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PREFACE

pour les curieux des lettres, de suivre, à travers des pages bien diverses sur des sujets bien variés, le progrès et la marche d'une idée générale, d'abord vague et timidement exprimée, qui grandit ensuite et s'affirme aussi éncrgiquement qu'elle peut.

Cette idée optimiste semblera peut-être démentie par les dernières pages du livre, Dans mille ans,.. Mais est-ce être pessimiste que de jeter un cri d'effroi ? A cette heure où chacun parle de la décadence, soit pour l'affirmer, soit pour la nier, soit pour y aider par sa résignation même, il nous a semblé que la révolte valait mieux, et que l'affirmation d une vérité triste, pour être sérieuse, n'a rien de décourageant ni surtout de désespéré.

Enfin, l'auteur, — qui est jeune et qui a besoin d'une aide pour son audace, — demande au lecteur ami la permission de se retrancher derrière le mot de Montaigne : C'est tcy, lecteur j un livre de bonne foy.

Ch. F.

JULES VALLES

JULES VALLÈS

ULES Vallès, le révolté, a été l'un des types littéraires les plus curieux et les plus personnels qui se puissent voir.

Il a trouvé, dans le roman moderne, une idée bien à lui, une conception des hommes et des choses qui lui est propre. Balzac et Flaubert, — le premier dans toute la Comédie humaine^ le second dans Madame Bovary^ V Éducation sentimentale et Bouvard et Pécuchet^ — Balzac et Flaubert ont vu la vie bête, la vie plate, la vie uniforme et lassante. M. Zola et les naturalistes voient la vie triste, malpropre, vicieuse. M. Octave Feuillet et son école voient la vie romanesque. M. Paul

lO ESSAIS DE CRITIQUE

Bourget voit la vie fatale. Jules Vallès a vu surtout la vie injuste.

Il a connu la bohème amère, cette bohème que Murger, malgré son éblouissante gaieté, a dû entrevoir, mais qu'il n'a pas voulu peindre. Jules Vallès, venu*plus tard dans Paris plus vieux, a souffert cette misère en habit noir qui est la plus atroce de toutes. Il a coudoyé bien des talents en passe de se perdre, bien des caractères en train de s'avilir. Il a tutoyé les petits grands politiques du Quartier Latin et les petits grands artistes de Montmartre. Il a entendu les cris de rage ou les plaisanteries gouailleuses des ratés, — et il en a gardé comme une incurable mélancolie , un haineux dégoût des parvenus, une étrange colère contre les heureux. Et les ratés euxmêmes n'ont pas trouvé grâce devant lui : il les a ridiculisés en les plaignant. Ainsi s'explique cette œuvre bilieuse, outrée, désespérée, où les rayons de soleil sont rares, et qui reste monotone et ennuyée comme un ciel

gris.

La vie injuste, — c'est bien la vie que Vallès a vue. De là ces idées révolution-

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naires, de là cette amertume de la parole, de là cette raillerie froide et mauvaise. Vallès a coudoyé des hommes perdus, un peu par la vie, beaucoup par eux. Il n'a pas compris ou pas voulu comprendre leur part de responsabilité dans cette longue chute. Il n'a compris que la cruauté du destin, la fausseté de l'éducation, les vices et les lâchetés d'une classe à demi éclairée et à demi intelligente. Et c'est alors qu'il a dédié son Bachelier « à tous ceux qui, nourris de grec et de latin, sontj morts de faim ». Et c'est alors qu'il a glorifié! les réfractaires, et c'est alors qu'il a voulu} montrer à nu toutes les plaies saignantes, d'un geste puissant, mais théâtral.

Ce qu'il n'a pas vu, c'est que la vie n'est point seule coupable, dans ces interminables agonies que traînent tant de malheureux. La vie a sa part d'injustice : elle garde les yeux bandés, et c'est au hasard qu'elle distribue le peu qu'elle distribue. Mais beaucoup de ces ratés sont des victimes volontaires, mais la plupart de ces agonies sont des suicides. Que de poètes incompris, qui n'ont jamais été poètes, et qui jouent les Chatterton! Que

d'hommes politiques, qui haranguent leurs amis dans les cafés borgnes, et qui sont étudiants de dixième année ! Que de pseudopeintres qui courent les expositions, flânant et dénigrant, sans avoir le courage de rentrer dans leur grenier, de prendre les pinceaux, et de jeter sur la toile ce qu'ils ont au cœur ou dans les yeux! Tous ceux-là sont-ils à plaindre? A plaindre, oui, mais rarement à excuser et jamais à glorifier. Ce ne sont pas des victimes de la vie, ce sont des victimes d'eux-mêmes. La vie n'est pas lâche à leur égard, — ils sont ingrats à l'égard de la vie. Il y a, en tête des Réfractaires^ une très belle page, où Vallès compare ces réfractaires modernes, ces pauvres en habit noir, ces loqueteux en cravate blanche, aux réfractaires du commencement du siècle , aux enfants des villages qui fuyaient les grandes boucheries de l'empire pour aller vivre dans la solitude, au milieu des broussailles ou des fourrés, dans les vallées ou sur les montagnes, avec un fusil pour compagnon et le libre ciel pour demeure. La comparaison est grandiose; elle frappe, elle séduit, — mais

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qu'elle est fausse, à la bien prendre I Nos réfractaires n'ont pas, comme ces fils de paysans, le droit d'être réfractaires. On ne leur demande pas d'aller à la boucherie, de se tuer bêtement et sauvagement : on leur demande de jouer leur rôle ici-bas, de travailler comme les autres et de souffrir comme là foule. La vie n'est pas une campagne de Russie, une immense bataille au soleil ou dans la nuit : la vie est surtout monotone, et c'est cette monotonie même qu'il s'agit de supporter courageusement et simplement. Il y a plus de grandeur à vivre ainsi qu'à se brûler la cervelle ou à allumer un réchaud.

Et voilà pourquoi les révoltés de Jules Vallès ne sont pas grands. Combien plus grands ceux que montre M. Léon Cladel, par exemple I Ceux-ci ne sont pas des paresseux et des gouailleurs, ceux-là sont les vrais va-nu-pieds, les vrais enfants perdus, les vrais parias. Ils ne font pas de phrases ou de bons mots, — ils peinent et souffrent; ils ne rêvent pas de sociétés secrètes, — ils ont, quand le moment leur semble venu, l'héroïque folie de monter sur les barricades ; ils ne gâchent

.pas la vie, — ils la maudissent peut-être, mais ils la traînent en braves.

