LES PREMIERES PIECES DE DUMAS
Si j'ai parlé aussi longuement des principaux critiques qui ont jugé Dumas au jour le jour, ou qui ont étudié son œuvre dans son ensemble, c'est parce que je tenais à montrer que pendant trente-cinq ans, depuis La Dame aux Camélias jusqu'à Francillon . il n'avait pas cessé de passionner ses contemporains. Il est toujours délicat de prévoir quel sera le jugement de la postérité; mais pour ce qui nous inté-
sse, nous et les hommes de notre temps, pour ce qui répond à nos pensées j à nos aspirations, nous sommes bons juges.
Il est très rare qu'un auteur dramatique débute par un chef-d'œuvre. C'a été le cas pour Dumas S première pièce est l'une de ses meilleures, et tout le monde convient qu'elle marque une date dans l'histoire du théâtre. L'auteur a été probablement un révolutionnaire sans le savoir, comme Molière quand il écrivit Les Précieuses Uidiculcs, ou Racine quand il lit jouer Andromaqm Les changements
I I. THÉ kTRE DE niM \s III S.
qu'il apportait n'en étaient pas pour cela moins réels, et le public 1«' comprit, au moins confusément. on était las <l«-s marionnettes de Scribe, qui cependant continuait a régner au théâtre, et qui L'année précédente encore avait l'ait jouer avec succès Bataille de Dames. Le romantisme '-tait mort, mais il n'était pas remplacé; le triomphe de Lucrèceen 1843 n'avait pas eu de lendemain. Les premières pièces d'Augier, même les [tins caractéristiques, V Aventurière et Gabricllc . marquaient plutôt un rajeunissement de la tradition classique qiie l'avènement d'un art nouveau. Octave Feuillet, dont les premiers essais étaient fortement teintés de romantisme, n'avait encore ''«-rit que deux on trois de ses comédies-proverbes; son originalité ne devait se dégager que peu à peu. Le véritable événement littéraire des dernières années avait été la représentation des comédies de Musset. Ce fut nne révélation pour 1rs connaisseurs, et Dumas a traduit avec vivacité l'impression qu'il en avait gardée. Mais si ce- pièces, à la t'ois vivantes et divinement écrites, achevèrent de dégoûter le public lettre du style et des procédés de Scribe, elles ne semblent pas avoir exerce une influence directe et immédiate sur le développement de l'art dramatique.
M. Brunetiére a soutenu que l'influence qui vers c moment-là a agi puissamment surl<- théâtre et sur le roman, et qui du romantisme a fait sortir le naturalisme, c'est celle de Balzac. Pour 1'' roman, je l'admets volontiers; en ce qui concerne le théâtre, l'assertion parait [dus contesta-
Lie. Je ne nie pas que certaines œuvres d'AugierJ
Les Lionnes Pauvres, par exemple, et surtout Maître Guérin . soient inspirées de Balzac. Quant à Dumas, s'il lui a emprunté quelque chose, c'est, suivant une remarque très juste de Weiss, l'idée de montrer qu'il y a des drames contenus dans un article du Code, c'est qu'en représentant l'homme aux prises avec les ohligations légales ou sociales qui pèsent sur lui, on peut trouver des situations aussi intéressantes et plus nouvelles que dans la peinture traditionnelle de la lutte des passions. Mais Balzac et Dumas n'ont pas étudié la société du même point de vue. Ce que Balzac s'est complu à montrer, c'est le rôle capital que joue l'argent dans la vie moderne, tandis que Dumas s'est occupé à peu près exclusivement de la femme, de l'influence qu'elle exerce, des injustices dont elle est victime; les lois qu'il a attaquées ne sont pas les lois relatives à l'usure ou à la faillite , mais celles qui régissent le mariage et la condition des enfants.
