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PRÉFACE A UN RECUEIL DE VERS 23I

c'est Lamartine, c'est Musset. D'autres, qui sont les géants et qui s'appellent Vigny ou Laprade, gravissent la cime jusqu'au bout, sans regarder en arrière , perdus dans le silence farouche des solitudes. D'autres enfin, qui sont les sages, et qui sont les poètes aussi, d'autres demeurent à mi-côte, sous les frênes ou les hêtres. Ils regardent planer les aigles, ils regardent lutter les géants, ils savent les admirer, ils les trouvent plus grands que nature, ils les grandissent encore dans leurs rêves, — mais ils demeurent à mi-côte, heureux de vivre et d'être des hommes, et de savoir dire tout simplement ce qu'ils sentent tout simplement.

Vous êtes de ceux-là, mon cher poète.

Vous n'avez pas tenté

L'escalade impossible des cieux ;

VOUS n'avez; pas cherché à violenter la gloire, pas même à prendre le bonheur de force.

Vous l'avez laissé venir de lui-même, et je suis sûr qu'il est venu, car il vous poursuit toujours quand vous ne le poursuivez pas.

Et voilà pourquoi , avec ses faiblesses , votre livre m'a charmé : c'est qu'il m'a donné cette nostalgie de la vie paisible, de la vie simple, de cette vie qui vous a inspiré vos meilleurs vers, les plus personnels et les plus parfaits du recueil. Et voilà pourquoi je vous dis publiquement, infortuné, tout le bien que je pense de votre livre. Et voilà pourquoi je lui reproche trop de modestie, et voilà pourquoi je l'aime : c'est que j'y ai retrouvé des choses senties et des choses pensées, ainsi qu'on revit sa vie en feuilletant un journal intime.

Que votre livre devienne un peu le journal intime de quelqu'un, qu'une strophe en reste dans le cœur, qu'une mélodie en reste dans l'oreille, qu'il en demeure, chez les autres comme chez moi^ un souvenir aimable, — c'est là ce que je vous souhaite , et peut-on souhaiter mieux ?

L vient une heure où les littératures souffrent d'anémie comme les viveurs qui ont usé leur force et leur sève. Plus ou moins reculée, plus ou moins différée, cette heure arrive pourtant, cette heure doit fatalement arriver quand toutes les passions naturelles paraissent avoir été exploitées, quand on a, selon une énergique et pittoresque expression, « retapé toutes les vieilles larmes », quand les paysages connus sont devenus vulgaires, quand , on semble avoir épuisé la nature. D'abord on essaie de la rajeunir par des subterfuges. Au lieu de nous peindre toujours les grands horizons conventionnels, aux lignes précises et

aux couleurs classiques, on cherche de frêles tableautins à parachever d'une main délicate. M. François Coppée et son école explorent les faubourgs, et de ces fabriques, de ces terrains vagues, de ces chemins semés d'écaillés d'huîtres, de ces tourlourous qui s'en vont parles champs, de ces peupliers poussiéreux, de ces canotiers en goguette, de ces petites auberges d'où montent des chansons, de tout cet ensemble, en apparence si banal, ils tirent des impressions nouvelles et comme une âme inconnue. Jusque-là, rien que de très naturel, rien même que d'excellent. Mais arrive une heure où ce rajeunissement léger ne suffit plus. Le cadre a varié, sans doute, et encore a-t-il varié d'une façon bien insaisissable : mais les personnages restent toujours les mêmes, ce sont toujours les mêmes sentiments que le poète évoque ou les mêmes sensations qu'il éveille, c'est toujours notre cœur, notre vieux cœur usé, qui vit ou vivote dans ces toiles.

Où trouver la nouveauté? Où trouver un peu de sève ardente ? Et c'est alors que M. Pierre Loti invente Taïti et l'Afrique, pour jeter au milieu de ces paysages étranges les cris de

passion d^ étranges amours, en faisant jaillir du néant toute une littérature neuve, toute une floraison de sentiments spontanés, et, qu'on nous passe l'expression, toute une poésie de rechange, ^

C'est à ce titre seul que nous étudierons l'œuvre du brillant écrivain. D'autres en ont dit les qualités vraiment exceptionnelles : ils ont montré ce style haletant , coupé , frémissant, plus heurté que la parole elle-même ; ils ont montré ces descriptions d'une chaleur broyante comme le soleil des Tropiques, et la torride flamme de ces mots embrasés. Nous ne considérerons l'œuvre de M. Pierre Loti que comme un signe des temps, en laissant de côté, autant que nous le pourrons sans parti-pris, la personnalité du jeune maître.

Nous avons dit la personnalité, — et nous nous arrêtons ici dès l'abord. Car c'est là, somme toute, le meilleur titre qu'ait cette œuvre à l'attention des délicats esprits. Elle est sortie tout entière, ce nous semble, d'un paradoxe poursuivi à outrance; elle a tous les éclatants défauts des œuvres d'exception : ce qu'on ne peut lui dénier, c'est d'être

personnelle. Personnelle dans la forme, car cette langue si violente, si entrecoupée, si bien semée de points suspensifs ou exclamatifs, cette langue sonore et chaude ne ressemble à rien qui la précède : elle n^a ni la bonhomie du Daudet, ni la massivité du Zola, ni la lente harmonie du Flaubert, ni même la couleur vive, mais sobre, d'une page de Fromentin, cet autre grand décoiivreur des pays brûlés; elle n'est ni contournée comme la langue des De Concourt, ni franchement sèche comme celle de M. Guy de Maup^ssant, ni profondément travaillée comme celle de M. Bourget : cette langue-là ne relève que d'elle seule. Elle s'est fait son rythme, sa métrique particulière; elle a de bizarres sonorités cuivrées dans les paysages, et une netteté singulière dans l'action : elle parle, et elle parle vite, avec un négligé apparent qui n'est pas sans lui donner du charme. Je ne sais que M. Daudet qui ait usé parfois d'une langue pareille, — et encore n'a-t-il jamais employé tant de couleurs tranchées ni tant de suspensions inattendues. La langue de M. Pierre Loti lui appartient donc tout

entière : on peut dire, sans exagération ni périphrase, que l'artiste a coulé ses pensées dans un moule fait à dessein pour son art et rien que pour son art.

