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COMEDIES REALISTES. — COMEDIES SOCIALES

Lorsqu'on passe du Gendre de Monsieur Poirier au Mariage d'Olympe, qui a été jouée un an après, on est j'abord saisi du contraste entre les deux pièces : autant il y a de gaieté et d'agrément dans l'une, autant l'autre est dure et triste. Entre les comédies qu'Augier avait données jusqu'alors il y avait un air de famille, il s'en dégageait une impression d'honnêfceté souriante. Ici, pour la première fois, il a poussé la peinture au noir. Pour le fond du sujet il y a de l'analogie entre Le Mariage d'Olympe et L'Aventurière ; mais quelle différence d'inspiration! Doua Glorinde est une aventurière gracieuse et poétique, Olympe est une héroïne de police correctionnelle. En condamnant la première, nous la plaignons; lorsqu'on abat la seconde d'un coup de pistolet, nous nous disons qu'elle- n'a que ce qu'elle mérite. Au fond l'esprit de l'auteur est resté le même ; L'Aventurière, Gahrielic, Le Mariage d'Olympe, reposent sur une même conception, absolue et intransigeante, de la morale sociale; mais il y a dans Le Mariage d'Olympe un accrut tout nouveau, une âpreté de ton et un parti

pris de réalisme qui attirent forcément notre attention.

L'explication de ce changement, on la connaît : c'est l'influence exercée sur Augier, comme sur tous ses contemporains, parles débuts d'Alexandre Dumas fils. La Dame aux Camélias était une œuvre tout à fait originale. Ce débutant, chose rare, ne relevait que de lui-même. Ce vieux sujet de la courtisane amoureuse, que Victor Hugo, qu'Emile Augier, après tant d'autres, avaient traité, Dumas l'avait si bien renouvelé qu'on ne s'apercevait même pas qu'il avait eu des devanciers. L'impression avait été profonde ; tout Paris avait pleuré à cette admirable pièce ; mais en même temps le scandale avait été grand. On n'avait plus affaire à une pure œuvre d'art, comme Marion Delorme: avec Armand Duval et Marguerite Gautier on se sentait en pleine réalité. Quelques précautions que l'auteur eût prises, quelque irréprochable que fût sa doctrine, ce qui dominait tout, c'était l'émotion si vive, si contagieuse, qui se dégageait de sa pièce. Il avait eu beau réserver les droits de la société, la société se sentait atteinte, et chaque père de famille pouvait craindre que son fils, au risque d'être malheureux comme Armand Duval, ne voulût aimer et être aimé comme lui.

Théodore Barrière avait essayé je ne dis pas de répondre à la thèse de Dumas, qui était inattaquable, mais de dissiper le prestige dangereux qui s'attachait à son héroïne. Il disait en somme : on vous a fait le roman de la courtisane, je vais en écrire l'histoire. Cette histoire, c'était Les Filles de marbre.

LE I HF.ATRE I) EMILE AUGIKR. : l.>

Ce qui montre l'impression qu'avait faite La pièce de Dumas el les inquiétudes qu'elle avail excitées, le succès qu'obtint la comédie plate et prétentieuse, ;i peine lisible aujourd'hui, de Théodore Barrière. A la délicieuse Marguerite «1»' Dumas il avait substitué Marco, la fille de marbre, d'une banalité écœurante; Armand Duval s'était transformé en Raphaël, sculpteur larmoyant et insupportable, qui finit par mourir phtisique. De tout cela il résultait clairement ijue les artistes, surtout quand ils n'ont pas cent mille francs de rente, ont tort de perdre leur temps avec les petites dames. Cette morale suffit, parait-il, à rassurer les spectateurs d'alors, qui firent un sucres à la pièce.

