‹ Essais de critique et d'histoire (volume 2)Chapitre 13 sur 38 · ITI · texte numérisé non relu

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Cette conciliation prétendue est aussi une guerre déclarée à la raison. Car quel cas la raison fait-elle des deux facultés et des deux procédés qui fondent les religions ? Parlez à un savant de déférence à l'autorité, de foi immédiate, de croyance sans preuves, d’assentiment donné par le cœur ; vous attaquez sa méthode et vous révoltez son esprit. Sa première règle dans la recherche du vrai est de rejeter toute autorité étrangère, de ne se rendre qu’à l'évidence personnelle, de vouloir toucher et voir, de n'ajouter foi aux témoignages qu'après examen, discussion et vérification. Sa plus vive aversion est pour les affirmations sans preuves qu'il appelle préjugés, pour la croyance immédiate qu'il appelle creédulité, pour l'assentiment du cœur qu'il appelle faiblesse d'esprit. Nous lui objectez la force irrésistible de la foi; il répond par un chapitre de Dugald Stewart, et prouve que la croyance est distincte de la connaissance, que l'imagination, l'habitude et l'enthousiasme suffisent pour fixer notre assentiment, que souvent la conviction est d'autant plus puissante qu'elle est moins légitime, et que l'erreur compte autant de martyrs que la vérité. Vous lui opposez l'ascendant de l'inspiration involontaire et la lucidité des révélations

mn à.

LOSOPHIE RELIGIEUSE. on

surnaturelles ; il ouvre le livre d'Esquirol, il en rapproche l'histoire de Jeanne d'Arc, de Mahomet ou des puritains, vous montre que les visions sont l'effet d'une irritation cérébrale et qu'il suffit d'une potion pour faire un halluciné. Il croit à l'observation prudente et sceptique, à l'induction lente, à la généralisation circonspecte, au syllogisme exact, aux formules précises, et vous venez lui demander de joindre à ses méthodes les méthodes contraires. Vous lui imposez la croyance sans preuves qu'il laisse au peuple, et la vision extatique qu'il laisse aux malades. Vous renversez sa nature, vous détruisez ses principes, vous faites plus contre lui que vous ne faisiez contre la religion. Tout à l'heure vous égaliez à la foi une faculté que la foi traite de subalterne ; maintenant vous égalez à la raison une faculté que la raison regarde comme pernicieuse. Vous attaquez dans leur essence la foi et la raison, et encore plus la raison que la foi.

Si l’on veut se figurer les deux facultés et les deux méthodes, qu'on se représente d’un côté Pascal, malade, la chair déchirée par un cilice, le cœur troublé par les . angoisses de sa foi, voyant tour à tour les feux effroyables de l'enfer et le sacrifice sanglant de son divin Maitre, baigné de larmes, se relevant la nuit pour écrire d’une main fiévreuse ces phrases brisées d’une incomparable éloquence, cris d’un cœur désespéré par la misère humaine, et un instant après rassasié de douceurs célestes ; de l'autre côté, Laplace, tranquillement assis dans son fauteuil, pesant avec un demi-sourire les paris de Pascal, remontant à l’aide du calcul des probabilités jusqu’à l'origine du système solaire, présentant son système du monde à Napoléon, qui s'étonne de n'y pas voir le nom

de Dieu, et lui répondant « qu'il n'a pas eu besoin de cette hypothèse ». |

La religion et la philosophie sont donc produites par des facultés qui s'excluent réciproquement, et par des méthodes qui réciproquement se déclarent impuissantes. Aucune d'elles ne souffre le contrôle ou n'admet l'autorité de sa rivale. Aucune ne peut ni ne doit faire ou demander de concessions à sa rivale. — Si la foi et la

vision sont des dons de Dieu, la raison n'a pas le droit de

restreindre leur élan et de corriger leurs dogmes. Si la

foi et la vision sont des grâces accordées par la faveur à

des âmes ehoisies, c'est que les facultés naturelles sont

incapables de s'élever à des révélations égales. Si Dieu.

est obligé de soulever les âmes jusqu'à lui, c'est que les âmes, laissées à elles-mêmes, sont impuissantes pour monter jusqu'à Dieu. De ce que la foi et la vision sont légitimes, accordées par Dieu, accordées avec choix, il suit nécessairement qu'elles ont seules le privilège d'ouvrir à l’homme le monde supérieur, et que les autres facultés commettent une folie et une insolence lorsqu'elles essayent d'entrer dans une région d’où elles sont exelues. — Si, au contraire, le caractère de la vérité est d'être accompagnée de preuves et dégagée d'opinions préconçues; si, pour l'atteindre, il faut imposer silence à son cœur, calmer son enthousiasme, se mettre

froidement face à face avec les faits, se défier de soi-. même, n'avancer qu'avec précautions, assurer {ous ses .

pas, douter à chaque instant, vérifier chaque observation et chaque loi, alors la foi et la vision sont des facultés dangereuses. On cesse de croire en elles, parce qu'on eroit à la science. On les rejette parce qu'on l'accepte. — il fau, donc opter entre les deux principes de croyance.

