L'IMPERSONNALITÉ EN LITTÉRATURE
'idée de r impersonnalité littéraire est une idée moderne. A la bien prendre, c'est même une idée démocratique.
Jamais la vie n'a été si fiévreuse, si âprement et éperdûment remplie qu'en ces temps-ci.
Tout s'agite, tout fermente : la vie contemporaine n'est plus cette eau stagnante que fut le moyen âge, ni cette brève et brusque commotion qui remua le seizième siècle, pour y faire surgir, côte à côte, deux idées d'une portée bien différente, la Renaissance et la Réforme ; la vie contemporaine n'est plus cette houle furieuse de la première Révolution, ni ce calme plat qui succéda aux
tressaillements des batailles de T Empire : la vie contemporaine est un long torrent de lave. Rien de précis dans nos idées, car nous les avons toutes. Les cerveaux actuels, — j'entends les cerveaux qui pensent : il en est peu, — les cerveaux actuels, nourris de doctrines trop opposées pour vivre ensemble, se sentent envahis par un inexprimable chaos.
Dans ce singulier malaise de la pensée trop affinée, trop ouverte à toutes les impressions les plus contradictoires, il n'est pas une foi qui soit exempte de doute, il n'est pas un doute, même systématique, qui n'ait ses heures de foi. La vie nous apparaît plus compliquée qu'elle ne le pouvait apparaître à nos ancêtres directs. C'est M. Zola, je crois, qui a dit que « la vie est simple ». Elle l'a peut-être été : elle ne saurait plus l'être.
Lorsqu'une race en est venue à* se sentir secouée par tant de douleurs imaginaires ou réelles, ballottée entre tant de croyances diverses, déchirée par de si multiples tortures morales, cette race en doit fatalement comprendre l'existence d'une autre manière que les générations plus passionnées, mais
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moins composées, qui ont vécu aux époques relativement primitives.
II est certain que les idées démocratiques, en pénétrant dans tous les esprits supérieurs, — et même , il faut en convenir, dans les esprits qui se croient rebelles à leur influence, — les idées démocratiques aident étrangement à cette désorganisation momentanée de la pensée contemporaine. L'esprit de libre examen nous envahit, et c'est assurément un bien. Mais que de mal dans ce bien! Il est passé, le temps où les philosophes pouvaient s'endormir dans leur philosophie comme les Sybarites sommeillaient sur un oreiller de roses. Tout change chaque jour, les vieilles vérités deviennent mensonges comme les jeunes vérités le deviendront, et, dans ce naufrage de tous les axiomes, il n'en demeure qu'un seul debout, il ne reste qu'une loi tristement acceptée, — le néant des efforts humains, et le devoir, toujours impassible dans sa cruauté et toujours réconfortant dans sa grandeur, de recommencer ces efforts jusqu'au bout.
Les idées démocratiques n'ont pas seule-
ment contribué à abolir les formules anciennes et à battre en brèche les croyances solidement assises. Elles n'ont pas seulement, avec leur imprudence généreuse, courbé toutes les têtes sous un même joug , sous le joug de la réflexion libre. Elles ont encore, — et c'est sur ce point que nous insisterons, — elles ont fait naître, chez quelques esprits d'une rare force et d'une belle indépendance, cette idée de l'impersonnalité en littérature, qui est un mal pour les lettres et un danger pour la pensée.
A voir la société contemporaine livrée à des tendances égalitaires qui leur répugnaient, car tout artiste porte en lui comme une aristocratie innée, plusieurs esprits de notre fin de siècle ont conçu un rêve : s'isoler de la foule, de cette foule où tout est niaintenant confondu, pour monter vers les hauteurs sereines dont parle Lucrèce. Jusque-là, rien que de normal dans cette grande utopie. Mais ces écrivains, pour être conséquents avec euxmêmes, en devaient arriver à une singulière conception de l'art, — et ils ont .créé l'art impassible, l'art impersonnel, l'art de Gustave
L IMPERSONNÂLITE EN LITTERATURE Jl
Flaubert dans le roman, de M. Leconte de Liste dans la poésie, de M. Renan dans la philosophie.
Gustave Flaubert était un grand, un très grand écrivain. Il avait ce que Bossuet a eu, le sens de l'harmonie large. Ses phrases sont écrites avec des sons ou avec des couleurs, — plutôt avec des sons qu'avec des couleurs. On ne les lit pas, — on les déclame. Elles résonnent longuement et pleinement comme les plus admirables périodes de Bossuet. Si nous allons plus haut, et si du style nous montons à l'idée, nous voyons que Flaubert a su mettre en pratique son étrange théorie d'art. Aucun de ses personnages n'est luiy jamais l'écrivain n'a mis son cœur à vif pour en toucher les fibres saignantes ou desséchées; — tout au plus peut-on reconnaître, chez les héros qu'il nous montre, la conception qu'il s' était. faite de la vie, de cette vie qu'il voyait ennuyée et grise comme un ciel bas. Jamais trace d'autobiographie, encore moins de confession : l'auteur s'efface derrière l'œuvre, et l'œuvre parle seule. Elle est éloquente assurément^ — mais qu'elle le
serait davantage si elle n'était pas seule à parler, si; derrière ces phrases impeccables, le cœur déchiré battait, et si ce grand malheureux qui fut Flaubert n'avait pas eu le suprême dédain de cacher son malheur derrière les désillusions d'Emma Bovary, de Bouvard ou de Pécuchet! Il nous souvient d*un bien beau mot des de Concourt : a Le sang est encore la meilleure encre pour écrire son nom dans la mémoire des hommes ...»