Qu'on nous permette de pousser plus loin la comparaison entre Vallès et Cladel. Ce sont là deux figures également violentes, mais dont les violences diffèrent singulièrement d'aspect. Vallès, c'est Jacques Vingtras, bachelier et flâneur, fataliste, résigné à son inaction, haïssant les hommes et les choses parce qu'il n'a pas su se mettre à la hauteur des hommes et au-dessus des choses.

Cladel, e'est le lutteur brutal, rude, terrible parfois, — Ompdrailles. L'un rit, mais rit jaune, — l'autre voit rouge, crie, s'emporte, se débat. Vallès est bilieux, Cladel est nerveux, et cette diversité de tempéraments fait de l'un un mécontent vulgaire, un vivant qui boude la vie, et de l'autre un âpre et puissant révolté, un révolutionnaire dans toute l'acception du terme.

Et ne sont-ils pas plus beaux, ces paysans de Cladel, ces affamés des grandes routes, ces vieux soldats de la République ou de l'Empire, que les ratés de Vallès, ceè déserteurs des luttes banales de la vie? Et n'aimez-

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VOUS pas mieux la misère exaspérée que la misère paresseuse ? Et ne préférez-vous pas Texistence plate et navrante de Kerkadec, le garde -barrière, aux belles phrases oratoires et sonores de Vlnsurgé^

Insurgé, Cladel Test comme Vallès, mais il l'est mieux et plus profondément. L'odeur de la poudre passe dans son œuvre, et l'on y entend presque crépiter les balles. Cette œuvre est comme une grande vision épique, un coin de tableau sanglant levé par une main hardie, un cri jeté par l'homme qui va mourir; l'œuvre de Vallès n'est qu'une longue farce lugubre, un réquisitoire où la passion est aveugle, où les plaisanteries vous donnent froid, où l'ironie mauvaise couvre les sanglots sincères. Et n'était la forme, qui reste admirable, — cette œuvre de Vallès^ si solidement édifiée pourtant, croulerait déjà.

Mais la forme les sauve, ces pages paradoxales et désolantes, où la douleur, tuée par un rire cynique, ne parvient plus à nous émouvoir. La forme en est exquise, brutale par endroits , toujours brillante , toujours spirituelle et forte dans sa simplicité. Les

phrases sont coupées avec un art infini :

tantôt elles pétillent en une gerbe d'étincelles, tantôt elles tombent durement comme autant de coups de marteau. L'idée y entre tout entière et toute seule. Jamais de remplissage, jamais de lourdeurs ni de banalités :

tout est net, précis, ferme. Les couleurs sont voyantes, mais disposées avec goût par un coloriste achevé. Parfois un coin de gaieté illumine ces ciels gris, et un bon éclat de rire, une phrase bien gauloise, une compa-, raison bien piquante vient reposer le cœur et les yeux. Souvent c'est du Montaigne, quelquefois c'est du Voltaire, — une quintessence de finesse française. Il y a loin de ce style si simple à la langue heurtée et outrée de Cladel. Cladel, lui, voit trop grand : ce poète en prose accumule les mots énormes et quelquefois discordants, les épithètes frappantes, les couleurs qui jurent d'être accouplées ; il allonge démesurément ses phrases, il multiplie les parenthèses et les interjections, — il fait toujours œuvre oratoire. Vallès, au contraire, — et c'est là son charme, — Vallès écrit sobrement des choses exaltées, il met

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une langue claire et franche au service des plus étonnants paradoxes, il semble, tant son style est achevé, n'avoir point souci du style. A ce point de vue seul, les Réfractaires et rjB/z/an/ seraient des chefs-d'œuvre.

L'homme qui vient de mourir aura fondé une école; il aura fouillé la bohème triste, cette bohème qui a ses Rodolphe, ses Schaunard , ses Colline, mais des Rodolphe abêtis, des Schaunard sans génie, des Colline paresseux; il aura inauguré la littérature révolutionnaire, et son œuvre restera intéressante pour les érudits. Mais la postérité lui sera sévère , parce qu'elle sera sévère à ses héros. Ce qu'on aime dans des révoltés, c'est l'héroïsme de la révolte^ et non la soumission fataliste des ratés sans grandeur.

ES vrais Français ne sont pas tous en France. Etre Français, être Gaulois, c'est fetre rieur sans vulgarité, gai sans bouffonnerie , caustique sans cruauté , — c'est avoir de l'esprit, un esprit léger, profond sous son masque frivole, humain sous son apparent scepticisme. Et cet esprit, cet esprit français, qui est la grâce suprême de notre race, s'est souvent épanoui sur une terre autre que la France. Heine, le Hambourgeois, était Français. Oh! quel Français! railleur, cascadeur, passionné jusqu'en ses plaisanteries les plus blasées, joyeux pour un rien, triste pour un sourire, et se moquant entre

deux larmes! Et Marc-Monnier, cet Italien de Genève, un peu méridional et païen, légèrement effleuré par la rigidité huguenote, a été Fun des Français qui font le mieux aimer et comprendre la France.

C'est que la France n'est pas toute en France. On nous dit que nous n'avons pas l'esprit colonisateur. Il est vrai, nous ne savons pas imposer aux peuples, par la force brutale, nos idées et nos lois. Nous gardons des générosités qui nous déprécient et des indifférences qui risquent de nous perdre.

Mais comme la France, qui ne veut pas avoir Tair de prodiguer son génie et sa sève, réchauffe tout de son génie et remplit tout de sa sève! Jamais race n'a eu enthousiasme si commun icatif, vivacité si universellement adorée, gaieté si aisément répandue. Nul besoin, pour le prouver, d'invoquer encore la Révolution, cette traînée de lave, qui, jaillissant de Paris en feu, embrase, lentement et par degrés, l'Europe et le monde.

Jamais, dans l'histoire des races, pareille force d'expansion , pareille puissance de l'exemple. Et pourtant, si nous quittons les

grandes idées politiques et sociales pour descendre à l'influence journalière et vulgaire que peut exercer un peuple sur les autres, nous voyons des résultats plus étranges encore. L'esprit français a gagné le monde, plus vite et plus sûrement que les conceptions de nos philosophes ou les rêves de nos utopistes. L'esprit français est communicatif; étant chose légère, il vole où le vent le pousse, il y tombe, et, que la terre soit bien ou mal préparée, il finit par y germer, — comme ces graines vivaces, qui se nourrissent de peu, et qui ont Texistence longue.

