PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Plusieurs critiques? m'ont fait l'honneur de réfuter la méthode employée dans les morceaux qu’on va lire. C’est cette méthode que je voudrais expliquer et justifiér ici.
La voici en quelques mots : Si l’on décompose un personnage, uné littérature, un siècle, une civilisation, bref, un groupe naturel quelconque d'événements hu: mains, on trouvera que toutes ses parties dépendent les unés des autres comme les ide d’une plante ou d’un animal.
Dans un même siècle, par exemple, la philosophie, la religion, l’art, la forme de la famille et du gouvernement, les mœurs privées ét publiques, toutes les parties dé la vie nationale, se supposent les unes les autres, de tellé facon que nulle d'elles ne pourrait être altérée säns qué le reste ne le fût aussi. Dans un même poète, lé style, le choix des fables, l'espèce des caractères, les croyances et les habitudes, toutes les parties de l’âme et du talent, s'appellent les unes les autres, tellement que si l’une était transformée, les autres ne pourraient plus subsister. L'homme n’est pas un assemblage de pièces contigüuës, mais une machine de rouages ordonnés; il est un système et non un amas.
4. Cette préface a paru dans le Journal des Débats du 24 jan-
vier 1858:
9, M. Sainte-Beuve, M. Guillaume Guizot, M. Gustave Planche,
M. l'révost-Paradol, M. Waiss.
re PREFACE DE La os ÉDITION
D'où vient cette dépendance mutuelle et invincible, ds et par quelles attaches tant de fils séparés s’unissent-ils en un seul faisceau ?
Si vous décomposez tour à tour chaque partie du groupe, vous trouvez qu’elles sont toutes gouvernées et formées par un petit nombre de forces, le plus souvent par une force unique, laquelle produit leur concert et maintient leur union.
Dans un même siècle, par exemple, la philosophie, la religion, les arts, la famille et l’État, reçoivent leurs caractères de quelque inclination ou faculté dominante. C’est le même esprit et le même cœur quia. pensé, prié, imaginé et agi. C’est la même situation générale ou le même naturel inné qui a façonné et régi les œuvres séparées et diverses. C’est le même sceau qui s’est imprimé différemment dans ces différentes matières. Nulle de ces empreintes ne peut changer sans entraîner le changement des autres, parce que nulle d’entre elles ne change que par le changement du sceau.
De sorte que pour connaître l’homme, ce ne sont pas des remarques qu'il faut entasser, mais une force qu'il faut déméler; ce ne sont pas des flots épars qu’on doit recueillir, mais une source qu'on doit atteindre. Que cet homme soit infiniment multiple; qu’il dérive de sa famille, de ses concitoyens, de ses contemporains, de ses lectures, de sa condition, de mille accidents contraires; que des infiltrations innombrables aient coulé de tous les coins de l’horizon pour le former et le nourrir, peu importe. L'important est de marquer la direction et la puissance du courant, de sentir quel élan l'emporte, de prévoir vers quel lit il se précipite. Connaître un objet, c’est connaître sa cause, et la suivre dans tout l’ordre de ses effets. |
Là-dessus or répond : « Cela ne se peut; l’homme
est trop complexe; une formule ne suffit pas à l’expri-
LA
PREFACE DE LA PREMIERE EDITION. v
mer. Si vous saisissez en lui deux ou trois grands traits, vous en omettez cinquante. Dans une civilisation comme dans un individu, il y a cent mille nuances; vous les confondez en une seule couleur.
« Une aristocratie de courtisans qui font salon, et le goût de ces idées générales moyennes qu’on peut agiter dans un salon, voilà les deux circonstances primitives et dominatrices auxquelles vous réduisez notre xvir° siècle. Ne renferme-t-il point autre chose? Sans chercher bien loin, on y verrait l’imitation de l’Espagne, le respect des classiques, des restes de grossièreté féodale, une veine de libertinage demi-cachée, l’avant-goût de la Régence, le commencement des idées humanitaires, un peu de mysticisme, et je ne ssis combien d’autres traits qu’on ne peut supprimer saus altérer sa physionomie. Réduire ainsi, c’est détruire, et vos résumés sont des mutilations.