Flaubert n'a pas mis de sang dans son œuvre, et la mémoire des hommes conservera pourtant son nom, parce qu'il fut un admirable styliste, — mais combien ce nom aurait été plus profondément écrit dans les cœurs si Ton sentait se déchirer une âme sous toutes ces observations de détail, et si, dans la pompe de cette langue sonore et puissamment musicale, on pouvait retrouver le sanglot d'une vie triste I
Ce sanglot d'une vie triste, M. Leconte de Lisle l'a laissé échapper parfois, et c'est peut-être, n'en déplaise aux amoureux de la forme pour la forme, c'est peut-être ce qui.
le sauvera le mieux de l'oubli. On sent que
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M. Leconte de Lisle, qui s'est fait des idées très arrêtées, et qui, à les défendre, est forcé de les accepter plus complètement chaque jour, sait parfois oublier les idées pour écouter les sentiments et les noter comme ils viennent, sans souci de l'impassibilité que ses disciples lui prêtent. Ce sont là, à notre avis, les meilleures heures de Técrivain. Aux heures de réflexion complète, lorsqu'il travaille au lieu de s'abandonner, les œuvres qu'il trouve, parfaites de forme, hautes d'inspiration, resteat souvent ennuyeuses à la lecture rapide, et froides à l'examen détaillé. Tout cela est superbe, j'y consens; les jungles sont ténébreux, les montagnes ruissellent de lumière, le grand silence de la nuit est merveilleusement rendu, voici un superbe effet de neige ou un champ de bataille rouge ; plus loin, le Christ mourant a une majesté dont s'étonnent les Romains, ou Caïn fuyant traverse des déserts peints avec toute l'horreur des déserts; plus loin encore, les loups hurlent lamentablement sur les côtes, un vallon de l'île Bourbon étale ses verdures et ses couleurs vives sous le soleil de feu, l'albatros
dort dans Tair glacé des Cordillères, le moyen âge est ressuscité dans tout Tépouvantement de ses tortures, Paris reçoit le sacre des boulets et de Fincendie, — tout cela est fort beaUy tout cela est évoqué par un maître, mais tout cela ne nous touche qu*à demi, quoi que le maître y fasse, parce qu'il s'est drapé dans sa robe de prophète, et que nous cherchons l'homme sous le prophète. Assurément le prophète cache un homme, et un homme qui sait aimer et souffrir comme nous, — mais l'homme n'apparaît que rarement, comme en rougissant d'apparaître. Et c'est ainsi que cette œuvre si solide et si durable, bâtie dans la pierre brute et l'airain rude, reste régulière et hautaine lorsqu'elle eût pu être douloureusement palpitante.
Certes, elle est palpitante, l'œuvre que laissera M. Renan. Mais qu'elle est faite pour étonner et pour dérouter ! C'est là, ce nous semble, le suprême degré que puisse atteindre l'art impersonnel. M. Renan n'est pas un homme, — on ne saurait le mieux comparer qu'à un Protée insaisissable, qui fuit dès qu'on croit l'atteindre, qui se montre,
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qui s'échappe, et qui nous donne le curieux spectacle d'une diversité toujours renouvelée. Il fait incessamment ce que Sainte-Beuve a fait quelquefois : toute doctrine lui est bonne, toute formule lui semble valoir qu'on la discute, toute impression lui paraît valoir qu'on la sente. Et, dans ce mélange de doctrines disparates , de formules contradictoires, d'impressions bizarrement composées, l'esprit se perd à chercher quelle peut être la doctrine, la formule, l'impression à laquelle obéit le plus volontiers cet esprit si fuyant et si souple, aujourd'hui mystique, hier acharné démolisseur de religions, démain voltairien aimable et tolérant. On ne sent plus, dans cette infinie variété d'âmes mêlées et comme enchevêtrées, où est l'âme vraie. Le philosophe, sincère pourtant, a l'air d'un mystificateur ; l'écrivain vous déroute par ses saillies inattendues et irrespectueuses; le poète, — car il y a un poète dans M. Renan, — le poète vous plonge dans une émotion doucement ressentie, puis vous en arrache par un sourire gouailleur. Et cette impersonnalité, poussée si loin avec une désinvolture si aristocratique.
en arrive à faire de M. Renan Técho et comme le résumé de trois ou quatre vies contradictoires, quand il devrait être un homme et n'être qu'un homme.
Un homme, — c'est là, nous semble-t-il, ce que l'écrivain doit devenir. On ne l'est pas toujours : on le devient. Pour pouvoir être personnel, il faut d'abord avoir sa personnalité : voilà une naïveté qui est plus profonde qu'on ne le pense. Il faut, avant d'être ?o/, se débarrasser des influences subies, influences morales, influences intellectuelles, influences sentimentales. Puis, après avoir détruit^ il faut bâtir; il faut se faire sa nature, et, jusqu'à un certain points se faire son tempérament. C'est assurément un rude labeur, — mais la vie se charge de vous y aider. La vie est la grande éducatrice. Il en est pour lesquels elle a des caprices et des indulgences de grand'mère : ceux-là sont les vrais malheureux , car ils s'amollissent et s'efféminent au point d'en ignorer à jamais ce que l'existence doit avoir de viril. Il en est d'autres que la vie traite en marâtre : ceux-là ont grand chance de devenir des révoltés,