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nous berçant. D'autres fois, le vers prend une musique exquise. Il y a; chez des poètes de second ordre comme MM. Armand Silvestre^ André Theuriet ou Catulle Mendès, certaines mélodies enveloppantes, pénétrantes, endormantes, qui imitent à ravir cette impression de lassitude physique à laquelle Mendelssohn et Chopin doivent leurs succès les plus doux. Jamais, je le répète, la poésie française, — j'entends la poésie dans ce qu'elle a d'extérieur, — n'a été si riche ni si vive.
Le roman participe à cet heureux sort. On ne le saurait nier, le roman est la vraie forme littéraire de ce. siècle. C'est le roman qui a donné Chateaubriand d'abord, puis Dumas, Balzac, Flaubert, George Sand, sans parler des innombrables conteurs ou psychologues actuels.
De même pour le théâtre, chez lequel la partie d'habileté pure s'est développée et affinée d'une façon remarquable. De même également pour la critique, qui a su trouver une nouvelle et très intéressante méthode d' expérimentation .
Toute forme littéraire a donc mûri et
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grandi, dans ce siècle dont la rumeur descend et tombe comme le bruit lointain d'une mêlée déjà finie. Mais, à cette heure où il convient d'examiner loyalement le terrain gagné et le terrain perdu, nous ne pouvons retenir un mouvement d'effroi à la pensée que cette forme merveilleuse cache peut-être le vide du fond, et qu'il n'y a, sous tant de phrases solides et de mots sonores, que des caprices d'artiste blasé ou de vains efforts de chercheur impuissant.
Impuissant, — c'est bien là le mot qui convient à cet art de procédés et de manière. Chose étrange : en ce siècle où la science a fait des pas si gigantesques, en ce siècle qui est et restera le siècle des découvertes larges, la littérature s'est étriquée, elle s'est retrécie au point de tourner aujourd'hui dans un petit cercle fermé, comme le lion vieilli tourne autour de sa cage, triste assurément de cette captivité lâche, mais satisfait encore des quelques lambeaux de viande malpropre que lui tend l'histrion. Ces. lambeaux de chair, c'est un succès sans lendemain, c'est ce succès au prix duquel nous payons à l'avance
la grande banqueroute qui nous attend devant la postérité. Cette cage où nous nous débattons, c'est Tart tel que nous l'avons fait, — un art de détraqués ou d'impuissants.
L'impuissance, je la vois partout, — au théâtre, dans la critique, dans la poésie, dans le roman. Tantôt, comme dans la poésie, elle est franchement découragée et gémissanté; tantôt, comme dans la critique, elle est encore digne et noble; tantôt enfin, comme au théâtre et dans le roman, elle est presque impudente de prétention, d'ignorance et de vanité. C'est alors Timpuissahce sans grandeur, l'impuissance qui veut avoir des airs de force, et qui soulève des poids, toujours les mêmes, pour faire saillir des muscles quand rien ne va plus, ni le cœur, ni la tête, et que la névrose a gagné pour jamais ce grand'Corps sans sève ni sang.
J'ai dit que la poésie est impuissante. Il suffirait, pour s'en convaincre, de lire la majorité des vers écrits par les jeunes gens de cette génération. Je ne parle pas, cela va sans dire, des décadents ou même des symboliques^ qui m'ont tout l'air de plaisantins
aimables ou de lamentables dupes.. Mais voyez les vers de tous nos poètes actuels, de tous ceux qui inaugurent la dernière génération, de tous ceux qui ont de vingt à trente ans. Pas un cri, pas un mot qui vienne du cœur, pas un abandon, pas une idée.
Des mots employés par des élèves qui sont autant de maîtres. Mais est-ce avec des mots seulement qu'on a jamais fait le chef-d'œuvre ? Est-ce seulement avec des cordes et du bois que Stradivarius rivait une âme dans un violon ? Est-ce seulement avec des couleurs plus ou moins grises que Corot faisait tressaillir la vie intime d'un paysage? Non. Il y mettait, le pauvre vieux Corot, son cœur d'artiste affamé d'art; il y mettait aussi toutes ses joies, tous ses menus plaisirs, toutes ses douleurs, — et je me souviens qu'ayant perdu sa sœur et écrivant à un autre peintre qui venait de perdre sa mère, il lui disait comme conclusion ce mot si simple et si poignant :
« Eh bien ! mon cher ami , mettons de tout cela dans notre peinture... » Et c'est vrai, — il y a mis de tout cela. Et voilà pourquoi sa peinture vous parle et vous répend : c'est
qu'il y a là autre chose que la main du savant ouvrier, — il y a la passion de l'amoureux et le mysticisme du croyant, d'un croyant qui avait pour foi la religion du paysage, mais qui adorait Dieu à sa façon, dans l'air léger des champs et le charme fuyant des grisailles, dans la fluidité des eaux et le bruit des feuilles, dans tout ce que la nature a d'élégant, d'insaisissable et d'exquis.
