‹ Essais de critique et d'histoire (volume 2)Chapitre 12 sur 38 · MARAIS DE CRITIQUE · texte numérisé non relu

MARAIS DE CRITIQUE

s . LA BRUYÈRE.

un penseur et tombe au bas de la page sur un grammairien. Le contrasie est subit, choquant, et, au bout de quelques lignes, on a soin de ne plus s’y exposer. On laisse le commentateur au rez-de-chaussée, et on reste avec l'auteur au premier étage. Ces sortes de remarques se font dans les classes, lorsque le professeur explique un écrivain à des élèves novices ou bornés. Ils ouvrent de grands yeux, gravent dans leur mémoire « la bonne expression », et font la ferme résolution de l'employer à l'occasion prochaine. Ne traitez pas le public en écolier; on est trop vieux, à trente ans, pour retourner au collège. On veut juger par soi; on n'aime pas à s'entendre dire magistralement que tel passage ect beau. Un commentateur n'est pas en chaire; son office est de rassembler les documents qui peuvent éclairer le lecteur, de rapprocher du texte Les faits contemporains, de montrer par des citations les causes des idées et des sentiments de l’auteur, de replacer le livre parmi les circonstances qui l'ont produit : ces renseignements donnés, il se retire; le lecteur arrive, profite de ces recherches et juge comme il lui convient.

De là un second reproche : certaines notes étaient de trop, et certaines notes manquent. [1 y avait trop de remarques grammaticales ; il y a trop peu de remarques historiques. Et quel écrivain plus que La Bruyère a besoin d'être commenté par l'histoire? « Les Caractères ou les mœurs de ce siècle », tel est son titre, et ce titre indique que les anecdotes et les traits de mœurs authentiques peuvent seuls rendre l'expression vraie à ses figures et transformer ses tableaux en portraits. — Je n'en veux donner qu'un seul exemple. « Qui considérera. dit La Bruyère, que le visage du prince fait

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toute la félicité du courtisan, qu'il s'occupe et se remplit pendant toute sa vie de le voir et d'en être vu, comprendra un peu comment voir Dieu peut faire toute la gloire et tout le bonheur des saints, » Ouvrez les lettres adressées à Mme de Maintenon. « ‘Ma situation est triste, lui dit la princesse de Montauban ; mais j'en serai contente si vous avez la bonté de me consoler un peu en me menant à Marly ce voyage; en voilà trois de suite de passés sans que le roi y ait mené la triste princesse de Montauban. » — « Le roi, écrit le maréchal de Villeroi, me traite avec une bonté qui me rappelle à la vie; je commence à voir les cieux ouverts : il m'a accordé une audience. » — « Pardonnez-moi, madame, dit le duc de Richelieu, l'extrême liberté que je prends d'oser vous envoyer le lettre que j'écris au roi, par où je le prie à genoux qu'il me permette de lui aller faire de Ruel quelquefois ma eour; car j'aime autant mourir que d'être deux mois sans le voir, » — On trouvait avant ces citations la phrase de La Bruyère trop violente; après ces citations, on la trouve faible, L'éloquence du langage languit toujours auprès de l éloquence des faits. Que de commentaires semblables à tirer de Saint-Simon, de Dangeau, de Mme de Sévigné, de Bussy-Rabutin, de tant de Mémoires et de tant de lettres, chaque jour plus nombreux, qui démasquent l'histoire officielle et révèlent enfin l'histoire vraie! Il n'est pas un écrivain du grand siècle qui ne puisse être renouvelé aux yeux du public par ce genre de critique: c'est celle dont M. Villemain, M. Sainte-Beuve et tous nos maîtres ont donné l'exemple, et il est imprudent, quand on peut marcher dans une voie large et nouïelle, de rétrograder Jusqu'au sentier oublié où l'abbé Le Batteux herborisait parmi les synecdoches et les métonymies.

Au reste, le commentateur a donné sur la vie de La Bruyère plusieurs détails intéressants, et l'on peut, grâce à lui, se figurer assez nettement le caractère de ce grand. artiste, dont les écrits sont si connus et dont la personne l'est si peu. — Il fut avant tout honnête homme : c'est l'opinion de Boileau, de Saint-Simon et de tous les c ntemporains. La vertu était pour lui un devoir de charge; un moraliste immoral est le pire des charlatans. Il vécut dans une sorte de retraite, et, s’il fut homme du monde, il regarda la scène sans devenir acteur. « On me l'a dépeint, dit l'abbé d'Olivet, comme un philosophe qui ne songeait qu'à vivre tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et des autres, ne cherchant ni ne fuyant le plaisir, toujours disposé à une joie modeste et ingénieux à la faire naître, poli dans ses manières et sage dans ses discours, craignant toute sorte d'ambition, même celle de montrer de l'esprit. » (Ce dernier trait est de trop; mais les autres représentent bien l’homme d'esprit désabusé du monde, ayant appris à se réprimer et à s’abstenir, et n'ayant plus d'autre plaisir que de lire et d'observer. RE

