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Le laid est beau, j'y consens, mais le beau est plus beau. Boileau Despréaux, ce célèbre romantique, a bien osé dire :
D'un pinceau délicat l'artifice agréable Du plus affreux objet fait un objet aimable.
Aimable ? La rime ici fait dire une sottise à la raison. Il n'y a d'objets aimables que ceux qu’on peut aimer; voilà pourquoi je demande au lecteur de passer une demi-heure avec les jeunes gens de Platon. J'ai encore une autre excuse : ce monde moderne est fort triste, parce qu'il est fort civilisé. Chacun y fait effort; chacun peine et travaille de corps et d'esprit, et les œuvres d'art, qui devraient nous calmer, hous agitent, depuis que nos poètes cherchent ce qui intéresse, non ce qui est beau, et se font artisans de passions, non de bonheur. Platon est plus heureux; l'antiquité est la jeunesse du monde, et partant la nôtre. Reportons-nous vers ces belles années que nous n'avons pas vécues, et Jouissons-en du moins par le souvenir.
Quoique philosophe, il fut poète, je veux dire créateur de furmes vivantes. Un Grec eût été bien embarrassé de ESSAIS DE CRITIQUE, à 4
xe pas l'être. Parménide, le Spinoza du temps, écrivit son système en vers, et souvent ces vers sont beaux. Platon mit ses syllogismes en conversations, et fit de ses théories une peinture de mœurs. Il est le seul parmi les philosophes qui ait su donner la vie à des dissertations. Les Théotime de Malebranche, les Philalèthe de Leibnitz, sont des abstractions sous des noms d'hommes. Ces fictions ôtent le naturel sans apporter l'intérêt, et les raisonnements plairaient mieux sans les raisonneurs. Le dialogue n'est là qu’un ornement d'emprunt, ajouté après coup, par un effort d'imagination, pour cacher la sécheresse du : sujet et ne pas effaroucher le lecteur. Au contraire, si Platon représente des personnages, c'est quil les copie ; s’il écrit des dialogues, c’est qu'il en écoute. Il trouve le beau en peignant le vrai, et, parce qu'il est historien, il est poète : car la philosophie naquit en Grèce, non comme chez nous dans un cabinet et parmi les paperasses, mais en plein air, au soleil, lorsque, fatigués de la palestre et appuyés contre une colonne du gymnase, les jeunes gens conversaient avec Socrate sur le bien et sur le vrai. On peut s'arrêter un instant devant ces contemporains de Périclès, qui, la première année de la guerre, disait sur leur tombe : « L'année a perdu son printemps. »
Platon a pris plaisir à figurer aux yeux les plus jeunes, ceux en qui la pensée, pour la première fois, s'éveille, et qui sont encore presque enfants. Son style si aisé, si doux, . presque fluide, convient pour peindre ces âmes molles et tendres, ees earps flexibles: Corrège eut le même don et
le même ainour. La beauté naissante est la plus belle, simple et riante comme le premier rayon du jour.
On les rencontre partout, dans les palestres, sous les portiques, dans l'agora, interrogeant Socrate et lui
répondant sur tous les sujets avec une liberté entière.
« On les laisse, comme de jeunes chevaux CONSaCrés aux dieux, paître el errer au hasard, pour voir s'ils trouveront la sagesse et la vertu. » Jusqu'à ce moment, ils n'ont eu qu'une éducation de poètes et d’athlètes. Ils ont passé la journée dans le gymnase à lutter, à sauter, à courir ; ils ont répété des vers de Tyrtée et d'Homère, et chanté des hymnes. « Les enfants d’un même quartier, dit Aristophane, allaient chez le maitre de cithare, marchant ensemble et en bon ordre, nus, quand même la neige serait tombée come de la grosse farine. Là, ils apprenaient l'hymne : « Pallas terrible, qui ravages les villes », ou: « Un cri perce au loin », et tendaient leurs voix avec la forte harmonie que leurs pères leur avaient transmise. Si quelqu'un faisait le bouffon ou chantait avec des inflexions molles, on le chargeait de coups comme un ennemi des Muses. » — « O jeune homme, dit le Juste dans sa plaidoirie contre l’Injuste, prends-moi hardiment pour ton guide, moi qui suis le meilleur conseil, et tu 1ras à l'Académie courir sous les oliviers sacrés, couronné de joncs aux fleurs blanches,-avec un sage ami de ton âge, respirant l'odeur du smilax, du blanc peuplier, jouissant
du loisir et du beau printemps, lorsque l’ormeau murmure
auprès du platane. » Ainsi formés, ils commencent maintenant à réfléchir, aidés de Socrate qui « accouche » leurs esprits et leur donne le plaisir de penser.
