‹ Essais de critique et d'histoire (volume 2)Chapitre 14 sur 38 · K3SAIS DE CRITIQUE · texte numérisé non relu

K3SAIS DE CRITIQUE

population des astres. M. Reynaud affirme sans hésiter qu'ils sont tous habités : on dirait qu'il en revient. C'est là son second principe, évident de soi-même, du moins aussi évident que lé premier.

Supposons pourtant qu’on admette l'âme comme ; capable de migrations et les astres comme peuplés d’âmes intelligentes ; à tout le moins ce ne sont là que des conséquences lointaines, vraisemblables et non certaines, qu'on atteint par le désir et l'espérance plutôt que par la certitude et la preuve, qu’on avance au bout d'uné psychologie et d’une astronomie comme le couronnement magnifique et chancelant de l'édifice. M. Jean Reynaud grävit tous les étages de cet édifice, escalade la plus häute tour, monte au dernier sommet, parvient à l’extrémité de la flèche la plus äiguë et la plus tremblante, et se dit : « Voici l'endroit convenable pour poser les fondements de ma bâtisse. » Est-ce un principe d’architecture que de bâtir en l'air?

Examinons cepeñdant le point principal et le plus nouveau du système, le dogme que notre âme a vécu avant Sa naissance, et comptons les raisonnements qui l'étäblissent, d'après M. Reynaud.

Le premier argument est celui-ci : — « Que dironsnous de tant d’âmes dont le mauvais naturel se fait jour dès le berceau? Les unes sont hébétées, les autres grossières et brutales. Avant même qu'aucun acte d’intelligence se soit produit, les traits du visage attestent déjà que les plus méchants instincts sont présents et n’attendent que le réveil pour se donner carrière. Ces âmes ont à peine achevé de prendre possession de la vie, et les voilà déjà corrompues! M'obligerez-vous de penser qu'elles sont sorties dans un état si vicieux des mains de Dieu,

dont toute œuvre, avant de s'être elle-même gâlée, ne peut être qüe parfaitement bonne? »

__ Voici une seconde preuve : « Il est impossible de cone Cilier, sans notre hypothèse, la justice de Dieu avec les maladies et les souffrances des enfants. Quoi! avant que l'âme, qu'il vient, selon vous, de créer, ait donné signe de vie; Dieu déciderait, de sa pleine autorité, de la joindre à un corps où elle ne trouvera que douleurs et déchirernents, c’est-à-dire, en d'autres terines, qu'à peine tirée du néant, et toute innocente, il l'envoie sans autre procès au supplice! Cela peut aller à la toute-puissance d'un Moloch; mais, pour nous, permettez-moi de le dire, une telle idée sent le blasphème. »

Un troisième argument, c'est que « beaucoup d'enfants meurent dès leur naissance. I serait contraire à la providence de Dieu de créer exprès leurs âmes pour cette vie, et au même instant de les en ôter. »

« Enfin, si l'âme n'a pas vécu déjà avant de naître, il s'ensuit que Dieu la crée dans des circonstances déshonorantes pour lui, par exemple au moment d'un viol ou d’un adultère. Telles sont ces instances à l’aide desquelles on oblige le Créateur à sortir de son sublime repos! La passion la plus déshonnête ou la plus scélérate trouve en lui, dès qu'elle le veut, un coopérateur fidèle, qui se hâte de venir couronner par un complément infini ce qu'elle lui a si misérablemént préparé! Non, je ne vous accorderai jamais que le miracle de l'apparition d'une âme nouvelle au milieu de l'univers puisse avoir lieu sur une sommation de cette espèce. »

Ne vous semble-t-il pas que nous soyons dans la vieille Sorbonne? Toute cette discussion est tirée des livrés de saint Augustin sur la grâce. Du xix° siècle nous voilà

retombés au temps d'Origène ou du moins au siècle de saint Thomas. Ne sentez-vous pas dans ces sortes d'arguments je ve sais quoi de suranné qui rebute et qui engage, non. pas à réfuter le livre, mais à le fermer? Et ajoutez que » — le livre en est plein, que M. Jean Revnaud se transporte toujours, pour raisonner, au sein de l'essence divine; que, de l'infinité et de la justice de Dieu, il conclut la nature du monde, l'histoire des âmes; le système de leurs migrations. —— Dieu est infini, dit-il; donc il y a une infinité d'âmes et de mondes. — Dieu doit toujours agir pour être - toujours semblable à lui-même; donc il crée de toute éternité et 1l créera toujours, et à chaque instant, une infinité de mondes. — Dieu est bon; donc il propose pour destinée à toutes ses créatures un perfectionnement indéfini. — Dieu est juste; donc il conduit chaque âme après la mort dans un monde approprié à ses mérites. — Dieu crée les êtres à son image; donc il donne à l’âme une puissance de former et gouverner le corps, analogue à la -toute-puissance par laquelle il façonne lui-même et organise la matière. — Et mille autres conséquences de cette espèce. — Jusques à quand se servira-t-on de cette méthode? N'est-elle pas assez condamnée par l'expérience? Ne sait-on pas que, selon les mains qui la manient, elle peut produire tous les systèmes? N’a-t-on pas mesuré tout ce qu'elle renferme d'incertitude et de témérité? Définir Dieu comme une figure de géométrie, déduire de cette définition les règles de son action, le conduire par la main dans la création et dans le gouvernement du monde, se révolter contre les faits quand on ne les trouve pas conformes au roman qu'on s'est forgé, en inventer d'autres à perte de vue pour pallier les objections qui s’ac- [cumulent, arranger de toules pièces l'âme el la matière,

Page 1