De l'avenir politique de l'Analelerre
les Athéniens de Périclès furent les plus heureux des hommes. Si je goûte l'aristocratie, je montrerai que les sénateurs de Rome furent les plus grands des politiques. : J'aiderai un peu à la vérité, ce qui est aisé, car un écrivain croit aisément les choses qu'il désire, et j'aurai la satisfaction de composer, comme M. Troplong et M. de Montalembert, un livre animé, adroit, ulile à ma cause, agréable au public, et qui ne fera tort qu'à l'histoire.
M. Troplong et M. de Montalembert ont publié, l'un sur l'aristocratie romaine, l’autre sur l'aristocratie anglaise, deux ouvrages d'histoire qui sont deux ouvrages de politique. Si les auteurs parlent tout haut de Rome ou de l'Angleterre, c’est pour parler tout bas d'autre chose. Pour l'un la soigneuse érudilion, pour l’autre la géncreuse éloquence, ne sont que des armes. Tous deux ont l'air de soutenir une thèse de science; tous deux défendent des intérêts de parti. Vous les croyez à Westminster ou au Capitole; ils y sont peut-être, mais c'est pour mieux regarder ailleurs.
. Troplong n'aime pas l'aristocratie en France: c'est ue il -écrit contre l'aristocratie romaine en faveur de César. Il pose en principe que le gouvernement républicain ne convient pas à un grand État. « Ce fut un tort de Brutus et de Cassius, esprits médiocres avec une âme vigoureuse, de n'avoir pas vu qu'à leur époque l’empire romain, à cause de son étendue et de ses complications, ne pouvait êlre gouverné par des consuls et un sénat. » M. Troplong oublie que les États-Unis, quoique fort étendus et compliqués, sont gouvernés par un président, un congrès et un sénat. Les yeux fixés ailleurs que sur les États-Unis, il dénigre les ennemis de César et porte César au ciel. Il iuge aue Tacite n'est vas nhilosonhe et n'en-
tend rien-au* grands événements de l’histoire. I trouve burlesque et digne des Plaideurs ce vers de Lucan sur Caton :
Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni.
Il se moque « des ampoules envenimées de son éloquence sonore ». Il blâme Cicéron qui s'était éloigné de. César « pour des mécontentements d'orateur ». Il dit que « les municipes et les gens de la campagne surtout ne voyaient dans Pompée qu'un furieux altéré de sangt. » Il montre en César le libérateur des peuples, le pacificateur du monde, le sauveur de l'empire. Il met tout l'univers de son parti, et réduit ses adversaires à une faction de nobles tyranniques. Il s'emporte contre « les instincts rélifs » de Caton, contre « son amour de l’immobilité », . contre sa mort insolente. « Ce suicide fut Le désespoir orgueilleux d'un courage impuissant, qui, de défaite en défaite, se voyant chasser de tous les coins de la terre, protestait arrogamment contre l'opinion du monde et les arrêts de la Providence. » Plus loin il ajoute: « Il n'y a qu'un esprit étroit et obstiné qui, lorsqu'il a perdu l'espoir de vaincre, persiste dans la volonté de combattre. » En effet, c'étaient des esprits obstinés et étroits que … Judas Macchabée, Léonidas, et tous les héros qui ont : voulu mourir pour une noble idée qu'accablait la force. M. Troplong est si pressé de voir l'empiré, qu'il s'indigne contre Scipion et Caton, qui résistent en Afrique après , Pharsale. « Si ce parti était celui de la liberté, comme il s'en vantait, pourquoi n'avait-il avec lui ni Brutus ni
4, Le texte de Cicéron dit seulement : Crudelem, iratum,
Cassius, qui, au lieu de s'obstiner dans une résistance impossible, avaient recherché l'intimité et la faveur du vainqueur? » Maxime qui prouve que, lorsque certains libéraux deviennent absolutistes, les autres libéraux ne méritent plus le nom de libéraux. — Mais ce n’est pas assez de se soumettre, il faut se rallier vite et de bonne grâce. « Il y avait des hommes qui marchan- . daient leur soumission et attendaient dans une absence affectée et dans une injurieuse abstention je ne sais quel événement d'où devait renaitre la république. » En effet l'impertinence est grande de rester chez soi. — 11 loue le grand mouvement d'opinion qui se fit à Rome après Pharsale. « Tandis que les plus passionnés renversaient les statues de Pompée et de Sylla, les plus avisés, voyant avec effroi les préparatifs d’une guerre sanglante et inutile én Afrique, crurent que l’un des meilleurs moyens de la conjurer était de prononcer la condamnation publique du parti pompéien, et de justifier par une adhésion éclatante l'autorité de César. On le nomma consul pour
cinq ans, dictateur, non pour six mois, mais pour un an, et tribun en quelque sorte à vie... Rome décréta que César aurait droit de vie et de mort sur les pompéiens; et qu'il pourrait faire la paix ou la guerre sans en référer au sénat ni au peuple. » L’adhésion était forte et Rome donnait beaucoup.