Q Il était, dit Saint-Simon, fort désintéressé. Il se contenta toute sa vie d'une pension de mille écus que lui faisait M. le Duc, à qui il avait enseigné l'histoire, et ne chercha pas à tirer parti de son livre. » « Il venait presque journellement, dit M. Formey, s'asseoir chez un libraire nommé Michallet, où il feuilletait les nouveautés : et s'amusait avec une enfant fort gentille, fille du libraire, qu'il avait prise en amitié. Un jour, il tire un manuscrit de sa poche et dit à Michallet : — Voulez-vous imprimer ceci ? (C'étaient les Caractères.) Je ne sais si vous y trous

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verez votre compte; mais, en cas de succès, le produit sera pour ma petite amie. — Le libraire entreprit l'édition. À peine l’eut-il mise en vente qu’elle fut enlevée et qu'il fut obligé de réimprimer plusieurs fois ce livre, qui lui valut deux ou trois cent mille francs. Telle fut la dot imprévue de sa fille, qui fit dans la suite le mariage le plus avantageux. » — Il y a beaucoup de grâce dans cette anecdote, et elle fait d'autant plus de plaisir qu'on sait que La Bruyère ne possédait à sa mort qu'un tiers dans un petit bien situé à Sceaux et estimé qiire mille francs:

Il avait l'âme fière et ne voulut point, même pour . entrer à l’Académie, faire ces sortes de démarches et de sollicitations qui ne sont que des cérémonies. La première fois, il fut refusé, et n'eut que sept voix; la seconde fois, il fut reçu, mais sans jamais avoir employé le crédit des princes à qui il appartenait. Il le fit sentir à ses confrères dans son discours de réception et se vengea de son premier échec avec beaucoup de délicatesse et d'esprit. « Il n'y a, dit-il, ni poste, ni crédit, ni richesses, ni titres, ni autorité, ni faveur, messieurs, qui aient pu vous plier à faire ce choix; je n'ai rien de toutes ces choses : tout me manque; un ouvrage qui a eu quelque succès par sa singularité, et dont les fausses, je dis les fausses, et malignes applications, pouvaient me nuire

auprès de personnes moins équitables et moins éclairées

que vous, a été toute la médiation que j'ai employée, et

que vous avez reçue. » On ne peut blâmer et louer à la fois avec plus de finesse, ni montrer tout ensemble plus

de modestie et plus de dignité.

Il y avait en lui un fond de grâce et le tendresse qui perce par places, mais qui est presque partout recouvert

Ô LA BRUYERE.

par l'âpre et piquante satire. Le chapitre du Cœur et celui des Femmes sont semés de traits nobles, touchants, exquis, qui font contraste avec la verve mordante du reste, et laissent deviner ce qu'il aurait pu être, si les circonstances ne l'eussent détourné vers un genre plus violent et plus triste. « Quulque désintéressement qu'on ait à l'égard de ceux qu'on aime, dit-il quelque part, il faut parfois se contraindre pour eux et avoir la générosité de recevoir. » — Et un peu plus loin : « Gelui-là peut prendre qui goûte un plaisir aussi délicat à recevoir que son ami-en sent à lui donner. » Quel est l'anmu qui a inspiré ce mot charmant, digne du chapitre de Montaigne sur La Boétie? De pareils traits sont des confidences; l'auteur se dévoile sans y penser ; parlant de l'homme en générâl, il parle de lui-même. — Et cet épanchement involontaire devient encore plus visible lorsqu'il s'agit de l'amour. Ne faut-il point avoir aimé pour écrire la phrase suivante ? (« Un beau visage est le plus beau de tous les spectacles, et l'harmonie la plus douce est le son de voix de celle que l’on anne. » N'y a-t-il point un aveu dans l'observation que voici? « Il y a quelquefois, dans le cours de la vie, de si chers plaisirs et de si tendres engagements que l’on nous défend, qu'il est naturel de désirer du moins qu'ils fussent permis : de si grands charmes ne peuvent être surpassés que par celui ‘de savoir y renoncer par vertu. » Le vague où demeurent ces demi-confessions leur prète un charme dont on ne peut se défendre. Lorsque Racine écrivit le rôle divin de Monime, 1l ne trouva point une émotion plus contenue, plus délicate et plus profonde. C'est l'effet d'une musique touchante qui ravit quand on l'écoute, et quis lorsqu’ on ue l'entend plus, fait rêver.