PHILOSOPHIE RELIGILUSE. 29 Ils sont si opposés, qu'ils ont exigé pour se développer des cerveaux d'espèce distincte. « Les Juifs, disait saint Paul, demandent pour croire des miracles, et les Grecs des raisonnements, » Le peuple juif a produit la religion, et le peuple grec la science. Il a fallu deux races différentes pour développer des principes de croyance si opposés.

Que dire maintenant du système qui essaye de les réconcilier et de les confondre ? Tous deux vont se retourner contre lui. [l paraîtra impie aux chrétiens, déraisonnable aux philosophes. Il ne satisfer…àa pérsonne et mécontentera les deux partis. Il ne se fera point d'alliés et s’attirera deux ennemis. On trouvera qu'il à faussé Ja religion et dénaturé la philosophie, et il restera isolé, suspect à tout lé monde, parce qu'il aura voulu attirer tout le monde à lui. i | Tels sont ses inconvénients dans la pratique : combien plus grands seront ses inconvénients dans la théorie! M. Jean Reynaud n’a pas une seule raison pour lui et les a toutes contre lui. Tous les soutiens lui manquent ; il a pris soin de les détruire l'un par l’autre. Son système se tient en l'air, prêt à tomber de tous côtés. -=— Véut-il s'appuyer sur la tradition et sur la foi? Il leur ôte l’autorité, puisqu'il les corrige d'après-les découvertes de la science. — Veut-il s'appuyer sur la raison et sur l’expériénce ? Il leur ôte l'autorité, puisqu'il admet sans les consulter un dogme qu'elles n’ont point fondé. — Se fivt-1l à la révélation ? Non, puisqu'il la subordonne à l’as-

tronomie. — Se fie-t-il à la science ? Non, puisqu'il ne l'emploie qu'à modifier la révélation. — Toute la puissance et tous les droits d'une doctrine lui viennent de la faculté qui la fonde. Si vous acceptez le dogme sans Ja faculté, la conséquence sans le principe, quel droit et quelle puissance auront vos doctrines ? Il ne vous restera qu'une série. de conséquences sans principes, de dogmes sans autorité, et d'assertions sans preuves. Vous aurez voulu co: struire une religion et une philosophie, et vous n'aurez fabriqué qu'un roman.

Prenons un exemple: les âmes, dites-vous, ont vécu avant leur naissance dans d’autres mondes, et les fautes : qu'elles y ont commises sont le péché originel qu’elles. apportent en naissant. — Non, dit le chrétien, l'Église rejette cette doctrine. — Non, dit le philosophe, la physiologie déclare que l'âme est une force inhérente au corps qu'elle anime, qu’elle se développe avec lui et ne peut pas plus se séparer de lui pour entrer dans un autre que la végétation ne peut se détacher de la plante en qui elle réside et passer dans la plante voisine. — Quelle preuve religieuse apportez-vous? Des textes interprétés par vous autrement que par l'Église, et conséquémment d'autorité nulle aux yeux d'un fidèle, puisque, aux yeux d'un fidèle, c'est l'interprétation de l'Église qui leur donne autorité. — Quelle preuve philosophique apportez-vous ? La supposition théologique que nos vices et nos misères indiquent des fautes antérieures et une punition présent, hypothèse fragile aux yeux d'un philosophe, reste d'une méthode usée qu'il dédaigne et qu'il ne veut plus combattre, parce qu'il l’a vingt fois renversée. Vous êtes philosophe contre la théologie, théologien contre la philosophie, et partout philosophe et théologien à contre-

temps. Vos adversaires n'ont pas besoin de vous réfuter:

vous vous réfutez vous-même, et, avec ce besoin de conciliation aussi contraire à la révélation qu’à la science, : vous ne pouvez rien Construire sans détruire à l’instan: même ce que vous avez construit.

