‹ Essais de critique et d'histoire (volume 2)Chapitre 26 sur 38 · Par exemple au duc de Choiseul, t. I, p · texte numérisé non relu

Par exemple au duc de Choiseul, t. I, p

le roi au sommet, dans une gloire surhumaine, sorte de dieu foudroyant, si haut placé, et séparé du peuple par une si longue suite de si larges intervalles, qu'il n’y avait plus rien de commun entre lui et les vermisseaux prosternés dans la poussière, au-dessous des pieds de ses derniers valets. Élevés dans l'égalité, jamais nous ne comprendrons ces.effrayantes distances, le tremblement de cœur, la vénération, l'humilité profonde qui saisissaient un homme devant son supérieur, la rage obstinée avec laquelle il s'accrochait à l'intrigue, à la faveur, au mensonge, à l’adulation et jusqu'à l'infamie, pour se guinder d'un degré au-dessus de son état. Saint-Simon, un si grand esprit, remplit des volumes et consuma des années pour des querelles de préséance. Le glorieux amiral de Tourville se confondait en déférences devant un jeune duc qui sortait du collège. Mme de Guise étant petite-fille de France, « M. de Guise n'eut qu’un ployant devant madame sa femme. Tous les jours à diner il lui donnait la serviette, et, quand elle était dans son fauteuil et qu'elle avait déplié sa serviette, M. de Guise debout, elle ordonnait qu'on lui apportât un couvert. Ce couvert se mettait en retour au bout de la table; puis elle disait à M. de Guise de s'y mettre, et il s’y mettait. » M. de Boufflers, qui à Lille avait presque sauvé la France, rzçoit en récompense les grandes entrées : éperdu de reconnaissance, il tombe à genoux et embrasse les genoux du roi. Il n’y avait point d'action qui ne fût un moyen d'honneur pour les uns, de mortification pour les autres. Ma femme aura-t-elle un tabouret? Monterai-je dans les carrosses du roi? Pourrai-je entrer avec mon carrosse jusque chez le roi? Irai-je en manteau chez M. le duc? M'accordera-t-on l'insigne grâce de me conduire à Meu-

don? Aurai-je le bonheur d'être admis aux Marly? Dans l'oraison funèbre de mon père, est-ce à moi ou au cardinal officiant que le prédicateur adresse la parole”? Puis-je me dispenser d'aller à l'adoration de la croix? — C'est peu d'obtenir des distinctions pour soi, il faut en obtenir pour ses domestiques; les princesses triomphent de déclarer que leurs dames d'honneur mangeront avec le roi. C'est peu d'obtenir des distinctions pour sa prospérité, il faut en obtenir pour ses supplices : la famille du comte d'Auvergne, pendu en effigie, se désole, non de le voir exécuté, mais de le voir exécuté comme un simple gentilhomme. C’est peu d'obtenir des distinctions de gloire, il faut obtenir des distinctions de honte : les bâtards simples du roi ont la Joie de draper à la mort de leur mère, au désespoir des bâtards doubles qui ne le peuvent pas.. Dans quel océan de minuties, de tràacasseries poussées jusqu'aux coups de poings « et de griffes », dans quel abîme de petitesses et de ridicules. dans quelles chicanes inextricables de cérémonial et d'étiquette la noblesse était tombée, c'est ce qu'un mandarin chinois pourrait seul comprendre. Le roi confère gravement, longuement, comme d'une affaire d'État, du rang des bâtards; et, pour établir ce rang, on invente, par le plus pénétrant effort d'un sublime génie, trois movens sûrs : Premièrement, M. du Maine aura le bonnet qu'ont les princes du sang et que n'ont pas les pairs; mais il prêtera le serment que font les pairs et que ne font pas les princes du sang; et, de plus, il entrera simplement comme les pairs, non comme les princes du sang, qui ont l'honneur de traverser le parquet. Secondement, on l’appellera par son nom comme les pairs pour lui demander son avis, maïs avec le bonnet à la main, un peu mins baissé que pour

/ les princes du sang, qui ne sont que regai dés sans être nommés. Troisièmement, il sera reçu et conduit en carrosse par un seul huissier, à la différence des princes du sang qui le sont par deux, et des pairs qui ne le son! point du tout. Par cette invention d’huissiers et de bonnets, un rang est fondé, une puissance instituée, la succession fixée, et la monarchie sauvée.

Ces détails suffisent : de 1689 on aperçoit 1789.

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