Augier ne jugea pas sans doute que Les Filles de marbre fussent une réponse satisfaisante àla comédie, de Dumas ; il voulut lui aussi dire son mot, et il écrivit Le Mariage d'Olympe. Il faut, pour bien entrer dans la conception de la pièce, se rappeler que c'a été une œuvre de circonstance, un pamphlet dramatique écrit contre la théorie de la rédemption par l'amour. Le raisonneur de la pièce pose nettement la thèse dès la première scène : « Mettez un canard au milieu des cygnes, vous verrez qu'il regrettera sa mai*: et finira par y retourner. » En d'autres termes, les conversions des courtisanes ne peuvent être ni sérieuses ni durables. « Vous n'admettez donc pas de Madeleines repentantes? » lui dit-on. « Si fait, répond-il, niais au désert seulement. »

Supposons qu'au lieu de mourir, Marguerite Gautier eût épouse Armand, qu'en serait-il advenu? Ar-

mand aurait-il essayé de l'imposer à son monde, à sa famille? Qui ne voit les difficultés et les dégoûts inévitables qu'il aurait rencontrés dans une pareille entreprise? Se serait-il condamné à vivre à l'écart avec elle? Mais, au bout de quelques années, de quelques mois peut-être, la lassitude, la satiété, les regrets amers de son imprudence ne l'auraient -ils pas détaché d'elle? Aurait-il pu d'ailleurs oublier si bien le passé qu'une circonstance fortuite, comme la rencontre d'un des anciens amants de Marguerite, ne l'en fit cruellement souvenir? Lorsque Marion dit à Didier qu'il aura sa grâce, qu'il vivra, il lui répond qu'il aime mieux mourir :

Vois-tu? mort, tu m'aimeras mieux.

J'aurai dans ta mémoire une place sacrée; Mais vivre près de toi, vivre lame ulcérée, O ciel ! Moi qui n'aurais jamais aimé que toi, Tous les jours, — peux-tu bien y songer sans effroi? Je te ferais pleurer, j'aurais mille pensées Que je ne dirais pas sur les choses passées. J'aurais l'air d'épier, de douter, de souffrir. Tu serais malheureuse! — Oh! laisse-moi mourir.

Certes il y aurait un drame à écrire sur une pareille situation, et ce serait même là le véritable drame à écrire, si l'on se proposait de démontrer qu'on ne doit dans aucun cas épouser une courtisane. Car si le mariage, même avec la meilleure, la plus aimante, offre si peu de chances de bonheur, que penser de ceux où la femme est une femme ordinaire, et non une créature d'exception?

Je ne sais si cette conception s'est présentée à Tes-

prit d'Augier; en tout cas, il en a adopté une autre. Pour lui la rédemption par l'amour est une chimère, el s'il y a des exceptions à cette règle, il ne veut pas

onnaitre. Toute courtisane, même rangi respectable en apparence, aura tût ou tard « la nosde la boue. » Son héroïne, Olympe Taverny, s*est fait épouser par un naïf; la voilà comtesse de Puygironet admise, à fore»; d'habileté, dans la famille M dans le monde aristocratique de son mari. Que va-t-il arriver? Elle s'ennuie à mourir dans ce milieu dont les idées, les habitudes, les plaisirs, tout lui esl étranger. L'ennui la pousse à une imprudence; elle se* laisse faire la cour, elle acceptemôme immeau temps jadis. Surprise en faute, ssaye, mais vainement, de se tirer d'affaire par un mensonge, puis par une infamie, en essayant de déshonorer une jeune fille innocente: c'est alors que le marquis de Puygiron, l'oncle de son mari, arrête par un coup de pistolet le cours de ses exploits.

Tout cela ne dure que trois actes : ce serait bien peu si l'auteur avait voulu peindre des caractères. Mais ce n'est pas de psychologie qu'il est préoccupé, c'est de morale. Les personnages sont nettement et Brièvement posés. Ce sont des caractères tout d'une pièce, avec aussi peu de nuances que possible : Olympe, la courtisane rusée et sans scrupules: le marquis de Puygiron. le type du gentilhomme intransigeant en morale comme en politique. Ce sont moins des caractères que des forces qui vont se heurter l'une contre l'autre pour aboutir à un dénouement tragique. Le système dramatique qu'Emile

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Augier a inauguré ici, c'est celui qui servira à Dumas pour écrire ce chef-d'œuvre, Le Supplice d'une femme. Rien que des faits; les caractères indiqués en quelques mots: une situation unique, dont les conséquences éclatent sous nos yeux dans un raccourci puissant. Mais Augier n'a pas osé aller jusqu'au bout de sa conception : trop rapide pour le développement des caractères, l'action dans Le Mariage d'Olympe ne l'est pas assez pour produire l'effet foudroyant que l'auteur avait voulu.