Entrés dans le ævmnase: ditsil mous trouvâmes que la
jeunes garçons avaient sacrifié, et que les cérémonies élaient
deja presque achevées. Ils jouaient aux osselets et étaient tous parés; la plupart s'amusaient au dehors, dans la cour; quelqués-uns, dans un coin du vestiaire, jouaient à pair impair avec un grand nombre d'osselets qu'ils prenaient dans des corbéilles, D’autres alentour les regardaieïit, et parmi eux Lysis, qui se tenait debout dans un groupe de jeunes gens et d'enfants, la couronne sur la tête, d’une figure vraiment raré, et digne d'être appelé non seulement beau, mais beau
et bon. Pour nous, nous allâmes nous asseoir du côté opposé,
où l’on était tranquille, et nous commençâmes à nous elitrétenir sur quelque sujet. Lysis se retournait souvent pour nous regarder, et on voyait hien qu'il désirait venir auprès de nous; mais il était embarrassé et n’osait approcher tout seul. En ce moment, Ménexèie, qui revenait de la cour, entra tout en jotant, et, dès qu'il me vil avec Ctésippe, il vint s'asseoir auprès de moi; Lysis le suivit et s’assit à côté de lui; les autres s'approchèrent aussi. Alors je levai les yeux vers Ménexène et je lui dis : « 0 fils de Démophon, lequel de vous deux est le plus âgé? — Nous ne Somines pas d'accord là-dessus, répondit-il. — Et si je démandais lequel est lé plus brave, vous contesteriez aussi? — Certainement. — Et lequel ést le plus beau? encore de même? » Tous deux se mirent à rire. — «Je ne vous demande pas lequel est le plus riche, éàar vous êtes amis, n'est-ce pas? — Très grands amis, dirent-ils. — En eflet, on dit que tout est Commun entre amis, de sorte qu’en fait dé richesse il n’y à pas de différence entre vous, si vous êtes amis cominé vous le dites. » — Ils l'accordérent.
Cela est généreux et charmant: aussi voyez de quel ton Socrate parle de celte arnitié, comme il félicite ces énfants, avec combien de grâce, de bonhoïie et de tendresse : |
Depuis mon enfance, Je me trouve désirer un bien. comme les autres homimes qui tous en désirent un, chacun le sien. Car celui-ci désire des chevaux, celui-là des chiens, l’un des
richesses, l’autre des h \nneurs. Pour moi, à l'égard de toutes ces choses, je suis fort tranquille ; mais je souhaite très ardemment acquérir des amis, et j'aimerais mieux avoir un bon ami que la meilleure caille et le meilleur coq de la terre,
oni, par Jupiter, et que le plus beau cheval et que le plus beau chien. Et par le chien! je voudrais, je crois, posséder un ami plutôt que le trésor de Darius, plutôt que Darius lui-même, (ant je suis désireux d’ amitié. Aussi en vous voyant, Lysis et toi, je suis tout surpris, et Je vous trouve heureux de ce qu'étant si jeunes, vous avez élé capables d'acquérir un tel bien si aisément et pro nptement,
Lä-dessus Socrate engage l'entretien et fait trouver à Ménexène ce qu'est l'amitié et ce qu'elle n'est pas. Lysis est si attentif qu'it oublie qu'on ne l’interroge point, el répond tout d'un coup à la place de son compagnon. « Aussitôt il rougit, et il me parut que ce mot lui était échappé malgré lui, tant il appliquait fortement son esprit aux choses qu'on disait. En effet, on voyait bien à son air qu'il écoutait de toute sa force. »
IL'a autant de franchise que de pudeur. Sur les questions de Socrate, il raconte sans embarras combien de choses son père lui défend, comment il est forcé d'obéir à son BaUYerneur, à tous ses maitres. « Lorsque tu reviens à la ma'son, auprès de ta mère, te laisse t-elle, pour te rendre heureux, faire ce qu'il te plait de sa laine ou de son métier, si elle travaille? Ou bien t'empêche-t-elle de tr icher à la navette et aux autres instruments de tissage ? — Par Jupiter, dit-il en riant, Socrate, non seulément elle m'en empêche, mais je serais battu si J'y touchais. » Et il avoue de bon cœur qu'il ne sait presque rien encore, qu'il a grand besoin de ses maitres. En ce moment revient Ménexène, qui était sorti un instant; Lysis, jugeant utile ce qu'il vient d'entendre, se penche vers Socrate, et lui
dit tout bas très naïivement et très affectueusement : « O Socrate, ce que tu viens de me dire, dis-le aussi à Ménexène. » Ce mot fai sourire, mais avec complaisance; l'enfant est si bon et si sincère, que tous les mouvements de son âme le font aimer. | Ce que j'aime ici, c'est la nature. Ces enfants s'y laissent aller; elle fait tout en eux. Que nous sommes loin d'elle! Les hommes se sont formés, je le veux, mais ils se sont déformés ; vingt siècles de préceptes pèsent sur nos têtes. On trouvait Joas naturel au xvu® siècle, et le pauvre pelit, âgé de huit ans, infligeait à la reine Athalie des sentences morales : Fu
Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.
