‹ Essais de critique et d'histoire (volume 2)Chapitre 20 sur 38 · Tome VII de l'Histoire de France · texte numérisé non relu

Tome VII de l'Histoire de France

à ce titre il saisit les ensembles et les fait saisir. Cette imagination si impressionnable est touchée par les faits généraux aussi bien que par les faits particuliers, et sympathise avec la vie des siècles comme avec la vie des individus ; il voit les passions d'une époque entière aussi nettement que celles d'un homme, et peint avec autant de vivacité le Moyen âge ou la Renaissance que Philippe le Bel ou François Ier. Tant d'images brillantes, de mouvements passionnés, d'anecdotes piquantes, de réflexions et de récits, sont gouvernés par une pensée maitresse, et l'ouvrage entier, comme une armée enthousiaste, se porte d’un seul mouvement vers un seul but.

Ce mouvement est entrainant; en vain on voudrait résister, 1l faut lire jusqu'au bout. Le livre saisit l'esprit dès la première page; en dépit des répugnances, des objections, des doutes, il reste maitre de l'attention et ne la lâche plus. Il est écrit avec une passion contagieuse, souvent maladive, qui fait souffrir le lecteur, et pourtant l'enchante : on est étonné de se sentir remué par des mouvements si brusques et si puissants; on voudrait revenir à la sérénité du raisonnement et de la logique, et on ne le peut pas; l'inspiration se communique à notre esprit et l'emporte; on pense à ce dialogue où Platon peint le dieu attirant à lui l'âme du poète et le poète attirant à lui l’âme de ses auditeurs, comme ure-chaine d’anneaux aimantés qui se communiquent l'un à l'autre la vertu magnétique, et sont enlevés bien haut dans l'air, attachés l'un à l'autre, et suspendus au premier aimant. Aucun poète n'exerce plus que M. Michelet cette domination charmante ; lorsque pour la première fois on commence à penser et qu'on le rencontre, on ne peut s'emvêcher de l'accepter pour maitre; il est fait pour

séduire et gouverner les esprits qui s'ouvrent, et il l'a prouvé.

Quel est done ce charme tout-puissant, et par quels accents parvient-il à troubler si profondément les cœurs? En lui vivent plusieurs poètes, qui chacun apergoivent

une face différente de la vie humaine, et se réunissent en

une sorte de chœur harmonieux pour la chanter tout entière et en exprimer toutes les beautés. Il a de vagues

instincts panthéistes, et semble entendre en lui-même un

écho des gigantesques épopées où les poètes indiens célèbrent le rajeunissement du Dieu universel. « Par Salerne, par Montpellier, par les Arabes et les Juifs, par les Italiens leurs disciples, une glorieuse résurrection s'accomplissait du Dieu de la nature. Inhumé non pas trois jours, mais mille ou douze cents ans, il avait pourtant

percé de sa tête la pierre du tombeau. Il remontait vain-

queur, immense, les mains pleines de fruits et de fleurs, l'Amour consolateur du monde. Les Maures avaient découvert les puissants élixirs de vie que la terre, de son sein fécond, par l'intermédiaire des simples, envoie à l'homme son enfant, et qui sont peut-être sa vie maternelle. La tendresse de ce Dieu mère, qu'on ne sait comment nômmer, éclatait, débordait pour lui. Le voyant faible, chan-

celant, qui ne pouvait aller à elle, elle s’élançait, la grande

mère, la compatissante nourrice, pour le soutenir dans ses bras. »