Plusieurs des objections qu'on lui a faites ne portent que si l'on cherche dans la pièce une étude de caractères. Sarcey. par exemple, reproche à Augier d'avoir simplement indiqué ce qu'il y avait de plus intéressant dans le sujet, l'embarras d'Olympe jetée dans un monde tout nouveau pour elle, ses gaucheries de toutes sortes, ses piqûres d'amourpropre, le ressentiment qu'elle en concevra contre le monde et contre son mari. Weiss prétend que la pièce tout entière porte à faux. « Jamais. » dit-il, « une femme comme Olympe ne commettra les imprudences qu'on lui prête. Une femme honnête et considérée peut être saisie, à l'extrême rigueur, de la nostalgie de certaines choses; elle, jamais. La nostalgie de la boue, quand on n'a pas encore la considération et que tout à coup on en jouit î le regret de l'avant-sc -. quand on est magnifiquement assise à l'Opéra de Vienne, dans la l'une véritable princesse... allons donc ! - Mal* gré tout l'esprit de Wdss. je ne sais si cela est sans réplique; et la loi qu'il établit peut bien souffrir

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quelques exceptions. Mais la question n'est pas là.

Le tort d'Augier n'es! pas d'avoir donné tel ou te] caractère à son héroïne, c'est de nous avoir laiss temps «1 y penser. Il s'amuse à une scène, pleine de ■■«■■ d'ailleurs, entre Olympe et sa mère Irma, mâtinée de concierge et de marchande à la toil< Mais puisque nous devons aboutir au dénouement M1"' l'on sait, de pareils intermèdes ne sont pas leur place : ( llympe est une bête de proie, un monstre qu'il faudra finir par abattre; voilà ce que nous ne devrions pas perdre de vue un seul instant, et ce qui supposerait une action plus pleine et plus forte que celle qu'on nous donne. Il y a dans toute la pièce quelque chose d'ambigu; nous flottons sans cesse entre la comédie de genre et le drame pur. Le realisme de l'auteur est quelquefois de pacotille, mais surtout il jure avec l'impression finale qu'il veut produire. On comprend donc très bien que le manque de netteté et d'unité ait nui au succès de la pièce, qui a toujours séduit 1rs lettres parle brillant de L'exécution et l'esprit du dialogue, mais qui ne s'esl jamais imposée au grand public.

Les années qui précèdent et qui suivent immédiatement Le Mariage d'Olympe sont parmi les plus intéressantes de la vie littéraire d'Emile Augier. C'est le moment le plus brillant du Second Empire et celui où éclôt la littérature qui le caractérise. Le Demi- Monde, Les Faux Bonshommes, Madame Bovary en sont des spécimens. Ce qui domine, c'est une impression de pessimisme, de désenchantement, de positivisme pratique. C'est l'ère des hommes de Hours.- et des

sporlsm.cn qui commence. L'argent est le roi du jour; l'amour fait l'effet d'une friperie romantique. Et les écrivains mêmes qui font la satire de ces nouvelles mœurs en subissent l'influence. Ils sont secs et positifs par système, s'ils ne le sont pas par tempérament; on se méfie de la poésie; si l'on a un idéal, on le cache : on ne se passionne plus que pou* le réel ou ce qu'on appelle de ce nom. Àugier paraît tour h tour avoir été dépaysé dans ce milieu, gêné par ces nouvelles tendances, et avoir essayé de s'y adapter. Xon pas que son point de vue ait changé : il demeure essentiellement optimiste, défenseur du vieux bon sens et de la morale. Mais tantôt il reste fidèle à ses origines littéraires, il est l'homme de la comédie tempérée, quelque chose d'intermédiaire entre Ponsard et Musset ; tantôt il s'efforce de renouveler son inspiration en s'appropriant les formules à la mode et en faisant des concessions au réalisme.

