I III. \ PRE DE DUM IS FILS
rail s'en tenir Là; mais son triomphe ne Lui suffi! pas, elle veut se venger de L'homme qui a es d'empêcher son mariage, et elle secroii sur le point éussir ; Olivier el Raymond vont se battre. A ce moment un incident inattendu la met à deux doigts de sa perte : Raymond acquiert la certitude qu'elle l'a trompé, qu'elle n'a jamais été mariée, qu'elle a été la maîtresse, et la maîtresse payée, de M. de Thonnerins.
La scène est belle; elle a été préparée par Les quatre actes qui la précèdent, et ce ne sont pas seulemenl Les paroles passionnées des deux amants, leurs Larmes, leurs attitudes, qui nous intéressent, ce sont leurs sentiments que nous devinons, la situation si fortement conçue où l'auteur les a placés. Le temps est passé des coquetteries par lesquelles Suzanne a pris Nanjac : il a en main la preuve écrite de ses mensonges, et la question est de savoir s'il est homme à pardonner. S'il est inflexible, elle est perdue : car elle a joue tout son avenir sur une seule carte son mariage; si le mariage ne se fait pas. elle n'a plus qu'à rouler dans ce flot de la vie galante qui emporte M""-' de Santis et ses pareilles. Et Raymond7 k- conflit qui se passe en lui n'est pas moins tragique. Les sentiments d'honneur qui sont le fond de sa nature sont aux prises avec l'amour tyrannique, absolu, que Suzanne a allumé dans son âme ut dans son sang : il la méprise, mais il l'aime toujours, et il sent bien, après L'avoir insultée et brutalisée, qu'il n'aura jamais le courage <le la quitter, et que lui. L'honnête boumie. il finira
par donner son nom à cette coquine. Pourquoi per» siste-t-il dans son duel, désormais absurde, avec Olivier? Parce qu'il déteste en lui non seulement un témoin du passé de Suzanne . mais l'homme qui l'a aimée et qui a probablement été aimé d'elle.
Il est permis de croire, avec M. Douinic, que dans la realité Raymond aurait épousé Suzanne. Dumas, pour nous faire plaisir sans doute, ou bien parce qu'il y avait en lui dès ce moment des instincts de justicier, en a décidé autrement. Que nous importe? ce n'est pas le dénouement, un peu trop ingénieux, qui est L'essentiel, c'est la pièce elle-même; c'est l'action si claire, si serrée et si forte, qui met aux prises les trois caractères principaux. Je ne trouve pas, quoi qu'en dise Weiss, que cette unité et cette logique du drame soient achetées au prix de la sécheresse. Il est certain que Dumas n'a pu tout dire, et qu'en ce qui concerne les personnages de second plan il a dû se borner à indiquer ce qu'il n'avait pas le temps de développer. Mais Weiss lui cherche une mauvaise querelle, lorsqu'à propos de cette phrase que dit Marcelle à Olivier : « En voyant tous les jours où une femme peut arriver à la suite d'une première faute, j'ai appris à ne pas commettre cette faute . » il lui reproche de faire raisonner l'ingénue par a -f- b, faute de savoir rendre les nuances de ses sentiments.
Oui, sans doute. Dumas aurait pu multiplier les détails, peindre en pied des personnages qu'il n'a fait qu'esquisser, Mme de Santis, le marquis de Thonnerins, ou ce M. de Latour, ce chevalier
LH THÉ \ ll'.i: DE DUMAS FILS. 305
d'industrie, dont on parle dans La pièce mais qu'on ne vit pas. Mais, outre que son œuvre y aurai! perdu cette unité et cette progression rigoun par lesquelles elle s'empare si fortement de nous, en saurions-nous plus, au bout «lu compte, que sa comédie ne nous en apprend? Un personnage aussi profondément étudié que celui de Suzanne, avec ce que nous savons de son passé et ce que nous en devinons, avec L'esprit, Le charme, la supériorité dlntelligence, qui lui oui assuré une sorte de royauté dans Le demi-monde et qui Lui donnent L'ambition d'en sortir, ne nous suffisent-ils pas pour reconstruire la société que l'auteur a voulu nous faire connaître? Quant aux leçons morales qu'on peut tirer de sa pièce, peut-on en souhaiter de plus instructives que la situation d'Olivier de Jalin, placé entre la nécessité de tromper un ami ou de dénoncer sa maîtresse ; ou celle de Nanjac, prêt cà tuer Olivier parce qu'il a été L'amant de' la baronne d'Ange, et prêt à L'épouser elle-même par-dessus Le marché?
L'ordre chronologique a son importance dans l'étude' du théâtre de Dumas, mais l'ordre des idées en a davantage. La pièce qu'il faut étudier après /.< Demi-Monde, c'est donc Un Pire Prodigue, qui n'a été joué qu'en 1859, mais qui appartient à la première manière de Dumas, tandis que Le Fils Naturel, représente un an auparavant, et dont les premiers actes avaient été écrits en 1853 , témoigne d'un*' autre conception dramatique et inaugure en réalité une nouvelle série. On peut sans inconvénient laisser de côté La Question d'Argent, œuvre inférieure aux pré-
cédentes, et qui ne décèle ni un changement sensi^ ble, ni surtout un progrès dans le talent de l'auteur.
Un Père Prodigue réussit brillamment. Emile Montégut. très hostile à Dumas, le constate dans soÀ compte rendu de La Revue des Deux-Mondes , et il avoue qu'il lui a fallu une habileté prodigieuse pour se tirer de tous les écueils du sujet. Pour nous, qui avons vu Dumas gagner des parties autrement difficiles. nous sommes moins frappés de sa hardiesse, et ce que nous admirons dans son œuvre, ce n'est pas exclusivement ni même principalement des qualités de métier. La pièce a réussi soit à l'origine, soit à la reprise, en 1880, mais elle ne vaut ni Le Demi-Monde ni La Dame aux Camélias. Elle n'est pas, comme ces deux chefs-d'œuvre , fondue d'un seul jet. Quelle que soit l'adresse de l'auteur, nous ne pouvons nous empêcher de voir que le vrai drame commence au troisième acte, que les deux premiers nt qu'une brillante entrée en matière, et que cependant ce sont ces deux actes qui donnent à la comédie sa valeur et son originalité. Il y a trop de Scribe dans les trois derniers : l'histoire des lettres de Mme de Prailles et celle du duel ne sont . on le sent bien, que des ficelles de théâtre, et servent à préparer le dénouement optimiste auquel l'auteur voulait aboutir. L<j caractère même du père prodi-> gùe, le comte de la Rivonnière, intéressant d'un bout à l'autre, n'a plus dans la seconde partie de la pièce cette vérité criante qu'il avait dans la première.
Ah ! si toute la comédie ressemblait au pre-
LE THÉÂTRE DE Dl MAS ! ILS.
mier acte! Dumas raconta an jour à S com-
ment c<.' premier acte, qui esl long, quoiqu'il paraisse court, n'était qu'un résumé, un extrait d'un premier travail quatre ou cinq fois plus long, g la dictée de la qu'il
avait ensuite élaguées pour ne plus conserver que ce qui était caractéristique et essentiel. Ce qui fait, » disait Dumas, qu'il y a de fiers dessous. < Cette méthode, nous le savons par une de ses Préce n'esl pas seulement dans cette pièce qu'il L'a employée , c'est dans toutes les comédii mœurs de sa première période. Mais nulle part on ne voit mieux que dans Un Père Prodigue la réalité affleurer, en même temps qu'on sent la main du grand artiste qui glisse au lieu d'appuyer : nous sommes aussi près que possible de la vie; ce sont mille impressions fugitives, mille nuances imperceptibles, qui par leur succession nous donnent l'idée vraie d'un caractère. Montégut faisait a Dumas, à propos de cette pièce même, une singulière critique. Il lui reprochait de peindre des personnages si frappants de vérité que les comédiens qui en étaient chargés n'avaient pas aies interpréter, qu'ils n'avaient qu'à s'imprégner de leur rôle pour donner la sensation de la nature. Voyez, disait-il, le type de la courtisane économe, Albertine Delaborde; M""- Rose Chéri n'a pas eu à le créer, comme on disait jadis, mais à calquer servilement le modèle tracé par l'auteur. —Quant à moi, je souhaiterais aux poètes comiques de mériter souvent ce reproche. Ménandre, et toi, nature. • disait l'épi gramme an-
tique . « lequel de vous deux a copié l'autre? » Ce mot avait toujours passé pour un éloge, et il pourrait s'appliquer au premier acte du Père Prodigue.
C'est par ce don d'observation directe et précise, associé à un instinct dramatique merveilleux, qu'il semblait avoir reçu en héritage, que Dumas a renouvelé le théâtre et a contribué plus que tout autre à créer la comédie de mœurs moderne. Les quatre pièces dont nous venons de parler témoignent, malgré des différences, d'une même inspiration fondamentale. Il nous reste à voir comment, en restant l'observateur et l'homme de métier que nous connaissons, il a fait dans le reste de son théâtre un usage très différent de ses qualités.
LES PIECES A THESE. PREMIERE SERIE ! LA QUESTION DE LA FILLE-MÈRE ET DE L'ENFANT NATUREL.
C'est dans la Préface du Fils Naturel (Préface écrite
en 1808) que Dumas a exposé, en assez mauvais style, les principes de sa seconde manière. Il ne s'agit pas, dit-il. de copier les classiques, mais de les continuer, a Ils ont appris à l'homme comment il est, ils nous ont réservé de lui apprendre comment il doit être... Ayons la lionne foi des écrivains du dix-sepr tième siècle avec l'entente et les convergences de ceux du dix-huitième siècle, et ce que nous voulons détruire sera détruit, et ce que nous voulons maintenir sera maintenu. Imitons en cela Voltaire , pour qui le
LE THEATRE DE DUMAS PILS. «JOîJ
théâtre c'était qu'une tribune... Le théâtre n'esl pas
le but, c'est le moyen. L'homme moral est déterminé, l'homme social reste à faire... Inaugurons le
théâtre utile , au risque d'entendre crier les apôt de l'art pour l'art, trois mots absolument vides de sens. Toute littérature qui n'a pas en vue la perfectibilité, la moralisation , l'idéal , l'utile, en un mot, est une littérature rachitique et malsaine, née morte. La reproduction pur»' et simple des faits et des hommes est un travail de greffier et de photographe, et je défie qu'on me cite un seul écrivain consacré par le temps, qui n'ait pas eu pour dessein la plus-value humaine. »
La théorie du théâtre utile, ainsi soutenue par Dumas, ne parait pas moins discutable que celle de l'art pour l'art, qu'il traite si cavalièrement. Mais, quand il s'agit non pas d'un critique, d'un théoricien de profession, mais d'un grand artiste, il importe assez peu que ses doctrines soient contestables ; l'essentiel c'est qu'il donne de belles œuvres. Les Préfaces de Dumas ont fait beaucoup de bruit en leur temps, et elles sont toujours intéressantes à lire ; mais il y a longtemps qu'elles seraient oublicomme bien d'autres écrits de circonstance, si les comédies qu'elles expliquent ne les avaient fait survivre avec elles. Qui pense aujourd'hui aux brochures de M. de la Guéronniére ou d'Emile «le Girardin, qui ont passionné In France il y a quarante ans S'il y a intérêt pour nous à connaître 1rs idées de Dumas sur la famille el sur le mariage, ce n'est pas qu'elles soient très originales et très profondes, c'esl
parce qu'elles lui ont servi à éerire dos œuvres comme Le Fils Naturel ou Monsieur Alphonse.
M. Doumic, dans son étude sur Alexandre Dumas, a remarqué avec raison l'importance particulière dune de ses r -. celle de La Femme de Claude,
qui nous explique à merveille, avec l'origine de ses théories moral* s él so<-i;il»'s. la direction qu'a suivi»sou talent. Dumas répond à M. Gu vil lier-Fleur y, qui l'avait attaqué très vivement à propos de sa brochure : L'Homme-Femme. Il lui dit que son enfance d'abord, où il a vu souffrir sa mère, où il a cruellement souffert lui-même du fait de sa naissance illégitime, puis sa jeunesse, où il a reçu les confidences et vu couler les larmes de femmes que le monde condamne, lui ont laissé peu d'admiration pour des institutions sociales qui permettent tant de mal, et beaucoup de pitié pour les victimes, même coupa- Ides, de ces institutions. Aussi voyez comme, dès son premier drame, son attitude en face de la société est significative. Quelle différence avec celle d'Augier, par exemple, dans Le Mariage d'Olympe! Pour Àugier, des institutions comme la famille et le mariage ont un caractère sacré : ce sont des dog- - qu'on n<: discute pas. Dumas, qui passera sa vie à les discuter, a commencé de bonne heurt.', et j'ai
ss ■ de montrer comment la grande scène entre ^ Lerite Gautier et M. Duval nous oblige déjà ù nous poser des questions inquiétantes sur les conventions fondamentales, sur les droits et sur li voirs de la société ;'i laquelle nous appartenons. G'esl de morale sociale que traite le théâtre dé
LE THEATRE DE DUM \s FILS. 31 1
Dumas, el au lieu de disperser ses efforts, il 1»-- fail porter sur deux [toi ut s principaux. Enfant naturel, et ayanl sou IV. -ri de l'être, il étudie d'abord La Situation légale el sociale des enfants naturels el celle des filles-mères. Cette étude le conduit à une autre; si la fille séduite el l'enfanl né hors du mariage sonl trop souvent victimes de nos préjugés, ce n'est pourtant pas à la société qu'il faut imputer la responsabilité principale de leur malheur. Le vrai coupable, c'est l'homme qui, après avoir séduit une femme, après l'avoir rendue mère l'abandonne avec son enfant. L'excuse qu'on allègue en faveur de cette faute c'est la passion, c'est « l'amour avec toute sorte d'il , » comme disait Flaubert. Eli bien ! voyons donc ce qu'il est dans son fond, cet amour chanté par les poètes, cet amour qui a fait dire de si belles choses et commettre tant de vilaines actions. Les trois quarts du temps, son vrai nom, c'est le désir, le désir égoïste et brutal. Dumas va dune le dépouiller de toute cette friperie sentimentale dont on le couvre, le regarder tout nu, tel qu'il est, et le disséquer sans pitié. 11 nous montrera tantôt la femme à la veille de la chute, enveloppée par les manœuvres savantes du séducteur, tantôt 1».- lendemain de la faute, humiliée et désespérée en voyant à qui elle a sacrifié sou honneur et son Vil-
leurs ce ne sera plus l'amant, mais le mari qui. par libertinage, par légèreté, déshonore le mariage el corrompt par son exemple l'honnête tille qu'il a épousée. Dans ces différents cas la conclusion est la même : ce qu'on appelle l'amour usurpe son nom :
il n'y a d'amour vrai, solide, durable, que celui qui
naît de la paternité et qui fonde la famille,
C'est donc le souvenir vivant d'une injustice sociale dont il avait été témoin et victime qui semble avoir déterminé la direction des idées de Dumas. La pitié pour les souffrances imméritées ou disproportionnées des êtres faibles, de la femme et de l'enfant, sont visibles dans deux de ses premières œuvres, La Dame aux Camélias et Le Fils Naturel, et aussi la révolte mal contenue contre la dureté de la loi, moins impitoyable encore que les hommes qui l'appliquent à leur profit. Qu'après avoir constaté les effets il ait éprouvé le besoin de remonter aux causes, que l'étude de la passion égoïste, de la séduction et - conséquences, qu'il a faite dans Le Fils Naturel . l'ait conduit à l'analyse impitoyable de l'amour qui est le sujet de L'Ami des Femmes, la chose me parait au moins vraisemblable ; mais que telle ait été ou non la marche de ses idées , ce n'est qu'une question théorique , et ce qui doit nous préoccuper davantage. c'est de voir de quelles formes dramatiques ces idées se sont revêtues. Si en effet elles ont leur intérêt par elles-mêmes , comme le prouve l'étude que Paul Bourget en a faite, ce qui nous intéresse ici. ce que nous avons à étudier, c'est comment ces vues psychologiques ou morales, qui cuiraient pu servir de sujet de dissertation à un philosophe, sont devenues entre les mains de Dumas ce qu'il a appeb'1 lui-même des idées de théâtre.