Ou des axiomes théologiques :
Aux petits des oiseaux Dieu donne la pâture, Et sa bonté s'étend sur toute la nature.
Écartez ces livres, fermez ce piano, ne contez à l'enfant quedes contes; qu'il coure au soleil, dans le jardin, qu'il regarde les plantes, les bêtes et les beaux nuages. Ne détruisez pas sous une discipline la beauté native de son corps et de son âme. Ce sang nouveau qui court dans ces jeunes veines et vient tendre cette peau' si fraiche, cette chair rosée où semble vivre encore le lait maternel, ces grands yeux attentifs, cetle pensée curieuse et mobile, ce. mouvement souple et incessant, cette joie de vivre et de comprendre, cet abandon de soi-même à soi-même, voilà l'homme primitif, tout voisin de sa source, encore parent des êtres inférieurs, simple et heureux comme l'eau qui coule, qui se ploie autour des roches, qui bruit du plus
LES JEUNES GENS DE PLATON, sà
doux murmure, et s'étale riante sous les agiles rayons du soleil. Il parut en Grèce à l'origine de la pensée et de l'histoire ; chaque fois que notre civilisation nous lasse, nous revenons à lui; Rabelais, Rousseau y sont remontés ; mais j'apprends moins à lire Gargantua ou l'Émile qu’à regarder les jeunes gens des Dialogues ou le petit Cyrus de À Donne |
Mais déjà les jeunes garçons se font disciples des sophistes; ils courent vers la science, qu'ils ont une fois goûtée, d'un élan impétueux et aveugle. Quand pour la première fois on désire, on désire de tout son cœur, sans seulement regarder si la chose est difficile ou impossible. On ne doute pas de soi, parce qu'on n’a pas mesuré ses forces; il semble qu'il n'y a pas d'intervalle entre le but et les souhaits, qu'il suffit d'étendre la main pour latteindre, qu'espérer c'est avoir. Et qu'y a-t-il de plus peau et de plus doux que ce développement audacieux des facultés et des passions, lorsqu'elles se portent vers la science ? Rappelons-nous l’âge où, pour la première fois, nous avons entrevu des vérités générales, non pas enseignées par nos maitres ou apprises dans nos livres, mais découvertes par nous, les filles aînées de notre esprit, les plus chères, si charmantes que nulle joie depuis n’a pu effacer ni égaler le souvenir de ce premier bonheur. C'est vers quatorze ou quinze ans qu'on les trouve. Elles sont incomplètes, fausses; qu'importe? Vingt autres les avaient rencontrées avant nous; qu'importe encore? Elles nous appartenaient bien véritablement, puisque nous les avions inventées comme eux et que nous ne nous savions pas de devanciers. L'esprit, à ce moment, part d'un essor subit; cette force imprévue dont il n'avait pas conscience, et qui depuis longtemps s'était
accumulée en lui sans qu'il la sentit, se déploie, et l'emporte à travers toutes les pensées, toutes les vérités et toutes les erreurs. On touche à toutes choses en véritable enfant, témérairement, en tranchant d’un coup des difficultés que plus tard on trouvera invincibles; mais on croit les avoir vaincues, et cette joie de vaincre n'est attristée ni par la prévision d'une défaite, ni par le sentiment d'une faiblesse, ni par la satiété de la jouissance, ni par la fatigue de l'effort. C'est la force et Le plaisir d'un homme qui, assis depuis sa naissance, s'élancerait pour la première fois dans une plaine ouverte, ravi de la liberté de sa course, de la variété des objets, de l'éclat de la lumière, enivré par les ondées de sang généreux qui font battre ses veines et palpiter sa poitrine. Je ferais bien mieux de me taire; Platon, qui a tout dit, a dit cela divinement. Je le traduis, et qu'on me pardonne. « Le jeune homme qui, pour la première fais, a goûté de cette source, s’en réjouit comme s'il avait trouvé un trésor de sagesse ; il se sent transporté de plaisir. Il est charmé de remuer tous les discours, de ramasser tantôt toutes les idées et de les mêler en une seule, tantôt de les dérouler et de les diviser en parcelles, de jeter dans l'embarras d'abord et surtout lui-même, ensuite tous ceux: qui l'approchent, jeunes, vieux, gens de son âge, quels qu'ils soient, sans épargner son père, ni sa mère, ni aucun de ceux qui l'écoutent; ce n’est pas assez pour lui de s'en prendre aux hommes; peu s’en faut qu'il n'attaque tous les êtres vivants. Il ne ferait pas grâce aux barbares, s’il trouvait seulement un: interprète. » :
Cette peinture est un mélange de raillerie et d’enthousiasme. Il admire ses jeunes gens et s'en moque.