Et c'est ainsi qu'on a pu voir, à Genève, dans la vieille Genève calviniste, un Français de l'étranger, aussi Parisien qu'aucun autre et Gaulois comme les meilleurs. Italien par la naissance^ il gardait, dans son talent lumineux, tout l'enchantement des ciels d'Italie. Il avait emprunté aux poètes de son pays natal leur amour des belles lignes et des couleurs vives. Ses phrases harmonieuses, son étonnante facilité d'improvisation, son' imagination intarissable, toutes ses qualités extérieures lui venaient de l'Italie. A cette

influence se joignait, — quoique dans une bien faible mesure, — l'influence du milieu, de l'atmosphère ambiante, de la société dans laquelle Marc-Monnier a vécu. Ce païen, si bien fait pour comprendre Boccace et pour adorer Léopardi, avait gagné, au contact journalier des hommes et des choses, un peu de la retenue chrétienne, un peu même de la gravité huguenote. Enfin, et surtout, par son genre d'esprit, par ses lectures, par ses relations parisiennes, il était devenu Français, — mais plus Français qu'on ne saurait dire, presque aussi Français que Heine, qui Ta si merveilleusement été ! Marc - Monnier, par endroits, a la blague boulevardière. Qu'il tourne en ridicule les exagérations de l'école naturaliste, qu'il se moque des compilateurs, qu'il raille les savants lourds, qu'il flagelle les ratés vulgaires, — il le sait faire si légèrement, si finement, avec tant de bonhomie apparente, avec des sourires si retors, qu'il va au cœur, le voulant ou non, et que, selon l'expression populaire, « il emporte le morceau ». Et, avec cela, jamais un mot plus rude que l'autre, jamais une trivialité, jamais une de

ces épîthètes grossières qui donnent à Timpuissance un faux air de force. Le style est toujours simple et brillant, Tidée nette, les comparaisons inattendues et heureuses, la plaisanterie enjouée, le mot juste. C'est du français de la bonne école, du français classique.

Car il n'est pas mauvais d'être classique, à une époque où les classiques ont si triste jeu. On nous dira que nous prêchons pour notre clocheï", en réactionnaire de la pensée, en conservateur maniaque, en enfant qui pousse loin l'esprit de contradiction ; et pourtant, les vrais génies ne sont-ils pas tous classiques ? Classiques à leur manière, s'entend, — classiques sans parti pris de classicisme, sans raideur et sans ennui. Personne comme Musset n'a écrit la prose française pure et limpide. La langue de Mérimée est claire, nette, — classique par conséquent, et admirablement classique. M. Leconte de Lisle, dans ses strophes d'airain, dans ses vers tous coulés au même moule, a inventé une nouvelle école classique. M, Renan est classique, comme on peut l'être quand on a su se.

débarrasser de toutes les formules et de toutes les entraves, pour créer un style fuyant, divers, tantôt aimable et souriant, tantôt pénétrant comme une plainte, tantôt large et grandiose comme les pensées de Marc- Aurèle. Gustave Flaubert est classique. Il adorait certaines phrases de Bossuet, — ces phrases retentissantes et mélodieuses, ces longs coups de clairon qui vibrent encore après deux siècles. Il a trouvé, lui aussi, un nombre harmonieux, un rythme puissant, une forme fixe et durable. Et, pour aller plus loin encore, citons M. Zola. On a dit souvent que M. Zola est romantique, bien qu'il s'en défende : il est romantique, rien de plus vrai, — mais il est aussi classique, s'il suffit pour être classique de parler une langue correcte et forte, et d'en tirer tout ce que peut fournir cette langue. Il est dans Une Page et amour certaines descriptions qui, viennent cent ans, seront apprises par cœur dans les écoles, et Thérèse Raquin, cette longue agonie de deux criminels affolés par le remords, a toute la . grandeur sobre et cruelle d'une tragédie d'Eschyle : c'est l'âpre idée de la Fatalité

poursuivant les coupables, — idée reprise, ressuscitée, modernisée, mais qui garde, dans son expression nouvelle, tout ce qu'elle a d'immuable et d'humain.

Comme Musset, comme Mérimée, comme' Leconte de Lisle, comme Renan, Flaubert et Zola , Marc - Monnier était classique.

Facile, simple, jamais maniéré, rarement trop spirituel, son style a le charme soutenu des choses naturelles et aimables. Il coule d'un jet toujours le même, mais sans monotonie.

Vous est-il arrivé parfois, au courant d'^ane promenade, en été, quand les champs sont gris de poussière, quand les clochers brillent et que la terre fume, de rencontrer tout à coup, sous un bouquet d'arbres, un de ces ruisselets jaseurs qui font, en tombant sur les cailloux, en remuant les herbes, en emportant les mottes de terre, une musique imperceptible , qu'on n'entend pas , qu'on devine à peine , et qui est pourtant délicieusement fraîche et reposante ? Tel le style de Marc-Monnier. Non qu'il ait la fadeur de l'eau claire, ni Tuniformité d'un jet continu. Dans le ruisseau, il y a des cailloux, — dans

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ce Style si limpide il y a des tares, des mots qui frappent, des hardiesses inattendues ou des réticences dont on s'étonne. Les cailloux donnent à la source ce petit bruit qui fait son charme, — et ce qui fait le charme du style de Marc-Monnier, ce sont précisément ces nuances légères, ces défauts insaisissables, ces taches fiftes dont personne ne songe à se plaindre. Trop de pureté nuirait, et les sources gagnent à ne point couler éternellement calmes.

L'œuvre de Marc-Monnier est variée.

Nous ne pouvons songer à en faire l'analyse. Il est des choses qui échappent à l'analyse, par cela même qu'elles sont charmantes et fuyantes. Partout, dans ses essais historiques, dans ses études littéraires, dans ses romans goguenards, dans ses Comédies de Marionnettes, Marc-Monnier a prodigué une grâce fantasque, un scepticisme tempéré, des frissons de sentiment, mille qualités diverses, presque paradoxales, qui déroutent la critique comme une énigme de toutes les heures. Ame changeante, esprit souple et divers, il a été, de même que Victor Hugo, le bronze qui

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rend un son dès qu'on le frappe, et qui, par la variété des coups frappés, acquiert la variété des sons, au point de sembler multiple comme toutes les émotions qui ont vibré en lui.