Vouscroirez peut-être qu'en ouant ainsi César, l'auteur lui permet tout; non pas : il laisse un rôle aux grands corps, par exemple au sénat, tôle singulier du reste : c’est à eux de prêter leur nom, quand le maître en à besoin. « Il fallait que le sénat, qui avait aboli la royauté, la rétablit par un décret. Son adhésion seule pouvait mettre une différence entre César et Spurius Cassius,
Mélius et Manlius Capitolinus, punis de mort pour avoir aspiré à la dignité royale. 11 y aurait eu crime de la part de César, si le sénat n'eût été complice. » — À chacun sa part. — Rien d'étrange maintenant si M. Troplong regarde l’action de Brutus comime « une lâcheté, une trahison »; César fut un prince légitime tué par des ambitieux égoistes Je sais que, dans nos mœurs, l'assassinat est une action détestablé; mais c’est que l’idée de la patrie a changé. Pour juger les anciens, il faut se mettre au point de vue antique. Ce point de vue différent rendait les maximes différentes, et excusait alors ce que nous condamnons aujourd'hui. Supposez qu'un général anglais se fasse maitre absolu dans l'Inde, réduise les colons anglais à l'obéissance et améliore la condition des Hindous ; supposez qu'un général américain, dans la Virginie, fasse des Américains ses sujets et affranchisse les nègres; supposez qu'un colon de Londonderry, au xvi siècle, se soit établi roi d'frlande et ait aboliles lois odieuses qui opprimaient les Irlandais : le colon de Londonderry, le général anglais et le général américain auront fait une action fort semblable à celle de César, et leur action, pour cela, ne sera pas meilleure. De Brutus ou de César, on voit aisément qui est l’ambitieux et qui est l'égoiste. César savait qu'il volait le bien public en s'emparant de la toute-puissance; ses soldats le lui criaient derrière son char de triomphe, et la chose était si claire qu'il a pris les soins les plus minutieux pour s'excuser au commencement de ses Commentaires. Pour Brutus, il est à plaindre, car le meurtre d'un homme désarmé est toujours une laide affaire; mais si quelques lecteurs doutaient de la noblesse de son cœur et de la justice de sa cause, je les prierais de relire l'admirable lettre où il reproche à Cicéron de
à M. DE MONTAI EMBERT. 265
l'avoir recommandé aux bontés d'Octavet, Il n'y a rien dans l'antiquité de plus fier, de plus généreux, de plus digne d’un homme libre, de plus sincère, de plus désintéressé, de plus dévoué à la patrie; il n’y a rien de plus simple, de plus solide, de mieux raisonné, de plus opposé au style d’un fanalique et d'un enthousiaste. Caton et Brutus étaient peut-être le parti du passé; à tout le moins, ils étaient le parti de la vertu. M. Troplong, si grand admirateur de Cicéron, a lu cette lettre; il l'eût comprise s'il n’eût été qu'historien et non politique, si, en racontant le passé, il n’eût été préoccupé du présent, s'il n'eût voulu nous donner une leçon en jugeant Rome.
M. de Montalembert aussi nous donne une leçon, mais toute contraire. M. Troplong nous montrait une äristocratie qui tombe; il nous montre une aristocratie qui subsiste. M. Troplong représentait l'aristocratie comme injuste et tyrannique; il la représente comme juste et bienfaisante. M. Troplong célébrait l'avènement d'un gouvernement absolu, protecteur de la muititude ; M. de Montalembert attaque la multitude et le gouvernement absolu. Il combat les institutions qui ruinent l'aristocratie au profit de l'égalité ou du pouvoir central. Il juge que « le morcellement des héritages et l’action dissolvante de l'égalité absolue des partages sont l'instrument le plus efficace que le despotisme ait jamais pu inventer pour broyer toutes les résistances et pulvériser toutes les forces collectives ou individuelles ». Il souhaite que l'Angleterre «refoule le flot continental de la bureaucratie », et réprime « la tendance démocratique qui multiplie les emplois, qui fait remplir, par des agents salariés, nom-
Le
4, Édition Lemaire, t. IL, p. 687
$ 264 Eee M. TROPLONG.
més et révoqués au gré du gouvernement, les fonctions
naguère gratuites, inamovibles ou électives. » Il nous offre pour exemple le génie actif, libéral, indépendant,
politique du peuple anglais. « Là, nul gouvernement na encore imaginé de se substituer à l'action collective ou
individuelle des citoyens, de comprimer partout la force
spontanée, la volonté responsable, de vouloir tout subor-
donner à son initiative, à sa correction, à son autorisa-
tion, à sa surveillance, à son intervention, à son intérêt
personnel. » [l oppose aux Anglais les peuples du econti-
nent, € qui ne savent s'émanciper de la tutelle d'un maître que pour se précipiter dans une orgie anarchique.