Voyez maintenant cette folie charmante mise en. comédie :
Au point du jour, Hippocrate, fils d’Apollodore, frappa très fort à la porte avec son bâton, Quelqu'un ayant ouvert, 1l entra aussitôt en toute hâte, et parlant très haut : « O Socraie, dit-il, es-tu éveillé ou dors-tu? » Je reconnus sa, voix et je lui dis : « Eh bien! Hippocrate, qu'apportes-tu de nouveau? — Rien que de bon. — Fort bien; mais qu'est-ce, et pourquoi es-tu venu à cette heure? — Protagoras, dit-il, est arrivé. »
Ne dirait-on pas que le grand roi vient d'aborder au Pirée?
« Que t’importe? lui dis-je. Est-ce que Protagoras t'a fait quelque tort? » — Il répond en riant : « Oui, par les dieux, Socrate, puisqu'il est sage tout seul, et ne me fait point part de sa sagesse. — Mais, par Jupiter, si tu lui donnes de l’argent et que tu le persuades, il te rendra sage, toi aussi. — Plût à Jupiter et aux dieux que la chose en fût là! Je n’épargnerais rien de mon bien ni de celui de mes amis. Mais c’est pour cela même que je viens te trouver à présent, afin que tu lui parles de moi. Car, outre que je suis trop jeune, je n'ai jamais vu Protagoras, et je ne l'ai jamais entendu; J'étais encore enfant lorsqu'il vint ici pour la première fois. Mais, Socrate, tous le louent, et disent qu'il n’y a point d'homme plus habile dans la parole. Que n’alions-nous vers lui, afin de le trouver encore au logis? Il loge, à ce qu’on m'a dit, chez Callias, fils d'Hipponicus; oui, allons. — Pas encore, mon ami, il est trop matin; mais levons-nous et allons dans la cour. Nous passerons le temps à nous promener jusqu’à ce qu'il soit jour; puis nous irons : ordinairement Protagoras reste au logis; ainsi ne crains rien, nous le trouverons selon toute apparence. »
Là-dessus, Socrate interroge Hippocrate, qui est plus ardent qu'avisé, et le met dans l'embarras; il lui montre
ÿ8 LES JEUNES GENS DE PLATON.
que l'élève d'un peintre devient peintre, et celui d'un joueur de flûte joueur de flûte, si bien que le disciple prend toujours le nom du maître qui l’instruit et de l'art qu'on lui enseigne. Puis il lui demande ce qu'il veut devenir, en prenant des lecons de Protagoras. Et lui, rougissant (car il y avait déjà un peu de jour, en sorte qu'on voyait son visage) : « Si cet art est semblable aux autres, il est évident que je veux devenir un sophiste. » Après cette petite moquerie, Socrate lui fait voir combien il est inconsidéré et précipité, et, l'ayant ainsi muni de réflexions, il le conduit chez Protagoras.
Nous arrivämes en causant aans le vestlibule. Mais le portier, un eunuque, nous entendit, ce me semble; et il parait qu'à cause de la multitude des sophistes, il est en colère contre ceux qui viennent à la maison. Quand nous eûmes frappé à la porte, il ouvrit, et nous ayant vus : « Allons, dit-il, des sophistes! Il n’a pas le temps. » Et, ce disant, des deux mains il poussa la porte de tout son cœur, aussi fort qu'il put. Nous frappâmes de nouveau; et il nous répond, la porte fermée : « Hommes, n’avez-vous point entendu qu’il n’a pas le temps? — Mais, mon ami, lui dis-je, nous ne venons pas pour Callias, et nous ne sommes pas sophistes, ne crains rien. C’est pour ee Protagoras que nous sommes venus. Annonce-nous à lui.