L'art lui-même est-il personnel? Voilà la question grave, celle qu'on résoudra après un siècle seulement, quand le bruit de nos petites disputes se sera lentement éteint dans le grand silence qui suit les générations mortes. A l'heure actuelle, et puisqu'il s'agit de juger un écrivain en pleine possession de son talent, le critique ne peut, — c'est là son droit et son devoir, — qu'énoncer quelques opinions personnelles, sous restriction de ce que l'avenir nous réserve, et sans prétendre en aucune façon à la sérénité d'une sentence définitive. Montaigne eût dit : a Que sais-je ?»' Rabelais eût dit : « Peut-être! » Molière n'eût rien dit du tout. Il faudrait être singulièrement osé pour affirmer où le doute seul est permis.

Il nous semble pourtant — est-ce sévérité trop grande .?* Est-ce parti-pris de réaction.?* — il nous semble qu'abstraction faite du style, l'art de M. Pierre Loti n'est personnel qu'à moitié.

Comprenant ou devinant qu^aux heures d'anémie cérébrale, aux heures de pauvreté littéraire, quand on a bu trop de lait et qu'on s'est lassé de boire du sang, une tasse d'un breuvage nouveau est toujours la bienvenue, pour peu que le breuvage soit âpre, M. Pierre Loti nous a offert un genre absolument neuf en apparence, et que lui-même a pu croire neuf : il a transporté son héros sous les forêts de Taiti ou dans les déserts de la Sénégambie, il l'a fait aimer des femmes noires ou cuivrées, il a tiré de ces passions torrides des accents d'une fougue pénétrante, de ces accents qui vous remuent les entrailles. Sur la trame légère de ses récits, il a semé des descriptions étincelantes , des chapitres à détacher, des morceaux € choisis » d'une beauté merveilleuse. Tous ses personnages ont été brossés à coups rudes, toutes ses femmes sont primitives et affolées de délire : c'est une épopée de Tamour tropicah Soit. Mais, somme toute, ce n'est qu'une épopée de l'amour. Cette épopée, d'autres l'avaient écrite avant M. Pierre Loti. Ces deux personnages, la femme et

l'amant, tous les grands romanciers les ont traités, parfois en en ajoutant un troisième, que M. Pierre Loti a eu raison de laisser dans Tombre plutôt que de le traîner dans le ridicule; et, soit dit en passant, c'est là une des plus originales qualités que nous lui connaissions. Oui, — cette idylle qu'il peint avec des mots si chauds et des couleurs si crues, bien d'autres que lui l'ont peinte depuis que le monde est le monde. Ils l'ont placée où ils l'ont voulu, depuis les plus lointaines terres jusqu'aux villes civilisées. Cette histoire a été exploitée par tous, et merveilleusement exploitée par plusieurs. Il n'est pas un de nos romanciers qui n'en ait fait son chefd'œuvre, et je sais des poètes qui l'ont splendidement évoquée. M. Pierre Loti a-t-il ajouté quelque chose à cette histoire? Non assurément. A-t-il retourné puissamment ces deux personnages toujours les mêmes? Non encore, mille fois non. Il s'est contenté de leur donner une vie saisissante, de les faire se mouvoir dans un cadre éblouissant, de mettre en eux des cris farouches et parfois sublimes : c'est là sans doute une admirable

qualité, mais, le vieux fonds restant le même, aucun filon nouveau n'étant découvert, ce n'est qu'une qualité relative. Or, en grand art, relatif équivaut à négatif.

On ne saurait donc, ce nous semble, attribuer au jeune maître une réelle originalité de création, une vision particulière de la vie.

Nous n'avons parlé ici que de l'amour, parce que toutes les œuvres de M. Pierre Loti — une seule exceptée — sont de vrais poèmes d'amour. Mais, puisque le pessimisme est à la mode, et qu'il perce d'une façon indéniable sous la trame de ces romans dont la passion devrait pourtant en être la négation même, il nous semble curieux de voir ce qu'est le pessimisme chez M. Pierre Loti .

Ce pessimisme-là n'est pas la mélancolie de M. Sully Prudhomme, ni la tristesse de M. Bourget, ni le dilettantisme vaguement mélancolique de M. Renan : c'est plutôt le pessimisme des réalistes et de M. Zola.

Comme le maître du naturalisme, M. Pierre Loti nous montre surtout en l'homme la brute qu^il y a au fond de lui. Sous ces climats rou-

ges, dans ces amours effrénées, c'est la brute qui s'abandonne à la fatalité de la passion. On sent déjà Tincurable tristesse qui doit gémir sous toutes ces étreintes et dans tous ces cris. Mais cette tristesse n'a rien de personnel, rien de particulier aux héros de M. Pierre Loti : cette tristesse, c'est celle que nous montre M. Zola dans toute son épopée des Rougon-Macquart ; somme toute, c'est la douleur universelle dans ce qu'elle a d'éternel et de vulgaire, dans l'abandon à la Fatalité, dans la crainte et l'appétit de la mort, dans la résignation de l'être en qui la bête triste prend le dessus. Pessimisme grand comme le monde, pessimisme prai, pessimisme beau à sa façon, beau de simplicité brutale, — mais pessimisme que M. Pierre Loti n'a pas inauguré, pessimisme qu'il ne pouvait inventer comme une douleur nouvelle, car ce pessimisme, raisonné ou non, a rempli l'animal humain depuis les milliers de siècles qu'il se débat contre son âme.

