‹ Essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 101 sur 155 · TiteUve, VII, Sd · texte numérisé non relu

TiteUve, VII, Sd

thode, tua tous les ans la jeunesse qui s'armait, et maintint par ses colonies ces solitudes soumises.

Les modernes ont beaucoup raisonné sur les guerres puniques. Deux motsdeScipion et d'Annibal contiennent la plupart de leurs dissertations. « Ce fut en frémissant, en gémissant, en retenant à peine ses larmes, qu'Ânnibai, ditron, écouta les paroles des envoyés. Après qu'ils lui eurent délivré leur mes* sage : « Ce n'est plus, dit-il, par des moyens cachés, « c'est ouvertement qu'ils me rappellent , ceux « qui, en empêchant qu'oii ne m'envoyât des ren- « forts et de l'argent, ont travaillé depuis si long- « temps à m'arracher d'ici« Annibal est vaincu, V non par le peuple romain tant de fois mas- • sacré et mis en fuite, mais par les calomnies et c l'envie du sénat carthaginois. Cet opprobre de « mon retour réjouira et enorgueillira Scipion < moins qu'ffannon, qui, faute d'autres moyens, «a écrasé notre maison sous les ruines de Gar- « thage. » Rarement, dit-on, exilé partit plus triste de son pays qu' Annibal du pays ennemi. Il regarda souvent les rivages de l'Italie, accusant les hommes et les dieux, se maudissant et appelant le malheur sur sa tête, pour n'avoir pas mené à Rome le soldat sanglant encore de la victoire de Cannes ; Scipion, qui, consul, n'avait pas vu l'ennemi en Italie, osait aller à Carthage ; lui qui avait tué cent mille hommes armés à Trasimène et à Cannes, avait vieilli au-

tour (leGasilinum, de Gumes, deNoles ^ » Changez un mot dans ces imprécations éloquentes; dites qu*Annibal, avec vingt-six mille hommes, ne pouvait pas, après Cannes, aller attaquer une ville armée, dont le courage étaitentier, éloignée de quatre-vingts lieues, et qu'il a dû s*épuiser contre le rempart de colonies qui la protégeait ; vous aurez en abrégé Thistoire de la guerre, que Tite Live ailleurs achève ainsi : c Alliés infidèles, maîtres pesants et tyranniques, les Carthaginois n'ont rien de ferme ni de stable en Afrique. Nous encore, abandonnés par nos alliés, nous nous sommes soutenus par nos propres forces, avec des soldats romains. Chez les Carthaginois, point d'armée nationale; ils n'ont que des mercenaires, des Africains, des Numides, naturels si prompts à changer leur foi*. » Montesquieu n'a pas mieux dit. Je ne parle pas des explications que le récit porte en lui-même, et que l'historien n'a pas besoin de commenter au lecteur, par exemple, des traits de constance et de magnanimité que ât Rome après Cannes ; l'exposé nu des faits suffit là pour indiquer les forces des partis et l'issue de la lutte, et l'admiration du lecteur vaut un raisonnement. Peu importe sous quelle forme l'idée générale entre

dans l'âme, émotion ou formule abstraite. Il faut

seulement que les faits épars se grou^ut sous leur

h Tite Live, XKX, 20. — 2. /6., XVHI, kk.

cause unique, que Tesprit sente ou voie leur lien, en un mot, qu'il comprenne. Comprendre des événements, c'est embrasser leur ensemble en saisissant leur loi. Si au bout du livre on admire la vertu de Rome, sa discipline, sa prudence croissante, on saura, qu'on l'exprime ou non, la raison de son succès.

Dans la guerre de Macédoine, Philippe, par ses cruautés, concilia la Grèce aux Romains. Une fois qu'ils eurent le pied dans le pays, les peuples incertains, moitié par gré, moitié par crainte, devinrent leurs alliés. « Dans l'assemblée des Étoliens, les Athéniens déplorèrent le ravage et la dévastation lamentable de leur territoire. Ils ne se plaignaient pas qu'un ennemi les eût traités en ennemis. La guerre a certains droits qu'on peut supporter aussi bien qu'exercer. Des moissons brûlées, des toits abattus, des hommes et des troupeaux emmenés comme butin, ce sont là des malheurs, non des indignités. Ce dont ils se plaignent, par les dieux ! c'est que celui qui appelle les Romains étrangers et barbares ait violé à la fois tous les droits divins et humains jusqu'à faire une guerre sacrilège, dans sa première dévastation, aux dieux des enfers, dans la seconde, aux dieux du ciel. Tous les tombeaux, tous les monuments sont détruits dans leur pays. Les mânes de tous leurs concitoyens sont dépouillés de leurs asiles. Nulle part les ossements

(les morts ne sont couverts par la terre. Ils avaient des temples qu'autrefois leurs pères, habitants de bourgades, avaient consacrés dans leurs villages et dans leurs petits forts, et qu'ils n'avaient ni abandonnés ni négligés, lors même qu'ils s'étaient réunis en une seule ville. Philippe a porté dans tous ces sanctuaires la flamme ennemie; les statues des dieux mutilées et à demi brûlées gisent parmi les colonnes abattues des temples. Ce qu'il a fait de l'Âttique si belle et si ornée autrefois, il le ferait, s'il pouvait, de l'Étolie et de toute la Grèce. On verrait dans Athènes la même désolation, si les Romains n'étaient venus à leur secours. Car il a attaqué avec la même impiété les dieux qui habitent la ville et Minerve gardienne de la citadelle; avec la même impiété le temple de Cérès à Eleusis ; avec la même impiété le Jupiter et la Minerve du Pirée. Repoussé par la force et les armes, non-seulement de ces temples, mais encore des murailles, il s'est déchaîné sur les monuments qui n'étaient défendus que par la religion. C'est pourquoi ils prient et supplient les Étoliens, par pitié pour les Athéniens, et sous la conduite des dieux immortels, et sous celle des Romains qui, après les dieux, sont les premiers en puissance, d'entreprendre la guerre/. » Trouvet-on que cette amplification habile, si convenable à

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