ASS LAON DE NS ESS
la figure et pour le reste, à cette large torpille marine qui engourdit ceux qui l’approchent et la touchent. Il me semble que tu m'as fait quelque chose de pareil, car véritablement je suis tout engourdi de l’âme et de la bouche, et je ne sais que répondre. Pourtant, plus de mille fois certes, j'ai fait toutes sortes de discours sur la vertu devant toutes sortes de personnes, et fort bien, à ce qu'il me paraissait. »
Ménon s’adinire de si bonne foi et si franchement qu'on ne lui en veut pas. Ce solide contentement lui donne une sérénité parfaite et une gravité de langage très louable. Ayant disserté nombre de fois en publie, il a pris le ton posé et la dignité oratoire. Sa vanité n'a rien de léger, de gai, ni d'évaporé. Il marche avec un visage sérieux, d'un pas lent, drapé noblement dans son amour- propre. Il aime les mots qui ont un air tragique, les définitions pompeuses. Il donne sori opinion d’une voix imposante, en élève de Gorgias, et gouverne la discussion à son caprice, comme s'il était le maître de son interlocuteur. :
Un de ces portraits est développé avec plus de soin que les autres, celui d’Alcibiade. Platon y donne un exemple du plus excellent naturel perverti par l'éducation. Que de dons de l'âme et du corps réunis en un seul homme! Quelle beauté, quelles espérances de vertu ! Jamais il n’y eut sur la terre de nation pour qui la nature fût plus prodigue, ni sur qui elle ait répandu tant d'heureux dons. |
« Tu penses, Alcibiade, que tu n’as besoin d'aucun homme en aucune chose, et que tes avantages sont si grands, à commencer par le corps et finir par l’âme, qu'il n’est personne dont tu ne puisses te passer. Car tu crois d’abord que tu es très beau et très grand (et en cela, chacun voit aisément que
tu ne mens pas); énsuite, tu és de la race la plus noble dans cette ville, qui est la plus grande dés villes grécques, et tu y as, par ton père, beaucoup d'amis et de parents eéxcellents, qui, s’il le fallait, te serviraient. Ceux qué tu as par ta mère ne sont ni moins bons ni moins nombreux. Mais üne. puissance plus grande est céllé qué tu as par Périclés, fils de \anthippe, que tôn pêre à laissé pour tuteur à ton frèré et à Loi, et qui peut faire ce qu'il veut, non seulement dans cette ville, mais dans toute la Grèce et dans beaucoup de grandes nations barbares. J'ajouterai que tu es riche, quoique tu sembles te glorifier de cela moins que du reste. »
Sans doute, Alcibiade est fier dé tant d'avantages; mais il n’est point insolent datis sa vanité; on sourit en l'écoutant, on ne s'irrite pas Contre lui. Ses sentiments sont si naturels, et ses paroles si sincères, qu'il ést toujours aimable. Écoutez le jeune homme noblé qui sait la listé de ses aïeux. Quand Soérate lui rappelle que les rois de Perse et de Lacédéiione sont nés de Jupiter : HAE
€ Et ma famille, Socrate, remonte à Eurysacès, ét céllé d'Eurysacès à Jupiter ! »
Déjà il fait voir cés passions profondes, ce vaste cœur, cette audace de désirs qui, comme la flamme, montent d'abord au faite. On reconnait l'homme qui entrainéra son pays dans la guerre de Sicile, qui embrassera de ses espérances Carthage, l'Égypte, la mer entière, que le peuple athénien, son émulé ét son imitateur, aimera comme une idole; le plus brillant, le plus téméraire, le plus heureux des généraux et des orateurs, victorieux tour à tour dans les deux partis éontrairés, détrüisant ses victoires par ses victoires, et à qui il n'a manqué pour être le plus grand homme de Ja Grèce que d'avoir eu tonjours Socrate auprès de lui.
