èlre sons péril; mais pour l'illeltré, pour l'adolescent, pour la jeune fille, ce spectacle est corrupteur,

c De noe jours, et dans nos capitales, ce n'est pas da là que vient le danger. Ne 8uffiV41 pas d^aller au théâtre

quand on y donne un ballet, pour voir, dans le mou- • vemenl de la vie, avec l'attrait de la couleur — d'une couleur, il est vrai, le plus souvent menteuse — tantôt avec la coquetterie du mystère, tantôt avec une ostentation ef!h>ntée, tout ce que la statue calme, sans couleur, repliée sur elle-même, ne songe ni à livrer, ni à cacher.

MO BSSA18 D'HISTOIRB RELIGIEUSE

c Aussi ne laissé-je aller mes enliiolSDi aa ballet, oi

à la Glyplolhèque.

c £i moi, si je demeurais ici, je laisserais aller les miens à l'un et à l'antre, et je penserais atteindre des deux manières le même but.

t Mon bat, dit l'antre, est de les préserw d'un double mal en les préservant de ces deux spectacles.

« £t le mien, répiiquai-je, serait de les garantir par le moyen de Ton des pernicieux efiets de l'autre. Celui qui a une fois épuré ses yeux et son sens esthétique par la contemplation de la statuaire grecque, — oelni-lè ne courra aucun danger en assistant à nos ballets, ou plutôt iieo aura bientôt le dégoût et l 'horreur. Là tout est beau, noble, simple; ici tout est raffiné, tout est çalculé, non pour diarmer seulement, mais pour en* flammer, même aux dépens de la beauté qa'offensent cruellement les mouvements forcés et les contorsions de nos danseuses.

c Mais ce c groupe non expliqué • ! et tant de morceaux semblables ou pires que nous offrent les moulages du musée Bourbonien à Naples ?

« L'art grec a eu sa décadence comme tous les autres; et conformément au caractère de l'hellénisme, cette corruption a été toute sensuelle, tandis que dans l'art chrétien elle a été au contraire spiritualiste à outrance : aux obscénités de l'un correspondent les scènes de martyres et de tortures de l'autre. Les monuments de ces deux excès doivent être mis à part dans des collections à l'usage des connaisseurs ; mais il y a de la Vénus de Praxitèle à une image obscène la même distance

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qae des Madones de Raphaël aux homom d'une seène

de tortures.

c Mais la Yéous produit son effet, dit Tautrei il vaut done mieux (pie notre jeunesse ne la voie pas.

« Oui» elle produit son effet, répliquai-je; mais lequel? et comment? La vue d*an de nos ballets, tels

qu'ils sont actuellement, peut éveiller chez maint spectateur le désir de la jouissance sensuelle, parce qu'ils irritent les sens et ne leur donnent cependant aucune satisfaction. L'aspect d'une statue comme celle dont il 8*agit, au contraire, satisfait le spectateur tout eo parlant à SCS sens; elle le retient dans la sphère des belles formes et lui enseigne à se tenir heureux de cette contemplation, à ne rien désirer au delà. On sait que d'après un philosophe grec la tragédie purifie nos passions par la crainte et parla pitié : la statuaire grecque remplit le même office pour notre sensibilité esthétique par la réalisation du vrai beau. Et un des plus nobles moyens d'une telle éducation nous est enlevé par l'ordre qui a fait disparaître la Vénus de Praxitèle des salles de la Glypiothèque. >

Mon interlocuteur n'était pas convaincu , mais il était devenu pen«f : c'est ainsi que nous nous quit^

tàmes.