Cette intuition obscure des forces naturelles, ce trouble mystique des sens, cette résurrection involontaire des grandioses et fantastiques images du vieil Orient, n'empêchent pas l'étonnant magicien de revoir « la noble, la sereine, l'héroïque antiquité », et de peindre avec une admirable netteté les traits si nets de la Grèce artiste et

ciarmante. « L'antiquité parut jeune, dit-il, et par son charme singulier, et par un accord profond avec la science naissante. Un sang plus chaud, une flamme d'amour revint dans nos vieilles veines avec le vin généreux d'Homère, d'Eschyle et de Sophocle, et, non moins viril qu'enchanteur, le génie grec guidait Copernic et Colomb. » Il se fait sans eflort le contemporain des civilisations et des hommes; leurs sentiments passent en lui à l'instant et d'eux-mêmes: son âme s'ébranle et vibre comme une lyre au son de toutes les passions et de toutes les douleurs; quand il parle de Virgile, sa prose prend soudainement l'harmonie des vers de Virgile, et son cœur la tristesse de Virgile : je n'oserais pas dire qu'il fait l'histoire; elle se fait en lui; les chants et les pensées des autres se reforment sur ses lèvres et dans son esprit sans qu'il les cherche; il ressemble lui-même à cet Être. universel dont il parlait tout à l'heure, qui prend toutes les formes, et qui reste lui-même en devenant toutes choses, et qui, partout où il pénètre, apporte avec lui la vie et la beauté. « Saint Virgile, disait-on, priez pour moi! Moi-même j'avais ce mot au cœur bien avant de savoir qu'un autre avait parlé ainsi au xvi* siècle. Et qui plus que moi a le droit de le dire, moi élevé sur vos genoux, qui n’eus si longtemps d'autre aliment que l'antiquité adoucie par vous; moi qui vécus de votre lait avant de boire dans Homère le sang, le lait et la vie? Mes heures de mélancolie, jeune, je les passais près de vous; vieux, quand les pensées tristes viennent, d'eux-mêmes les rythmes aimés chantent encore à mon oreille: la voix de la douce sibylle suffit pour éloigner loin de moi le noir essaim des mauvais songes. »

Est-il possible, quand les figures se retracent aussi

vivement dans l'imagination enflammée, de garder le ton du récit? Non; l’auteur finit par les croire réelles, 1l les voit vivre; il leur parle, il entend leurs réponses; le dialogue et le drame entrent de toutes parts dans l'histoire; le cadre étroit de la narration est brisé; les apostrophes, les exclamations, tous les mouvements de l'inspiration, le dithyrambe, les malédictions, les confidences personnelles, les exhortations, arrivent en foule; l'histoire devient un poëme. Consent-elle parfois à se réduire à la narration pure, son élan ne s’affaiblit pas. Les images sont si vives, les tours si rapides, le jet de l'invention si heureux et si violent, que les objets semblent renaitre avec leurs couleurs, leurs mouvements et leurs formes, et passer devant nous comme une fantasmagorie de peintures lumineuses. Les plus petits faits, un détail de costume, une anecdote d'imprimerie, s'animent, et l'on croit avoir une sorte de vision lorsqu'on entend l'historien raconter « comment, en 1500, Alde quitta le format des savants et répandit l'in-octavo, père des petits formats, des livres et des pamphlets rapides, légions innombrables des esprits invisibles qui filèrent dans la nuit, créant, sous les yeux mêmes des tyrans, la circulation de la liberté ».

Cette flamme de l'imagination échauffe le style et l'emporte jusqu'à une sorte de fureur. M. Michelet écrit comme Delacroix peint et comme Doré dessine, se hasardant jusqu'aux tons les plus crus, allant chercher dans la boue les expressions passionnées, tirant de la médecine et de la langue du peuple des détails et des termes qui saisissent et qui effrayent, et couvrant tout de métaphores splendides qui jettent. comme une teinte de pourpre sur toutes les souillures qu'il a dévoilées. Ce serait lui faire tort que de détacher et de mettre dans un relief choquant