S'il est une partie de l'œuvre de Marc- Mi onnier où cette qualité se retrouve évidemment, c'est dans ses poésies. Elles sont peu connues en France^ et c'est grand dommage pour nous. Jamais, peut-être, poète français n*a touché Heine de si près. L'imitation y est pour quelque chose, sans doute, mais pour combien peu I Et que de trouvailles exquises dans l'expression, quelle humanité profonde dans le sentiment, quelle nouveauté dans le rythme et le nombre !

Certaines de ces miniatures sont de purs chefs-d'œuvre. On nous dira que ce sont des miniatures', et que, par conséquent, l'artiste qui les a patiemment ciselées, laborieux assurément, peut-être étrangement habile, n'en reste pas moins un artiste inférieur. Nous ne le croyons pas. Nul plus que nous n'aime la grande poésie, la poésie large et hautaine^ l'harmonie longuement épandue, les immenses

vers comme de Vigny, Musset et Leconte de Lisle en ont trouvés. Mais si nous admirons un coup de trompette, si nous tremblons pour un roulement de tonnerre, — il nous semble qu'une larme, une simple larme, pourvu qu'elle tombe en tremblant, en se cachant, et comme avec pudeur, vaut d'être recueillie par les âmes; il nous semble que les petits sujets sont parfois les plus émouvants, et qu'aux petits sujets il faut les petits cadres. Pourvu que le sujet soit nouveau et le cadre parfait , l'artiste a accompli son œuvre, et une œuvre qui a des chances de durée, — parce que le temps, qui saura, en les prenant par la base, là où une pierre manque^ démolir de lourds monuments, le temps ne peut rien sur une petite statuette de marbre pur, solidement sculptée et achevée jusqu'au bout.

Les poésies de Marc-Monnier sont autant de figulines légères, d'arabesques ravissantes, de caprices aimés. En les lisant on ne lit pas un livre, — on lit un cœur et un esprit.

L'homme y revit tout entier, ondoyant, fuyant, hier mélancolique, aujourd'hui railleur, demain gai comme l'oiseau qui a trouvé un nid. Et

Ton sent, à lire ces petites strophes toujours sautillantes, combien cette nature, si gauloise et si humaine, a subi de variations, d'impressions disparates, d'attraits contradictoires.

Car c'est ainsi qu'est la vie. On veut avoir des doctrines, on accepte des formules, on se fait des principes, — et puis les doctrines changent avec les années, et puis on abandonne formules sur formules, et puis on fait bon marché des principes anciens, pour ne pas mieux traiter les principes nouveaux.

Diversité, — c'était la devise de Montaigne, et, à tout prendre, que nous osions l'avouer ou non, c'est encore notre devise. Tout change, et nous changeons. Seulement, la nature met des siècles à changer, — tandis que nous changeons chaque jour, au gré d'une impression fugitive ou d'une pensée qui n'est pas nôtre. Heureux encore quand nous pouvons, comme Marc-Monnier, fixer à jamais des sensations insaisissables, et faire revivre dans l'âme de quelques-uns ce que notre âme a senti un instant vivre en elle.

A LA MORt DE VICTOR HUGO

A LA MORT DE VICTOR HUGOd)

n a souvent dit, on dira souvent encore que Victor Hugo a incarné son siècle. Il y a là, sans doute, une exagération voulue :

personne n'a jamais incarné son siècle, et Victor Hugo pas plus que les autres. Un siècle n'est pas entier, un siècle n'est pas personnel comme un caractère pris à part. Il y a dans un siècle beaucoup d'aspirations diverses, beaucoup de qualités contradictoires, beaucoup de pensées qui se heurtent et se combattent entre elles. Notre siècle

(i) Cet article fut écrit le 25 mai i885, c'est-à-dire le lendemain de la mort du grand poète. On B'y saurait donc chercher une étude de l'œuvre de Victor Hugo : à peine y trouyera-t-on quelques idées générales sur cette œuvre prise en bloc.

j6 ESSAIS DE CRITIQUE

surtout, notre siècle infiniment complexe, ne saurait vivre tout entier dans un homme. Un homme peut-il être à la fois le poète qui rêve et le savant qui expérimente, le philosophe épris d'avenir et l'antiquaire amoureux du passé, le jouisseur effréné et le contemplatif religieux ? Selon qu'on le verra sous ses différentes faces, notre siècle aura été ce poète, ce savant, ce philosophe, cet antiquaire, ce jouisseur brutal ou ce douloureux adorateur de l'inconnu. Notre siècle, siècle de luttes, où toutes les idées ont été remuées, où toutes les écoles ont été reprises, notre siècle ne saurait avoir un seul représentant. Poète, il aura eu Lamartine, Musset, d'autres encore, qui ont mis en vers éloquents les âpretés de la passion ou les langueurs de la rêverie; savant, il aura eu les grands découvreurs des temps actuels, les Claude Bernard et les Pasteur; philosophe, notre siècle se sera agité entre trois ou quatre doctrines opposées, qui laisseront, en fin de compte, une étrange lassitude dans la pensée future, et comme un nuage de doute au fond des esprits les plus fermes ; adorateur du passé.

notre siècle aura ressuscité les époques disparues, avec une merveilleuse intuition et une science sûre d'elle-même; jouisseur, il aura formé Baudelaire, le débauché triste, souvenir vivant du Bas-Empire, apôtre et victime de la décadence; enfin, au milieu des travaux exacts de la science, à côté du matérialisme qui nous gagne, sous le ciel qu'on nous ferme, des hommes comme Maurice de Guérin auront incarné tout ce que notre siècle a eu de mystiques mélancolies.

Victor Hugo ne peut donc représenter fidèlement son siècle. Il a été un écho de ce siècle, — il n'en a pu être l'âme. Mais l'écho, s'il n'est qu'un écho, reste bien sonore et bien vibrant! On connaît les superbes vers où le poète se compare à la cloche, au cristal qui tressaille pour un bruit. L'image est grande : elle est mieux que grande, — elle est juste. Des poètes comme Musset, des savants comme M. Pasteur, des blasés comme Baudelaire ont pu mettre en eux un peu de leur siècle, une des grandeurs ou une des tristesses de ce siècle : presque tout le siècle a passé dans Victor Hugo.

