L OEUVRE DE DUMAS ET LA CRITIQUE
Avant d'aborder directement L'étude du théâtre d'Alexandre Dumas fils, on pourrait écrire tout un chapitre sur les critiques qui s'en sont occupés. D'abord, les critiques qui ont rendu compte de ses pièces le lendemain de la première représentation ou de l'une des reprises. Rien n'est plus instructif ({ne la lecture de ces articles. On y suit au jour le jour. ave<- Le développement du talent de l'auteur, 1rs transformations du goût public. Sans ce témoignage irrécusable, on aurait de la peine à se Qgurer les résistances que Dumas a ru à vaincre, moins chez le grand public, qui lui a ete généralement favorable, que chez les lettres. La Revue des Deux- Mondes lui a été particulièrement hostile, non seulement à s.-s débuts, mais longtemps après qu'il avait donne ses premiers chefs-d'œuvre. Tour à tourPontmartin , Gustave Planche . Montégut . Saint-René
Taillandier. Louis Etienne, se sont acharnés sur lui. Gustave Planche, malgré son étroitesse d'esprit et ses préjugés, est encore un des moins injustes. Les deux seuls critiques qui aient rendu justice à Dumas sont Edmond Ahout dans un article, très insuffisant d'ailleurs, sur le Demi-Monde, et Challemei- Lacour dans la remarquable analyse qu'il a faite des Idées de Madame Aubray. Mais ceux-là étaient des critiques de passage et n'avaient pas le ton de la maison. Pendant plus de vingt ans, la revue des douairières orléanistes lit grise mine à l'auteur compromettant de La Dame aux Camélias, à l'écrivain qui avait débuté sous le patronage de M. de Morny. Elle commença à s'adoucir après l'éclatant succès de Monsieur Alphonse, qui ouvrit à Dumas les portes de l'Académie ; mais ce ne fut qu'en 1881, lorsque Ganderax devint le critique attitré, que les traditions se modifièrent décidément, qu'il fut permis d'admirer, et d'être enfin de l'avis du public.
Quand, au lieu de faire une douzaine de chroniques dramatiques par an dans une revue, on écrit un feuilleton par semaine dans un journal, le point de vue ne saurait être le même. On a beau avoir des préférences et même des idées très arrêtées, on est obligé de tenir compte des goûts et des opinions du public, avec lequel on est constamment en communication. Si Francisque Sarcey avait débuté dans la critique quelques années plus tût, nous aurions dans la suite de ses chroniques un tableau complet de la carrière dramatique de Dumas. Nous saurions non pas seulement comment un juge des plus compétents
LE THEATRE DE DUMAS FILS. Zbl
a apprécié des œuvres comme La Dame aux Camélias bu Le Demi-Monde dans leur nouveauté, mais, ce qui ne serait pas moins intéressant, ce qu'en pensait alors le vrai public, celui qui, comme dit Molière, ne cherche point de raisonnements pour s'empêche* d'avoir du plaisir. Cette première partie nous manque. Beureusement nous avons la seconde, et depuis L'Ami des Fa/uitcs jusqu'à Francillon il n'y a pas de Comédie de Dumas sur laquelle Sarcey n'ait écrit un ou plusieurs feuilletons. Et comme entre autres mérites il a celui d'être éminemment sincère et de premier mouvement . comme il ne craint jamais de se déjuger lorsque le public lui i\ donné tort, ce que nous trouvons dans ses feuilletons, ce n'est pas seulement son opinion personnelle mai- l'impression toute chaude que la pièce a faite sur les spectateurs de la première représentation.