Avec tout cela, ne eut bien de la peine | à nous ouvrir la porte. Lorsque nous fûmes entrés, nous trouvâmes Protagoras qui se promenait sous l’avant-portique, et tout près de lui, d’un côté, Callias, fils d'Hipponicus, et son frère de mère Paralus, fils de Périclès, et Charmide, fils de Glaucon; de l’autre côté, Xanthippe, l’autre fils de Périclès, Philippide, fils de Philoméle, et Antimère, de Mende, le plus fameux des disciples de Protagoras, qui apprenait pour exercer l’art de son maitre et afin d’être sophiste. Derrière eux marchait une. troupe de jeunes gens qui écoutaient ce qu’on disait. La plupart paraissaient étrangers et du nombre de ceux que Prota-
goras emmène de toutes les villes où il passe, en les charmant de sa voix comme Orphée; et eux, charmés, le suivent au son de sa voix. Il y avait aussi quelques Athéniens dans ce chœur. Pour moi, voyant cette belle troupe, je fus tout réjoui, tant ils prenaient garde de ne jamais se trouver devant Protagoras de peur de le gêner. Lorsqu'il se retournait avec ceux de sa compagnie, ils s’ouvraient en bel ordre de çà et de là, puis, faisant le tour, ils se remettaient toujours par derrière de la plus belle façon du monde.
Aussi, lorsque les jeunes gens revenaient à la maison, séduits par l'exemple, ils priaient leur père de les mettre aux mains. de quelque habile sophiste. Ils s’enflammaient d'eux-mêmes dans leurs entretiens, et cet amour contagieux du raisonnement alarmait les pères. Démodocus vient consulter Socrate pour son fils Théagès. « Quelques jeunes gens, dit-il, de sa tribu et de son âge, qui descendent dans la ville, lui répètent certains discours qui le troublent, et 1l leur porte envie. Depuis longtemps il me tourmente, en me disant que je dois prendre soin de lui et donner de l'argent à un des sophistes qui le rende sage. Moi je pense que, S'il va chez eux. il ne s’exposera pas à un petit danger. Jusqu'ici, je l'ai maintenu par mes avertissements, mais je ne le peux plus maintenant. Ainsi, Je pense que le meilleur est de lui céder, de peur qu’il ne fréquente quelqu'un sans moi et ne se corrompe. » ; Le jeune garçon se fâche un peu contre son père qui Jui résiste, et quand Socrate lui demande dans quelle science il veut être instruit :
« Mon père le sait bien, Socrate, je le lui ai dit souvent; mais il te parle exprès ainsi, comme s’il ne savait pas ce que Jje désire. C'est par ce moyen et par d’autres
60 LES JEUNES GENS DE l'LATON.
encore, qu'il s'oppose à moi et ne veut pas me laisser aller chez un maitre. »
On voit que la famille n’est pas gouvernée à Athènes comme à Rome. Elle y est fondée sur l'affection plutôt que sur l'obéissance. Le père n'y est pas un roi, mais presque un égal. Rien ne gêne ni n'arrête les mouvem nls de ces âmes nouvelles. La nature humaine se montre en eux tout entière, telle qu’elle est, et toute nue. Un peu plus loin, Théagès dit qu'il veut apprendre l'art du commandement pour être le chef de l'État. « Mais quoi, dit Socrate, tu veux donc être tyran? — Sans doute, je souhaiterais d'être le tyran de tous les hommes, ou du moins du plus grand nombre possible. Et toi aussi, Je pense, et tous les autres hommes, et peut-être même devenir dieu. » Le dieu en Grèce n'est pas un être toutpuissant, mystérieux, reculé dans l'infini hors des atteintes de l'homme : il n’est que l'homme même, plus beau, plus fort, immortel. Ceci ajoute encore un trait an caractère de ces jeunes gens. Leur âme n'a pas été accablée dès l'enfance sous la pensée d'un pouvoir unique et formidable. Ils n'ont rien vu dans le monde réel ni dans Île monde imaginaire qui les opprimât de sa grandeur. Hérodote raconte que les habitants d’une ville de Sicile adorèrent un jeune homme pour sa beauté et le mirent au rang des dieux. Il n'y a point en Grèce de disproportion entre le dieu et l'homme. De là ces désirs hardis et cette fière attitude. Ils n'ont jamais appris ni à craindre ai à fléchir. |
Mais l'amour de la Justice, naturel à l’homme, est au fond de leur cœur, et ils y reviennent d'eux-mêmes.
« Je ne voudrais pas commander par force, ni comme les tyrans, dit Théagès, mais du consentement des
EZ
citoyens, comme les hommes illustres de la ville. »
Ces sentimwnts plaisent d'autant plus, que ces enfan!s disent d'abord tout ce qu'ils sentent, et surtout comme ils le sentent. Une seule de leurs paroles réfute ceux qui déclarent l'homme mauvais par nature. La bonté est la première entre leurs inclinations primitives. Platon peintre pense, comme Platon philosophe, que l'idée ‘divine et immortelle qui fait notre âme témoigne de son origine. [1 l'horiore par ses personnages comme par ses théories, et prouve sa croyance par la science et par l'art.