« Si quelqu'un des dieux te disait : « O Alcibiade, lequel « aimes-tu mieux, ou bien de vivre avec lès avantages que tu ( as à présent, ou bien de mourir à l'instant, s’il ne t'est pas
- ( pérmis d'én acquérir de plus grands? » je crois que tu ai-
mérais tieux mourir. Dans quelle espérance vis-tu maintenant? je vaiste le dire : tu penses que, dès que tu päraîtras devant le peuple athénien (et il est probable qué ce sera dans peu de jours), tu leur montreras que tu es digne d’être honoré comme ni Périclés ni personne ne l’a jamais été, et qu’après cela tu deviéndras tout-puissant dans la ville, et par suite dans toutes les villes grecques, ét non seuléiient chez les Grecs, mais aussi chez les barbarés qui habitent notre continent. Si, à ce moment, ce même dieu te disait que tu seras le premier en Europe, mais qu’il ne te sera pas permis de passer en Asie et d’y être le maitre des affaires, tu ne voudräis pas vivre à cetté condition, jé ctois, à moins de remplir pour ainsi dire tous les homines du bruil de toh nom et de ta puissance. Et je pense que, sauf Cyrus et Xerxès, tu ne fais cas d'aucun homme: »
Ce cœur ambitieux he désire pas moins là vertu que l'empire. La jeunesse pleine de sève et de forcé aspire à tout et, dans le large champ de la beauté, veut cueillir toutes les belles choses.
« Que dis:tu du courage? À quel prix Conséntirais-tu à en être privé ? = Je ne voudrais pas même vivre, étant lâche, »
Aussi ce naturel ineline vers l'honnêteté, et s'y attache de lui-même avec ardeur, sitôt qu'on la lui montre :
« Quand donc viendra ce temps, Socrate? Qui m'instruira? L'homme qui le fera, avec quelle joié je le verrai! Qu'il dissipe mes ténèbres et tout ce qu'il voudra, puisque Je suis préparé à he rien fuir de tout ce qu'il me prescrira, quel que soit cet homme, pourvu que jé devienne meilleur. »
Une marque plus sûre d’un caractère vraiment bon, c'est qu'il avoue lui-même son ignorance et ses défauts, sans franchise calculée, sans artifice d'orgueil, comme on fait presque toujours pour tirer gloire de son aveu:
« Par les dieux, Socrate, je ne sais moi-même ce que je dis, et il me semble que, sans m'en apercevoir, j'étais depuis longtemps dans le plus honteux état. » :
Il ne s'irrite pas contre celui qui l'instruit; au contraire, il remercie Socrate de ses regroches, et, pour le remercier, lui met sa couronne sur la tête. Il est religieux et, quand Socrate l'a rencontré, il allait au temple l'air recueilli, les yeux baissés vers la terre, dans l’attitude de la vénération. Cette piété de l’ancienne Grèce survivait encore dans la jeunesse’ ignorante et respectueuse, souvenir charmant du passé, qui n’était pour ce beau front qu'une grâce de plus.
Presque enfant, 1l a le goût le plus sensible et le plus délicat. En véritable Athénien, il ne peut souffrir les termes bas et vulgaires : il veut que le discours soit riche et choisi. Il est déjà pénétrant, et, quand il tient la vérité, il la serre avec force, et ne se laisse détourner du sujet par aucun artifice. Il est divertissant de voir Protagoras qui s'agite et sue, et, avec l'aide des autres sophistes, essaye d'éluder les questions de Socrate, mais qui sans cesse est ramené sur le terrain par Alcibiade pour y être battu et confondu.
«Si Protagoras, dit-il, avoue qu’il “3 plus faible que Socrate dans la discussion, cela suffira à Socrate, sinon, que Protagoras discute en interrogeant et en répondant, et qu'à chaque demande il n'étale pas une longue harangue, déjouant le discours et refusant de donner ses raisons, Jusqu'à ce que la plupart des auditeurs aient
oublié de quoi il est question. » Un peu plus loin, quand un autre sophiste, Hippias, veut intervenir, il l’arrête, et mène déjà toute la DE en es habile et impérieux.