Ce qu'il y a de certain, c'est que ni l'influence de Balzac ni aucune autre ne peut rendre compte d'une œuvre comme La Dame aux Camélias. C'est une conception romantique si l'on veut : on y trouve, comme dans Marion Delorme , la rédemption par l'amour et la glorification de la passion ; mais on y trouve aussi tout le contraire. Le père d'Armand Duval parle à Marguerite le langage le plus se: le plus froidement positif, et. ce qui est caractéristique et ce qui distingue profondément la pièce de Dumas de celle de Victor Hu,-<». «-'est que Margue-j
le ru i. \ 1 1 . i ; de Di m \> in.-. 285
rite approuve .-ans hésitation, sinon >an> souffrance, l'arrêt uni la condamne. En abandonnant Armand, en renonçant aux quelques mois heureux qui lui restaient à vivre, elli xifie non seulement à
l'avenir de son amant . mais aux lois de la société, qui interdisent à la courtisane de rentrer dans la vie régulière par une autre voie que celle de L'expiation. Weiss avait donc raison Lorsque, toul en retrouvant dans in dame aux Camélias des traces de romantisme qui le charmaient, il signalait en même temps le positivisme pratique dont la pièce étail imprégnée. Seulement ce qu'il refusait de voir, et ce qui nous parait, à nous, très clair, c'est que le l'ait même d'avoir placé L'action de sa pièce en plein Paris moderne, obligeait Dumas à la traiter dans l'esprit où il l'a traitée. L'auteur de Marion Delorme était dispensé de conclure : Didier et Marion sont des personnages de rêve , et nul ne pense à tirer de leurs sentiments et de leur conduite la moindre application au monde réel. Il en est tout autrement pour La dame aux Camélias. Le grand effet que produisit la pièce ''t Le scandale qu'elle excita s'expliquent également par l'impression de réalité vivante qui s'en d L'histoire de Marguerite est une ex-
ception, » disait Dumas à la fin de son roman : mais en étudiant un cas d'exception il touchait à des questionsà la fois généraleset actuelles où il devait prendre parti. Etait-il libre de choisir'/ aurait-il pu donner raison à Armand contre son père, au roman contre la vie réelle, a l'amour contre la famille et la société? Je n'en crois rien. En théorie on peut dis-
cuter les raisonnements et la conduite de M, Duval père; en pratique, pas un père de famille n'agirait autrement que lui. La différence entre Dumas et ses devanciers plus ou moins romantiques (Hugo dans Marion Delormc. Atigier dans Le Joueur de Flûte), c'est qu'au lieu de s'envoler avec eux en pleine fantaisie, il reste sur le terrain solide de la réalité.
Peinture de la vie réelle, cela ne veut pas dire peinture réaliste. Bien des années après avoir écrit La Dame aux Camélias. Dumas a dit , dans la préface de L'Etrangère, ce qu'il pensait du « naturalisme » au théâtre. S'adressant particulièrement à Zola, qui s'imaginait pouvoir porter dans le drame les mêmes hardiesses que dans le roman, il exprimait son opinion par une formule qui a été souvent citée, et qui est aussi juste que frappante : « La scène ne pourra jamais dire tout ce que dira le livre, pas plus qu'on ne peut toujours . quand on est trois , dire tout ce qu'on peut dire quand on est deux. Au théâtre on est toujours trois. » Quand il écrivait ceci. Dumas avait derrière lui vingt-cinq ans d'expérience. Il est probable qu'a ses débuts il avait des idées moins nettes et moins arrêtées; il était simplement guidé par son bon sens et par son instinct du théâtre , qui lui ont suffi pour faire très exactement et très sûremenl ce qu'il se proposait du faire. Il voulait nous attendrir et nous faire réfléchir en même temps, en nous contant l'histoire d'une courtisane purifiée pal* l'amour. G'es.1 une donnée exceptionnelle ; il avait donc le droit de peindre en Marguerite Gautier une créature d'exception, plus noble et plus tendre que ses pa-
reillcs. Mais, sous peine de lombes dans la sensiblerie banale, il fallait nous montrer que cette courtisane qui finit par l'héroïsme avait comment
tnbler aux autres. Il fallait non seulement qous représenter le monde de filles et de viveurs où elle a ses habitudes, mais nous faire voir comment la société qu'elle fréquente et la vie qu'elle mène ont laissé leur empreinte sur ses sentiments el sur son laagage. Les carnets de notes et les « documents humains » chers à 1 école réaliste ne suffisaient pas ici. Il s'agissait non pas de reproduire les propos qu'Alphonsine Plessis avait pu tenir, mais de faire sentir, par ceux que tiendra Marguerite Gautier, la transformation qui s'opère en elle et dont elle est la première à s'étonner.