Il n'y a donc là, comme pensée, rien de bien nouveau ni rien de bien saillant. Somme toute — et en ce qui concerne la question de

fond — ce n'est là qu'une des faces du roman réaliste actuel. M. Zola aurait pu écrire le Roman d'un Spahi ou Mon frère Yves.

Même philosophie sombre, mêmes instincts poignants, même passion bestiale chez les personnages des deux écrivains.

M. Pierre Loti n'a donc d'absolument personnel que son style. Et ce nous est une vive jouissance que d'arriver à cette partie de notre étude, car ici nous pouvons admirer sans réserves. Les réserves que nous ferions ne seraient que des chicanes : elles porteraient sur certains détails purement matériels, entr'autres sur cette fatigante habitude qu'a l'auteur de semer toutes ses pages de points de suspension qui s'allongent en lignes serrées. Il en résulte une tension perpétuelle pour les nerfs du lecteur, — et, ce qui est plus grave, un air d'inachevé, de négligé, de vague, qui ôte à l'œuvre quelque chose de sa puissance. Il importe, ce nous semble, qu'un roman d'observation soit solide et massif, même d'apparence : c'est à de pareilles qualité, presque typographiques, que les romans de M- Zola ou de M. Ferdinand Fabre

doivent quelque chose de leur inattaquable perfection. Mais, si nous oublions ce petit point de critique mesquine, il nous faut reconnaître que le style de M . Pierre Loti a une nervosité dans l'action et un pittoresque de description qui dépassent tous les essais anijérieurs. On ne saurait allier crayon si sûr à couleurs si vives : c'est de la magie harmonieuse, c'est une ivresse de sons et de contours, c'est la superbe évocation des êtres et des paysages. Qu'il nous montre les amants se donnant l'un à l'autre, sous le grand arbre, dans le silence de la nuit tropicale ; qu'il nous peigne la route où pourrissent les cadavres des chameaux, ou la montagne que Loti et Rarahu gravissent enlacés; qu'il fasse se dresser devant nous les paysages voilés de la Bretagne, ses ciels humides, ses plaines désolées , ses calvaires en pleins champs, ses christs plantés au bord des grandes routes; qu'il devine la descente du cadavre à travers les immensités calmes de la mer, — quoi qu'il peigne, quoi qu'il fasse jaillir du néant, son style a des richesses picturales et des sonorités mélodiques peu

communes. M. Pierre Loti est un virtuose de l'art plastique : à ce titre, mais à ce titre seul, nous lui reconnaissons une écrasante supériorité sur la plupart de nos jeunes romanciers contemporains.

Il voit grand. C'est là le suprême éloge à faire de lui , et c'est bien près d'être le plus beau de tous lei éloges. Il nous semble qu'il y a un rare courage et une merveilleuse force à brosser du paysage héroïque. Il y faut mettre, non plus seulement les observations précises de nos naturalistes ni la vision nette des impressionnistes, mais aussi quelque chose de soi-même, quelque chose de son cœur et de son âme. Il y faut mettre comme une éternelle et vivante synthèse de la matière animée, il faut aider à la nature, et rassembler, en une page comme sur une toile, tous ses instincts, tous ses amours, sa vie entière.

M. Pierre Loti le fait. On sent que son cœur bat dans ses paysages, qu'il les brosse avec fièvre, avec passion, avec une infinie et grave tendresse. Il a la fougue, la fidélité et la jalousie de son art : il peint comme on aime.

Le seul reproche que nous lui fassions, c'est d'aimer trop loin. Disons le mot : c'est d'accepter un succès trop aisé, lorsque, avec les moyens admirables dont il dispose, il pourrait, en s'attaquant à des personnages vulgaires dans un cadre simple, faire une œuvre moins originale peut-être, moins étrange, mais vraiment grande et digne de lui, mais émue, mais primitive, mais pittoresque encore dans un cadre plus sobre.

Ce nous a été un plaisir que de le voir, dans Mon frère Yves^ inaugurer une nouvelle manière. Chercher ses sujets trop loin, les chercher, de parti-pris, hors de tous les sentiers battus, c'est faire œuvre de modestie, dirait le jeune maître. Nous disons, nous :

c'est faire aveu d'impuissance. Impuissance relative, s'entend, impuissance qui peut avoir des éclairs de génie, mais impuissance. Qui s'exile, se condamne : — or c'est s'exiler que fuir nos climats pour aller faire de la littérature exotique. On y peut trouve? des veines inconnues à exploiter, une belle place à prendre, une gloire à créer de toutes pièces. Mais on a fait une œuvre d'exception.

2jfi ESSAIS DE CRITIQUE

et, si parfaites soient - elles , les œuvres d'exception périssent. Que dis-je ? elles sont mortes à Tavance. Elles ne sauraient vivre, puisque nous ne vivons pas en elles. Nous les regardons avec intérêt, nous y trouvons l'aimable distraction d'une heure, — mais l'heure passe, la curiosité tombe, et l'œuvre tombe avec elle. Le jour où Ton nous montrera du roman hottentot, le roriian hottentot fera courir tout Paris. Les dames en raffoleront pendant une quinzaine, les jeunes gens pendant un mois, et certains malheureux — dont nous sommes — pendant une année entière. Mais, quand ifous saurons bien comment aiment les Hottentotes, quand tous ces paysages nous seront devenus familiers, quand il n'y aura plus de son dans le ventre de la poupée, nous laisserons là ce cadavre de poupée éventrée pour revenir aux gens qui passent dans là rue, à l'ami qui vient nous voir et à la femme que nous aimons.