Considérez maintenant l'esprit de ces enfants, dont vous connaissez le caractère. Platon l'a marqué, d'une main délicate et légère, dans le portrait de Protarque et de quelques autres. [ls inventent peu d'eux-mêmes, ils sont trop jeunes encore; parfois cependant ils rencontrent des mots heureux et tournent leurs jugements d'une façon agréable. Mais un signe paruculier de pénétration et dé curiosité est qu'ils suivent sans se lasser les plus longues discussions sur les matières les plus abstraites, et se divertissent à des questions toutes viriles. Ils ne sentent pas le poids des idées ; ils courent.sous la lourde cuirasse de la dialectique. Quand Achille essaye les armes d'Iéphæstos, 11 semble, dit Homère, qu'elles le soulèvent comme des ailes. Dès le premier Jour aussi, « leurs pieds agiles les emportent » dans la science, et ils manient sans efiort la vérité, Ils exhortent Socrate à continuer, ils l’empêchent de s'en aller, ils ne veulent pas qu'il retranche rien de l'entretien. Pourtant cette violence est aimable; de. temps en temps, au milieu de cette attention soutenue et parmi ce grand désir de philosophie, partent des éclats de gaieté enfantine : |
« Ne vois-tu pas, Socrate, notre multitude; et que nous
sommes tous jeunes,'et ne crains-lu pas que nous ne fondions sur toi avec Philèbe, si tu nous insultes? » — Chez nous, quand un homme en philosophant laisse échapper un sourire, on se scandalise, chacun crie haro, et répète tout bas ou tout haut : « Cet homme-là déshonore la philosophie; il est incapable de jamais bien raisonner. » Fr Mais ce qui est surtout admirable, c'est que, dans ces longues séries de raisonnements enchaînés, l’auditeur ne. détourne jamais le discours à droite ni à gauche et se tient toujours dans la question proposée. Cette suite des idées nous manque. Essayez de discuter avec quelqu'un : vingt fois vous êtes obligé de le ramener au sujet. Notre esprit est trop bondissant : nous courons trop par brusques saillies; nous voyons subitement une vive lueur de vérité, et nous voilà lancés de ce côté, oubliant tout ce que nous avons fait de l'autre, rompant notre ouvrage au moment où un seul effort allait l’achever. Platon n'invente pas cette liaison qu'il donne aux idées de ses personnages; vous trouverez le même ordre et la même justesse dans Homère. L'esprit ionien pratique d'instinct la logique délicate et sévère; dès ses premières œuvres on devine qu'il est l'ouvrier prédestiné de la science humaine. Comparez, par exemple, les deux sources primitives de notre civilisation, Homère et la Bible. Dans l'une les pensées sont coupées, séparées, les unes des autres, poussées violemment au dehors comme par les bouillonnements inégaux d'une âme qui fermente et ne sait pas se contenir. Les alliances de mots v sont étranges, les métaphores excessives, les images noient les idées. L'homme, oppressé par les sensations qui montent à son cerveau conime un vin fumeux, n’aperçoit pas la pure
lumière du vrai; la chair et le sang se troublent en lu; il menace, il tressaille de joie, il souffre, 11 crie, il ne raisonne pas. Dans le vieux poète grec, les héros déve-
- loppent de longs récits sur le champ de bataille avant de
se donner des coups de lance. Ils expliquent tout, ils ne laissent rien d'obscur,-ils ne touchent point une idée
sans avoir traversé toutes celles qui précèdent. Jamais le
iecteur n'a besoin d'effort pour entendre leurs pensées.
Elles se suivent une à une, comme les flots d’un beau
fleuve limpide, et se portent d'un cours égal et continu vers un but qu'on aperçoit d’abord. Platon n’est qu'un historien exact, lorsqu'il donne à ses jeunes gens l'instinct du vrai et le talent naturel de bien penser.
Protarque et la plupart d’entre eux ont deux traits qui
paraissent contraires, qui pourtant s'accordent, et qui
dénotent à la fois l'enfance et l’excellence de l'esprit. L'un est l’aveu ingénu de leur ignorance et de ‘leurs
. incertitudes : ils se défient d'eux-mêmes, ils n’osent
prendre sur eux de résoudre les questions difficiles; ils se laissent guider par Socrate et le suivent docilement. L'autre point est la liberté et l'assurance parfaite avec
laquelle ils donnent leur avis; lorsqu'ils ont bien entendu
ce qu'on leur demande, ils trouvent naturel de juger par eux-mêmes et non sur l'autorité d'autrui. N'est-1il pas plaisant et touchant de Voir un enfant de quinze ans dire de bonne foi et sans nulle prétention à Socrate : « Selon moi, Socrate, ceci est tout à fait bien dit » ? — C’est que tous les esprits ont les mêmes droits devant la vérité; personne n'a dans ce pays d'autre roi que soi-même : c'est la patrie de la liberté. Socrate le sait, et sa méthode consiste à instruire l'esprit, non les oreilles de l'élève ; il ne dicte rien en maître, d'une veix comimandante et du
6x LES JEUNES GENS DE PLATON.