En comparant le drame au roman d'où il est tiré, on est frappé de voir combien le roman a un caractère plus réaliste. Pour ne citer qu'un exemple, il y a dans la scène du souper chez Marguerite, telle qu'elle est contée dans le roman, un détail caractéristique. En attendant le souper, Marguerite se met au piano, et commence à demi-voix une chanson libertine.
— Ne chantez donc pas ces saletés-là, dis-je familièrement à Marguerite et avec un ton de prière. — Oh! comme vous êtes chaste! me dit-elle en souriant et en me tendant la main. — Ce n'est pas pour moi, c'est pour vous.
Ceci est la vérité prise sur le fait : que Marguerite chante des obscénités, c'est toul naturel, comme il l'esl qu'Armand en souffre el le lui dise* Il n'y a
rien de pareil dans le drame. Non pas que Dumas.
en écrivant la scène du souper, ait négligé de nous rappeler chez qui nous sommes. Rien qu'au ton des hommes avec les femmes, à leur façon de les tutoyer, on s'aperçoit que nous ne sommes pas chez une duchesse. Mois il se contente de quelques indications : il n'esl pas nécessaire que Marguerite et ses amies disenl de gros mots ou même des mots risqués; i! suffit que nous comprenions qu'elles peuvent en dire au besoin, et surtout en entendre.
On pourrait suivre de scène en scène les suppressions et les changements par lesquels Dumas a dégagé de la Marguerite Gautier du roman la figure qu'il rêvait pour son drame. Ces changements, qui ne portent quelquefois que sur une phrase ou sur un mot . n'en sont pas moins significatifs. Lorsqu Armand fait sa déclaration d'amour à Marguerite, elle lui répond qu'il est fou. qu'il n'est pas assez riche pour être l'amant d'une fille comme elle. « Vous avez un hon cœur, vous avez besoin d'être aimé, vous êtes trop jeune et trop sensible pour vivre dans notre mond^. Prenez une femme mariée. Vous voyez que je suis une bonne fille et que je vous parle franchement. » Voilà le texte du roman. Celui du drame est identique, sauf que les mots que j'ai soulignés ont été remplacés par ceux-ci : « Aimez une autre femme, ou mariezvous. » On voit la différence. Dans le roman, la nature est prise sur le vif. Marguerite, qui s'intà Armand et veut lui donner un bon conseil, le lui donne sous une forme cynique. Dans le drame la
LE THEATRE DE Dl MAS I ILS.
pensée reste à peu près La môme; mais il n'y a plus de cynisme.
11 est clair que cette méthode d'élimination risquerait de faire perdre au personnage de Mai rite sa vérité ouleur, si Damas n'avait
de rappeler çà el là, par une phrase, par un mot, à quelle femme nous avons affaire, el quelle es! La réalité d'où il fait sortir L'idéal. Lorsqu'Armand dit à Marguerite qui tousse, qui crache Le sang, qu'elle devrai! se soigner, elle lui répond : Mais si je me soignais, je mourrais, mon cher. » Ces simples mots « mon cher, » ad] un homme qu'elle ne
connaît que depuis un quart d'heure, non disent-ils pas long sur ce monde débraillé qui est le sien? Vu peu plus loin. Armand veut convaincre Marguerite qu'il a pour elle un amour sérieux ; elle se montre sceptique.
Marguerite. — Voyons, dans tout ce que vous me dites, y a-t-il un peu de vrai?
Armand. — Vous le demandez?
Marguerite. — Eli bien! donnez-moi une poignée de main: venez me voir quelquefois, souvent; nous en reparlerons.
Armand. — C'est trop , et ce n'est pas assez.
Marguerite. — Alors faites votre carte vous-même, demandez ce que vous voudrez, puisque, à ce qu*il paraît, je vous dois quelque chose.
Cette phrase vulgaire : « Faites votre carte vousmênu . pas mise Là au hasard; c'est une indi-
cation sur ce qn guérite à ce moment, à la
fin du premier acte, avant que la passion l'ait trans-
formée. Supérieure par une certaine distinction
native à ses amies Olympe et Prudence, elle n'est pourtant encore elle-même qu'une fille entretenue.