Après quoi, éperdus, étourdis, épuisés par un effort vio-. lent et court, ils deviennent la proie du premier audacieux qui leur offre le joug accoutumé, en attendant que
la démagogie revienne et ne trouve en face d'elle que des
hommes déshabitués de toute action virile et libre, et endormis dans une léthargie chronique. » Pour achever
d'être intelligible, il ajoute : « Éclairés par de si grands
exemples, sachons accepter l'humiliation provisoire de
la liberté comme un châtiment mérité de l'ingratitude,
de la légèreté, de l'esprit de discorde et d’indiscipline
qui ont accompagné parmi nous ses premiers bienfaits;
mais continuons à croire en elle et à conquérir par
l'épreuve, pour nous ou pour notre postérité, les mérites
qui nous ont manqué. »
Voilà deux méthodes semblables et deux conclusions opposées. Tous deux regardent l'histoire d'un peuple étranger pour savoir quel gouvernement est bon et durable en France : mais l’un, considérant Rome, trouve que ce gouvernement est la monarchie absolue; l’autre, considérant l'Angleterre, L'ouve que ce gouvernement est
l'aristocratie libérale. La vérité est qu'ils n'ont cherché dans l'histoire que des arguments pour leur doctrine et des armes pour leur cause. De ce que le gouvernement absolu était nécessaire et durable à Rome, il ne suit pas qu il soit nécessaire et durable partout. De ce que l’aristocratie libérale est utile et durable en Angleterre, il ne suit pas qu'elle soit utile et durable ailleurs. Chaque peuple a son génie distinct; c'est pourquoi chaque peuple a son histoire distincte. Les gouvernements, comme les plantes, sont indigènes. Transplantés, ils périssent ou ils languissent. La France n'est point Rome, et l'Angleterre n'est point la France. Nul ne trouvera chez nous les causes qui établirent à Rome la monarchie absolue ; nul ne découvrira chez nous les forces qui maintiennent en Angleterre l'aristocratie libérale. Ceux qui aiment mieux la politique que l'histoire effacent ou méconnaissent ces différences. Pour moi, qui aime fort peu la politique et beaucoup l'histoire, je vais essayer de les marquer, et, pour les marquer, j'ai l'esprit très libre. Le lecteur verra si je songe au temps présent; j'y pense autant qu'au Japon et au Mexique. Je tâche d'exposer des faits; je ne cherche pas un masque. Je commettrai sans doute bien des fautes; à tout. le moins je m'efforcerai de ne point tomber dans celle que j'ai blâmée.
Ce qui établit à Rome la monarchie absolue, ce fut la décadence.
La vaillante armée de petits propriétaires qui avait conquis et exercé la liberté avait péri. Elle avait péri par
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la conquête : la victoire avait usé les vainqueurs. Après avoir supporté seize ans l'effort d’Annibal, le soldat romain, embarqué pour la Macédoine, avait combattu le roi Philippe; après Philippe, les Étoliens; après les Étoliens, Antiochus; après Antiochus, Persée ; après Persée, Corinthe, Carthage, Numance. Lorsque, après avoir suivi le char de triomphe, il s'en revenait à sa ferme du Sabinum, le consul lui mettait la main sur l'épaule : « J'ai besoin de toi; la légion part demain pour la Cisalpine. » Là durait la guerre acharnée, meurtrière, éternelle. Les Boïens en dix ans lassaient quinze consuls, tuaient deux préteurs et plus-de légionnaires que n'en coûtèrent, en cinquante ans, toutes les guerres de Grèce et d'Asie. Les Liguriens luttaient quarante ans. En Espagne, c'était pis. Il fallait conquérir château par château la péninsule entière. Caton en prit quatre cents. Les légionnaires périssaient dans les défilés des sterras, égorgés dans Îles embuscades. Il fallait couper les mains aux captifs, dévaster méthodiquement les cultures. La victoire gagnée, les otages livrés, le pays soumis, le légionnaire se consumait en travaux gigantesques, routes à bâtir. canaux à ereuser, ponts à Jeter, arsenaux à construire. Devenu colon, il restait soldat sédentaire, sentinelle perdue sur une fronère, parmi des barbares désespérés, sans cesse en alarmes, souvent massacré avec toute sa famille, pendant qu'il usait ses dernières forces à labourer le champ que son consul avait brûlé. Le quart des hommes valides était dans les camps. De dix-sept à quarante-cinq ans, on ne pouvait refuser son nom à l'enurôlement. De la Grèce à l'Asie, de la Macédoine à la Gaule, de l'Afrique à l'Espagne, les citoyens romains laissaient leurs os sur tous les rivages. Dès l'an 180, les levées se faisaient avec
El
peine. Le censeur Métellus, effrayé, voulut forcer tous les célibataires au mariage. « Rome, dit Tite-Live, qui levait contre Annibal vingt-trois légions, ne pourrait aujourd'hui en armer huit. »
La conquête attaquait la classe moyenne par la ruine coinme par la mort. Elle était pernicieuse à leurs biens autant qu'à leur vie. La petite propriété disparaissait. Retenu vingt ans sous les drapeaux, le légionnaire vendait sou champ, ou le laissait en friche. S'il le gardait, il succombaïit sous la concurrence de l'Afrique, de la Sicile, de la Sardaigne. S'il persistait et vivait de l'argent distribué au triomphe, son riche voisin, ancien préteur, sénateur, am] des juges, déplaçait sa borne et prenait sa terre. S'il allait trouver le riche et lui demandait de tenir à ferme ce champ volé ou acheté, on lui montrait des bandes d'esclaves. Ce sont eux qui désormais mènent les troupeaux dans les terres à blé converties en pâturages; ce sont eux qui désormais remplacent le petit laboureur libre. Le maître les achète par troupes : la conquête et l'administration des traitants les prodiguent sur les marchés. Il les accouple : le croît appartient au propriétaire. Lui-même, enrichi par son proconsulat ou sa préture, par la dépouille des provinciaux ou de ses petits voisins, par la concession ou l'usurpalion des terres publiques, agrandit son domaine, qui devient large comme une province. « Plusieurs, dit Columelle, ne sauraient faire le tour de leurs terres à cheval. » Un Domitits, qui avait vingt mille soldats, promit à chacun d'eux sur ses biens quatre arpents. Sur tout le territoire de Léontini en Sicile, 11 n'y avait que quatre-vingt-trois propriétaires. Des troupeaux d'esclaves, quelques riches, voilà la population des campagnes. Il n’y a plus de place
DA À Vs, 0 0 7 Cal ac NW RUE RE LL Er LR ART EL RES PARU à : Æ i
268 | M. TROPLONG. | ici pour le petit propriétaire. Qu'il s'en aille; qu'il tente la fortune à Rome; qu'il devienne ouvrier; que, de ses rudes mains accoutumées à l'épée et à la charrue, il essaye de tisser des étoffes, de-polir l'acier des miroirs, de servir le luxe et la civilisation nouvelle : là aussi la place est prise. Les grands possèdent la ville comme la campagne; ils exploitent l'industrie comme l’agriculture ; ils ont pour ouvriers des esclaves, comme ils ont des esclaves pour laboureurs. Chaque temple, chaque corporation, chaque office de l'administration a les siens. Ce sont eux qui font les travaux publics; ce sont éux qui font les travaux privés. Chaque grande famille possède, exploite et loue des tisserands, des ciseleurs, des brodeurs, des peintres, des architectes, des médecins, des précepteurs, qui lui appartiennent. Ni les champs ni la ville ne nourrissent plus le citoyen libre. À la ville comme aux champs, le travail est aux esclaves, la pro priété est aux riches. César trouva que les trois quarts du peuple romain mendiaient. Le tribun Philippe déclare un jour qu'il n'y a pas dans l'État deux mille citoyens qui possèdent. Si le petit laboureur veut vivre, il faut qu'il vienne à Rome; sil veut vivre à Rome, il faut qu'il se fasse vendeur de votes, coupe-jarret ou mendiant.
