‹ Essais de critique et d'histoire (volume 2)Chapitre 37 sur 38 · Froissard · texte numérisé non relu

Froissard

2. Fortescue, légiste du xv* siècle, et peu poli, écrivait : « C’est la lâcheté et le manque de cœur et de courage qui empêchent les Français de se soulever. En effet, il v a plus d'humines pendus en

grâces, l’autre la paix et l’ordre, et l’une et l'autre laissèrent prendre le gouvernement au roi.

Le caractère national poussait le courant des faits de le même sens que les situations primitives, et les circonstances extérieures avaient pour aide les inclinations innées. Dès l'origine, le génie indépendant, passionné, concentré, qui assura chez nos voisins k. liberté politique, nous a manqué. La langue et la littérature, à peine naissantes, annoncent ici, dès le xi° siècle, une race légère et sociable. Ce caractère ne prend point les choses à cœur, d'un désir ardent et persistant, avec une réflexion intense ; il les effleure et court à d’autres. On aperçoit dès l'abord ce manque d'attention passionnée et profonde dans la clarté des longues épopées prosaïques, dans l'abondance des poëmes didactiques et des froides allégories, dans la popularité des fabliaux malins, dans la modération éternelle du style, dans la perfection subite de la prose. On l'aperçoit aux deux grands siècles dans le développement de la raison oratoire et de l'art d'écrire, dans la nullité de l’'ode, dans la tranquillité de la tragédie, dans l'excellence classique de l'exposition, de la dissertation et du récit, dans la vivacité piquante du style moqueur. On l'aperçoit à tous les âges dans le goût du tempéré et de l'agréable, dans l'aversion pour le violent et le sérieux, dans la domination delaraison et de la gaieté. Ce caractère n'est pas propre à l'invention solitaire des opi-

un an en Angleterre pour meurtre et vol à main armée qu'il n'y 6a a de pendus en France pour la même cause en sept ans. Quelquesuns ont dit qu'il serait bon pour le roi que les communes d’Angleterre fussent pauvres Comme sont les communes de France, car elles ne se révolteraient pas comme elles font souvent; ce que les communes de France ne font pas et ne peuvent fane, n ayant ui arme oileusive, ni armure, n1 bien pour en acheter. »

nions personnelles et des actions indépendantes; il est trop bien fourni des facultés qu'emploie la société, trop - bien approprié à la camaraderie et à la compagnie, trop sociable pour ne pas agir et penser d'après autrui. Vous apercevez ces facultés dans l'habileté involontaire des premiers conteurs, comme dans l'art calculé des derniers maîtres, dans lés soties comme dans la comédie, dans les moralilés comme dans la tragédie, dans les vers de Rutebeuf comme dans la prose de Voltaire, dans l'épopée de Turold comme dans l'analyse de Condillac. Expliquer, raconter, prouver, causer, toutes ces actions aboutissent à un auditoire; c'est pourquoi toutes ces actions se font aisément et bien dans netre pays. Vous y découvrez à tous les âges le don d'être clair et d'être agréable, l'art de se faire entendre et de se faire écouter. Cette légèreté empêche de vouloir fortement; cette sociabilité empêche de vouloir par soi-même. L'une affaiblit l'énergie des volontés, l’autre ôle aux volontés l'initiative. L'homme ainsi doué ne sait ni ouvrir la résistance, ni persévérer dans la résistance. Il change facilement de conviction et reçoit facilement sa conviction des autres. Il est disposé, sinon à servir, du moins à obéir. Il accepte volontiers, sinon la tyrannie, du moins la discipline. Quoiqu'il aime la moquerie, il est” resté catholique. Quoiqu'il ait horreur de l'ennui, il a vénéré la régularité littéraire. Un peuple ainsi composé ressemble à un troupeau de chevaux fringants, mais dociles!. [ls ne vont qu'ensemble et sur les pas d'un chef. <

Ainsi soutenu par les événements généraux et par les

4. Les animaux sociables (chevaux, chiens, moutons) suivent toujours un conducteur. D'où il arrive qu'ils peuvent devenir soumis et domestiques. (Flourens, De l'instinct el de l'intelligence.)

inclinations publiques, le pouvoir central s’est fondé et s'est accru. Tous les progrès de la nation l'ont développé. Au xiv* siècle, la soumission des petits tyrans féodaux, l'achèvement du royaume et la naissance de la paix intérieure ont rendu les Valois tout-puissants. Au xv° siècle, l'expulsion des Anglais et la ruine de la grande féodalité donnent au roi la taille perpétuelle, une armée permanente et la souveraineté sans contrôle. Au xvi° siècle, l'expulsion des Espagnols, la pacification du pays, le développement soudain de la prospérité publique amènent la monarchie absolue. La civilisation générale et l'autorité centrale, comme les deux chevaux d’un char, ont toujours marché de front. — Et cet élrange mouvement ne s'est point arrêté. Les révolutions libérales ont augmenté la souveraineté du centre et la docilité des extrémités. Sous Louis XIV, les États des provinces, les coutumes et les privilèges des villes, des corporations, des chapitres, les parlements, les débris de l'antique indépendance provinciale!, ralenlissaient, modifiaient, gènaient l'action du roi. Dijon était un centre. On voit par les lettres du président des Brosses qu'il y a cent ans à peine un chef-lieu de province était une capitale, que ses dignités suflisaient aux ambitions, qu'on trouvait naturel d'y borner sa carrière et d'y enfermer sa vie, qu'on osaït y penser, et qu'on ne recevait pas de Paris des opinions toutes faites. La Révolution et l'Empire ont supprimé ces libertés et ces entraves. Au lieu de cités et de provinces, on a fait des : communes, Collections d'habitants, et des départements, collections de communes. Dorénavant, pour percer une porte ou couper un arbre, il fallut une permission d'en

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