Nos jeunes poètes ne l'ont même pas, cette religion, cette religiosité, si vous l'aimez mieux , qui fait le charme indécis et pourtant immortel d'un Corot comme d'un . Musset.
On dirait qu'ils n'ont pas de cœur, tant ils Sachent bien ce qu'ils ont à la place du cœur. Peut-être y ont-ils un métronome à rimes ou une pendule à rythme. Je ne sais, — mais ce que je sais, ce que j'ai le droit de dire en toute conscience de jeune homme qui n'est pas l'ennemi de son siècle, c'est qu'au sortir de ces œuvres morbides, de ces vers lassés et fatigués, après la lecture d'un de ces poèmes où les souvenirs de Baudelaire s'étiolent dans un style flasque et vague, il vous prend une furieuse envie de jeter le livre
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par la fenêtre, si vous êtes sanguin, de le déchirer en menus morceaux si vous êtes nerveux, ou, si vous n'êtes que lymphatique, de vous endormir sur ces strophes malades...
Et comme on paierait cher, après tant de préciosités mélancoliques, après cet hôtel de Rambouillet moins aimable et plus solennel que l'autre, comme on paierait cher une bonne chanson d'amour ou un fier cri de haine, n'importe quoi qui soit vivant, fier et frémissant! Cette impuissance du cœur finit par vous énerver ou vous épouvanter, — et les poètes beaux parleurs vous renvoient, malgré vous, à la petite voisine de dessous les toitS; qui zézaie et qui a de l'accent, mais qui chante toute la journée et dit des bêtises aux moineaux.
Hélas I et qu'est-ce donc lorsqu'on sort, la tête lourde et les yeux égarés, d'un livre d'analyse! expérimentale ? J*ai dit tout à l'heure que la critique a l'impuissance digne et noble. C'est là son malheur et sa gloire à la fois.
La critique actuelle, usant des procédés modernes sur des sujets nouveaux, sait à l'avance qu'elle ne saurait aboutir qu'au :
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(( Peut-être » , au : « Que sais-je ? » ou même au simple et brutal néant. A force de faire de la minutie et de la micrographie, elle ne sait plus voir grand ni voir loin. En voit-elle plus juste ? Je ne le crois pas : il me semble qu'à voir petit on doit fatalement voir faux. Nos critiques sont des myopes de l'esprit; c'est la loupe à la main qu'ils essaient d'étudier ce vaste champ de la pensée humaine, si indéfini et si vague : mais à quoi donc aboutirait le maniaque qui voudrait mesurer la mer, et qui se contenterait, pendant des années, de prendre dans ses mains, l'une après l'autre, des gouttes d'eau qu'il pèserait et soupèserait } La critique actuelle pèse et soupèse des gouttes d'eau. Elle étudie des exceptions; elle apprend à connaître des hommes, et désapprend la grande histoire humaine. Elle se condamne, d'elle-même, à une étroitesse qui l'étouffé et à une impuissance qui la tue. La critique, à l'heure où nous sommes, c'est l'analyse désespérée de l'infîniment petit, tandis que. l'infiniment grand, celui qu'ion ne peut pas analyser, demeure comme un but impossible et une vivante ironie.
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Ce que nous avons dit de là critique s'applique assurément, et d'une façon plus cruelle encore, au roman et au théâtre.
Ici, quoi qu'il en semble, tout est étroitesse et impuissance. Dans le roman comme au théâtre, il n'y a qu'un seul grand sujet exploité : l'adultère. A le bien prendre, depuis cinquante ans, — et sauf quelques cas épars qu'on pourrait compter, - nous n'avons vu qu'une pièce et nous n'avons lu qu'un roman. Toujours cette éternelle histoire de l'éternel trio. Toujours une même exception généralisée. Si l'on devait juger une époque entière par le sujet qui lui a été le plus familier, notre siècle ne serait pas le siècle des grandes découvertes , ni le siècle de la science exacte^ ni le siècle des guerres monstrueuses, — il serait le siècle de l'adultère.