Avec tous ces avantages de corps, d'esprit, de cœur, de fortune, de famille, comment est-il tombé dans les derniers des vices, tour à tour flatteur, ennemi, tyran du peuple, lui qui était né pour la philosophie, et dont Socrate fut le maître et l'ami? Tout ce mal vint de la mauvaise éducation et des mœurs d'Athènes. La cause qui ruina l’État corrompit le jeune homme. Il avait appris à lutter, à jouer de la cithare, à chanter les vers des poètes, mais rien de plus. Son gouverneur était Zopire, vieil esclave de Périclès, le rebut de la maison. Puis, lorsqu'il entra dans les années fougueuses de la jeunesse, il tomba parmi les flatteurs et les séductions de la place publique; ainsi élevé par le peuple, « qui est le plus grand des sophistes », 1l oublia la philosophie, passa la nuit en débauches et le jour ‘en intrigues, et finit par ne plus rien désirer que la puissance et le plaisir. En décrivant cet état de l’âme, Platon s'emporte jusqu'aux métaphores les plus poétiques et les plus audacieuses. Il parle, comme Alcibiade agissait : il compare ce désir furieux du pouvoir à un grand frelon aiïlé, « autour de qui les passions couronnées de fleurs, parfumées d'essences, enivrées de vin et de tous les plaisirs’effrénés qui marchent à leur suite, viennent bourdonner, le nourrissant, l’élevant, l'armant enfin de d’aiguillon de l’ambion. Alors ce tyran de l’âme, escorté de la démence, s'agite avec fureur; s'il trouve autour de lui des pensées ou des sentiments honnêtes qui pourraient encore rougir, il les tue et les chasse, jasqu'à ce qu'il ait purgé l’âma
de toute tempérance et l'ait remplie de la fureur qu'il amène: » Après ses premiers excès, cétte âme ravagée et privée de toute règle a pris ce que Platon appelle les . mœurs démocratiques, et, comme un vaisseau sans lest, flotte çà et là à travers toutes les occupations et tous les désirs. «1 vit au Jour le Jour, contentant le désir qui se présente; tantôt il s'enivre au son des flûtes, puis il boit de l’eau ét fait abstinence; tantôt il s'exerce au gymnase ; quelquefois il est oisif et n’a souci de rien. D'autres fois, il est philosophe. Souvent il redevient homine d'État, et, s'élançant tout d'un coup, il va diré ét faire là première chose qui s'offrira à son esprit. S'il porte envie aux hommes de guerre, il va dé ce côté; si c'est aux hommes d'ärgent, il va dé cet aütré. Il n'y à hi ordre ni loi däns sa vie; il appelle cela une vié douce, heureuse, et là mène jusqu'äu bout. »
Sous toutes Ces marques dé folie, il ÿ à pourtant toujours les tracés de l'ancienne beauté. Il entre dâns la sallé du bänquét, ivre, avec une joueuse de flûte, êt viént inviter lés convives à boire. Mais ses propos sont de bon goût, et Ses discours ont une grâce naturelle, un tour vif ét fin, uñeé äisancé ét une élégance enrichies dé poësié et égayécs d'esprit. Il parle dé ses amours avéé la libéité d'uñ jeune homine où d'un Grec ‘ c'est dé l'impuüdence où de l'impudewr, je lé veux, mais si dégagée de vanité, qu'ellé est presque aimablé. Le cœur est démiéuré généreux ét juste. &« On ni'a décerné, dit-il, lé prix du courage à Potidée; c'est Socräte qui lé méritait, il m'a sauvé. » Enfin, il avoue le plus franchement du monde sa propre folié et ses propres misèrés, ét bar quelle faiblesse il flotté sans cesse entre lés déüx extrèmes.