- s - - se classent, je l'ai dit, en deux
Séries. La première, qui s'ouvre par Le Fi/s Xatunl.
qui se continue par Les Idées de Madame Âubray, Monsieur Alphonse, Denise, a Irait ;'i la situation de la fille séduite ci des <'ur;ini> n<s hors du mariage. Dans la seconde on peut faire entrer toutes Les autres œuvres écrites après Un Père Prodigm : mais les plus saillantes sont L'Ami des Femmes , l'nr VisiU di Noces el Francillon. Elles traitenl de la nature de l'amour ♦M de ses conflits avec Le mariage, c'est-à-dire uY L'adultère de la femme ou de celui du mari. Le plus simple est d'étudier ces deux séries de pièces l'une après l'autre; en groupant ainsi des œuvres dont l'inspiration générale est la même, on pourra plus aisément faire saisir les rapports qui les unissent et les idées essentielles qui s'en dégagent , tandis qu'en suivant l'ordre chronologique on se condamnerait à des redites et on n'aboutirait qu'à la confusion.
Le Fils Naturel n'est pas une des pièces les mieux composées de Dumas; on s'aperçoit très bien qu'elle n'a pas été faite d'un seul jet. Arrive à la fin de son troisième acte, l'auteur a senti qu'il était dans une impasse; il en est sorti à force d'habileté, mais il a eu beau faire, ses deux derniers actes ne valent pas les trois premiers. Avec cela, c'esl une des pièces les plus vivantes qu'il ait écrites. En 1858 elle avait eu des résistances à vaincre : elle réussit admirablement en 1878 lors de sa reprise à la Comédie Française, et en 1893 lorsqu'elle fut donnée à l'Odéon. C'est que, quoi qu'en ait dit Weiss, ce n'est pas une œuvre froide ; elle est au contraire pleine de passion, mais d'une passion contenue, qui n'éclate que par
Intervalles. C'est une oeuvre de colère et de pitié, dont l'effet est augmenté, au lieu d'être affaibli, par la contrainte que l'auteur s'est imposée, par le soin qu'il a pris de ne chercher le pathétique que dans la peinture simple et forte de la réalité.
11 y a dans la pièce une scène capitale, celle «lu deuxième acte, où le fils naturel demande compte à son père de sa conduite envers sa mère et envers lui. C'est pour cette scène que la pièce a été écrite, et c'est elle qui a décidé du succès. Or l'idée première n'en appartient pas à Dumas, elle se trouve dans la Mclanide de La Chaussée, jouée en 1741. Cependant M. Lanson. qui a fait ce rapprochement, ne conclut pas que Dumas soit un plagiaire ; il montre au contraire qu'en empruntant à son devancier l'idée et le dessin général de la scène, il l'a renouvelée et faite sienne par l'esprit dans lequel il Ta écrite et la façon dont il Ta préparée. Ce que Dumas a voulu mettre en relief, c'est la responsabilité encourue par l'homme qui abandonne la fille séduite par lui et l'enfant né de cette faute. Au premier acte, cet abandon est de l'histoire ancienne , il date de vingt ans. Mais ce premier acte est précédé d'un prologue qui met les faits sous nos yeux. Xous sommes à Paris, dans la petite chambre où Clara Vignot vit entre sa vieille tante et le petit Jacques, un enfant de trois ans: elle a quitté son pays après la faute, et elle espère que son amant, M. Charles Sternay, la voyant si aimante, si courageuse, finira par l'épouser. Il vient la voir; la pauvre maison est en fête, et la lionne tante prépare déjà un bon petit
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(lîner. Elles ont tort de se réjouir, Charles vieril faire dieux à Clara, il se dit obligé de partir pour L'Amérique; la vérité, e'esl qu'il va se marier, et qu'il n'a pas Le courage d'avouer sa trahison. A peine est-il sorti qu'un hasard apprend la vérité à sa maî- . Elle ne sera jamais sa femme, et son enfant n'aura pas de père.
Weiss a Loué avec raison Le charme, la fraîcheur, l'émotion de ce tableau à la Sedaine, avec le choix heureux des détails familiers qui peignent les caractères ou la situation, avec le coup de théâtre si naturel et si poignant qui la termine. Ce prol< un autre mérite; c'est celui de nous faire entrer tout de suite au cœur du sujet, de profondément
dans notre esprit L'idée essentielle, celle qui va dominer Le drame, la faute commise par le père en abandonnant son fils et en lui refusant son nom. ce point particulier, et celui-là seulement, que Dumas a voulu mettre en lumière. On le lui a repro: phé. On a dit que, s'il voulait mais attendrir sur la situation de son héros Jacques Vignot . il aurait dû nous le montrer un peu moins heureux. Voilà, dit-on, un garçon à qui tout a réussi. Rifle-, bien don.'. aine1, sûr d'un bel avenir, de quoi a-t-il à s.' plaindre? Bien des enfants légitimes envieraient s sort. Tout cela est vrai, mais pourquoi refus l'auteur de choisir la donnée qu'il juge la meilleure? Il est probable qu'il a prévu nos objections, et qu'il a eu ses raisons pour n'en pas tenir compte. S'il a écarte du chemin de Jacques tous Les obstacli • l'a représenté riche, aine- d'Hermine, bien accueilli
de sa famille, c'est qu'il a voulu que le coup soudain qui va le frapper lui soit plus sensible. Jacques apprend en même temps qu'il est enfant naturel , que pour cette raison, pour cette raison seule, son mariage est impossible , et que l'auteur unique de son malheur, c'est son père, qui jadis l'a abandonné sans vouloir le reconnaître et qui maintenant lui refuse la main de sa nièce.
Ainsi est amenée la scène qui va mettre le père et le fils en face l'un de l'autre ; et l'effet qu'elle produit ne tient pas seulement à l'art consommé avec lequel elle est conduite, mais à ce que l'auteur a su nous la faire désirer et nous faire prévoir en gros ce que ces deux hommes vont se dire. La mine est chargée . et nous attendons l'explosion. Les effets sont savamment gradués , et on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, de la progression constante qui se sent d'un bout à l'autre de la scène , ou des revirements qui, au cours du dialogue, modifient et renouvellent la situation réciproque des deux interlocuteurs.
Au début, Sternay ne sait rien , sinon que Jacques a demandé la main de sa nièce, qu'il est tout disposé à lui accorder. Il parle d'Hermine, qu'il aime comme sa fille et qui sera son héritière, car il n'a pas d'enfants. « Vous n'avez pas d'enfants, Monsieur? — Non. — Vous n'en avez jamais eu? — Jamais. » Au moment où Sternay, un peu surpris, se demande où il veut en venir, Jacques lui apprend que sa mère a refusé son consentement au mariage. « Pourquoi? — Parce que. de même que vous n'avez
pas d'enfants, ce qui peut s'expliquer, moi, je a'ai pas de père, ce qui ne s'explique pas. < Le ton de Jacques est pour nous aussi significatif que ses paroles; mais il n'en es! pas de même pour Sternay, que rien n'a préparé à cette révélation. En apprenant que Jacques est mi enfant naturel, il n'a qu'une idée, en finir le plus vite possible avec un entretien désagréable. Gomme sa mère, il refuse à Jacques la main d'Hermine, mais il enveloppe son refus de formules polies.
— Le mariage n'est pas seulement l'union de deux personnes, c'est l'alliance de deux familles; il faut donc... — Que ces deux familles soient, sinon de même rang, du moins de même race? — Oui, Monsieur. Vous m'avez demandé d'être franc, pardonnez-moi, je le suis. — Et nous allons voir jusqu'où ira cette franchise. Ma mère se nomme Clara Vignot. — Vous êtes le fils de Clara Vignot? — Et le vôtre, par conséquent. — Monsieur! — Si vous niez que vous êtes mon père, Monsieur, je me retire à l'instant même. — Je ne nie rien, Monsieur. — Alors, Monsieur, pourquoi n'avez-vous pas épousé ma mère? pourquoi ne m'avez-vous pas donné votre nom? — Je n'ai rien à vous dire. — Parce que? — Parce que je ne puis rien réparer.
Gomme cela est mené ! A chaque mot de Jacques, Sternay voit son passé se lever devant lui; c'est sa faute d'il y a vingt ans qui est là vivante, menaçante, sous les traits de son fils, et qui l'oblige à répondre. Vous ne pouvez rien réparer, lui dit Jacques; soit, mais vous devez m'expliquer votre conduite. Et. par un renversement des rôles qui à lui seul est une leçon éloquente, voilà le iils qui fait subir au père un véritable interrogatoire :
— Que faisait ma mère quand vous l'avez connue? — Elle travaillait. — Pour vivre?... Je ne sais rien de plus honorable. Quelqu'un avait-il le droit de dire quoi que ce fût sur elle? — Non. — Et vous l'aimiez? — Je l'aimais. — Vous vous êtes fait aimer d'elle en lui promettant de devenir son époux? — Quand je lui faisais cette promesse, je croyais pouvoir la tenir. — Pourquoi ne Pavez-vous pas tenue?
Sternay répond comme il peut . plaide les circonstances atténuantes, et finit par dire : « Soit, j'admets que j'ai eu tous les torts: qu'y puis-je faire maintenant ? — Ce que vous pouvez, lui répond Jacques, c'est faire pour moi ce que vous n'auriez pas fait pour un inconnu, m'àccorder, quoique je sois un enfant naturel, la main de votre nièce. »
Sternay. fidèle à son caractère, objecte des difficultés d'ordre pratique, l'opposition de sa mère, l'opinion du monde ; il refi
Ainsi, dit Jacques, toute ma vie est brisée, mou avenir est perdu , mon cœur est condamné pour une faute qui n'est pas la mienne, qui est la votre, et dont vous rejetez toutes les conséquences sur moi avec la froide logique de
îsnle social. Mais prenez garde, Monsieur, vos déductions peuvent nous conduire au renversement des lois naturelles les plus sacrées. — Comment cela? — Qui me montrera l'endroit de votre raisonnement où la société finit, où la nature commence? Puisque le monde ne sait pas, puisqu'il ne doit pas savoir que je suis votre fils, il ne voit en nous que deux hommes étrangers l'un à l'autre. Eli !>ien! supposez que je suive la logique de ma situation comme vous suivez la logique de la vôtre, et que je vous demande raison . non plus comme un fils à son père, mais comme un homme à un homme, du déshonneur de ma mère, que me répondrez- vo
pourrait être mieux écrit . j'en convien n'est pas l.i langue de Pascal ou de Voltaire, mais on ne s'en aperçoil guère au théâtre ni même à la lecture : on se laisse emporter par le mouvement dramatique, subjuguer par cette logique rigoureuse qui enchaîne les répliques aux répliques, et qui règle les moindres détails du dialogue dont elle a ordonna l'ensemble. Ce qui fait la valeur exceptionnelle de cette scène, c'est que l'auteur, chose toujours rare, y est allé jusqu'au fond de son sujet. La faute du père et ses conséquences prévues ou non , L'innocent payant pour le coupable sans que la loi s'y oppose ou que la société s'en indigne, voilà ce qu'il y avait à mettre en relief; on peut juger s'il y a réussi. Le reste de la pièce, le dernier acte surtout, D'est pas de cette force : mais dans lus trois premiers, en particulier dans la scène du père et du fils, Dumas s'est montré un maître et le créateur d'un genre nouveau.
Les pièces qu'il donna dans les années suivantes : Un Père Prodigue et L'Ami des Femmes, sont d'une nature tr<^ différente; mais les idées qui s'étaient fait jour dans Le Fils Naturel n'ont pas cessé de lui être présentes; et on les retrouve dans deux ouvj parus à peu d'intervalle l'un de l'autre, un roman. L'Affaire Clemenceau, et un drame. Le, < Ma-
dame Aubray. Dans L'Affaire Clemenceau, la première partie est de la même veine que le /.' Fils Naturel, et nous savons, par le témoignage de Dumas luimême, que cette partie du roman est de l'histoire, que c'est son enfance qu'il a racontée. Qu'on se
figure le fils de Clara Vignot mis en pension à l'âge de huit ou dix ans, et subissant les tortures que des camarades cruels ou lâches lui infligent parce que le secret de sa naissance leur est connu. L'auteur ici ne soutient pas de thèse, il laisse les faits parler pour lui. Mais quoiqu'il se soit abstenu de flétrir le père qui a déserté son devoir, et qu'il n'ait attaqué directement ni la cruauté de la loi ni l'indifférence de la société, l'inspiration au fond est bien la même que dans Le Fils Naturel. Son récit est un acte d'accusation , et il provoque notre indignation en même temps que notre pitié.
Dans Les Idées de Madame Aubray, ce sont bien toujours 1rs mêmes questions qui préoccupent Dumas, mais l'esprit dans lequel il les traite est tout nouveau. Jusqu'ici il a fait une œuvre de justice et de vengeance , et c'est surtout en dénonçant les coupables qu'il a plaidé la cause des innocents. Dans Les Idées de Madame Aubray, son point de vue est différent. Il ne se soucie plus de punir les fautes, mais de les prévenir ou de les réparer. Ce n'est pas dans la colère, dans la haine, si légitimes qu'elles soient, que nous trouverons un remède à nos maux, c'est dans l'amour et dans la charité. Voilà la leçon que Dumas veut faire sortir de sa pièce ; de là l'héroïne qu'il a choisie et dont le seul défaut, chose rare dans une comédie, est l'intempérance dans la vertu.
Les Idées île Madame Aubray ont été souvent rapprochées soit de la Claudie de George Sand, soit d'une autre pièce de Dumas, Denise, une des dernières qu'il ait fait jouer. Ce qu'il y a de commun entre les
trois œuvres, très différentes par l'esprit el par l'exécution, c'esl la partie extérieure el matérielle de l,i donnée. Une jeune fille a failli et a un enfant; après sa faute elle rencontre un homme qui, connaissant son passé, sachant que le père de son enfant vit encore, l'aime cependant assez pourl'épouser. Laissons de côté Claudio, et voyons comment dans Denise Dumas a compris son sujet. Le héros, André de Bardanncs, est un homme de trente-cinq ans, qui ne doit compte à personne de ses actes. C'est de la houche même de Denise qu'il apprend qu'elle a été la maîtresse d'un autre. Il l'aime ardemment, et la souffrance que son aveu vient de lui causer, au lieu de tuer sa passion, l'a exaspérée par la jalousie. Que va-t-il faire ? Ecoutera- t-il son orgueil ou son amour? Oliiira-t-il à son cœur, qui lui dit que l'aveu héroïque de Denise est un rachat suffisant de son passé ? ou bien immolera-t-il ses sentiments à un point d'honneur bien ou mal compris , surtout à l'opinion du monde et à la craint»1 du qu'en dira-t-on? On voit quel est l'intérêt du drame ; il se joue tout entier dans ce cœur faible et passionné.