Le voilà donc enrôlé parmi les gladiateurs de Sulpicius, ou solliciteur de distributions dans l’atrium de Crassus. Yest-il seul ? Cette tourbe du champ de Mars et ces applaudisseurs du cirque descendent-ils des orgueilleux paysans qui sont morts à Cannes, et qui, au commencement de la guerre de Macédoine, ont fait sous leur volonté plier la volonté du sénat? Celui-ci peut-être : ce visage anguleux et énergique, ce front bas et cicatrisé, ces . mains Calleuses, ce reste de fierté romaine, annoncent un
compagnon de. Ligustinus, un compatriote de Marius. Mais son voisin qui s’agite et gesticule comme un specta- . teur d'Olympie, cet autre aux cheveux. parfumés comme un danseur de Lydie, celui-là aux yeux bleus, tout farouche encore, qui sont-ils ? Les captifs ont envahi la cité; les affranchis font la moitié du peuple; la race altérée a reçu comme une sentine toute la lie de l’univers. Le maître, au bout de quelques années, a conduit devant le préteur son esclave, s'il est docile. Le Grec, l'Asiatique, touché de la baguette, est devenu citoyen. Il vote pour son patron, 1l porte son nom, il lui paye une somme chaque année, il lui laisse une partie de son héritage. La générosité est une spéculation politique : cent mille étrangers ou barbares devinrent Romains en soixantedix ans. Mais la formule du prèteur et la toge n'avaient point changé leur cœur. « Quand Jupiter fait un homme esclave, dit Homère, il lui ôte la moitié de son âme. » A la vue de son ancien maitre, le nouveau citoyen se rappelait les verges dont son dos gardait l'empreinte, ou la fourche qui avait déformé son cou: il rentrait à l'instant dans la stupeur de l'obéissance. Un jour Scipion Émilien, qu'ils interrompaient, osa leur dire : « Silence, faux fils de l'Italie ! Vous avez beau faire : ceux que j'ai amenés garottés à Rome ne me feront jamais peur, tout déliés qu'ils sont maintenant. » Ils se turent sous cette vérité et sous cette insulte. Ni ces mendiants ni ces esclaves ne disputeront la chose publique à Sylla ni à César.
Jls vont la donner à qui voudra la prendre. Les durs paysans qui labouraient nus sous le soleil et défrichaient les rochers du Sabinum, sont restés laboureurs et pauvres, tant que les campagnes ont été courtes, et que pour butin ils n'ont eu que des pâtres samnites ou des
troupeaux gaulois. Maintenant les guerres longues et lointaines reliennent le soldat sous les drapeaux. Il n'est plus ni citoyen, ni laboureur, ni père de famille. Son épée est son gagne-pain, ses aigles sont sa patrie, son chef est. son serviteur où son dieu. Avec Manlius, avec Sylla, avec | Lucullus, il campe et promène son brigandage dans la voluptueuse Asie. Les rois, les tétrarques, les riches cités, trop heureux de vivre, lui ouvrent leurs trésors, le comblent de leur luxe. Sous les longs portiques de marbres précieux, entre les tableaux d'Apelle, le légionnaire s’asseoit à une table chargée d'argenterie ciselée, emplit son estomac de congres, de surmulets, de vins de Chio et de Chypre, fait danser devant lui des eunuques et des farceurs, et commande à son hôte de lui amener les Jeunes files et les femmes libres du gynécée. Si le père de famille hésite, le Romain a l'épée, et il en use. Sylla a donné aux siens l'Asie en proie et en pâture : seize drachmes ‘par jour à chaque soldat, avec un festin pour tous les amis qu'il invite; au départ, six cents millions pour le général. Le brutal vétéran joue aux dés sur un tableau de Zeuxis, et brise d'un coup de pied un Cupidon de Praxitèle ; il a des courtisans, des baladins, des cuisiniers, des joueurs de harpe; il emporte des tapis, des lits de bronze, des buffets d'ivoire. Piller et jouir, telle est désormais sa vie. Il appartient au chef qui lui donne le plus d'argent et le plus de licence. Quand Sylla revint en Jlalie, tous lui offrirent leur pécule: la guerre était une si bonne spéculation, qu'ils voulaient eu avancer les frais. Si on leur distribue des terres, ils les vendent.et vont faire la débauche dans les tavernes de liome, pour s'enrôler quand ils n'auront plus rien. En quelques années, tous les colons d’Antium, de Locres, de
M. DE MONTALEMBOnT. ; 271
Tarente, s'étaient enfuis. Un consul trouva Sipontum et Bruxentum désertes. La conquête, qui a dépeupié ta cité, qui a ruiné la classe moyenne, qui l'a déshonorée - par des recrues d'esclaves, change les soldats en mercenaires. Le peuple qui gouvernait Rome, affaibli par la mort des hommes, par la perte des biens, par le changement des cultures, par la concurrence des esclaves, par le mélange des affranchis, par la contagion du iuxe, par la Corruption des mœurs, ne voulait plus et ne pouvait plus gouverner Rome; et l’armée, sa dernière force, se livrait et le livrait aux grands ambitieux, aux grands hommes et aux grands scélérals.