On voit clone que l'art de l'auteur ne peut p
définir par une formule toute faite; il serait également possible de soutenir par de bonnes raisons qu'il est réaliste ou qu'il ne l'est pas. Il n'était pas le représentant d'un système ou d'une école; il avait vingt-cinq ans, il cherchait à rendre la vérité comme il la comprenait , et il trouva tout de suite un écho parmi les hommes de sa génération. Ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est l'intelligence profonde de l'art dramatique et la parfaite possession du métier que révèle sa pièce de début. Si on veut se rendre compte de l'habileté avec laquelle elle est composée, il faut la comparer au roman d'où elle est tirée. Le héros du roman, à peine guéri de la crise terrible où il a failli laisser sa raison ou sa vie, soulage son chagrin en l'épanchant devant un ami. Il ne se soucie pas de mettre de l'art et de la proportion dans son récit: il insiste longuement sur des détails qui seraient insignifiants et puérils. >'ils ne trahissaient le besoin qu'il éprouve de revivre les heureux moments de son amour. Cela est naturel ; mais si l'auteur avait suivi la même méthode en écrivant son drame, ce drame ne serait pas ce qu'il est . un chef-d'œuvre de composition. Il fallait mettre dans la pièce ce qui n'était pas dans le roman, une action proprement dite, avec un commencement, un milieu et une fin.
Le centre du drame, c'est la scène du troisième acte entre Marguerite Gautier e! M. Duval. Toul ce qui précède qous 3 achemine; tout ce qui suit en est la conséquence nécessaire. Les deux ; miers actes où nous faisons connaissance avec Marguerite, avec sa vie, son monde, ses habitudes, nous préparent à cette résolution extraordinaire d'aller vivre six mois à la campagne en tète-à-tête avec Armand. C'est merveille dé voir comment l'auteur a su brièvement nous dire toul l'essentiel; le second acte, en particulier, fait l'admiration des gens du métier. Les premières semaines des amours de Marguerite et d'Armand, leurs brouilles, leurs raccommodements, tiennent quatre* vingts pages dans le roman; tout cela est résumé avec une clarté parfaite dans un acte qui ne dure pas une demi-heure. Ce qu'il faut admirer ici, ce n'est pas seulement le tour de main que Dumas a hérité de son père ou emprunté à Scribe, c'est surtout le don de ne pas perdre un instant de vue la marche de l'action et la progression des sentiments. l'art de faire tout servir, l'enchaînement des scènes et la marche du dialogue, au développement des deux caractères principaux.
Ce qui achève de donner au drame son originalité et sa portée, c'est le problème de morale social»' qui y est posé. Je ne prétends pas que La Dame aux Camélias s<»it ce qu'on appelle une pièce à thés mais c'est certainement autre chose que la mise en scène d'une histoire touchante; l'auteur n'a pas voulu seulement nous faire pleurer, mais nousfaire
lyl LE THEATRE DE DUMAS FILS.
penser. Si l'entrevue de Marguerite Gautier et de
M. Durai père, qui. dans le roman, n'est racontée que tout à la fin et n'a qu'un intérêt épisodique, est au contraire dans le drame la scène principale . c'est que c'est là que se pose la vraie question. Qu'est-ce que M. Duval peut reprocher à Marguerite? Ce n'est pas de ruiner son fils; c'est elle, au contraire, qui se ruine pour lui. Est-ce. comme il le dit. de le compromettre, et par suite d'empêcher le mariage de sa sœur? Il est dilficile de prendre ce reproche au sérieux. Quand il lui dit : « Prenez garde, cet amour, que vous croyez éternel, n'aura qu'un temps; si ce n'est pas vous qui vous lassez, ce sera lui : qu'il vous épouse ou qu'il reste votre amant, il n'y aura dans l'avenir ni dignité pour lui ni bonheur pour vous: >> quand il lui tient ce langage, on peut le trouver cruel, on est forcé de convenir qu'il a raison. Mais quand Marguerite lui répond : « Que faut-il donc que je fasse? Quoi! cet amour sincère et désintéressé qui est mon bonheur, ma réhabilitation, mon salut, il faut que je me l'arrache du cœur! Vous condamnez la pécheresse jusque dans son repentir! » qu'est-ce que M. Duval peut lui répliquer7 Mais Marguerite étouffe ses cris et ses révoltes, elle se résigne au sacrifice qu'on lui demande. Alors M. Duval lui dit : « Qu'allez-vous faire? — Si je vous le disais. Monsieur, ce serait devoir de me le défendre. » Mut admirable, qui donne ;'i cette scène sa véritable signification^ Ce n'est pas la morale absolue, c'est la morale sociale que représente M. Duval. 11 est préoccupé