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D'où viennent donc les satires passionnées, les mouvements de tristesse profonde, et les accès de colère chagrine qui remplissent les Caractères ? — La Bruyère était pauvre, pensionné par un grand, commensal d’une altesse, sans nom et sans crédit, simple précepteur et homme de lettres, parmi des gens puissants et des seigneurs qui le méprisaient à ces deux titres, et plus encore qu'on ne ferait aujourd'hui. Son patron, M. le Duc, « élait brutal, farouche, d’une humeur insupportable et féroce » ; on sait comme il traitait le pauvre Santeuil ; il en faisait son bouffon, et un jour trouva plaisant de lui mettre du tabac dans son vin; Santeuil en mourut. Mme la Duchesse était une personne « méprisante, moqueuse, piquante, incapable d'amitié et fort capable de haine, et alors méchante, fière, implacable, féconde en artifices noirs et en chansons les plus cruelles, dont elle affublait gaiement les personnes qu'elle semblait aimer el qui passaient leur vie avec elle. » Au reste, les orands d'alors considéraient les gens de lettres comme des espèces de domestiques amusants. Le pape priait le roi « de lui prêter Mansard », exactement du même ton dont vous prieriez votre ami de vous prêter son cheval ou son chien. — Un homme de cœur, et qui avait consèience de son mérite, devait souffrir d'un pareil poste; quoi qu'il fit, La Bruyère se sentait aux gages d'un prince; il ne pouvait fréquenter les seigneurs, les financiers et les hommes de cour qu'il a vus de si près et parmi lesquels il à passé sa vie, sans être traité avec cette légèreté hautaine et celte condescendance humiliante qu'on a toujours pour un inférieur. — Il y a vingt pensées dans son livre sur le mépris attaché à la condition de subalterne et d'homme de lettres. En voici deux que je prends au

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hasard : « Je ne sais, dites-vous avec un air froid et dédaigneux, Philaute a du mérite, de l'esprit, de l’agré-

ment, de l'exactitude sur son devoir, de la fidélité et de l'attachement pour son maitre, et 1l en est médiocrement considéré, il ne plait pas, il n'est pas goûté. Expliquez-vous : est-ce Philante, ou le grand qu'il sert, que vous condamnez ? » — « Il est savant, dit un politique, il est donc incapable d’affaires; je ne lui confierais l'état de ma garde-robe; et il a raison. Ossat, Ximenès, Richelieu, étaient savants; étaient-ils habiles? Ont-ils passé pour de bons ministres? — 11 sait le grec, continue l’homme d’État; c’est un grimaud, c'est un philosophe. Et, en effet, une fruitière à Athènes, selon les apparences, parlait grec, et, par cette raison, était philosophe. Les Bignon, les Lamoïgnon, étaient de purs grimauds. Qui peut en douter? Ils savaient le grec. » Ge ton indique une blessure secrète toujours vivante; quand la raillerie tourne habituellement au sarcasme, soyez sûr que le moqueur souffre. Les coups que porte La Bruyère sont si perçants et si profonds, qu'on découvre toujours du ressentiment sous l'éloquence, et une vengeance dans la leçon. « Chrysante, dit-il, homme opulent et impertinent, ne peut pas être vu avec Eugène, qui est homme de mérite, mais pauvre. Il croirait en être déshonoré. Eugène est pour Chrysante dans les mêmes dispositions; ils ne courent pas risque de se heurter.» Vous reconnaissez Ici le sourire contenu et amer d’une âme supérieure qui voit qu’on la méprise et qui rend au centuple, mais en silence, tout le dédain qu'elle a subi.

Malheureusement ce sentiment trop fréquent et trop pénétrant empoisonne bientôt tous les autres. On finit

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par devenir incapable de gaieté et même de calme; on. ne voit plus, dans les vices de l’homme, la nécessité intérieure qui les rend supportables, ni, dans les ridicules du monde, la sottise agréable qui les rend divertissants. On perd la philosophie sereine et l'esprit comique; on devient satirique et misanthrope; on se plaît aux contrastes violents, aux exagérations passionnées, aux apostrophes sanglantes; on cherche à blesser, à con-

fondre, à humilier les hommes. On s’attriste et on les

attriste ; on devient tendu, affecté; on ne parle plus que par tirades insultantes ou par phrases saccadées; on ne dit rien sans faire effort; on ne prêche la sagesse qu’en s’emportant ; et on se met en colère pour dire aux hommes d'être modérés et paisibles. — Tel est, en effet, le. ton habituel de La Bruyère; son style, tout parfait qu’il est, fatigue; les émotions extrêmes et douloureuses qui le remplissent se communiquent aux lecteurs; on se veut du mal quand on l'a lu, et on veut du mal à son espèce

Il laisse, avec plus de force et moins de monotonie, la même impression que Rousseau; tous deux ont été blessés profondément et incessamment par la disproportion de leur génie et de leur fortune, et leur chagrin secret a aigri et coloré leur style. — Cette souffrance intérieure a reporté leurs regards vers les petits et les malheureux; Rousseau a écrit le Discours sur l'inégalité; La Bruyère a fait plus : il a rassemblé dans une phrase tout ce que les réformateurs modernes ont accumulé, en vingt ouvrages, d'ironie, de véhémence, de douleur et de pitié; il a dit aux grands seigneurs et aux aimables dames qui riaient « de ces paysans bretons obstinés à se faire pendre » : « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des: femelles, répandus par la campagne, noirs, livides, et

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tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible; ils ont comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur. leurs pieds, ils montrent une face humaine; et en effet, ils sont-des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines : ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. » Et ül ajoute : « Le peuple n'a guère d'esprit, et les grands n’ont point d'âme; celui-là a un bon fond, et n'a point de dehors; ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une simple superficie. Faut-il opter? Je ne balance pas : de veux être peuple. » Jusqu'à l'expression, tout dans celte phrase semble inspiré par l'esprit de la Révolu- . tion. -— C'est ainsi que des situations semblables font naitre des passions semblables. L'oppression produit toujours la révolte, et l'on aime l'égalité cent ans d'avance, lorsque cent ans d'avance on a souffert de l'inégalité. |