On reconnaît la première manière d'Emile Augier dans les pièces comme La Pierre de Touche. Ceinture

. l'a Beau Mariage. Dans La Pierre de Touche, la donnée est ultra-romanesque ; nous sommes au pays lie Fan tas io, où de grands seigneurs millionnaires laissent leurs millions à des pianistes de génie. C'est dans le cadre d'un conte bleu que l'auteur a placé la peinture, en soi assez triste, de l'argent faisant lever peu à peu dans un cœur qu'on croyait honnête les mauvais instincts qui s'y cachaient. Dans Ceinture

. au contraire, le cadre est réel ; le roman est dans le cœur de cette jeune fille trop riche. Galiste,

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qui réve d'un mariage d'amour el que sa fortune même empêche de réaliser son rêve. Personne romanesques encore, les héros ô.'Un Beau Mariage : Pierre et Clémentine : Clémentine méfiante parce qu'elle est riche et se croyanl épousée pour sa fortune, Pierre trop timide el trop fier pour laisser deviner tout son amour. Dans toutes ces pièci s, Aaigier, contrairemenl à la poétique du jour, glisse au lieu d appuyer: la réalité lui semble trop laide pour être abordée directement et peinte en elle-même; il cherche à en atténuer l'impression, à dégager la gaieté ou l'émotion qu'elle peut contenir.

La Jeunesse, autre comédie de la même période, est une œuvre de transition, intéressante à ce titre, quoique dans l'ensemble ce soit une œuvre manquée. Le héros est un jeune avocat qui aime sa cousine et n'ose L'épouser : ni elle ni lui ne sont assez riches. Ce thème se prêtait-il à une comédie en vers? Je ne sais, à moins que le but de l'auteur ne fût de gourmander eluquemment la jeunesse trop positive de nos jours, de lui prêcher la confiance en l'avenir, la divine imprévoyance. Dans cette pièce, d'une inspiration toute idéaliste et morale, ce qu'il y a de meilleur, c'est un portrait qu'on appellerait volontiers réaliste, si réalisme était synonyme de vérité. C'est celui de MmeHuguet, mère du héros. Ayant fait un mariage d'amour. elle s'est jure de préserver son fils de la même folie; ayant peiné, économisé toute sa vie. ayant souffert par l'argent, elle ne veut pas qu'il souffre comme elle, et elle n'a plus qu'une pensée, une passion, le faire riche pour le faire heureux. Elle le met en garde,

non seulement contre les surprises de son cœur, mais contre les excès de délicatesse qui pourraient

nuire à sa carrière. Femme irréprochable, elle consent à recevoir la femme très compromise d'un avoué qui peut le servir. Les déviations morales que peuvent produire à la longue, dans une ârne honnête et tendre, la peur de la pauvreté, la crainte perpétuelle du lendemain, sont admirablement peintes. Ce portrait d'une mère bourgeoise est un tableau en raccourci de la bourgeoisie française . avec ses vertus solides que stérilise son sens étroitement pratique, son amour exclusif et aveugle de la sécurité.

Les Lionnes Pauvres sont de FAugier seconde manière. Le sujet a deux qualités essentielles à une oeuvre réaliste : il est pris dans les moeurs actuelles, et dans les mauvaises mœurs. Il s'agit non plus de l'adultère pur et simple, mais de la vénalité dans l'adultère; l'héroïne. Mma Pommeau, est entretenue par son amant, Léon Lecarnier. Notez que Faction ne se passe pas dans le demi-monde, mais en plein cœur de la bourgeoisie ; le mari de Mme Pommeau est premier clerc d'un notaire de Paris. M. Pommeau gagne dix mille francs par an, sa femme en dépense trente mille. Comment se fait-il que le mari ne se doute de rien? Voici ce qu'en dit le raisonneur de la pièce : « Ces pauvres maris sont si innocents ! Ils s'extasient sur les progrès de la fabrication, le bon marche de la main-d'œuvre, ie bas prix des soies, la fraîcheur des cachemires soi-disant de rencontre, qu'on a toujours pour rien. Quant au procédé, ils n'y

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