L'HOMME
- { v a deux parts en nous : l'une que nous recevons du monde, l’autre que nous apportons au monde; l’une qui est acquise, l’autre qui est innée; l'une qui nous vient des circonstances, l’autre qui nous vient de la natures Toutes deux vont dans Saint-Simon au même effet, qui est de le rendre historien.
Il fut homme de cour et n'était point fait pour l'être; son éducation y répugnait; pour être bon valet, il était trop grand seigneur; dès l'enfance, il avait pris chez son père les idées féogales. Ce père, homme hautain, vivait, depuis l'avènement de Louis XIV, retiré dans son gouvernement de Blaye, à la façon des anciens barons, si absolu dans son petit État que le roi lui envoyait la liste des demandeurs de places avec liberté entière d'y choisir ou de prendre en dehors, et de renvoyer ou d'avancer qui bon lui semblait. Il était roi de sa famille comme de son
gouvernement, et de sa femme comme de ses domestiques. Un jour Mme de Montespan envoie à Mme de Saint-Simon un brevet de dame d'honneur; 1l ouvre la lettre, écrit « qu’à son âge iln'a pas pris une femme pour la cour, mais pour lui. Ma mère y eut grand regret, mais il n’y parut jamais ». Je le crois; on se taisait sous un pareil maître. — Il se faisait justice, impétueusement, impérieusement, lui-même, avec l'épée, comme sous Henri IV. Un jour, ayant vu une phrase injurieuse dans les Mémoires de La Rochefoucauld, « il se jeta sur une plume, et mit à la marge : L'auteur en a ment. » Il alla chez le libraire, et fit de même aux autres exemplaires ; les MM. de La Rochefoucauld crièrent : 1l parla plus haut qu'eux, et ils burent l’affront. — Aussi roide envers la cour, il était resté fidèle pendant la Fronde, par orgueil, repoussant les récompenses, prédisant que, le danger passé, on lui refuserait tout, chassant les envoyés d'Espagne avec menace de les jeter dans ses fossés s'ils revenaient, dédaigneusement superbe contre le temps présent, habitant de souvenir sous Louis XIII, « le roi des nobles », que jusquà la fin il appelait le roi son maître. Saint-Simon fut élevé dans ces enseignements ; ses premières opinions furent contraires aux opinions utiles et courantes; le mécontentement était un de ses héritages; il sortit de chez lui frondeur.
À la cour il l’est encore : il aime le temps passé, qui paraissait gothique ; il loue Louis XII, en qui on ne voyait d'autre mérite que d’avoir mis Louis XIV au monde. Dans ce peuple d'admirateurs 1l est déplacé ; il n'a point l'enthousiasme profond ni les genoux pliants. Mme de Maintenon le juge « glorieux ». Il ne sait pas supporter une injuslice, et donne sa démission faute d'avancement.
Il a*le parler haut et libre; « il lui échappe d'abondance de cœur des raisonnements et des blâmes ». Très pointilleux et récalcitrant, « c’est chose étrange, dit le roi, que M. de Saint-Simon ne songe qu’à étudier les rangs et à faire des procès à lout le monde ». Ila pris de son père la vénération de son titre, la foi parfaite au droit divin des nobles, la persuasion enracinée que les charges et le gouvernement leur appartiennent de naissance comme au roi et sous le roi, la ferme croyance que les ducs et pairs sont médiateurs entre le prince et la nation, et, par-dessus tout, l’âpre volonté de se maintenir debout et entier dans « ce long règne de vile bourgeoisie ». Il hait les ministres, petites gens que le roi préfère, chez qui les seigneurs font antichambre, dont les femmes ont l'insolence de monter dans':les carrosses du roi. Il médite des projets contre eux pendant tout le règne, et ce n'est pas toujours à l'insu du maitre; il veut « mettre la noblesse dans le ministère aux dépens de la plume et de la robe, pour que peu à peu cette roture perde les administrations et pour soumettre tout à Ja noblesse ». — Après avoir blessé le roi dans son autorité, ille blesse dans ses affections. Quand il s’agit « d'espèces », comme les favoris et les bâtards, il est intraitable. Pour empèêcher les nouveaux venus d’avoir le pas sur lui, il combat en héros, il chicane en avocat, il souffre en malade; il éclate en expressions douloureuses, comme s'il était coudoyé par des laquais. C'est « la plus grande plaie que la pairie püt recevoir, et qui en devint la lèpre et le chancre ». Lorsqu'il apprend que d’Antin veut être pair, . «à cette prostitution de la dignité »; les bras luitombent; il s’écrie amèrement que « ce triomphe ne coûtera guère sur des victimes comme lui. » Quand il va faire visite
