‹ Essais de critique et d'histoire (volume 2)Chapitre 31 sur 38 · Amphitryon, le Médecin malgré lui, etc · texte numérisé non relu

Amphitryon, le Médecin malgré lui, etc

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chier, quoique futur évêque, a le ton de tout le monte. Il orne de gentillesses mythologiques des viols, des incestes, des accouchements, des infanticides, et expose, avec un geste élégant et un son de voix charmant, d'abominables aventures médicales et conjugales, qu'on n'écouterait guère aujourd'hui que dans le greffe d'un procureur du roi ou dans le laboratoire d'un médecin. Il est très léger en matière religieuse, plaisante fort bien les ultra-dévots, n'est respectueux ni pour les théologiens, ni pour les moines, ni pour les anges gardiens, ni pour les légendes locales. Il développe avec une complaisance d'orateur des histoires de curés et de servantes, et, sans penser à mal, donne une main fraternelle à La Fontaine. « On accusait ce curé d’avoir instruit ses paroissiennes d'une manière toute nouvelle, de leur avoir inspiré quelque autre amour que celui de Dieu, et de leur avoir fait des exhortations particulières fort différentes des prônes qu'il leur faisait en public. » Je laisse le reste dans le livre; qui voudra, lira; je ne fais que commenter. Fléchier n'en était pas moins un prêtre fort régulier, et regardé comme tel. C'est que le clergé autorisé, vénéré, sans ennemis, sans. rivaux, avait alors le droit de causer et même de rire: Aujourd'hui, il est obligé d'endosser l'air grave, la sévérité, la pureté parfaite; c'est sa cuirasse, et la faute ou le mérite en est aux balles laïques qui le contraignent de la porter. | Cette sécurité est un des traits dominants du xvn® siècle; de là ses fêtes et sa belle husaeur. Aujourd’hui la lutte est partout, et aussi le sérieux triste. Chacun a sa « position » à faire. Dans une société d'égaux il ny a plus d’ancètres ni de fortunes : tous ceux qui ont un nom ou - de l'argent l'ont gagné; et l'on ne gagne rien qu'après un

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combat obstiné, par la contention d'esprit, par le travail incessant, par le calcul morose. La vie n'est plus une fête dont on jouit, mais un concours où l'on rivalise. Joignez à cela que nous sommes obligés de nous faire nos Opinions. En religion, en philosophie, en politique, dans l'art, dans la morale, chacun de nous doit s’inventer ou se choisir un système : invention laborieuse, choix douloureux, bien différent de l’heureuse insouciance qui jadis installait chacun dans la soumission à l'Église et dans la fidélité au roi. La vie n’est plus un salon où l'on cause, mais un laboratoire où l'on pense. Croyez-vous qu'un laboratoire ou un concours soient des endroits gais ? Les traits y sont contractés, les yeux fatigués, le front soucieux, les joues pâles. Jugez par contraste de la bonne humeur et de la joie qu'or avait jadis. Le voyage de Fléchier, comme ceux de Chapelle et de La Fontaine, n'est qu'une Suite de fêtes. Quand les juges sont à Clermont, s’est un gala perpétuel; on festine, on se rue en cuisine. Tel donne à diner tous les jours. Celui-ci, sortant de la question, va faire jouer la comédie. Un autre quitte les arrêts de mort pour aller danser de tout son cœur. La journée se passe en visites, en promenades de plaisir, en conversations agréables; la soirée, en bals et en concerts. « M. de Novion, le président, ou pour se délasser un peu de ses grandes occupations, ou pour complaire à mesdames ses filles, desquelles il fait tantôt le père et l'amant, va lui-même aux assemblées et donne lui-même le bouquet, ainsi qu'un jeune galant. » On regarde danser la goignade, danse fort tortillée et fort risquée, qui probablement ferait rougir aujourd'hui les pudiques sergents de ville, mais dont Fléchier ne détourne pas les yeux. et que Mme de Sévigné « aime à la folie ». Rien de mus

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naturel et de plus sage. On ne pense plus à résister au roi; on na point à résister au Peuple, on n'a point à défendre ni à combattre le clergé; on n’a point à conquérir son opinion ni son rang. Dans cette oisiveté et dans cette liberté d'esprit, que peut faire un homme riche et noble? Se divertir; il se divertit.