11 en va tout autrement dans Les Idées de Madame Âubray. Ce n'est pas au hasard que l'auteur a choisi Le titre de sa pièce ; c'est bien Madame Aubray qui en est l'héroïne, et ce sont bien ses idées qui sont en jeu. Ses idées et son caractère : car les deux ne font qu'un. Ce que Dumas a voulu peindre en elle, c'est une chrétienne d'esprit large, de cœur ardent, de convictions profondes, qui ne se contenté pas de professer L'Evangile des lèvres, mais qui veut y
LE THÉÂTRE DE DUMAS Fil.-.
conformer sa conduite et celle des autres. Ghallemel-
Làcour, dans la remarquable étude qu'il donna à la
Revue des Detix-Mondes, en très finement et
- justement défini Madame Aubray. Ce n'est,
dit-il, ni une illuminée ni une dévote, « c'est une bonne femme et une femme vertueuse, mais avant tout c'est une femme. Elle se nourrit d'idées empruntées et vagues . moitié poésie, moitié religion. et l'on voit assez, à lamanière dont elle les interprète] qu'il leur manque l'indispensable complément de la réflexion personnelle. Ces idées, où l'utopie philosophique se mêle aux souvenirs du catéchisme et aux chastes rêves d'un cœur trop tût sevré d'amour, l'éblouissent ; faute d'en voir la raison et le contrepoids, elle les porte d'abord li l'extrême; elle les propage et les applique sans discernement. » Exemple : son ami Barantin a été abominablement trompé par sa femme, qui a quitté un beau jour le domicile conjugal, lui laissant sur les bras une tille de quelques mois ; depuis quinze ans il ma pas eu de ses nouvelles. Au bout de ce temps elle fait demander à son mari de la reprendre ; Madame Aubray se charge sans hésiter de la négociation, et elle s'étonne que Barantin refuse de l'écouter. Elle ne croit pas au mal, elle le lui dit en propres termes : « Il n'y a pas de coupables, il n'y a pas de méchants, il n'y a pas d'ingrats ; il y a dès malades, des aveugles et des fous. » C'est dans ces principes qu'elle a élevé Lucienne, la fille de Barantin. et son propre fils Camille: Celui-ci est comme sa mère féru d'idées de régénération sociale. Interne à la Maternité, il a vu
LE i m \ n;i: m; m m \s FILS.
de près les souffrances des pauvres filles pour Lesquelles 1»' monde esl impitoyable el donl il a eu pitié. " Elles auraient pu être si honnêtes, » dit-il en parlant d'elles, i el elles pourraient encore le redevenir, si on avait Le courage de le vouloir. »
Eh bien ! supposons que ce jeune hommei tout plein de ces idées généreuses, rencontre et se mette à aimer, sans connaître son passé, une de ces pécheresses pour Lesquelles il esl si indulgent en théorie; qu'adviendra-t-il au moment où il sera au courant de son histoire ? 11 y a Là une situation analogue à celle de Denise, mais avec des différences qui sautent aux yeux. Camille Aubray n'a pas trentecinq ans, comme André de Bardannes, il en a vingtquatre; il n'a pas cette expérience de la vie qui met André en garde contre celle qu'il aime et contre son propre cœur. Ce n'est pas contre lui-même que Camille aura à lutter ; il est tout prêt à mettre ses idées en pratique et à épouser Jeannine malgré sa faute. Il est trop pur pour connaître cette jalousie de la chair qui torture André de Bardannes ; quant à l'opinion du monde il n'a pas l'habitude d'en prendre souci : la seule approbation qui lui importe est celle de sa mère. Mais c'esl justement là que sera L'obstacle, et par conséquent Le drame. Nous l'avons dit. Madame Aubray est indulgente pour les femmes déchues; elle trouve fort bien qu'on les excuse, qu'on les relevé, même qu'on Les épouse. Oui, en théorie, quand il est question des autres. Mais voilà qu'il s'agit de son fils, L'âme de son âme, son lils. vivante image «lu mari aime qu*elle a perdu. Quel
changement alors! Elle n'est plus qu'une mère comme toutes les autres, elle crie, elle se révolte; est-ce pour un pareil mariage qu'elle avait élevé son enfant? Elle souffre d'abord de la souffrance de son fils, puis de sentir que c'est elle qui le fait souffrir, enfin de se voir en désaccord avec elle-même, de se voir contrainte à renier des idées qui étaient le fondement de sa vie , de se dire qu'elle a menti en les prêchant aux autres, puisqu'elle n'a pas le courage de les appliquer. Cette lutte d'une âme sincère, partagée entre des sentiments et des idées également respectables , ces angoisses d'une conscience qui cherche son devoir et qui ne le trouve plus, voilà ce qui est ici le véritable drame, et ce qui n'a aucun rapport avec le combat qu'André de Bardannes livre contre son cœur dans Denise.
Mais ceci n'est qu'un squelette, un schéma de la pièce ; il reste à voir comment sur cette donnée Dumas a écrit une œuvre vraiment dramatique. Ce qui nous frappe d'abord, c'est le soin qu'il a pris de prolonger l'exposition beaucoup plus qu'il ne le fait d'ordinaire. C'est une comédie en quatre actes ; or la crise ne commence qu'au milieu du troisième ; et la scène essentielle, chose rare, est au dernier. Dumas a eu évidemment ses raisons pour construire sa pièce ainsi. Lesquelles? Il me semble qu'on peut les indiquer. S'il a consacré plus de la moitié de deux actes sur quatre à nous présenter les personnages, à nous faire comprendre leurs caractères, en particulier celui de Madame Aubray, à nous expliquer les rapports de ces personnages entre eux et
leurs sentiments réciproq para-
fons étaienl indispensables pour nous faire accepter la fin; il fallait déblayer Le terrain avant de livrer la bataille. D'autre part, il fallait, comme disent Les vieux théoriciens dramatiques, que Le dénouement suivit de près La péripétie, qu'entre La scène où nous sommes témoins des angoisses de Madame Aubray et «.•••lit' où elle jette Jeannine dans les bras de son lils, nous n'euss pas le temps de réfléchir. Nous ne discutons plus à ce moment-là ; nous sommes émus, et Le dénouement hardi que l'auteur veut nous imposer, non seulement nous l'acceptons, mais nous le désirons. Qu'il en profite ; nous ne reprendrons notre sang-froid que lorsque la toile sera baiss
C'est Madame Aubray qui est l'âme de la pièce ; c'est d'elle que tout part, c'est à elle que tout nous ramène. Cette intransigeance que son fils porte dans l'amour, cet idéalisme et ce dédain de la vie réelle qui éclatent dans sa résolution d'épouser Jeannine maigre sa faute, ces traits caractéristiques de sa nature, à qui les doit-il, si ce n'est à sa mère? C'est elle-même qu'elle retrouve et qu'elle doit combattre en lui. D'autres personnages sont très étroitement rattachés au sien. La façon dont Jeannine fait sa connaissance, se trouve tout à coup introduite dans son intimité, sert à peindre son caractère. Un hasard de La vie des bains de mer Les a mises en rap Avec une autre femme que Madame Aubray, Les choses ne tireraienl pas .1 conséquence; mais avec son tempérament d'apôtre elle ne peut s'en tenir là.
Elle s'intéresse à cette jeune femme qu'elle voit toujours seule avec son enfant ; elle l'interroge affectueusement, l'invite à venir la voir. Elle fait si bien que Jeannine a des scrupules et lui avoue sa véritable situation : elle n'est pas veuve, comme le croit Madame Aubray, elle n'a jamais été mariée. La scène où elle lui fait sa confession a été vantée avec raison par Ghallemel-Lacour comme « un chefd'œuvre d'art, de naturel savant, de délirai''.--''. d'émotion. >■■ Mais ce qui nous intéresse surtout au point de vue dramatique, ce sont les sentiments qu'éprouve Madame Aubray en recevant cette confession de Jeannine. Une grande pitié, un ardent désir de la relever, cela va sans dire. Mais comment? Lui ouvrir sa maison , l'aider à vivre en travaillant, c'est bien; mais il y aurait quelque ebose de mieux , ce serait de la marier, de chercher un homme qui, sans lui demander compte de son passé, l'épouserait bravement et développerait en elle les nobles instincts qui sûrement ne lui manquent pas; peut-être, en faisant le bien, cet homme trouverait-il le bonheur par surcroit.
Qu'une idéaliste incorrigible comme Mmc Aubray caresse'une telle chimère, cela se comprend; mais ce qui achève de la peindre, c'est que dans sa pensée elle a déjà choisi l'homme auquel elle réserve le rôle de rédempteur, et ce n'est autre que Vaimoreau, c'est a dire un franc mauvais sujet, aimable garçon, du reste, mais beaucoup plus habitué à compromettre les femmes qu'à les sauver. A quelques mots qu'il a dits as>- z étpurdimenl devant Mme Aubray,
elle a compris que Jeannine L'intéressait, mais elle n'a pas vu ou voulu voir que c'étail pour Le mauvais motif. D'autre part, Jeannine lui a Laissé comprendre qu'elle avait un amour au cœur, mais qu'elle se jugeait indigne de celui qu'elle aime et dont elle se sent aimée. Il n'en faut pas davantage à M'ne Aultray. Elle n'a pas à demander le nom de cet homme : ce ne peut être que Valmoreau, et bravement, sans hésiter, elle va lui demander d'épouser Jeannine. La scène est charmante. Valmoreau ne sait pas d'abord où Mme Aubray veut en venir. Tout houlevardier qu'il est, il a subi comme tout, le monde la séduction qu'elle exerce, cette contagion du bien qui semble se dégager de sa personne. Il a manifesté devant elle quelque intention de s'amender, de devenir sérieux ; mais elle en abuse, et il sent bien qu'elle le mène plus vite et plus loin qu'il ne veut aller. Plus il résiste, plus elle persévère, tour à tour insinuante ou presque impérieuse ; l'effroi de Valmoreau est de plus en plus comique, lorsqu'elle lui détaille peu à peu les articles de son programme, jusqu'à ce qu'enfin il sursaute en comprenant exactement ce qu'elle lui demande : épouser une fille séduite, l'enfant et le père étant vivants.
Quelque talent qu'il fallût pour écrire cette scène, le grand mérite de Dumas est d'en avoir conçu l'idée. C'est grâce à elle que le cinquième acte, d'un intérêt si poignant, produit tout son effet. Mme Aubray a propos»; à Valmoreau d'épouser Jeannine et l'a blâmé d'hésiter; un instant après, son fils Lui offrira de faire ce mariage qu'elle conseillait tout à
l'heure, et elle s'écriera : « Jamais ! » Etait-il possible de traduire sous une forme plus claire et plus dramatique l'égoïsme inconscient de ce cœur maternel? Et lorsque Mme Aubray aura ainsi donné un démenti à ses théories, ce personnage de Valmoreau fournira encore à Dumas une scène très intéressante, et qui nous permet de pénétrer jusqu au fond dans la conscience de son héroïne. Quand elle a refusé à son fils de lui laisser épouser Jeannine, Valmoreau, témoin de sa douleur, tout ému de ce qu'il voit et de ce qu'il entend, lui dit : « Tout à l'heure je n'ai pas voulu écouter vos conseils ; eh bien ! ditesmoi encore d'épouser votre protégée, et je l'épouse. » Mais Mme Aubray a eu le temps de se reprendre; elle est mécontente d'elle-même, étonnée de la contradiction qu'elle y découvre ; elle dit à Valmoreau ce qu'elle s'était déjà dit au fond du cœur, qu'elle n'avait pas le droit de disposer de lui. qu'elle aurait dû trouver, lorsqu'il s'agissait de lui, les mêmes arguments qui se sont présentés à elle quand il s'est agi de son fils . En s'humiliant ainsi, en confessant son égo'ïsme maternel. Mmc Aubray reste bien ellemême, la noble et charmante femme d'une sincérité héroïque; en avouant à Valmoreau qu'elle est profondément troublée de n'être pas la chrétienne qu'elle croyait être, elle nous laisse pressentir que sa résolution n'est pas définitive; elle nous prépare au revirement qui va se produire, lorsqu'en entendant Jeannine se calomnier elle-même pour essayer térir Camille Aubray de son amour, elle criera ;i fils : « Elle ment, épouse-là! »
On voit que l'invention des personnages el celle de L'action B'unissenl pour faire de ce drame un des plus originaux el des plus vivants qu'on ait é C'est essentiellement une pièce à thèse : mais le développement de la th< onfond avec celui «lu caractère principal. L'auteur ne se contente pas de pos( r un cas de conscience, de se demander si l'on peut toujours mettre en pratique les théories les plus généreuses, si, comme le dit un des person- 3, après avoir donné le conseil on peut donner l'exemple. Il fait mieux, il traduit cette opposition sous forme dramatique, en mettant Mme Auhray aux prises avec ce problème, et en nous montrant que dans une âme noble qui prend la vie et le devoir au sérieux, un conflit d'idées peut aboutir à une lutte tragique de sentiments. Nous sommes ici dans une région plus haute que celle où se débattent les questions posées par Dumas dans Le Fils Naturel; il de morale et de conscience , c'est-à-dire du fond des choses, et non des solutions passagères et variables données aux problèmes sociaux. En même temps, l'inspiration générale et la manière de l'auteur se sont transformées, si. fort heureusement, il a gardé ces dons d'observation pénétrante et de dialogue incisif qui distinguent ses premières œuvres, il n'affecte plus cette logique dure et coupante qui était comme la marque de son talent; ce justicier inflexible s'attendrit: un souffle de charité évangélique semble avoir passé sur lui comme sur son héroïne.
Monsieur Alphonse , qui appartient à la même série,
est un drame d'inspiration mixte. On y retrouve
cette pitié et cette indulgence si visibles dans Les de Madame Aubray. en même temps que cet âpre intiment contre l'injustice sociale, ce besoin de châtier l'égoïsme et la lâcheté de l'homme, qui nous frappent en lisant Le Fils Naturel ou L'Affaire Clemenceau. Dumas a cherché de parti pris son sujet dans la réalité courante; c'est une de ces histoires banales comme nous pouvons en lire de temps à autre dans les faits divers. Un jeune monsieur quelconque, après avoir rendu mère la fille qu'il a séduite, la plante là, elle et son enfant. Ordinairement dans ces petits draines à trois personnages qui se jouent tous les jours à côté de nous, personne n'est traité suivant ses mérites. L'enfant, qui est innocent, est toujours victime; quant aux deux coupables, l'un, la mère, finit par le trottoir et l'hôpital; l'autre, c'est-à-dire le principal auteur de la faute, se marie et fait souche d'honnêtes gens. C'est naturellement au séducteur que Dumas s'en est pris; en mettant son nom en vedette, il a indiqué clairement son intention. Au moment où s'ouvre l'action, il y a douze ans que la faute a été commise. Raymonde a été la maîtresse d'Octave: leur fille, Aérienne, a été mise en nourrice à la campagne, et elle est restée depuis chez ses parents nourriciers, à Rueil, où sa mère va la voir aussi souvent qu'elle peut, son père une fois tous les deux ans, et en cachant son nom : c'est dans :casions-là qu'il prend celui de Monsieur Alphor-
Si les choses suivaient leur cours ordinaire. Octave
se marierait, et Laisserait la mère et L'enfant Be débrouiller; mais il n'y aurait pas de drame. Pour qu'il y en ait un, Dumas a imaginé deui circonstances : Raymonde a épousé Le commandant de Montaiglin, et celui-ci a eu jadis - 3 ordres le
père d'Octave, un brave marin, mort depuis ainsi que sa femme. Ici un postulat difficile ta admettre, et qu'il faut admettre cependant : autrement la pièce s'écroule. En ••[musant M. de Montai-lin. Raymonde ne lui a rien dit de son passé. Pourquoi? on le comprend aisément. Ce mariage inespéré lui assurait une situation, un avenir, la sécurité et la dignité de la vie. Si généreux, si indulgent que soit M. de Montaiglin, l'aurait-ilété au point d'accepter le passé de Raymonde, d'associer son nom sans tache à celui d'une femme déchue? Elle ne l'a pas cru, et elle a gardé le silence. Dumas, dans sa Préface, a employé pour sa défense toutes les ressources de sa casuistique. Si, dit-il, avant d'épouser Montaiglin, elle est allée consulter un prêtre, ce prêtre ne lui a certainement pas conseillé d'avouer. Si elle a pris sa décision elle-même, le plus simple bon sens l'engageait à se taire Ce que valent de pareils arguments, on le voit ; et Dumas eu sent si bien la faiblesse, qu'après avoir plaidé //"// coupable, il finit par invoquer en faveur de Raymonde les circonstances atténuantes. Montaiglin, qui a dix-huit ans de plus qu'elle, n'a pas pensé qu'elle pût en l'épousant faire un mariage «l'amour; ils ont simplement, cornue' il 1«' dit dans la pièce, « conclu une association défensive contre la vie. n II n'a pas tout prévu sans dont'-.