Toute comparaison gardée, tel est le sort qui attend le roman exotique, si brillamment défendu soit-il par le plus grand peintre qu'on suppose. Remuant de vieux sentiments

connus et de vieilles situations rebattues, n'ayant pour lui que sa forme riche et forte, il ne saurait prétendre qu'à un succès de curiosité passagère, au feu de paille de la gloire.

Un auteur de petit talent se contenterait de cette pacotille. Mais M. Pierre Loti est plus et mieux qu'un vulgaire ouvrier de lettres. Il a des yeux et de Tâme, — c'est-à-dire plus qu'il n'en faut pour être un virtuose fougueux et un profond poète. J.usqu'ici, il n'a guère donné que des romans exotiques , fort beaux et fort brillants, qui ont établi sa réputation, mais qui seraient impuissants peut-être à la garder entière. Ces essais auront eu une utilité et une gloire : ils auront réveillé et comme rajeuni notre littérature, ils lui auront donné du sang. Mais c^est assez s'ouvrir les veines pour une transfvsioH dangereuse et inutile. Ce n'est pas avec quelques œuvres neuves, fussent-elles merveilleuses, qu'on pourra remédier à l'incurable anémie d'un siècle qui meurt. Il lui faudrait autre chose que ces quelques gouttes de sève, et ce commencement de cadavre ne sera galvanisé

que par un vigoureux retour au grand air, à la vie des champs, à la primitive nature, aux paysages aimés et aux sentiments simples.

Assez de remèdes factices, inutiles au malade qui les prend, et mortels à l'écrivain qui les lui fait prendre ! Comme l'imitation du roman russe, comme la restitution des vieilles formes populaires, le roman exotique n'est qu'un pâle espoir de résurrection impossible. Il nous semble donc que, sous peine de laisser une œuvre éphémère et petite, M. Pierre Loti doit attacher son beau talent à mieux que ces fantaisies de lettré. Déjà, dans Mon Frère Yves^ il a semblé revenir aux horizons de la terre natale, à des personnages qui nous sont familiers, à des sentiments vieux et éternels comme le monde. C'était là un signe d'énergique et bienfaisant retour. Nous croyons qu'en affirmant ce premier pas dans une route à lui nouvelle, M. Pierre Loti rencontrera sur son chemin bien des succès, et, ce qui vaut singulièrement mieux encore, bien des œuvres solides à penser et à écrire. Après les rouges en sang, qu'il' nous donne les grisailles en larmes ou les floraisons souriantes ;

sa palette n'a eu jusqu'ici que de la pourpre et du ciel , — qu'il y tombe un peu de soleil tiède, un peu de verdure grasse, et^ dans nos paysages de France, au milieu d'un cadre en apparence terne et banal, il saura, se débarrassant ainsi de ses triomphes trop faciles, nous donner l'œuvre vraiment définitive, l'œuvre du coloriste complet et du conteur achevé. Nous l'avons dit, s'exiler trop loin, c'est faire un tacite aveu d'impuissance. Nous ne croyons pas à l'impuissance de M. Pierre Loti. Le nerveux et brillant écrivain nous pardonnera donc de lui rappeler que les luttes les plus âpres sont ainsi les plus belles, et qu'il y a plus de grandeur à reprendre les sujets connus dans des cadres vulgaires, qu'à éblouir son lecteur par la fascination d'un ciel torride, sans lui laisser la puissance de réfléchir, — cette puissance dont la postérité fait ensuite un si terrible usage. On ne réussit, devînt-on chef d'école, qu'à créer ainsi une nouvelle école d'exception. Si l'on est un amateur, on ne reste qu'un amateur; si Ton est un sincère et vaillant artiste, si Ton avait de quoi violer la gloire, on n'est

qu'un déserteur de sa gloire et de son art.

Car la gloire étemelle et l'art immortel ne recherchent pas qui s'enferme jalousement en un petit cadre étroit : il faut, pour les soumettre, se soumettre soi-même à ce que l'art a de général, à ce que la gloire a de vraiment humain, — à ces Fourches Caudines qui humilient les médiocres, mais sous lesquelles on peut se baisser sans rougir, quand on est grand.

ULLE époque, peut-être, n'a compris et chanté l'amour comme la nôtre.

Non Tamour harmonieux des Grecs, ni le dévergondage des derniers Romains, ni Tâpre passion du Romancero, ni le mysticisme des missels du moyen âge, ni l'élégante galanterie du grand siècle, ni même la passion exaltée de Rousseau et des hommes de sa race, — mais l'amour sous toutes les formes^ l'amour ondoyant, l'amour divers, qui varie selon les mille aspects de la nature humaine, qui est tantôt gai, tantôt brutal, tantôt délicieu-» sèment tendre, tantôt poudré d'une fine poussière de scepticisme, l'amour complet enfin.

l'amour changeant et personnel comme la vie elle-même.

Il semble qu'avec le détraquement cérébral et l'épuisement des nerfs^ notre race ait atteint, sans le vouloir ni le savoir, à je ne sais quelle infinie délicatesse du cœur.

Fatiguée des luttes et des problèmes de l'esprit, c'est vers l'instinct qu'elle se tourne, — vers cet instinct sublime qui jette deux êtres dans les bras l'un de l'autre, qui brûle deux vies en les unissant, et qui fait jaillir du néant comme un éblouissement de génie.