M. Jean Reynaud n'est pas le seul qui hasarde aujourd’hui ces pacifiques et infructueuses tentatives. Bien des esprits, et du premier ordre, essayent de les renouveler avec moins de franchise et avec plus de précaution que lui. On ne voit que des mains tendues et des propositions d'alliance. De vieux ennemis essayent d'oublier ce, qu'ils ont voulu et ce qu'ils ont fait, et il s’en faut de peu qu'ils ne s’embrassent. Que les hommes s’embrassent, rien de mieux ; que les nobles esprits s'unissent dans la paisible idée de l'infini, ou dans l'aspiration vers le bien idéal. cela est poétique et beau; mais il n’en est pas ainsi des théories. Nous pouvons tous et nous devons tous vivre en paix et en amitié dans la société civile, parce que dans la société civile nous avons tous intérêt à nous protéger les uns les autres. Séparés en spéculation, nous

nous réunissons en pratique pour défendre notre liberté, nos biens et notre vie; un malfaiteur est l'ennemi des chrétiens aussi bien que des philosophes, et le chrétien, comme le philosophe, payera volontiers le gouvernement et le gendarme qui l’empècheront d'être assas- Siné ou volé. Mais la même logique qui rend les citoyens amis rend les, théories enneriies et interdit dans la spécuation les alliances qu ‘elle impose dans la pratique. La philosophie, qui a pour but la vérité pure, comme l'État a pour objet le salut public, défend ses principes de certitude, comme l'État défend ses principes de concorde L'État maintient à tout prix l'union qui le fonde:

vhilosophie empêche à tout prix les conciliations qui la détruiraient,

{l importe maintenant d'exposer en abrégé la doctrine de M. Jean Réynaud et ses preuves. Les théologiens donneront leur avis sur les arguments théologiques ; nous demandons la permission de n'examiner que les preuves philosophiqués, et nous souhaitons pour lui que Îles textes qu'il oppose à l'Église soient plus concluants ie les raisonnements qu'il présente à la raison.

Voici l'abrégé de sa doctrine: —— Notre âme à vécu avant sa naissance dans d’autres mondes. — Elle trouve ici-bas une condition et une organisation conformes à la conduite qu'elle 4 menée dans ses vies antérieures. — Après la mort, elle passe dans un autre astre, s’y incarne dans un corps et y rencontre un bonheur où un malheur proportionné à ses mérites ouù à ses fautes. = Les astres sont en nombre infini, et, de toute éternité, Dieu en crée à chaque instant un nombre infini; ils sont tous peuplés d'êtres intelligents et servent d'habitations successives aux âmes. — Ils forment une série de mondes de plus en plus parfaits; la destinée de chaque âme est de monter sans cesse d'un monde dans un autre monde supérieur, de s’y former un corps plus beau que celui qu’elle laisse, et d'y rencontrer un bonheur plus grand que celui qu'elle quitte. — Les âmes coupables descendent dans des astres malheureux ; les douleurs qu'elles y souffrent corrigent peu à peu leurs inclinations vicieuses et les ramènent à la vertu par le repentir, — L'univers est ainsi le théâtre

série infinie de transmigralions incessantes, qui outes ont pour but et pour effet l'amélioration des êtres, et manifestent la justice et la providence de Dieu.

Personne ne niera que ce système ne soit fort beau, et qu'il n'ait fallu presque autant de talent pour l'imaginer que pour bâtir un poëme épique. La question est de savoir s’il est approuvé.

Et d'abord nous avions le droit d'espérer que l’auteur commencerail par renverser les objections si connues et si frappantes que les physiologistes et les psychologues peuvent accumuler contre lui. Quand on suppose, comme M. Reynaud, l'âme créatrice de son corps, on est tenu de réfuter les faits qui prouvent combien elle est dépendante de ce corps. Quand on la fait voyager d'un bout à l’autre du ciel, on est tenu de prouver qu'elle peut se détacher de son système nerveux et faire cent millions de lieues. M. Jean Reynaud passe par-dessus les objections sans les voir, et pose comme premier principe les incarnations et les migrations qu'il s’agit de démontrer.

D'autre part, nous n'avons aucune preuve pour admettre que les astres soient habités. II n'y en a que deux que nous puissions observer, la Terre et la Lune. Selon toute vraisemblance, la Lune est déserte et impropre à la vie ; si la Terre est peuplée d'êtres intelligents, c'est depuis cent ou deux cent mille ans, c’est-à-dire depuis cent ou de deux cents minutes; des multitudes effroyables de siècles se sont écoulées avant que l’homme y soit né; une grande partie de sa surface est inhabitable ; un soulèvement de montagnes, comme il s’en est produit vingt, peut engloutir demain notre race ; il semble que nous ne soyons qu'un accident momentané dans son histoire, et uous n'avons pas d'autres inductions pour décider sur

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