Divers comme tous les génies, fantasque en apparence comme tous les esprits qui travaillent, Victor Hugç a commencé par Tàdoration des choses mortes , pour finir par la glorification de la vie. Tout d'abord, épris du moyen âge romantique, il Ta fait sortir du tombeau, plus féerique et plus palpitant qu'il ne l'avait peut-être jamais été. Ensuite, et grâce à une de ces transformations lentes que subit toute foi, le poète a détourné ses yeux d'une époque éteinte, de ces débris de siècles, de ce cadavre qu'il avait réussi à ranimer un instant. Il s'est tourné vers l'avenir, vers les utopies généreuses des philanthropes, vers les aspirations nouvelles de la pensée , vers les vérités qu'il s'agissait de comprendre et les mystères qui restaient à fouiller. Il a salué la vie, — et son œuvre, telle qu'elle nous reste, avec ce qu'elle a d'imparfait et d'exagéré, son œuvre colossale demeure comme une éternelle et magnifique statue de la vie.

La vie, ~ c'est le grand mot que Victor Hugo laisse aux races à venir. Musset avait chanté l'amour, Lamartine avait chanté Dieu,

des poètes inférieurs avaient chanté la beauté des formes, la petite patrie ou la grande,.

Torgueil ou la résignation : Victor Hugo a chanté la vie. La vie, c'est tout ce qui brille, tout ce qui parie, tout ce qui éclate, tout ce qui vibre, — les couleurs, les chants, la lumière, les paysages superbes et les mots sublimes. De tout cela Victor Hugo a fait son œuvre. Dans les Orientales^ c'est le soleil qui rutile, emplissant de ses flammes les plaines rousses et brûlées , tandis que les vers sonnent leur charge délirante. Dans les Chants du crépuscule^ c'est la musique des âmes, c'est la musique des choses, c'est ce je ne sais quoi qui monte de la terre, au soir^ quand les choses s'endorment et que les âmes* s'éveillent. Dans la Légende des siècles, dans les drames, ce sont les hommes plus qu'humains, les héros lyriques, qui traînent, avec une égale majesté, la pourpre royale ou le manteau du valet. Dans les Misé-râbles^ c'est une pitié profonde pour les malheureux, c'est un cri d'âpre révolte contre les injustices et les félonies. Et partout, dans toute cette œuvre ^ c'est laffirmation de

Tactivité humaine, du travail^ de la pensée, de toutes les vertus et de la vie tout entière.

Victor Hugo aura eu bien des grandeurs, sans doute. Il aura régénéré nôtre poésie, qui tombait en enfance. Il aura ressuscité la prose classique, qui mourait de vieillesse. Il aura fondé une école glorieuse à tous les titres, une école dont les^ écrivains inférieurs ont été de grands écrivains comme Gautier et Barbier. Il aura, — et c'est là son éternelle gloire, sa gloire inattaquable, — il aura défendu toutes les causes nobles et tous les magnanimes rêves, Fabolition de la peine de mort, le rappel des proscrits, l'égalité de tous devant l'opinion et la loi, la justice et encore la justice. Il aura eu bien des grandeurSy — mais la plus grande sera assurément^ quoi qu'il arrive et quoi qu'il demeure, cette adoration et cette glorification de la vie.

La vie n'est plus de mode, aujourd'hui.

Les théories philosophiques du pessimisme allemand, ces théories fausses parce qu'elles sont outrées, et fatales parce qu'elles sont attrayantes, ces théories tendent à nous gagner. On maudit la vie, soit pour sa cruauté, \

comme Vallès, — soit pour sa monotonie, comme Flaubert, — soit pour son activité même, comme M. Leconte de Usle. Maudire la vie parce qu'elle est cruelle, nous le comprenons. La maudire parce qu'elle est monotone, nous pouvons le comprendre.

Mais la maudire parce qu'elle est la vie, la maudire parce qu'elle nous force à agir et à être hommes, voilà ce que nous ne comprendrons jamais.

Quoi! vivre, pouvoir être heureux par la pensée, par les amours humaines, par l'espoir et le souvenir, sentir quelque chose battre sous sa poitrine, respirer l'air libre, être homme enfin, — et maudire la vie, et parler du charme de la mort ! Pouvoir fouiller les grands problèmes, — et, renonçant à la lutte, se plonger dans un nirvana où rien ne parle plus, ni le cœur ni l'esprit, où les passions endormies laissent la chair morte, où l'âme s'est éteinte, le souffle glacé, la pensée suspendue! Il y a là une aberration monstrueuse^ une aberration qui gagne pourtant les esprits les plus sûrs , et ne tendrait à rien moins qu'à établir, sous les cieux dépeuplés,

le long et volontaire suicide de la race humaine.

Pareille aberration n'a jamais gagné Victor Hugo, — et ce grand génie, qui a eu bien des erreurs pourtant,* a su jusqu'au bout conserver sa foi en la vie. Il a compris que la loi du transformisme elle-même est une réhabilitation de la vie, que tout doit s'améliorer, que demain dépassera aujourd'hui comme aujourd'hui dépasse hier, que les éternelles idées finissent toujours par avoir raison, que la justice est immortelle, et que le ciel, pour s'obscurcir parfois, ne saurait se fermer. Ses derniers ouvrages, presque mystiques, témoignaient hautement d'une espérance ferme et d'une sérénité puissante. Montant parrdessus les doctrines, par-dessus les religions ellesmêmes, dépassant l'horizon borné qui arrête nos croyances, le poète apercevait au delà, au delà des misères humaines, l'immuable loi de la vie. Et il a dû mourir tranquille, certain d'avoir enfin le mot d'une énigme qu'il n'avait pas trouvée, mais qu'il devinait peut-être, et qu'il nous a expliquée çn partie- Ce qui meurt avec Victor Hugo, c'est la

pensée confiante, c'est l'idéalisme pur, c'est la philosophie qui ne rassure pas sans doute, mais qui élève. Il n'avait pas, lui, ces désespoirs incessants ou ce doute éternel qu'auront les poètes de demain? à travers ses incertitudes, au milieu des formules diverses qu'il aura adoptées l'une après l'autre, il a toujours été l'homme de l'avenir, du travail, de la liberté et du devoir. Il n'a pas désespéré de la race humaine, et il a cru en la grandeur de l'homme, au lieu de le ravaler en le soumettant à des lois contre lesquelles nul effort ne se saurait tenter. Il n'a pas eu, lui, cet appétit du néant qui réussirait à supprimer de nous tout ce qu'il y a de meilleur en nous. Il a fait son œuvre, patiemment, noblement, avec des moments d'erreur, avec des paradoxes et des contradictions, mais en restant toujours le poète de la grande activité universelle.