Un dernier trait, commun encore à La Bruyère et à Rousseau, achèvera de marquer son caractère, je veux dire la mélancolie incurable, la tristesse épanchée au plus profond de l'âme, la perte de toute illusion, le dégoût des hommes, le sentiment cruel de la misère humaine. Que de mots semblables à ceux-ci! « Il faut rire avant que d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri. » — « La vie est courte et ennuyeuse; elle se passe toute à désirer :-l'on remet à l'avenir son repos et ses joies, à cet âge souvent où les meilleurs biens ont déjà disparu, la santé et la jeunesse. Ce temps arrive, qui nous surprend encore dans les désirs; on en est là,

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quand la fièvre nous saisit et nous éteint; si l’on eût guéri, ce n'était que pour désirer plus longtemps. » — Son livre essaye de compter « en combien de façons l'homme peut être insupportable ». — Il lui restait, comme à Rousseau, l'amour de son art, et, de plus qu'à Rousseau, l'amour de sa religion. Le dernier chapitre des Caractères fait contraste avec les autres. Par son christianisme, La Bruyère est du dix-septième siècle. Par sa tristesse et son amertume, il est notre contemporain.

Voilà ce qu'on peut deviner de son caractère. Pour son esprit et son genre de talent, ils sont visibles. Il me semble d'abord que sa pensée était plus forte qu’étendue, et qu'il avait moins d'originalité que de verve. Il n'apporte aucune vue d'ensemble, ni en morale ni en psychoogie. Remarquez qu'on pouvait le faire sans composer de traités systématiques. Montaigne, La Rochefoucauld, Pascal, n'ont point ordonné des séries de formules abs-

traites; et cependant ils ont une manière originale de juger la vie; chacun d'eux voit les actions humaines par ‘une face qu'on n'avait point encore aperçue. Si on les interroge, ils présentent chacun un corps d'idées liées et précises sur la fin de l'homme, sur son bonheur, sur ses facultés et sur ses passions. Ils ouvrent de nouvelles voies, et c’est engager toule sa vie que les prendre pour maîtres et pour conseils. La Bruyère, au contraire, ne découvre que des vérités de détail; 1l montre le ridicule d'une mode, l’odieux d’un vice, l'injustice d’une opinion, vt, comme il le dit lui-même, la vanité de tous les attachements de l’homme. Mais ces vues éparses ne le condisent pas à une idée unique; il tente mille sentiers et ne fraye pas de 1oute; de tant de remarques vraies, il

ne forme pas un ensemble. Il donne des conseils à chaque âge, à chaque condition, à chaque passion, mais non à l'humanité; et lorsque enfin, dans son dernier chapitre, il réunit les preuves de Dieu, il ne fait qu'exposer, en style impérieux et bref, les raisonnements de l'école et de Descartes.

Son talent consiste principalement dans l'art d'attirer l'attention. Il invente peu, mais il marque ce qu'il touche d'une empreinte ineffaçable. Il ne dit que des vérités ordinaires; mais, une fois qu'il les a dites, on ne Îles oublie plus. Il ressemble à un homme qui viendrait arrêter les passants dans la rue, les saisirait au collet, leur ferait oublier leurs affaires et leurs plaisirs, les for- . cerait à regarder à leurs pieds, à voir ce qu'ils ne voyaient pas ou ne voulaient pas voir, et qui ne leur permettrait d'avancer qu'après avoir gravé l'objet d'une manière ineffaçable dans leur mémoire-étonnée. Aussi rencontre-t-on chez lui tous les artifices du style; jamais la forme n'a été si savante, ni si capable de faire valoir une pensée. Il introduit des personnages fictifs, leur prête des dialogues, et transforme la leçon de morale en scène drama-" tique. Il fait parler un personnage ancien, Héraclite, puis Démocrite, et réveille le lecteur par l’étrangeté de leurs discours. Il imite le style de Montaigne et surprend l'attention par le contraste du langage suranné et du langage moderne. Il apostrophe le lecteur et se fait écouter en le prenant à partie. Quelquefois il pique la curiosité par des : énigmes ou par des naïvetés apparentes. Il grossit les objets, il charge les traits, il accumule les couleurs, et la figure qu'il peint devient si expressive, qu'on ne peut plus en détacher les yeux. « Il y a, dit-il, des âmes sales, pétries de boue et d'ordures, éprises du grin et de l'in-