ÔûjL LE THEATRE DE DUMAS IIL>.
mais, dit Dumas. « il a entrevu certainement dans la vie de celle dont il faisait sa femme, un s dont il a eu la délicatesse de ne pas lui demander la confidence. » D'ailleurs elle le rend heureux, elle lui est fidèle; il y a plus, elle l'aime, et Octave n'existerait plus pour elle, si elle ne redoutait le mal qu'il peut lui faire. Tout cela est fort Lien; mais Dumas ne nous persuader;! pas que Raymonde ait eu raison de tromper, sinon par ses paroles, du moins par son silence qui est un véritable mensonge, l'homme loyal et Lon qui a eu confiance en elle. La véritable justification de Dumas n'est pas dans sa Préface, elle est dans son œuvre même; cette donnée si discutable, il a su la faire passer à force de talent.
Depuis six ans que Raymonde est la femme de Montaiglin. son mari étant plus souvent à son Lord qu'à Paris, elle a pu aller souvent voir sa fille: mais le commandant vient de passer plusieurs mois aud'elle. et par prudence elle n'a pas osé aller à Rueil. Octave n'a pas souvent donné de ses nouvelles, juste assez pour que Montaiglin ne s'étonne pas d'une absence trop prolongée et n'en cherche pas la raison. Un matin il arrive, il demande à parler à Raymonde. qui tremble et pressent un danger. Voici ce qu'il vient lui proposer. Il va épouser Mme Guichard, ancienne servante d'auberge, plus âgée que lui. mais qui lui apporte cinquante mille francs de rente. Elle est horriblement jalouse, et si elle apprenait qu'Octave a un enfant, elle serait capable de rompre ; or il a des raisons très positives de tenir mariage. Si on laisse Adrienne à Rueil, elle
peul devenir un jour ou l'autre compromettante; il est, dit-il, décidé â l'expédier à une pares Amérique, à moins que Madame de Montaiglin ne la prenne chez elle. La hardiesse même de
cette combinaison en garantit le succès. Montaiglin ne soupçonnera jamais tant de cynisme et de bassesse. Il aime les enfants; il n'en a pas; Adriènne sera la bienvenue, et distraira Madame de Montaiglin pendant les longues absences de son mari.
Ray mon de a commencé par refuser. Il lui répugne d'ajouter un nouveau mensonge, plus coupable encore, à celui qui lui inspire de justes remords; mais Octave est maître de la situation. Si Raymonde n'accepte pas, il est homme â exécuter sa menace, à la séparer pour jamais de sa fille. D'ailleurs, lui dit Octave, si vous hésitez, je m'adresserai à votre mari, qui ne me refusera certainement pas. Il a raison : Montaiglin ne fait aucune difficulté , et lorsque Adriènne arrive conduite par son père, il l'accueille à bras ouverts.
Dans la joie de revoir sa fille et de l'embrasser en cachette, Raymonde oublie un instant ce que la situation a de faux et de dangereux. Mais cette joie ne dure pas longtemps. Madame Guichard a guetté et suivi Octave sans qu'il s'en doutât ; elle l'a vu emmener Adriènne et entrer avec elle «•le'/. Monsieur de Montaiglin. Qu'est-ce qjue cette enfant ? Sa fille évidemment. Jalouse de lui dans le passé < • « » n 1 1 1 n j dans le présent, elle interroge Madame de Montaiglin, et n'en pouvant rien tirer, elle s'adresse à « »<-
:;;ji le théâtre de dumas fils.
tave lui-même. Il commence par mentir, mais elle insiste, et le force d'avouer du moins la moitié de la vérité : Adrienné est sa fille. La mère est-elle morte? vit-elle encore? Voilà ce qu'elle ne réussit pas à lui faire dire et ce qu'elle se promet de savoir. En attendant son parti est pris : elle va emmener Adrienné ; elle n'épousera Octave qu'avec sa fille dans la maison. Si la mère vit. qu'elle vienne, elle trouvera à qui parler.
Cette résolution, si brusque, si imprévue qu'elle soit, est trop raisonnable après tout pour qu'on puisse y faire d'objections sérieuses. Quand Octave met Raymonde au courant, elle éclate d'abord, elle refuse : mais comment persister dans ce refus qu'elle ne peut motiver, et qui risque de faire tout deviner à Mme Guichard et à Montaiglin? Sa tète se perd, elle en est à combiner avec Adrienné je ne sais quel projet de fuite, lorsqu'elle se retrouve en face de son mari. Nous sentons bien que c'est là la scène décisive. Epuisée parles émotions par lesquelles elle vient de passer en si peu de temps, accablée du dernier coup qui vient de la frapper, Raymonde aura-t-elle encore la force de garder son secret ? Montaiglin remarque son trouble ; mais, ne pouvant en soupçonner la cause, il n'insiste pas, et se met à lui parler du départ d'Adrienne, de la résolution, très généreuse et très sage en somme, que Mme Guichard a prise de l'élever. Chacune de ses paroles perce le cœur de Raymonde ; cependant elle se contient d'abord, elle hasarde timidement quelques objections. Mais le sang-froid avec lequel son mari
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lui répond De fait qu'exaspérer sa douleur ; elle finil par éclater :
Raymond e {malgré elle). — Cet homme sera cause d'un malheur.
Montaiqlin. — Parce que?...
Raymonde. — Parce que cette enfant nie disait là, à l'instant, qu'elle aimerait mieux mendier son pain, qu'elle aimerait mieux mourir que de vivre avec M. Alphonse, comme elle l'appelle, et cette étrangère. Les enfants ont des intuitions, des pressentiments; ils devinent môme ce qu'ils ne comprennent pas. Vous le comprenez si bien que vous n'avez pas voulu parler de ces choses-là devant Adrien ne. Elle est tendre, elle est affectueuse , elle n'a jamais eu avec qui s'épancher; elle a besoin Je tendresse et de soins, elle sent qu'elle aura tout cela ici; une émotion violente peut la tuer. Pauvre petite! Voyez comme elle est pâle et frêle, et comme le malheur précoce a développé son intelligence et sa sensibilité! Songez donc ce que c'est que de n'avoir pas de parents , de vivre avec des paysans ignorants et grossiers, qui ne voyaient en elle qu'un salaire à gagner, et qui l'auraient vendue à cette femme qui espionnait son futur mari, si celui-ci n'avait eu l'idée de nous l'amener! Et ce misérable, plus vénal encore que ces mercenaires, la vend, son enfant, à cette créature; et vous , vous le meilleur des hommes, vous trouvez cela tout simple, et vous ne défendez pas contre lui ce petit être qui commençait à respirer, dont le cœur contracté depuis si longtemps commençait à s'ouvrir et à naître. 11 n'y a donc pas de justice, ici-bas ni là-haut, pour empêcher de pareilles infamies !
Il n'esl pas nécessaire d'entendre cette tirade au théâtre, il suffit de la lire pour en sentir l'intérêt dramatique et le pathétique profond. Pendant six ans Raymonde a cache la vérité à Montaiglin, et
voilà qu'en une minute, sans qu'il l'interroge, sans
qu'il la soupçonne, elle trahit elle-même son secret. Un sentiment plus fort qu'elle la domine; elle n'a pas résolu d'avouer, et chacune de ses paroles est un aveu; plus elle va, plus elle oublie tout ce qui n'est pas son amour et sa colère, et elle ne s'aperçoit pas de l'effet qu'elle produit sur son mari. Nous, au contraire, nous lisons à livre ouvert sur le v; de Montaiglin, et lorsque, mettant ses mains sur les épaules du sa femme, la regardant Lien en face, il lui dit : « Raymond»,- ! c'est ta fille ; » si son cri nous émeut, c'est qu'il résume la douleur, la pitié, la stupeur, toutes les émotions rapides et poignantes qui lui étreignaient le cœur pendant qu'elle parlait.
Plus cette situation est belle et forte, plus il semblait difficile d'en sortir sans rester au-dessous de l'attente du public. Dumas s'en est tiré par un coup d'audace, d'audace apparente, car son vrai nom logique . calcul . connaissance profonde du théâtre. Quand Montaiglin s'est écrié : « C'est ta tille! » il ajoute, après un silence : « C'est bien, nous la garderons. » Tout de suite donc, je ne dis pas sans lutte intérieure, mais sans hésitation, il se décide à pardonner, et le reste de la scène n'est que le développement des idées qui le font agir. Solution paradoxale au premier abord, et qui, en 1874, (donna un peu les spectateurs du premier soir. C'est cependant la seule possible, la seule qui réponde aux sentiments que l'auteur a su nous inspirer. Oui, Raymonde a été coupable de tromper Montaiglin au moment OÙ edle l'a épousé, et cette donnée nous
l.l. THEATRE DE DUMAS PILS
choque. Mais, depuis !" commencement de la pièce, nous la voyons à la fois si repentante el si malheureuse, son amour pour Montaiglin esl si humble et si sincère, el surtout elle esl frappée de coups si cruels, si redoublés dans son Bentimenl le plus profond, son amour maternel, que nous n'éprouvons plus pour elle qu'une immense pitié. Le pardon que Montaiglin lui accorde après sa confession involontaire, ce pardon invraisemblable et magnanime, nous l'avons prononcé avant lui.
Pétrir ainsi nos âmes à bob gré, nous faire à notre insu vouloir ce qu'il vont, c'esl là qu'esl le véritable triomphe de l'auteur dramatique, el jamais Dumas ne l'a remporté plus complètement que dans cette admirable scène. Quoique le rest«' de la pièce ne soit pas indigne de cette première partie, quoique la scène de la reconnaissance de l'enfant par Montaiglin, forçant Octave à lui servir de témoin, soit une vraie trouvaille dramatique, et que le rôle de M""' Guichard, comique et attendrissant tour à tour, soit excellent d'un bout à l'autre, l'étude détaillée que nous avons faite des deux premiers actes peut nous dispenser d'insister sur les derniers. Elle suffît pour comprendre ce qui fait l'originalité de Monsieur Alphonse. C'est bien toujours, comme dans les autres pièces de la même série, une question morale ciale à la fois qui se pose et qui donne au drame son intérêt profond. Mais nulle part l'auteur ni davantage effacé. Plus de discussions théoriques ici : c'est la vie elle-même qu'il nous présente en raccourci, îles âmes humaines avec leur grandeur et
leur faiblesse, et leurs fautes rachetées par leurs souffrances. Voilà le spectacle qu'il nous montre, en nous laissant ou en ayant l'air de nous laisser le soin de conclure. Il n'a mis dans aucune œuvre plus d'émotion et plus d'humanité vraie.
LES PIECES A THESE. SECuNDE SERIE : L AMOUR ET LE MARIAGE.
Quand on embrasse Fœuvre de Dumas dans son ensemble, on est frappe de son unit': : c'est bien la même inspiration qu'on retrouve au fond dans Monsieur Alphonse par exemple, et dans L'Ami des Femmes ou dans Une Visite de Xoces. Mais si l'esprit est le même, la nature des questions posées par l'auteur et la manière dont il les pose sont assez différentes pour que cette seconde série de pièces mérite un chapitre ù part. Cl- chapitre pourrait être intitulé : De la lutte des deux sexes dans le mariage et hors du mariage. C'est un bien vieux sujet, et qui de tout temps a fourni aux poètes dramatiques et aux romanciers plus de la moitié de leurs œuvres ; mais Dumas l'a renouvelé par les idées générales, très personnelles, qu'il y a portet-s. et par le sentiment profond qu'il a de la vie moderne et de l'âme contemporaine.
Emile Montégut, rendant compte de L'Ami des Femmes, en 1864, disait : « Cette pièce est la moins fortement conçue que M. Dumas fils ait encore pro-
LE THEATRE M. Dl IfAS I ILS. ÔÔV
duite... Elle a cependant an intérêt auquel M. Dumas n'a pas songé : c'est qu'elle marque Le dernier terme, l'Hercule du voyage d'exploration qu'il a commencé il y a quelque chose comme quinze ans, et qu'elle esl le dernier mot du genre d'observation qu'il a inauguré et mis eu vogue. Nous nous en félicitons et pour nous et pour l'auteur lui-même; le voilà forcé désormais d'ouvrir un nouveau champ d'analyse et d'observation, le voilà contraint à cette métamorphose à laquelle tout artiste, tout poète, est condamné au moins une fois dans sa carrière sous peine de déchéance... ■ Ce jugement a de quoi nous déconcerter. Comment un critique du la valeur de Montégut ne s'est-il pas aperçu que cette métamorphose qu'il souhaitait commençait à s'accomplir, et que L'Ami des Femmes n'était pas la dernière pièce de la série qui va de La Dame aux Camélias au Père Prodigue, mais la première d'une série nouvelle, où la peinture des mœurs parisiennes, au lieu de se suffire à elle-même, ne servira plus que de cadre pour mettre en relief les idées chères à l'auteur?
Si, en transformant ainsi sa manière, en montrant qu'il y avait dans son talent des ressources variées et inattendues, Dumas devait achever de gagner l'estime des connaisseurs, d'autre part il jouait gros jeu, il risquait de dérouter le public, désormais familiarisé avec la hardiesse de ses peintures, mais nullement préparé aux théories aventureuses dont il allait l'entretenir. L'Ami des Femmes a fort bien réussi à la reprise en L895, mais en 1804 ce fut un demi-échec. Paul de Saint-Victor, tout en rendant
justice aux qualités brillantes de l'exécution, exprima avec beaucoup de vivacité l'impression de surprise désagréable et presque de répugnance, que la majorité des spectateurs avait ressentie. Dumas passa condamnation ; au lieu d'accuser le public de sottise pour n'avoir pas su le comprendre, il se dit que c'est lui qui avait eu tort de ne pas être assez clair : et malgré l'avis de Taine qui goûtait vivement sa comédie, et qui lui conseillait de la laisser telle quelle, il la modifia en vue de rendre plus intelligible le caractère de son héros.
C'est sous cette forme nouvelle que la pièce se joue maintenant. Mais, malgré les éclaircissements et les atténuations, malgré les concessions qu'il a faites aux répugnances et aux scrupules des spectateurs, son œuvre n'en reste pas moins étrange, et ces (ju'elle a obtenu à la dernière reprise prouve que le goût du public a singulièrement évolué depuis trente ans. Autrefois chez une honnête femme il n'y avait que le salon d'ouvert aux visiteurs ; on n'entrait pas dans sa chambre, encore moins dans son alcôve. Nous avons changé tout cela, et les romanciers à la mode nous introduisent jusque dans Le cabinet de toilette de leurs demi-vierges. Aussi les hardiesses de Dumas nous semblent-elles aujourd'hui très tempérées. D'autant qu'il évite la poriphie avec autant de soin que certains de nos contemporains en mettent à la rechercher. S'il lui arrive de parler physiologie dans sa Préface, ou même dans sa pièce, c'est cependant un problème de psychologie et de morale sociale qu'il a voulu
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traiter, en se servanl des moyens que l'art dramatique lui offrait.
Son héroïne, Jane de Simen parée de
son mari la nuit même de ses noces. M. de Simerose trop ardent, sa femme trop ignorante et trop chaste, voilà les seules causes d'un malentendu qui menace d'être irréparable. Le mari 1 portant ailleurs, par simple dépit, l'hommage que sa femme refusait. La belle-mère s'en est mêlée, aimant sa fille d'un amour el exagérant les torts de son gendre au lieu de les excuser. Que vat-il advenir de cette jeune femme, ou plutôt de cette jeune iille, embarquée sans expérience et sans guide dans une aventure aussi périlleuse? Cela n'est pas difficile à prévoir. Son histoire a fait du bruil : les femmes la plaignent ou font semblant, les hommes s'apprêtent à la consoler. Un seul candidat a des chances, M. deMontègre, qui a compris qu'avec une femme de ce caractère, le seul moyen de réussir était de commencer par l'amour platonique. Il a fait des progrès rapides ; il la trouble déjà, on sent qu'il la dominera bientôt, et que M"1" de Simerose, après s'être refusée à son mari, va tomber dans les bras d'un amant.