de l'avenir de son fils, c'est son droit de père de famille; mais comment ne pas remarquer à quelles conséquences singulières, â quel êgoïsme aboutit l'idée qu'il se fait de ses devoirs de père? 11 va être, à partir de ce moment, l'obligé de Marguerite; il va consentir que, pour lui rendre service, elle reprenne cette vie qui lui fait justement horreur. Qui a le beau rôle ici, de la pauvre fille qui se dévoue à la bonté, ou du père de famille respectable qui accepte sans mot dire son sacrifice? Cette scène en dit plus long que bien des déclamations sur les conventions qui servent de base à l'ordre social; l'auteur ne les attaque pas encore directement et de face, mais déjà il n'en est plus dupe : en forçant les honnêtes gens de pleurer sur une courtisane et à lui donner raison au fond de leur cœur, il est déjà dans la voie où il marchera plus tard. On pouvait déjà pressentir, dans l'auteur de La Dame aux Camélias, le futur auteur des Idées de Madame Âubray.
La seconde pièce de Dumas fut moins heureuse que la première. La Dame aux Camélias avait réussi brillamment dans sa nouveauté et n'a cessé de réussir depuis; Diane de Lys n'a jamais m qu'un demi succès. Non pas que le talent y soit moindre : Weiss, qui avait une préférence pour cette pièce, disait que le caractère de Diane était « une perle, » et il n'avait pas tort; mais les raisons pour lesquelles il la préfère expliquent peut-être l'accueil un peu froid que le public lui a toujours fait. Diane de Lys, dit Weiss, contient en germe tout le Dumas de l'avenir, en même temps qu'on y retrouve le débutant qui hésite
encore «Titre les souvenirs des œuvres paternelles
et un idéal dramatique nouveau. C'est donc une œuvre particulièrement intéressante pour qui veut étudier la formation du talent de l'auteur, mais trop complexe pour être comprise toute entière et du premier coup par des spectateurs qui demandent, avant tout, de l'unité et de la clarté. Elle est très touffue : c'est de beaucoup la plus longue que Dumas ait écrite; et surtout elle n'est pas claire, je ne dis pas dans le détail, mais dans l'ensemble. On dirait qu'entre les différentes idées qui se sont présent à son esprit . l'auteur n'ait pas su se décider cà faire un choix. Quel est le véritable sujet du drame? Est-ce la transformation qui s'opère dans le cœur de Diane . et qui . d'une femme du monde étourdie et coquette par désœuvrement, fait une héroïne passionnée prête à tout sacrifier pour son amour'/ E>t-ce la situation d'un artiste amoureux et aimé dans un monde qui n'est pas le sien? Est-ce une sorte d'Àntony à rebours, où le coup de pistolet du dénouement signifie la victoire de la société légale, incarnée dans le mari, sur la passion individuelle représentée par l'amant? Tout cela est dans Diane de Lys; ces différents aspects de la pièce se succèdent d'acte en acte ou de scène en scène, et attirent tour à tour notre attention >ans la fixer.
Il y a darnsDiant deLys quelque chose d'admirable,
c'est le premier acte, qui a réussi à la représentation
3si bien qu'à la lecture, auprès des lettres autant
qu'auprès du grand public. Ce sens profond de la vie
réelle, qui est une des qualités caractéristiques du
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théâtre de Dumas, esl ce qui donne à ce premier acte sa valeur el son charme pénétrant. Ce n'est pas pour le plaisir de nous amuser par une mise en ne pittoresque que Dumas a placé L'action dans l'atelier de Paul Aubry. C'esl que, son sujet étant l'amour d'une femme «lu monde pour un artiste, il importait de rendre sensible à notre esprit et visible à nos yeux la différence d< s milieux où tous deux onl vécu avant de se connaître. Le pol â tabac posé sur le piano. la robe du modèle jetée sur un fauteuil, le bahut où la comtesse de Lys, cherchant de quoi écrire, trouve pêle-mêle, avec de vieilles lettres, les gants el les bottines de la maîtresse de Paul, chacun de ces traits n'est rien en lui-même, mais réunis ils nous laissent une impression très nette de ce monde facile, bon enfant, un peu hohême, qui est celui du peintre, et qui fait contraste avec la société gourmée où Diane périt d'ennui. Cet atelier où elle a accepté par désœuvrement un rendez-vous d'amour, l'intéresse bientôt beaucoup plus que le rendez-vous lui-même : elle regarde, elle furète: blasée qu'elle est, elle jouit de la nouveauté de la situation: il lui semble qu'elle aborde dans un pays inconnu, et elle s'amuse de toutes les petites découvertes qu'elle fait à chaque pas.