Ce qui nous frappe le plus, c'est de voir combien de fois Dumas, dont les débuts avaient été éclatants. et qui, dès 1855, en écrivant Le Demi-Monde , s'était mis hors de pair, a dû recommencer la conquête de son public. Son originalité même, la hardiesse el la variété de ses tentatives lui ont été un obstacle. 11 a gagné presque toutes les batailles qu'il a li\ . maison aurait dit souvent qu'il voulait défier le sort, qu'il n'aimait que les succès remportes de haute lutte, dédaigneux des concessions par lesquelles il aurait pu désarmer son public, et tenant moin> à le séduire qu'à le dompter. En définitive, Dumas a Uni par avoir raison de toutes les résistances. Sauf La
Princesse de Bagdad, ses dernières pièces, même L'Etrangère, malgré ses singularités, ont réussi du
premier coup. Des œuvres qui jadis étaient presque tombées, comme L'Ami des Femmes, ont été reprises avec succès. Et notons ce point : dans cette dernière période il y a généralement accord entre ie public et la critique. Jules Lemaître, qui a débuté dans la chronique dramatique à ce moment-là, est certes un esprit indépendant : il ne relève d'aucune école, et il a dit son opinion en toute franchise sur Dumas comme sur tout autre écrivain. Il avoue que VEtrangen est de l'hébreu pour lui, et il n'a pas épargné les objections même à des œuvres depuis longtemps consacrées, comme Le Demi-Monde. Avec tout cela c'est . comme Sarcey, un fervent admirateur de Dumas ; mais les raisons de leur admiration ne sont pas tout à fait les mêmes. Ce que Sarcey loue le plus dans l'œuvre de Dumas, ce sont ses qualités dî homme de théâtre, cette sûreté d'exécution, cette maîtrise incomparable, qui lui ont permis déjouer et de gagner des parties que tout autre aurait perdues. Sur le fond des choses il fait des réserves, et dans le Dumas seconde manière tout ne lui plaît pas. Il n'admire Une Visite de Noces qu'en maugréant, et il n'a jamais pu prendre son parti de La Femme de Claude ni de La Princesse de Bagdad. Ce qui attire au contraire Jules Lemaitre, ce qui le séduit dans le talent de Dumas, c'est ce qu'il a d'aventureux. Il préfère aux chefs-d'œuvre incontestés, sur lesquels il n'y a plus grand chose à dire, les pièces qui ont été discutées à l'origine ou qui le sont encore, et qui..
moins parfaites que les autres, moins bien adaptées aux conditions du théâtre, nous fonl pénétrer plus avant dans la pensée de L'auteur ou dans les secrets de la nature humaine.
Cette différence de point de vue entre Sarcey et Lemaître s'explique surtout par celle de leur espril et de leurs goûts. L'un aime avant tout ce qui esl sensé, logique, lumineux, ce qui se laisse comprendre sans peine et s'impose à toutes les intelligences. L'autre a une préférence pour les œuvres où il y a une part de mystère; il leur sait moins de gré d'être belles que d'être suggestives, de forcer son admiration que de le faire philosopher ou rêver. Mais les différences ne s'expliquent-elles pas aussi par ce fait que les deux critiques ne sont pas du même âge et n'appartiennent pas à la même génération ? Lorsque Sarcey a débuté comme chroniqueur dramatique . Dumas ne faisait que commencer son évolution; il réservait bien des surprises à ceux qui, après La Dame aux Camélias, Le Demi-Monde , Le Fils Naturel, croyaient connaître la formule de son talent. L'Ami des Femmes et Une Visite de Noces, pour ne parler que des deux pièces les plus caractéristiques, effarouchèrent le public, en 18G2 et en 1871, et Sarcey. quoique grand admirateur de Dumas, fut plus d'une fois effrayé, sinon scandalisé, - audaces. Lorsqu'en 188.*» Lemaître écrivit ses premiers feuilletons, les choses avaient bien changé. Pour les gens de son âge, Dumas, académicien depuis dix ans. écrivant pour la Comédie Française, n'était plus le révolutionnaire qui avait mis jadis en
colère les partisans de la tradition. Ses pièces, ju- 3 autrefois scandaleuses , impossibles . étaient maintenant acceptées de tous. Il fallait être hardi. en 1871, pour prendre ladéfensed'ï/ne Visite de Noces ;
ce qui paraissait extraordinaire quinze ans après, c'est que la pièce eût soulevé tant d'orages. D'ailleurs, les romanciers naturalistes et les écrivains du Théâtre-Libre avaient si Lien fait l'éducation du public que Dumas, jugé trop radical quelques années auparavant . n'avait plus l'air que d'un simple centre gauche. Il est donc tout naturel que les feuilletons de Lemaitre, écrits de 1885 à 1895, alors que Dumas était en possession d'une autorité incontestée sur le public, nous donnent, même quand il juge les mêmes pièces que Sarcey et que tous les deux sont d'accord, une impression différente. Lemaitre n'a connu que le Dumas victorieux des dernières an- : Sarcey se souvient des batailles d'antan. Ayant suivi à la fois les évolutions de Dumas et celles du goût public pendant vingt-cinq ans, il sait par quelle- étapes l'auteur discute si longtemps est arrivé à la gloire.