chez le duc du Maine, bâtard parvenu, c'est parce qu'il est certain d’être perdu s'il y manque, ployé par l'exemple « des hommages arrachés à une cour d'es claves », le cœur brisé, à peine dompté et trainé par toute la volonté du roi jusqu'à « ce calice ». Le jour où le bâtard est dégradé est une « résurrection ». « Je me mourais de joie, j'en étais à craindre la défaillance. Mon cœur, dilaté à l'excès, n'avait plus d'espace pour s'étendre, Je triomphais, je me vengeais, je nageais dans ma vengeance. J'étais tenté de ne me plus Éicier de rien. » [l est clair qu'un honime aussi mal pensant ne pouvait être employé. C'était un seigneur d'avant Richelieu, né cinquante ans trop tard, sourdement révolté et disgracié de naissance. Ne pouvant agir, il écrivit, au lieu de combattre ouvertement de Ja main, il combattit secrètement de la plume. [l eût été mécontent et none de ligue; il fut mécontent et médisant.
Il choquait par ses mœurs comme par ses prétenfions ;
il y avait'en lui toutes les oppositions, aristocratiques et morales : s'il était pour la noblesse comme Boulainvilliers, il état, comme Fénelon, contre la tyrannie; le grand seigneur ne murmurait pas plus que l'honnête homme: avec la révolte du rang, on sentait en lui la révolte de Ja vertu. Dans ce voisinage de la Régence, sous l'hypocrisie régnante et le libertinage naissant, il fut pieux, même dévot, et passa pour tel : c'était encore un legs de famille. « Mme sa mère, dit le Mércure, l'a fait particulièrement instruire des devoirs d'un bon chrétien. » Son père, pendant plusieurs années, allait tous les jours à la Trappe. « Il m'y avait mené. Quoique enfant pour ainsi dire encore, M. de la Trappe eut pour moi des charmes qui m'attachèrent, et la sainteté du lieu m'enchanta. »
SAINT-SIMON. Din
Chaque année, il y fit une retraite, parfois de plusieurs semaines ; il y prit beaucoup d'inclination pour les chretiens sévères, pour les jansénistes, pour le duc de Beauvilliers, pour ses gendres. Il y prit aussi des scrupules;
lui si prompt à juger, si violent, si libre quand il faut
railler « un cuistre violet », transpercer les jésuites ou démasquer la cour de Rome, il s'arrête au seuil de l'histoire, inquiet, n'osant avancer, craignant de blesser la charité chrétienne, ayant presque envie d'imiter les deux ducs « qu’elle tient énfermés dans une bouteille », s'autorisant du Saint-Esprit qui a daigné écrire l'histoire, à peu près comme Pascal, qui justifiait ses ironies par l'exemple de Dieu. Cette piété un peu timorée contribua à le rendre honnête homme, et l'orgueil du rang confirma sa vertu. En respectant son titre, on se respecte; les bassesses semblent une roture, et l’on se défend de la séduction des vices comme des empiétements des parvenus. Saint-Simon est un noble cœur, sincère, sans restriction ni ménagements, implacable contre la bassesse, franc envers ses amis et ses ennemis, désespéré quand la nécessité extrême le force à quelque dissimulation ou à quelque condescendance, loyal, hardi pour le bien public, ayant toutes les délicatesses de l'honneur, véritablement épris de la vertu. Plus austère, plus fier, plus roide que ses contemporains, un peu antique comme }ac‘te, on apercevait en lui, avec le défenseur de l'aristocratie L'isée, l'interprète de la justice foulée, et, sous les resse,'timents du passé, les menaces de l'avenir.