haut d'une chaire; il veut que l'auditeur trouve lui-même
tuut ce qu'il croira; qu'interrogé, il invente ses croyances et ne récite pas celle des autres. Cette manière d’ensei-
gner convenait au génie grec ; Car les Athéniens aimaïent
autant la liberté dans la science que dans la politique, et voulaient gouverner leurs opinions comme leurs affaires. = Aussi « leur âme vagabonde voltigeait dans les prairies des Muses », et, cherchant le vrai sur tous les chemins,
amassait pour la postérité la plus ample récolte de con-
naissances. Ajoutez que Socrale ne leur présentait pas la science sèche et aride. Pour attirer les esprits poétiques, il s'attardait parmi des fables et des allégories riantes, et couvrait ses idées de paroles splendides, leur disant par exemple : |
« Puisque tu veux qu'il y ait trois sortes de vies, suppose, pour nous servir de plus beaux noms, que l’une soit de l'or, l'autre de l'argent, la troisième, ni l'un ni l'autre. »
IL se faisait mythologue et parlait comme Homère :
« Invoquons les dieux, Protarque, en mêlant la volupté avec la sagesse, que ce soit Bacchus ou Héphæstos, ou quelque autre dieu qui préside à ce mélange. Comme certains échansons, nous avons deux fontaines : celle du plaisir, quon peut comparer à une fontaine de miel; celle de la sagesse, source sobre .qui ne contient pas de . vin, et d'où sort une eau austère et salutaire: il faut nous efforcer de les mêler ensemble le mieux qu'il se pourra. »
On counait maintenant les plus jeunes enfants des Dialogues. Laissons-les « dans la poétique vallée de Platon », se promener, jouer, causer et se rappeler les paroles d'or de Socrate, On: peut, si l’on veut, aller voir l'un d'eux au Musée. C'est un jeune athlète qui tient à la
main une branche de laurier, d’une figure calme, point pensive ni expressive, intelligente et belle pourtant, mais où ni la passion ni la réflexion n'ont laissé leurs traces. Les bras sont encore faibles; sans doute le prix qu'il a gagné est celui de la course. Mais rien n’est plus souple que ce corps, rien de plus aisé que les attaches des membres. Tout en lui repose, mais tout est prêt au mouvement. L'œil glisse doucement sur les lignes molles de cette chair jeune et vivante. Il est debout, immobile, ses yeux ne regardent pas. Mais qu'il dise une parole, et dans cette figure sereine vous reconnaîtrez un des compagnons de Ménexène et de Lysis.
Dans les jeunes gens qui deviennent hommes, le caractère se marque plus fortement, les passions sont plus vives, la volorté plus arrêtée. Nos sentiments dans l'eufance se répandent de tous côtés, incertains de la route qu'ils prendront ; plus tard, accumulés et portés tous vers un même point, ils forment un courant unique, et l'homme se lance à travers la vie par un chemin qu'il sait ou qu'il ignore, mais qu'il ne quitte plus.