les traits abominables qu'il a rapportés pour peindre les mœurs et les guerres d'Italie. Le lecteur se rappelle, dans son Histoire de la Révolution, les massacres. du 2 septembre et la Glacière d'Avignon; jamais, je crois, l’éloquence humaine n'est montée à un tel excès de passion désespérée pour flétrir le meurtre et pour combler et accabler l’âme du lecteur d'épouvante et d'indignation. Il y a des récits semblables dans l'Histoire de la Renaissance, et c'est là qu'il faut les chercher. Mais, ce qu'on peut citer, ce sont des portraits dans lesquels il voit, par une divination de peintre et de physiologiste, le caractère à travers le tempérament, et reconstruit le moral par le physique. C'est celui du cardinal d'Amboise :, € Vous diriez la forte encolure d’un paysan normand ; sur cette large face et ces gros sourcils baissés, vous jureriez que c’est un de ces parvenus qui, par une épaisse finesse, un grand travail, une conscience peu difficile, ont monté à quatre pattes. » C'est celui du rival de Savonarole : «On alla chercher dans la Pouille un de ces prédicateurs de carrefour qui ont le feu du pays dans le sang, un de ces cordeliers effrontés, éhontés, qui, dans les foires d'Italie, par la force de la poitrine et la vertu d’une gueule retentissante, font taire la concurrence du bateleur et de l'histrion. » La prose, ce semble, vaut ici la peinture, et il n’y a pas de tableau plus coloré que ce portrait.

Au fond, come on le voit, cette verve enthousiaste est railleuse; M. Michelet est artiste jusque dans les plus intimes parties de son être, et quel artiste en France n'a pas d'esprit? Nous avons beau faire, nous sommes toujours parents de Voltaire et de Molière; le sarcasme nous arrive involontairement aux lèvres; le ridicule nous frappe d'abord : au milieu de tout son Ivrisme et de ses effnsinne

de cœur, M. Michelet rencontre la comédie à chaque pas. C'est le portrait du roi Louis XII, propriétaire amoureux de son héritage milanais, qui fait à genoux la guerre au pape, craintif et patient devant sa première femme, traité par l’Anglaise, sa seconde souveraine, Dieu sait comment et le diable aussi. C’est l'histoire de l'empereur Maximilien, grand chasseur « qui eut les jambes du cerf et la cer-

velle aussi. Chevalier (d'industrieŸet à la fin condottière

dans le camp des Anglais, empereur à cent écus par jour. »

Un irait encore, digne d’Aristophane; M. Michelet res-

semble souvent au grand comique par l'audace originale de ses inventions, par la familiarité de ses allégories, par la légèreté et l'aisance avec laquelle il bat ses adversaires.

Il s'agit des mystiques tempérés. « Les autres (les scolastiques) allaient gauchement avec des entraves aux jambes,

tristes quadrupèdes qui marchaïent pourtant quelque peu.

Mais les mystiques raisonnables étaient des animaux ailés. Ils donnaient l’étonnant spectacle de volatiles étendant par moments de petites ailes liées, bridées, les yeux bandés, sautant au ciel jusqu'à un pied de terre, et retom-

bant sur le nez, prenant incessamment l'essor pour rasseoir leur vol d'oisons dans la basse-cour orthodoxe et dans le fumier natal. »

Tel est ce talent si riche et si souple, mélange d'esprit et d'enthousiasme, d’érudition et de philosophie, de grâce aimable et de violence ironique, esprit créateur s'il en fut, âme de feu, où la passion toujours ardente suscite des images toujours vivantes, qui traverse du même voi impétueux tous les contrastes, et dont les mouvements si divers et si extrêmes s'expliquent tous par la domination d'une faculté souveraine, l'inspiration.

Est-ce tout? et n'y a-t-il rien à redire ? Il y a toujours à

redire. L’imagination inspirée, qui a produit ici tant de beautés, cause aussi les imperfections de l'ouvrage et inquiète les lecteurs qu'elle a charmés.

Quelle impression laisse ce livre, et que se dit le lecteur en le quittant? Un seul mot, et funeste: «Je doute. » Que l’auteur soit de bonne foi et très savant, tout le monde l'accorde. A-t-il été assez clairvoyant et prudent pour atteindre la vérité? nul ne le sait.

