‹ Essais de critique dramatiqueChapitre 11 sur 17 · rHRATRE It'l.MII.i: Ai GIER · texte numérisé non relu

rHRATRE It'l.MII.i: Ai GIER

soient que du feu, el ne soupçonnent pas qu'il soil jamais entré chez eux un écu clandestin. » Ce sujet parut hardi en 1858, el Augier eut maille

rtir avec la censure. Sau< L'intervention du prince Napoléon, la pièce n'aurait pas été joué< . Le

nnage de la femme et celui du mari paraissaient également difficiles à faire accepter. Il est probable que Dumas, en pareil cas, eût pris le taureau par les cornes et eût imposé son idée telle qpielle au public. Augier parait y avoir pensé d'abord. « On nous a demandé, » dit-il dans sa préface, « pourquoi nous avons pris Séraphine après sa chute complète, au lieu (lt- montrer par quelle peut'' un arrivait dans cet abîme... La peinture de la dépravation graduelle de Séraphine nous a paru aussi dangereuse que tentante! Nous avons craint que le public ne se fâchât tout rouge à la transition de l'adultère simple à l'adultère payé. » Ainsi il a reculé devant sa propre audace, et après avoir conçu une pièce purement

3te, il s'est arrêté à mi-chemin. Le centre du Sujet devait être la figure de Séraphine; C'est dans son caractère, dans ses antécédents, dans le contraste entre ses goûts de luxe et la vie modes laquelle elle est condamnée, dans les tentations qui guettent une femme comme elle, qu'il fallait chercher l'explication de sa chute. Faute de le faire, l'auteur diminuait singulièrement la portée de son œuvre, et au lien de fonder l'intérêt sur la peinture d'un caractère, il le réduisait à l'invention des situations.

« Une donnée aussi scabreuse. » dit encore Au-

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gier, « ne pouvait être sauvée que par l'émotion, et l'émotion ne pouvait être obtenue que par la situation du mari ; c'est donc là, surtout, que nous avons cherché la pièce. » Remarquons qu'il dit la situation, et non le caractère du mari. Et en effet, si c'était le développement de ce caractère qui eût été son but principal, Augier n'aurait pas attendu jusqu'à la fin du quatrième acte pour faire connaître la vérité à Pommeau. Car c'est lorsqu'il apprend son déshonneur et l'infamie de Séraphine qu'il peut nous montrer et nous montre, en effet, ce qu'il y a en lui d'honnêteté courageuse. Mais si. au lieu de se proposer une peinture de caractère, Augier voulait chercher l'émotion par la surprise savamment graduée, par des coups de théâtre, par des effets purement dramatiques, il a eu raison de construire sa pièce comme il l'a fait. Des le premier acte la catastrophe est préparée. Nous savons que Séraphine est coupable ; Pommeau ne soupçonne rien, mais peu à peu la vérité se fait jour. Le cercle de ceux qui l'ignorent se rétrécit de plus en plus, et il n'est pas possible que lui aussi ne finisse pas par être mis au courant . L'habileté de l'auteur consiste à nous amener sans cesse jusqu'au bord de cette révélation, puis à imaginer des incidents qui l'ajournent et qui sauvent provisoirement l'héroïne jusqu'au moment où le scandale doit éclater. L'intrigue est très habilement conduite: cela rappelle Une Chaîne de Scribe, où toute l'action tourne autour d'une révélation du même - ore, que nous attendons, que nous craignons sans cesse, et que l'auteur, par des merveilles d'adresse,

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a évitée jusqu'au bout. L;t différence, (et elle est grande), c'est que Scribe, qui ne prend pas ses personnages au sérieux, n'excite qu'un intérêt de curic- BÏté, tandis qu'Augier cherche l'émotion et arrive à

!;i produire. Il s'est dit qu'il fallait nous intéi au mari, et il a tourné tous ses efforts de ce Pommeau, dans sa pièce, est un bonhomme tout simple, un cœur d'or, resté candide quoiqu'il ait

sa vie dans une étude de notaire. Ce « patriarche de la basoche, » comme on l'appelle, un peu gourmé, un peu Prudhomme, n'a nullement l'air d'un héros. Mais chez cet homme, si calme en apparence, l'honnêteté est une passion ; lorsqu'au quatrième acte il apprend l'infamie de sa femme et se dit qu'on a pu l'accuser de connivence, ce mari si bon et si faible devient tout d'un coup impitoyable. Les deux côtés de son caractère sont ainsi mis en relief tour à tour, et ce contraste ajoute à l'effet dramatique.