Qu'ils le veuillent ou non, les poètes de cette fin de siècle sont et demeurent des poètes d'amour. Et il faut cet éclair, il faut cette flamme, il faut cette brûlure pour animer des œuvres qu'une forme inattaquable et une impitoyable^ perfection rendraient hautaines et froides comme les Galathées de Pygmalions impuissants. Jamais comme aujourd'hui, quoiqu'on s'en défende, la poésie n'a été profondément personnelle. Elle se croit de glace, — elle est de flamme. On y sent l'âme battre et le cœur pleurer. Et voilà pourquoi la poésie contemporaine garde

encore, même après les sérénités de l'art classique et les magnificences du romantisme, une originalité réelle et une pénétrante beauté. Achevée de forme, belle comme du marbre sans chair, elle a pourtant, sous cette enveloppe désespérément froide, des frissons de vie éperdue. On dirait qu'elle s'attache à arrêter ces frissons, à les refouler, à les écraser sous son utopie d'art impersonnel et sous son exagération d'harmonie plastique.

On dirait qu'elle veut orner le vase au point de faire oublier le parfum. Mais il viendra un jour où le vase sera brisé, soit par une révolution des choses de l'esprit, soit par un retour à l'art primitif, soit par cet impérieux besoin de nouveauté qui est en nous, soit par la fatigue et la monotonie de la perfection trop parfaite, soit simplement par la puissance du temps qui marche et la cendre des idées amoncelées. Le vase périra, il tombera en éclats dispersés, il deviendra poussière et souvenir, s'il ne devient pas risée, — mais le parfum restera, lui, le parfum montera plus doux et plus pur des restes entr'ouverts, le parfum survivra à l'urne, et nous verrons

encore, après la ruine d'une forme impeccable pourtant, le triomphe éternel de Tamour.

Et cela est si vrai déjà, que Ton peut établir entre les poètes comme un degré de comparaison exacte. Et ce point de repère, et ce joug sous lequel ils passent et doivent passer tous, ce n'est pas la plus ou moins grande richesse du style mis en œuvre, ni même la valeur intrinsèque des idées, ni la nouveauté des moyens et des artifices, — c'est la façon dont chacun a compris et chanté Tamour. Les uns n'y ont vu qu'un prétexte, un cadre à descriptions ou à paraphrases : ceux-là peuvent parler une langue éloquente, fière, souple, merveilleuse; ils peuvent accumuler les beaux vers sur les strophes musicales^ ils peuvent avoir du génie et remuer des mondes, — ils ne remueront pas des cœurs : ils auront un succès auprès des lettrés, ils seront grands artistes, ils ne seront pas poètes humains. On les admirera, on les suivra, on les adorera, mais sans les aimer. On leur tressera des couronnes de lauriers, — à d'autres les couronnes de roses. D'autres seront aimés des jeunes

gens et des femmes, et même des vieillards, car les vieillards se réveillent à tendre leurs mains glacées vers les foyers chauds et clairs. D'autres seront relus aux heures exquises ou tristes, d'autres seront évoqués par Tamant auprès de sa maîtresse, d'autres serviront de témoins muets à la grande idylle de l'amour.

Ces autres, ce seront, ce sont déjà ceux qui laissent parler leur cœur dans des vers moins achevés peut-être, moins harmonieux, moins picturaux, moins marmoréens, mais dans des vers où une vie s'abandonne à qui la veut connaître. Et, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, c'est à ces élus qu'est la vraie et profonde gloire. Un soir de durée au cœur des amoureux, cela ne vaut-il pas mieux qu'une éternité de grandeur et de silence sur le hautain piédestal où la postérité place les merveilleux artistes ? Le piédestal est lourd, les statues sont superbes, la foule passe au-dessous, — mais elle passe muette, elle passe avec l'indifférence de l'admiration sans amour, elle a comme un sentiment d'amère impuissance et d'abaissement dédaigneux.

Elle salue parce qu'il faut saluer : ainsi

saluait Guillaume Tell devant le chapeau de Gessler. Être le chapeau de Gessier, petite gloire, en vérité! J'aimerais encore mieux être le vieil ami qu'on retrouve au passage, Tair aimé qu'on fredonne, le souvenir qui vous met des larmes aux yeux, ou simplement la vague émotion d'une heure de mélancolie.

D'autres l'ont pensé, — et voilà pourquoi nous avons encore des poètes d'amour. Et comme ils ont été bien payés de leur peine, — s'il peut y avoir de la peine à sentir et à dire ce qu'on senti La foule les aime, ceux-là, ceux qui parlent pour elle et qui souffrent avec elle. Les artistes les adorent, parce qu'ils ont atteint ce degré suprême de l'art, qui est la perfection sous l'air de négligence. Aimés de la foule, adorés des artistes, ils ont tout le monde pour eux, même Alceste.

Car Alceste les embrasserait^ ceux qui se laissent vivre et aimer, ceux qui chantent leur mie, o gué! ceux qui ne se gênent pas pour pleurer au mélodrame, dans ce mélodrame de la vie, que d'autres viennent voir en habit et en gants blancs. Sans doute l'habit est

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correct, sans doute les gants blancs ont un air d'insolence superbe , sans doute il est beau, monocle à Tœil, de poser pour la galeirie avec des airs impassibles, sans doute il est beau de dominer la vie, — mais comme il vaut mieux encore voir le brave homme qui s'accoude en face de la pièce, qui s'y intéresse, qui s'y passionne, qui s'y donne tout entier, qui vit sur la scène, et qui ne cache pas plus ses larmes que son rire!

Celui-là est le seul heureux, — peut-être même est-il le seul grand. Celui-là, c'est le poète d'amour, celui-là, c'est le poète qu'on aime, le poète de tous ceux pour qui la vie humaine vaut encore la peine d'être vécue, puisque dans la vie il y a l'amour.