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térêt, comme les belles âmes le sont de la gloire et de la vertu; capables d'une seule volupté, qui est celle d'acquérir ou de ne point perdre; curieuses et avides du denier dix; uniquement occupées de leurs débiteurs; toujours inquiètes sur le rabais ou sur le décri des monnaies ; enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de l'argent. » — Là où les faits ne suffisent pas, des métaphores passionnées poussent l'hyperbole jusqu'aux plus extrêmes limites. « Vient-on, dit-il, de placer quelqu'un dans un- nouveau poste, c’est un débordement de louanges en sa faveur qui inonde les cours et la chapelle, qui gagne l'escalier, les salles, la galerie, tout l'appartement ; on en a au-dessus des yeux, on n'y tient pas. » \Les paradoxes simulés, les alliances de mots frappantes, les contrastes calculés et saisissants, les petites phrases concises et entassées, qui partent et blessent comme une grêle de flèches, l'art de mettre un mot en relief, de résumer toute la pensée d'un morceau dans un trait saillant, les expressions inattendues et inventées, les phrases heurtées, à angles brusques, à facettes étincelantes, les allégories soutenues et ingénieuses, l'imagination, l'esprit jetés à profusion et ornés par le travail le plus assidu et le plus habile, tel est le style de La Bruyère, et l’on voit combien il s’écarte de la simplicité et de l’aisance que conservent les autres écrivains du siècle. — Il touche au nôtre, et il ne sérait pas difficile de montrer dans Balzac et dans Victor Hugo beaucoup de façons d'écrire semblables aux siennes; car, dans un temps comme celui-ci, parmi des gens rassasiés de littérature et oecupés d'affaires, la première règle du

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st\le est aussi d'attirer l’attention. Nous voulons, comme lui, contraindre le lecteur à nous lire, et la même cause produit en nous et e1 lui les mêmes effets. Si l'on en veut uue preuve, il suffit de remarquer que La Bruyère: emploie perpétuellement le mot propre et les trails particuliers, tandis que le goût classique et les habitudes littéraires du xvu* siècle ne s'accommodent que des traits généraux et des expressions nobles. Nommer les choses par leur nom, parler de peintres, de vitriers, de titres, de contrats, des objets les plus bas et les plus populaires, ne rien déguiser, et tout au contraire mettre en relief et en lumière les détails les plus choquants, c'est là un prodige dans un siècle où les convenances étaient si impérieuses, où les raffinements d'élégance et de bon ton imposaient aux écrivains un style tempéré et contenu. À-t-on de nos jours écrit quelque chose de plus cru que le portrait suivant? « Gnathon ne se sert à table que de ses mains; il manie les viandes, les remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes. Il ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoùtantes, capables d'ôter l'appétit aux plus affamés. Le jus et les sauces lui dégouttent du menton et de la barbe. S'il enlève un ragoût de dessus un plat, il le répand en chemin, dans un autre plat et sur la nappe; on ls suit à la trace. Il mange haut et avec grand bruit; 1l roule les yeux en mangeant; la table est pour lui uu râtelier ; 1l écure ses dents et il continue à manger. » Balzac a-t-il jamais donné des détails de médecine et de menuiserie plus précis que ceux-ci? « N‘*est moins affaibli par l’âge que par la maladie; car il ne passe point soixante-huit ans. Mais il a la goutte et il est

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sujet à uñe colique néphrétique; il a le visage décharné, teint verdâtre et qui menace ruine : il fait marner sa terre et compte que, de quinze ans entiers, 1l ne sera obligé de la fumer... Il fait bâtir dans la rue*“* une maison en pierres de taille, raffermie dans les encoignures par des mains de fer... » Pourquoi ce choix de détails familiers et de petits faits exacts tels qu’on en rencontre journellement autour de soi? Parce qu'ils sont les seuls qui soient frappants. Les traits généraux sont vagues, et, pour maitriser l'attention du lecteur, La Bruyère, comme Balzac, est obligé de le toucher au vif par des traits particuliers, tirés de la vie réelle et des circonstances vulgaires. Ce genre s'appelle aujourd'hui réalisme. Tout à l'heure, nous avons vu dans La Bruyère un éloge du peunie. des réclamations en faveur des pauvres, une satire amère contre l'inégalité des conditions et des fortunes, bref les sentiments. qu'on appelle aujourd'hui démocratiques. N'’est-il pas curieux de trouver ce goût littéraire dans un ami de Boileau, et ces inclinations politiques dans un professeur de M. le Duc? |

Ce style énergique, cette imagination ardente et féconde, indiquent un cœur passionné et achèvent le portrait. Si l'on essaye de se figurer La Bruyère, on voit un homme capable de sentir et de souffrir, qui a senti et qui a souffert, attristé par l'expérience, résigné sans être calmé, qui méritait beaucoup et s’est contenté de peu, dont l'âme aurait pu se prendre à quelque grande occupation, et qui s'est rabattu sur l'art d'écrire, sans que la littérature ouvrit à sa passion et à ses idées une issue assez large. « Un homme, dit-il quelque part, né chrétien et Français, se trouve contraint dans la satire; les grands

sujets lui sont défendus. Il les entame quelquefois et se détourne ensuite sur de petites choses qu'il relève par la beauté de son génie et de son style. » Là est sa dernière tristesse et son dernier mot.

Reu # de l'Instruction publique, 1er février 1835.

LS

Crez er TERRE, par JEAN Reynaupi.