Ni les uns ni les autres ne manquèrent: la victoire et la conquête les avaient formés. On voyait déjà daps les grands la force et la volonté de tout accaparer et de tout usurper. Depuis Manlius, qui rançonna les petits princes d'Asie, la guerre et la paix étaient un brigandage contre les hommes et contre les dieux. « Athènes, Pergame, Cyzique, Milet, Chio, Samos, l'Asie entière, l'Achaïe, la Grèce, la Sicile, disait Cicéron, sont enfermées maintenant dans quelques villas de nos campagnes. » La terre et l’homme, pressurés, lâchaient leur ancienne et leur nouvelle richesse, et le flot d'or qui coulait sur Rome allait s'engloutir dans deux cents maisons. Les cités, pour subvenir aux exactions, engageaient leurs portiques, leurs murailles et leurs autels. Des hommes libres vendaient leurs enfants. Les richesses immenses, accumulées par le vol, s’accroissaient par l'usure. L'intérêt ordinaire était si terrible, qu'un citoyen intègre pouvait sans: se déshonorer demander 48 pour 100. La puissance venait avec l'argent ; avec l'argent et la puissance, le noble achetait ou usurpait les terres voisines. A son domaine d'ita-
lie il ajoutait dix domaines en Sicile, en Afrique, en Épire en Gaule, en Espagne ; il y nourrissait des troupes d’esclaves, gladiateurs, pâtres farouches, pépinières de méurtriers et de soldats. Ses esclaves forgerons, maçons, charpentiers, artisans, barbiers, cuisiniers, fournissaient Rome; ses esclaves commerçants, navigateurs, transportaient à Rome les produits du monde ; ses affranchis, ses clients, ses obligés, ses locataires, ses débiteurs, remplissaient les tribus. Des provinces, des rois, des peuples vivaient sous son patronage héréditaire, lui prodiguant les ambassadeurs, les lions et les esclaves, trop heureux de subsister à l'abri de son nom, agenouillés devant ses statues comme devant celles des dieux. Par ses gladia- “teurs, ses chents et son argent, il règne sur la place publique. Il s'attribue les charges, ies honneurs, les gouvernements et les armées. S'il sait vaincre, s’il est politique, ses. soldats deviendront son patrimoine, et marcheront à sa volonté contre la patrie. Que va-t-il faire de cette puissance énorme? Il a pris beaucoup, il veut prendre davantage. Il a conquis la Gaule ou l'Asie, il veut conquérir Rome.'Il a tout osé contre les provinces, il osera tout contre ses concitoyens. Le. plaisir de vaincre, d'abaitre, de tenir dans sa main la vie et les biens des hommes, de commander, de fonder, de remplacer par sa pensée et par sa volonté toutes les pensées et toutes les volontés des autres, s'accroît par la jouissance et par l'espérance, et le conquérant, semblable à l'avare, n’est jamais assouvi. Un patricien, bourreau méthodique, un plébéien massacreur brutal, un général heureux à demi honnête, un grand homme téméraire, un soldat d'avantgarde, un hypocrite patient, tour à tour dominèrent Rome et le monde. Le hasard établissait ou renversait ies
M. DE MONTALEMBERT. : 213 chefs; la nécéssité aménait et ramenait l'empire. Les uns avaient perdu la force et la volonté d’être libres ; les autres avaient gagné la force et la volonté d’être injustes. Le peuplé était trop pauvre, trop dépendant, trop servile; les grands étaient trop riches, trop forts, trop audacieux. L'égalité s'étail rompue et lés mœurs s'étaient perdues; là chose publique avait trop peu de défenseurs et trop d’ennémis. Après cinquante années de batailles, de proscriptions et d'aventures, elle devint la chose privée d’un homme.
La décadence avait fait si 1 la décadence le conserva. De temps en temps un empereur, parvenu éprouvé par la vie privée, gouverne avec un peu de modération et de sagesse ; on trouve Cent ans de restauration et d'équilibre sous les Antonins ; mais auparavant et ensuite quels princes! et jusqu’à quelles créatures le gouvernement transmis va-t-il tomber |! Un fou, puis un imbécile, puis un particide histrion et inceéndiaire : ainsi finissent les Gésars. Un bourreau amateur de tortures : ainsi finissent les Flaviens. Un gladiateur poltron : ainsi finissent les Antonins. Que dire de l'empire mis à l'encan, des assassins militaires, des géants barbares, des fanatiques d'Asié, ét de cette tourbe de brutes, de furieux et de monstres, que la monarchie romaine lâcha pendant deux siècles sur le genre humain ? Comment se fait-il que personne ne se lève, que nul peuple ne s’affranchisse, que nul gouvernement sensé ne rende un peu de dignité au cœur de l’homme et un peu de liberté aux actions de l'homme ; qu’insensiblement la pesante oppression devienne plus pesante; que la servilité croissante érige en dieux des misérables dignes de l'hôpital ou du bagne‘:
que chacun voie sous l'avidité du fisc la terre s'épuiser, ESSAIS DE CRITIQUE, ; 18
y7A | M. TROPLONG.