« Historien orateur : vous renfermez dans ces deux mots tout Tite-Live; j’ai bien peur qu’il n’y soit étouffé. Tous les Romains sont orateurs, et néanmoins chacun d'eux se distingue des autres. Celui-ci est patricien, patriote, religieux, honnête homme; il est plus sobre que Cicéron, plus régulier que Salluste, plus simple que Tacite. Il a des qualités, des défauts, des sentiments qui ne conviennent qu’au temps où il a vécu, aux circonstances qui l’ont façonné, au tour d’esprit qui lui est propre. Sans doute il suffit d’un trait pour ‘ormer une figure de géométrie; mais il faut mille traits infiniment croisés et pliés pour former une figure humaine. Vous croyez dessiner un visage; vous n'avez -racé qu'un rond ou un carré. »
Cela est concluant contre un critique qui voudrait peindre, mais non contre un critique qui essaye de philosopher.
Peindre, c’est faire voir, et c’est un emploi tout spé-
vi PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.
cial que de faire voir lés personnages passés. Si quel. qu'un s’y éfforçait, il faudrait qu’il eût été préparé à ce travail d'artiste par des études d'artiste; qu’il eût été, dans sa jeunesse, romancier Comme Walter Scott, et même poête; qu’à ce titré il aperçût naturellement et de primé-:saut les plus légères nuances et les plus fragiles attaches des sentiments; que peu à peu le progrès de l’âge et les reploiements de la réflexion aient ajouté en lui le psychologue à l'artiste; que la finesse française, la délicatesse parisienne, l’érudition du xix° siècle, l'épicurisme de la curiosité, la science de l’homme ét des hommes, lui aient composé un tact exquis et unique. Ainsi doué et ainsi muni, il entreprendrait pour les. lettrés et les délicats une galerié de portraits historiques. Il glisserait autour de son personnage, notant d'un mot chaque attitude, chaque gèste et chaque air; il reviendrait sur ses pas, nuançant sés premières éouleurs par de nouvelles teintes plus légères; il irait ainsi de retouches en retouches, ne $e lassant pas de pour: suivre lé contour complexe ét changeant, la frêlé et fuyante lumière qui est le sighe et comme la fleur de da vie. Pour l’atteindre, éé ne serait pas assez d’un por: trait; il sentirait que la peinture doit varier avec le personnage; il le déécrirait adolescent, jeune homme, homme fait, vieillard, à la cour, à la guërré, Sous tous ses habits, sous tous ses visages; il égalérait la mobilité du temps et de l’âme par le renouvellement de ses impressions et de ses ésquissés. Il n’aurait pas assez, pour une telle œuvre, du style Simple des logiciens et des classiques. Il aurait bésoin ‘de phrases plus enroulées, capables de se tempérér et de s’atténuér les unes les autres, dé mots plus spéciaux, traînänt avéc eux un loñg cortège d’alliances et de souvenirs. Il faudrait moins le lire que le goûter; ce serait un de ces parfums composés et précieux où l’on respire à la fois vingt
PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION. vrl
essences choisies et adoucies par leur mutuel accord. En décrivant le genre, j'ai décrit l'homme. Le lecteur a nommé M. Sainte-Beuve; mais le genre n'appartient qu’à l’homme; et l’on ne peut imposer à personne la maladresse ou l’impertinence de l'imiter.
Qu'on tolère donc les autres recherches; laissez l’ob jet qui a fourni matière à la peinture fournir matière à la philosophie; permettez à l’analyse de venir après l'art. S'il est beau de faire voir un personnage, il est peut-être intéressant de le faire comprendre. Les deux étüdes diffèrent, puisque l'imagination diffère de l’intelligence, et le raisonnement a le droit de décomposer ce que les yéux ont contémplé et ce que le cœur a senti. Je puis me demander d’où viennent ces qualités, ces défauts, cés passions, ces idées; lesquels sont effets, lesquels sont causes; de quelles facultés primitives ils découlent; si, en suivant ces facullés plus loin, ôn ne rémonte pas à une Source commune; quelle masse ét quelle sorte de sentiments chacune d’elles a lancés dans la passion totale. Les émotions et les pensées de l'homme sont liées comme les parties et les mouvements du corps; et, puisque cet enchaînement mérite d’être nôté dans le monde corporel et visible, il mérite d’être observé dans le monde invisible et incorporel. Dès lors, tous vos préceptes tombent; les régles qui gouvernaient là peinture n’ont point de prise sur l’analyse; cé qui Serait une faute pour la première devient . un devoir pour la seconde. Vous développiez, ellé réduit. Vous poursuiviez les détails délicats, elle recherche les grandes causes. Vous saisissiez au vol ces traits fugitifs qui font surgir dans l'imagination toute une figure; elle s'attache à ces forces génératrices qui produisent dans la vie toute une série d'événements. Vous négligiez beaucoup de points qui lui importent; elle néglige beaucoup de points qui vous intéressent. Pour
vit PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION.
elle le changement d'objets a changé le reste; si l'on trouve son but légitime, on ne peut lui interdire la ei
qui la mène à son but.