Ctésippe est violent et bouillant, surtout pour défendre ceux qu'il aime. Platon a fait de lui un combattant et l'a employé contre les sophistes. Deux disputeurs, Euthydème et Dionysodore, viennent d'arriver à Athènes. Ils annoncent « qu'ils enseignent la vertu. Ils prennent pour disciple quiconque leur donne de l'argent ; ni l’âge, ni la lenteur d'esprit, ni les affaires, n'empêchent d'apprendre à leur école ». Pour en donner la preuve, 1ls forcent en
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gens, par des questions ambiguës, à faire des réponses contradictoires. Les curieux Athéniens viennent rire «t s'étonner; Ctésippe en est, avec son jeune ami Clinias. Mais, lorsque Euthydème, par je ne sais quel raisonnement captieux, a conclu que les amis de Clinias veulent le perdre, Ctésippe indigné se lève et s'écrie : « O étranger de Thurium, si cela n'était pas trop grossier, je dirais : retombe sur ta tête le mensonge que tu fais sciemment contre moi et contre les autres, en nous imputant, ce qui est impie même à dire, de désirer Ja mort de Clinias! » — Puis il les presse et les accable de paroles amères. — « Tu nous injuries, Ctésippe, dit alors Dionysodore, tu nous injuries. — Non pas moi, par Jupiter! Dionysodere, car je t'aime et je te conseille comme un ami, et j'essaye de te persuader de ne jamais me dire aussi grossièrement en face que je veux la mort de ceux que j'aime le plus. » Socrate, qui est fort calme et d'une malice plus cachée, arrête la dispute — Mais Ctésippe, irrité, s'acharne après les sophistes, déchire les toiles d'araignées de leurs raisonnements, les poursuit de questions ironiques. Ils se tournent en tous sens, ils font cent efforts pour s'échapper. On croirait voir une chasse, tant le jeune homme y met de fougue. Les deux sophistes prétendaient tout savoir. « Au nom de Jupiter, Dionysodore, donnez-moi une marque qui puisse me faire reconnaître que vous dites vrai. — Quelle marque ? — Sais-lu combien Euthydème a de dents, et sait-il combien tu en as”? Si vous dites combien, et s'il se trouve, après que nous aurons complé, que vous saviez ce nombre, nous vous croirons dans tout le reste. » Eux, pensant qu'il se moquait, ne voulaient pas répondre, mais déclaraient savoir toutes choses à mesure que Ctésippe en nommait
une. « Et Ctésippe les interrogeait sans cesse, et sans rien épargner, sur toutes choses et sur les plus honteuses, leur demandant s'ils les savaient. Ceux-ci, le plus bravement du monde, disaient qu'ils les savaient, allant tête baissée contre la question, comme des sangliers qui se jettent sur le fer. »
Enfin il finit par deviner leur méthode, leur fait une question à double sens, et les force à se contredire en face de leurs disciples et de tous les assistants. Puis avec un grand éclat de rire : « 0 Euthydème, ton frère a tourné le discours des deux côtés et l'a perdu et il est battu. ) Clinias se réjouit beaucoup et se mit à rire, « de ne que Ctésippe en devint dix fois plus fort ».
Quelques-uns de ces jeunes gens ont déjà pris les lecons des sophistes, Ménon, par exemple, Ils en sont très fiers, «et se reposent tranquillement et superbement dans le luxe de leur-sagesse », Ils ne peuvent manquer de l'avoir, ils en ont quittance, Socrate les raille avec une gravité imperturbable. Il faut dire que Platon l'enthousiaste est le prince des moqueurs. Il est, comme le veut Pascal, à la fois aux deux extrêmes, et remplit tout l'entre-deux, tour à tour comique et Iyrique, et en un instant passant de l’un à l'autre, aussi à son aise sur la terre que dans le ciel. Mais cette moquerie est fine, ces piqûres sont légères, et ce sourire, divin ou ironique, est toujours délicat et charmant, |
€ né dit-il, vous a habitués à répondre sans crainte et magnifiquement lorsqu'on vous demande une chose, comme il convient à des gens qui savent; lui-même il s'offre à tout le monde pour être interrogé, et ne manque Jamais de réponse. Mais ici, mon cher Ménon, le contraire est arrivé, Nous avons comme une sécheresse et une stérilité de sagesse, et la sa-
gesse court bien risque d’avoir quitté ce lieu pour aller chez vous. }
Ménon ne devine pas l'ironie, et, quand Socrate lui demande ce que c’est que la vertu, il répond avec une pleine assurance :
« Cela n’est pas difficile à dire, Socrate. D'abord, si tu veux connaître la vertu d’un homme, il est aisé de voir qu’elle consiste à administrer les affaires de sa ville, et, en les administrant, à faire du bien à ses amis, du mal à ses ennemis, et à prendre garde soi-même de ne rien souffrir de tel. »
Il continue, et répand ainsi devant Socrate « un essaim » de vertus. Il est si novice dans l’art de raisonner, qu'il comprend à peine ce qu'on lui demande. Quand enfin il s'aperçoit qu'il faut donner une définition commune à toutes les vertus, il tombe de faux pas en faux pas « dans tous les trous et dans tous les puits », et dit, entre autres sottises, que la vertu est le talent de gouverner les hommes. Il paraît que Ménon n'avait jamais été gouverné. À son compte, un maître qui aurait de bons bras, un bon fouet, et qui en userait, serait le plus vertueux des hommes ; je ne sais si les sujets seraient de cette avis.
Le plaisant est qu'il s'étonne de voir ses définitions par terre, et ne s’accuse pas, mais Socrate :
« 0 Socrate, j'avais déjà entendu dire, avant de te rencontrer, que tu ne fais rien autre chose que douter et mettre les autres dans le doute. Voilà qu’à présent, à ce qu'il me parait, tu me fascines et m’ensorcelles comme un véritable enchanteur, de façon que je suis rempli de doutes. Et, s’il faut un
peu plaisanter, tu me sembles parfaitement semblable, pour