Le premier amusement est la galanter.<. En tout temps et en tout pays, dès qu'un homme et une femme sont ensemble, il arrive de trois choses l’une : ou ils se tournent le dos, ou iis bâillent intérieurement, ou ils causent - d'amour. Ici, comme on ne veut pas bâiller el comme on ne peut pas se tourner le dos, on cause d'amour. D'ailleurs, rien de plus convenable aux mœurs guerrières qui viennent de finir et au goût espagnol qui règne. Au xvire siècle, il faut être un peu galant pour être tout à fait honnête homme, et l’urbanité ne va point sans l'art de dire « des douceurs ». Notre prédicateur Fléchier eut une Iris, Mlle de la Vigne, lui écrivit beaucoup de lettres et fit pour elle beaucoup de vers. Il composa son propre portrait pour lui plaire, et lui dit en style mesuré et délicat : « Ce cœur, mademoiselle, n’est pas indigne de vous. Quand on fait tant que de le toucher, il n'y en a pas de plus sensible... La douceur, l'honnêteté, la bonne conduite sont les premiers agréments qu'il recherche; il faut pourtant que la personne soit agréable, et, bien que la raison soit maîtresse, il faut que les yeux puissent être contents... Quand l’ailaire est une fois conclue et qu'il s'est donné, c'est pour toujours et sans réserve; aussi il veut qu’on se donne de même, et croit qu'un cœur qui se partage ne vaut pas le sien tout entier. Il est capable de jalousie, et, quoi qual arrive, il veut être distingué et vréféré.. Il est délicat et difficile sur ce qu'on se doit

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quand on s'aime; il veut qu'on s'entende à demi-mot, qu'on se prévienne, qu'on devine ce qui peut plaire; mais il n'exige rien d'autrui qu'il ne s'impose à lui-même. » Ce joli morceau donne une idée de la galanterie élégante et platonique qui occupait alors les salons ; et les longues amours que Fléchier raconte‘ achèvent d'en peindre la grâce un peu fade, les douceurs respectueuses et le cérémonial infini. Cette galanterie n'avait rien de l'ardeur sensuelle qu'on avait vue au xvr° siècle en France, ni de l'ardeur exaltée qu'on voyait au xvue siècle en Espagne. On aimait la beauté des dames, à peu près comme on aime une fleur ou une parure. Fléchier évite les religieuses « voilées, qui ont j# ne sais quoi de triste et de contraire à son inclination » , les visages laids « lui font peur »; il a l'Art d'aimer sur sa table; il le prête aux provinciales, et « voudrait leur donner encore celui d’être aimables » ; il prend plaisir à regarder des mains blanches, un teint uni, des yeux riants. Chacun regardait comme lui; là-dessus, une demi-émotion naissait; avec un sourire on glissait dans une oreille complaisante quelque sonnet exagéré et calme, ou la fine analyse d'un sentiment délicat; et l’on finissait par une révérence. Nul amour ne raffinait mieux {a politesse et ne convenait mieux à la vie des salons?.

Cette politesse faisait le style; le devoir prescrivait d'être toujours en parlant agréable et jamais rude; au lieu d'exagérer la sensation comme aujourd'hui, on l'atténuait; au lieu de poursuivre l'originalité et la force, on recherchait la douceur et la grâce; au lieu de heurter des

4. Histoire de M. Fayet, 17. + 2. Noir les amoureux de Bacine, notamimernit le farouche [lippolyte, si peu farouche.

contrastes, on notait des nuances. Fléchier cause à voix presque basse, d'un ton toujours égal, sans gestes, le sourire aux lèvres, comme il convient lorsqu'on est sur un beau fauteuil, parmi vingt personnes choisies, sachant fort bien qu’en un tel lieu les émotions fortes donnent des ridicules, et que les éclats de voix indiquent un malotru. S'il raille, c'est en effleurant ; l’âpreté et la vivacité blessante seraient ici de mauvais ton; le style mesuré est de mode, pratiqué et universel au même titre que l'art de bien attacher ses canons et son rabat. Voyez ces moqueries à peine indiquées dans son portrait de Mme Talon, vieille pédante qui se croit une mère de l’Église, et régente impérieusement les couvents : « Le premier abus qu'elle trouve, c’est que les ursulines se lèvent à quatre heures et demie en été et à cinq heures en hiver; elle tient que

c'est trop dormir pour des religieuses; que c’est faire

comme les vierges folles de l'Évangile qui s’endormirent lorsqu'il fallait recevoir l'Époux, et qu'il ne faut point tant de repos dans les cloîtres. Elle veut donc qu'en tout temps elles se lèvent à quatre heures, et trouble ainsi le sommeil de ces pauvres filles. Sa seconde imagination est qu'il faut qu'elles disent le grand office les fêtes, et qu'elles fassent chanter une messe haute avec diacre et sous-diacre, quelques exemptions qu'elles en aient à cause qu'elles instruisent des jeunes filles, parce que cela excite à la dévotion et donne une plus grande idée de la religion par les cérémonies extérieures; et le dernier désordre qu'elle trouve fort important et qu’elle veut réformer à

tout prix que ce soit, c'est qu'elles portent une ceinture

de laine au lieu qu'elles en devraient porter une en cuir, selun leur statut. Voilà ce qu'elle entreprend avec beaucoup dr, chaleur. » Toutes ces moqueries sont émoussées,

presque caressantes. Les louanges, quoique extrêmes, sont aussi peu émues. Quand on essaye de se représenter les sentiments de cette littérature, il semble que l’on respire le faible et le suave parfum d’une rose-thé flétrie et conservée depuis cent ans. |