Prenons des exemples sensibles : voici un noble cheval, et devant lui, un pinceau à la main, le plus grand artiste du monde. Peu à peu une figure se dessine sur
la toile; une tête en sort, vivante, les naseaux ouverts,
les yeux ardents; la ligne des reins se courbe, le poil frémit, les jarrets se tendent comme des arcs; une
large lumière tombe sur le flanc qui se creuse, et
sous ces musclés tendus on sent la superbe charpente qui va fournir à leur élan. N’y a-t-il plus rien à faire? Et la toile ainsi remplie répond-elle à toute question ?
Une seule reste encore, et tout entière en ce petit
mot : Pourquoi? -
Armé de ce petit mot, un homme arrive, ouvre l’animal. Pourquoi la jambe se mouvait-elle? Parce que l'os était soulevé, parce que le t2ndon inséré au muscle tirait l'os, parce que le nerf sous l’action de la moelle et du cerveau contractait le muiscle. Pourquoi la jambe est-elle ainsi construite? Parce que l’animal est un ver-
tébré et un mammifère, parce que le type de sa classe
exige tel nombre et telle disposition fixe de parties, parce que les nécessités de sa vie exigent un accord entre ses instincts, son estomac, ses facultés, ses mem-
bres etses mouvements. Voilà des recherches nouvelles,
et il est clair que le second observateur n’a pas les
obligations du premier. La couleur des yeux, les taches
du poil, les frémissements de la peau, l’expression de la bouche, les jeux de la lumière, tout ce qu’il y a de momentané dans le mouvement et dans la vie, il peut le négliger ou l'indiquer à peine. Son objet n’est pas de faire illusion et plaisir en excitant la sympathie, mais d'enchaîner une série d'effets sous un système\de lois.
PRÉFACE DE La PREMIÈRE EDITION. :
Or, il y a une anatomie dans l’histoire humaine comme dans l’histoire naturelle. Pourquoi la critique et la philosophie de Tite-Livesont-elles bonnes jusqu'ici, mauvaises jusque-là? Pourquoi certains de ses caractères
et certaines parties de ses caractères sont-ils vrais et le
reste imparfait? Pourquoi réussit-il en plusieurs sortes de discours et échoue-t-il en d’autres? La même question engendre ici les mêmes recherches; et la même réponse s'oppose ici aux mêmes objections. L'essentiel est de trouver la forme d'esprit originelle d’où se déduisent toutes les qualités importantes de l’homme et de l’œuvre.
! Ne craignez pas d’en supprimer; ces deux mots : histo-
rien orateur, contiennent plus de choses qu'il ne semblait d’abord; la plupart de celles qui vous semblaient omises s’y trouvent enfermées : le patricien religieux, l'honnête homme et le Romain, ont contribué à former en lui l’orateur; les événements qui l’ont entouré, la chute de la république et l’établissement de l'empire,
J’ont assis dans les bibliothèques au lieu de le porter à
la tribune, et l’ont fait historien au lieu de le faire homme d’État. Vous voyez que la formule rattache à elle comme précédents ou comme suites tous les traits importants; pour les autres, un mot en passant les indique. lis n’ont pas besoin d’une plus grande place: ce sont des accidents et non des causes; et les causes une fois saisies et suivies, je tiens tout ce que je veux
avoir.
Or, il en est ainsi pour toute chose, et notamment
. pour tout groupe naturel d'événements humains. Cer-
tains traits y sont essentiels, le reste est accessoire. Le groupe reçoit son unité, sa nature et son être, d’une loi ou force, laquelle produit et façonne toutes ses parties, et les cent mille hasards qui viennent le choquer ne font qu'’altérer son apparence saus rien changer à son fond.