Un ouvrage comme l'Histowre d'Angleterre de Macaulay porte avec lui sa preuve. Je ne parle pas des citations et des renvois, qui, de temps en temps, au bas des pages, viennent justifier les faits les plus frappants et indiquer

au lecteur les moyens de contrôler le texte : je veux parler de l'ordre des idées et du style. Les événements groupés en classes régulières, tous ces groupes naturellement rangès autour d'une idée dominante, chaque fait environné d'explications, soutenu par les autres, et rattaché par un lien visible et solide à l’ensemble; toutes les expressions exactes et calculées, tous les mouvements de passion justifiés par des raisonnements et des faits; jamais de déclamations ni d'hypothèses; les idées générales aussi fortement établies que les faits particuliers; partout la raison, le bon sens, la critique et la logique : voilà les fondements sur lesquels se bâtit la confiance des lecteurs et l'autorité de l'historien. Lorsqu'un homme, pendant huit volumes, fait voir à chaque page et à : chaque l'gne, dans des questions de toute espèce, sur des milliers de faits, par une infinité de détails, qu'il est prudent, qu'il ne marche que les documents en main, qu'il les interprète bien, que jamais son jugement ne fléchit, et que jamais sa passion ne l'emporte, nous quittous toute défiance, nous acceptons toutes ses recherches,

nous entrons dans sa croyance, et chacun de nous à son tour dit à la fin : « Je crois ».

Devons-nous croire M. Michelet? Pour ma part, après expérience faite, je réponds oui : car, lorsqu'on étudie les documents d'une époque qu'il a étudiée, on éprouve une sensation semblable à la sienne, et l’on trouve qu'eu définitive les conclusions de son lyrisme divinatoire sont presque aussi exactes que celles de la patiente analyse et de la lente généralisation. Mais cette vérification n'a d'autorité que pour ceux qui l'ont faite, et dans les points où ils l'ont faite. Qui garantira la vérité du veste, et quelle : confiance le public, qui n’a point entrepris ces recherches, prendra-t-il en des idées dont on ne lui donne pas les preuves, et qui sont exprimées de manière à lui inspirer la défiance la plus juste et la mieux fondée? Ce ton saccadé, ces bouillunnements inégaux d’une inspiration ardente, ces cris du cœur, ce dithyrambe incessant, sont-ils capables d'établir dans notre raison une conviction solide? L'auteur parle comme un prophète et, en fait d'histoire, on ne croit pas les prophètes. On voit que les hommes, les événements, les sentiments renaissent sous ses yeux, qu'il les décrit à mesure qu'ils passent, qu'il les a vus dans une lumière aussi vive que les faits. présents et palpables : mais y a-t-1l là une résurrection ou une invention? Cette méthode poétique ranime-t-elle des êtres éteints, ou forge-t-elle des êtres imaginaires? Sur quelle preuve cette divination historique et cette révélation aventureuse appuient-elles leur autorité? Que dois-je penser de la critique et du jugement de l’auteur après la phrase suivante : « Bacchus, saint Jean et la Joconde dirigent leurs regards vers vous; vous êtes fascinés et troublés. un infini agit sur vous par un

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étrange magnétisme. Art, nature avenir, génie de mystère et de découverte, maître des profondeurs du monde, de l’abîime inconnu des âges, parlez, que voulezvous de moi? Cette toile m'attire, m'appelle, m'envahit, m'absorbe; je vais à elle malgré moi, comme l'oiseau va au serpent! » Ce ton est celui de l'hallucination mentale. Croirai-je qu’un homme ainsi troublé de visions poétiques et mystiques pourra toujours tenir d'une main ferme cette balance si délicate, si facile à renverser, où la critique pèse avec précision et précaution les idées et les faits de l’histoire ? Qu'on lise le morceau sur Michel-Ange, fragment étrange, qui semble écrit par Creutzer ou Niebubr, grandiose et fantastique, admirable dans un commentaire des peintres, mais où l'hypothèse surabonde et déborde, et que l'histoire rejette de son sein, parce quelle ne souffre en soi que certitude et vérité prouvée. C'est ainsi qu'elle rejette encore ces suppositions téméraires qui expliquent d'avance et d’un ton tranchant le caractère de Maximilien, de Charles-Quint et tant d’autres, en combinant les qualités des cinq ou six races qui ont fourni leurs ancêtres. Les historiens devraient apprendre des naturalistes que ces lois sur les espèces, vraies lorsqu'on considère de grandes multitudes, sont au plus haut point douteuses lorsqu'on considère des individus, et qu'on discrédite son jugement en attribuant à des croisements de famille toutes les actions et tous les sentiments de l’homme que ce mélange a produit. On entre encore en défiance lorsqu'on voit un petit fait érigé en symbole d'une civilisation, un particulier transformé en représentant d'une époque, tel personnage changé en missionnaire de la Providence ou de la nécessité, les idées s’incarnant en des personnes, les hommes perdant