Rien ne saurail nous donner une idée plus juste de l'état où esl son finir, de ce sentiment de vide et d'ennui, de cette curiosité qui peut l'entraîner aux pires imprudences. Elle ne nous fait pas de confidences, el il n'en t:-st pas besoin : chaque mot qu'elle prononce pendant cette escapade, si
pleine pour elle d'émotions inattendue? . nous peint cette nature primesautière , cette Ame sincèi
passionnée qui lui donnent tant de charme et l'exposeront à tant de périls. Et dans ce même acte où nous faisons connaissance avec Diane, l'auteur a dessiné en quelques traits, mais combien nets et vigoureux, la figure inoubliable de Taupin, le sculpteur découragé et misanthrope, le raté sympathique, échoué par insouciance, par habitude delà bohème, dans un mariage avec une maîtresse qui peu à peu s'est incrustée dans sa vie. qui a tué en lui l'inspiration, l'amour de son art, le plaisir de vivre et de travailler. Cette figure ne ressemble guère à celle de Diane; toutes les deux cependant portent bien la marque de l'auteur. On y retrouve la même justesse d'ol nervation et la même sûreté de main. Seulement, tandis que Taupin est visiblement peint d'après nature, le caractère de Diane est à demi observé, à demi imaginé. La femme étourdie, ennuyée, capricieuse des deux premiers actes, l'auteur l'a vue et il nous l'a. fait voir : l'amante passionnée, l'héroïne romantique de la seconde moitié de la pièce, il l'a seulement rêvée. Je ne dis pas que la tran mation qui s'opère en elle soit impossible, et que le personnage soit contradictoire; mais il est certain que la seconde partie du rôle est très différente de la première, où l'auteur s'inspirait plus directement de la réalité.
Diane de Lys est une œuvre distinguée et incomplète; Le Demi-Monde, au contraire, est un chefd'œuvre incontestable, classique aujourd'hui, et qui
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dès le premier jour, il y a quarante ans, avait eu l'approbation des connaisseurs. Dans /.'/ Dame aux
Canadas, on pouvait soutenir que l'auteur avait été servi par son sujet; on pouvait dire qu'il est relativement facile de nous attendrir avec une histoire d'amour, que l'agonie de Marguerite au cinquième acte est un moyen de mélodrame. On ne peut faire au Demi-Monde aucune objection de ce genre; il s'agissait ici de faire rire les honnêtes gens, comme dit Molière, de les faire rire en les faisant réfléchir. Or il n'y a pas d'entreprise plus malaisée. Il es! possible que la pièce dans sa nouveauté ait bénéficié du scandale même qu'elle excita. Ce monde nouveau auquel l'auteur venait de donner le droit de cité dans la littérature, on avait la curiosité de faire ou de refaire sa connaissance. Mais si la comédie de Dumas n'avait eu que ce genre d'intérêt, il y a beau temps qu'elle serait ouhliée. Un des principaux mérites de l'auteur est justement d'avoir résisté à la tentation qui s'offrait à lui d'utiliser tous ses documents et de nous donner une peinture de mœurs anecdotique . au lieu d'une belle et forte comédie.