Combien de gens dans le monde, demi-croyants, demiscepliques, essayent de concilier les vérités qu'ils ont apprises avec les traditions qu'ils n’ont point oubliées! On flotte entre la religion et la philosophie; on aime à la fois l’obéissance et l'indépendance; on est fidèle aux idées modernes, mais on ne veut point rompre avec les idées anciennes, et l'on souhaite involontairement qu'une main heureuse ou habile, accordant les deux puissances rivales, rétablisse la paix dans l'esprit de l’homme. Que la religion abandonne des prétentions surannées et que la philosophie renonce à des négations léméraires; que toutes deux se réunissent en une doctrine aimable et vraisemblable; que les deux méthodes, se rapprochant et prenant l'homme chacune par la main, le conduisent, comme deux bons génies, vers la vérité promise, puisqu'il ne veut ni désavouer l'une ni quitter l’autre, et puisqu'il s'attache à ses deux guides avec un égal amour. Là-dessus, quelques chrétiens font un pas vers la philo-

1. Cet article est le premier que M. Taine ait fait paraître dans la Bevue des Deux-Mondes.

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18 PHILOSOPR£ RéLIGIEUSE.

sophie, et plusieurs philosophes font six pas vers le christianisme. Entre tous les projets qu'on échange, celui de M. Jean Reynaud'nous paraît un des plus dignes d'attention et d'estime; car il exprime un penchant de l'esprit public, et mérite à ce titre d'être examiné tout au long. SRE REA M. Jean Reynaud est un mathématicien, jadis saintsimonien, qui, après avoir commencé avec M. Pierre Leroux une sorte d'encyclopédie, vient de rassembler et de développer ses opinions philosophiques en un corps régulier de doctrines. Son livre témoigne d’une instruction abondante et d'une vaste curiosité; on y respire un grand et paisible amour de l'humanité, une ferme confiance en. l'avenir, un sentiment de générosité sincère. L'auteur a la charité, la foi et l'espérance; il habite de cœur dans ces astres qu'il destine aux migrations et au perfectionnement des âmes; il console les hommes en leur parlant de la providence de Dieu et de l'harmonie des mondes. Mais il évite de tomber dans la sensibilité réveuse et féminine; il garde le ton d'un philosophe et ne prend pas celui d'un enthousiaste; il discute sans aigreur et il attaque sans haine. S'il combat ses adversaires, ce n'est point pour les détruire, mais pour se les concilier. Le style du livre, par son mouvement uni et par son ampleur extrême, convient à la gravité de la pensée et à la dignité du sujet. Si l'on y rencontre un petit nombre de termes étranges et un nombre assez grand d'exclamations inutiles, on y trouve plus d'une fois des pages éloquentes dont Bernardin de Saint-Pierre ne désavouerait pas l'accent ému et imposant. L'auteur est un de ces. hommes dont on loue les intentions, dont on voudrait louer la doctrine, et que l'on réfute en regrettant de Île

réfuter. Nous l'avons loué en douze lignes, nous allons le critiquer en quinze pages. C’est que son mérite est visible et sa doctrine persuasive. La brièveté de nos louanges, comme l'étendue de nos critiques, est une preuve de noire estime et 6 son talent.

Deux choses sont à remarquer dans le livre de M. Jean Reynaud : le but, qui.est la conciliation de la philosophie et de la religion ; la méthode, qui est l'habitude d'affirmer sans preuve. Considérons tour à tour le but et la méthode, et voyons en premier lieu si le but EE est proposé M. Reynaud peut être atteint.

L'auteur de Ciel et Terre juge que depuis deux cents ans l'astronomie, la physique, la géologie, l'histoire naturelle et l’histoire ont transformé l'idée qu'on se faisait de la nature, et que l'idée ainsi acquise doit à son tour aujourd'hui transformer les dogmes chrétiens. Mais il juge en même temps que les anciennes croyances contiennent autant de vérité que les découvertes modernes, que la tradition et l'autorité ont les mêmes droits à notre foi que l'examen et l'expérience, et que, loin de jeter la religion à terre, il faut en faire la première pierre du nouvel édifice. Pressé entre deux méthodes et deux doctrines, il ne peut se résoudre à sacrifier ni l'une ni l’autre; il emploie toute son érudition et toute sa dialectique à les accorder. Des deux personnages qu'il met en scène, le théologien arrive ordinairement le premier et expose la croyance de l'Église. Le philosophe écoute res-

* pectueusement, admet le fond du dogme, puis présente

des interprétations, des adoucissements, des restrictions et des accommodements de toute espèce. Il ne veut pas renverser le christianisme, mais l'affermir. Il prétend le ramener à ses origines, lui rendre son sens primitif, le pousser dans sa voie naturelle; il est plus chrétien que les chrétiens. Il oppose au théologien, non seulement les découvertes et l'esprit moderne, mais les Écritures et l'esprit ancien. Il l’engage à abandonner l'enfer et les peines éternelles, non seulement au nom de la justice et de l’hutuanité, mais encore au nom des livres saints et de la primitive Église, Il soutient que nul concile n'a fait à ce sujet de déclaration formelle, que, si celui de Trente a prononcé le mot fatal, c’est incidémment et sans afirmation précise; que le mot efernel, en hébreu, n'a pas une rigueur mathématique et signifie simplément un. lemps très long; que d’ailleurs beaucoup d'exemples nous autorisent à ne pas interpréter l'Écriture à la lettre, et qu'enfin, s’il faut subir le sens littéral, on doit rapporter les deux phrases célèbres de l'Évangile non pas aux « peines individuelles, qui cesseront, mais à l'institution de l'enfer, laquelle durera toujours ».