ESSAIS D'UlSTOlRii; UELIGIEUSË

Mais la place vide dans la Giyptothèque où autrefois, aa sein d^uoe vaste et magnifique salle» à la pleine lumière du jour, au milieu des dieux et des héros, la

déesse se tenait debout, pleine de grâce et de sérénité, — le sombre, l'étroit réduit où peut-être elle était reléguée maintenant dans la solitude et la tristesse, — tout cela ne pouvait me sortir de la pensée. La déesse m'apparaissait comme une prisonnière à qui rendre au moins une visite — puisqu'il ne pouvait être question de la délivrer — était devoir d'homme, devoir de chrétien, c J'ai été en prison et vous êtes venu me voir », qu'on m'accuse de profanation si Ton veut, ces paroles retentissaient sans cesse à mon oreille. Et quand je me reportais aux belles heures que j'avais, en des temps bien éloignés, passées devant la statue de la déesse, — quand je songeais aux suaves consolations, à l'idéale sérénité que j*avais trouvées à la contempler, il me semblait que c'était aussi un devoir de reconnaissance de prouver à celle qui, dans ses jours heureux, m'avait fait du bien — de lui prouver, dans son malheur, que

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je n'avais pas oublié ses bienfaits. Quoi qu'il puisse en coûter, je ferai une visite à la déesse dans son cachot : telle fut la résolution que je me promis d'accomplir avaol moû dépari de Muoich.

Mais comment m'y prendre? Je ne savais pas même où l'on avait mis les trois Vénns. J'avais appris que dans le transport Tune des trois statues avait été endommagée sous la main grossière des ouvriers ; celte nouvelie m'avait plongé dans une inquiétude qui fat heureusement dissipée lorsque j'appris que la statue qui avait souffert était une des deux petites» moins importantes, et non la vraie et grande Vénus. Mais où avaientelles été transportées ? Questionner les gens de la (ilyptoihèque ne m'aurait mené à rien, puisque évidemment ils avaient reçu Tordre d'éluder toute réponse. Dans la ville je ne trouvai qu'indilférence pour une chose qui me tenait si fort à cœur; même des hommes cultivés et savants, hien loin de pouvoir me dire où l'on avait déposé les statues, ignoraient encore qu*on les eût enlevées de la Glyptotbéque. £oiin certains indices me conduisirent du côté de la nouvelle Pinacoihèque. Je sus bientôt l'endroit précis : à l'étage inférieur, à l'angle nord-ouest. Mais rnrs tentatives pour obtenir l'autorisation d'entrer furent vaines. L'ordre formol du royal propriétaire tenait liés les directeurs aussi bien que le personne] de surveillance. Ce fut inutilement que je montrai en perspective les marques les moins équivoques de ma reconnaissance : nul ne se laissa corrompre, et je fus réduit à mes seules forces.

J'avais reconnu les fenêtres, mesuré la hauteur : je

fis Tenir vers moi on oommisnoimaire <iae j'avais souvent vu deboat i l'angle de mon Itdtel et dont l'air

éveillé m'avait plu.

— Voulez-vous m'aider à exécuter un projet? lui demandai-je.

— Poorqaoi pas! répondiv4h

— Cette nuit?

— (Juand monsieur voudra.

— Mais nous aurons besoio de toutes sortes de choses.

— Bien, je me procnrerai ce qa*il faudra.*

— Par exemple, une échelle. ^

— Il s'agit donc d'une escalade?

— Tranquillisez-vous, ce n'est pas pour un vol. Je veux seulement faire une visite.

— Âh ! ditril en souriant et en jetant un malin re- ^ gard sur mes cheveux gris, — chez une dame!

— Mais elle est de pierre, s^outai-je à titre de rectification .

— Oh I s ecria-t-il, j'en connais qui ne sont pas de' pierre et chez lesquelles on peut entrer sans échelle.

— - le vis que pour remettre notre homme sur le

bon chemin je devais lui parler sans figures et lui expliquer tout mon projet, si peu intelligible qu*il put être pour lui . Il objecta la sentinelle. J 'avais observé les heures où elle faisait sa ronde et celles où il n'y avait rien à craindre. Quant aux fenêtres fermées, j'avais su me procurer un instrument tout spécial pour les ouvrir du dehors. Pour l'éclairage, on pouvait se fier à la pleine lune; le seul danger était qu'il fût trop brillant

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et Doas trahit . Âiosi, one demi-heure après mUmit» nous devions être à l'endroit indiqué, lui avec l'écheliei

moi avec mon ouiil : telle fut notre convention.