Je sais bien qu'en ce moment cette sobriété de détails et celte sévérité dans la composition ne sont plus à la mode. Ni Le Prince d'Aune ni La Douloureuse ne sont écrits dans ce goût. Mais sans faire ti de M. Lavedan ni de M. Donnay, j'ai idée que quelques-unes des pièces que M. FagueJ appelle « [décès Second Empire » pourraient bien vivre plus longtemps que les leurs. Je crois que Dumas
aurait pu aisément nous donner des choses vues » et non.- servir la réalité toute saignante. On n'a qu'à lire sa Préface pour se convaincre que les
documents ne lui manquaient pas. S'il a couru son oeuvre autrement, ce n'est ni par timidité, ni par impuissance , mais parce qu'il se faisait une plus haute idée de son art. et qu'au lieu de nous montrer des surfaces, il voulait traiter son sujet à fond.
Ce sujet, c'est, comme celui de L'Aventurière d'Emile Augier, la tentative d'une irrégulière pour
■■ les portes du monde régulier. Seulement l'ac^ tioo ici ne se passe plus dans un décor quelconque d'un vague seizième siècle, mais dans le Paris de nos jours, en pleine réalité. La baronne d'Ange, qui
pas baronne, et qui tient sa fortune d'un de ses amants, n'est au fond qu'une courtisane, mais d'une supérieure, vivant dans ce milieu tout particulier et parfaitement déterminé que l'auteur a appelé le demi-monde. Pour elle, qui est partie de très I st déjà beaucoup d'y avoir conquis sa
place : mais elle est trop ambitieuse pour s'en tenir
ist dans le vrai monde qu'elle veut avoir accès. et elle ne peut y entrer que par le mariage. Non par un mariage de dupe comme ses pareilles en font quelquefois : elle ne se soucie pas d'acheter à beaux deniers comptants le nom d'un décavé quelconque. Ce qu'elle veut, ce n'est pas seulement un mari qui lui donne k- bras, mais un homme d'assez bonne famille pour pouvoir imposer sa femme à son moud».-. assez jeune <-i assez distingué pour qu'il puiss croire aimé, et pour qu'elle puisse même s'imaginer
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Qu'elle l'aime. La fortune l'a servie à souhail en mettanl Raymond de Nanjac sur son chemin. Officier d'Afrique, ayant à peine vu Pari9 depuis dix ans, il esl toul naturel qu'il se laisse séduire, et le mariage se ferail bien vite sms l'intervention <!'( Olivier de Jalin. Dans 1;! partie audacieuse qu'elle joue, la baronne d'Ange n'a en réalité à craindre qu'une chose, que Nanjac soit renseigné sur son . Contre cette mauvaise chance elle a pria toutes ses précautions : mais un basard, très naturel à la fois el très imprévu, met justement Raymond en rapport avec l'homme qui peut le mieux le renseigner, avec Olivier, qui un mois auparavant était l'amant de Madame d'An
Dès lors le drame est noué, et Ton voit tout de suite quel est l'intérêt complexe du conflit qui va s'engager entre ces trois personnages. Olivier, Parisien, sceptique et peu passionne, rappelle à certains égards le raisonneur de la comédie classique; mais lait de l'auteur est de l'avoir intimement mêlé à l'action, si intimement que c'est lui qui est véritablement le pivot du drain.:. C'est de lui que dépend le sort de Suzanne; s'il dit un mot à Raymond, elle es! perdue. Ce mot, le dira-t-il? C'est la première question qui se pose pour Suzanne, et aussi pour nous. Les raisons qu'il a de parler et celles qui genl à se taire sont également évidentes. Il est admis qu'un homme se disqualifie en racontant qu'il a été ramant d'une femme: mais d'autre part olivier peut-il répondre à la confiance de Raymond en lui laissant épouser sans rien lui dire sa mai-
tresse de la veille? Les conventions de l'honneur mondain lui commandent la discrétion, soit; mais le devoir pur et simple . le devoir d'être loyal et vrai, ne l'obligent-ils pas à parler?