Le grand style oratoire l’évapore encore davantage; tout se délaye et s’efface dans la longue phrase périodique; le talent consiste à développer ; on analyse et on explique à l'infini tout ce que l’ontouche. Voiture avait besoin d’une énorme période pour lancer un mot ; Flé- chier a besoin d'une énorme période pour hasarder une déclaration galante : « Si je n'avais appréhendé que ma confidence fût mal reçue, il y a longtemps, madame, que vous sauriez tout le secret de mon-cœur, et Je ne serais plus dans l'embarras où jeme trouve de vous déclarer une passion qui ne vous devrait pas être tout à fait inconnue; mais, puisque vous avez la bonté et de m'ordonner que je vous en fasse confidence et de me promettre même le -secret, Je vous avouerai, madame, que j'aime, et que j'aime passionnément, mais avec tout le respect possible, la personne du monde la plus aimable. » Les harangueurs de Tive-Live débutaient par des phrases semblables quand ils se drapaient dans leurs toges pour sauver l'État. — Naturellement ce goût oratoire enseignait tous les effets oratoires; Fléchier use et abuse de la symétrie et de l’antithèse, et raconte ainsi le discours que les pères de l’Oratoire firent aux magistrats : « Il fallut haranguer devant les premiers orateurs du parlement, et prêcher la justice à ceux qui la rendent; il fallut leur prononcer les maximes de l'Évangile avec autant de gravité qu'ils prononcent leurs arrêts ; faire le juge des juges mêmes, et leur parler de la chaire avec autant d'autorité qu'ils

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parlent de leur tribunal. » Ces oppositions prolongtes plaisaient au xvu* siècle, comme un mot piquant au xviné siècle, comme une image imprévue aujourd'hui. Par la même raison, on voulait de l'ordre en toute chose, une disposition calculée et des propositions équilibrées dans les diverses parties du discours, des exordes, des transitions, une conclusion. Fléchier compose son journal avec autant de soin qu'un sermon ou une tragédie. On avait l'amour dela règle. Ayant fait un poëme latin sur les Grands Jours, il le justifiait en ces termes : « Ce poëme a trois parties : la préparation, la narration, la conclusion. La préparation contient dix-sept vers. Voici les démarches que j'y fais : premièrement je dis que le crime règne encore au milieu de’ la paix; eusuite j'en cherche les causes ; après je fais espérer la vengeance ; enfin je l’annonce, etc. » Le plan d'un madrigal était alors aussi étudié et aussi parfait que le plan d'un rapport au conseil d'État.

Ne voilà-t-il pas nos seigneurs féodaux bien adoucis et bien polis? Dans les hauts appartements, près du lit à baldaquin, le long d'une ruelle précieuse, ils causent. Clelie, de Mlle de Scudéry, est sur la table; Voiture développe une plaisanterie; M. de La Rochefoucauld compose une maxime; le chevalier de Méré établit la définition de l'honnête homme : Mme de Sablé impose aux hommes la théorie de l’adoration respectueuse et de la fidélité espagnole ; Fléchier écoute, et quelquefois parle. Délivrée de soucis humanitaires, de discussions politiques et de controverses religieuses, libre d'inquiétude, de passion et de révoltes, la conversation se déploie sur la galanterie, sur les sentiments et les amusements de société, avec une aisance, un agrément, une sécurité et des ménage-

FLECHIER. 245 ments inconnus et bientôt perdus. C'est dans ces salons que s'épanouit pour la première et la dernière fois la frêle fleur de la politesse; elle commençait à se faner dès la fin du siècle; Saint-Simon et La Bruyère trouvaient déjà les jeunes gens grossiers.

Journul des Débats, 13 novembre 18%.

Jupiter, disent les vieux poètes, a le tonneau des maux à sa droite et le tonneau des biens à sa gauche; mais les deux mains ne vont qu'ensemble, et, quand l’une puise, l'autre puise aussi. J'ai admiré les jeunes gens de Platon; mais, pour vingt mille citoyens, il y avait à Athènes deux cent mille esclaves. L’aristocratie, sous Louis XIV, n’a pas manqué de vices: mais eue n'a manqué ni d'élégance, ni de grâces, ni même de vertus.

La Princesse de.Clèves, le plus beau roman du siècle, en offre aux yeux toutes les beautés. C'est une femme qui parle; il est naturel qu'elle ait bien choisi; d’ailleurs elle faisait un roman. Les Mémoires de Saint-Simon sont un grand cabinet secret, où gisent entassées sous une lumière vengeresse les défroques salies et menteuses dont s’affublait l'aristocratie servile. Le petit livre de madame de la Fayette est un écrin d'or où luisent les purs diamants dont se parait l'aristocratie polie. Après avoir ouvert le cabinet, il est à propos d'ouvrir l'écrin.

Involontairement, pour entendre ce roman, on se transporte dans quelque grand hôtel, aux environs de la place -

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