L'amour... L'amour a été, depuis quelque vingt ans, vu sous toutes ses faces et chanté sur des ions bien divers. Je ne parle pas des poètes qui n'ont guère usé de lui que comme d'un moyen de détail: M. Leconte de Lisle, par exemple, se sert de l'amour comme d'un prétexte à somptueuses descriptions de la nature vierge; il lui demande le flot de pourpre qui doit rajeunir l'âme épuisée, —

mais il lui demande surtout un motif à grands vers sonores et pleins. Il y a, dans la poésie de M, Leconte de Lisle, tout autre chose que de Tamour : il y a les vastes horizons de la mythologie ou de l'histoire, il y a le génial grossissement de la nature humaine, il y a une épopée homérique en ce siècle qui Test si peu. Mais l'amour, dans une œuvre pareille, ne pouvait être que l'accessoire :

heureux sommes-nous déjà que ce détail du tableau soit largement et puissamment traité, avec une éloquence panthéiste de la plus merveilleuse grandeur.

Chez d'autres poètes, — M. de Banville, par exemple, — l'amour est un prétexte à lyrisme, à lyrisme superbe et abondant, à lyrisme musical comme une symphonie héroïque.

M. de Banville n'entend pas l'amour à la petite façon moderne. Toutes ses femmes ont des seins de neige et des chairs de roses^ leurs lèvres sont de pourpre, leurs cheveux noirs comme des ailes de corbeau, leurs torses purs comme le marbre, leurs bras blancs comme des lys. Elles ont des manières de déesses marchant dans les

rues. Souvent même elles restent en plein ciel, dans la brume lumineuse d'un Olympe auquel le poète semble croire, au milieu de l'odeur de l'encens et du parfum des violettes, sous l'immense sérénité métallique d'un azur calme. Il y a du sang de Vénus chez toutes ces femmes : toutes tiennent en mains la quenouille d'ivoire, ou la lance d'airain^ ou surtout cette « grande lyre » que le poète célèbre avec le respect du fidèle agenouillé. Hélène revit en ces femmes anciennes ou modernes, qui nous rendent, en l'exagérant même, l'harmonie sublime de l'art antique. Riche et fastueuse, déroulant ses périodes comme les strophes d'un chœur ou les gestes d'une théorie, la langue de M. de Banville se prêterait mal aux mollesses, tout humaines, de l'amour tout humain. Il lui faut de la pourpre et de l'azur à remuer, — elle vit dans un perpétuel éblouissement de musique et de lumière. Ce. n'est plus de l'amour : c'est de la poésie pure, c'est du rêve. C'est plus que du rêve, — c'est comme une réalité supérieure entrevue avec effroi.

Ces femmes de glace splendide vous feraient

peur : elles sont trop belles. Trop belles, car il faut à nos instincts autre chose que ce marbre où jamais un frisson de chair n'a tressailli ; trop belles, car nous userions nos lèvres sur ces lèvres de pierre magique ; trop belles, car ces oreilles sont fermées aux sanglots des hommes comme aux injures des dieux; trop belles, car ces yeux ont Téclat froid et dur des méchancetés sublimes ; trop belles, car on devine, dans ces êtres auxquels le poète prête vie, tout un infini de cruelle perfection et de désolante splendeur. Le nimbe entoure de trop près la tête, le marbre cache le cœur, le sein ne palpite pas sous les bras fermés, — toutes ces femmes sont des vivantes trop hautaines ou des mortes trop bien mortes. Ne parlez pas d'amour devant ces apparitions qui montent lentement des siècles disparus ! Elles sont trop grandes pour aimer. Elles n'ont pas, elles n'ont jamais eu, elles ne sauraient avoir cette beauté plus douce, ce regard plus grave, ces lèvres plus chaudes, cette grâce émue et comme tempérée qui font les femmes d'âme et de .

chair.

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Cette grâce émue et comme tempérée, voilà ce que nous rencontrons chez la plupart des poètes actuels. Il semble que nous ayions perdu, avec les illusions dernières, le goût des grands cris et des airs tragiques. Ce que nous aimons, c^est un clair-obscur tiède et frais, c'est le jardin silencieux où viennent jaser Marius et Cosette, c'est l'horizon borné où passent des formes connues, c'est une femme d'Ary Scheffer dans un paysage de Corot, avec un air de Chopin joué en sourdine.

Tel nous apparaît l'amour chez la plupart de nos contemporains, — j'entends des poètes, c'est-à-dire de ces êtres trop complets, qui aiment à la fois du cœur et des nerfs.

Le cœur, toujours jeune, demande seulement l'étemelle et primitive chanson, la chanson à deux voix, la chanson qui a bercé les générations de la terre depuis les commencements des siècles en enfance : les nerfs fatigués, le;s nerfs affaiblis et las demandent quelque chose qui les repose de la vie, — et ce quelque chose, ce sera d'ordinaire le cadre vague et mélancolique d'un paysage

tiède et comme trempé de rosée ou de larmes. M. Alphonse Daudet chantera le Miserere de Tamour avec une tristesse douce et comme résignée; M. Catulle Mendès coulera en rondels délicats des sensations indéfinissables; M. Armand Silvestre écrira des Vers pour être chantés, tendres et mélodieux, comme le soupir d'une femme aimée ; M. André Theuriet nous mènera par les bois, au printemps, en automne surtout, et il fera chanter par les feuilles, il fera soupirer par la solitude,

L'hymne des éternelles peines Et des impossibles amours.