Si je n'ai pas encore parle de Weiss, ce n'est pas que je méconnaisse la valeur et l'originalité de sa critique, c'est qu'elle ne rentre pas dans la même ->rie que celle de Sarcey et de Lemaitre. Ce qu'il a écrit de plus important sur le théâtre de Dumas, ce ne sont pas les divers feuilletons qu'il a faits en 1884, pendant son passage aux Débats, c'est l'article qu'il avait donné en bs:>,s à la Revue Contem-, ne <■[ qui a été réimprimé dans son volume Lé
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Théâtre et les Mœurs. C'esl une étude Qôn pas sur un Beul ouvrage, mais sur Les cinq premières pièces de Dumas, depuis La Darru aux Camélias jusqu'à La Question d'Argent. Ce qui lui donne un intérêl particulier, c'esl que l'auteur, suivanl son habitude, ne s'est pas borné à faire de la critique dramatique : son étude est une étude mural'- et sociale autant que Littéraire. Les premières comédies de Humas ne L'intéressent l»as seulement en elles-mêmes, mais parce qu'il y voit un signe d'un étal d'espril nouveau, contemporain «lu Second Empire. « Quelque chose, » nous dit-il, « avait craqué dans l'âme française <■( la >«»ciété française, au Vaudeville, 1»- 2 février 1852 (première de La Dame aux Camélias), comme deux mois auparavant quelque chose avait craqué dans l'Etat le 2 décembre 1851. » Aux yeux de Weiss, il y avait eu à cette date réaction" en littérature comme en politique; de même qu'au régime libéral de L830 et de 1848 avait succède le régime autoritaire, de même énéreuses ardeurs du romantisme avaient fait place à un esprit sec et positif. Les comédies de Dumas étaient un symptôme de cette révolution, tout comme Madame Bovary et les Essais de critique de Taine. Weiss ne pouvait pas s'en consoler; il restait fidèle à ses premières amours, les écrivains du temps de Louis-Philippe, assez éclectique d'ailleurs, admirateur de Ponsard comme d'Alexandre Dumas père, de Scribe comme de George Sand. Pour lui, l'ennemi c'était le réalisme, dont Alexandre Dumas lils était un des représentants les plus eminents. La Dame aux Camélias ci Diarn de Lys lui
avaient encore laissé quelque espoir; il y trouvait des traces de romantisme, de noble et poétique extravagance. Mais à chaque pas que le débutant faisait dans la carrière, on le voyait plus clairement se diriger vers un autre idéal : plus que des faits enchaînés par une logique sévère ; une pièce est une opération mathématique dont le dénouement est le total. Plus de fantaisie, plus de passion; le raisonnement règne en maître. Weiss est bien obligé de reconnaître les mérites de cet art nouveau. Une œuvre comme Le Demi-Monde forçait l'adhésion de tous les gens de goût. Même dans Le Fils Naturel, qu'il critique impitoyablement, il avoue que la scène du père et du fils au second acte est un chef-d'œuvre d'exécution comme de conception. Mais il admire de mauvaise grâce, on voit bien que le cœur n'y est pas : il n'a toute sa verve que dans l'attaque.