Tout cela est intéressant et pathétique ; mais combien nous sommes loin des peintures réalistes que le sujet semblait nous promettre ! Que l'on comparele bonhomme Pommeau avec un personnage dont la situation a quelque analogie avec la sienne, le Bch vary de Flaubert. Flaubert étudie son héros comme un médecin étudie sun malade; il ne se départ pas un instant de son sang-froid ni de sa clairvoyance; il ne nous fait grâce d'aucune des vulgarités, d'aucun des ridicules du pauvre Charles Bovary; il ne permet pas même à la souffrance de l'ennoblir. Je ne dis pas que le pathétique soit absent, maisl'émo-

tion que nous ressentons est amère. et la pitié que l'auteur nous inspire pour la nature humaine est toujours voisine du mépris. Cette sérénité dédaigneuse est tout a fait étrangère à Emile Augier. Il est le moins impassible des hommes; il méprise de tout son cœur, mais il admire chaudement, et cette émotion communicative est une partie essentielle de son talent.

Il a donc obéi à sa nature en nous traçant le portrait quelque peu idéalisé de son héros bourgeoise Cela n'est pas réaliste du tout, mais cela est logique, intéressant, pathétique. La figure de Sérapbine, au contraire, s'évanouit à mesure qu'on la regarde de près. Augier, nous l'avons vu, n'a pas osé la peindre de face, mais on pouvait espérer qu'il en tracerait un profil net et ressemblant. Il n'en est rien. Nous ne savons d'elle que des détails extérieurs et anecdotiques. Nous connaissons l'histoire de ses dentelles, de son service de table, de ses chapeaux payés par son amant ; nous assistons à ses marchés avec Mme Chariot, la revendeuse à la toilette, aux confidences forcées qu'elle fait à sa femme de chambre, devenue nécessairement sa complice. En reconstituant ainsi avec précision le milieu et les habitudes de Mme Pommeau, l'auteur a suivi le goût du jour, et s'est peut-être persuadé qu'il faisait vrai et vivant ; mais il n'a gardé de la réalité que l'écorce. Jusqu'à la grande scène d'explication du quatrième acte, le caractère de Sérapbine est à peine dessiné, et au cinquième acte elle disparait ; tout l'intérêt si porte sur le mari qui cherche et qui apprendra

au dénouement le nom du larron de son honneur.

Du Gendre d> Monsieur Poirier au Mariagt d'Olympe, du Mariage d'Olympt aux Lionnes Pauvres, on peut suivre la marche de l'auteur vers un idéal dramatique nouveau. La poésie, la fantaisie, la peinture générale de la nature humaine onl fait leur temps: it de découvrir les ressorts de la vie contemporaine, de peindre dans les mœurs présent» qu'il y a de plus caractéristique. Il se trouve ainsi naturellement amené à traiter des sujets d'actualité ; aux Lionnes Pauvres succèdent les Effrontés et Le Fils ie Giboyer. Mais en changeant de sujets il ne peut changer ni la forme de son esprit, ni sa méthode dramatique, et ses pièces d'actualité ne ressembleront pas à celles de Barrière ou de Sardou. Il a cependant fait des concessions soit au goût du jour, soit à la nature des sujets qu'il traite; il y a dans ses satires politiques et sociales un peu plus de mouvement extérieur, des personnages plus nombreux et plus varies, une plus grande recherche de l'effet dans le dialogue; mais sujets et personnages continuent à l'intéresser moins en eux-mêmes que par la signification générale qu'ils portent en eux et qui passe. 11 y a dans ces comédies des allusions, parfois peu déguisées, aux hommes et aux événements du jour, mais c'est pour l'auteur un moyeu et non un but; il n'a jamais cherche l'intérêt purement anecdotique.

