‹ Essais de critique et d'histoire (volume 2)Chapitre 36 sur 38 · Sully · texte numérisé non relu

Sully

exploitent le Trésor par des courbettes!. Ils gardent jusqu'au bout le naturel qu'ils ont reçu de leur origine. Leur situation primitive a fait leur caractère définitif. Petits despotes épars, ils n'ont songé qu'à conserver les injustes honneurs et les injustes profits du despotisme ; faibles et nuisibles d'abord, ils sont restés nuisibles autant que faibles; dispersés et impopulaires, égoistes contre leurs égaux, égoistes contre leurs inférieurs, ils n'ont point trouvé de force en eux-mêmes ni d'appui dans la nation. |

Cette nation en trouvera-t-elle en elle-même? Le tiers état n'avait ni la volonté ni la force d’instituer contre le roi des libertés publiques. Tandis qu'en Angleterre il avait les barons pour protecteurs contre le roi, il avait ici le roi pour protecteur contre les barons. Là-bas 1l favorisait les empiétements des seigneurs; ici il se réjouissait des empiétements du prince. Là-bas il était fortifié par l'orgueil de tant de franklins saxons que la conquête avait fait descendre dans ses rangs, et de tant de chevaliers normands que le dédoublement du Parlement avait assis sur ses bancs; ici, réduit à lui-même, privé, par la chute successive des communes, de l'esprit indépendant qu'il eût pu tirer d'elles, composé de bourgeois tiuides qui avaient reçu du roi le bienfait de la paix et les privilèges municipaux, divisé par l'antique hostilité des provinces, il pliait dans les assemblées, rebuté du clergé et de la noblesse qui votaient à part, ne songeant qu'à alléger ses impôts et à complaire au prince. Celui-ci, d'ailleurs, y pourvoyait par ses prévôts en dirigeant les

4. Il y a partout de belles exceptions; il y en a eu même sous Louis XV. D'ailleurs le chevalie est tout français.

élections. Ordinairement les convocations sont des cérémonies que le roi emploie contre un grand vassal ou contre un étranger, en manière de manifeste et pour se donner l'apparence de l'assentiment public. Quand l’embarras du gouvernement ou l'excès de la misère leur met le pouvoir aux mains, ils entrent en discorde et ne sont point soutenus par le public. S'ils nomment pour gouverner, en 1553, un conseil de trente-six hommes, « les nobles et les prélats, qui commencent à se tanner de leur, entreprise et ordonnan:e! », refusent de payer l'impôt qu'ils ont voté. En 1484, « l'argent nous désunit, dit l'historien de l'assémblée. IL nous reudit presque ennemis les uns des autres, chacun luttant pour sa province et cherchant à lui faire supporter la moindre part d'impôt. » En 1614, les trois ordres sont en désaccord, et la noblesse, indignée de ce que le tiers état ait osé se dire son frère cadet, va se plaindre au roi, et le prie de déclarer que la différence des bourgeois aux gentilshommes est celle de valets à maîtres. Étranges assemblées souveraines dont le caractère est d'obéir, de se disputer et de n'être point obéies! Le public se soucie peu qu'on les respecte ; quand les rois, par une usurpation énorme, rendent perpétuelle la taille votée pour un an, il réclame à peine. Le tiers état, comme la noblesse, garde l'empreinte de ses origines. Dispersée, sans appui, tyraunique, elle ne pouvait gouverner et voulait jouir. Divisé, sans appui, pacifique, il ne pouvait gouverner et voulait vivre tranquille ?. L'une eut les honneurs et les

Page 1