On voit que, si M. Jean Reynaud froisse les dogmes, c'est d’une main délicate, que son plus cher désir est de s'entendre avec l'Église, et que, s’il tient à la science, c'est pour la faire entrer dans le christianisme. On se fera de lui une idée asséz exacte en le concevant comme un contemporain de saint Thomas qui aurait vécu quarante ans en Sorbonne, imbu et nourri de discussions sur la psychologie et la hiérarchie des anges, sur l'origine de l'âme et la transmission du péché originel, sur la création continue, sur le paradis et sur l'enfer. Ce docteur scolastique se trouve tout d’un coup transporté

au xix° siècle. Il lit Rousseau, visite les laboratoires, apprend la géologie et l'astronomie, et se trouve fort embarrassé, Ses idées anciennes sont gothiques, ses idées nouvelles sont hérétiques. Il aime les unes autant que les autres, et veut les garder toutes. Que faire? Il les fait plier toutes; il élargit sa religion et rétrécit sa philosophie, en sorte que sa philosophie puisse tenir dans l'enceinte de sa religion. Il tend une main à saint Augustin et l’autre à Herschel, les tire à lui l’un et l'autre, les place de front et leur impose la concorde. Il compose une philosophie à l'usage des gens religieux, une religion à l'usage des philosophes. Il veut rendre la philosophie religieuse, et la religion philosophique. Il admet toujours le péché originel, mais il entend par là le triomphe originel des penchants égoiïstes et brutaux. Il conserve la rédemption, mais au sens spirituel, et considère le Christ, non comme un Dieu, mais comme un législateur sublime qui a ramené l’homme à l'espérance el à la vertu, Il veut croire au ciel et à l'enfer, mais il appelle de ce nom les conditions successives plus ou moins heureuses que les âmes rencontreront dans les diverses planètes après leur mort, Il accepte la résurrection de la chair, mais il interprète ce dogme: en disant que notre âme se formera un autre corps, lorsqu'elle sera dégagée du premier. Toutes ces interprétations témoignent de sentiments élevés et d’intentions excellentes; il a l'amour de Dieu comme un théologien du moyen âge, et l'amour de l'humanité comme un philosophe des temps modernes; mais que doit-on penser de sa tentative? Elle attaque une vérité conquise par trois siècles d'efforts, la séparation de la méthode philosophique et de la méthode théologique. Elle renverse tout

\ Principe et croyance en acceptant deux principes de croyance nécesairement opposés. Elle défait le passé, compromet l'avenir, et mérite d'être réfutée d'autant . plus franchement qu'elle n’est pas la première, qu'elle ne sera pas la dernière, et qu’elle signale une inconséquence habituelle et naturelle de l'esprit humain.

Comparons donc la religion et la science; cherchons sur quel fait primitif chacune d'elles asseoit sa croyance, pourquoi chacune des deux autorités détruit l'autre, pourquoi chacune des deux méthodes exclut l'autre, pourquoi toute tentative pour les confondre est à la fois contraire à la science et à la religion. |

Qu'est-ce qu’une religion? On le saura en considérant. les sectes qui sont nées pendant les deux derniers siècles en Angleterre et qui croissent tous les jours en Amérique. Ces pays sont dés laboratoires où l’on peut étudier en grand, de près et tous les jours, les fermentations de l'esprit. Une religion est une doctrine qu'établissent deux facultés, l'inspiration et la foi. L'inspiration la fonde, et la foi la propage; l'inspiration suscite ses auteurs, et la foi lui attire ses fidèles. — Au commencement, il se rencontre des hommes qui se déclarent en commerce avec le monde surnaturel; ils voient Dieu, ils pénètrent sa nature; une voix intérieure leur dicte un symbole nou- - veau, et voilà qu’une métaphysique et une morale tout entières, revêtues d'images sensibles, se lèvent devant leur esprit. Ils subissent l'ascendant invincible du Dieu qui teur parle. Ils montrent aux hommes le ciel où ils