« Quand j'écoute Socrate, lé cœur me bat encore plus qu'aux Corybantes. Je verse des larmés lorsqu'il parle, et je vois béaucoup d'autres én faire autant. Souvent même cé Marsyas
M'à touché au poitit que la vie qué jé mère me paraissait in-
supportable. Et {u ne diras point, Socrate, que ceci ñ'est pas vrai: Car, éh Ce moment même, je Sens bien que si je voulais té prêter l'oreille, je n'y résistérais point, ét je serais ému comme d'ordinaire. Il ié coñtraint d’avouer qu’äyÿant besoin de beaucoup dé chosés, je me néglige moi-même pour m'occuper se affaires des Athéniens. Aussi je m’enfuis de force, coratrie
d'auprès dés Sirènes, me bouchant les oreilles, afin dene pas vieillir assis à côté dé lui. J’éprouve dévant lui üné chose dont persotine ñe me croirait capable, la honte. Je rougis devant lüi seul { Car, je le Sens moi-tnémeé, jé ne puis rién fût üpposér, ni dire que je ne dois pas faire ce qu'il me conseillé: et pour- . tant, quand je l’ai quitté, je succombe au désir d'être honoré
par le peuple. Je l’évite donc; comrhe fait ün ésclave fugitif,
et, quand je le vois, Je rougis de ce que Je lui ai confessé. Souvent je serais content, “qu'il ne füt plus parmi les hommes. Mais je sais bien que, si celà arrivait, j'en serais éncoré plus lâché ; dé sorte qué jé he sais commént fairé avêc cét homine. p
Cette hésitation d'un noble caractère à demi-gâté
exprime en abrègé les sentiments incerlains d'un peuple
balancé entre la sagesse nouvelle et la corruption nouvelle; car jamais mère ne se reconnut mieux dans les traits de son fils que la Grèce dans ceux d'Alcibiade. Mais il en est d’autres que leur excellent naturel a préservés, ou que la philosophie a déjà « mordus » : Cébès, Glaucon, Adimante, Agathon qui pourtant aime trop les beaux discours riants et fleuris, et, parmi les raisonnéiérits, S'oublie à cueillir les roses poétiqies. Le plus ärdent de tous est Apollodoïe. [| pousse sa passion à
l'extrême, suit en tous lieux Socrate, se remplit de ses actions et de ses discours, et ne croit pas qu'il y ait une autre vie digne d’un homme. :
« Lorsque Je parle ou que j'entends parler sur la philosophie, outre le profit que j'y ai, je ressens un plaisir extraordinaire. Mais, lorsque ce sont d’autres discours, surtout les vôtres, vous riches et gens d’affaires, je me mets en colère, et j'ai pitié de vous et de vos amis, qui croyez faire quelque chose de bon et ne faites rien qui vaille. Peut-être, de votre côté, me trouvez-vous malheureux, et il me semble que vous pensez vrai. Pour moi, non seulement je pense, mais je sais certainement que vous l’êtes. — Tu es toujours le même, Apollodore; tu dis toujours du mal de toi et des autres. Il me semble.vraiment qu’excepté Socrate, tu trouves tout le monde malheureux, à commencer par toi. D' où as-tu reçu ton surnom de Furieux, je n’en sais rien, moi. Mais dans tes discours, tu es toujours le même, irrité contre toi et contre les autres, sauf Socrate. »
Get emporté d'Apollodore continuerait sa diatribe si on ne l'arrêtait. D'autres, plus âgés, sont plus calmes; Phèdre, par exemple, qui pourtant est passionné pour les discours, et en demande à tout le monde. Socrate le raille joliment sur sa manie. Ces conversations grecques sont toutes françaises, légères, vives, piquantes, et pour- . tant pleines d’aménité et d’obligeance, sauf les moments où elles tournent brusquement à l'enthousiasme et au dithyrambe. C'est le vol sinueux et agile d'une abeille qu'un coup de vent emporte tout à coup dans le ciel.