C'est à ce moment qu'intervient la Providence sous les traits de M. de Ryons. Ce M. de Ryons, qui agaçait si fort Paul de Saint-Victor, qui au contraire plaît tant à Paul Bourget, est un des person- - les plus caractéristiques de Dumas. On a dit, non sans raison, qu'il ressemblait beaucoup à ( Hivier de Jalin et à Dumas lui-même. Je répondrai, comme
Paul Bourget, qu'il n'en est pas moins intéressant pour cela. Cet « Ami des Femmes » ne se fait pas de grandes illusions sur elles. Il les traite « d'êtres illogiques, subalternes et malfaisants. » Il passe sa vie à les étudier comme d'autres étudient les papillons ou les coquillages, mais il sait que cette étude est plus dangereuse, et il a soin de se tenir a de l'autre côté de la grille. » Le résultat de ses nombreuses expériences est très simple. Il y a deux sortes de femmes : celles qui sont honnêtes, et celles qui ne le sont pas. Ceci est peu original. Mais la conclusion pratique qu'il en tire est plus intéressante. Celles qui ne sont pas honnêtes, il faut les consoler; celles qui le sont, il faut les garantir. Une femme à qui il expose ses théories lui dit : «. Etes-vous Lovelace ou Don Quichotte? » Xi l'un ni l'autre, lui répond-il, et il a raison. Ce n'est ni un séducteur ni un apôtre, c'est un curieux. Il laisse généralement le monde aller son train, dont il s'amuse ; mais il en a trop bien étudié le mécanisme pour n'avoir pas envie d'intervenir quelquefois, par amour de l'art et pour expérimenter ses théories.
L'aventure de Madame de Simerose lui en offre une excellente occasion. Il a une double raison de s'en mêler. Le mystère qu'il sent au fond de cette histoire pique sa curiosité, et il espère bien le tirer au clair: et puis il a percé à jour M. de Mont< il voit très clairement où il veut en venir, et il se promet un plaisir d'artiste à contrecarrer ses desseins, à lui arracher la proie qu'il pense tenir déjà.
LE THEATRE l>i. DUMAS FILS
Les moyens qu'il emploie sont très étranges, pour
nous, public, comme pour M!,:" de Simerose. Il a une l'accu il.- violer ses secrets, de foi intimité,
de lui imposer son alliance contre M. de Mon! qui mettent sa patience et la nôtre à l'épreuve. Mais si nous le trouvons un peu trop sur de son t'ait. perspicacité, dont il esl trop fier, nous donne quelquefois sur les nerfs comme à Paul de Saint-Victor, il n'en est pas moins vrai que malgré les torts qu'il a dans la forme, il a raison dans le fond, et que nous finissons par nous ranger de son côté. La réconciliation qui s'opère grâce à lui à la fin de la pièce entre M. et M"1' de Simerose, n'est pas seulement un dénouement logique, c'est celui que nous souhaitons.
Le personnage de Ryons, maigre toutes les critiques qu'on peut lui adresser, est celui qui donne à cette comédie son importance, qui en fait une œuvre à part. De Ryons est évidemment le porte-parole de l'auteur, qui a voulu nous dire le fond de sa pensée sur l'amour. C'est pour lui un beau nom qui couvre le plus souvent des sentiments médiocres et des actions assez vilaines. Il y a dans la pièce deux personnages d'amants. Montègre, jeune, beau, passionne, se figure qu'il aime MIue de Simerose. Gela signifie, au fond, qu'il veut en faire sa maître— se soucie fort peu de son honneur et de son bonheur ; c'est L'égoïsme du mâle qui seul parle en lui. et qui le rend éloquent. L'autre, c'est des Targettes, le vieux beau, goutteux, rhumatisant, depuis vingt ans commensal des Leverdet . amant de la femme,
parrain de la fille, faisant le bésigue du mari et pestant contre la cuisinière. La principale différence entre ces deux hommes, c'est que l'un a trente ans et çue l'autre en a cinquante ; ils représentent à eux deux ce type de l'amant qui. chez les poètes, s'appelle Roméo ou Werther. Dumas et M. de Ryons le dépouillent de sa beauté idéale et d'emprunt ; ils le montrent tel qu'il est dans la vie réelle. Voilà pour les hommes. Quant aux femmes, elles s'appellent Mme Leverdet, c'est-à-dire le vice et la pruderie, Mlle Hackendorf, une poupée du grand monde, Balbine , une jeune dinde qui s'éprend du premier gandin venu. Mme de Simerose seule est intéressante ; mais si elle devient la maîtresse de Montègre et il s'en faudra de peu], vaudra-t-elle beaucoup mieux que les autres au bout de quelques années? Ce n'est pas sa vertu qui la sauve, c'est le hasard, le hasard intelligemment dirigé par M. de Ryons. Et luimême, le sage de la pièce, de quel prix il paye sa sagesse! Dans la première édition, M. Leverdet lui disait au cinquième acte : « Vous êtes décidément très fort. » — « Oui. mais je ne suis pas heureux. » A force de regarder à l'envers cette tapisserie du inonde, à force d'analyser les motifs des actions humaines et de voir sous les grands mots les petits sentiments, il a perdu ses illusions, et par là même le plaisir de vivre, qui consiste à croire, à aimer, à agir. A quoi bon alors ?
A quoi bon? c'est aussi le dernier mot de Lebonnard, un philosophe proche parent de M. de Ryons, à la fin d'Une Visite de Noces. Il a été le confident des
amours de M de Morancé el de M. de Cygneroi. Au fond de cet amour, comme de bien d'autres, il y a un malentendu lamentable. M" de Morancé a une nature sincère el passionnée : Cygneroi est le premier venu, un homme du monde qui sait metti vate. Elle a «tu en lui, elle a mis (ouïr sa vie dans sa passion; du côté de son amant, il n'y a eu que vanité et amour du plaisir. Il en a eu vi ! un beau jour, tranquillement, il a annoncé son mariage à sa maltresse, qui a failli en mourir. Dix-huit mois se sont passés; pendant qu'il voyageait avec sa femme, MIlie de Morancé est devenue veuve sans qu'il Tait su. Peu importe, d'ailleurs, car il n'aurait sûrement pas songé à l'épouser. Cygneroi est rentré à Paris, il fait ses visites de noces. Doit-il présenter sa femme à son ancienne maîtresse ? Il a beaucoup lit-site, il en a causé avec son ami Lebonnard; finalement il s'est décidé, et au moment où la scène s'ouvre, Mme de Morancé attend les jeunes marie-. Lebonnard la voit toute émue ; sa blessure saigne encore. Il la calme, la rassure, car il croit avoir trouvé un moyen de la guérir radicalement. Ce qui émeut M1"' de Morancé au moment de revoil S amant, c'esl le souvenir des jours d'autrefois, d< amour à elle, des illusions qu'elle a eues sur lui. et qui ne sont peut-être pas aussi complètement dissiqu'elle se l'imagine. Si on lui démontrait que cel homme esl un pleutre, que sou amour pour die •Mail tout semblable à celui qu'il aurait éprouvé pour une lilb' quelconque, elle souffrirait, sans doute, mais, me' fois l'opération faite, tout sérail
dit. Connaissant son Cygneroi par cœur. Lebonnard ne cloute pas du succès de la petite comédie qu'il a combinée, et où, sur ses instances. Mme de Morancé
a consenti à jouer un rôle.
Cygneroi arrive avec sa femme. Apres l'échange des propos habituels et des compliments d'usage, •ux amis restent seuls. « Eh bien ! » dit Lebonnard. a ça va comme sur des roulettes ? » Cygneroi convient qu'il s'était monté la tète pour rien, et que cette visite était la chose la plus simple du monde. Ils se mettent à causer, et Cygneroi épanche son cœur. Il en a par-dessus la tête des liaisons avec les femmes du monde, des fiacres aux stores baissés, des chambres d'hôtel, des servitudes, des humiliations de toute sorte, et tout cela pour qu»-l résultat ? Pendant trois ans qu'il a été l'amant de Mme de Morancé, combien de fois ont-ils été b seuls, ce qui s'appelle seuls? » Deux fois, une fois à Lyon, une fois au Havre. Car il fallait voyager pour en arriver là. se trouver dans un hôtel où on n'avait pas l'air de se connaître devant les autres voyageurs, et saisir la première occasion. Lebonnard laisse Cygneroi lui faire ses confidences, lui raconter comment il a « lâché » sa maîti pour se marier. Il lui a envoyé une lettre de faire part, il vient de lui faire sa visite de noces, sa femme et lui ont été bien reçus, tout est pour* le mieux. — Ah ! les femmes! les femmes ! s'écrie Lebonnard d'un ton qui donne beaucoup à penser ;'i Cygneroi. Il interroge, il insiste, et il apprend qu'il n'a été ni le premier ni le seul amant de Mme de Mo-
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rancé. Il a succédé à un bel Espagnol, il a été remplacé par un lord grotesque mais richissime; el c'esl Lebonnard lui-même, son confident, qui g fail les intérim. Connaissant M"" de Morancé comme il la connaît, il semble qui - roi de^ rail être en
garde contre ces prétendues révélations ; mais la crédulité même avec laquelle il avale tout nous montre que Lebonnard ne s'est pas trompé sur lui ni sur la nature de l'amour que lui inspirail M™" de Morancé, el qui n'était au fond que désir mêlé de mépris.
Pour le moment, quels sont les vrais sentiments de Gygneroi ? il est convaincu qu'il est profondément indigné; il ne veut pas rester une minute de plus dans la maison de cette femme. Elle les a invites à dîner; n'importe! il va lui écrire pour se dég Elle arrive sur ces entrefaites, et il lui demande compte de sa conduite. « Je sais tout, » lui dit-il. « Lebonnard m'a mis au courant. » Elle feint de s'indigner de cette trahison, puis, avec un cynisme qui, s'il était un autre homme, suffirait à l'avertir qu'elle ment, elle avoue tout ce qu'il lui reproche. Elle repond sans hésiter à l'interrogatoire dégradant pour tous deux qu'il lui fait subir; elle fait plus, elle lui donne, comme si elle se plaisait à se déshonorer ellemême, des détails qu'il ne lui demande pas. Kl à mesure qu'elle dépoétise ainsi et qu'elle salit son passe, nous voyons poindre en Gygneroi, non pas seulement une curiosité malsaine des secrets qu'elle lui révèle, mais un sentiment voisin et [dus honteux encore, un revenez-y d'amour on plutôt de désir, un appétil de sensations inconnues, le besoin de pos-
séder de nouveau, et tout de suite, ce corps qui lui parait plus enviable depuis que d'autres l'ont souillé. Immédiatement, et sans rougir, il lui propose de la reprendre, de fuir avec elle, abandonnant sa jeune femme, comme il y a quelques mois il l'a abandonnée elle-même pour se marier. Et lorsqu'apfès une légère hésitation elle feint d'accepter, cette facilité, cette absence de scrupules ne l'étonné ni ne l'avertit qu'il fait fausse route et qu'il est tombé dans le piège qu'on lui a tendu.
Il faut donc que Lebonnard intervienne de nouveau, et qu'il achève l'expérience qu'il a entreprise pour notre édification et celle de Mme de Morancé. Tant que Gygneroi a cru qu'elle n'avait été qu'à lui, elle lui était indifférente ; elle a cessé de l'être lorsqu'il a appris qu'elle avait d'autres amants. Il n'est donc pas jaloux parce qu'il est amoureux, mais il est amoureux parce qu'il est jaloux, de la jalousie des sens, de la chair, dans ce qu'elle a de plus brutal. Donc, lorsque Lebonnard vient lui dire qu'il s'est moqué de lui , que les prétendus amants de Mrae de Morancé sont de son invention, il commence par ne pas le croire, mais sur ses affirmations très nettes il réfléchit, il se calme, et le prétendu amour, c'est-à-dire le trouble des sens que lui avaient causé les révélations imprévues de tout à l'heure, se dissipe comme par enchantement. Comme Lebonnard a l'air surpris de ce revirement subit: « Es-tu bête! lui dit-il; mais, rnalheureux, si c'est pour vivre avec une honnête femme, je n'ai pas besoin de M1"" de Morancé, j'ai la mienne. »
Là-dessus il s'esquive. Et Lebonnard conclu! par le mot que je rappelais plus haut : ■ Ainsi, ça unit par la haine de la femme et le mépris de l'homme. A quoi bon aloi -
Cette comédie peut se passer de commentaire, i;nii 1rs choses parlent d'elles-mêmes, tan! l'auteur a su éclairer d'une vive lumière ces dessous honteux de la nature humaine qu'il s'était proposé de nous montrer. Gomme un physiologiste qui injecte un vaisseau pour le mieui étudier, il a isolé dans le cœur de son héros les ressorts de ses actes de telle façon que nous puissions en suivre le fonctionnement de minute en minute, et que les mouvements les plus secrets ne puissent pas nous en échapper. On a pu dire que l'hypothèse sur laquelle la comédie repose était en dehors de la vraisemblance ordinaire: que Lebonnard était un peu trop sûr de son fait, et que les expériences sur le cœur humain ne sont pas susceptibles de la même précision qu< les d'un savant dans son laboratoire ; qu'il est un peu étrange que Mn,e de Morance accepte de jouer un rôle et le joue si bien dans la répugnante comédie imaginée pour la guérir. Tout cela est vrai, mais qu'importe? Un grand maître a seul pu concevoir un pareil sujet et l'exécuter avec cette hardiesse, cette précision, cette sûreté. Que ce sujet ait effarouché les spectateurs et les critiques en 1871, on le comprend. L'auteur a osé mettre sur la scène l'ar* rière-fond de l'homme, ce que nous n'aimons voir en nous*mêmes, el ce que nous n'aimons pas davantage qu'on noua y montre. Car il ne faut pas
s'y tromper : Gygrieroi, c'est nous, en y ajoutant le grossissement nécessaire et la mise au point que le théâtre réclame. Or si La Rochefoucauld nous paraît déjà bien dur. si dur que de bonnes gens essayent de nier la vérité de ses maximes, que sera-ce d'un auteur dramatique qui nous dit tout haut, en public, ce que l'autre nous dit à l'oreille ?
Dumas a voulu éviter dans Une Visite de Noces les défauts qui avaient nui au succès de L'Ami des Femmes : la dispersion de l'action, le manque d'unité, l'abus des dissertations morales et philosophiques. Dans Une Visite de Noces l'action ne dure guère plus d'une heure ; il trouve le moyen de tout dire en trois scènes, correspondant aux trois moments de l'expérience à laquelle Lebonnard se livre sur son ami Cygneroi. Il est impossible de condenser plus de choses en moins de mots ; c'est, comme l'a dit Weiss, « de l'éthique absolue à 100° Gay-Lussac. » L'esprit de la pièce est d'ailleurs le même que celui de L'Ami des Femmes, esprit de cruauté et de pitié tout à la fois. Lebonnard et de Ryons sont des philosophes cyniques ; ils aiment, comme Montaigne, à déshabiller l'homme, à étaler sa nudité ; ce sont des boulevardiers, à qui la vie de Paris n'a pas laissé beaucoup d'illusions sur leurs contemporains, et ce n'est pas au nom des principes, dont ils ne pourraient parler sans rire et sans faire rire, c'est au nom de l'expérience et de l'intérêt bien entendu, qu'ils leur font de la morale. Cette morale peut être risquée dans la forme, cela n'empêche pas qu'elle soit sérieuse et même sévère dans le fond. M. Jules Le-
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maître va jusqu'à soutenir que L'idée d'0h« Visite <L Noces est « chrétienne. » S'il ?eul dire par là que Dumas se plaît à nous montrer ce vilain fond de l'homme, ce figmenlum malum donl parle Pascal, el qu'il nous apprend ainsi â nous défier de nous-mêmeSj cela esl parfaitement vrai. Cette Bévérité pour la nature humaine n'esl pas inconciliable av< pitié, pitié pour ce qui esl innocent . L'enfant . pour ce qui est faible, la femme. L'enfant, Dumas s'en est occupé dans Le Fils Naturel et dans Monsieur Alphonse ; dans les pièces que nous étudions, c'est Le sort de la femme qui L'intéresse, mais plus encore ce qu'il a appelé l'homme- femme, c'est-à-dire la famille, le groupe fondamental en dehors duquel il n'y a pas de dignité et de vrai bonheur pour l'individu, ni de salut pour la société.