Si un écrivain d'aujourd'hui se proposait de traiter un sujet comme celui des Effrontés, il en prendrait sans doute plus à son aise, et sa besogne serait sim-

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pliflée d'autant. Voyez comment M. Lavedan s'y est pris pour écrire Viveurs! Il dessine rapidement quelques silhouettes, puis il fait passer ses pefsonn

du salon du couturier dans celui d'un restaurant connu, ou dans la salle d'attente du médecin à la mode. On pourrait appliquer le même procédé à la peinture du monde des journalistes et des financiers. Mais au temps déjà lointain dont nous parlons, Sareey n'était pas le seul qui eût conservé le préjugé de la a bien faite, >■ et l'on se donnait du mal pour marier les deux amoureux au dénouement. C'a été pour Augier une vraie difficulté de mener de front l'intrigue romanesque, considérée comme n saire. et la peinture de mœurs, qui était le vrai sujet. Nous sommes moins choqués que les critiques d'alors qu'il y a d'un peu décousu dans la

marche de l'intrigue; si. en revanche, le coquin de la pièce, Vernouillet, nous parait d'une innocence relative, ce n'est pas la faute d'Augier, qui ne pouvait deviner quels progrès rapides feraient les successeurs de Sun héros.

Il y a dans Les Effrontés un acte à côté, le deuxième, qui est parfait dans son genre; il y traite en deux ou - scènes 11- sujet que Scribe a esquivé dans Lac Chaîne; le quatrième acte, celui du bal, est animé, amusant, et se termine par une scène très dramatique: mais c'est le premier et le troisième acte, avec leurs discussions politiques et sociales, qui donnent à la pièce son vrai caractère. Qu'importe qui tain es idées soient devenues banales à force d'être vraies, qued'autres, aprèsles dures expériences que

nous avons faites, nous paraissent des utopies? La critique de la bourgeoisie régnante n'en est pas moins juste et forte. C'est un légitimiste et un socialiste qui s'en chargent, mais qui donc pourrait-cç ifttre?Ce n'est sans doute ni Charrier, ni Vernouillet, trop intéressés au maintien de l'étal de <•!. D'ailleurs, le marquis d'Auberive et Giboyer sont parmi les types les plus curieux de la pièce. Il y a de la convention dans le personnage du marquis ; mais ce légitimiste rouge, ce clérical voltairien,

[•as, après tout, impossible à concevoir. Quant à Giboyer, après avoir puissamment contribué au succès de la pièce, il a été très critiqué depuis. H est un peu démode, c'est vrai: les Giboyers d'aujourd'hui ont de la tenue : quand ils vont dans le monde, ils ne portent pas leur pipe dans la poche de leur habit noir; ils ont plus de linge et moins de littérature. Giboyer. bohème encore teinté d,e romantisme, parait vieux jeu. Malgré tout . c'était un personnage intéressant, pittoresque, et d'une véritérelative, que celui de ce pauvre diable, cet éclopé de la vie. victime de ses vices, à vendre au plus offrant et capable de vilaines besognes pour gagner son tabac, avec quelques bons instincts qui surnagent on

dt comment, et même des convictions dont il fait litière par nécessité ou par cynisme mais qui lui échappent par bouffées et qui 1" rendent éloquent.