« O Phèdre, si je ne connais pas Phèdre, je me suis oublié moi-même. Mais ce n’est ni l'un ni l’autre, et je sais bien que Phèdre, lorsqu'il a écouté les discours de Lysias, ne l’a pas. écouté une fois seulement, mais l’a fait répéter plusieurs fois, et celui-ci à obéi volontiers. Tout cela n’a pas suffi à Phèdre. 1] a fini par emporter le cahier, afin d’y revoir ce‘qu'il aimait le plus. Assis depuis ce matin, il n’a pas fait autre chose; puis, * fatigué, il est allé se promener. Et par le chien! il savait déjà
LES JEUNES GENS DE PLATON. ÿ,
le discours, J'imagine, à moins qu'il ne fût extrêmement long. Il est sorti des murs afin de le méditer. Puis, ayant rencontré un homme qui a la manie des discours, il s’est réjoui de le voir venir, espérant avoir un compagnon d'enthousiasme, et l’a obligé d'avancer avec lui. L’amateur de discours le priant de parler, il a fait des façons comme s’il n’en avait pas envie, tandis que, s’il n'avait pas eu d’auditeur, il l'aurait, à la fin, forcé de l'être. Ainsi, Phèdre, supplie-toi toi-même de faire ce que, de toute manière, tu feras tout à l'heure. »
Mais Phèdre raille aussi agréablement que Socrate; et, quand il voit que son ami refuse d'improviser un discours sur l'amour, il reprend contre lui ses propres paroles :
« Ne me force pas à dire à mon tour : « O Socrate, si je ne « connais pas Socrate, Je me suis oublié moi-même »; et encore : « Il avait envie de parler, mais il faisait des façons. » Songe bien que nous ne nous en irons pas d'ici, avant que tu n’aies dit ce que tu as confessé avoir dans le cœur. Nous. sommes seuls, dans un lieu désert; je suis le plus fort et le plus jeune. Comprends donc bien ce que je dis, et ne prends pas le parti de parler par force, quand tu peux parler de bon gré. )
On est étonné de trouver la philosophie si peu pédante et si naturelle. On ne lui a point vu ailleurs cette malice spirituelle ni ces grâces simples. On connaissait une vieille ridée, habitante des bibliothèques, les yeux attachés sur des in-folio jaunis. La voilà jeune, souriante, une couronne sur la tête, au bord de l'Ilissus. « Par Junon, dit Socrate, quel bel endroit pour se reposer! Comme ce platane est haut et toufful et l'agnus-castus, comme il est grand et que son ombrage est beau ! Il est dans sa fleur et parfume toute la place ! Et, sous le pla-
tane, coule la plus agréable source de l'eau la plus fraiche, comme on en peut juger en y trempant les pieds. C'est un lieu consacré aux nymphes et au fleuve Achéloüs, à ce qu'il semble par les statues et les figures. Vois aussi, je te prie, comme l'air qui souffle ici est suave et tout à fait doux. Il sent l'été et retentit du bruissement des cigales, Mais ce qu'il y a de plus agréable est le gazon en pente douce, en sorte qu'étant couchés notre tête sera très bien. Ainsi tu nous as parfaitement conduits, mon cher Phèdre. » | RAT
Phèdre n'est pas moins passionné qu'Apollodore pour la science. Il dit que ce ne serait pas la peine de vivre si l'on n'avait le plaisir des discours. Il s'élève aux pensées les plus nobles, parmi les rires du Banquet, et loue l'amour, guide de la vie honnête, qui n'enseigne que le beau et le bien.
Mais le philosophe voulait peindre un esprit tout philosophique ; ila montré dans Théétète l'auditeur qu'il aurait choisi. Ce jeune homme est géomètre, et, selon la méthode de Platon, passe peu à peu de la notion des figures à la contemplation des pures idées. Déjà, de tous côtés, il cherche la science, embarrassé d’une foule de doutes qui ne retiennent point les esprits ordinaires, et particulièrement des contradictions de la nature sensible, Il a lu les livres de Protagoras, mais 1] n’en est point satisfait, Il sent que, sous les apparences qui sans cesse s’écoulent, est un fond stable. Derrière les phénomènes’ « qui roulent entre le néant et l'être », il entrevoit les formes fixes et les lois éternelles, Enfin il suit sans se fatiguer, et avec une. pénétration singulière, le philosophe eléate qui l'interroge sur les matières les plus abstraites. Du seul elan de son esprit, il est déjà monté dans la région des
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inte;ligibles. Aussi voyez quel éloge fait de lui son maiti 6, le grave et sage Théodore.