Comment un Tacite a-t-il subsisté à la cour ? Vingt fois, pendant Ces détails, involontairement je l'ai vu, en chaise de poste, sur la route de Blaye, avec un ordre du roi qui
le renvoie dans ses terres. Il est resté pourtant; sa femme fut dame d'honneur de la duchesse de Bourgogne; il a eu maintes fois le bougeoir : le roi l'a grondé parfois, majestueusement, « d'un vrai ton de père », mais ne l'a jamais foudroyé. Comptez d’abord son beau titre, ses grandes amitiés, ses alliances, M. de Lorges, M. de Beauvilliers, le duc d'Orléans, le duc de Bourgogne. Mais le vrai paratonnerre fut son ambition, instruite par la vue des choses. Il voulait parvenir, et savait comment on parvient. Quand il entra dans le monde, il trouva Île roi demi-dieu. C'était au siège de Namur, en 1692 : quarante ans de gloire, point de revers encore, les plus grands réduits, les trois Ordres empressés sous le despotisme. Il prit d'abord des impressions de respect et d'obéissance, et, pour faire sa cour, accepta et tenta tout ce qu’un homme fier, mais ambitieux, peut entreprendre et subir. Les cavaliers de la maison du roi, habitués aux distinctions, refusaient de prendre des sacs de grain en croupe. « J'acceptai ces sacs, parce que je sentis que cela ferait ma cour après tout le bruit qui s'était fait. » Soldat, il voulait bien obéir en soldat; courtisan, il voulait bien parler en courtisan. Écoutez ce style : « Je dis au roi que Je n'avais pas pu vivre davantage dans sa disgrâce, sans me hasarder à chercher à apprendre par où j'y étais tombé... qu'ayant été quatre ans durant de tous les voyages de Marly, la privation m'en avait été une marque qui m'avait été très sensible, et par la disgrâce, et par la privation de ces temps longs de l'honneur de lui faire ma cour... que j'avais grand soin de ne parler mal de personne; que, pour Sa Majesté, j'aimerais mieux être mort (en le regardant avec feu entre deux yeux). Je lui parlai aussi de la longue absence que j'avais faite, @e
SAINT-SIMON. cad la douleur de me trouver mal avec lui, d'où je pris occasion de me répandre moins en respect qu'en choses affectueuses sur mon attachement à sa personne et mon désir de lui plaire en tout, que je poussai avec une sorte de familiarité et d'épanchement..… Je le suppliai même de daigner me faire avertir s’il lui revenait quelque chose de moi qui pût lui déplaire, qu'il en saurait aussitôt la vérité, ou pour pardonner à mon ignorance, ou pour mon instruction, ou pour voir si je n'étais pas en faute.» On parlait au roi comme à un dieu, comme à un père, comme à une maitresse; lorsqu'un homme d'esprit attrapait ce style, il était difficile de le renvoyer chez lui. Le roi sourit, salua, parut bienveillant; Saint-Simon demeura à la cour, sans charge, au bon point de vue, ayant le loisir de tout écouter et de tout écrire, un peu disgracié, point trop disgracié, Juste assez pour être historien. |
Il l'était autant par nature que par fortune; son tour d'esprit, comme sa position, le fit écrivain. [l'était trop passionné pour être homme d'action. La pratique et la politique ne s’accommodent pas des élans impétueux ni des mouvements brusques; au contraire, l'art en profite. La sensibilité violente est la moitié du génie; pour arracher les hommes à leurs affaires, pour leur imposer ses douleurs et ses joies, il faut une surabondance de douleur et de joie. Le papier est muet sous l'effort d’une passion vulgaire; pour qu'il parle, 11 faut que l'artiste ait crié. Dès sa première action, Saint-Simon se montre ardent et emporté. Le voilà amoureux du duc de Beauvilliers ; sur-le-champ il lui demande une de ses filles en mariage, n'importe laquelle; c'est lui qu'il épouse. Mais le duc n'ose contraindre sa fille, qui veut devenir reli-