Ce qui a fait du tort au bohème des Effroi celui du Fils de Giboyer. C'est le même nom. mais ce n'est pas le même homme. C*est que. d'une pièce a l'autre, Giboyer esl devenu père, ce qui, dans la

pensée de l'auteur, suffit à expliquer le changement:

Il continue à vendre sa plume et à insulter le lendemain le parti qu'il servait la veille ; mais il fait preuve du dévouement le plus héroïque pour le fils qu'il n'a pas reconnu et qu'il adore. Prevost-Paradol remarquait avec raison que cette psychologie, un peu trop élémentaire, était celle qui avait inspiré à Victor Hugo sa Lucrèce Borgia et son Triboulet, Fantinë et Jean Valjean. Louis Veuillot appelle Giboyer « un Figaro croisé de Marion Delorme. » Augier, d'ailleurs, avait pris les devants et essayé de prévenir cette critique lorsqu'il faisait dire au marquis d'Auberive : a Etrange garnement ! i 'est la courtisane qui gagne la dut de sa fille. » Tout n'est pas faux sans doute dans cette vue sur la nature humaine ; 11* mélange du bien et du mal est notre fond, et on peut concevoir qu'un sentiment pur conservé dans une âme soit le germe de son relèvement. Mais avant d'admirer la conversion du pécheur, il faut au moins attendre qu'il se soit converti, et Giboyer ne l'est pas. puisque son dévouement à son fils neTera* pêche pas de continuer son triste métier. Faire du vice le piment de la vertu, cela est au moins étranges de la part d'un esprit équilibré comme celui d'Augier, surtout de la part d'un homme qui, dans Le Mariage d'Olympe, s'était montré si rigoriste et avait à peu près nie la possibilité du repentir. D'ailleurs toute l'intrigue sentimentale dons Le Fils de Giboyer, en particulier le dénouement . <-st d'un romanesque echevele , et le mariage de Maximilien et de Fernande est digne d'un conte bleu.

Il n'y attachait peut-être pas grande importance; l'intrigue d'amour était chose secondaire dans une pièce qui est avant tout un pamphlet politique cial. Il s'agissait pour lui de peindre La bourgeoisie française convertie à la réaction cléricale par peur de la démocratie. C'est un'- pièce de combat, comme Rabagas, et qui ne souleva pas en >« »n temps moins de colères. De pareilles tentatives -ont aussi d reuses que séduisantes. .!'• ne parle pas des attaques el des calomnies qu'elles attirent à l'auteur; tout c.-l.-i [,a-^- : c'est d'ailleurs la rançon inévitable d'un succès éclatant. Mais le danger véritable, c'est de perdre son sang-froid dans l'ardeur de la lutte, cl d'oublier les conditions sans lesquelles une œuvre d'art ii" peut être durable. Ce qui plaît d'abord, ce qui fait du bruit, les allusions transparentes, les attaques virulentes contre l.-s adversaires, tout cela se refroidit bien vite. Que nous importe aujourd'hui qu'Augier ait vise ou non M. Guizot et Mm€ Swetchine? Mais alors on guettait, on saisissait au vol les allusions vraies ou fausses. Parmi les scènes qui. dans leur nouveauté, réussirent le mieux, était celle du vicomte d'Outreville , ce jeune cafard, avec la baronne Pfeffers. Il n'y a pas besoin d'être légitimiste ou clérical pour trouver aujourd'hui que une caricature assez grossière, une médiocre imitation de Tartufe.

On retrouve la même outrance dans le caractère de Maréchal. C'était la figure principale de la pièce; il représentait, en effet, l'apostasie de la bourgeoisie devenue infidèle aux principes de 1789, dé-

puis que, n'en ayant plus besoin pour arriver, elle lus a jugés subversifs. Que cette volte-face intéressée ait excité la verve satirique d'Augier, on le comprend; mais la passion Ta mal inspiré. La bêtise de son bourgeois dépasse toute mesure; il l'étalé avec une complaisance invraisemblable. Ce n'est pas du Molière, ce n'est même pas du meilleur Labiche. Ce qui éclate dans le portrait de Maréchal, comme dans celui de Giboyer. comme dans toute la peinture de ce monde orléano-légitimiste qui fait le fond du tableau, c'est une partialité passionnée pour la démocratie, une belle confiance dans l'avenir, une horreur sincère pour les partis rétrogrades. Yeuillot ne s'y trompait pas. et il faisait plus que plaider pro domosua en dénonçant le nouveau Figaro; il défendait tout l'ordre social ancien menacé par les paradoxes de Giboyer. Si l'un s'en tient au point de vue purement littéraire, il y a beaucoup à dire sur la conduite de l'intrigue et sur la conception des caractères: cependant la pièce reste intéressante non seulement comme document historique, mais parce que les défauts en sont rachetés par le diable au corps . parce qu'il y a dans ce pamphlet dialogué un mouvement qui emporte toutes les objections.