leur figure et leur caractère réel pour devenir des moments de l'histoire. L'esprit du lecteur se trouble; il voit les faits se changer en idées et les idées en faits; tout se fond et se confond à ses yeux en une poésie vague qui berce son imagination par le chant des phrases har-

monieuses, sans qu'aucune loi certaine et prouvée puisse s’affermir au milieu de tant d'hypothèses vacillantes et d’affirmations hasardées. Bien plus, le hardi moqueur donne prise parfois aux moqueries des autres; 1l est téméraire, même contre le bon sens; il oublie que certaines images sont grotesques, et on ne sait trop si on doit s'attrister ou rire lorsqu'on le voit présenter comme symbole des inventions religieuses du xv° siècle l'instrument d'église nommé serpent. Ajoutons enfin que ce style forcé, ces alliances de mots étonnantes, cette habitude de sacrifier l'expression juste à l'expression violente, donnent l'idée d'un esprit pour qui la passion s'est tournée en maladie, et qui, après avoir faussé volontairement la langue, pourrait involontairement fausser

la vérité. Dire que « l'Italie a le fédéralisme au

fond des os »; écrire que « Maximilien Sforza, rançonné, épuisé, tordu jusqu'à la dernière gouite, était fini, et ne rendait plus », voilà des exagérations singulières, d'autant plus que ce style fiévreux est ordinaire, et que l’enivrement, le transport et l’exaltation lui sont aussi naturels qu'aux autres la santé, la mesure et le bon sens. On n'aime point non plus ces paradoxes de mots, ces pointes trop ingénieuses, dignes plutôt d’un Claudien ou d’un Ausone que d'un grand historien, qui reviennent souvent, et qui sentent le sophiste et l'écrivain de la décadence. Il y a une sorte de charlatanisme à exprimer ainsi l’idée fort simple que les juges sont déclarés res-

ponsables de leurs sentences : « La justice juste pour elle- même, se punissant si elle punit mal, s'emprisonnant si elle arrête à tort! » Il y a quelque prétention à parler de l'ataraxie de Léonard de Vinci. On se souvient qu'il a montré ailleurs les hussards de Bouillé « chauffés à blanc » par les promesses de leur général : ces artifices de style font soupçonner au lecteur que l'écrivain veut à toute force être admiré, qu'il est moins occupé de son sujet que de lui-même, et quil a cherché dans l’histoire le pathétique et l'intérêt plutôt que la vérité.

L'histoire est un art, il est vrai, mais elle est aussi une science; elle demande à l'écrivain l'inspiration, mais elle lui demande aussi la réflexion : si elle a pour ouvrière l'imagination créatrice, elle a pour instruments la critique prudente et la généralisation circonspecte; il faut que ses peintures soient aussi vivantes que celles de la poésie, mais il faut que son style soit aussi exact, ses divisions aussi marquées, ses lois aussi prouvées, ses inductions aussi précises que celles de l'histoire naturelle. M. Michelet a laissé grandir en lui l'imagination poétique. Elle a couvert ou étouffé les autres facultés qui d’abord s'étaient développées de concert avec elle. Son histoire a toutes les qualités de l'inspiration : mouvement, grâce, esprit, couleur, passion, éloquence ; elle n’a point celles de la science : clarté, justesse, certitude, mesure, autorité. Elle est admirable et incomplète; elle séduit et ne convainc pas. Peut-être, dans cinquante ans, quand on voudra la définir, on dira qu'elle est l'épopée lyrique de la France.

Revue de l'Instruction publique, 22 février 1855.

ga M. MICHELET

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