Lorsque vingt-cinq ans plus tard, il écrivit ses feuilletons des Di'bats, il se montra plus juste. D'abord il n'avait plus la férocité propre à la jeunesse : ensuite il ne faisait plus la guerre aux idées du Second Empire dans la personne d'un de ceux qui les représentaient à ses yeux. Il faut ajouter, pour être juste envers Weiss, que les débuts de Dumas, si brillants qu'ils fussent, ne faisaient pas prévoir tout ce qu'il devait être plus tard. Combien la première en date de ses pièces à thèse, Le Fils Naturel, est différente de la seconde, Les Idées de Madame Aubray! Qui donc, en 1858, lorsque Weiss écrivait son étude sur Dumas, pouvait concevoir l'idée d'une comédie comme L'Ami des Femmes ou comme Une Visite de Noces? Quand on
étudie I»' théâtre de Dumas dans l'ensemble de son développement, on esl frappé de ce qu'il a de logique, el il esl assez facile de l'exprimer par une formule : mais ce sont là des découvertes qu'on ne fait qu'après coup; et lorsque Weiss lui-même, à propos d'une reprise de Diane <l> Lys, en 1884, se plaît à montrer (rue cette comédie, jouée en 1853, renfermait tous les germes de ce que Dumas a l'ait depuis, ce n'est que l'illusion d'un esprit ingénieux qui, faisant un retour vers le passé et voyant quels liens l'unissent au présent, s'imagine avoir pressenti ce qu'il n'a pu que constater, et ce qu'il n'était donné à personne de prévoir. Au fond de tout ce que Weiss a écrit sur Dumas fils, il y a cette idée qu'il personnifie plus que tout autre écrivain la réaction contre le romantisme, contre les façons de penser, de sentir et d'écrire de 1830. Cette vue renferme une part lie vérité, mais non pas toute la vérité. Et surtout elle ne rend pas compte du changement capital qui s'est produit entre Le Fils Naturel et Les Idées dt Madame Aubray, lorsque Dumas, au lieu de s'en tenir au point de vue de la stricte justice, comme dans la première de ces deux piècesj s'est élevé, en composant la seconde, jusqu'à l'ordre de la charité.
Les articles publiés dans la Revue Bleue en 1876 par M. Charles Bigot, en 1882, par M. Cartault, portent non [dus sur quelques pièces de Dumas, mais sur l'ensemble de son théâtre, ou du moins sur les pièces jouées jusqu'alors. L'étude de M. Bigot, très intéressante d'un bout à l'autre, se compose de deux parties. Dans la première, où il juge Dumas comme
auteur dramatique , il lui rend pleine justice. Ii a, dit-il. les deux qualités essentielles : la vie et la force. Si ses personnages ne sont pas toujours vrais, ils sont vivants, du moins à la lueur de la rampe, 11 a fait une révolution sur la scène française par la rapidité qu'il a introduite dans l'action. Quelle différence de mouvement et de plénitude entre ses prédécesseurs et lui! Que de choses il fait tenir en un acte ! Avec cela, une variété éblouissante : il sait servir à chaque fraction de son public le plat qu'elle aime; il y a du pathétique pour les femmes, des propos cyniques pour les boulevardiers, des tirades morales pour M. Prudhomme. Il escamote les difficultés avec une habileté merveilleuse ; il sait, à force de préparations discrètes et savantes, nous faire accepter les situations les plus invraisemblables; il y a dans son style du galimatias, de la sensiblerie banale; mais il y a souvent de la vigueur et même de la simplicité.
Aux restrictions qui se mêlent déjà à ces éloges, M. Bigot en ajoute d'autres. Dumas, dit-il, a beaucoup d'esprit, mais il a le tort de donner le sien à: tous ses personnages. Il y a une certaine monotonie dans sun inspiration. Il ne varie pas ses sujets comme Augier; il ne nous représente guère qu'un coin de Paris, une seule passion, l'amour, et l'amour dans des conditions toutes spéciales. Il ne sait pas peindre les jeunes filles, et d'ailleurs il évite de le faire : ses honnêtes gens sont des nigauds. Ses vrais héros, ce sont les boulevardiers, les fêtards, les courtisanes^ les intrigantes. Mais, dans ce cercle étroit, nul n'a