La grande qualité du Fils de Giboyer, c'est que c'est une pièce écrite de verve. Maître Guérin est une étude de mœurs très distinguée, avec des partit- supérieures, mais l'ensemble est froid; on a le sentiment que l'auteur a dû peiner pour la faire : cela inspire l'estime et produit l'ennui. Il y a trois sujets différents : 1° les intrigues de maître Guérin et la

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peinture de sod intérieur, imitée de Balzac, passim, et ^Eugénie Grandet en particulier; 2° l'inventeur maniaque, M. Desroncerets, et sa fille Francine, d'après La Recherche de V Absolu; 3° Les tracasseries variées, les manèges de coquetterie traversés d'intérêts d'argent entre Arthur et Cécile Lecoutelier. Augier s'esl donné bien du mal pour rattacher ces trois sujets les uns aux autres : il n'y a guère réussi : Le fil, trop ténu, casse à chaque instant ; il faut le renouer. Je soupçonne que l'auteur, qui n'avait pas ta dextérité et la souplesse d'un Scribe ou d'un Sardou-, a dû lui-même s'embrouiller dans toutes manœuvres et contre-manœuvres, el c'est peut-être pour cela qu'elles nous paraissent si peu claires. C'est une comédie à lire par extraits; telle scène entre Desroncerets et maître Guérin ferait très bon effet dans un recueil de morceaux choisis; la peinture des caractères, l'art du dialogue, rien n'y manque. Tout le personnage de maître Guérin est. d'ailleurs , parfaitement conçu : cet homme d'affaires madré, ce tyranneau domestique, avare et libidineux, est un type excellent, que fait valoir le contraste avec M"" Guérin, dévouée, humble, obéissante , incapable de résister, sauf s'il s'agit du bonheur de son fils. On ne peut pas dire que ces caractères n'aient pas de relief, qu'ils ne soient pas dramatiques; il ne leur manque, pour produire tout leur effet, que d'être places dans une action qui les ferait ressortir. C'est une preuve entre autres que les personnages de théâtre ne vivent pas seulement de leur vie propre, mais de la vie générale que l'au-

teur a mise dans son œuvre. L'idée directrice importe plus encore que l'exactitude et la profondeur de l'observation.

Emile Augier a qualifié lui-même Les Effrontés et Le Fils de Giboyer de pièces sociales. Les caractères individuels qu'il y avait mis en scène reproduisaient donc pour lui non seulement des hommes, mais des classes, et les vues générales sur l'organisation de la société de son temps y avaient encore plus d'importance que la peinture des vices ou des ridicules. En écrivant Maître Guérin, il était rentré dans les conditions ordinaires de la comédie de mœurs. Paul \ Foresiu r. qui a «Me représenté quatre ans plus tard, est un drame de passion, l'étude d'un cas de psychoj logie pathologique, qui se rapprocherait de GabrielÛ par la préoccupation morale, et des drames de Dumas par une certaine curiosité des dessous de la nature humaine. C'est en gros le même sujet que celui à'Une Visite de Noces, pièce qu'il a peut-être eu la gloire de susciter, mais qui lui est si supérieure par l'intensité de l'émotion et l'acuité de l'analyse. Quoi qu'il en suit. Paul Forestier, pas plus que Maître Guérin, n'offre de trace d< s - de morale sociale

qui paraissent avoir hante l'esprit de l'auteur pendant cette période. Nous les retrouvons, au contraire, dans d'autres pièces, dans La Contagion, dans Lions et Renards, dans Jean de Thommeray.