Il a eu ses défauts, certes, et nul ne les reconnaît mieux que nous. Mais sa merveilleuse fécondité n'est-elle pas une circonstance atténuante, et ne peut-on pardonner au génie quelques mauvais vers et quelque

mauvaise prose, par cela même qu'il est le génie? La Marseillaise renferme des choses ridicules, à côté de choses sublimes : en est-elle moins belle, s'il vous plaît, et doit-on moins l'aimer pour cela? Non. On ne s'aperçoit pas, en l'écoutant, qu'elle contient des strophes poncives et gonflées de vent, — on songe qu'elle a feit le tour de l'Europe, par-dessus la boue sanglante des champs de bataille, et l'on écoute son cœur battre la charge avec elle, parce qu'elle est la Marseillaise^ et qu'elle a sauvé la patrie.

Telle l'œuvre de Victor Hugo. On ne isaurait sans admiration la relire, parce que cette œuvre gigantesque, aux proportions colossales, aux défauts criants^ aux qualités grandioses, cette œuvre a fait le tour du monde et de l'âme humaine. Et quand on pense que toute cette œuvre a tenu en une seule vie, quand on pense qu'une école nouvelle est sortie de cette œuvre, qu'elle a plaidé pour toutes les causes malheureuses et repris toutes les vastes utopies, on se voit ébloui, on se sent remué, comme lorsque la Marseillaise passe.

Victor Hugo mort, que va devenir notre poésie ? Sera-t-elle idéaliste, sera-t-eiie matérialiste? Nous ne le savons. Il nous semble qu'elle traverse maintenant une crise qui lui peut être fatale. Entre la mièvrerie des derniers parnassiens et la brujalité de certains naturalistes, la poésie actuelle cherche en vain la voie à suivre, la voie droite que les maîtres ont suivie. On doit, pour s'arracher à ces entraves, pour se débarrasser de ces formules contradictoires, lire et méditer l'œuvre de Victor Hugo, cette œuvre de patience et de passion, où tout est énergique, où tout est puissant, où tout est vivant. De la vie ! de la vie encore, et toujours de la vie ! Il faut que le cœur batte dans les vers, et que le cerveau y travaille, et que la chair y frémisse, et que l'homme tout entier s'y retrouve. Il faut surtout qu'il y tressaille un écho de l'âme universelle, de cette âme humaine, si diverse, si complexe, mais dont les frémissements, depuis des éternités de siècles, passent toujours les mêmes dans la diversité des races.

Victor Hugo a été un homme, et c'est ce qui l'a fait grand. Il n'a pas incarné tout son

siècle, mais presque tout son siècle a vécu en lui. Il a été l'écho de nos amours, l'écho de nos douleurs, l'écho de nos cris de révolte ou de joie. Quand la voix se sera tue, et elle se taira bientôt, l'écho vibrera encore, — et c'est par l'échu que les hommes de demain pourront deviner ce que fut la voix, cette voix lamentable, où se seront mêlés tant de rires tristes, tant de soupirs d'espoir et tant de râles d'angoisse I

N ne le peut nier, cette époque est triste, et ceux qui la peignent sont tristes. La foi s'en est allée, et non seulement la foi morale, mais la foi intellectuelle^ — plus vite attaquée, plus tard abattue que la foi morale. Il y a dans toutes les œuvres contemporaines, depuis les exactitudes du roman jusqu'aux cruelles analyses de la critique, comme un étrange et douloureux accablement. Les grands caractères se ravalent, les grandes lignes s'effacent, et nous semblons être gagnés par ce mal, auprès duquel le désespoir n'est rien : — l'ennui. Et non plus un ennui vague comme celui de René, décla-

matoire comme celui de Werther, phraseur comme les plaintes des héros romantiques^ — mais une lassitude profonde, un sanglot toujours étouffé, une plainte qui a honte d'être devinée, un je ne sais quoi d'amer qui empoisonnerait la vie du plus heureux.

L'ennui contemporain ne crie pas et pleure moins encore : il se contente de souffrir.

Et qu'on ne nous accuse pas d'exagérer le mal, d'élargir la plaie pour le simple plaisir de montrer du sang. Qu'on ne nous accuse pas surtout de ne voir, dans la vie actuelle , que ce qu'elle a de dramatique, en négligeant la prose vulgaire, — les joies, le progrès, l'éternel essor vers le mieux. Cet essor existé, ce progrès s'affirme, ces joies nous accueillent au passage, mais le mal n'en fait pas moins son œuvre , lentement , systématiquement, avec la régularité monotone des insupportables tortures.

Nul écrivain de notre fin de siècle n'a pu échapper à ce mal qui nous tourmente.

Flaubert en était hanté : il voyait la vie triste et sotte, désespérément bourgeoise, désespérément régulière. Il était de ceux qui

tendent les bras vers une solution quelconque, sans la pouvoir trouver, sans même y croire. Après' avoir peint, dans Madame Bovary^ les misères bêtes et lassantes de l'existence triviale, il essaya de s'enfuir au fond de l'antiquité, — et Salammbô est sortie de cette suprême tentative d'oubli. Flaubert a été un malade de la vie contemporaine, et son œuvre , que quelques-uns ont trouvée immorale, que d'autres ont trouvée outrée, son œuvre est une œuvre d'angoisse et de dégoût. Œuvre malsaine et superbe, si désolante qu'elle vous navre, si attirante qu'elle vous passionne, et que ce détachement de toutes choses vous donnerait la résignation du fakir indou regardant le soleil en face, s'y brûlant les yeux, mais le regardant.

M. Leconte de Lisle, comme Flaubert, a la haine de la vie. Seulement, au lieu de maudire les tristesses de la vie, il maudit la vie elle-même. L'activité humaine lui pèse, et nos villes populeuses, ces fourmilières bruyantes où s'agitent tant d'idées et tant de passions, lui semblent autant de mélancoliques catacombes. Le « néant divin » l'attire invin-

ciblement, avec sa grande paix, avec son froid, avec sa nuit, avec son silence. Il a compris, dit-il, ■

La honte de penser et Thorreur d^être un homme.