Le moment venu, mon commiasionnaire ne se fit pas attendre. De sentinelle» pas trace de ce côté da bà* tiinent« Pas one âme au près ou au loin sur la place déserte. La lune était au ciel, mais cachée par d'épais nuages. Le commissionnaire appliqua l'échelle contre la muraille et la tint pendant que je montais. J'étais maintenant devant la fenêtre fermée et je regardai dans la chambre à la lueur d'une clarté crépusculaire. Ce n'était pas un étroit et sombre réduit, comme mon imagination surexcitée se l'était représenté. Au contraire, c'était une chambre à plafond élevé, bien aérée, avec trois grandes fenêtres , une à Toccident et deux autres au sud. Mais elle était nue et inhospitalière : pas de rideaux aux fenêtres, pas de sophas contre les parois. Là, pour autant que je pouvais le voir, se tenait debout la déesse, entre les deux autres statues plus petites, au milieu de toutes, sortes de vieilleries qui gisaient çà et là en désordre» Hais il ne m'était pas possible de bien distinguer ses traits ; c'est pourquoi j'essayai mon outil à la fenêtre. Longtemps elle résista; je réussis enfin. J'étais dans la chambre devant la déesse, comme bien des années auparavant; mais dans quelle situation difiiârentel Gela me faisait l'effet d'an réve, d'une vision : je ne sais si je parlai à haute voix ou si ce fut pure imagination ; mais la déesse qui ne paraissait regarder autour d'elle que par intervalles, comme si elle attendait quelqu'un^ me répondit; et ainsi commença on

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entretien dont je ne me rappelle plue les détails, maie

qui me procura les plus pures et eo même temps les plus douloureuses délices.

Tout à coup robscurité s'éclaira; la luue sortait des miages et^ pénétrait dans la chambre par la fenêtre da cM ouest. Maintenant je voyais la déesse à merveille : elle était là, imposante et souriante comme aux jours passés : le séjour dans le cachot n'avait imprimé aucune ride sur le front, aucun trait douloureux autour de la bondie; les lignes da corps divin descendaient, d'un dessin ferme et pur, des beaux contours de l'épaule jusqu'à la plante délicatement relevée des pieds. Et plus les rayons de la lune, que ne voilaient plus les nuages, pénétraient avec force dans la chambre, plus serein paraissait le sourire de la déesse, plus joyeux son beau regard, tourné vers la lumière bien-aimée. Qu'on me traite de visionnaire, si Ton veut : je vis entrer par la fenêtre ouverte un léger brouillard, et les rayons de la lune tombant sur ce brouillard, il prit peu à peu une forme d'une blancheur éclatante, comme de marbre ou d'argent, une forme qui devenait toujours plus arrêtée et toujours plus belle. — Oui, je n'en pouvais plus douter, c'était Luna au front brillant, c'était Diane à la haute ceinture qui venait visiter sa sœur prisonnière*

Gomment les divines sœurs se saluèrent, ce qu'elles se dirent, ce serait profenation que de vouloir le répéter ; sachez seulement que Luna annonça à sa sœur qu'après telles et telles périodes écoulées (le chiffre fut chuchoté si bas que je ne pus le comprendre) elle sor-

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tirait de prison et serait rétablie dans sa gloire première. Les deux déesses étaient d'ailleurs pleines d'espérance : elles se croyaient assurées de voir bientôt Unir la nuit de la barbarie qui leur avait apporté ignominie et bannissement, et elles respiraient déjà à pleine poitrine l'air matinal d'une époque nouvelle, d'une époque meilleure, où l'homme oserait denonveau être homme, et où, ayant appris à mieux connaître l'univers et à mieux se comprendre lui-même, il saurait jouir enfin de la magnificence da monde, de la grandeur et de la beauté de sa propre nature.

Les sœurs se séparèrent, et Luna s'enlonra de nouveau de son voile de nuages; pour moi je proOtai de l'obscurité revenue pour remonter à la fenêtre après un court adieu, redescendre l'échelle et quitter la place sans être découvert, heureux en silence et fier encore aujourd'hui d'avoir satisfait au vœu de mon cœur et mené à bien, malgré tant d'obstacles, ma visite à la déesse prisonnière.

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