La famille étant fondée sur le mariage, c'est le mariage lui-même, les conditions dans lesquelles il se conclut et se pratique. Les crises, les drames auxquels il donne lieu, qui serviront de thème à l'auteur. Vieux sujet, nous l'avons dit. sujet éternel et i. saire de tous les poètes comiques. Ce qui distingue Dumas de ses prédécesseurs, c'est l'esprit dans lequel il l'aborde. Ils y trouvaient un cadre commode pour peindre les vices et les ridicules ; Dumas essaie plutôt de mettre en relief ce qu'il y a de gênerai, d'essentiel, de vital dans le sujet. Il croit qu'au-dessus des lois humaines il y a des lois naturel; divines qu'on ne viole pas impunément. Les malheurs et les fautes qu'on impute d'ordinaire au hasard ou aux circonstances, lui apparaissent comme
l'effet nécessaire de la violation de ces lois. Tantôt c'est le législateur qui s'est trompé, lorsqu'en proclamant le mariage indissoluble et en voulant élever la nature humaine au-dessus d'elle-même, il Ta exposée à tomber au-dessous. Plus souvent ce sont les passions et les vices qui font échec aux institutions. Dans l'un et l'autre cas. c'est le côté social de la question qui préoccupe le plus Dumas ; les personnages qu'il met en scène servent surtout à illustrer la thèse qu'il veut soutenir.
Ainsi s'explique le caractère singulier que présentent plusieurs pièces de cette série. La Princesse de Bagdad est un véritable conte fantastique. La maison achetée par Nourvady pour Lionnette, avec le fameux coffret contenant un million en or vierge, c'est une invention digne des Mille et une Nuits. Les découvertes de Claude et de son élève Antonin dans La Femme de Claude ne sont pas moins merveilleuses. Qu'importent à l'auteur les règles de la vraisemblance? Ce sont ses rêves qu'il nous raconte, ses théories qu'il accommode tant bien que mal à la forme dramatique. Il De s'agit pas ici de réalité, nous sommes en plein idéal. Que ces invrjntions de Dumas aient fait penser à celles où se plaisait son père, on le comprend ; qu'on relève dans la nature de leurs deux imaginations une certaine analogie, je le v^ux bien, à condition que l'on n'exagère rien t.-t qu'on se rende compte que les différences l'emportent de beaucoup sur les ressemblances. Les exploits de d'Artagnan et les millions de Monte- Cristo amusaient lu public, comme ils avaient amusé
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l'auteur, pour eux-mêmes; personne ne s'esl avisé de chercher dans ces belles histoires des idé< des symboles. Dumas fils au contraire, dans les drames de sa seconde manière, esl toujours sur Le bord du symbole, quand il ne s'y jette pas à corps perdu. Ses personnages, ce sont des idées qui marchent ei qui parlent, et nous chercherions vainement leurs pareils autour de nous.
C'est d'autant plus curieux que, l'auteur ayant conservé ce don du dialogue dramatique qu'il a eu s débuts, il fait illusion par moments et donne l'apparence de la réalité, de la vie, à ce qui y ressemble le moins. Il y a, au deuxième acte de La Femme de Claude, une admirable scène où Gésarine essaie de reconquérir le cœur de son mari. Jamais Dumas n'a été plus maître de son instrument, jamais il n'a mieux su, par le jeu des répliques qui se croisent et s'entre-choquent , nous faire sentir ut vibrer avec ses héros. Qu'on en juge par ce début :
Gésarine. — Il faut (pie je vous parle.
Claude. — Je vous écoute.
Césaiune. — Si je vous disais que je vous aime, que me repondriez-vous?
Claude. — Rien. Je me demanderais seulement quel nouveau mal vous comptez me taire. Pure curiosité, car vous ne pouvez plus me faire de mal.
Gésarine. — En admettant (pie je ne puisse vous faire du mal, moi, d'autres peuvent vous en faire, et beaucoup peut-être. Si pour ga^e de mon amour je vous aillais à conjurer le mal et à triompher de vos ennemis, au risque des plus grands dangers pour moi, croiriez-vous enfin que je vous aime '.
Claude. — Non.
Césarine. — Quelle autre preuve voulez- vous?
Claude — Aucune.
Césabinë. — Je suis pourtant sincère, je vous le jure.
Claude. — Sur quoi?
Césarine. — Alors, vous que l'on cite comme un juste, presque comme un saint, vous ne croyez pas au repentir?
Claude. — Si.
Césarine. — Eh bien! je me repens.
Claude. — Non, quand on se repeot , on ne le dit pas avant de le prouver, on le prouve avant de le dire.
La suite n'est pas moins belle. Césarine essaie, tour à tour, et toujours en vain, de trouver un point sensible dans ce cœur qui jadis a été tout à elle.
Elle rappelle à Claude le souvenir de ce grand amour, il lui répond que par deux fois elle l'a payé de trahison. Alors elle cherche à exciter sa pitié. J'ai été coupable, soit, mais par quelles souffrances j'ai expie mes fautes ! Elle croit avoir réussi à l'émouvoir ; elle s'aperçoit bientôt qu'elle s'est trompée. — Si vous ne m'aimez plus, c'est que vous en aimez une autre. — Oui, mais non comme vous croyez. J'ai fait mon sacrifice, je ne vis plus que pour mon œuvre. — Ne pouvez-vous m'y associer? — Vous! vous la vendriez !
Sans le savoir il a touché juste. Elle est effrayée d'abord, mais, voyant qu'il ne sait rien, elle passe de la supplication à la menace. — Tu ne veux pas m'aimer; prends garde à ma haine! — Allons donc, je >avnis bien que tu le trahirai.-! Et Claude, a son tour, lui pose son ultimatum : Aie des amants tant que tu voudra-, peu m'importe ; mais si tu touches
il. i in. \l l;i: DE DUM kS FILS. 355
à ceui que j'aime, ou à mon œuvre pour Laquelle je vis, aussi vrai que Dieu existe, je te tue.
L'homme qui écrit cette scène n'avait certes rien perdu de son talent, mais, [il l'a reconnu lui-même dans la préface '1»; ['Etrangère)^ l»-s sujets qu'il avait traités jusqu'alors ne lui suffisaient plus, et iléprouvnit le besoin (b- traduire sous forme dramatique les idées qui s'étaient emparées de lui. les aspirations morales ei religieuses qui le hantaient, et auxquelles peut-être cette forme ne convenait pas. Si j'avais voulu, nous <lit-il dans une note de L'Edition des Comédiens, dénaturer ma pensée et faire certaines concessions au public . je me serais peut-être fait applaudir. « Si j'avais mis l'action sous la première République ou dans une des républiques de Venise, de Gênes ou de Hollande; si j'avais fait de Ruper un chef d'armée, d'Antonin son lieutenant, de Cantagnac un simple espion chargé de dérober le plan de campagne ; si j'avais fait de Ruper et de !!• deux amoureux vulgaires, gémissant de ne pouvoir être unis : si j'avait fait d'Antonin, un moment trouble par Gésarine, le meurtrier de celle-ci, et s'il avait pu dire à son chef : « J'ai puni la coupable, vous pouvez maintenant épouser celle que vous aimez, moi je vais nie faire tuer pour me punir ta mon tour, » peut-être aurais-je obtenu un grand SI Je «lois avouer que je n'y ai pas songé. »
En d'autres termes, Dumas au rail pu récrire Patrie^ de Sardou, avec d<:> variantes : mai-, a tort ouraison, il a eu une ambition plus haute. « Je n'ai pas voulu, » dit-il, « faire ce qu'on appelle une pièce de théâtre :
j'ai voulu tenter de dire, par le théâtre, quelque chose de particulier, d'intime et de profond. » Les scènes qu'il préfère dans son œuvre, celles qui expriment le mieux sa pensée, sont celles qui ont le moins le caractère dramatique, au sens propre du mot. Tel est le monologue du commencement du troisième acte, où Claude, en présence du ciel étoile, interroge sa conscience et Dieu sur le parti qu'il doit prendre ; ou bien encore la scène du deuxième acte, pendant laquelle Rébecca parle à Claude et Césarine chante au piano. « Elle est, » dit Dumas. « d'un effet symphonique , pour me servir de l'expression de Gounod, que cette scène avait frappé. » Cet éloge ne renferme-t-il pas une critique '? de pareilles scènes ne peuvent, en effet, se passer de musique, tout au moins de la musique du vers ; la prose ici ne suffit plus, il faut que la poésie déploie ses ailes et nous emporte loin du monde réel, où l'on raisonne, dans les régions où l'on rêve et où l'on oublie.
La Femmede Claude a échoué, V Etrangère a réussi. Et cependant il n'y a guère moins de symbole dans la seconde pièce que dans la première . Mist ress Clarkson, l'Américaine mystérieuse, esclave de naissance, courtisane en apparence, vierge de fait, n'est pas plus que Césarine peinte d'après nature. Elle incarne cette revanche du a féminin » contre l'esclavage où l'homme l'a tenu depuis des siècles, cette invasion de l'Europe par les races exotiques et barbares qu'elle méprise nu qu'elle ignore, dont l'auteur nous avail parlé dans la Préface de Monsieur Alphonse. Le personnage de Septmonts, lui aussi, est conçu d'après
■ les vues systématique Rémonin, le philoso-
phe de la pièce, qui nous L'apprend : Septmonts n'est pas un homme, c'est un vibrion, ■ et comme tel il est chargé < d'aller corrompre, dissoudi fcruire
le reste du corps social. » Il est donc le collaborateur <]e 1' a étrangère dans l'œuvre de destruction providentielle qu'elle accomplit. Mais comme « la nature ne veut pas la mort, mais la vie, » à un moment donné le « vibrion » sera éliminé, c'est-à-dire que le duc de Septmonts sera tué en duel par M. Glarkson, tout comme Gésarine était abattue par son mari d'un coup de fusil.
Au fond, la donnée de la pièce est très simple et très vieille ; c'est la lutte du bien et du mal, incarnés ebacun dans un personnage principal, c'est-à-dire la donnée même de tous les mélodrames. Quand Sarcey appelle L'Etrangère un mélodrame, il a donc parfaitement raison, et il indique d'un mot à la fois ce qui fait l'infériorité relative de la pièce et ce qui en a assuré le succès. Il ajoute non moins judicieusement que c'est un mélodrame unique dans son genre; car si Dumas eu a pris à son aise avec la vraisemblance, s'il :i os.- écrire cette scène du troisième acte où la « vierge du mal » raconte à la duchesse de Septmonts stupéfaite ses aventures traordinaires et son étrange Odyssée à travers l'Amérique et l'Europe, il y a dans sou drame tout autre chose que ces inventions d'une cocasserie grandiose. Dans ce personnage symbolique de 1' « étrangère, tout n'est pas symbole et fantaisie : Septmonts est un monstre, mais un monstre parfaitement vivant ; il
n'a rien du traître classique, il est essentiellement moderne, il a les allures et le langage d'un homme de son temps. 11 y a dans L'Etrangère assez de mélodrame tour à tour noir et amusant pour intéresser le gros public, assez d'observation exacte et de vérité spirituellement mise en scène pour que les raffinés puissent s'y plaire.
Dumas nous apprend, dans une note de l'Edition des Comédiens, que c'est au moment d'écrire La Femme de Claude, ii laquelle il pensait depuis longtemps , qu'il conçut l'idée de La Princesse Georges. « Tous lesdangei'sdel'<ruvr.j que j'allais entreprendre se dressèrent devant moi. et mon sujet basculant pour ainsi dire, je me trouvai en face d'un drame auquel je n'avais pas songé jusqu'alors. Il réapparaissait si complet, avec ses personnages, ses événements et sa moralité, que sur ce même papier qui devait servir à une autre conception, je l'écrivis tout d'une haleine, en trois semaines au plus. C'était une véritable contre-épreuve de mon idée première. Ce qui était dans un sens se présentait maintenant dans l'autre. Où l'homme était innocent sous le nom de Claude Ruper, il se manifestait coupable sous le nom de prince de Birac ; où la femme était odieuse, elle se montrait sympathique; Rébecca, l'épouse spirituelle de Claude, devenait Sylvanie, la maîtresse adultère et vénale du prince, et celui-ci, sauvé par l'amour, échappait à la mort qui devait frapper Césarine. réfractaire à tous les amours qui peuvent sauver une femme. » Nous n'aurions certes pas deviné, si Dumas ne nous l'avait pas dit, que La Pria-
cesse Georges eût 61 mais
que ce fût une improvisation, cela pouvait se sentir, et les critiques l'ont senti. Elle en a le charme, la verve et la fougue, elle en a aussi les défauts, i l'ébauche d'un maître, mais ce n'esl qu'une ébauche. Notons un point essentiel : ce n'est pas L'observation, c'est une idée systématique qui est le germe de l'œuvre. « J'avais, » dit Dumas, « à pos»,T la question de l'homme adultère ...: j'avais, tout en peignant les souffrances, les tentations et les luttes de la femme, à constater l'impuissance de la loi, de la famille et de la société devant ce fait quotidien, streux et banal... ; j'avais à montrer à L'honnête femme l'animal particulier qui vient rôder dans son ménage, la nuit, pour lui dérober son honneur et lui voler ses petits. <;jt j'avais à lui donner un conseil, à cette honnête femme, celui, quoi qu'il arrive, de se respecter toujours, d'éviter le talion de l'alcôve, et d'acquérir un droit effrayant, celui de tuer, un droit divin, celui d'absoudre... » Dans La Princesse Georges comme dans La Femme de Claude, l'auteur se proposait donc de développer une idée moral»' plutôt que de peindre des caractères; aussi les personnages y sont-ils dess très sommairement. En réalité il n'y en a qu'un, celui de Séverine; encore, suivant la remarque juste de Jules Lemaitre, est-ce une héroïne tragique, esquissée en quelques traits simples et vigoureux, plutôt qu'un caractère complet el nuancé. Ge qui en fait L'originalité et le charme, c'est ce mélange de droiture absolue, intransigeante, qui fait
penser à la Pauline de Corneille, avec l'amour profond qui la domine, amour entier, sans réserve, du corps aussi bien que de l'âme, et qui rappelle Hermione et Roxane. Cette conception est-elle vraie? Résisterait-elle à l'analyse? Je ne sais, mais l'auteur ne non- laisse pas le temps de nous poser la question. L'action est d'une rapidité foudroyante: dès le début nous sommes en pleine crise. Séverine n'est pas un seul instant de sang-froid; son cœur saigne et palpite devant nous, et à coup sûr, quand Mlle Desclée jouait le rôle, nous palpitions aussi avec elle; tout paraissait vivant et sincère, même les quelques phrases déclamatoires ou banales que Dumas a laisse échapper au cours de son improvisation. La Princesse Georges n'est qu'une esquisse ; c'est Francilien qui est le tableau achevé. Il y a entre les deux pièces une ressemblance générale de sujet et d'inspiration qui a frappé tout le monde. Les deux héroïnes ont un. air de famille. « En deux mots, dit Jules Lemaitre, Francillon, comtesse de Riverolles, est une princesse Georges qui se défend et qui se venge, et qui ne pardonne qu'après s'être vengée. » Mais, à cûté d nblances, que de différences!
Dans la donnée d'abord. Celle de La Princesse Gcor^ ges fait invinciblement songer à une tragédie; celle de Francillon pourrait, comme Sarcey l'a remarqué, servir a écrire un vaudeville. La Princesse e< sortir d'une idée a priori. Etant donné l'adultère du mari, l'adultère le moins déguisé, le plus odieux, quelle doit être la conduite de la femme? Doit-elle punir, se venger, ou pardonner? L'origine de Fran*
LE rHRATRE DE Dl M \- III.-. 361
eillon esl toul autre. Un soir, à L'Opéra, Dumas entend la femme d'un de ses amis dire à son mari le mol que Francillon dit au sien : - Le jour où j'aurai la certitude que tu as une maîtresse, uneh< j'aurai un amant, et tu seras le premier à l Et ce mot, comme Dumas le remarque, a pu être dit cent fois, i ms l'observation courante qu'il a
pris la donm pièce.