[es hommes disparaître, l'empire se vider‘, et que personne ne s'efforce d'arracher le monde civilisé au gouvernement qui le détruit ? — Les courages manquent, et les hommes commencent à manquer. La conquête, qui a con-. sumé le peuple romain, a consumé les peuples conquis. Polybe déjà disait qu’il ne donnerait pas six mille talents de tout le Péloponèse. Selon Plutarque, il n'y avait pas trois mille hommes de guerre dans la Grèce entière. Le moitié des villes y étaient ruinées. En Épire, en Étolie, en Acarnanie, on ne trouvait que des masures. L'Arcadie était remplie de troupeaux libres, comme les savanes inhabitées de l'Amérique. Pas un navire en Crète. « Qu veut voir des déserts, disait Sénèque, qu'il aille dans la Lucanie et le Brutium. » La Grande-Grèce, le Samnium, restaient vides. Le reste de l'Italie n’était que villas et solitudes. Depuis César jusqu’au principat d’Auguste, soixante-trois villes avaient été données aux vétérans, et : l'on sait ce qu'entre leurs mains devenaient les villes. César déjà se plaignait « du terrible manque d'hommes ». — Mais le cœur des nations était encore plus brisé que leurs forces. La conquête n'avait laissé en elles ni espérance, ni volonté, ni objet d'intérêt, ni source d'action. On vivait, et l'on ne s'occupait plus que de vivre. Il y avait encore des hommes, il n'y avait plus de peuples. Leurs dieux étaient dans le Panthéon de Rome, les sta tues de leurs dieux dans les villas de la Campanie. Leurs meilleurs citoyens, devenus esclaves, marchands ou citoyens romains, ne connaissaient plus leur patrie. Strabon trouva que les Bithyniens, les Mysiens, les Phrygiens,
1. Après un siècle de bon gouvernement, les hommes manquaient sous Marc-Aurèle; il était obligé, pour défendre l'Italie contre les barbares, d’enrôler des gladiateurs.
fl. DE MONTALEMNBERT. 275
les Lydiens, avaient perdu leur langue. Les prêtres d'Égypte n'entendaient plus leurs inscriptions ni leurs mystères. La Gaule, l'Espagne et l'Afrique étaient latines. Nulle ombre de vie publique : la violente conquête et la savante administration romaine avaient changé les cités libres et les peuples indépendants en autant de fermes régulières où l'unique souci était d'obtenir une exemption d'impôt. Plus d'invention : la littérature, au bout d’un siècle, devient un amusement de rhéteurs et de sophistest ; la philosophie, réduite à la pratique, est une exhortation à jouir ou à bien mourir; les artistes font des copies; les habiles ouvriers meurent et n’ont point d'élèves ; l’industrie s’amoindrit ; l’esclave s’abrutit ; les curiales s'enfuient ; le mariage devient rare. — Dans cet affaissement de toutes les forces ét de toutes les espérances terrestres, devant ce spectacle de l'injustice organisée, de la tyrannie invincible, de la décadence croissante, dans cette ruine de la religion, de la cité, de la famille, des arts, de la philosophie, des lettres, que reste-t-il à l’homme qui n’est point encore descendu dans l’abrutissement ou dans: l'orgie ? Le rêve. Il avait commencé dès les guerres d'Asie: les furieuses bacchanales avaient apporté à Rome le panthéisme impur de l'Orient mystique et la vision frénétique de la grande Nature, qui demande pour offrandes la prostitution et le sang. Les vieilles religions se transformaient; les philosophies se corrompaient; la Kabbale s’accroissait. De désespoir et de dégoût, on s'enfuyait dans le monde imaginaire. La vie réelle semblait un songe. L'univers, transfiguré par le délire, apparaissait comme
1. Sous les Antonins il y a un siècle de demi restauration intellectuelle qui correspond à la demi restauration politique.