Mais laissons ce point, sur lequel le triomphe est trop facile, et qui pourrait ne sembler qu'un thème à argumentations banales. Oublions l'adultère, et voyons, à côté de lui, quels sujets principaux encombrent la scène et la librairie contemporaines. Au théâtre.
c'est la .fille. Dans le roman, c'est le raté. La fille remplit tout le théâtre de M. Dumas fils ; nous l'avons retrouvée dans la Sapho de M. Daudet; elle occupe le premier rang dans toutes les œuvres de nos dramaturges inférieurs : on analyse la*fille, on la montre mère, on la montre amoureuse loyale, on la montre aventurière, on la montre femme d'épargne et de cupidité, — ^ Dieu me pardonne, on la montrera demain sainte et martyre! Toute ironie à part, il faut reconnaître ce fait, c'est que le théâtre actuel est livré à la fille. Le roman a donné aussi dans ce sujet : depuis Nana, quelques ouvrages des de Concourt et
toutes les études des descendants directs de
M. Zola, ce qu'on nous a offert de filles à soldats est vraiment invraisemblable. Il existe encore, sur sol belge, un éditeur et unje école qui gardent, semble-t-il, la spécialité de ces exhibitions de chair malpropre. La fille, au théâtre et dans le roman, c'est l'étude de la bestialité humaine, tandis que le raté y représente la bêtise humaine dans tout ce qu'elle a de douloureux et de plat.
Le raté vient encore de faire grand bruit. Le
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dernier livre de M. Zola Ta remis en lumière. Il est à remarquer que, depuis Flaubert, depuis le Charles Demailly des de Concourt, quelques romans de M. Daudet, les contes de M. Guy de Maupassant, les études de M. Huysmans ou de Robert Gaze, le raté a fait les frais de presque toutes les œuvres sérieusement littéraires. Gomme il était naturel, on a surtout étudié le raté homme de lettres. On Ta mis à nu d'une main d'autant plus cruelle, qu'elle trouvait qui déshabiller. Jamais personnage n'a été curieusement analysé ni exactement dépeint comme le raté dans le roman actuel. Il en restera le héros et le type. Il lui a laissé, il lui a donné sa mélancolie, sa haine, sa perpétuelle et farouche nausée : — succession de ratés, photographie de ratés, étude anatomique de ratés, le roman actuel n'est qu'un raté.
Que prouve ce choix exclusif, par tous les romanciers, d'un sujet toujours le même ? Le désir du mieux, la fièvre de la description exacte ? Peut-être. Mais surtout la paresse et l'impuissance.
Il est facile d'exploiter une situation
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rebattue ou un caractère connu. Cela me rappelle ce que nous faisions au collège, les velrs latins sur un sujet donné et les dissertations à paraphrases. N'en déplaise aux brillants écrivains qui y excellent, le roman actuel n'est qu'une amplification de rhétorique. Amplification plus ou moins variée, plus ou moins éloquente, plus ou moins spirituelle, mais amplification. Est-ce avec des amplifications que Ton invente et que l'on laisse quelque chose? Est-ce avec du relatif qu'on fait du positif? Est-ce avec beaucoup de talents épars qu'on fait un génie ? Non^ n'est-ce pas ? mille fois et dix mille fois non !
Supposez un instant que dix siècles soient descendus sur la cendre de notre siècle. Il reste de nous des monuments et des livres.
Peut-être, — le temps a de ces hasards féroces, — peut-être les grands monuments auront-ils disparu comme les livres immortels. Mais admettons que les livres restent, la majorité des livres que notre fin de siècle aura vus naître. Comment jugeons-nous une
civilisation morte ? Par ses monuments et par l'esprit général de sa littérature. Nos monuments sont frêles, notre littérature n'a et n'exploite qu'une ou deux idées retournées et reprises à satiété. L'adultère^ la fille et le raté, une critique d'analyses micrographiques, une poésie morbide comme un commencement de cadavre, — voilà ce que j nous offrons à la Postérité. La Postérité nous jugera sur ces deux ou trois idées. Elle dira de nous : « Ils étaient laborieux, mais petits... » Elle nous condamnera comme nous condamnons la décadence latine. Croyezvous que la Postérité ait grand'cure de savoir si nous avons fait de la description exacte ? La Postérité n'aime pas, en littérature, les salles d'anatomie : il lui faut, pour s'y sentir à Taise, les grands espaces et le libre ciel... Nous n'avons ni libre ciel ni grands espaces, nous nous sommes volontairement enfermés dans le cadre étroit d'une étude ingrate, nous nous traitons comme des malades, nous faisons des expériences sur l'âme humaine comme sur une morte, — Dieu ! que nous serons petits dans mille ans !