Mais une donnée réduite à des term< - raux
1 1 1 1 i « - pas grand'chose ; l'essentiel esl de savoir dans quel sens l'auteur va la développer. Supp< que la femme qui a menacé ^m mari de représailles, exécute -a menace; la pièce tournera forcément au drame. On peut supposer au contraire que, comme dans la comédie de Dumas, la femme se borne à menacer, qu'elle veuille simplement donner une leçon à son mari. Mais comment s'y prendra-t-'elle ? Par hypothèse, c'est elle qui est jalouse; car la menace qu'elle fait à son mari n'est i]u'unmoy«'n d'empêcher ses infidélités. Or il faut qu'elle 1»: rende jaloux à son tour, qu'il la croie capable d'avoir voulu -•' venger tout de bon. Quelles preuves, à la fois fausses et vraisemblables, faudra-t-il donc qu'elle lui donne d'une faute qu'elle n'a pas commise, <-t à laquelle il esl nécessaire qu'il croie? Enfin, nous. public, l'auteur devra-t-il nous mettre dai - fidence, ou devrons-nous être dupes comme le mari ?
C te dernière question n'est pas, comme il semble au premier abord, une pure question de métier, et Sarcey a très bien montré quelle en «.-si l'impor-
tance. Scribe, nous dit-il, ou un auteur de son école, n'aurait pas hésité. 11 nous aurait fait comprendre par un mot, par un jeu de scène, par un signe quelconque, que tout cela n'est qu'un jeu et que Francine de Riverolles est innocente de la faute dont elle s'accuse. Dumas, au contraire, a tenu à « nous mettre dedans. » Jusqu'àl'avant dernière scène, nous ne devons pas plus que M. de Riverolles savoir à quoi nous en tenir. Pour vouloir qu'il en fût ainsi, l'auteur a eu d'excellentes raisons. S'il nous avait tout de suite mis au courant, nous n'aurions plus eu affaire, comme dit Sarcey, qu'à une donnée de vaudeville : l'effarement du mari, ses inquiétudes ridicules, son agitation dans le vide, ses efforts inutiles pour découvrir la vérité. C'est tout autre chose que Dumas se proposait de faire. C'est à son héroïne, à elle seule, qu'il veut nous intéresser. Cette jeune fr-mme fine et fière, passionnément éprise d'un mari qui. après deux ans de mariage, la sacrifie à une Rosalie Michon, dans un transport d'indignation et de jalousie le menace des représailles que nous savons. Tiendra-t-elle sa parole? Ira-t-elle jusqu'au bout de son coup de tête ? Yoilà ce que nous voulons savoir, non pas par curiosité pure, mais à cause de" l'intérêt profond que l'auteur a su nous inspirer pour '•lie Plus nous désirons le savoir, plus il va s'efforcer de nous le cacher. Car cette angoisse que ressentent les autres personnages et que nous ressentons avec eux. en pensant que par bravade, dans une minute d'affolement et de désespoir, cette créature >i fière et si charmante a pu se déshonorer et se
LE THEATRE DE DUM 18 PfLS.
perdre, ce sentimenl d'inquiétude passionnée, celui que Dumas a voulu nous faire éprouver lit qu'est L'âme el La vie de Ba pièce.
Aussi a-t-il employé tout son art, pendanl Le premier acte, à préparer cette situation, el pendanl Les deui actes suivants à La faire durer. M"" Smith «lit de Francine, au premier acte : C esl lin petil cheval de sang avec Lequel il faut avoir la main Légère, i C'est bien cria: toujours prête à s»' cabrer, incapable d'une bassesse, soit, mais capable de toutes les imprudences et de toutes les folies, qui sait si elh' ne mettra pas son point d'honneur à tenir l'étrange promesse qu'elle a faite à son mari? Et puis l'auteur a su si habilement nous faire croire à la possibilité de sa faute, en familiarisant notre imagination avec Les détails matériels, extérieurs, avec le cadre même de cette faute ! A la fin du premier acte nous voyons Francillon sortir seule et à pied: elle demande à sa femme de chambre son manteau, sa toque de loutre et son voile. Lorsqu'au second acte elle fait le récil de son escapade à son mari, elle lui donne le numéro du fiacre qui l'a conduite, l'addition qu'elle a payée a la Maison d'Or. Qu'est-ce que tout cela prouve? Qu'elle est allée au bal de l'Opéra et qu'elle a soupe au cabaret, rien de plus, et la question essentielle reste entière. On peut même dire que son insistance à se proclamer coupable est une présomption en faveur de son innocence. Mais avec elle nous finissons toujours par nous dire : Qui sail ? Elle a. (et c'est là le trait de génie), même en disant un mensonge, L'accent de la vérité. Qu'on lise La tirade par laquelle
se termine sa confession : « J'avais une vengeance à exercer, j'avais ira crime à commettre, il me fallait absolument un complice, j'ai pris celui que j'ai trouvé sous ma main, mais de façon qu'il ne pût jamais me dénoncer. Ce monsieur n'existe plus pour moi. Il a été ce qu'aurait pu être un flacon de laudanum ou un .ni de charbon. Il n'y aura personne de mort, il n'y aura qu'un infidèle de plus el une honnête femme de moins... » Gomment, en écoutant ces para» ches. saccadées, toutes pleines de ce dégoût mortel qui suit la faute et qui n'est même pas le remords, comment, en voyant les yeux fiévreux et mornes, l'attitude affaissée de cette femme, ne nous dirionsnous pas. comme M. de Riverolles. que l'on ne joue pas la comédie à ce point, et que ce dont elle s'accuse doit être vrai ?
Et il y a quelque chose de vrai en effet, c'est la tristesse, le découragement profond qui l'envahissent, quand elle voit où elle en est après deux ans de mariage, et h quelle vie elle doit s'attendre au lieu de celle qu'elle avait rêvée. Elle est restée une honnête femme . mais le sera-t-elle encore longtemps ? Son mari, qu'elle adorait hier, qui était un héros, un dieu pour elle, vient de lui apparaître. dans cette crise, tour à tour odieux ou grotesque. L'amour peut-il résister à une pareille épreuve ? Franchie fera-t-elle comme son amie la haronne Smith, qui se contente d'être réveillée par son mari a deux heures du matin, quand il vient de souper avec des demoiselles y Mais non! elle n'est pas. comme la haronne. de la rare des ménagères et des
poules couveuses : le mariage, pour elle, c'était te roman; lorsqu'elle s'aperçoit qu'il faut y renoncer, et qu'elle voil bous son vrai jour le monde où elle doit vivre, l'existence probable qui lui est réservée, elle se désespère au lieu de se résigner. Lorsque M"" Smith lui parle raison, lui 'lit qu'elle se consolera eh élevant sou fils, elle lui répond : < A quoi bon? je ue me sens plus la force de lutter contre Les instincts el les hérédités d'une race, et d'empêcher le fils de tenir du père. Riche, gentilhomme, oisif, et d'ailleurs incapable de tout travail, bon pour les roturiers, à vingt ans mon fils aura déjà été l'amant des courtisanes les plus renommées de Paris, peutêtre filles de celles qu'aura aimées son père : à trente ans. il épousera une vierge pour voir ce que et quand il l'aura vu. il la rejettera en disant : Pareille aux autres ! Mon iils, mon fils , hélas ! ce sera un homme !... »
Ce qui donne à des passages comme celui-ci leur accent et leur valeur, ce u'esl pas seulement la sincérité de rémotion, c'est que, sous l'exagération naturelle de la passion, on y sent la vérité. Admettons que Francine, qui souffre, juge avec une âprel cessive ce monde, le sien, où « les hommes sont en étoupe et les femmes en chiffon. » Le l'ait seul qu'il y naisse des femmes comme elle suffirait à démentir cette condamnation trop absolue. 11 n'en est pas moins vrai que ce monde est profondément gâté. Une nature connue celle de Francine. droite, ardente, sincère, l'ait l'effet d'un anachronisme au milieu de ces gens-là; elle les dérange, et son mari
tout le premier. Qu'a-t-il à faire qu'elle vienne lui parler d'amour, pendant qu'il lit son journal en attendant d'aller retrouver sa maîtresse? Il la trouve « insupportable, » et bien plus insupportable encore le lendemain , lorsqu'elle vient lui raconter son équipée de la veille. De jalousie véritable, de colère, point ; il ne pense qu'à ce qu'on dira au club, et aux ennuis que va lui donner, au scandale que va faire une séparation devenue inévitable. Pourquoi, au lieu de le menacer pour rire, Francine ne s'est-elle pas vengée sans bruit ? Au fond il s'en accommoderait bien mieux ; cela serait plus conforme aux usages de son monde. Dira-t-on que c'est faire tort à ce monde que de le juger par Lucien de Riverolles, qui, suivant un mot de son père, est « un simple serin? » Mais d'abord Lucien n'est pas une exception; c'est un type moyen de clubman ; ses pareils sont légion, dit Dumas. Et puis ceux qui l'entourent valent-ils mieux que lui? Son père est un vieux viveur égoïste qui ne se soucie de rien pourvu qu'il digère bien et qu'il trouve avec qui faire son .whist. Carillac, jeune, noble, riche, épouse MUe Michon, qui a été, au su de tout Paris, la maitresse de tous ses amis.
Dans cette société, qui n'a plus ni principes ni traditions, mais seulement des préjugés et des habitudes, s'il se rencontre un homme plus intelligent que les autres, comme Slan, le raisonneur de la pièce, sa gaieté apparente couvre une tristesse lugubre ; la clairvoyance avec laquelle il se juge ne lui donne pas la force de réagir, et il sent qu'il mènera
LE THÉÂTRE DE Di M k6 FILS.
jusqu'au boul une existence absurde dont l< terme logique esl le suicide :
Pour moi, (Jit-il à Lucien, je ne suis plus bien sûr depuis quelque temps que la terre ne tourne |iaa i l*envcrs,
et q ne nous n'avons pis tous les pieds en l'air cl la tête en bas. Jl y a des moments, quand je reviens du i la nuit surtout, où je me demande d'abord pourquoi j'y suis allô, et ensuite pourquoi j'en reviens, pourquoi, au lieu de rentrer chez moi, dans ma peluche bleue et mes faux objets d'art, je ne vais pas jusqu'au pont faire un plongeon dans la Seine. C'est là que j'aurais la tête en bas et les pieds en l'air ; mais au moins ce serait pour la dernière fois. Cela vaudrait toujours mieux que d'épouser comme toi une honnête fille, pour la trahir et l'amener au désespoir ou à l'avilissement, ou de ne pas avoir d'autre idéal dans la vie comme Carillac que d'apporter à une coquine, sur un plat d'or, sa fortune, son honneur et son nom. Peut-être faut-il l'envier. Jl croit encore à quelque chose. Il croit qu'elle se repent, et il croit qu'il aime. Peut-être fi ni rai -je plus mal que lui. Rions donc, mon vieux. Hélas! nous ne pourrons bientôt plus rire, et nous ne saurons plus pleurer. Triste! Triste!
C'est dans ce rôle de Stan, el particulièrement dans ce passage, qu'est, suivant Dumas lui-même, la philosophie de cette pièce singulière, si v.-u i brillante, si amusante, et en même temps si triste au fond, comme le sont parfois les œuvres des grands comiques. Les conclusions dépassent de beaucoup les prémisses, et L'auteur nous donne plus qu'il ne nous a promis. Francillon. en effet, ce n'est qu'un problème de casuistique conjugali si on s'en tient à ce qui est le cadre, l'armature de la pièce: mais aucun exemple n'est plus propre
que celui-ci à montrer quelle différence il y a entre la donnée extérieure d'une œuvre et ce qui
en fait l'esprit, l'intérêt profond. Ici l'intérêt naît du contraste entre le caractère de l'héroïne et le monde où elle est née pour son malheur. Ce monde, elle ne l'a pas connu véritablement jusqu'alors , car l'amour lui mettait un bandeau sur les yeux: au moment où ses illusions se dissipent , il lui semble que tout s'écroule en elle et autour d'elle. Voilà un des côtés du drame: l'autre, c'est la peinture vivante, précise sans faux réalisme, en même temps que très suggestive et très profonde, de cette vie mondaine qui brille et qu'un envie, et dont nous yons si elle mérite plus de dédain ou de pitié. Voilà ce que l'auteur a su nous montrer sans déclamations ni tirades philosophiques, en ayant l'air de s'effacer devant ses personnages et de laisser la parole aux faits. 11 n'y a pas dans son théâtre d'œuvre dont le fond soit plus riche, ni qui suit exécutée avec plu- de sûreté et plus de légèreté de main.
CONCLUSION
J'ai déjà eu l'occasion de le dire et je dois le répéter en finissant : l'unité d'inspiration est un des traits caractéristiques de Dumas. Je dis unité d'inspiration, non unité de doctrine. Dumas n'est pas un philosophe, mais un artiste, et Maxime Gaucher
LK THEATRE DE Dl MAS PILS. 369
et Charles Bigo Revut bleue^ 1876) ont eu beau jeu ajayer de ses contradictions. Encore pourrait-on soutenir qu'elles sont plus apparentes que réelles. Si, après avoir prêché L'indulgence pour La femme, il a crié sur les toits : « Tue-! ins Le
premier cas ii >ait de Marguerite Gautier ou
de Jeannine, el dans Le s«'cund de la femme de Claude, qui ne leur ressemble Biais quand il serait
vrai que ses théories ne -ont p;is toujours d'accord, il est certain que, d'un bout à L'autre de >;i carrière, depuis La Dame aux Camélias jusqu'à Francillon, dans le môme ordre d'idées que se meut son esprit, et que suii œuvre est une enquête approfondie sur la nature «le la femme, sur son rôle dans la famille et dans la société, sur la condition que lui font les lois et les mœurs.
De là un second reproche qu'on lui adresse. On dit : Ce sont toujours les mêmes sujets qu'il traite, les mêmes questions qu'il ressasse. N'y ;i-t-il d'intéressant que les filles-mères, les enfants naturels. les femmes mariées qui ont jeté un qui vont jeter leur bonnet par des.-us Les moulins ? Cela tuurne à la manie, à L'obsession. Combien le répertoire d'Augier est plus varie ! Après Le Gendre de M. Poirier il a «'.rit le Mariage d'Olympe; il est à la fois l'auteur des Effrontés et de Madame Caverlet. — Soit! Je n'y contredis nullement, et il ne me [tarait pas 0 saire de rabaisser l'un des deux écrivains pour exalter l'autre. Cette observation que font les adv< res de Dumas, je n'en conteste pas la justesse, je remarque seulement qu'on pourrait adresser des
critiques du même genre à Racine et à Marivaux. et qu'illi'est pas malaisé d'y répondre. En admettant même que Dumas se soit enferme, comme on le dit. dans un cercle assez limité de sujets, qu'importe, >:'il a su trouver une variété réelle dans cette monotonie apparente ? C'est justement lorsqu'il traite pour la seconde fois un sujet qu'il a déjà essayé sous uuê première forme, lorsqu'après Les Idées de Mme Aubray il écrit Denise, et Francillon après La Princesse Georges, que Dumas donne la preuve la plus irrécusable de sa fécondité d'invention. Camille Aubray, comme André de Bardannes, épouse une fille-mère ; dans les deux cas l'auteur a su nous faire désirer ce mariage ; la donnée des deux pièces, réduite à ses termes essentiels, est la même : y a-t-il le moindre rapport entre les deux ouvrages tels qu'ils ont été exécutes ? Or, en matière d'art dramatique, ce qu'on appelle une idée n'a pas de sens, à moins qu'on n'entende par là urin idée portant sa forme avec elle, et contenant en germe toutes les particularités d'action et de caractères qui seules en feront une œuvre vivante.
Dumas n'avait donc pas besoin de parcourir tout le champ des passions humaines pour montrer qu'il avait le don de l'invention : il a trouvé assez de lises dans le domaine restreint qu'il a exploité. Xul plus que lui n'a créé de ces moules dramatiques dont Sarcey aime à parler. Xul ne s'est moins endormi sur ses succès, et ne s'est plus souvent renouvelé au cours de sa carrière. La Dame aux Camélias, avec son mélange de demi-romantisme dans la con-
Lli THEATRE HE in MAfi I ILS. ■'!/ 1
ception i't de réalisme dans L'exécution el surtout dans le cadre, ne ressemblait à rien de ce qu'on avait vu. gui donc avant l.< Fils Naturel, avail songé a montrer au théâtre, comme Balzac l'avait t'ait dans le roman, qu'il y a fl»-s drames «mi germe dai article 'lu code?L'iémi des Femmes, cette comédie m hardie et si neuve, toute en dissertations psychologiques et eu digressions brillantes, ne faisait certes pas prévoir Le Supplice d'une Femme, où la sobriété du dialogue répond à la concentration puissante el à la rapidité de l'action. Que dire d'Une Visite di . cette œuvre étrange, unique, où l'auteur a reculé les limites des audaces qui semblaient permises, el t'ait accepter au public des vérités plus cruelles que celtes qu'ont cru inventer plus tard les auteurs du Théâtre Libre ?