Il nous dira la mélancolie d'une tendresse douloureuse et refoulée : il en fera son poème le plus achevé, le plus impersonnel peutêtre, mais aussi le plus poignant. Il nous dira aussi les émotions douces, ces émotions qui font du bien, parce qu'il y passe des souvenirs délicieux, de ces souvenirs sur lesquels les années jettent la transparence légère de leur première brume. Ce qui nous charme dans l'œuvre de M. André Theuriet, c'est

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cette demi-teinte qui varie entre le bleu mélancolique et le rose à demi effacé. Rien de criard dans les couleurs ni dans les sentiments : la bonne odeur de la nature, le cher parfum des foins, le cadre des chansons populaires et des histoires villageoises, — et, au milieu de ces paysages simples, des amours simples comme eux, des amours aussi simples que les lîeder allemands ou les naïves légendes. Qu'il nous montre les douleurs du départ ou les langueurs de Texil, qu'il évoque la mort au milieu du parfum des foins frais coupés, qu'il rappelle à sa payse les souvenirs d'un amour large et fort, M. André Theuriet trouve des accents d'une sobriété exquise et d'une douceur infinie. Il écrit comme on causerait, par un crépuscule d'été, devant les bois muets, avec une femme tendre et finement émue. Son œuvre a l'abandon et le léger frisson de cette causerie, où se mêleraient , sans qu'on s'en doutât peut-être , la sentimentalité vague et le désir voluptueux : tous ces vers chantent et se plaignent comme les accords d'un lointain violon, et l'on ne sait vraiment, à écouter ces

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demi-chansons et ces demi-plaintes, si l'on doit sourire ou pleurer.

On sourit surtout, on pleure parfois à lire les vers de M. André Lemoyne, ces vers sî délicats, si musicaux, si remplis de choses. Ils ont un air naïf qui leur va bien : ils gardent, en notre siècle compliqué, la grâce des choses naturelles. L'amour y est frais, sain, honnête au sens élevé du mot, de cette honnêteté supérieure qui réside dans une beauté harmonieuse et ignorante d'elle-même.

Toute cette poésie a des pudeurs de nature fraîchement découverte : il faut lui faire violence pour découvrir ses charmes, et l'on ne peut jamais se vanter de les connaître tous.

C'est là, n'est-il pas vrai } l'une des grâces suprêmes de la poésie actuelle. Elle est discrète, elle est voilée, elle est comme trempée d'émotion insaisissable. Avez-vous vu les feuilles couvertes de rosée, d'une rosée qui tremble à leurs extrémités et sur leurs tiges, en menues gouttelettes qu'on ne saurait distinguer, mais qu'on devine vaguement à leur éclat d'une demi-seconde.^ Tel l'amour, —

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une rosée aussi, — tremble et brille sur tous les beaux vers que nous aimons.

Seulement, il faut savoir qu'il est là pour le voir. Et voilà pourquoi notre poésie contemporaine, rebutante peut-être au premier abord, est pourtant si profondément attrayante à qui Ta étudiée et pénétrée. C'est qu'elle a des richesses inconnues, des tendresses qu'on ignore, des trésors d'amour qu'il faut découvrir peu à peu, et qui ne s'épanouissent jamais aux yeux de ce.<( sceptique moqueur»

dont parle Sainte-Beuve.

Car le « sceptique moqueur » effraierait les Aveux de Bourget ou les Intimités de Coppée. Il y a tant d'amère mélancolie dans les Aveux^ et tant d'amour élégant et délicat dans les Intimités! Des deux poètes, l'un, M. Bourget, semble avoir voulu faire une /:onfession entière, une confession presque cynique parfois, tant elle est franche et loyale. L'autre, M. François Coppée, n'a voulu faire, semble-t-il, qu'une demi-coofession.

Il n'a prétendu nous montrer que l'extérieur - d'un amour : et voilà qu'en montrant l'extérieur il a montré l'âme. Il a montré cette âme

tendre, infiniment caressante, mais comme poudrée de scepticisme aimable. Pour lui, chez lui, l'amour est le suprême caprice, la femme est cet être dans lequel on n'aime que son propre rêve, selon le mot terrible de Louis Bouilhet. Pour M. Coppée comme pour l'auteur de Melaenis, la femme n'est qu'un instrument sous l'archet du maître.

Instrument délicieux et terrible, mais instrument encore et toujours.

Il semble que l'œuvre entière de François Coppée, — j'entends son œuvre amoureuse, — soit pénétrée de cette sorte d'égoïsme câlin. Le poète aime en poète : rien de plus naturel, — mais il aime surtout en artiste, avec coquetterie, avec l'apparence d'un rôle tendre joué. Amour des lèvres, dira-t-on. Non, — amour du cœur. Car le cœur du poète est ainsi fait, qu'il ne se donne jamais quand il croit se donner le mieux. Il se prête. Il se prête à la femme comme \\ se prête à l'art. Et le triste, et l'horrible de tout ceci, c'est qu'il croit se donner, c'est qu'il croit vivre pour une pensée qu'il anime volontairement lui-même ,

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c'est qu'il s'imagine adorer quand il s'adore, a Joie de rue , douleur de foyer, » — hélas ! le lamentable proverbe de Numa Roumestan pourrait s'appliquer à bien des nobles cœurs. Nobles malgré leur légèreté, nobles malgré leur illusion épouvantable, nobles malgré cette préoccupation du moi qui fait d'eux leurs propres dupes et leurs propres victimes, nobles quand même, nobles malgré tout, car ils croient aimer, eux qui n'aiment guère, et ils essaient toujours de donner ce qu'ils ne peuvent que prêter. Figurez- vous, au lieu de Prométhée dévoré vivant par le vautour, une sorte de Prométhée à rebours, qui appellerait le martyre, qui ouvrirait sa poitrine, qui crierait à son bourreau de venir, et qui le verrait fuir éternellement.