« Ce jeune homme, Socrate, n’est pas beau, et, soit dit sans t'offenser, il te ressemble, ayant le nez relevé et les yeux à fleur de tête, mais cela un peu moins que toi. Sache que, de tous ceux que j'ai rencontrés (et j'en ai connu un très grand nombre), je n'en ai jamais vu un seul si merveilleusement doué. Car, avoir comme lui une facilité singulière pour apprendre, une douceur extrême, et avec cela un courage qui ne le cède à celui de personne, je n'ai jamais vu, je ne vois nulle part tant de qualités dans un seul caractère. Ceux qui, comme lui, sont vifs, pénétrants, et ont une bonne mémoire, sont la plupart du temps précipités dans leurs désirs, baïlottés et emportés comme des navires sans lest, et plutôt bouillants que courageux. Au contraire, ceux qui ont plus de constance dans le caractère abordent lourdement les sciences et oublient vite. Pour lui, il va parmi les sciences et Jes recherches sans heurt, d'une course unie, rapide, aussi doucement que l'huile qui coule sans bruit, tellement que tu l'admirerais de le voir faire ainsi à son âge. »
Cet endroit est, je crois, le seul où Platon ne mette pans ‘ensemble la beauté et la jeunesse ; un artiste comme lui cherche toujours à les unir; c'est le plaisir de son imagination ; elle s'y porte comme une plante vers la lumière et trouve le portrait de Charmide, le dernier et le plus parfait,
. € me parut admirable pour la taille et pour Ja beauté, Tout le monde fut frappé et troublé lorsqu'il entra. Qu'il fit cette impression sur nous autres hommes, cela étail moins étonnant ; mais je remarquai que, parmi les enfants aussi, personne ne regardait autre part, pas même les vlus petits, et que tous le contemplaient comme une statue. »
&u LES JEUNES GENS DE PLATON.
: Voilà cette beauté des corps grecs nés d’un sang pur, fils d'une race libre et oisive, nourris dans les gymnases Aujourd'hui on forme encore des chevaux, mais point d'hommes. Les races sont mêlées; le travail manuel les a gâtées ; l'éducation du corps consiste à passer dix heures par jour courbé sur un pupitre; il ne nous reste plus que celle de l'esprit. Aussi n'y a-t-il plus de sculpture, et la seule beauté est celle de la tête et de l'expression. Voyez à quoi Socrate attribue celle de Char mide :
« ILest naturel, Charmide, que tu l’emportes sur tous les autres. Car personne ici, je pense, ne pourrait montrer à Athènes deux autres maisons dont l'alliance puisse produire quelqu'un de plus beau et de meilleur que celles dont tu es issu, En effet, votre famille paternelle, celle de Critias, fils de Dropide, a été célébrée par Anacréon, Solon, et par beaucoup d’autres poètes, comme excellente en beauté, en vertu, et dans tous les biens où l’on met le bonheur. Et de même celle de ta mère: car personne ne parut plus beau ni plus grand que ton oncle Pyrilampe, toutes les fois qu'on l’envoyait en ambassade auprès du grand roi, ou auprès de quelque autre sur le continent. Cette autre maison ne le cède en rien à la première. Étant né de tels parents, il est naturel que tu sois en tout le premier. »
Il a puisé aussi dans son noble sang les dons de l’espritet de l'âme ; ses compagnons disent qu'il est déjà philosophe et poète; et, pour prendre le mot d’Homère et de Platon, sa mère a engendré un homme heureux : car il a l'intelligence prompte, il n'est point orgueilleux de tant de grands avantages ; sa modestie et sa beauté s'ornent l'une l’autre. Socrate lui demande s’il croit avoir déjà assez de sagesse. « Il rougit d'abord, et parut encore pius beau (car cette pudeur canvenait à son âge): puis
répondit d’une façon assez noble que, pour le présent, il ne lui était pas facile de répondre à ce qu'on lui demandait: « Car, si je dis que je n’ai pas de sagesse, d’abord il est « étrange de dire de telles choses sur soi-même ; ensuite « je démentirais Critias et les autres qui, selon lui, me « trouvent sage. Si. je dis que je le suis et si je me loue « moi-même, cela choquera peut-être, de sorte que je ne « sais que te répondre. » Il élude ainsi une question difficile, et, dans tout le reste de l'entretien, il ne demeure pas au-dessous de lui-même. If suit fort bien une discussion subtile, et propose des définitions assez solides. Un moment on voit sur ses lèvres un fin sourire, lorsque, par une ironie détournée et légère, il engage son cousin Critias à prendre sa place, et le livre aux réfutations de Socrate ; l'esprit est la dernière parure de sa beauté.