Il a vécu au milieu des légendes bouddhiques, qui lui ont laissé leur philosophie bizarrement attachante. Car il y a du charme, il faut l'avouer, dans cette conception du bonheur :

l'anéantissement suprême, le sommeil sans rêves, l'ombre sans étoiles. II semble que la tombe en prenne une grandeur nouvelle, puisque tous les bruits de la vie s'y éteindront, puisque rien n'y demeurera de ce qui fut nous, puisque l'on n'y connaîtra plus les affres de la pensée, les battements affolés du cœur, les angoisses qui nous secouent et nous torturent. La conception bouddhique reprend vie dans notre civilisation tourmentée. Chose étrange, — cette même idée, qui plaît à la mollesse des Indous, sourit également à notre pensée si agitée et si fébrile. Ce besoin de repos nous hante comme un but à saisir, comme un rêve à vivre. Et nous

comprenons l'apostrophe sublime et navrante que M. Leconte de Lisle jette aux morts, lorsqu'il leur demande si du moins « ils dorment tout entiers » .

Flaubert et M. Leconte de Lisle, voilà peut-être, à le bien prendre , les deux grands pessimistes de notre époque. Ils sont pessimistes par la tête r d'autres sont pessimistes par le cœur. Moins grands dans leurs malédictions, moins exclusifs dans leurs dégoûts, ils traînent une douleur plus lourde peut-être, et peut-être plus sincère. M. Paul Bourget est de ceux-là, — de ces pessimistes de la vie sentimentale, plus à plaindre encore que les pessimistes de la vie spéculative.

Car la vie spéculative n'est qu'une' faible part de notre vie. La vie sentimentale nous occupe et nous passionne bien davantage.

On meurt rarement d'une pensée, et Pascal seul, peut-être, a souffert jusqu'au bout du mal de ne pas savoir. On peut mourir d'une blessure du cœur, -^ et nous connaissons des agonies que nul n'a jamais devinées, parce qu'elles étaient silencieuses, mais qui ont fait leur œuvre triste, assombrissant

tous les horizons, nivelant toutes les hautes pensées, exagérant les moindres impressions pénibles , émiettant le cœur lambeau par lambeau, à mesure qu'un déchirement venait compléter Touvrage. Ces agonies, nul ne les soupçonne. Il est vrai que les fières âmes en souffrent seules, et que les poitrines vulgaires ne subissent pas ces secousses.

Il faut, pour mourir ainsi longuement, une étrange ténuité dans les sentiments, une acuité rare dans les sensations. Les martyrs de cette sorte ont dû être préparés à la souffrance par une initiation lente. Je me les imagine tous pensant et sentant ce que M. Paul Bourget écrit, — des riens poignants. Je itie les imagine subtils comme ce psychologue , raffinés comme cet artiste , sincères comme ce penseur en quête du vrai. Je me les imagine surtout accessibles à toutes les plus fuyantes impressions, à toutes les tristesses les plus légères, à tous les enthousiasmes les plus contradictoires.

Et> tels qu'ils sont, égoïstes et généreux, héroïques et lâches, bons et cruels à la fois, j'en fais des victimes d'une civilisation trop

avancée, d'une race où les nerfs et le cœur font taire le cerveau et les muscles,

M. Paul Bourget me semble représenter à merveille cette rare et douloureuse élite.

Il incarne en lui tout ce qu'elle a d'humain et de noble. A lire son œuvre, on se sent pris de ce sentiment jusqu'ici inconnu, — la grande, l'universelle tristesse.

Je ne parlerai pas ici de ses vers, souvent fort beaux, toujours maladifs, parfois troublants.. L'homme n'y vivait pas tout entier : il vit tout entier dans ses récents ouvrages, dans ses romans , dans ses études critiques, études profondes, délicates, pleines d'aperçus psychologiques d'une étonnante pénétration.

M. Paul Bourget aime la poésie anglaise.

Il lui a emprunté volontairement quelque chose de sa mélancolie et de sa grisaille. Il semble, qu'il aime aussi les paysages anglais, — les petits horizons bornés et ternes , les ciels d'un bleu très pâle, les teintes fines et un peu tristes. Comme la plupart des vrais artistes, il recherche le clair-obscur, et ses paysages ont des grâces fuyantes et comme brumeuses.

Ils sont voilés d'un léger brouillard, dont le regard s'accommode et qui plaît au cœur, — comme ces tableaux de Corot, délicieusement vagues, où les branches brunes et les feuilles rousses trempent à demi dans Teau, sous un ciel qui n'a pas de couleur.,

Et ce cadre sied admirablement aux idées qu'évoque l'écrivain. Jamais rien de saillant, rien d'énergique, rien d'âpre. Tout est comme trempé de tristesse : les désespoirs euxmêmes n'ont pas de cris.

M. Paul Bourget a compris le vrai mot, la teinte exacte, la tonalité réelle de la vie. Entre le gros rire de l'Ami Fritz et les plaintes farouches de Werther, il y a des sourires plus délicats, des plaintes plus discrètes, plus pénétrantes aussi, et qui vous saisissent bien davantage. Les vrais drames sont ceux où l'on ne s'agite guère, — et ce sont ces drames que nous montre M. Paul Boùrget.

Vous adorez votre mère et vous lui brisez le cœur, une femme vous aime et vous trompe, les souvenirs anciens vous empêchent de goûter le bonheur présent, vous connaissez l'angoisse lourde de l'irréparable, vous souf-

frez, VOUS faites souffrir, vous êtes lâche et cruel pour une monstrueuse erreur, — et c'est la vie. Rien de moins mélodramatique, rien de moins nouveau. Et pourtant, lorsque l'écrivain dépeint ces scènes banales, il le sait faire avec des observations si minutieuses, avec une vérité si universellement vraie, qu'on se sent pénétré d'une involontaire et poignante amertume en songeant à cette pauvre nature humaine, toujours esclave de quelque chose, toujours soumise à des réactions patiemment subies ou savamment combinées.