ont été ravis. Ils répètent les paroles divines qu'ils ont entendues, et, de cette vision primitive, publiée par une prédication ardente, attestée par des sacrifices héroïques, ‘confirmée par un genre de vie extraordinaire, naît la religion. — Les auditeurs, à leur tour maîtrisés, acceptent l'autorité du prophète. Ils n'ont pas besoin de raisonnements pour le croire; la foi s'impose à eux, comme la révélation s'est imposée à lui. Ils sentent qu’il voit, qu'il sait, qu’il communique avec le monde invisible. Ils voient par lui; ils lisent dans ses yeux, dans son accent et dans ses écrits les visions qui le possèdent; il est pour eux comme un miroir où ils contemplent le monde surnaturel réfléchi. Et, quand ils veulent exprimer la force nouvelle et toute-puissante qui a transformé leur croyance et conquis leur âme, ils disent que Dieu se communique à l'homme par deux voies, qu'il touche le cœur des fidèles et entraine leur assentiment, que cet assentiment et cette illumination sont des puissances étrangères et supérieures à l'homme, que la foi et la vision rejettent tout contrôle humain, échappent à la discussion, font taire les réclamations des facultés inférieures, et règnent seules, divines et incontestées, parmi les contradictions, les hésitations et les faiblesses de toutes les autres.

Essayez maintenant d'opposer des objections à une doctrine ainsi formée. Priez-la de faire des concessions aux découvertes modernes, de s'accommoder avec l’expérience et le raisonnement, de se développer, de quitter sa forme antique et inflexible pour ouvrir ses ailes et s'élancer dans les voies nouvelles. Le conseil est contraire à sa nature. Ceux qui la représentent ne vous comprendront pas et ne vous écouteront pas. Que vient dire

ici la raison boiteuse et incertaine, quand c’est la révélation et la foi qui parlent? La foi et la révélation lui répondent : « Je vois Dieu, je sens sa volonté et sa vérité ; il est ici présent; voici le dogme de son Église; je crois et je ne discute point, Ma.croyance vient d’ailleurs et de plus haut que la vôtre; elle n'est point soumise à vos règles, elle n'admet pas vos vérifications, elle est indépendante de vos méthodes. Gardez vos lents procédés, vos douteuses inductions, vos syilogismes sans fin; la conraissance que j'ai est directe, elle atteint son objet sans intermédiaire. Pendant que vous vous trainez à terre, j'arrive du premier bond au sein de la vérité. »

Aussi y a-t-il toujours quelque ridicule à discuter avec un fidèle. L'adversaire use du raisonnement et de l'histoire contre une croyance qui ne s'établit ni par l'histoire ni par le raisonnement. Les preuves historiques qu'elle présente, les témoignages, tous les signes extérieurs de vérité, ne sont que des ouvrages avancés qu'elle perd ou qu’elle conserve sans grand dommage. On s’y bat moins par intérêt que par acharnement et par esprit de parti. Les soldats s’y font tuer, mais les grands généraux estiment ces posles pour ce quils valent; ils savent que le sort de la forteresse n’en dépend pas. Quand Pascal, par exemple, consent à descendre sur le terrain de ses adversaires, il n’est jamais inquiet : il sent que le dogme, derrière lui, est défendu par une barrière infranchissable, Il avoue que, pour la raison, la religion n’est pas certaine, que bien des figures de l’Ancien Testament sont « tirées aux cheveux » ; que, s'il y a dans les Écritures de quoi convaincre les fidèles, il y a de quoi aveugler les incrédules ; que c'est la grâve qui donne la foi, et qu'en définitive le moyen de supprimer

les doutes n’est pas d'examiner le sens et l'authenticité des textes, mais de prendre de l’eau bénite, d'aller à la messe et de plier la machine. Supposons que des érudits allemands un peu aventureux (la chose n’est pas rare) traitent la Bible comme un livre hindou ou per. san, qu'ils lui demandent l'âge de ses diverses parties, le nom de tous ses auteurs, les preuves détaillées de son autorité. Admettons encore que, pour expliquer les prophéties, les légendes et les miracles, ils tiennent ‘ compte du climat, du sol, du voisinage du désert, de la constitution nationale, de l'imagination nationale, [maginons enfin qu'ils appliquent au livre tous les doutes de la critique et de la logique. Il est clair que le livre aura le sort d'un livre hindou ou persan. Nos raisonneurs jugeront que nul peuple n'a eu plus de penchant pour l'hallucination, moins d'aptitude pour la science, plus de facilité à s'exalter et à croire, moins de dispositions pour raisonner exactement et juger sainement. Ils trouveront que ces livres ont subi autant d'altérations et présentent aussi peu de garantie que les premiers poëmes de la Perse ou de la Grèce. Ils expliqueront l'histoire des Juifs et du christianisme d’une manière anssi plausible et par des raisons aussi naturelles que le développement du polythéisme et l'histoire du peuple romain, Mais le vrai fidèle les regardera faire en souriant; 1l prendra en pitié et en défiance la raison humaine, qui, livrée à ses propres forces, dévie ainsi de la droite ligne, et, dès que l'autre voudra conclure, il s’enfuira à cent mille lieues dans le ciel.

Concevons donc que les principes de croyance dont la religion fait usage sont des facultés à part, que ces facultés échappent aux prises et à l'attaque de la rai-

son, qu'elles la considèrent souvent comme ennemie, toujours comme subalterne, et que c’est les trahir et les condamner que de leur imposer pour guides celles qu'elles traitent en adversaire ou en servante. Cette conciliation prétendue est une ‘guerre déclarée à la religion

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