On a dû remarquer le calme de ces discours. Cette tranquillité n'exclut pas l'élan ni l'enthousiasme; elle n'est que la sérénité d’un esprit qui sans effort trouve le vrai, se déploie sans précipitation et jouit de sa force. Les personnages ne s’interrompent pas les uns les autres ; les auditeurs de Socrate suivent tous les détours de la discussion sans la hâter. Ils s’attardent volontiers aux digressions qu'il y mêle; ils sont de loisir. Lorsqu'ils parlent, ils laissent couler leurs pensées du ton le plus simple et le plus aisé, sans chercher l'esprit ou l’éloquence ; ils suivent la pente unie où ils glissent, sans se presser ni se retenir; ils s’abandonnent à leur nature, quiest belle et qui fait tout bien.
Il me semble que les statues antiques qui nous restent sont un commentaire de ce tableau. Elles expriment, comme les dialogues, la perfection de la race, le plein
développement, la jeunesse et l’heureuse sérénité des , ESSAIS DE CRITIQUE. a
âmes. Je montrerais au musée celle de Charmide‘. [a beauté du corps est merveilleuse, svelte et fort, d’une proportion exquise. Ces sculpteurs n'eussent jamais fait l'Êve massive ni les trois Grâces charnues de Raphaël. Il est nu, debout, la tête un peu inclinée sur la poitrine l'air sérieux et calme, immobile comme un être qui se laisse vivre; l'attitude est d'une noblesse étonnante; il semble au-dessus de toute agitation. La tête n'est pas plus expressive que le reste du corps; le spectateur n'est pas “attiré, comme dans les figuré modernes, par la pensée du front, par la passion du regard ou des lèvres. On contemple aussi volontiers ces pieds agiles et cette forte poitrine que ce beau visage; on est aussi heureux de sentir ce corps vivre que de voir cet esprit penser. Lanature humaine ne s'est pas en lui, comme chez nous, développée toute d'un côté; elle est encore en équilibre; elle jouit de ses sensations autant que de ses sentiments, et de sa vie physique autant que de sa vie morale. Les Grecs honorent l’athlète vainqueur comme le poète ou le philosophe, et les combats de force et d'agilité, qui sont chez nous les divertissements de la populace, sont chez eux une fête de la nation. Le corps nu est chaste comme tous les vrais antiques. Ce qui rend la nudité impudique, c'est l'opposition de la vie du corps et de celle de l'âme. La première étant abaissée et méprisée, on n'ose plus en montrer les actions ni les organes. On les cache; l’homme veut paraître tout esprit. lei, il ne rougit de rien et trouve beau tout ce qui est naturel. Enfin ces yeux sans prunelle conviennent à une tête qui n'est pas expressive. Leur sérénité divine ne descend pas jusqu’à l’action et
1. Collection des plâtres, derrière les statues du Parthénon, à droite, près du colosse. q
n'a pas besoin de regard. Peu à peu, en contemplant la statue, on devine son âme. On se rappelle le sérieux pro- * fond et le regard vague des chevaux de noble race qui paissent l'herbe et s'arrêtent un instant, levant la tête vers le voyageur qui passe. Une vie sourde se déroule silencieusement dans cet esprit calme ; il ne raisonne pas, il rêve; de lentes images passent en lui, comme la suite des nuages sur le bleu lumineux du ciel. Mais, qu'on considère l'ovale pur et fier de ce visage, on verra que ce Jeune homme qui repose est un soldat de Périclès et un disciple de Platon
Revue de l'Instruction publique, 15 septembre 1855.
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