Parmi des tentatives d'art si variées, Dumas conserve une manière qui lui est propre, mais qu'il est plus facile de sentir et de reconnaître que de définir. Si l'on procède par énumération, si l'on étudie l'une après l'autre les qualités qui le distinguent, originalité des conceptions, précision et relief dans la peinture des caractères, vigueur el esprit du dialogue, on s'aperçoit bien vite qu'on n'aboutit qu'à des à peu près, qu'on laisse échapper l'essentiel, et que l'analyse la plus consciencieuse ne peut remplacer la synthèse que nous cherchons. Peut-être, au lieu d'étudier le talent de Dumas dans ses applications, vaut-il mieux le prendre à sa source, et voir, soit d'après ce que ses œuvres nou> apprennent, suit par les confidences qu'il nous a faites, ce qu'était son
ôi'l LE THEATRE DE DUMAS FILS.
tempérament dramatique et quelle a été sa méthode
de travail.
Deux choses sont indispensables pour réussir au théâtre : l'instinct dramatique et la connaissance du métier. Mais, si ces deux conditions sont nécessaires, elles ne sont pas suffisantes. Paul Bourget, dans son étude sur Dumas, fait remarquer avec raison, que dire de lui qu'il avait l'instinct, le don naturel, c'est ne pas dire grand*chose ; car ce don, cent autres écrivains l'ont eu comme lui, qui n'ont jamais écrit de chefs-d'œuvre; et d'autre part il est trop évident qu'on n'écrit pas d<j^ chefs-d'œuvre dramatiques sans avoir 11- don du théâtre. Pour ce qui est de la connaissance et de la . in du
métier, e'est une autre affaire, et il y a des hommes de grand talent, comme Meilhac, qui n'ont jamais pu l'acquérir complètement, ou Lien qui ne s'en sont
souciés. Dumas au contraire a été des le début un maître ouvrier, et c'est cette sûreté de main impeccable qui lui a permis de tant oser avec succès. Mais ce qui le distingue parmi ceux de ses prédéirs et de ses contemporains qui ont su le métier en perfection, c'est qu'il a toujours mis son habileté au service de l'idée qu'il voulait rendre : qu'il a toujours pris son art au sérieux. Ce qu'il reproche a Scribe, dan.- cette préface du Père Prodigue. qui fit tant de bruit en son temps, ce n'est p que lui reproche la jeune école, de savoir son métier et de comj s à merveille; c'est d'avoir
eu. avec tant de talent, ^i peu d'ambition, et de s'être
- à jongler avec des situations, à amuser .-on
LE THE \ l RE DE DUMAS FILS. •> -••
public, sans que de cel amusement p il lui
restât une réflexion sérieuse, une émotion vraie Lorsque Dumas, dans la Préface du Fils Nalun tenait la théorie contestable du thèâtn utile, c'était surtout par réaction contre Scribe et son école, qui ne voyaient dans le théâtre qu'un simple jeu et dans une pièce à écrire qu'une partie d'échecs à gagner. 11 estimait, au contraire, qu'un autrui- doit se mettre tout entier dan- ce qu'il fait, qu'il ne «luit s'adi ,au public que pour lui communiquer des sentiments sincères el des idées qui en vaillent la peine
Tous les critiques ont remarqué que la logique et L'unité de composition sont chez Lui des qualités maîtresses : mais encore faut-il préciser le sens de cet éloge, si l'on veut qu'il suit juste et qu'il ait son prix. Les comédies de Scribe et les drames de Dumas père sont des modèles de construction dramatique, qui ont. eux aussi, leur unité et leur logique ; Dumas les avait étudiés, mais, même quand il leur empruute leurs procédés, l'effet qu'ils produisent chez lui est tout différent, parce que son talent est d'un autre ordre, el que ><>u point de départ n'est pas le même. Lorsque Scribe écrit La Chanoinesse ou Dumas père La Tour de NesU . le travail de composition auquel ils se livrenl esl tout extérieur et mécanique : ils ajustent les incidents de l'action et les sentiments des personnages comme un horloger les pièces d'une montre : ils savent par instinct ou par expérience que telle situation, telle scène, tel mot doit produire la surprise, la gaité, la terreur, L'attendrissement. Feu leur importe que Le fond de leur pièce soit un
conte à dormir debout, qu'il n'y ait ni vérité dans les caractères, ni vraisemblance dans les événements, pourvu qu'au moment de la représentation le -public s'y laisse prendre. Dumas fils a une ambition plus haute et une tout autre méthode. Ce qu'il a dit d'essentiel sur sa manière de composer est résumé dans la Préface d'Héloïse Paranquet, sous forme de conseils qu'il donne à ses jeunes confrères : « Je leur recommande un procédé dont je me suis toujours trouvé très bien, qui consiste à ne jamais faire faire à aucun de leurs personnages ce qu'ils n'auraient pas fait eux-mêmes s'ils se trouvaient à leur place, et de se mettre toujours à leur place, tout le temps qu'ils écrivent... Vivez tous vos personnages, quels qu'ils soient, c'est le meilleur moyen de leur donner la vie. »
Evidemment cette méthode est moins commode que celle de Scribe ; une comédie écrite suivant ces principes suppose un long travail d'incubation ; elle suppose aussi que l'auteur attache de l'importance au choix de ses sujets, ou plutôt qu'il ne les choisit pas, qu'ils s'imposent à lui, car ils étaient déjà en germe dans ses préoccupations, dans ses pensées habituelles, auxquelles ils viennent donner une forme précise et vivante. Précise et vivante ! Elle ne l'est pas tout de suite, et entre la première conception, plus ou moins vague et informe, et l'œuvre définitive, se place le travail qui, pour Dumas, est l'essentiel et qu'il a appelé le travail des dessous. Il nous a donné, dans la préface de Monsieur Alphonse, un exemple de la manière dont il comprend cette partie
LE riii.ATKh DE l'i m tS i il- s. 375
de sa tâche. Qu'est-ce au juste que M. Alphonse, le triste héros de la pièce? Gomment a-t-il séduit Raymonde ? Quand, pourquoi, comment l'a-t-il abandonnée? Pourquoi Raymonde o'a-t-elle pas gardé son enfant avec elle ? Gomment se sont non. es Les relations entre elle et Montaiglin ? Gomment cet homme de quarante-deux ans a-t-il songé à épouser une jeune femme? Raymonde l'aimait-elle , ou l'a-t-elle épousé par calcul? Si elle est désintér et lionnéte, pourquoi L'a-t-elle trompé en lui cachant Sun passé ? Voilà une partie des questions que Dumas s'est posées avant d'écrire sa pièce; vuilà le roman qu'il a dû construire dans sa tète, et qui est à son drame ce que les fondations sont à un édifice; on ne les voit pas. mais sans elles tout s'écroulerait. C'est parce qu'il a ainsi exploré le terrain, c'est parce qu'il connaît les obstacles qu'il doit surmonter pour arriver au luit fixé d'avance, que Dumas peut marcher à coup sûr : ses audaces apparentes sont calculées, et c'est pour cela aussi que ses bonnes pièces nous laissent une si puissante impression de réalité.
Remarquez que par la conception des sujets il est à cent lieues du réalisme. L'histoire de Raymonde et du commandant Montaiglin n'est pas de celles qui se passent tous les jours dans la vie courante, pas plus que celle de Mrae Aubray ou de Denise. Quant aux caractères, ce sont eux qui nous permettent le mieux de contrôler ce que Dumas nous a dit de sa méthode et de comprendre l'idée qu'il se fait de son art. Les critiques qui le considèrent
ait LE THEATRE DE DUMAS FILS.
comme un réaliste et ceux qui y voient tout le contraire ont des arguments également bons à faire valoir. Dès La Dame aux Camélias, on trouve chez Dumas de quoi justifier les deux opinions. Nous savons, par son propre aveu, que la première partie de son drame a été vécue, et vécue par lui; que Saint-Gaudens, copié d'après nature, s'était reconnu dans son portrait: que Prudence, l'amie de Marguerite, était une certaine Clémence Prat, modiste, demeurant boulevard de la Madeleine, cité Yindé , porte à porte avec Marie Duplessis. Voilà bien les documents humains, chers à l'école réaliste. Mais le caractère principal, celui de Marguerite Gautier, a été singulièrement transforme. Ce roman de Marguerite avec Armand, que Marie Duplessis avait plusieurs fois ébauché sans le pousser plus loin que les premières pages, Dumas veut lui donner son développement complet, y compris le seul dénouement possible, la mort de l'héroïne. Il faut donc que ces velléités d'amour deviennent un amour véritable, capable de sacrifice, et que de la courtisane que nous voyons au commencement se dégage par degrés, purifiée par la souffrance, la Marguerite du cinquième acte. Nous trouvons donc dans ce premier drame, d'autant plus significatif que l'auteur l'a écrit de verve et sans aucun souci des théories, la double tendance qui caractérise son théâtre d'un bout à l'autre : nn sentiment très vif, une notation très précise delà realite actuelle, beaucoup de « modernisme. » pour parler le patois de nos jours, et en même temps la subordination constante de la réalite à l'idée qui
LE nu:.\ l l;l. DE i i m \.» FILS. •>/ i
a inspiré l'œuvre <•! qui L'anime toul entière, < i • • j • 1 1 i > la première scène jusqu'au dénouement
On pourrait aisément Buivre, en étudiant les personnages de son théâtre, cette double direction de son talent. Quelques-uns sont peints avec tant de précision et de relief que nous ne pouvons nous pécher de croire, à tort peut-être, qu< il des
croquis faits d'après nature : Taupin, dans Diam <i> Lys; dans Un Père Pi'odigue^ Albertinc et son digne acolyte M. de Tournas, le tapeur, > qui épous «•eus au dénouement, ou encore cette inoubliable figure de Joseph, le valet de chambre de M. de la Rivonnière; dans L'Ami des l~ . le ménage à trois
Leverdet-Des Targettes, qui eut tant de suc la reprise de 1895, et qui lit dire que Dumas avait inventé le Théâtre Libre vingt-cinq ans à L'avance. Mais on remarquera que ce sont là des figuri - - condaires et épisodiques; Les personnages principaux sont peints d'une manière assez différente. ESI cela se comprend. Dans un caractère comme celui d'Albertine Delaborde il n'y a qu'un trait saillant : L'espril sec et positif-, L'avarice sordide, la dureté impitoyable de ce Gobseck en jupons, qui fait la fête comme un employé va à son bureau. C'est un portrait curieux, frappant, mais relativement facile à faire. Combien plus malaisée à représenter la baronne d'Ange, personnage éminemment complexe, chez qui nous devons sentir tout à la fois l'ancienne fille ramassée par M. de Thonnerins sur Le payé de Bordeaux, el la femme assez spirituelle pour tenir tête à Jalin, assez distinguée pour faire illusion à
Xanjac. calculatrice, passionnée à froid, incapable de se compromettre en amour, mais capable de se perdre par vengeance, impudemment menteuse et admirant la sincérité chez les autres, mélange de bassesse et de supériorité d'intelligence , le tout au service d'une volonté indomptable ! Cette femme-là a-t-elle existé, ou est-elle sortie de l'imagination de l'auteur"? Je n'en sais rien, et peu m'importe ; si elle ne produit pas la même impression de réalité qu'Albertine, elle est vraie d'une vérité plus générale et plus haute, comparable à celle des types de la comédie classique.
D'autres personnages, chez Dumas, s'éloignent bien davantage de la réalité ordinaire, soit par leur nature, soit parleur situation. Ghallemel-Lacour, en parlant des Idées de Madame Aubray, où se trouvent précisément deux de ces personnages-là. Mme Aubray et Jeannine, constate qu'ils sont à la fois très exceptionnels et très vivants. « On ne peut, » dit-il, « leur refuser cette logique intérieure, âme de toute existence, qui se traduit en détails innombrables, et dont l'expression multiple rend l'individu impossible à définir : l'art, à ce point de perfection, est un magicien qui simule la nature et qui prête une vie vraisemblable même à ce qui n'a jamais été. » C'est la justesse même. Mme Aubray est une figure idéale ; par ses théories, et surtout par la volonté qu'elle a d'y conformer sa conduite, elle est en dehors et audessus du monde qui l'entoure. L'art de l'auteur est d'avoir montré en elle, tout à la fois une chrétienne mystique, une sainte, et une femme, avec son
LE THÉÂTRE DE DUMAS l ILS.
charme, ses faiblesses d'esprit ut de cœur. Tout en lui conservant son auréole, il a su la ramener à des proportions humaines, nous La faire comprendre et nous la faire aimer. Jeannine, c'est une des créations les plus hardies de Dumas, si l'on songe aux données du problème qu'il s'était posé. Devenue à seize ans, par misère, non par amour, la maîtresse d'un homme qui, après l'avoir rendue mère, l'a abandonnée pour se marier, elle continue à vivre de ses bienfaits ; c'est cette femme que Mme Aubray doit laisser épouser à son fils au dénouement : voilà ce qu'en quatre actes et en deux heures l'auteur doit nous faire accepter. Gomment V par quel mélange de poésie et de réalisme ? C'est ce que Challemel-Lacour a dit admirablement : « Sauf les douceurs de la maternité, elle n'a connu que des joies tristes; elle ignore l'amour aussi bien que le plaisir, et le jour où l'amour s'éveillera en elle, la révélation sera aussi complète, la lumière aussi nouvelle et aussi pure que celle qui éclate dans le sein immaculé d'une jeune fille. La singularité, le mystère étrange de cette figure, c'est que, dans une situation où elle se sait marquée du stigmate de l'infamie, elle a conservé l'intégrité de l'âme. La dégradation a laissé subsister en elle la pudeur: elle est souillée, mais elle n'est pas flétrie; et puisque le mal n'existe pas encore pour elle, elle peut être appelée dans la stricte acception du mot : innocente. »
Ce qui fait la vérité des caractères de ce genre, c'est, comme le dit Challemel-Lacour, cette « logique intérieure » que nous sentons en eux ; l'auteur
les a Gréés de toutes pièces, mais non pas arbitrairement; et si par mégarde il avait laissé échapper une fausse note, nous nous en apercevrions tout de suite, comme s'il s'agissait des personnages que nous connaissons le mieux et que nous coudoyons tous les jours.
Dans les pièces comme Les Idées de Mme Âubray ou Lien comme F/Yï/iciï/ott, il est impossible de distinguer entre la composition de la pièce elle-même et celle des rôles principaux ; tout cela a été conçu ensemble : les personnages se sont présentes à l'auteur comme l'incarnation nécessaire de l'idée dramatique qu'il voulait rendre. On voit, en étudiant le théâtre de Dumas, comme en lisant celui de Racine, combien est vaine la question imaginée par les scolastiques littéraires de nos jours, savoir si ce sont les situalions qui du i vent faire lesjCira et ères, ou les caractères qui doivent faire les situations. La combinaison dramatique sur laquelle Francillon est fondée suppose un caractère tel que celui de Francine de Riverolles: autrement, je l'ai dit et répété, ce ne serait qu'une donnée de vaudeville; ce qui en fait une situation si curieuse et si poignante, c'est que l'héroïne, tout en s'accusant d'une faute imaginaire. souffre comme si cette faute était réelle, et que les angoisses qu'elle inflige aux autres ont leur contrecoup dans son propre cœur.
Cette unité profonde, qui fait penser aux œuvres
- grands maîtres, est ce qui assure à Dumas une plaee à part parmi les auteurs dramatique- contemporains. Les comparer avec lui serait superflu et