une hiérarchie d'êtres surnaturels, émanations d’un principe opseur, d'autant plus grossièrés qu'elles s'en éloignaient davantage, et dont | homme était la plus vile. La perfection était de mépriser celte terre; la félicité était de la quitter et de remonter l'échelle qui conduisait à l'unité suprême. De la Perse, de l'Inde, de l'Égypte, de la Syrie, arrivait un souffle mystique, et le vertige religieux; comme une Contagion, gagnait les âmes. Des prophètes paraissaient en Judée. Simon le mage se disait Dieu le père, et promenait avec lui une femme, symbole de la pensée rachetée. Le magicien Dosithéé $e croyait le Messie. Apollonius de Tyane ressuscitait les morts. Les miracles se multipliaient, les sectes foisonnaient. Les débris des anciennes religions, le naturalisme sensuel, le mysticisme exalté, le panthéisme profond, les textes de la Bible, les évangiles apocryphes, les dogmes des philosophes, les interprétations symboliques, les rêveries astrologiques, se fondaient en doctrines incohérentes, abime mouvant de disputes et d’extases, prodigieux chaos où fermentaient confondus le divin et l'humain, la matière et l'esprit, le surnaturel et la nature, parmi les ténèbres et les éclairs. Quiconque lit les dogmes des Gnostiques, des Valentiniens, des Ophites, des Osséniens, des Garpocratiens, respire l'odeur de la fièvre et se croit dans un hôpital, parmi des hallucinés qui contemplent leur pensée fourmillante et fixent sur le vide leurs yeux brillants. Dans te tourbillon de fantômes, une pâle et touchante figure se dégage : l'homme opprimé et misérable aperçoit le visage du juste supplicié, qui loue la résignation, qui glorifie la souffrance, qui commande l'espérance, qui offre la pitié, et qui ouvre au pauvre, à l'esclave, à la femme, au condamné, le divin refuge de la bonté infinie
et de l'éternel amour. Que César garde la terre : dure la monarchie, dure la servitude ; leur cœur comme leur pensée est ailleurs.
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Ce portrait convient-il à la Erance? On en peut douter. — Ce qui fait durer un gouvernement, c'est l'impuissance des autres; ce qui fit durer la monarchie à Rome, ce fut l'impuissance du peuple avili et mendiant, des provinces épuisées et meurtries; ce qui éternisa la souveraineté d'une force et d'une volonté unique, ce fut la décadence de toutes les volontés et de toutes les forces. Y a-t-il encore en France des forces et des volontés?
Depuis huit cents aus, nous voyons se développer chez nous cette classe moyenne dont la décadence abolit à Rome la liberté. Accrue par ses amis, par ses ennemis, par elle-même, elle est devenue la nation. Sous l'effort du temps et sous le sien, le clergé s'est changé en un corps de fonctionnäires, la noblesse en un salon de gens bien mis, la royauté en un souvenir d'histoire. La Révo- Jution lui a donné les terres des privilégiés. Les progrès inouïs du bien-être ont ajouté en soixante ans un tiers à son nombre. La connaissance et la domination de la nature ont multiplié sa richesse. Le revenu de l'État a quadruplé; la science et l'industrie nouvelles sont allées dans les plus lointains villages, nourrir, habiller, transporter, agiter les hommes. L'invention et l’activité croissantes ont remué et fécondé toutes les provinces du travail et de la pensée humaine, et l'espérance, autcrisée par la
réussite, a confirmé la prospérité du présent par les promesses de l'avenir. | | C'est l'invention qui mesure la force morale. Pour chercher, pour découvrir, pour appliquer, il faut souhaïter avec passion. La décadence de l'invention attestait à Rome l'affaiblissement des courages; la fécondité de l'invention annonce chez nous l'énergie du ressort intérieur. Ce siècle, qui n'est pas achevé, a produit plus que ses aînés. La chimie naissante, la géologie ébauchée, sont tout d’un coup devenues adultes. La physique agrandie a définf et manié le plus mystérieux et le plus puissant des impondérables. Les sciences physiques ont fait jaillir des arts et des industries entières. Les sciences naturelles renouvelées ont reçu des lois philosophiques et se sont formées en système. L'histoire est née et a refondu les sciences morales. L'élan intérieur de l'invention originale s’est dirigé et accéléré sous l'élan extérieur de l’intervention étrangère. Nous commençons à écouter le profond murmure qui roule jusqu'à nous, sorti d'Allemagne, retentissement lointain de l’étonnant laboratoire où toutes les pensées humaines, éprouvées et reforgées, reçoivent une nouvelle empreinte et un nouvel ordre de la plus grande philosophie qui ait vécu. Une littérature s’est déployée, aussi abondante en pensées, aussi riche en chefs-d'œuvre que les précédentes, appropriée, par ses idées, comme par sa forme, à la elasse et à la civilisation qui la produisaient. Plus grossière, plus hardie, moins asservie aux bienséances, plus universelle, elle a découvert et peint des classes de la société dédaignées, des scènes de l'histoire méprisées, des parties de l’âme inconnues, et a montré la démocratie introduite dans le goût comme dans l'État. Plus passionnée, plus douloureuse,
M. DE MONTALEMBER1. 279
plus avide de bonheur, plus sensible à la pitié, plus précipitée vers la rêverie et l'espérance, elle a témoigné des généreux désirs et des aspirations violentes qui, arrachant l'homme aux améliorations qu'il a conquises, le poussent sans relâche sur la route obscure de l'avenir.