On voit l'existence telle qu'elle est, faite de peines insaisissables et de bonheurs plus insaisissables encore. On voit le cerveau impuissant à fouiller les conceptions qu'il tente, on voit les nerfs s'emparant de nous et nous, tyrannisant, on voit le cœur secoué par toutes les émotions, toujours variant entre la grande joie qu'il ne peut pas atteindre et la douleur suprême à laquelle il n'arrive pas. Et lorsqu'on a lu ces pages désolantes où l'écrivain consomme la dissection de son moi, on sent mieux alors combien est cruellement vrai ce mot que M. Daudet prête à sa

Sapho : « Vous êtes des détraqués et des compliqués... »

Détraqué et compliqué, M. Paul Bourget accepte de Têtre, — et nous le sommes avec lui. Rien de naturel, rien d'heureux dans ces êtres bizarres que nous sommes. Les affections vulgaires nous sont interdites, et aussi bien nous n'en jouirions pas. Il nous faut le piment d'une angoisse que nous maudissons et que nous cherchons. Notre cœur ne sait plus battre régulièrement, comme il le devrait faire s'il avait de la raison : ou bien il s'arrête, ou bien il a la fièvre. Il se fait des douleurs factices qui l'amoindrissent peu à peu. Et c'est ainsi que nous pouvons observer en nous cet étrange problème, — deux amours vivant ensemble, se partageant le cœur qui souffre de chacun d'eux. Et c'est ainsi que nous nous déchirons par l'espoir, par le souvenir, par la jalousie, par l'indifférence, selon le ciel qu'il fait ou le dernier livre lu. L'avenir nous devient mélancolique et vague : une sorte de fatalisme nous enlève la foi dans les printemps futurs, et l'assurance que les mêmes soleils reviendront. La

mémoire nous tourmente , en dressant devant nous, comme autant de cadavres qui semblent reprendre vie un instant, les tendresses anciennes et les rêves mis au tombeau. La jalousie nous hante, et nous aimons si éperdûment, que nous maudissons l'amour comme un poids trop lourd pour nos âmes. Ou bien parfois, aux heures les plus tristes, nous nous sentons ou croyons indifférents, nous nous reprochons notre indifférence, nous avons la suprême lassitude des cœurs qui ne peuvent plus battre. Détraqués, compliqués, nous ne savons plus jouir des joies naturelles, mais nous savons souffrir de douleurs que nous créons nous-mêmes, — et ainsi, pour les malades que nous sommes, la vie sentimentale en arrive à n'être qu'un lent supplice volontaire.

M. Paul Bourget a merveilleusement analysé ce mal dans ses Essais de psychologie contemporaine. Il y fait, avec un pessinSisme résigné, la théorie de la décadence, et termine son livre sur un dernier mot qui semble courageux, mais qui reste terrible comme un mur sans issue. Aucun espoir ne démeure,

6o ESSAIS DE CRITIQUE

aucune croyance ne subsiste, et ku^ciel fermé étale sur nos agonies sa splendeur -toujours changeante et toujours la même. Le mieux est encore d'accepter ces choses, de se livrer à sa vie, d'ignorer l'inconnu, de marcher vers le noir, — et de n'avoir pas peur.

II y a saris doute, dans cette conception si navrante, une grandeur sobre ^et hautaine. Mais qu'elle est impuissante à satisfaire l'esprit, qu'elle est impuissante surtout à remplir le cœur! Ce pessimisme serein, noble et grandiose en principe, n'en arriverait, dans la pratique, qu'à nous rendre la vie plus aride et plus glacée encore. Il faut, pour supporter les misères humaines, une exaltation que le pessimisme raisonné rendrait impossible.

Cette exaltation, nécessaire^ inhérente à notre nature, nous permet de porter un poids singulièrement lourd pour des âmes faibles.

C'est elle qui nous aide à accepter les petits sacrifices, à subir les petites contrariétés journalières, à vivre notre vie complètement et simplement. Elle enlevée, que nous resterait-il ? un cœur hésitant, une pensée flottante et obscure, des souvenirs tristes, des espoirs

LE PESSIMISME ET M. PAUL BOURGET 6l

auxquels Ton croit peu, mille tortures cachées, mille riens douloureux qui finiraient par tuer tout ce qui survit en nous. Accepté par les esprits d'élite, le pessimisme froid leur * porterait le grand coup, le coup suprême et cruel, — le dernier.

Non que nous voulions célébrer la vie.

Elle est triste, ^elle est monotone, elle est bizarrement cruelle, — mais il faut l'exalter pour la rendre supportable. Les uns l'exaltent en ayant la foi : ce sont les croyants, les chrétiens des premiers siècles, les huguenots envoyés aux galères, les fakirs indous, les sublimes visionnaires qui ont pu saisir ce bonheur admirable de croire. Les autres, moins triomphants, exaltent pourtant la vie, et ils ont raison. Ils ont raison, car la vie a pour chacun^ une fois au moins dans son éternité de douleurs, l'heure exquise qui ferait accepter toutes les autres. Pour l'amant, c'est l'ivresse du premier aveu, du premier amour heureux et confiant, de la première tendresse sans larmes. Pour le poète ou l'artiste, c'est l'œuvre qu'il rêve et qu'il va entreprendre, l'œuvre dans laquelle il mettra

tout son être. Pour le penseur, c'est une idée saisie; pour le savant, c'est une vérité démontrée; pour la femme triste, c'est un déshérité qu'elle console ; pour le malade d'amour, c'est une petite jouissance puérile et délicieuse, — une fleur tombée ou un gant jeté. Cela n'est rien, et toute la vie tient dans ce moment-là. Et, pour ce moment, pour ce moment seul, précédé de souffrances, suivi de souflrances, nous devrions bénir encore la vie, — la vie qui nous a donné ce qu'elle pouvait nous donner, une heure d'extase et d'oubli.

Sous l'Empire, après les grandes boucheries , après Wagram , après Eylau , quand l'Empereur, entouré d'un petit groupe, passait^ à la nuit tombante, dans le silence du champ de bataille plein de boue -et de sang, — chaque blessé le regardait venir, ill'attendait, il l'épiait, et puis il rassemblait toutes ses forces, et, domptant, l'affreuse torture, il se soulevait sur son moignon sanglant pour crier : Vipe C Empereur ! ou Vipe la Patrie ! Il nous faut faire ainsi. La vie est ce champ de bataille, et nous sommes ces mutilés. Gar-

dons le grand enthousiasme, exaltons-nous, relevons-nous, oublions nos blessures, — et songeons que malgré les défaillances, malgré les doigtes , malgré les tortures de tous genres, nous devons tous chanter un instant, que la vie nous soit cruelle ou indifférente, qu'elle nous brise ou qu'elle nous délaisse, l'immortelle ivresse de vivre I *

L'IMPERSONNALITE EN LITTÉRATURE

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