Pas jusqu'au bout, hélas! — car il n'est guère une de ces vies qui n'ait son drame, il n'est guère un de ces poètes qui ne souffre et ne chante quelque poignante passion. Les uns, comme M. Coppée, écriront 'alors V Exilée et quelques autres derniers poèmes où coule lentement la suprême larme du cœur; les autres, comme M. Sully Prudhomme, ne

mettront dans toute leur œuvre que le souvenir d'un fier et tendre amour brisé. Ceux-là seront les grands, les admirables poètes, ceux dont Tœuvre entière portera cette trace sanglante, comme une main rouge appliquée sur un mur. La tache sauvera le mur, la passion sauvera l'œuvre, — une fois de plus, la femme^ même cruelle, même lâche, la femme aura sauvé le poète.

Ainsi éloignée de sa vie, ainsi désirée et perdue, elle lui inspirera une passion muette et angoissante. Il Taimera sans désir, « comme on aime une étoile » ; il traînera pour elle les atroces et vaines tortures de la jalousie noblç; avec cette sorte d'ivresse du sacrifice, il lui pardonnera les tortures passées; il lui promettra de rester fidèle à l'infidélité ; il évoquera, dans chacun de ses vers frissonnants, les souvenirs qui ont des larmes et les choses qui ont des sanglots; il nous parlera de la chambre où il l'aimait, il nous redira les mots qu'il lui avait dits, il s'épouvantera de ne pourvoir, lui malheureux, la rendre heureuse... Av0c toutes ces observations mélancoliques,' avec tous ces détails

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tristes, avec toutes ces analyses dures, il fera une œuvre profonde et poignante comme un chapitre de l'universelle douleur humaine. Les jeunes gens lui voueront leur culte enthousiaste, le culte qu'on rend à qui a souffert : viennent les heures d'émotion vibrante, c'est à lui qu'ils iront, ce sont ses vers qu'ils vivront comme on vit un roman tragique. Les femmes reliront ces vers, — elles les reliront par ces soirs de printemps, où je ne sais quel désir ou quel regret vous serre la gorge en vous mouillant les yeux; elles les reliront par ces crépuscules d'automne, où l'air tiède a des paroles de douleur et de pardon : elles puiseront dans l'œuvre familière ce je ne sais quoi d'amer et de bon qui vous arrache à la vie banale et sotte. Et les vieillards, les vieillards eux-mêmes, à relire cette œuvre pourtant découragée, mais passionnée et.

sincère, les vieillards, voyant leur vie déroulée à leurs pieds comme une plaine poudreuse où ils ont marché sous le soleil lourd en traînant le poids de leurs rêves, les vieillards songeront qu'une seule chose vous console de la vie : l'amour, — et qu'une seule chose

VOUS console de la mort : le souvenir de Tamour.

Car Tamour est triste, je le sais, quand il vous prend et vous secoue, quand il se saisit de vous pour vous imposer ses caprices atroces, quand il a brisé vos nerfs 'et affolé votre cœur, quand il soumet l'esprit à l'instinct, quand il hante et tourmente votre vie, quand il vous fait pleurer pour un air entendu ou souffrir pour une page lue. L'amour est la torture, — mais c'est la torture délicieuse, celle dont on meurt en se plaignant de n'en pouvoir mourir deux fois. Et n'est-ce pas une chose sublime de songer que ces deux pauvres êtres faits de chair et de tristesse, faits d'égoïsme et de petites pensées, ces deux êtres peuvent encore, en oubliant tout le reste, se voir, se désirer, se tendre les bras, se poursuivre et se conquérir au prix de tous les sacrifices, se donner l'un à l'autre, s'aimer et mourir ?

Et voilà pourquoi les poètes de passion sont les vrais poètes : c'est que nous sentons, à les lire, combien cette misérable vie est

encore sublime, puisque deux misères peuvent s'unir. Sans le savoir ni le vouloir, les poètes d'amour nous font comprendre et saluer la pauvre destinée humaine. Comme les mages de l'antique Orient, qui expliquaient la vie en montrant le ciel, les poètes d'amour vous expliquent la vie en vous montrant cet autre ciel aussi sombre que l'autre, aussi lumineux, aussi infini, — le cœur humain quand il aime.

ui, nous sommes en décadence... Oh!

je ne viens pas, comme les prophètes du dénigrement systématique, nous rabaisser et nous écraser sous des comparaisons trop aisées ! Mais, tout à Fheure, en rêvant, je songeais à cette étrangère qui autrefois avait place auprès du poète, qui s'accoudait au fauteuil du romancier, qui regardait travailler le philosophe, qui répondait au monologue muet du dramaturge et guidait les patientes recherches du critique. Et je me disais que la Postérité est bannie de ce siècle sans lendemain, — la Postérité que nous oublions, la Postérité dont nous faisons fi, la Postérité qui nous

pèsera comme fétus de paille et nous jugera comme manœuvres infimes d'un art inférieur.

Oh ! Tart est devenu merveilleux, j'y consens. L'art est parfait; il est mieux que parfait, — ii est simplement et fièrement beau. Nos romanciers parlent une langue animée et vivante comme le drame humain lui-même ; nos hommes de théâtre font mouvoir sur la scène, à grand renfort d'habiletés scéniques, des pantins qui sont vertébrés et mammifères ; nos critiques font de la psychologie délicate et de la physiologie brutale, et c'est merveille de les voir découvrir, sous l'enveloppe indifférente, l'âme d'un artiste ou d'un écrivain; nos poètes ont acquis une forme souple, brillante, ferme et métallique comme un vase de bronze. Les vers qu'on fait aujourd'hui, — j'entends les vers dignes d'être lus, — méritent tous de devenir classiques : ils sont nerveux, vigoureux, pleins, rebondis, superbes d'harmonie et impeccables de contour.

Parfois même ils ont une couleur inaltérable au temps, et M. Leconte de Lisle suffirait à en témoigner, lui qui a su, dans certains de ses poèmes descriptifs, nous éblouir en

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