L'opinion de l'auteur n'est pas douteuse, il pense
qu'Olivier doit dire la vérité à Raymond. Lorsque la baronne d'Auge fait part de ses projets de mariage au vieux marquis de Thonnerins , celui de ses amants à qui elle doit sa fortune , il l'arrête au milieu de ses confidences . et la prie de ne pas lui dire le nom de celui qu'elle épouse : " Je ne veux pas, je ne dois pas le connaître; l'intérêt que je vous porte peut aller jusqu'à désirer que vos souhaits s'aceomplissent; mais il ne peut se faire l'auxiliaire des entreprises de votre cœur, si honorables que soient vos motifs; et si. par hasard, vous me nommiez quelqu'un que je connusse, vous me mettriez dans la nécessité de tromper un homme d'honneur ou de vous trahir. » Voilà justement la situation d'Olivier en face de Xanjac, et les critiques qui, comme Weiss et Sarcey, accusent Olivier d'indélical comme si en dénonçant Suzanne il violait une sorte ret professionnel, me paraissent faire preuve tout à la fois d'une sévérité exagérée et d'une trop grande complaisance pour les préjugés courants. Il faut, comme le dit très Lien Jules Lemaître en touchant ce sujet, que nos mœurs soient d'une étrange veulerie pour qu'on ait pu contester à Olivier le droit d'agir comme il le fait. 11 y a une hiérarchie de.- devoirs, et l'honneur mondain, qui défend à Olivier de parler, doit céder le pas à l'honneur vrai, à
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l'honneur tout court, qui lui interdit de se taire.
Je oe prétends pas d'ailleurs qu'Olivier ait la conscience absolument nette, et Lorsque M"" d'Ange lui reproche d'avoir, en parlant à Raymond, voulu empêcher son mariage, lorsqu'elle lui dit : « Non, mon cher Olivier, tout cela n'est pas juste, n'est pas quand on a participé aux faiblesses des gens, qu'on doit s'en faire une arme contre eux, ■ nous sommes obligés de convenir qu'elle touche juste, et qu'Olivier n'a pas grand'chose à répondre! La vérité, c'est ce que Dumas dira plus tard à propos de I>> tiisr. où, dans un cas analogue à celui d'Olivier, Fernand de Thauzette suit une conduite toute contraire. Quand un homme, s'étant mis par sa faute en dehors de la morale absolue, n'a plus pour se guider que les principes vagues et variables de la morale social»', quoi qu'il fasse, il donnera pi de justes reproches, et surtout, s'il lui reste une conscience, il ne pourra plus jamais se mettre en règle avec elle.
Mais quoi qu'on pense de la solution donnée par olivier de Jalin au cas de conscience qui se pose pour lui, L'essentiel c'est qu'il agisse conformément à son caractère, et que cette situation donne lieu à ■•.■nés intéressantes. Olivier n'est pas un homme tout d'une pièce, un Romain de Corneille: c'est un boulevardier, homme d'esprit et même de cœur, mais n'ayant de préjugés et môme de principes que juste ce qu'il en faut pour rester honnête homme dans la société médiocre où il a ses habitudes. Raymond lui est sympathique justement parce qu'il
oe ressemble en rien aux viveurs qu'il fréquente, parce qu'il trouve en lui une droiture et une sincérité à laquelle il n'est pas accoutumé: mais il est dérouté à tout bout de champ parla naïveté, la raideur, l'intransigeance de cet Africain. Raymond lui annonce son mariage avec la baronne d'Ange et lui demande d'être son témoin. — Votre témoin ! Impossible. — Pourquoi? Olivier allègue des prétextes ; mais il faut en venir à s'expliquer. Alors, il essaye de se faire comprendre à demi-mot ; mais Raymond insiste et l'oblige à mettre les points sur les i. Il semble que tout soit fini, au contraire tout va être remis en question. Les révélations d'Olivier n'ont pas guéri Raymond de son amour, elles ont seulement surexcité sa jalousie. Olivier lui ayant dit qu'il rapportait des lettres à Mme d'Ange, il lui demande de les lui livrer. Olivier refuse : « Les lettres d'une femme sont sacrées, quelle que soit la femme. — Il est peut-être un peu tard pour invoquer ces maximes-là. mon cher Olivier. » Olivier s'aperçoit qu'il a eu tort de parler; il a voulu sauver Raymond, il n'a réussi qu'à se brouiller avec lui; ce n'est pas à Suzanne que Raymond en veut maintenant, c'est à l'homme qui a été son amant.
En demandant à Olivier de Jalin de lui rapporter ses lettres, Mme d'Ange lui tendait un piège, puisque, ces lettres n'étant pas de sa main, au lieu de servir de preuves contre elle, elles établiraient son innocence aux yeux de Raymond. La manœuvre a réussi; Suzanne est victorieuse, elle s'est même donné la satisfaction d'humilier Olivier. Elle pour-