Passons condamnation sur Lions et Renards. Parmi les œuvres manquées d'Emile Augier. il n'y en a guère qui le soit plus complètement. Il y a recommencé 1J euerre au cléricalisme, mais avec infiniment moins

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de succès que dans Le Fils de Giboyer. Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'un esprit aussi net el aussi positif, au moins -h apparence, se Laisse si facilement tenter par des conceptions ultraromanesques. Lions et Renards, comme l»1 disait spirituellement un critique du temps, c'est le Nicomède de Corneille. Nicomède, c'est Pierre Champlion, l'explorateur héroïque, qui, avec l'aide de Laodice, autrement dit Catherine de Birague, tienl tête aux Romains, c'està-dire aux Jésuites. Sans remonter si liant, on péul trouver un ancêtre à M. de Sainte-Agathe dans le Rodin d'Eugène Sue, et la conception générale delà lutte sociale n'est pas beaucoup moins fantastique ni plus profonde dans Lions et Renards que dans le Juif-Errant. Ce n'est vraiment pas là qu'il faut aller chercher un tableau de la société contemporaine à la vrille de 1870.

Ce tableau, l'auteur l'a essayé dans La Contagion. Il a voulu peindre le Paris du Second Empire, au moment du succès de La Belle Hélène, au moment où M1"" de Metternich chantait aux Tuileries les chansons de Thérésa. Mais ce n'est point un observateur qui s'amuse simplement de ce qu'il voit et qui nous en amuse, c'est un satirique qui dénonce un péril social. Le fléau qu'il combat c'est « la blague . " c'est-à-dire la dérision systématique des grandes idées et des nobles sentiments. Qu'on ne lui reproche pas de se mettre en colère pour peu de chose et de prendre une massue pour écraser une mouche. « Blaguer » la famille, la patrie, la liberté, ne peut être longtemps un jeu innocent. Sous prétexte de

n'être pas dupe des mots, on finit par ne plus croire aux choses ; aux convictions démodées succède le culte exclusif de l'argent ; le héros du jour, c'est l'homme fort, le baron d'Estrigaud, dont la principale ressource est déjouer à la Bourse, et qui finira par solder ses différences avec les économies de sa maîtresse. A ce coquin de grande allure Augier a opposé l'ingénieur honnête et naïf, André Lagarde, qui, entraîné par lui dans le monde des affaires et du luxe , arrive à rougir de sa propre candeur et à se laisser presque gagner par la contagion. Peutêtre le contraste entre ces deux hommes est-il un rrrocédé trop simple , et l'a-t-il amené à mettre trop peu de nuances dans sa peinture, à exagérer un peu la naïveté de l'un et la canaillerie de l'autre. Quand M. Ludovic Halévy. dans L Abbé Constantin, s'est mis à peindre la vertu, on a bien vu qu'il n'en avait pas l'habitude, il a forcé la dose. De même Emile Augier, quand il fait le portrait de d'Estrigaud : son forban du grand monde s'applique trop à l'être, on dirait qu'il professe la corruption en vingt leçons à l'usage des bons jeunes gens. Gela manque d'aisance et de naturel, et tout le tableau du monde d'alors manque de richesse et de variété. C'est là que l'auteur de Madame et Monsieur Cardinal aurait pu mettre utilement quelques touches. Lorsque Augier a repris ce sujet sous une forme un peu différente , dans Jean dt Thommeray, il n'a pas mieux réussi. La peinture de la démoralisation graduelle de son provincial sous l'influence de la vie de Paris est le plus souvent faible et banale. Il n'y a vraiment là rien de

le théâtre d'émile m gier.

caractéristique, rien qui nous fasse revivre ce carnaval effréné, cette gaieté fiévreuse, cet étourdissement volontaire, qui ont précédé nos désastri

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