La force véritable fait la fierté légitime, et, avec le sentiment de son énergie, on acquiert la conscience de son droit. Avec cette force et cette énergie, on avait perdu à Rome cette fierté et cette conscience ; avec cette force et cette énergie, on.a gardé en France cette conscience et cette fierté. La doctrine du droit divin a péri. Particuliers et gouvernements, chacun reconnaît aujourd'hui que l'unique propriétaire d'un peuple est lui-même, que la nation n’est pas faite pour le gouvernement, mais le gouvernement pour la nation, que nulle autorité n'est légitime que par le consentement du public, que nulle autorité n’est stable que par l'appui de l'opinion, que, sile peuple paye des impôts et fournit des soldats, c'est pour que ses intérêts soient défendus, pour que son bien-être soit augmenté, pour que sa volonté soit exécutée. La théorie, descendant dans la pratique, s’est prouvée par les événements, et depuis soixante ans fait l'histoire. Au-dessus de tous les gouvernements, à travers tous les gouvernements, a régné un seul roi, l'opinion publique. Ils ont été les instruments, elle a été la maîtresse; ils ont agi, elle a voulu. Si grande que fût leur puissance ou si ingénieux que fût leur mécanisme, leur puissance s'est affaissée et leur mécanisme s’est déconcerté lorsqu'elle s’est retirée d'eux. Elle les a employés tous et ne s’est attachée à aucun. Elle les prend comme ils viennent, tels que le hasard, la défaite, l'émeute, l'intrigue, la loi, l'illégalité les présentent; mais elle ne les garde que lorsqu'ils
suivent sa pente. Quels qu'ils soient, elle les subit sans
beaucoup de choix; quels qu'ils soient, elle les défait sans beaucoup de peine, Elle les rencontre comme des chars sur la route; elle y monte, sauf à les quitter, s'ils dévient; elle les quitte, sauf à les reprendre après qu'elle les a quittés. |
Ce n'est done point dans Rome qu'il faut chercher l'image de la France. Nous y trouvons la décadence, et nous trouvons ici la prospérité. Nous y voyons la monarchie absolue amenée et maintenue par la dépopulation, par la ruine de la classe moyenne, par l’avilissement du peuple, par l'abaissement de l'invention, par l'affaissement de l'intelligence, par le débordement du mysticisme, et nous voyons ici la population eroissante, la classe moyenne étendue, le bien-être augmenté, la richesse multiphée, l'invention développée, la nation proclamée souveraine, et, à travers dix constitutions successives, exerçant sa souveraineté par l'ascendant de l'opinion. Là-bas, quelle que soit la révolution, le pouvoir retombe toujours aux mains d'un despote; ici, quelle que soit la révolution, le pouvoir ressent toujours la pression du peuple. Là-bas, à travers tous les accidents, la force des choses intronisait une volonté privée; ici, à travers toutes les aventures, elle intronise la volonté publique. Là-bas, un empereur disait à son fils : « Payez bien les soldats et moquez-vous du reste. » Ici, dans les moments décisifs, les soldats, par leur appui ou par leur immobilité, soutiennent le public ou le laissent faire, et derniérement, au milieu de la guerre, un homme à la tête de huit cent mille hommes disait : « C’est l'opinion seule qui peut décider la victoire et faire la paix. »
Ce qui a donné le gouvernement en Angleterre à une . aristocratie libérale, ce sont des circonstances politiques et dés dispositions morales qui ne se sont rencontrées nuile part ailleurs. :
Au xx siècle, l'aristocratie implantée par la conquête se trouva unie par la communauté d'intérêts, par l'habitude d'agir en commun, par la nécessité de résister au - peuple conquis, par la régularité de son organisation nouvelle, et fit un corps!. Ici, comme en France, elle lutta contre le roi; mais en France elle n'était qu'une multitude dispersée qui tomba homme par homme; ici elle formait une armée compaete, où chaque soldat fut défendu par tous les soldats. En France, le roi était faible, et, pour se fortifier, se présenta comme protecteur du peuple; ici, le roi était fort, et, pour lui résister, les barons se présentèrent comme les protecteurs de la nation. Sous Ilenri Le", sous Étienne, sous Henri Il, sous Jean sans Terre, sous Henri Ill, sous Édouard Ier, ils réclamèrent et stipulèrent en corps pour eux et pour le public. Par leur union et leur popularité, ils obtinrent des chartes, ils arrachèrent des garanties, ils fondèrent le Parlement, ils conquirent pour eux et pour la nation des institutions libérales, une part dans l'autorité et le gouvernement représentatif. À la fin du xm° siècle, cette œuvre était achevée : « C'est la coutume du royaume
4. M. Guizot, Essar sur l'origine du système représentatif en Angleterre.
d'Angleterre, disait au pape un archevêque de Cantorbéry, que; dans toutes les affaires relatives à l'état de ce royaume, on prenne l'avis de tous ceux qui y sont intéressés. »
Ce n’est pas assez, pour une aristocratie qui veut der, d'être unie et d'être utile; il faut encore qu'elle se mêle au peuple pour éviter l'envie et qu'elle se recrute dans le peuple pour éviter l'appauvrissement. Les chevaliers, députés des comtés, siégeaient dès le xiv® siècle avec les bourgeois, députés des villes. Tandis qu'en France Îles simples nobles, votant avec les grands seigneurs, laissaient sans lien le tiers état et l'aristocratie, ici les simples nobles, votant avec les bourgeoïs, unissaient l'aristocratie el le tiers état. En même temps que les deux pouvoirs s'alliaient l’un à l’autre, les deux classes se fondaient l’une dans l’autre‘. Des membres de l'aristocratie rentraient dans le peuple ; des membres du peuple entraient dans l'aristocratie. Le riche bourgeois pouvait devenir chevalier; le petit-fils d'un pair cédait la préséance au chevalier fait la veille. Le SCIE pouvait devenir pair; le fils d'un pair n’était qu’un simple gentilhomme. : Des filles de duc épousaient des membres de la Chambre des communes; plusieurs membres de la Chambre des: communes étaient aussi nobles que les plus nobles pairs. « D'une part, il y avait des. Bohuns, des Mowbrays, des de Vere, des parents des Plantagenêts sans autre titre que celui d’esquire, sans autres privilèges que celui d’un boutiquier ou d'un fermier »; de l’autre part, un marchand de Lincoln anobli, député de son comté, pouvait siéger au Parlement entre des gentilshommes cousins du rci, et