PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Cette distinction est encore plus visible, quand il s'agit non d'un homme, mais d’un siècle comme le xvr°. Sans doute la surface des choses y est infiniment multiple et mobile. Tous les dix ans, tous les ans, quelque point y change. Le goût espagnol apparaît, puis s'en va; les romans, bientôt les portraits, prennent faveur; les jansénistes ont le dessus, ensuite les Jésuites ; un instant les mystiques surnagent, après eux les gallicans dominent, Qui pourrait compter les fluctuations innombrables, les tournoiements, les remous, le jeu des flots heurtés et entre-brisés, et toutes les ondulations sinueuses qui viennent plisser la surface de ce grand courant? Qu’on les mentionne en passant, et pour déméler sous elle la marche du fleuve, rien de plus juste; mais qu'ont-elles à faire avec sa direction et sa force? Ici comme ailleurs, le premier soin doit être de séparer ce qui est important et ce qui ne l’est pas. Ce qui est important, c’est de savoir par exemple pourquoi l’art de prouver et d'expliquer, y étant parfait, exclut les autres, pourquoi le théâtre n’est qu'un salon de discours admirables, pourquoi la philosophie, au lieu d'observer les faits nouveaux, se borne à consulter les idées générales acquises!, pourquoi la religion épurée devient une espèce de conviction raisonnée, pourquoi Dieu est une sorte de roi majestueux régulièrement institué par la tradition et confirmé par la réflexion. Toutes ces qualités et les autres semblables dérivent de la formule primitive; et elles ne sont importantes que parce qu’elles en dérivent. Elles seules appartiennent à la nature du siècle; elles viennent de son fonds et non du dehors; elles composent un ensemble dont rien ne peut être détaché sans que le reste ne périsse; elles manifestent une force univer selle, par-
1. De là sort la physiaue de Descartes, sa preuve de Pieu, etc
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tout présente et agissante, souveraine de toutes les grandes choses, directrice de tous les grands événements. Cette force seule intéresse le philosophe : car, selon le mot d’Aristote, l’universel est l’unique objet de la science. C’est à la former que tout le siècle précédent s’est employé; c'est sous sa pression que tout le siècle suivant va naître. Chacun d’eux suppose ainsi son devancier et prédit ainsi son successeur. Le but de l’histoire n’est point de se noyer, comme on le veut aujourd'hui, dans la multitude des détails, mais de remonter jusqu’à cette force maîtresse, de l’enfermer pour chaque siècle dans sa formule, de lier les formules entre elles, de noter les nécessités par lesquelles elles dérivent les unes des autres, ét de démêler enfin le type héréditaire et la situation primitive d’où tout le reste est provenu. Alors seulement l’histoire cessera d’être une compilation et deviendra une science; alors seulement nous pourrons apercevoir et mesurer les puissances secrèles qui nous mènent; alors peut-être on pourra prévoir.
Quelle sécheresse, dira-t-on, et quelle laide figure ferait l'histoire réduite à une géométrie de forces! — Peu importe, elle n’a pas pour objet de divertir. D’ailleurs si j'écris froidement, ce sera ma faute; n’accusez pas la méthode, mais l'écrivain. Car ces forces qui gouvernent l’homme sont tout humaines. Ce ne sont que des passions employées par des facultés, et des facultés déployées par des passions. Ce ne sont que des manières de penser et de sentir permanentes, attachées à l’homme ou à la race, depuis sa naissance jusqu’à sa mort. 1l y en a de semblables en nous-mêmes, et nous ne pouvons les apercevoir en autrui sans les sentir qui s’éveillent et qui frémissent au plus profond de notre cœur. J’ose dire plus; elles sont nous-mêmes; elles tumuosent notre substance et notre être; elles nous
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sont arrivées à travers les siècles, et sont entrées él nous avec notre intelligence et notre sang. Il n’y a pas en nous une idée ni un sentiment dont on ne puisse montrer le trajet et la source. Cette habitude d'analyse vient du xvir° siècle; cette liberté de penser a commencé à la Renaissance; cette profonde source de tristesse a été creusée par le moyen âge; cette idée de Dieu naquit en Judée; cette subtilité logique se retrouve au berceau de la race, au fond de l’Inde.
L'histoire entière a contribué à fabriquer l'être que | vous êtes; et le passé revit ainsi, conservé dans le présent. Il intéresse donc autant que le présent; il intéresse mille fois davantage. Car ces facultés et ces passions, mesquines en chacun de nous, deviennent sublimes dans les grands hommes et dans les grandes masses. Elles reçoivent l'ampleur du génie qui les porte, ou du siècle qu’elles régissent. Celle-ci a créé une religion en Judée; celle-là, un empire à Rome; cette autre, une philosophie en Grèce; celles-ci, un monde entier dans la Chine et dans l’Inde. Elles sont les divinités du monde humain, toujours vivantes, partout agissantes, sources de toute beauté et de toute harmonie; elles donnent la main au-dessous d'elles à d’autres puissances, filles de la même race, maîtresses de la matière, comme elles le sont de l'esprit; et toutes ensemble forment le chœur invisible dont parlent les vieux poètes, qui circule à travers les êtres, et par qui palpite l’univers éternel.
Ce spectacle me paraît noble; la méthode est l’instrument qui le fournit; cet instrument, fabriqué par Aristote et Hégel, mérite seul qu’on le défende; je n’ai que des pardons à demander pour l’ouvrier.
Janvier 1858.